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II. Instruction littéraire pour les classes aisées

Dans le système de la liberté parfaite des cultes, sous le rapport des droits politiques et civils, cet article ne devrait pas nous offrir beaucoup à dire. Les établissements d'instruction, académies, facultés, collèges, etc., seraient ouverts à tous les Français; une religion particulière ne serait pas enseignée exclusivement aux autres ; les ministres de tous les cultes auraient accès dans tous les établissements pour y donner aux élèves de leur communion, une instruction spéciale et détaillée sur les principes de leur religion. Quand le nombre des élèves et les circonstances extérieures le permettraient, il y aurait dans le collège un culte religieux, des prières régulières, afin de faire naître et de conserver la pré- • cieuse habitude de la piété. Eu un mot, les établissements d'instruction nous offriraient en petit le spectacle que présente en grand la France elle-même, où nous voyons les rites des divers cultes célébrés dans la même ville, sans qu'il en soit jamais résulté des inconvénients dont un homme raisonnable et sans passion puisse se plaindre. Si les choses avaient toujours été sur ce pied-là, nous n'aurions presque eu rien à dire, car notre dessein n'est point d'entrer en discussion sur le

L'INSTRUCTION PUIUJQUE.

tond et sur les méthodes de l'instruction qui se donne aujourd'hui dans les établissements publics. C'est là une question qui né regarde pas plus 1rs protestant^ que les autres Français.

Mais pendant quelques années, l'administration de l'instruction supérieure a subi un changement fondamental qui a pénétré de douleur tous les protestants dè France. Il n'est pas difficile d'en exprimer la nature.. Pour les Français, l'instructioil publique avait passé dans les mains du sacerdoce;. pour les protestants, elle était devenue essentiellement catholique.

Là vérité de cette observation sortait de partout. Une ordonnance royale conférait aux évêques la surveillance de l'enseignement religieux dans les collèges, et cette surveillance était pleinement exercée, au moins dans cette étendue. Pleins d'inquiétude pour l'instruction religieuse des élèves de leur communion, des consistoires marquants réclamèrent le même droit pour leurs pasteurs, et ce droit leur fut refusé. Il leur fut interdit de pénétrer dans les collèges comme ministres protestants, de réunir les élèves de leur culte pour leur parler et pour les instruire : c'était une exclusion pure et simple. En même temps les ordonnances des évêques généralisaient l'instruction catholique dans les établissements publics. La position des pères de famille protestants commençait à devenir inquiétante; beaucoup songeaient à faire étudier leurs enfants dans l'étranger : plusieurs n'en avaient pas les moyens.

Mais tout est bien changé. L'éducation commence à devenir nationale. L'influence du clergé rentre dans les limites qu'elle n'aurait dû jamais dépasser; de nouveaux règlements ont été promulgués, un nouvel esprit pénètre l'administration de l'Université : tout annonce que l'ordre et la mesure mettront d'accord les intérêts du citoyen et ceux du chrétien. Les Églises, qui avaient réclamé en vain la liberté de faire instruire leurs en-

fants dans les collèges royaux, ont reçu mieux que cela : leurs vœux les plus chers ont été exaucés; des ministres de leur culte vont dans les collèges et sont non-seulement reconnus mais salariés.

Dans cet état, si longtemps et si vainement désiré, nous pouvons discuter avec calme la seule question qui nous intéresse comme protestants : Devons-nous demander quelques collèges à part? Devons-nous persister à participer à l'instruction commune, en supposant que nous y serons toujours* libres sous le rapport religieux, comme nous le sommes depuis quelque temps?

Jusqu'ici les protestants ont préféré le dernier parti d'une voix à peu près unanime, et quoique la possession de collèges exclusivement protestants pût leur offrir de grands avantages, quoiqu'on leur ait fait entendre plusieurs fois qu'il ne tenait qu'à eux de les obtenir, ils ont toujours extrêmement répugné à s'engager dans cette route. Les raisons qui ont agi sur eux dans cette circonstance ne sont pas difficiles à pénétrer. Ils peuvent les énoncer sans craindre de se faire tort, car elles ne tiennent ni de la défiance ni du caprice. Elles se trouvent toutes dans cette seule pensée : c'est que les protestants au sortir de leurs temples veulent être et demeurer purement, simplement et complètement Français. Si la voix de leur conscience les oblige à se séparer d'un grand nombre de leurs compatriotes pour remplir les devoirs solennels du culte, ils ne veulent pas que la séparation aille plus loin que les actes mêmes du culte, ni qu'elle jette de profondes racines dans le cœur même de la vie civile, par l'action des habitudes et des préjugés enracinés de l'éducation. Ils t iennent donc beaucoup à être confondus, dès leur jeunesse, avec tous les autres Français, à recevoir les mêmes leçons, à marcher dans les mêmes rangs, à contracter les mêmes habitudes, à fréquenter, à connaître, à aimer d'avance les hommes avec lesquels ils vont être appelés

à vivre et avec lesquels ils ne veulent avoir qu'un seul et même intérêt. Ils veulent les aimer, ils veulent aussi être aimés d'eux: car ils sentent fortement que deux religions émanées de La même source, basées sur le même Évangile, ne rendent pas leurs partisans moins dignes d'être aimés, moins capables de servir leur roi et de taire du bien à leur pays. Or, dansée désir dont ils sont pleins, ils ne peuvent s'empêcher de redouter pardessus tout de voir leurs enfants relégués dans des établissements d'instruction érigés exprès pour eux. Une séparation opérée dès la première jeunesse, une éducation reçue dans des établissements spéciaux, où, par cela même qu'ils seraient exclusivement protestants et catholiques, l'esprit sacerdotal régnerait avec force des deux côtés; une telle séparation, un tel système seraient éminemment propres à diviser les Français en deux ( astes entre lesquelles régnerait la froideur, en attendant l'injure et la haine. Les protestants le sentent vivement; et ce ne sera jamais qu'après avoir été chassés en quelque sorte des collèges nationaux, qu'ils en demanderont de spéciaux pour leur culte.

A ce motif capital, s'en joignent de moins importants, mais qui sont très-graves dans certaines localités. Les protestants sont disséminés, mais en petit nombre, sur presque toute* la surface du royaume. Ils ne sont agglomérés que sur certains points, assez distants les uns des autres. Des collèges spéciaux pour leur culte ne pourraient se soutenir que sur ces points; et quand on aurait établi des collèges protestants à Nîmes, àMontauban, à Bordeaux, à Paris, à Strasbourg, peutêtre à Nantes et à Lyon , on aurait fait tout ce qu'il est raisonnable d'attendre d'une administration impartiale et sage. Et pourtant, on laisserait une multitude de familles dans l'impossibilité de donner à leurs enfants l'éducation littéraire, indispensable à leurs progrès futurs dans la société. Une petite ville, où vivent quel-

ques propriétaires et quelques négociants, peut soutenir un collège passable et fournir ainsi des moyens d'éducation suffisants à des familles honnêtes, mais peu riches, qui ont assez de fortune pour envoyer leurs enfants externes dans le collège du lieu, mais qui n'en ont pas assez pour les envoyer pensionnaires, à dix, à vingt, à quarante lieues de distance. Or, telle est la position du plus grand nombre des familles protestantes disséminées sur tous les points du royaume. Réunis avec les catholiques, leurs chefs peuvent soutenir un collège dans leur ville. Seuls , ils en sont incapables presque partout. L'établissement de collèges spéciaux, pour la religion protestante, aurait donc une utilité réelle pour le petit nombre, illusoire pour le grand.

Ce serait donc avec une extrême douleur et à la dernière extrémité , que les protestants se verraient obligés de sortir des établissements destinés à l'éducation commune , pour se créer ou pour accepter des établissements à part.

Quand l'administration supérieure de l'instruction publique suivait avec persévérance un système destructeur de la sécurité et des droits du protestantisme dans les collèges royaux; quand elle rejetait les demandes réitérées de plusieurs consistoires qui voulaient au moins y surveiller et y instruire les élèves de leur communion; quand elle persistait à fondre de plus en plus la religion catholique dans tous les éléments de T instruction publique ; quand elle appelait presque exclusivement aux fonctions de l'enseignement, dans les collèges, des hommes revêtus des ordres sacrés , alors les protestants se trouvaient placés dans la douloureuse alternative , ou de compromettre la religion de leurs enfants à laquelle ils tiennent avant tout, ou dé les faire élever dans l'étranger, ce qui leur inspire à bon droit une extrême répugnance , ou de demander des collèges spéciaux, malgré leur insuffisance et les dangers qu'ils

présentent. Mliis ce système est solennellement abandonné. Les protestants en conservent le souvenir, comme on conserve le souvenir de Forage quand le soleil brille. Ils jouissent du bonheur d'en être délivrés. Les collèges leur sont ouverts; ils y trouvent instruction solide et sécurité parfaite. Qu'ont-ils jamais voulu de plus?

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