‹ Du protestantisme en FranceChapitre 21 sur 43 · APPLICATION AU P R 0 T K S T A IN T I S ME · texte numérisé non relu

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difficultés. Des commissaires sont envoyés pour en décider; les protestants font des concessions inutiles en elles-mêmes et nullement obligatoires pour eux. La souscription ne couvre pas toute la dépense portée sur le devis ; on exige d'eux une souscription supplémentaire qu'ils effectuent, ou bien on propose des changements au plan, auxquels ils consentent. En attendant les années s'écoulent, les souscripteurs peuvent mourir ou se décourager. Et quand tout est fini, quand toutes les difficultés sont aplanies, quand il n'y a plus qu'à mettre la main à l'œuvre sans que le gouvernement ait rien à payer, il arrive une réponse du ministre prononçant que les protestants de l'endroit ne sont pas assez nombreux pour avoir un temple. Et pourtant, ils sont assez nombreux pour le bâtir; ils sont plus nombreux et plus riclies que leurs frères les catholiques, auxquels une excellente Église est accordée, et, après elle, pour l'entretenir et la réparer, des fonds communaux dont l'accumulation dépasse bientôt ceux que les protestants avaient souscrits entre eux pour l'érection de leur temple. Ou bien, toujours après des années d'attente et de formalités, on finira par répondre que la commune, dont il est question^ est trop près de telle autre où déjà se trouve un temple ; et cela sans remarquer que le temple auquel on renvoie ne peut pas contenir déjà les fidèles qui s'y rendent; que le village, pour lequel on en demande un nouveau, fait partie d'une autre circonscription ; qu'il possède un pasteur, dont les services seraient inutiles, si ses ouailles étaient obligées de se rendre au temple le plus voisin. Je connais un endroit où les protestants, se sentant les moyens de mettre à fin leur entreprise, furent tellement vexés des interminables difficultés qui leur étaient suscitées , qu'ils firent acheter le terrain par fun d'eux, et y bâtirent en deux mois un bon temple, qui fut ensuite donné au consistoire. C'est la bonne manière pour en

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finir ; et nulle loi ne s'oppose à ce que Ton fasse de même partout où l'on voudra. — Tous ces détails sont historiques à ma connaissance certaine; et. probablement le sont en plusieurs endroits.

Le troisième objet de dépense, pour les Églises réformées devenues indépendantes, serait l'entretien des académies. Une légère contribution de la part des consistoires, et peut-être un modique droit d'inscription et de diplôme, y pourvoiraient sans peine. Peut-être, se présenterait-il des ressources sur lesquelles nous ne comptons pas. Les académies de Sedan, de Saumur et de Nîmes n'étaient pas moins brillantes que celles de l'Allemagne et de la Hollande, quoiqu'elles fussent entretenues aux frais des Églises réformées. Et puis, quel est le pire qui pourrait nous arriver? Ce serait de ne point avoir d'académie. Eh bien! c'est alors que nous en aurions le plus. Genève, la Suisse, l'Allemagne, la Hollande nous ouvriraient leurs auditoires ; nos jeunes candidats entreraient en communication avec les lumières de l'Europe protestante, et notre pauvreté même ferait cesser l'espèce de réclusion dans laquelle nous sommes tenus. Neuchâtel et plusieurs cantons de la Suisse n'ont point d'académies; c'est pour cela même que leur clergé connaît mieux le mouvement des idées en Europe, et se laisse moins enchaîner par les liens de la routine et de l'habitude.

La quatrième source de dépenses pour les Églises réformées, devenues indépendantes, ce serait leur administration supérieure et centrale. Mais cette dépense est fort peu de chose. Les protestants n'ont point d'administration supérieure permanente, point de grands dignitaires à vie. Hors les pasteurs et les consistoires, qui sont chez eux, et dont l'administration ne coûte rien, tout le reste est temporaire, et, par conséquent , peu coûteux. Ce sont des députations pour des assemblées qui se tiennent tous les deux ans, tous les cinq

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ans. La durée de ces missions est courte; elles sont honorables; elles seraient ambitionnées par les premières notabilités de l'Église, el presque toujours elles seraient gratuites. Quant aux frais de la correspondance, ils se réduiraient à peu de chose, les affaires communes se traitant de vive voix dans nos assemblées, et les Églises n'ayant plus de subordination entre elles, ni de centre commun. Cette dépense serait presque insensible sur l'ensemble des dépenses des Églises.

Ainsi les Églises réformées pourvoiraient aisément aux dépenses de leur culte par leurs propres ressources, sans que leurs adhérents en fussent surchargés : il suffirait que leur cause excitât le moindre intérêt; et, pour que cet intérêt devînt vraiment populaire, peut-être suffirait-il qu'elles ne fussent plus payées. Mais comment se gouverneraient- elles , accoutumées comme elles le sont à n'avoir de gouvernement que dans les cartons du ministre? Celte question mérite aussi d'être examinée.

Et d'abord sont-elles vraiment gouvernées ? Le sontelles utilement? Non sans doute. Elles sont administrées, mais elles ne sont point gouvernées. Le temporel est mis en ordre jusqu'à la minutie; le spirituel est abandonné. Le moyen est organisé jusque dans ses moindres détails ; le but est entièrement perdu de vue; et, par conséquent, tout cet assemblage de moyens manque de l'esprit et de la vie, qui pourraient le rendre fructueux. Et cette remarque n'est point un reproche pour l'administration. Elle fait tout ce qu'elle peut faire, trop peut-être. Elle le fait depuis un temps dans de bonnes intentions. Mais c'est la nature des choses; c'est l'effet de la position. Les Églises réformées manquant presque totalement de tout autre moyen de se gouverner, le ministre ou son délégué se trouve à chaque instant fort embarrassé, ne sachant ni ce qu'il doit faire, ni ce qu'il doit s'interdire. 11 se trouve placé entre le

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désir naturel à toute autorité d'étendre sa sphère, et la crainte de rencontrer des résistances et des difficultés inattendues , dès qu'il veut l'étendre au delà de ses limites réelles. Il tergiverse, il temporise; il éloigne autant qu'il peut la décision des affaires délicates, et dans ces tâtonnements, il en vient quelquefois à affaiblir, à dénaturer les seules bonnes institutions qui nous restent, pour la direction des affaires vraiment religieuses et la propagation de l'Évangile et des bonnes mœurs. Dans une telle situation, tout ce qui est mouvement excite de la défiance et de la crainte ; et l'on s'en tire avec joie en invoquant le repos. Et pourtant, la religion est mouvement, activité, vie. Les vrais besoins des âmes peuvent varier sans cesse et les moyens d'y satisfaire doivent varier comme eux. Mais ce n'est point le délégué du ministre, à deux cents lieues de distance, qui peut en être le juge ; ce sont les consistoires , et dans l'état actuel, ce sont les consistoires seuls. Qu'une contestation s'élève, où le spirituel entre pour quelque chose, le ministre en prendra- nécessairement connaissance, car .toujours il se trouvera quelqu'un qui croira gagner à invoquer son intervention. Il sera fort embarrassé. Il mettra son préfet en campagne pour obtenir des informations et peut-être des conseils ; l'embarras s'en ira croissant. Le ministre se retournera dans tous les sens; il fera venir à son aide le conseil d'État, qui n'en sait pas plus que lui. Il essaiera de tout, excepté du seul moyen naturel et efficace , celui de laisser au consistoire, seule autorité religieuse existante, le pouvoir de régler tout ce qu'il croit utile au développement de la religion dans son ressort, et, par conséquent, celui d'arranger et de distribuer convenablement les services des pasteurs eux-mêmes.

Des questions sur tous les détails de nos affaires temporelles , il en arrivera par douzaines. Nous serons tellement guidés jusque dans les moindres mouvements

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de notre vie matérielle , que nous en serons engourdi comme ces entants à qui le maître d'écriture tient la main pendant toute la page, après avoir encore tracé d'avance tous les contours. Mais, pour me servir encore d'une comparaison triviale, après nous avoir entraînés et comme forcés à mettre , selon l'expression populaire, tous nos o'ut's dans le même nid, de ce nid, le ministre ne saurait faire sortir la vie. Il n'en recueillera que l'embarras, et nous la privation.

Et tout cela, sous un administrateur éclairé , pénétré lui-même de respect pour la religion , attaché à notre culte, nous voulant du bien, ne craignant pas d'exprimer tout l'intérêt qu'il nous porte , et choisi par le monarque en vertu de cet intérêt même. Que serait-ce, si toutes ces circonstances étaient changées; si le directeur des cultes non catholiques était catholique luimême; s'il n'avait . envers nous ni bienveillance ni bonne foi ; s'il concevait le dessein de tuer le fond au moyen des formes; et s'il n'embrassait les affaires du protestantisme avec une attention plus minutieuse et plus soutenue , que pour l'étouffer et l'anéantir avec plus de sûreté? Cela s'est vu. Le protestantisme en a ressenti cette horreur profonde qu'éprouve l'oiseau devant le serpent qui va le dévorer, même quand il n'a pas encore aperçu ce fatal ennemi. Une main paternelle a détourné le danger. Mais le serpent est-il mort?

Disons-le donc avec franchise. C'est prendre la forme pour le fond , les apparences pour la réalité , que de prétendre que le gouvernement civil nous gouverne, et

% que lui seul peut nous gouverner. Un gouvernement religieux de cette nature n'est qu'un fantôme , dont la présence peut bien paralyser les hommes, mais qui ne peut jamais leur porter aucun secours efficace. Plus il agit, moins ii y a de vie religieuse développée. Et peut-

' être est-il vrai de dire , que , depuis que nous sommes

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sous sa main, l'effet le plus réel, ou plutôt le seul effet de son intervention , a été de nous empêcher d'avoir un véritable gouvernement religieux.

Ainsi, l'effet utile pour nous de l'intervention du gouvernement dans nos affaires , est si peu que rien. Son abandon nous priverait de fort peu de chose et nous laisserait , en revanche , beaucoup de choses que nous n'avons pas.

Il nous en laisserait une qui peut suppléer à beaucoup d'autres , et sans laquelle beaucoup d'autres ne sont rien : la liberté. Notre Église deviendrait libre dans tous ses mouvements et complète en elle-même. Elle aurait le sentiment de ses besoins, bien mieux encore que dans son état actuel, car elle aurait des organes ; mais à ce sentiment elle ne joindrait pas l'embarras et la crainte de ne pouvoir y satisfaire sans recourir à une autorité d'un autre ordre. Ce sont deux éléments d'une nature opposée, qui ne peuvent se réunir et se confondre, sans se neutraliser l'un l'autre. Rien n'égale la répugnance d'un corps religieux à invoquer l'intervention du gouvernement civil pour remédier à ses misères. Il en souffrira longtemps avant de s'en plaindre, s'il est dépouillé de la faculté d'y porter remède lui-même. Rien n'égale aussi l'embarras et la faiblesse du gouvernement civil dans les affaires religieuses. Il ne sait par quel bout les prendre. Et dès qu'il y intervient, il est rare qu'il n'ôte pas à l'autorité religieuse assez pour la mécontenter beaucoup, et qu'il ne lui Jaisse pas assez pour se gêner beaucoup lui-même. Les fameuses ordonnances sur les écoles primaires et sur les séminaires en sont une preuve frappante. Quelques princes de l'Église , n'ont pas craint de se venger sur les écoles des concessions qu'ils étaient obligés de faire pour conserver leurs séminaires. Et comme on obligeait les maîtres à rapporter un certificat d'instruction religieuse, les curés, sur l'ordre de leurs supérieurs, ont refusé de le déli- '

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vrer. Ni l'un ni l'autre n'est donc lihre, dans cette union fâcheuse, parce que r*i l'un ni l'autre n'esl complet. C'est un aveugle, qui ne pourrait se diriger dans sa route qu'en prenant les indications .d'un sourd. Os deux êtres, ainsi forcément réunis, seraient privés de leur liberté; ils seraient esclaves l'un de l'autre. Leurs désirs, leurs besoins, et tous ces mouvements fugitifs, dont la succession constitue la vie, seraient nécessairement étouffés par la nécessité de recourir à un être doué d'un autre sens, et presque d'une autre nature, avant de pouvoir s'y livrer. Rendez-les complets; que l'aveugle y vole sans le sourd ; que le sourd y entende sans l'aveugle; et vous les aurez rendus libres.

Assurément dans son état actuel, l'Église réformée ne peut pas se plaindre d'une géne positive, provenant d'une intervention réelle. Mais d'où vient cela? Et au fond, qu'est-ce que cela prouve? Gela vient de ce que l'Église réformée est privée de vie. Quand on est mort, rien ne gêne. Et cela ne prouve point que, si les réformés prenaient de la vie et de l'activité, leur union avec le gouvernement ne devînt une source de géne bien réelle et bien positive. — Et d'où vient que l'Église réformée est privée de vie? De plusieurs causes sans doute. Mais la plus efficace et la plus réelle se trouve dans les rapports qui la lient avec le gouvernement civil. Voilà ce qui fait qu'elle est si timide et si peu active; qu'elle redoute tout ce qui peut exciter l'attention et faire du bruit , et que ses conducteurs mettent toute leur sagesse et toute leur prudence à éloigner tout ce qui peut avoir l'apparence de la vie et de l'expansion. Ces grands mouvements des idées, qui gagnent peu à peu dans les masses, pour y porter la lumière et l'activité, elle les redoute, non pour eux-mêmes, mais pour la gêne qu'ils peuvent faire naître dans ces rapports avec l'autorité. Cette vie religieuse, qui embrasse à la fois et les actes de l'existence extérieure, et les efforts de l'intelligence,

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et les émotions du cœur, elle n'ose pas y pousser avec vigueur et constance, parce qu'elle sent qu'il est impossible de l'exciter sans secousse, et qu'une secousse doit nécessairement se faire sentir au dehors. C'est un homme qui écrit une lettre pour . son plus intime ami, avec un curieux qui se tient près de lui, pour la lire par-dessus l'épaule. La seule présence de ce tiers a paralysé sa pensée. Il écrit avec peine et sans liaison, et son style est tolalement dépouillé- de la chaleur et de la vie. Voilà justement ce qui arrive à l'Église réformée depuis son union à l'autorité civile. Elle tremble à la seule idée de mouvement, d'embarras intérieur, de difficultés de toute espèce. Elle les éloigne tant qu'elle peut, et avec eux la vie qui les fait naître, quoique ses amis et ses conducteurs en sentent vivement le besoin. Elle se consolerait volontiers d'avoir un peu de linge sale, si elle pouvait le laver en famille. Mais le produire au dehors, elle ne peut en souffrir l'idée. Elle aime mieux ne pas bouger, pour n'en pas faire. C'est la pudeur d'une jeune fille, qui craint plus l'œil du médecin que la douleur de la blessure. Elle supportera son mal jusqu'à la fin, plutôt que d'en invoquer le remède. Avec la liberté, nous aurions eu bientôt la vie, l'activité de la pensée, l'attachement des individus et des masses à l'affaire de la religion. Sans elle, je n'ose me demander quand l'Église réformée cessera d'être un corps sans âme, pour ressaisir toutes les forces vitales qui lui manquent.

Libre dans ses mouvements, l'Église réformée acquerrait aussitôt une grande force, dans son gouvernement religieux. Elle n'en a point aujourd'hui, car le peu qu'elle a se trouve paralysé, dès qu'il s'agit d'objets importants. Son premier scyn serait de s'en donner un. Les corps isolés qui la composent s'uniraient entre eux, pour s'éclairer, pour s'aider, pour se soutenir les uns les autres. Elle prendrait de l'unité dans ses actions, dans

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8pp administration, dans ses vues. 1.1 h * se donnerait Ions les rouages qjii lui manquent pourcornp|éJ;er ses moyens d'enseignemenl el çTadininis^atjoi) ; et la ré^ctiop mutuelle de toutes ses parties rép^n^^! (',ms '<>s derniers replis du corps, le mouvement, Tordre et la vie, sans occasionner des troubles ni des sc andales. I/Kidise réformée aurait enlin un gouvernement . l ne grande force intérieure réunirait dans un mouvement commun toutes ses parties : elle les pousserait vers un même but, sans détruire la liberté de la pensée, et sans paralyseriez forces des individus, dont la réunion peut seule constituer la force de la société elle-même.

Et c'est par là seulement qu'elle acquerrait aussi cette force expansive, sigpe non équivoque de la vie intérieure et du mouvement des intelligences. Elle possède sans doute le droit de la déployer quand elle l'aura. C'est la Charte, c'est l'esprit de toute notre législation, si ce n'est pas encore tout à fait celui de notre administration. Mais l'Église réformée de France n'a point encore de force expansive; elle n'en aura jamais peut-être, aussi longtemps que dureront ses relations actuelles avec le gouvernement civil. Comment TÉglise réformée pourraitelle chercher avec activité, avec zèle, ù se répandre au dehors quand elle a si peu de vie en elle-même; quand elle redoute le mouvement et la pensée ; quand elle craint d'attirer sur elle l'attention de ce qui l'entoure, et qu'elle cherche avant tout à se faire oublier, par la plus parfaite uniformité? La force d'expansion vient d'une surabondance de vie. Elle s'arrête et tarit, dès que la vie s'affaiblit et se concentre/C'est bien assez alors de se suffire à soi-même.

Quand je réfléchis à toutes ces choses, quand je vois ce que nous sommes et ce que nous pourrions être , et quand je me demande quelle est la cause principale qui nous empêche de le devenir, je ne puis m'empêcher de remarquer que le gouvernement nous tient à bien

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bon marché , et que nous payons bien cher les secours qu'il nous prête. — Qu'il nous laisse à nous-mêmes, quand il le jugera bon, nous et les autres. Le changement sera sensible sans doute, et beaucoup d'intérêts privés pourront en être lésés; mais le protestantisme n'a rien à craindre. La liberté sera pour lui la force et la vie; et c'est à ce prix peut-être qu'il peut voir s'accomplir les destinées que l'avenir lui prépare.

Je viens de dire : Qu'il nous laisse à nous-mêmes, nous et les autres ; et dans cette supposition, mon opinion est positive. Il est bien peu de protestants sans doute qui ne sentent leur préférence pour l'ordre de choses actuel au moins ébranlée. Mais, si la moitié seulement de ces conditions était accomplie ; si notre culte était seul livré à ses propres forces, et un* culte rival protégé, soutenu, payé par le gouvernement, quelle en serait la conséquence? Je l'ignore. Il y aurait injustice, violation de la Charte et des droits acquis. Il y aurait une faute politique absurde et irréparable. C'est une supposition qu'il est inutile de discuter, parce qu'elle ne peut jamais se réaliser. Ou l-'État cessera de salarier et de soutenir les cultes, ou le nôtre aura part à sa protection. Mais, s'il en était autrement... nous paierions sans rien recevoir ; et en cela nous serions lésés : voilà tout... Tout le reste irait comme nous venons de le dire. L'emploi de la persécution n'est plus à redouter. Où serait le pire? — Nos lisières seraient coupées.

Je sais que ce chapitre est un de ceux qui rencontreront le plus d'opposants parmi les protestants de France. Je ne l'ai point écrit pour troubler, pour agiter, pour inquiéter. Je l'ai écrit, parce que ce livre est un livre de bonne foi, et qu'il me répugnait de couvrir d'un voile une partie si importante de mes opinions sur la situation des protestants en France; je Fai écrit, parce que le temps est venu où chacun peut tout penser et tout écrire. C'est, comme l'observe Tacite, un bonheur

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qui n'es! pas commun. Pourquoi n'en aurais-je pas profité? Le sujet importanl que j'ai effleuré dans ce chapitre est encore tout neuf. Il a besoin d'être examiné comme tout autre , cari] est d'un haut intérêt. Pourquoi n'aurais-je pas appelé sur lui l'attention par la voie de la publicité? .l'ai fait peu de chose sans doute, les paroles des experts éclairciront ce que j'ai laissé obscur, redresseront ce que j'ai pris de travers. Je crois que ce qui existe n'est pas ce qu'il y a de mieux à attendre. Je crois plus encore, je crois que ce mieux finira par se faire jour. Mais plein de cette opinion bien réfléchie, je ne prétends point l'imposer aux autres , encore moins agir pour la traduire en pratique. Je suis fortement convaincu que la séparation finale de l'Église et de l'État doit se réaliser un jour ; mais je ne suis pas moins convaincu qu'elle ne peut point se réaliser encore. — Je vais plus loin : je dis qu'il n'est point à souhaiter de la voir se réaliser de longtemps. Nous sommes loin, bien loin d'être assez mûrs pour la recevoir, sans danger pour notre avenir. A peine si depuis dix ans nous commençons à réfléchir, à recueillir des idées, à étudier l'Évangile, à nous mettre au courant des progrés étonnants de la science théologique. Nous avons besoin de nous développer et de nous étendre avec une pleine liberté, pour ne pas nous jeter aveuglément dans la première route que les préjugés, l'habitude, l'esprit de secte ou le talent pourront ouvrir devant nous. Nous ne sommes pas ce que nous devons être, et nous sommes ce que nous ne pouvons pas être longtemps. Se caser, se figer, dans l'état où nous sommes, ou dans tout autre, où les vœux d'une majorité accidentelle pourraient nous jeter, serait à la fois une folie et un malheur. Or, cette folie et ce malheur, je les regarderais comme à peu près inévitables, si prochainement nous étions abandonnés à nous-mêmes, et laissés libres de nous assembler et de nous gouverner à notre gré. Livrés à

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leurs propres forces et devenus indépendants, les protestants, pleins encore des souvenirs d'un temps qui n'est plus, ne songeraient qu'à réglementer. Ils se feraient un tort immense, car ils couperaient court à tous leurs progrès ultérieurs; ils anéantiraient à plaisir une liberté dont ils n'ont fait encore aucun usage pour acquérir les connaissances et les idées qui leur manquent. Ils se hâteraient de fixer dans des symboles les résultats de leur inventaire religieux, avant d'avoir acquis les richesses qui pourraient lui donner une véritable valeur. Ne le voyons-nous pas aujourd'hui? Malgré les entraves qui les gênent, à peine trois d'entre eux sont-ils réunis, que l'un d'eux sort de sa poche une confession de foi pour l'imposer aux deux autres. Pour moi, je pense qu'il ne saurait nous arriver de plus grand malheur qu'une marche dans un tel sens. Et je la crois à peu près inévitable dans la situation actuelle des esprits, si nous étions laissés à nous-mêmes. A peine le mouvement des idées amènerait-il quelques discussions, qu'on se hâterait de les arrêter en prétendant y mettre ordre. Un tel travail, s'il est jamais bon, ne l'est qu'après une époque d'activité, où les idées ont reçu de grands développements, les connaissances une grande extension ; où tout a été analysé; où les lumières et la discussion ont créé des hommes. Il ne vaut rien, lorsque les idées sont encore à trouver, les connaissances à acquérir, les hommes à créer. Il doit tout au plus clôturer, mais jamais commencer un mouvement intellectuel. 11 peut servira indiquer le chemin qu'on a parcouru, mais il ne doit jamais le barrer, quand on est encore à l'entrée. Sous ce point de vue, un peu d'anarchie encore ne nous fera pas grand mal. Ce livre même en est la preuve. — Avant d'en venir au système des règlements, que la liberté ne manquerait pas aujourd'hui d'entraîner après elle, il faut donc que les protestants français se soient élevés au niveau des connais-

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sauces religieuses qui circulent en Europe. Il faul qu'ils aient vu, examiné, comparé, modifié leurs opinions anciennes et nouvelles, leurs idées et celles des autres. Il faut qu'ils aient des hommes doués de cette hauteur de vue qu'exigerait un pareil travail. Kn un mot, avant de leur lâcher la bride pour les rendre libres de s'assembler et de réglementer, je voudrais qu'ils en eussent appris assez pour se convaincre, que, sur toutes choses, ce qui leur est le moins utile et le plus funeste, c'est précisément de réglementer.

Mais les institutions ne sont pas tout. C'est par les hommes qu'elles agissent. Pour passer de la théorie dans la vie des peuples, pour y opérer le perfectionnement moral et la vraie civilisation, il faut que la religion ait des organes. L'instruction de la jeunesse par les écoles, l'instruction de l'âge mûr par le sacerdoce, sont donc des parties essentielles à l'etlicacité des idées religieuses sur les peuples. Voyons ce que sont les moyens d'éducation et le sacerdoce pour les chrétiens réformés.

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