‹ Du protestantisme en FranceChapitre 23 sur 43 · I. Instruction spéciale · texte numérisé non relu

I. Instruction spéciale

Tous les établissements spéciaux pour la formation des pasteurs qui doivent desservir l'Eglise réformée se réduisent à la faculté de théologie établie à Mont iuban, et à un professeur de dogmes réformés, attaché à la faculté de théologie luthérienne à Strasbourg.

Je pense que personne ne verra de l'inconvénient a. recevoir des pasteurs réformés d'une faculté luthérienne, à laquelle un professeur de dogmes réformés est adjoint /pour enseigner les étudiants qui doivent professer ce culte. La distinction entre les deux communions protestantes n'est aujourd'hui qu'une affaire de régime, de formes administratives et d'intérêts temporels. Quant aux doctrines, elles ne sauraient plus marquer la division des deux partis, car celles qui la marquèrent jadis ont perdu dès longtemps tout leur intérêt . Personne n'y songe aujourd'hui. Il se manifeste bien maintenant, dans les opinions religieuses, une différence .profonde parmi les protestants en général. On remarque en eux sans peine plusieurs gradations bien tranchées, qui vont depuis le dogmatisme supranaturaliste le plus entier jusqu'au rationalisme pur et simple. Mais ces gradations ne constituent point des Églises par-

ticulières. Elles se rencontrent également dans les deux grandes sociétés protestantes, qui n'ont aucune raison de se diviser à cause d'elles. Si jamais une nouvelle division s'opérait, ce qui serait un grand malheur, elle s'accomplirait sur une tout autre base. J'en reviens donc à dire que l'établissement professeur de dogmes réformés dans la faculté de Strasbourg est propre à contenter tous les protestants français.

Dès lors, cet établissement , et celui des bourses qui l'ont accompagné, sont un grand bienfait pour les Fglises réformées de France. Sans doute, Strasbourg est éloigné des grands foyers du protestantisme réformé en France. Sans doute, la langue vulgaire dans la ville, celle même que l'on emploie dans quelques cours, n'est pas le français. Ces deux circonstances ont pu agir pendant quelque temps comme défavorables à la faculté da Strasbourg, dans ses rapports avec les réformés français. Mais combien d'autres circonstances viennent compenser celles-là! Après Paris, Strasbourg est sans aucun doute la ville de France où se fait sentir le mouvement scientifique et littéraire le plus prononcé. C'est un foyer de lumières et de civilisation très-brillant, placé dans un pays qui lui-même se distingue en France par la réalité, par la profondeur de la civilisation à laquelle il est parvenu. C'est en général un bon spectacle à mettre sous les yeux de ceux qui doivent un jour marcher à la tête du peuple, dans tous les genres de civilisation et de perfectionnement. D'un autre côté, Strasbourg possède toutes les facultés savantes. L'enseignement y embrasse tout le champ des connaissances humaines. C'est un avantage auquel rien ne peut suppléer pour un jeune homme, que de se trouver dans un pays où les lumières sont très-répandues, et où les moyens et le goût d'apprendre se trouvent partout. C'est une sorte d'enseignement mutuel, par lequel on apprend beaucoup tout en se jouant. On y apprend surtout à ap-

prendre, ce qui est toujours la chose la plus difficile. L^mulàtion produit ses effets accoutumés, et le jeune" homme, pour peu qu'il soit bien préparé, est emporté comme par un torrent auquel il ne peut résister. Mais Strasbourg, outre les moyens tirés de son personnel, en possède un autre, dont on ne saurait estimer trop haut l'importance, pour les progrès des bonnes études théologiques ; Strasbourg est en France une ville allemande, ou plutôt c'est un de ces chaînons trop rares qui unissent le mouvement intellectuel de l'Allemagne au mouvement de la France. Or,' ce mouvement, pour la théologie, a une si prodigieuse activité en Allemagne; il y eireule tant d'idées, tant de travaux consciencieux y ont été exécutés, tant de bons livres d'enseignement y sont à la portée de tout le monde, tandis qu'ils manquent totalement en français, que, par ces ressources réunies, plus de la moitié du travail est épargné aux jeunes gens qui les possèdent, ou, pour parler avec plus d'exactitude, avec le même travail , ils peuvent avancer beaucoup plus vite. Loin donc que la langue allemande soit une objection à faire contre la faculté de Strasbourg, la nécessité de l'apprendre est au contraire un motif très-puissant à faire valoir en sa faveur. C'est un excellent moyen pour faire cesser l'état d'isolement dans lequel nous avons été tenus pendant si longtemps à l'égard de l'Europe entière; isolement dont nous n'avons eu l'air de sortir un moment que pour nous livrer à l'esprit étroit, dogmatique et exclusif des sectes anglaises. L'esprit large, méditatif et calme de l'Allemagne nous vaut beaucoup mieux. Et dès qu'il est question de recherches approfondies, il n'y a plus à balancer.

Des reproches plus graves ont été faits à la faculté de Strasbourg, ou plutôt des préjugés plus sérieux ont été soulevés contre elle. Pour les dissiper, j'aurais besoin de citer des noms propres; je veux et je dois m'en

i>GO L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

^abstenir. Ces préjugés ont été soulevés surtout par l'esprit réglementaire et traditionnel , qui subsiste encore en plusieurs endroits. Sans doute à Strasbourg, même parmi les hommes voués à l'enseignement, il existe plusieurs nuances qui s'écartent plus ou moins de nos anciennes doctrines consacrées. Mais où n'observe-t-on pas ces différences? Quelle est, je ne dis pas l'Église, mais le corps enseignant où elles ne se trouvent pas au même degré ? Déjà n'est-il pas sorti de nos deux facultés, et des autres lieux d'où nous recevons des ministres, des hommes qui se sont placés aux deux extrémités de cette échelle? J'en ai des exemples tout prêts; mais ils sont si connus, que je crois bien superflu de les citer.

Prenons les choses comme elles sont; voyons la vérité tout entière; cette objection n'aura plus aucune importance.

Placée dans la France méridionale, où se trouvent les plus grandes agglomérations des chrétiens.réformés, fondée en quelque sorte sous les yeux et par la coopération des consistoires de France, la faculté théologique de Montauban devra naturellement fournir une trèsgrande part des sujets dont les Églises réformées auront besoin pour recruter leur sacerdoce.

Cette faculté fut fondée pour les Églises réformées, sur leurs demandes réitérées, longtemps après la promulgation de la loi du 18 germinal an x. Elle s'est donc constituée de toutes pièces, pour des Églises soumises à cette loi. La faculté de Strasbourg, comme celle de Genève avant 1814, fut appropriée à notre usage. Mais le fond de son organisation, ses formes, ses habitudes, datent d'une époque antérieure, et sont appropriés à un autre ordre de choses. Ici, tout est fait à neuf, dans le système universitaire et dans celui de la loi du 18 germinal an x. Tous les inconvénients des règlements universitaires, toutes les imperfections et les lacunes de

la loi se retrouvent donc dans les formes qui régissent cet établissement.

La vigueur et la centralisation du gouvernement universitaire; la faiblesse ou plutôt la nullité du gouvernement ecclésiastique réformé; l'esprit sacerdotal qui a dominé souvent dans l'université, et qui peut y dominer encore, telles sont les sources d'embarras et d'ennui auxquelles on peut craindre qu'une faculté fondée comme celle de Montauban ne puisse pas se soustraire.

Cependant, les rapports de la faculté de Montauban avec le gouvernement et la France réformée, sont une nouvelle confirmation de cette observation générale que, quand les choses ne sont pas disposées de manière à être en harmonie avec les circonstances et les besoins, elles finissent toujours par s'y mettre. A considérer ces rapports en eux-mêmes, ils ne sont pas ce qu'ils devraient être; car l'Église réformée de France n'ayant encore obtenu qu'une moitié de son organisation, n'étant composée jusqu'ici que de consistoires isolés et égaux, la faculté ne peut être légalement sous l'influence d'aucune autorité ecclésiastique, puisque réellement il n'en existe pas. Elle est donc uniquement sous l'influence et sous la direction de l'université, même pour le moral, c'est-à-dire même pour la partie religieuse. Or, c'est là une chose qui est frappante de contradiction. L'université est essentiellement catholique par le fait, sinon par le droit ; il se trouverait donc que l'enseignement de la religion protestante serait rangé sous l'unique contrôle d'une autorité essentiellement catholique, et en grande partie même sacerdotale. Cela ne pouvait pas aller. Qu'est-il donc arrivé? (Test qu'en l'absence des moyens réguliers, pour mettre la faculté sous la direction spirituelle de L'Église réformée de France, moyens qui manquent totalement, il s'en est établi d'artificiels, qui les remplacent suffisamment. Ln

cjQi L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

direction des facultés protestantes a été confiée à un protestant, et forme en quelque sorte une administration indépendante entre les mains d'un homme que les protestants ont investi de toute leur confiance, comme les savants lui avaient dès longtemps voué toute leur admiration1. Dans les circonstances importantes, les Églises ont été consultées, ont exercé une puissante influence , ont désigné les hommes qu'elles desiraient voir occuper les chaires2; et quand ces désignations n'ont point été assez unanimes pour exprimer un vœu universel, un concours libre, devant la faculté, fortifiée de pasteurs pris dans les principales Églises, a décidé les nominations. Ainsi, l'administration proprement dite appartient à l'université ; mais les Églises ont exercé toute l'influence spirituelle qui pouvait leur servir de garantie, sous le rapport du protestantisme. Ce n'est pas tout ce qu'exige la théorie; il ne serait pas difficile de montrer dans ce système plusieurs côtés faibles; mais c'est peut-être tout ce que permet l'état actuel de notre organisation, c'est peut-être même tout ce que nous sommes en état de supporter pour le moment.

Nouvellement constituée, placée dans une ville dont on peut, sans lui faire tort, dire qu'elle n'est pas savante, n'étant précédée ni par des facultés de philosophie, de sciences ou de lettres, ni même par un collège; privée encore d'une bibliothèque abondante et moderne, la faculté de Montauban est dans la nécessité de se suffire à elle-même. C'est un désavantage réel, auquel le temps seul peut remédier, et qui rend plus étonnant encore tout le bien qu'elle a déjà fait. C'est

Page 1