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laisse au lecteur à en juger. Dans une foule de circonstances, il se fait un tort irréparable, tantôt par sa mutinerie, tantôt par sa servilité. Et je ne sais par quelle fatalité, quel qu'il choisisse de ces deux extrêmes, il finit toujours par se dépopulariser. C'est que le peuple s'obstine à ne vouloir dans le clergé que la religion, et qu'il y a fort peu de religion dans la plupart des intrigues politiques où le clergé s'embarrasse et se perd. Ainsi le clergé anglican s'est dès longtemps dépopularisé par son imperturbable servilité. 11 a fallu, en quelque sorte s que le gouvernement lui donnât le signal de mettre moins d'ardeur à proclamer les doctrines du pouvoir absolu, dont il ne voulait plus luimême. Et de nos jours, le clergé français n'a-t-il pas trouvé le moyen de se dépopulariser par une taquinerie poussée assez loin, pour que le pape lui-même ait cru devoir y mettre ordre enfin ?
Toutes ces choses, auxquelles le clergé se livre avec un entraînement souvent irrésistible , n'en sont pas moins un véritable malheur pour lui.
Voilà ce que perdent les individus dans leur carac-
tère moral et dans leur indépendance personnelle. Le corps perd encore plus peut-être. 11 paie encore plus chèrement les avantages pécuniaires, dont ses membres sont assurés.
11 perd en grande partie le droit le plus essentiel et le plus vital de tout corps religieux : celui de modifier et d'étendre à son gré ses règles de discipline et ses déterminations dogmatiques. C'est par là qu'une religion est vivante, qu'elle suit les progrès de l'esprit humain, et qu'elle fait du bien dans toutes les époques. Mais le gouvernement, sentant la fausseté de sa position, dès qu'il s'agit d'objets de cette nature, aime beaucoup le statu quo, et repousse de toutes ses forces toute décision nouvelle. Ainsi, presque partout, les builes du pape ne sont publiées que sous le bon plaisir
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du foi; el les changements de discipline ne son! pas admis, s'ils déplaisent. La condition d'un chef ecclésiastique hors de l'Étal augmente encore ces difficultés, el rend l'administration plus chatouilleuse et plus jalouse.
Il perd le droit de fixer les fêtes qu'il veut célébrer, de désigner les saints qu'il croit pouvoir préconiser dans un jour donné. 11 faut qu'il se laisse imposer des solennités et des fêtes dont quelques-unes ont dû lui paraître odieuses. Qu'auraient fait les évéquesde France, si on leur eût ordonné de chanter un Te Dru m pour célébrer l'heureux voyage de Pie VII à Fontainebleau?
11 perd le droit d'élire définitivement ses chefs , et jusqu'à ses moindres ministres.
11 perd le droit de donner les enseignements religieux sans confirmation et sans contrôle.
Il perd le droid de s'assembler sans autorisation et sans surveillance.
Il perd le droit de former les associations pieuses , qui font plaisir à ses adhérents , ou que lui-môme croit nécessaires à leur développement religieux et moral.
Il perd le droit de placer des évêques où bon lui semble même en les payant.
En un mot, il éprouve dans sa marche une gêne constante et partout sentie ; il partage une autorité qui ne saurait être partagée , avec le gouvernement civil moins qu'avec personne.
Il résulte de là, pour le clergé, une situation équivoque entre des intérêts et des devoirs opposés, qui ne saurait être saine, ni pour le corps, ni pour ses membres.
Il en résulte à chaque instant des embarras de conscience, où tombent nécessairement ses directeurs de bonne foi. Plus ils auront de délicatesse, plus les embarrasseront grands. L'évêque de Baltimore n'éprouve jamais des embarras de cette nature, 11 n'a devant lui
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que sa religion et son peuple ; et rien ne vient le gêner dans ce qu'il croit devoir à l'un et à l'autre.
Les mêmes difficultés se rencontrent du plus au moins dans toutes les autres Églises. Les embarras et les ennuis causés tout récemment par l'introduction d'une nouvelle liturgie en Prusse , et par l'affaire des presbytères en Bavière, en sont la preuve.
La position est tellement équivoque , que le peuple même, avec tout son bon sens , prend souvent le change. Il pousse à l'extrême les conséquences d'un principe , qui n'est admis qu'en partie; et parce que le clergé obéit parfois, il lui semble tout naturel qu'il obéisse toujours. Le gouvernement encore met de la réflexion dans ses actes. 11 craint de soulever des résistances quelconques ; à plus forte raison des résistances légitimes. Il sait en général s'arrêter devant la limite du domaine spirituel, quand celui-ci ne la franchit pas pour se manifester par des mouvements matériels et par des scandales notoires. Mais le peuple ne fait point cette distinction. Le gouvernement est intervenu; donc il doit intervenir encore ; il doit intervenir toujours ; voilà toute sa logique*. En général, il y a, depuis quelque temps, dans le peuple, une tendance bien erronée à se plaindre. du clergé, tandis que celui-ci ne fait qu'user de ses droits. Gela vient de ce qu'il le regarde comme étant aux ordres du gouvernement civil ; ce qui n'est pas et ne doit pas être. Si le prêtre refuse de bénir un mariage que l'officier civil a célébré , on se récrie. S'il refuse de baptiser un enfant dont les parrains ne satisfont point aux conditions canoniques, on se récrie. S'il refuse d'administrer un malade qui ne veut pas se confesser, on se récrie. S'il refuse de recevoir dans l'Église et d'accompagner au tombeau la dépouille d'un homme qui, dans ses derniers moments, n'a pas voulu recevoir le prêtre, on se récrie. Et l'on invoque à grands cris le secours du maire, du préfet, du ministre. Et pourtant
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Oc c|ui arrive, c'est l'ordre ; ce que l'on provoque , C 'est le désordre. Le clergé vous offre sou culjte i<il qu'il p$| . avec toutes ses conditions. Ces) à vous à prendre ou à
laisser. II ne vous force plus: c'e<! tout ce qug VOUS pouvez exiger de lui. S'il voulait baptiser vos enfants malgré vous, vous marier malgré vous, vous confesser malgré vous, vous ensevelir malgré vous , c'es! alors qu'il faudrait appejer le inaire, se plaindre au préfel , écrire au ministre, pétitionner aux chambres , et taire entendre la voix de la conscience lésée jusqu'au pied du troue même. Mais si c'est vous qui ne voulez point accepter son culte tel qu'il vous l'offre; si vous rejetez plusieurs de ses conditions, peut-être celles auxquelles il tient le plus, pourquoi vous croiriez-vous en droit de forcer à tenir les autres? Et pourtant, le peuple en juge ainsi. Est-ce le peuple seul? Et les colonnes des journaux libéraux ne prouvent-elles pas trop souvent que cette erreur monte bien plus haut que le peuple? Tant il est vrai qu'une position équivoque brouille toutes les idées, fausse, les jugements les plus saints, et expose à mille injustices, à mille exigences outrées , ceux que leur malheur y a placés. Je ne saurais attribuer à une autre cause les jugements erronés, les censures non méritées, les provocations à l'intervention de la force administrative, auxquels le clergé catholique de. France me paraît en butte depuis quelque temps. Ce sont les conséquences de son union avec le gouvernement poussées à l'extrême par la logique populaire.
Tout bien considéré, nous pensons donc qu'il vaut mieux, pour un bon clergé, être libre de toute entrave et dépendre uniquement de son troupeau, que d'être hé au gouvernement par les charges et par les avantages d'une religion d'État. Nous parlons d'un bon clergé. Pour tout autre, cet état serait la mort. Mais où serait le mal qu'un mauvais clergé n'eût pas de quoi vivre? Il est vrai qu'il deviendrait bon par cela même.
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Témoin le clergé irlandais. Tout pauvre, tout ignorant qu'il est, il vaut encore mieux que ceux qui le persécutent. Il deviendrait excellent, s'il n'était ni soutenu ni tourmenté. Témoin les Court, les Paul Rabaut\ éternel honneur d'un clergé qui n'avait pour lui que son courage et l'amour de ses disciples, et qui sut donner encore l'exemple de la modération et de la sagesse, avec celui du dévouement et du sacrifice.
IV. Serait-ce donc le gouvernement qui serait intéressé à maintenir une ou plusieurs religions d'État? Je n'y vois pour lui aucun avantage.
Le plus grand intérêt qu'il puisse y trouver, c'est d'avoir dans le clergé un appui qui le soutienne et qui le défende. Le clergé est une puissance ; c'est une puissance morale, c'est-à-dire une puissance très- forte, mais très-difficile à manier. Il est donc tout simple que » le gouvernement de l'État cherche à se rendre favorable cette puissance, à la mettre sous sa dépendance , à la transformer en quelque sorte en un instrument qu'il ait toujours sous la main. Peu de gouvernements n'ont pas tenté de se soumettre cette force immense ; et nul n'a trouvé un moyen plus simple et plus sûr que de la lier étroitement par la concession de grands inté-
1. Antoine Court, né en 1696, mérita le nom de Restaurateur du Protestantisme en France, et mit fin à l'exaltation désordonnée qu'avaient fait naître dans les Cévennes la violence de la persécution et l'impossibilité d'avoir des prédicateurs instruits. Il réorganisa successivement l'élection et les fonctions des anciens, les synodes provinciaux et nationaux, et surtout le ministère régulier des pasteurs, ainsi que les études indispensables à ceux qui s'y consacrent.
Paul Rabaunt, né en 1718, dont la famille donna à l'Église réformée en France plusieurs pasteurs éminents, fut pendant plus de cinquante ans (depuis 1738 jusque pendant la révolution), le véritable chef de cette Eglise, par la haute influence morale que méritaient son caractère et sa piété, par un bon sens et un sang-froid à toute épreuve et par un dévouement aussi infatigable qu'intrépide.
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rets temporels. L'histoire est pleine des travaux de leur politique pour parvenir à ce but , de leurs immenses sacrifices , des charges qu'ils ont imposées au peuple pour y fournir, et... de leurs déplorables mécomptes. Mon royaume n'est pas de ce monde : cet avertissement, presque toujours oublié, s'adresse aux rois non moins qu'aux prêtres. 11 trace la limite, il peint le véritable état des choses. Toute déviation de cette règle éternelle entraîne danger pour tous, et bénéfice pour personne. Dans les affaires politiques, le clergé n'a de pouvoir, soit pour servir soit pour nuire, que par le peuple auquel il parle, auquel il est cher. Toute sa force est là. Hors de là, il n'est plus rien. Mais cette force tient uniquement au caractère religieux du clergé. C'est comme clergé, c'est comme corps enseignant, c'est comme prgane de l'Évangile, qu'il la possède. S'il veut changer de rôle, elle lui échappe, elle s'évapore, précisément parce qu'il sort de son caractère, et qu'il se dépouille de ce qui le rendait cher au peuple. Voilà ce qui arrive et ce qui doit arriver presque toujours. Mais ce qui ne manque jamais, c'est que le clergé perd toute sa force avec toute sa popularité, dès l'instant qu'il veut en faire usage dans une lutte sérieuse , pour servir le gouvernement contre les intérêts vrais ou faux du peuple. S'il peut lui soupçonner cette tendance, le peuple s'en détourne aussitôt et ne lui accorde plus le moindre crédit. Au contraire, le clergé est toujours très-fort et très-bien secondé , quand il résiste dans une lutte où le peuple est intéressé. Alors il est un ami , un défenseur, une ancre de salut; et, comme il est seul à faire corps, à garder de l'ordre et de la fixité dans ses vues, son influence devient très-grande. En sorte qu'on peut dire avec vérité des services que le gouvernement se flatte d'en recevoir, que, quand le clergé veut les rendre, il ne le peut pas; quand il peut les rendre , il ne le veut pas. Est-ce la peine de payer si chèrement
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des services que l'on n'obtient jamais au moment où le besoin en est le plus urgent , et dont la perspective incertaine soumet le gouvernement à tant de sacrifices, pour ne'pas dire à tant d'humiliations?
Mais, dira-t-on, ce n'est point pour les services qu'elle peut rendre, c'est pour le mal qu'elle peut faire, qu'un , gouvernement est intéressé à s'attacher une religion qui commence à prendre une consistance notable dans le pays. Examinons la question sous cet autre point de vue.
Dans quelle position le gouvernement serait-il plus fort contre une religion qui tenterait de le soumettre, soit pour le renverser, soit pour s'en faire un instrument? Est-ce quand il en aurait fait une religion d'État, ou quand il l'aurait laissée libre, en conservant luimême sa liberté?
Dans un gouvernement despotique, le premier parti pourrait avoir son avantage. La puissance accordée à cette religion, par son union avec l'État, pourrait suffire pour la contenter; et, tant que cette religion serait populaire, l'État aurait peu de chose à craindre de ce côté.
Mais, dans l'Europe moderne, aucune religion établie, incorporée avec l'État, ne gardera longtemps sa popularité; et, si rarement l'État peut craindre un danger sérieux pour lui de la religion qu'il protège et qu'il paie, il a tout à craindre des dissidents, qui ne manquent pas de se former en grand nombre. L'Église, avec laquelle un gouvernement despotique s'allie, ne veut point laisser inerte une force qu'elle peut diriger et dont elle s'exagère l'importance. Elle presse donc le pouvoir de l'État de la servir contre ses ennemis ; de lui prêter le glaive de la loi contre les hérétiques, qu'elle traite de perturbateurs du repos public. C'est le vrai moyen de les exaspérer, à la fois, et d'en augmenter le nombre, Bientôt la lutte s'engage. L'issue est incertaine; les
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malheurs qu'elle entraîne sont affreux, comme dans tôtites les affaires de religion où intervient la violence. El si les dissidents triôrhf>nènt, le gouvernement succombe avec l'Église intolérante dont il s'était constitué le champion-. Tel faillit être plusieurs fois en France le sort du gouvernement, pendant les guerres rie religion ; tel il aurait été sans doute, si. par un hasard singulier, l'héritier légitime du trône n'avait fini par se trouver à la tète du parti qui triompha. Tel fut le sort du malheureux Charles Ier, que la haine pour l'Église établie, soutenue par lui avec tant de zèle, précioita du trône encore plus que la haine pour son despotisme. Le gouvernement de l'Espagne, dans un avenir plus ou moins éloigné, ne peut pas échapper à une révolution de la même nature. Il ne fait qu'un avec un clergé oppresseur, pour lequel tout ce qui pense dans la nation ne professe que du mépris. L'aversion ne peut éviter de s'étendre ; et quand elle aura pénétré dans les masses, elle doit entraîner et le clergé lui-même, dont le joug est odieux, et le gouvernement, qu'il dirigeait sans contrôle.
L'autre parti paraît sans danger et de beaucoup préférable dans les gouvernements non despotiques, et surtout dans les gouvernements représentatifs. Toutes les religions étant égales et libres, aucune n'étant protégée ni payée au détriment des autres, aucune ne pouvant se faire de la force publique un instrument pour opprimer ses rivales ; quel intérêt l'une d'elles pourraitelle avoir à renverser le gouvernement, ou même à se montrer hostile envers lui? Toute l'ardeur, dont on pourrait supposer leurs membres animés, trouverait un emploi suffisant dans la libre recherche des prosélytes. Le zèle religieux, n'éprouvant point d'obstacle matériel, se reporterait tout entier vers son véritable but, qui est le salut des âmes. Pouvant y marcher sans crainte et sans obstacle, il n'en chercherait point d'au-
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tre. Mais, si vous lui opposez des obstacles matériels, si vous voulez lui tracer des limites qu'il ne peut franchir sans violence, alors il s'irrite, il se soulève, il se passionne, il s'exaspère, il acquiert une force immense par l'état passionné dans lequel on Ta jeté; il renverse les barrières, et avec elles, ceux qui les ont posées ou qui les soutiennent. C'est une vapeur qui bouillonne sur un ardent foyer. Laissez-la libre, elle se dissipe dans l'air ; le vent le plus léger l'emporte ; vous pouvez approcher sans crainte du vase d'où elle émane ; à peine une douce moiteur vous annoncera sa présence. Fermez-lui toute issue, comprimez-la dans la chaudière où elle se forme, vous la forcez à faire explosion. Plus la résistance dont vous l'aurez entourée sera grande, plus le désastre sera terrible. Elle va briser et les liens que vous lui avez opposés, et la maison qui la renferme, et les hommes à qui vous en avez confié la garde, et vous même, si vous osez l'habiter encore.
Un gouvernement représentatif offre surtout des ressources certaines pour garantir ses chefs contre les attaques sourdes ou patentes de l'une quelconque des religions qu'il aurait abandonnées à elles-mêmes, se conservant à leur égard, et leur assurant envers lui, une entière liberté. Dès qu'il n'y aurait plus de privilège, chacune d'elles serait représentée dans les assemblées délibérantes par quelques-uns de ses membres laïques, qui n'épouseraient point les passions de leur clergé, s'il pouvait en conserver encore, et qui, possédant déjà l'honneur et la liberté, ne demanderaient que la paix.
En général , tout ce qu'il y a d'épineux dans cette discussion s'évanouit, dès qu'on suppose les hommes bien convaincus du principe que la force matérielle n'a rien à faire dans la religion, et que, dans aucun cas, il n'est utile ni permis d'y avoir recours. Or, ce principe règne déjà sur une moitié de l'Europe. Il conquiert
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l'autre; et ce qui était bon quand ce principe était traité de blasphème, pourrait bien, ne l'être plus quand il triomphe.
Et quelle gêne ne doit pas s'imposer le gouvernement civil pour obtenir un secours aussi incertain, ou pour éviter un danger presque toujours imaginaire? L'empire de la religion n'est pas de ce monde, mais le sien l'est totalement. La terre est son domaine; il doit marcher droit vers son but, qui est la civilisation générale, la multiplication , la bonne distribution de tous les moyens d'existence et de bonheur pour le peuple. Sa mission n'est point de propager et de défendre un système religieux quelconque, mais de maintenir la paix, de répandre les lumières générales et l'industrie, par une heureuse application de la richesse publique, et par l'observation des lois. Voilà son but, vers lequel il doit tendre sans cesse sans opposition ni entraves. Pour y parvenir, il faut qu'il soit dégagé de toute alliance exclusive avec une religion quelconque; car cette alliance est toujours la gêne la plus forte qu'un gouvernement puisse éprouver. S'il y a des religions lumineuses et civilisantes, il y en a beaucoup plus encore qui ne le sont pas. Et si c'était avec une de ces dernières que le gouvernement eût fait alliance, à quelle gêne ne se serait-il pas soumis? Que d'exigences funestes il aurait à contenter? Et puis, les religions, même les plus pures, les plus humaines, les plus saintes, ne sont qu'un beau idéal, réalisé dans un petit nombre de cœurs. Pour s'allier avec le gouvernement, il faut qu'elles prennent du corps. Elles ont des représentants et des ministres, qui à leur tour ont leurs passions, leurs intérêts et leurs jalousies. Ils sont hommes, et vous les appelez à une affaire toute temporelle; ils s'y comportent en hommers, et se servent contre vous, de toutes les forces qui leur sont propres, et de toutes celles que vous leur prêtez. Ils sont chefs de l'Église avant
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d'être citoyens de leur pays ; ils acquièrent à ce titre une susceptibilité que vous ne savez bientôt plus comment manier. Cette administration, à elle seule, vous donne plus de soucis et plus d'embarras que toutes les autres ensemble. Vous ne savez si vous êtes maître ou si vous ne l'êtes pas ; si vous devez commander ou prier, sévir ou fermer les yeux. En attendant, pour arranger tout, ce qui presque toujours coûte le moins à sacrifier de part et d'autre, ce sont les vrais intérêts de la nation, le perfectionnement du peuple, les progrès de l'industrie. La religion chrétienne est la plus belle et la plus pure, à laquelle les hommes se soient jamais attachés. Elle est la puissance de Dieu, non-seulement pour le salut des hommes, dans une existence future, mais encore pour leur civilisation et pour leur bonheur sur la terre. Mais, depuis l'alliance de ses ministres avec les gouvernements, si l'on cherche la source des plus vives inquiétudes que les rois aient éprouvées, des tracasseries qui les ont le plus souvent tourmentés, des difficultés les plus fréquentes qu'ils ont rencontrées sous leurs pas, l'on verra qu'elle se trouve dans les clergés établis et privilégiés. Depuis.la semonce subie par Théodose, pour n'avoir pas persécuté les' ariens, jusqu'au collège philosophique et aux petits séminaires, nulle cause peut-être n'a plus souvent troublé le sommeil des gouvernants et des rois.
Combien il serait facile de couper court à tous ces ennuis î
L'État a besoin de liberté pour atteindre le but de son institution. La religion n'a pas moins besoin de liberté pour atteindre le but de la sienne. Si ces deux corps veulent s'allier, leur liberté se neutralise et se perd dans cette union ; et nul ne remplit pleinement la mission qui lui fut confiée.
Dans cette alliance, quel rôle joue l'État; s'il se borne à payer? Il est le caissier d'un corps dont il ne peut
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diriger l'esprit. Et pourtant, peut-il , doit-il en jouer un autre?
Je ne vois donc pas, je l'avoue, que le gouvernement soit plus intéressé que la religion, que le peuple et que le Clergé, dans la conservation et lë salaire (l'une religion d'État. Qu'il soit Tort et qu'il laisse taire; la liberté de toutes les religions et leur égalité parfaite ne lui causeront pas plus d'embarras ni de gêne que celle des industries. Je voudrais bien savoir quel gouvernement a eu le moins d'inquiétude pour les affaires religieuses, depuis dix ans, ou de celui des États-Unis, qui ne connaît aucune religion d'Etat, ou de ceux de l'Europe, qui en soutiennent une à grands frais.
Après avoir accordé la vérité de ces observations, on craint encore de se rendre , tant l'habitude est forte, tant il y a encore d'étrangeté dans l'opinion que nous avons embrassée. On est tellement accoutumé à être administré en tout, qu'on ne peut se faire à ne l'être pas, même dans la chose du monde où l'administration est le plus inutile. On se récrie sur l'anarchie des opinions religieuses, qui ne manquerait pas d'avoir lieu bientôt , si l'État n'en protégeait une, qui, par sa fixité, servirait au moins de noyau à toutes les autres. Nous ne nous arrêterons pas à discuter cette objection, quelque impression qu'elle fasse sur beaucoup d'esprits, parce que nous l'avons en quelque sorte réfutée d'avance par les principes que nous avons posés dans toutes les parties de ce livre. Qu'il nous suffise de quelques mots.
1° Dès qu'on pose en principe que les opinions et les cultes sont libres, ce moyen de prévenir les écarts des individus et des sectes ne remédie à rien. Rien n empêché qu'autour de ce noyau il ne se forme une multitude de croyances et de cultes nouveaux, dont plusieurs pourront parvenir à posséder plus de consistance et plus de partisans que celui qui le constitue.
2° Le noyau fourni par une religion d'État, c'est-à-
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dire par une religion déjà vieillie et toujours fixe, n'est presque jamais qu'un tronc pourri, dès longtemps privé de vie. Les véritables pousses vivantes sortent de partout hormis de lui. Qu'il me soit permis d'omettre ici les exemples. Le lecteur ne sera pas en peine de les trouver.
3° Le vrai noyau qui conserve à la fois assez de force et d'unité, c'est l'Évangile. Pourquoi ne vaudrait-il pas dans ce but mille et une décisions ambiguës qu'on lui a substituées? — Mais il est ambigu lui-même? — Après bientôt deux mille ans de disputes, d'assemblées, de décisions et d'anathèmes, en savons-nous plus que lui?
Mais qui peut donc intéresser cette fixité tant vantée? La religion? Il faudrait d'abord être bien certain que la base sur laquelle cette fixité se fonde, c'est la vérité. Qui possède cette certitude? — Le peuple? Mais elle le prive presque toujours de la vie religieuse, et lui ravit une partie de sa liberté tout en lui soutirant son argent. — Le gouvernement? Que lui importe? Ce n'est pas dans la religion la plus favorisée et la plus forte qu'il trouve le plus de soumission et l'appui le plus fidèle. 11 paie beaucoup, il est vrai; en a-t-il toujours pour son argent? Plusieurs sociétés religieuses, peu importantes une à une, et avec lesquelles il n'aurait rien à démêler, lui donneraient un appui moral plus solide , parce qu'elles seraient mieux senties, mieux religion, et ne sauraient guère lui donner d'inquiétudes sérieuses. Et l'anarchie religieuse finirait par l'occuper tout juste autant... que l'anarchie médicale. Le foyer est plus ardent sans doute; les piétistes sont plus chauds que les médecins ; mais le danger de l'explosion n'est pas plus à craindre, tant qu'on ne ferme pas les soupiraux par lesquels toute l'ardeur peut s'exhaler.
Il ne resterait donc que le clergé à qui cette prétendue anarchie pût être à craindre. Il en §prait réduit à faire son ouvrage, à trouver un troupeau qui voulût
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l'entendre, et par conséquent à le mériter. Il perdrait sans doute une partie de son état-major, e1 n'aurait plus de sinécures. Où serait le mal? Le véritable et utile clergé en serait-il moins à son aise et moins respectable? Que Ton compare le sort des ministres dissidents en Angleterre avec celui des pauvres curâtes : de quel côté est l'avantage? Où se trouvent à la fois et plus de ressources et plus de respect? Où se fait-on un devoir plus rigoureux de pourvoir à l'existence des veuves et des (allants? Je ne veux pas répéter ici ce que j'ai dit plus haut sur cet important sujet. Les faits parlent. Ce n'est sûrement pas le clergé vraiment actif qui se plaindrait le plus d'en être réduit aux ressources de son Église, s'il lui était permis de les avoir toutes et d'en jouir pleinement.
Cette importante discussion m'a déjà pris plus de place qu'il n'était dans mon plan de lui en accorder. Il faut que je m'arrête. Je voulais examiner la question sous le point de vue historique. J'aurais démontré, par des faits nombreux, que la fusion de l'Église dans l'État a presque toujours fait beaucoup de mal à la religion pratique et appliquée; qu'elle a nui considérablement à la paix du monde, en armant les nations les unes contre les autres; aux progrès de l'humanité, en rendant sacrés les préjugés et les erreurs; à Ja liberté des gouvernements eux-mêmes, en élevant à côté d'eux un corps puissant dont ils n'étaient point les maîtres: je voulais suivre l'influence de cette institution à travers toutes les phases de la civilisation moderne. J'aurais trouvé quelques bienfaits, immédiatement après l'invasion des barbares : l'Église unie à l'État forma un noyau qui fit obstacle à l'universalité de la barbarie, et prépara le retour de la lumière et des arts. Mais après ce retour et quand la civilisation européenne prenait un essor rapide, j'aurais trouvé dans l'Église dominante une opposition non moins forte et non moins obstinée
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à tous les progrès ultérieurs, qui dépassaient la mesure qu'elle semblait s'être proposée. — Mais il faut que je renonce à ces curieuses recherches : et quand je voudrais les entreprendre, les belles leçons de M. Guizot me feraient tomber la plume des mains.
Mais, avant d'abandonner ce sujet, un esprit attentif peut-il résister à se demander quelle est la place qu'occupe une religion d'État dans la civilisation moderne? quelle est celle qu'elle doit occuper un jour dans la civilisation nouvelle qui se prépare*? Dans la civilisation qui existe, dans l'ensemble des institutions auxquelles les peuples ont donné la première part dans leur estime, déjà elle gêne. Elle n'est plus une partie intégrante de la vie sociale moderne ; elle est un reste des institutions anciennes, qui avaient trop de ténacité dans les habitudes acquises, pour qu'on osât les faire disparaître tout à coup. Mais quand les habitudes nouvelles auront pris plus de consistance, quand la civilisation moderne sera devenue plus compacte et plus homogène, alors cette institution deviendra comme un corps étranger dans la vie du corps social, et il arrivera ce qui arrive toujours aux êtres vivants en pareille circonstance, le corps étranger sera expulsé, ou la vie générale s'éteindra; mais ici le corps étranger n'est point assez fort pour porter atteinte à la vie générale, et c'est lui qui devra céder. Telle est la marche des choses : aujourd'hui, fluxion; demain, abcès; après-demain, résolution. Nous en sommes à la fluxion, l'Angleterre à l'abcès, l'Amérique a dès longtemps vu s'opérer la résolution, et jouit de toute la force et de toute la liberté de ses mouvements. Mais ces périodes sont longues ; les maladies des États survivent à des générations entières. Amener ce complément de toutes nos institutions sera peut-être le travail et le couronnement du xixe siècle, comme la démolition de la féodalité et du privilège, l'édification du régime légal et du gouvernement repré-
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seiUatit' furent ie travail et le couronnement du xvnr'.
Mais, en attendant cette séparation finale, que nos yeux sans doute ne sont pas destinés à voir, il est fort aisé de dire sur quels principes l'union qui dure encore doit être basée. Ce sont ceux qui peuvent en rendre les liens aussi légers et la solution aussi facile qu'il soit possible. On peut les réduire aux deux suivants :
1° Ramener aux plus étroites limites l'influence politique du Clergé. Le gouvernement doit se conserver une autorité pleine et entière sur tout ce qui est civil, et se bien garder de la partager avec l'Eglise. 11 doit laisser les prêtres prêtres, parce qu'ils le sont toujours et avant tout. Les promotions aux emplois civils et militaires, surtout l'université, les écoles, les lettres et les sciences, tout doit marcher librement sans le contrôle d'aucune Église. Aussi longtemps qu'on suivra des principes différents, l'on s'enfermera dans un dédale, dont on ne pourra plus sortir.
2° Ramener aussi dans les limites les plus étroites l'influence religieuse du gouvernement ciyil. Qu'il n'intervienne jamais , dans ce qui concerne le fond de la religion, et le moins possible dans ce qui concerne la forme. Pour cela, qu'il prenne ou qu'il laisse prendre tous les arrangements qui peuvent rendre son intervention superflue. Que le clergé soit libre, et que les Français le soient comme lui et envers lui. Qu'ils le soient et qu'ils le sentent. Et si un clergé quelconque abuse de cette liberté vraiment légale, pour la faire tourner au détriment de la liberté de tous, qu'il en soit puni, non par les ordres 'd'un ministre, mais par la froideur de tous les Français,