CHAPITRE XII
APPLICATION AU PROTESTANTISME
CE QUE DEVIENDRAIT l' ÉGLISE REFORMEE DE FRANCE, SI SES LIENS AVEC l'ÉTAT ÉTAIENT ROMPUS.
Appliquons maintenant ces idées aux religions existantes sur le sol de la France, et surtout à celle qui nous intéresse le plus.
Abandonnées par l'État, les diverses religions professées aujoud'hui par les Français se trouveraient, par leur nature, placées dans des situations diverses^ Il pourrait être curieux de les comparer entre elles sous ce rapport. Bornons-nous à quelques aperçus. La comparaison n'a d'intérêt qu'entre le catholicisme et le protestantisme. Nous nous en tiendrons au rapprochement de ces deux systèmes opposés.
Et d'abord-, il se trouverait entre les deux religions, dès qu'elles seraient abandonnées à leurs propres ressources et obligées de pourvoir elles-mêmes à leur entretien, une différence capitale : c'est celle de l'habitude. Depuis des siècles, le culte catholique est entretenu par l'État ou par d'anciennes fondations inamovibles. Dès longtemps, ses adhérents ont perdu l'habitude de contribuer aux frais qu'il entraîne, autrement que de la manière la moins convenable de toutes, celle de payer chaque fonction sacerdotale à mesure qu'elle est remplie. Il est donc à présumer que l'abandon sans persécution causerait un vide immense, qu'il serait bien difficile de combler. Il est évident que les res-
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sources de part et d'autre seraient proportionnées au zèle des adhérents actifs, el il ne m'est pas permis de préjuger ici à quoi se réduirait leur nombre. Mais, dans ce nombre même, il n'est pas possible de douter que l'absence totale de l'habitude de regarder la religion comme sa propre affaire et de s'imposer pour elle, ne dût agir comme une circonstance défavorable.
Le protestantisme a pour lui cette habitude. Il n'y a pas quatre jours qu'il se maintenait par ses propres ressources; et, quand il ne fut point horriblement persécuté, avec ces ressources, il n'eut ni moins de splendeur, ni moins de lumières, ni moins d'activité, qu'il n'en possède aujourd'hui. L'habitude de pourvoir à ses besoins par des contributions volontaires est encore toute vivante dans son sein. Elle s'exerce encore à améliorer le sort des pasteurs, à soutenir une multitude d'institutions bienfaisantes et surtout à répandre des charités particulières ou collectives, avec une abondance et un discernement auxquels on rend justice dans tous les pays où le protestantisme a quelque consistance. Les quatre ou cinq cent mille francs que le gouvernement nous donne ne se connaîtraient pas au milieu de ces contributions volontaires, qui se multiplient et se renouvellent sans cesse.
D'un autre côté, il est évident à tous les yeux que le culte catholique est. beaucoup plus dispendieux que le nôtre. Il exige des édifices plus somptueux, un appareil plus riche, un entretien plus coûteux. Rien n'égale la simplicité, et, pour tout dire, la nudité du culte protestant. Point de vêtements magnifiques, point de pompes extérieures, point d'autels, point de tableaux, point d'ornements d'or et d'argent. La même robe noire enterre le pasteur qui l'a faite dans sa jeunesse. Deux coupes d'argent ou d'étain, une table de marbre ou de bois, et c'est tout. S'il n'a pas un temple, il se contente d'une grange; et si cet abri lui manque, l'ombre d'un
L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
chêne antique lui suftït. Des discours prononcés devant un bâton couvert d'un tablier de cotonnade bleue ont attiré des milliers de fidèles et fait braver les cachots et la mort. Un tel culte ne craint rien pour son matériel ; il s'adresse à l'âme; il cherche à spiritualiser l'homme ; l'intelligence et le cœur lui suffisent. Tout le reste n'est pour lui que commodité, agrément. Ce n'est ni religion, ni culte. Gela regarde uniquement ceux qui doivent en jouir s'ils ont le moyen de se le procurer.
Mais c'est surtout à l'égard du personnel que la différence économique des deux cultes est sensible. Le personnel dans le culte catholique est immense. Et quoiqu'on ait rendu la tâche du clergé aussi facile que possible en la réduisant presque entièrement à des formalités, elles sont si nombreuses qu'il faut encore beaucoup de monde pour les remplir. Mais c'est l'état-major surtout qui coûte. Dans l'état actuel, les grands dignitaires coûtent peut-être plus que les cures et les paroisses. Il y aurait assurément bi^n moyen de les réduire quand il faudrait que les fidèles payassent. Mais, après cette réduction, les frais seraient encore immenses. La position du protestantisme sous ce rapport est infiniment plus favorable. Tous ses pasteurs sont égaux; il n'a point d'état-major. 11 ne paie que ceux qui servent et suivant qu'ils servent. Les fonctions de son clergé entraînent un plus grand exercice des facultés mentales, mais beaucoup moins de formalités. Il faut donc moins de monde pour les remplir parce qu'elles s'adressent davantage aux masses. Et ce monde sera toujours suffisamment payé quand il se rendra utile, quand il répandra efficacement la lumière, la consolation et la vérité. Dans les églises protestantes, le véritable état-major c'est le peuple lui-même agissant par ses députés. Ces députés ne coûtent rien ; au contraire, ce sont eux qui sont toujours à la tête pour assurer les rentrées par leurs soins et par leur exemple.
A IMPLICATION AU PROTESTANTISME
Sous Ions ces rapports, il est clair une la privation des secours pécuniaires accordés par l'État serait beaucoup moins sensible au protestant isnie qu'au ealbolieisnie. Le vide occasionné par ce changement serait plus vite et plus complètement rempli. Mais il est un autre point de vue où l'on pourrait imauiner (pie le désavantage serait décidément du côté du protestantisme; je veux parler de la force du gouvernement ecclésiastique. Lé gouvernement de l'Église romaine est très-fortement organisé. II possède tous les rodages qui sont essentiels à sa marche ; et parmi ces rodages quelques-uns des plus importants sont accoutumés à marcher d'une manière indépendante. Le centre de son action se trouve déjà hors de la portée du gouvernement civil, et n'est point salarié par lui. La séparation» d'avec l'État ne ferait que donner plus de force et plus de cohésion à l'ensemble. Elle débarrasserait la machine de quelques pièces étrangères dont la présence et l'action ne laissent pas que d'être gênantes. Dès lors elle acquerrait une unité parfaite, n'obéirait qu'à une seule impulsion, n'éprouverait plus ni tiraillement, ni secousse, et serait entre les mains de son chef un docile instrument dont il pourrait se servir quand et comme il le jugerait à propos. Les Églises protestantes n'auraient point le même avantage, surtout les Églises réformées. Elles sont aujourd'hui sans organisation, sans consistance et sans lien, ou plutôt elles n'ont pas d'autre lien que le gouvernement lui-même. Elles ne se connaissent pas entre elles. A une lieue de distance elles n'ont aucune relation, aucune influence mutuelle, aucun intérêt commun, si ce n'est que parfois leurs demandes. leurs réclamations et leurs plaintes se rencontrent à dormir cote à cêtle dans les cartons du ministre. S'il est encore clans les Églises réformées une ombre d'organisation et de gouvernement ecclésiastique, elle se trouve donc dans son union avec l'État, Rompre cette union, ce
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serait, pour le moment, la jeter dans l'anarchie. Mais, quand j'ai dit « pour le moment, » j'ai tout dit. Cette anarchie, où nous serions plongés par la rupture de notre union avec le gouvernement, n'a pas d'autre source que cette union elle-même. Sans elle, dès longtemps nous serions fortement et complètement organisés. L'isolement absolu et décourageaut dans lequel vivent les Églises les unes à l'égard des autres aurait dès longtemps cessé pour faire place à une action mutuelle, puissante, à un gouvernement commun, reconnu et respecté.
Et puis, quelle est au fond la valeur de cette remarque ? Quel est le véritable prix de cette force que l'on voudrait trouver dans un gouvernement ecclésiastique? Qu'est-ce qu'un gouvernement ecclésiastique fort ? Et, tout bien considéré , ne vaudrait-il pas encore mieux qu'il ne fût pas?
Une question plus importante encore, mais plus délicate, est de savoir la force qui resterait, non pas au gouvernement ecclésiastique, mais à chacune des deux religions, lorsque ses liens avec l'État seraient rompus et qu'elle n'aurait plus d'autre appui qu'elle-même. Par ce seul fait, chacune des deux serait réduite au nombre de ses véritables partisans; mais aussi l'une et l'autre deviendraient libres de se développer et de s'étendre à leur gré. Je ne veux point faire des pronostics qui pourraient exciter la rancune; mais ce que je puis affirmer sans craindre d'être démenti ni par le raisonnement, ni par l'expérience, c'est que l'une des deux religions a beaucoup moins à perdre que l'autre dans un changement de cette nature.
Mais laissons cette comparaison délicate. Les autres religions se tireraient de leur situation nouvelle comme elles pourraient. Examinons de plus près comment nous nous en tirerions nous-mêmes.
Livrée à elle-même, abandonnée par le gouverne-
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nient à ses propres ressources et à son entière liberté, l'Église réformée aurait deux graves difficultés à vaincre. 11 faudrait qu'elle avisât aux moyens de se payer el à ceux de se gouverner.
Sur le premier point, je vais débuter par un paradoxe; c'est que les protestants trouveraient une grande économie à ce que leur culte ne fût point payé quand aucun ne le serait en France. Ils contribuent en proportion de leur nombre et de leur fortune à toutes les charges publiques, y compris les frais de culte, et quand on en vient au partage de ces frais de cuite, le leur étant simple et modeste, leur portion se trouve insignifiante. Ils sont donc réellement bien loin de retirer tout ce qu'ils donnent. Par conséquent s'ils étaient livrés à eux-mêmes et pouvaient administrer à leur gré l'argent qu'ils donnent au trésor royal pour le culte, ou ils paieraient/ moins pour avoir ce qu'ils ont, ou, payant autant, ils auraient beaucoup mieux. En d'autres termes, il est reconnu que la moyenne des contributions fournies par les protestants français aux charges publiques est passablement au-dessus de la moyenne des mêmes contributions fournies par les catholiques; tandis que la moyenne de ce qu'ils reçoivent pour leur culte est de beaucoup au-dessous. Cette communauté tourne donc tout à fait à leur désavantage, et s'ils voulaient continuer à s'imposer les mômes sacrifices pour l'entretien du culte, il leur serait très-avantageux qu'elle pût rompue.
Mais c'est là précisément la difficulté. Voudraient-ils s'imposer les mêmes sacrifices? Pourquoi pas? Ceux-là et de plus grands encore, s'il le fallait, seraient insignifiants. 11 suffirait qu'ils y missent de l'intérêt. On est étonné de voir à combien peu de chose se réduirait, dans chaque Église, la quote-part de chaque famille pour assurer la somme nécessaire à l'entretien du culte. Supposons une Eglise composée de douze cents per-