PROGRÈS DE LA SCIENCE THÉOLOGIQUE
Avant de parler de la science, qu'il me soit permis de parler un instant des personnes, pour exprimer en peu de mots l'esprit qu'apportent dans leurs jugements sur la théologie ceux qui s'en occupent encore avec plus ou moins d'intérêt. Je sais que ce point est délicat à traiter. Je ne signale personne ; mais ceux qui connaissent un peu nos affaires peuvent-ils se refuser à reconnaître l'existence des diverses classes que je décris? Je vais donc en avant, persuadé que, précisément dans cet article, la vérité, quoique un peu sévère, quoique un peu crue, peut-être, vaut-mieux encore que le vain plâtrage de la flatterie.
Depuis le réveil des idées religieuses, la France protestante offre un spectacle dont on ne s'est pas assez rendu compte. L'étude de la science théologique a retrouvé des partisans et des disciples. Mais tous n'ont pas suivi la même direction, tous n'ont pas marché avec la même activité; ils n'ont pas fait le même chemin, tous ne sont pas partis des mêmes principes ; ils ne sont pas arrivés aux mêmes conclusions; tous n'ont pas eu les mêmes secours; ils n'ont pas obtenu les mêmes succès. On peut dire que l'Église réformée de France est en pleine activité dans presque toutes ses parties ; mais son travail n'est. pas uniforme. Les pasteurs qui la dirigent et les laïques qui influent sur elle d'une manière efficace, peuvent se diviser, à notre avis, en
trois classes principales. C'est de l'étal de ces trois classes, de leurs forces respectives, de leurs chances d'accroissement que nous pouvons tirer l<i pronostic le plus certain sur les progrès futurs de la bonne théologie au milieu de nous.
La première se compose de ceux qui sont demeurés attaché^ au système suivi dans l'Église réformée de France aux \\ie et xvne siècles. Ils constituent une classe que l'on peut appeler parmi nous l'ancien régime. Ils ont lu nos anciens théologiens ; mais ils ne connaissent point les immenses travaux dont la théologie s'est enrichie depuis ce temps. La critique sacrée est pour eux une science suspecte. Ils lui permettent bien d'exister, mais à condition de ne rien faire, de ne rien trouver, de ne rien établir de nouveau. Ils voient partout des abîmes. Si vous leur parlez des variantes du texte sacré, ils vous regardent avec terreur et vous disent : Monsieur, quelle incertitude vous jetez sur la Bible ! Ils vous en veulent, comme si c'était vous qui les eussiez mises dans les manuscrits. Si vous leur parlez de recherches historiques et impartiales sur les divers livres de la Bible, ils vous disent : Monsieur, vous voulez donc en faire un livre humain! En un mot, ils sont effrayés des faits, comme des sophismes ; et tout ce que la théologie moderne trouve, il leur semble qu'elle l'invente. Ils ont toujours le rouleau à la main, pour effacer les moindres aspérités, détruire les moindres proéminences. A peine quelque idée saillante s'est-elle fait jour, ils ne la livrent pas au temps pour l'élever ou pour l'engloutir; ils veulent aussitôt en faire justice eux-mêmes. Ils paraissent ne pas sentir combien notre position s'oppose à l'adoption d'un pareil système; et quelques expériences fâcheuses ne les ont pas encore convaincus de la nécessité d'y renoncer. Ils parlent beaucoup de la discipline, à laquelle les plus raisonnables d'entre eux sentent bien pourtant qu'il faudrait faire de notables changements.
THÉOLOGIE
La confession de foi les embarrasse davantage. Ils tiennent trop à des règlements de ce genre pour y renoncer tout à fait. Mais ils ont eu beau se nourrir de la lecture de nos vieux théologiens, et se pénétrer de l'esprit de notre ancienne Église, ils vivent au milieu du monde, et deux siècles ne se sont pas écoulés en vain pour eux comme pour les autres. Il y a donc dans la confession de foi une foule de choses qui leur déplaisent, qui les blessent même au vif. La confession de foi est rigoureusement calviniste ; et presque tous ont adopté un système fort adouci, auquel je crois fort inutile d'appliquer un nom. Ils voudraient prendre un terme moyen ; ils voudraient tirer de ^opinion générale, laquelle, comme de raison, ils prétendent être la leur, un système qui servirait de base au jugement à porter sur les candidats aux fonctions ecclésiastiques et doctorales. Rien de mieux , sans doute ; et nous y avons songé. Mais ils veulent écrire ce système, le rédiger et l'imposer; et alors, ils verront beau jeu, Cette classe est un peu nombreuse ; mais elle est tenace. — Ceux qui la composent sont arrivés à cet âge de la vie où les opinions ne varient plus. C'est du bronze. Il ne faut pas prétendre les changer. Il faut les laisser passer.
La seconde classe se compose des pasteurs, en trèsgrand nombre, qui ont assez réfléchi sur le protestantisme et sur sa position en Europe, pour faire consister son essence dans la liberté d'examen, et qui font de cette liberté une chose réelle et non pas un mot. Ils sentent que la conséquence naturelle de cette liberté doit être une assez grande diversité d'opinions sur un certain nombre de points. Mais comme cette liberté est pour eux une chose infiniment chère; comme ils y tiennent beaucoup pour eux-mêmes, et comme ils ont observé, avec la dernière évidence, dans toute l'histoire du christianisme et dans celle du genre humain, qu^le plein exercice de cette liberté a toujours conduit les