TU K0L0GIE
théologie chrétienne, renfermée dans des documents écrits, dont la réunion compose le livre que nous appelons la Bible. Quel est donc le premier travail à faire? Quel doit être le premier objet des recherches de celui qui a pour but suprême d'arriver à la vérité? Ce sont ces documents eux-mêmes. Ils existent, ils sont entre nos mains ; mais ils sont de temps et d'auteurs différents; ils furent écrits dans diverses circonstances ; ils portent différents caractères , ils ont diverses prétentions. Il faut d'abord voir le fond de toutes ces choses. Et, comme ces livres sont un fait, un fait matériel, un fait historique, un fait intellectuel, c'est uniquement par le secours de l'histoire et de la raison que ce fait pourra être apprécié et jugé. Il faudra donc commencer par se faire une idée générale de la période historique que ces livres embrassent, des mœurs et des usages, des opinions et des croyances des peuples qui y jouent un rôle plus ou moins important. Après cela, il faudra prendre ces livres eux-mêmes ; les suivre un à un, aussi près qu'il sera possible de leur première origine ; recueillir avec patience et avec impartialité tous les renseignements que l'histoire nous fournit à leur égard; en estimer la valeur et les classer suivant leur importance ; recourir au livre lui-même, en observer avec soin le langage, le style, la couleur, le ton et le contenu; peser sans préoccupation, sans aucun désir de faire prévaloir une opinion plutôt qu'une autre, ce qui, dans toutes ces choses, peut fournir quelques données sur l'auteur du livre, sur le temps où il a écrit, sur le but qu'il s'est proposé, sur les sources où il a puisé, sur les secours dont il a été pourvu, sur la manière dont il a procédé à la composition de son ouvrage.
Quand ce travail sera fait, il faudra s'occuper de l'histoire du livre, depuis l'instant de sa composition jusqu'au moment où nous l'avons entre les mains. Ce nouveau
THÉOLOGIE
travail est indispensable pour pouvoir en terminer la valeur et en diriger l'usage. Il embrasse l'histoire de la réunion des documents détachés en deux collections distinctes, appelées l'Ancien et le Nouveau Testament, l'histoire du texte jusqu'à nos jours, la recherche des nombreuses variantes, et des moyens de déterminer les meilleures.
Nous ne pouvons pas tout dire dans ces quelques pages. Contentons-nous de développer ces idées générales en les appliquant au Nouveau Testament, bien plus important pour nous que l'Ancien.
Les documents que nous possédons sur les révélations dont Jésus fut l'organe pour la terre, seirouvent contenus dans une collection de plusieurs écrits , les uns historiques, les autres dogmatiques ou épistolaires. Cette collection, à laquelle on donne le nom de Nouveau Testament, se rattache à une autre plus ancienne où sont renfermés les documents d'autres révélations dont le peuple hébreu fut favorisé, et dont Jésus-Christ et ses apôtres ont reconnu l'existence et l'autorité; on donne à cette autre collection le nom d'Ancien Testament. Nous nous bornons au Nouveau Testament. Ce que nous allons en dire servirait également à l'Ancien : il n'y aurait qu'à changer le noms.
La révélation chrétienne est une révélation historique ; c'est un fait qui s'est passé dans le temps. C'est par l'histoire que nous sommes informés de l'ensemble et des détails; et dans un fait de cette importance, nous ne sommes pas autorisés à prendre ou à laisser plus que l'histoire ne nous donne.
Eloignés de dix-huit siècles d'une révélation; que nous regardons comme divine et qui ne s'est pas renouvelée, un des plus grands intérêts de l'humanité, et de chacun de nous en particulier, est donc de savoir précisément en quoi elle a consisté, quels sont les documents qui la renferment, et quel en est le véritable
THÉOLOGIE
sens, afin de ne pas nous tromper sur les choses qu'elle renferme.
Qu'est-ce que cette collection que nous appelons le Nouveau Testament ? Quand ci par qui fut-elle formée? Dans quel esprit a-t-elle été faite? Quels principes ont dirigé ceux qui ont présidé à sa confection? De quelle autorité étaient-ils revêtus? De nouvelles lumières, des principes plus logiques et plus sûrs, ne pourraient-ils pas modifier leur travail et celui des circonstances, et retrancher peut-être quelques éléments de cette collection importante, ou en introduire d'autres qui seraient faits pour y entrer?
Telle est une première série de questions que doit s'adresser à lui-même un homme qui prend en main une collection de divers écrits, appelée le Nouveau Testament, pour y chercher des instructions émanées de Dieu. S'il veut se rendre compte à lui-même de ce qu'il fait et de ce qu'il croit: s'il ne veut pas abandonner au hasard une des choses les plus importantes de sa vie, il sentira l'indispensable besoin de les résoudre avant de se livrer à la lecture du Nouveau Testament. De là une des premières et des plus importantes questions qu'ait à traiter celui qui prend en main le Nouveau Testament, pour y chercher les enseignements du christianisme, c'est celle qui concerne ce qu'on appelle le Canon et la valeur du livre , considéré comme une collection close et terminée. C'est une recherche historique, s'il en fut. Elle se fonde sur des faits dont l'histoire a conservé le dépôt. Et pourtant, il faut qu'elle soit faite, et qu'elle le soit avec conscience et avec impartialité. Appliquer au volume que nous possédons aujourd'hui sous le nom de Nouveau Testament, le nom de Parole de Dieu, sans savoir ce que c'est que ce volume, quand et par qui furent rassemblés les éléments qui le composent, sur quels principes reposa le choix, c'est beaucoup hasarder sans doute; et les téméraires
ne sont pas assurément ceux qui veulent approfondir des questions aussi fondamentales avant de dogmatiser; ce sont bien ceux qui dogmatisent avant de les avoir approfondies.
La question du Canon, c'est-à-dire de la collection du Nouveau Testament, est donc la première qui se présente et qui sollicite une solution historique.
Celte question, résolue dans son ensemble, en fait naître une particulière pour chacun des livres qui entrent dans la collection, et peut-être pour quelques-uns qui n'y entrent pas. .Quel est ce livre? Quel en est l'auteur? Quand a-t-il été rédigé? Est-il bien réellement de l'auteur dont il porte le nom? Quel titre a-t-il pour entrer dans cette collection qui renferme les documents de la révélation chrétienne? — Quelle autorité donner au Nouveau Testament? quel usage faire des pièces qu'il renferme, si ces questions ne sont pas résolues; si l'on est réduit à prendre ces livres en gros et confusément, parce que trois ou quatre siècles après Jésus- Christ on a fini par les réunir en un volume, et l'on a regardé ce volume comme sacré ? — Ces questions sont purement historiques. C'est par les renseignements obtenus de dehors, et par le contenu même de ces livres, que nous pouvons parvenir à les résoudre. Et puisqu'elles sont historiques, elles sont du ressort de la raison et du bon sens, qui recueille et coordonne les données, et en tire les conclusions. Elles forment le domaine de ce qu'on est convenu d'appeler la haute critique, parce qu'elle s'occupe des masses. Ces questions sont absolument les mêmes qui s'élèvent à l'égard de tout autre ouvrage transmis par l'antiquité , et se résolvent exactement par les mêjnes moyens. Nous ne savons pas que le premier évangile est l'ouvrage de saint Matthieu, et que saint Matthieu était disciple de Jésus- Christ, par des moyens d'une autre nature que ceux qui nous apprennent que les Mémoires sur Socrate sont l'ou-
THÉO LOGIE
vrage de Xénophon, et que Xénophon avait été l'auditeur et le disciple de Socrate.
Quand Oïl sait à quoi s'en tenir sur l'auteur, ou du moins sur l'orjgine et sur la date dechacun des livres du NQUveau Testament, il se présente un nouveau travail, qui n'est pas moins indispensable que l'autre, si l'on veut pouvoir s'en servir avec quelque sûreté. Aucun livre d'une époque aussi ancienne ne nous est parvenu avec une pureté parfaite, tel qu'il est sorti des mains de son auteur. Le temps y a apporté des altérations plus ou moins nombreuses; et les diverses sources dans lesquelles on peut en puisser la connaissance , ne sont jamais d'accord entre elles, jusque dans les moindres détails. Le Nouveau Testament n'a pas eu une destinée différente des autres livres transmis par l'antiquité. On en connaît plus de trois cents manuscrits ; ces manuscrits portent des différences notables dans un grand nombre de textes. Les versions anciennes^ qui en furent faites dans les premiers siècles, en diverses langues, ne portent pas de moins grandes différences; et les citations nombreuses, que les Pères de l'Église en ont faites dans leurs écrits , ne sont pas moins diverses entre elles. On se récrie là-dessus : on dit que cette remarque affaiblit l'authenticité du texte sacré, et jette du doute sur un grand nombre de passages. — Oui, sans doute, il serait beaucoup plus commode à notre paresse, et peut-être beaucoup plus conforme aux idées que quelques-uns se font sur les voies de la Providence dans la dispensation du christianisme, que le Nouveau Testament eût été conservé au-dessus de toute atteinte par quelque miracle visible. — Je me souviens d'avoir vu, je ne sais où, de fort beaux raisonnements à prioH, pour prouver que Dieu ne pouvait laisser introduire, des variantes notables et par conséquent des incertitudes, dans un ouvrage qu'il a inspiré et sur lequel reposent les espérances du genre humain.
Les collections de Mill, de Wetstein, de Griesbach et de Scholtz répondent assez à ces prétentions. — La Providence n'a pas jugé bon de s'y soumettre. Elle a abandonné le Nouveau Testament , comme tout autre livre , à l'action des causes naturelles et des circonstances. Les copistes, en le transcrivant, ont commis des erreurs et des méprises , comme en transcrivant Platon ou Homère ; et ces méprises ont été copiées par d'autres. Les traducteurs ont fait des contre-sens , pour le moins en aussi grand nombre que s'il avait été question de Xénophon ou de Virgile. Les Pères, en citant, ont éprouvé des lapsus mémorise et même parfois des lapsus conscientide. Et par-dessus tout, ce livre a eu le malheur d'être souvent un objet de dispute, dans lequel chacun a été fortement intéressé à retrouver ses opinions, et, par conséquent, fortement tenté de les y mettre. — . Ceci n'est donc point un système; c'est un fait: dange- • reux ou non , il existe. Il n'y a point de rancune à avoir contre les premiers qui l'ont vu; car il fallait bien qu'il se vît enfin ; et l'intérêt même qui s'attache au Nouveau Testament rendait inévitable qu'il devînt un jour l'objet d'une sérieuse attention. Une seule chose doit surprendre, c'est que la critique du Nouveau Testament ne soit venue qu'après la critique des auteurs profanes , et qu'elle ait eu tant de peine à s'élever au même niveau.
Que faire ? Faudra-t-il, comme les premiers éditeurs du Nouveau Testament, prendre le premier manuscrit qui nous tombera sous la main , quelles qu'en soient l'époque et la valeur, et dire : Voici le texte pur des apôtres ; tout ce qui s'en écarte est funeste et corrompu? Chacun sent qu'il y aurait là de l'entêtement et de la folie; et cet entêtement, qui ne serait que ridicule quand il s'agirait d'un auteur classique indifférent , devient une erreur grave, un préjugé funeste, quand il s'agit des sources d'une révélation divine. Plus on les regarde comme importantes , comme sacrées , plus on doit tenir à les
THÉOLOGIE
avoir pures; et puisque le temps y a mêlé des éléments étrangers, il faut les en dégager.
Par quels moyens en venir à bout ? Comment , au milieu de tant de leçons diverses, discerner les bonnes des mauvaises? Voilà une question qui se présente d'une manière inévitable, et dont la résolution forme le sujet d'une science étendue, qui a ses principes et ses bases, fondés sur l'expérience et sur la raison; science qui fut lente à se former, qui prit d'abord de fausses routes, qui souffrit de violentes contradictions, mais que le temps a chaque jour épurée et consolidée. On en trouve les éléments dans toutes les bonnes introductions au Nouveau Testament; dans Michaëlis, dans Haenlein , dans Berthold ; encore mieux dans Hug, analysé par M. Cellérier, et dans les préfaces latines de Wetstein et de Griesbach. L'application de cette science aux détails est l'affaire d'une édition critique du Nouveau Testament lui-même.
Ce travail , pour être bien fait , ne demande que de la raison et du bon sens. II se fonde sur des principes que le bon sens donne ; et sur la comparaison de faits et de données que l'histoire fournit. Il est exactement de la même nature, suit les mêmes procédés, et se fonde sur les mêmes principes, que le travail critique appliqué aux auteurs profanes. Il ne s'occupe que du texte, et point du contenu. L'expérience a prouvé qu'il conduisait à une assez grande certitude, et que cette peur de tout ébranler, dont on avait fait si grand bruit dans l'origine, n'avait pour objet qu'un fantôme. Il est mieux de dire que tout était ébranlé par la multitude des variantes et par la confusion des textes , et que c'est la critique qui a tout consolidé, par la recherche des principes, et par une juste estimation des autorités.
Il est évident encore que , dans ce travail , le dogme doit rester tout à fait étranger ; car , le Nouveau Testament étant considéré comme une révélation divine,
c'e$t son texte qui doit établir le dogme , et non pas le dogme qui doit établir le texte. Tout au plus, le dogme entre-t-il comme donnée historique , pour faire juger du temps, de l'origine et de l'esprit de certains changements qui sont survenus dans le texte. Dans ce cas, le dogme d'une certaine période peut être une sorte de présomption contre la variante nouvelle qui le favorise.
Le texte une fois établi , dans toute la pureté que nos ressources et nos documents nous permettent d'attein- ' dre, il faut savoir ce qu'il yeut dire. Là commence un nouveau travail, qui doit couronner tout le reste; c'est celui de Y exégèse ou de Y interprétation.
Que faut-il pour bien entendre un auteur? Il faut arriver à la vraie pensée qu'il a eue dans l'esprit, et attacher aux mots le même sens que lui. Ce travail est bien plus important et plus délicat que la simple intelligence de la langue. Il faut, en quelque sorte, s'identifier avec son auteur; connaître sa position, ses habitudes de pensées, ses opinions dominantes, et, par conséquent, les circonstances qui ont influé sur son esprit. 11 faut connaître les mœurs, les opinions, les préjugés même et les erreurs de l'époque où il écrivit. Il faut connaître son but particulier dans l'écrit qu'on interprète, sa position à l'égard de ceux auxquels il le destinait; et la position, les idées, les erreurs, etc., de ceux-ci. Il faut savoir à quelle école l'auteur a formé son langage, et le sens qu'il attache aux mots, souvent fort différent de celui qu'ils ont dans le langage ordinaire. C'est par une sage application de ces connaissances, faites par la raison et le bon sens, sans préjugés, sans système établi , sans partialité , que l'on parvient à reconnaître le vrai sens d'un auteur et à le faire adopter sans peine. La condition des auteurs sacrés n'est point ici différente de celle des autres. Ils sont dans d'autres circonstances ; les données ne sont pas les mêmes ; mais le procédé n'est pas autre. L'interprétation historique et
grammaticale n'en demeure pas moins la seule vraie ei la seule sure: et ceux qui s'en départent n'en tombent pas moins dans les plus grands écarts, souvent dans un abîme de déraison, parce qu'ils mettent leurs imaginations et leurs systèmes à la place des faits et de la vérité.
Résoudre toutes ces questions, qui sont du ressort de l'histoire et du bon sens, est l'objet d'une science que l'on appelle la critique sacrée. Fournir les données qui doivent conduire à leur solution, pour les livres renfermés dans le Nouveau Testament, est l'objet des introductions que l'on a publiées en Allemagne pour ce livre, et que l'on commence à naturaliser parmi nous. Jamais ces matériaux ne nous avaient été présentés avec tant d'ordre et tant d'abondance. En faut-il davantage pour faire sentir le haut intérêt dont ces publications doivent être l'objet pour le philologue, pour le théologien et pour le chrétien ?
Tout ce travail , y compris celui de l'interprète, doit être indépendant du dogme, et en précéder l'établissement. Car, si je veux procéder d'une manière raisonnable et solide, ne faut-il pas que je m'assure des paroles de l'auteur sacré et du sens qu'il y attache, avant de m'occuper du dogme qu'il faut en déduire? Si je fais précéder le dogme, si je le mets à la base de mon interprétation , alors ce n'est plus le Nouveau Testament qui me le fournit, c'est moi qui le fournis au Nouveau Testament ; c'est moi qui l'y introduis pour avoir le plaisir de l'y voir et de l'en tirer. Et ce procédé, que quelques-uns croient respectueux pour l'Écriture sainte et bienfaisant pour le christianisme, n'est au fond qu'un moyen de se soustraire au joug de l'Évangile pour mettre à sa place les rêves de l'imagination, les allégories les plus étranges et les opinions les plus dangereuses. L'histoire du christianisme fourmille des résultats funestes de ce procédé.
On parle des inspirations de l'Esprit saint , invoqué par la prière, comme d'un moyen bien meilleur encore d'arriver au vrai sens des auteurs sacrés. Je crois superflu d'entrer ici dans la discussion des questions que soulève une proposition de cette nature. L'esprit de Dieu vient à notre secours, et nos prières sont souvent exaucées et toujours bienfaisantes. Mais l'admission de ces vérités rend-elle inutile l'emploi des moyens naturels pour arriver à l'intelligence des auteurs sacrés? Suffit-il de prier pour être assuré de trouver le vrai sens d'un passage obscur? Pas plus qu'il ne suffit de prier pour faire croître des moissons sur un champ sans culture. Prier Dieu qu'il bénisse un travail, auquel nous appliquons de bonne foi toutes les facultés qu'il nous a données et où nous profitons de toutes les lumières dont il nous a entourés, c'est un acte de piété conforme à l'esprit du christianisme, et que Dieu peut récompenser par la vérité. Mais substituer aux faits ces mouvements de l'âme, que Ton se plairait à attribuer à l'espril de Dieu , peut-être parce qu'ils viendraient après la prière, ce serait ouvrir la porte au fanatisme ; mettre les bases du christianisme à la merci des imaginations exaltées; et faire de l'Écriture sainte une cire molle, que chacun contournerait à son gré. Les faits seuls sur lesquels la critique sage prétend s'appuyer, peuvent affaiblir ou faire disparaître ce danger, car les faits seuls sont positifs et toujours les mêmes.
On s'est récrié contre cette assertion, qui n'en demeure pas moins vraie : c'est que toutes ces recherches, fondamentales dans la théologie chrétienne, sont et doivent être purement et simplement historiques. Les livres saints, sous ce rapport, doivent être traités exactement comme les livres profanes. Quelle que soit leur origine, ils ont paru, ils ont duré dans le temps, et ce n'est qu'en épuisant tout ce que le temps peut nous en apprendre que nous pouvons acquérir des données sûres
THÉOLOGIE. 333
et suffisantes, sur ce que ces livres peuvent renfermer d'extraordinaire et de surhumain. Précisément les mêmes questions que les critiques ont à résoudre par rapport aux livres profanes anciens, le théologien doit les résoudre par rapport aux livres sacrés, et par les mêmes procédés. Et la chose ne saurait être révoquée en doute, car il n'est point d'autres moyens, il n'est point d'autres procédés, par lesquels ces questions puissent être résolues.
Quand, en suivant cette voie, on sera parvenu à se faire des idées nettes et bien fondées sur l'origine de ces livres, sur la manière dont ils ont été composés et dont ils nous ont été transmis, il sera temps de* s'occuper déjà du fond. La chose qui frappera d'abord l'esprit sera cette intervention divine dont il est si souvent question dans ces livres. Les faits exprimés dans un grand nombre d'endroits de l'Ancien Testament en contiennent déjà des traces nombreuses. Le Nouveau contient l'histoire et 1& documents d'une grande intervention, opérée par le moyen d'un personnage qui est tout à fait hors de ligne, dans toute l'histoire de l'humanité. En un mot , ces livres nous parlent sans cesse de communications entre le ciel et la terre, et sont pleins de l'idée d'une révélation. Cette idée, quoique s'appliquant à des faits historiques, rencontre, dès son premier abord, des difficultés philosophiques, qui ne prétendent pas à moins qu'à lui fermer tout accès dans un esprit sain. Avant de pousser plus loin les recherches historiques dont nous décrivons la marche, il est donc indispensable d'éclairer ces difficultés par des recherches philosophiques sur l'idée de révélation; sur la possibilité, la vraisemblance d'une révélation, ses rapports avec les plans connus de Dieu, avec la destination de l'âme humaine ; sur les moyens par lesquels elle peut nous être transmise ; sur les lettres de créance dont elle peut être accompagnée. C'est ici que se séparent les deux grands
THÉOLOGIE
partis dans lesquels sont divisés les chrétiens, dans le pays du monde où toutes les idées religieuses ont été le plus approfondies : les rationalistes et les supra-naluralistes. Les uns et les autres admettent, dans le passage de Jésus-Christ sur la terre, une œuvre divine, préparée et conduite par un acte exprès de cette volonté toutepuissante qui a créé l'univers. Mais les uns y voient une dispensation amenée et accomplie par un sage emploi des lois et des forces ordinaires de la nature. L'événement est extraordinaire, est divin; l'action divine s'y manifeste d'une manière indubitable-; mais c'est par le concours de circonstances favorables qu'elle a amené; par les résultats qu'elle a tirés de causes petites en apparence ; par la beauté du but et par le nombre et la nature des moyens employés pour y parvenir. En un mot, c'est un centre de tendance et d'action pour la Providence divine pendant une longue suite de siècles, mais d'une action régulière, par laquelle il n'a été dérogé en rien aux lois toujours immuables* de la création. Les autres, au contraire, y voient une action immédiate, une intervention marquée de la divinité, par laquelle l'énergie des lois naturelles a été suspendue un moment, et qui a fait paraître, d'une manière miraculeuse, au milieu de l'humanité, un être d'une nature supérieure, pour servir d'interprète entre le ciel et la terre. On sent que, dès qu'on est arrivé, dans le cours de ses études, à l'idée d'une révélation, il faut vider ce différend, au moins sous le point de vue philosophique, car l'un des systèmes regarde l'idée d'une révélation immédiate comme contraire à la nature de Dieu et à celle de l'homme. Il faut savoir à quoi s'en tenir à cet égard, avant de pousser plus loin l'examen des faits, car les faits ne prouveraient rien contre des prétentions philosophiques de cette nature. C'est pour cela qu'il est sans inconvénient de se départir ici de l'ordre que nous avons prescrit en commençant, et qui consiste à recher-
THÉOLOGIE
cher les faits avant de s'occuper des théories. Dans la suite de ce chapitre, je suppose que mes lecteurs auront embrassé le parti supra-naturaliste, c'est-à-dire auront cru à la possibilité d'une révélation surnaturelle et par conséquent miraculeuse. C'est l'opinion que je partage et celle pour laquelle je crois le plus utile de tracer une route à la fois large et sûre.
Puisque j'ai parlé du rationalisme/ qu'on me permette encore une remarque, quoique à cette plate elle soit une digression. La définition que je viens d'en donner est très-loin d'être complète. Dans ses rapports avec la révélation, le rationalisme est en opposition avec le supra-naturalisme, et la différence est bien telle que je viens de la décrire; mais, dans ses rapports avec la religion tout entière, avec l'existence intellectuelle de l'âme, le rationalisme est en opposition avec la fo , c'est-à-dire avec cette croyance profonde qui naît avec l'àme, qui sort de sa constitution intime, qui est au fond de toutes ses facultés, au but de toutes ses tendances. Le rationalisme n'admet comme vérité que ce qui résulte de l'emploi de la raison , ou plutôt du raisonnement. Sa croyance est discursive. Les données de la foi sont simples et non discursives. Elles ne viennent point du jeu de nos facultés intellectuelles. Elles sont en nous; elles constituent le fond de notre âme. Elles ne viennent point au bout d'un raisonnement; elles existent dans l'âme avant lui; elles fournissent seules les bases sur lesquelles nous pouvons raisonner. Elles sont la raison elle-même, dans le sens le plus élevé. Sous ce rapport, rien n'est plus rationaliste que les habitudes d'esprit.de la plupart de ceux qui, en France, semblent vouloir s'approprier le titre de supra-naturalistes ; et rien n'en est plus éloigné que celles de plusieurs hommes à qui ils affectent de donner celui de rationalistes.— Mais c'est trop longtemps nous écarter de notre route. Je me hâte d'y ramener mes lecteurs.
THÉOLOGIE
La possibilité d'une révélation étant admise, la question la plus grave qui se présente à résoudre , c'est de savoir si le christianisme est réellement une révélation. Ici nous rentrons dans les recherches purement historiques. La remarque la plus importante à faire, c'est de bien distinguer les idées , de bien apprécier les faits et de ne pas entreprendre plus qu'on ne saurait accomplir. Les recherches littéraires, historiques, critiques et exégétiques , dont nous avons parlé en commençant cette revue, auront mis en état d'apprécier les livres renfermés dans la Bible comme documents' historiques. Par leur secours et par celui des écrivains contemporains, on pourra se faire des idées saines de la nature et de l'importance des faits, desquels on peut conclure la nature surhumaine de la dispensation chrétienne ou de la mission de Jésus-Christ.
Ces faits sont de deux sortes : ils sont ou moraux ou physiques.
Les faits moraux sont dignes de la plus sérieuse attention. C'est ce phénomène extraordinaire que nous présente un peuple dépositaire d'idées si grandes, si sublimes, si pures, tranchons le mot, si divines, pendant tant de siècles, au milieu de tant d'ignorance et de tant de barbarie. C'est cette éducation mystérieuse qui l'a conduit presque sans culture au pur théisme, tandis que des peuples beaucoup plus éclairés que lui étaient plongés dans les plus grossières erreurs. Ces faits sont gros de conséquences ; ils planent au-dessus de tous les résultats des recherches historiques sur les livres de l'Ancien Testament, et ils ne seront ébranlés par aucune théorie que la critique pourra fonder sur la rédaction de ces livres. — C'est cet idéal de perfection intellectuelle et morale , de pensée et d'action , que, seul de l'humanité, Jésus-Christ a pu réaliser, qu'il a même laissé derrière lui ; c'est ce caractère pour lequel le mot admirable est insuffisant, et qui serait non-seulement
THÉOLOGIE
impossible à reproduire, mais impossible à concevoir pour l'homme, s'il n'était encore vivant clans les pages de l'Évangile. — C'est cette doctrine si simple et si populaire dans sa forme, si étonnamment profonde dans son contenu; cette doctrine par laquelle l'homme est vu de si haut, et qui va chercher dans son cœur les besoins les plus cachés pour y satisfaire. — C'est cette morale qui seule a rétabli la vertu humaine sur sa véritable base ; qui seule a pu sauver l'homme d'une corruption déguisée, et le diriger d'une main ferme vers cette éternelle destination , dont il n'avait pas su lire l'indication dans son propre cœur. — C'est ce plan noble et généreux autant que profond et hardi pour la restauration morale et pour le bonheur de l'humanité, conçu, embrassé, entrepris parla grande âme de Jésus, au moment où, sans aucun secours humain, il était l'objet du mépris, et n'avait pas d'autre perspective que l'abandon ou la mort. — C'est l'opposition évidente et palpable entre tout ce. que Jésus devait être par son origine, par les circonstances où il vécut, et tout ce qu'il fut en effet. — C'est cette opposition non moins évidente, entre ce que le christianisme devait devenir, suivant le cours ordinaire des choses humaines , et ce qu'il devint en réalité. C'est ici que l'âme reprend tous ses droits. C'est ici qu'elle met en jeu tout ce qu'elle recèle dans ses profondeurs, pour se mettre en contact avec le langage de la Bible, et y reconnaître des accents dignes de Dieu et d'elle-même. C'est ici que le sentiment reparaît avec toute sa force, pour mettre dans la balance un poids légitime , que le raisonnement et les détails minutieux de l'histoire étaient incapables de fournir. C'est là ce témoignage de l'esprit, qui, j'en suis persuadé, fait plus de chrétiens par le monde, que n'en peuvent faire les apologétiques les plus savantes. C'est là cette foi , qui vient de la foi , c'est-à-dire non point du jeu mécanique de la pensée dans l'argumentation,
THÉOLOGIE
phénomène qui se passe à la superficie de l'âme; mais du fond de l'âme elle-même, de ses besoins, de ses tendances et de ses lois; en un mot de ces choses qui ne se démontrent pas, mais qui sont. Le théologien n'est pas plus dispensé qu'un autre de cette foi, qui vivifie ; puisque c'est par elle seule que le christianisme peut s'emparer de son âme tout efitière ; et y devenir une religion chaleureuse et communicative. C'est dans ce sens qu'on peut dire : pectus est quod theologum fàoit. Et cette foi , qui vient en quelque sorte du contact immédiat et parfait de l'âme elle-même avec la partie morale! religieuse et vraiment divine du christianisme, quoique plus vive qu'aucune autre , s'allie merveilleusement avec toutes les recherches critiques sur l'histoire de cette révélation, comme phénomène passé dans le temps; quoiqu'elle soit tout à fait d'un autre domaine, et peut-être précisément parce qu'elle est d'un autre domaine. Les résultats de ces recherches historiques peuvent-ils changer les grands rapports du. christianisme avec les besoins et les tendances les plus intimes de l'âme humaine? Et ces rapports à leur tour, peuvent-ils ébranler les résultats éprouvés des recherches historiques consciencieuses? Aussi, dans les pays où la franche critique sacrée a fait le plus de progrès, ces résultats sont-ils également admis par les partis les plus opposés. La religion s'est épurée sans doute; et la théorie des livres saints a subi des modifications importantes, qui l'ont délivrée de charges plus ou moins lourdes à porter ; mais la religion n'a rien perdu de sa vitalité; les livres saints n'ont point vu s'affaiblir le respect des peuples et la reconnaissance des savants. Ces résultats de recherches approfondies exécutées en vue des faits sont pris en considération dans les croyances de M. Neander, comme dans celles de M. Wegscheider ; dans celles de M. de Wette, comme dans celles de M. Bretschneider.
THÉOLOGIE
Les faits physiques sont aussi dignes d'être recueillis et pesés. Ce sont ces événements hors de proportion avec les forces naturelles et connues de celui qui les produit ; événements par lesquels nous sommes forcés de recourir à l'intervention de l'auteur de la nature, qui peut seul modifier pour un instant les lois qu'il a données à son ouvrage. (Test cette prévision des événements futurs, qui ne peut se passer que dans un esprit illuminé d'une clarté toute divine. Si, dans le cours de ses recherches philosophiques sur l'idée et la possibilité d'une révélation positive et authentique, l'on en est venu à ne plus la placer , comme le font quelquesuns, au rang des superstitions , que le premier rayon de bon sens doit dissiper pour toujours, alors on peut entendre avec calme les témoignages historiques rendus en faveur des miracles qui ont dû l'accompagner. Dans un monde où tout est encore mystérieux pour nous; dans un monde où se sont évidemment passées tant de créations et d'organisations successives, résultat de forces surnaturelles, où l'intelligence à dû nécessairement intervenir ; dans un monde où nous voyons que l'homme fut le couronnement d'une œuvre immense, qui, par des siècles et des révolutions sans nombre, avait préparé son entrée ; dans un monde où nous marchons, en quelque sorte, sur les débris et les monuments des miracles, qui ont précédé et rendu possible notre apparition sur la terre ; dans un tel monde , et devant un tel spectacle, faut-il donc repousser d'avance toute intervention morale en faveur d'une créature hors de ligne; créature plus céleste que terrestre, unique manifestation du monde moral et du Dieu saint sur la terre; créature que tant d'interventions physiques énormes et incontestables ont eue pour but suprême et final ? Voyez ce qu'est l'hojnme dans l'ordre de ces grandes interventions successives; voyez ce qu'il est dans la chaîne des êtres contemporains; et soyez
THÉOLOGIE
surpris, si vous le pouvez, qu'un être, prévu, préparé par tant de merveilles; qu'un être, si haut au-dessus de toute 4 autre branche de la création terrestre, soit l'objet d'une attention de plus, dans ce monde, où tout porte l'empreinte d'une puissance créatrice et ordonnatrice, dont l'énergie se repose, mais pendant un instant bien court pour elle, quelque long qu'il soit pour nous, entre l'acte qui jeta l'homme sur la terre et celui qui doit l'en retirer.
Je ne pense donc pas qu'il y ait aucune raison solide pour rejeter à priori les miracles. Mais quoique les objections par lesquelles on a tenté de frapper de nullité tous les faits de cette nature aient été résolues d'une manière assez satisfaisante, elles n'ont pas moins eu pour résultat d'inspirer aux hommes éclairés de notre siècle une préférence marquée pour les preuves qui se tirent des faits moraux que nous venons d'énumérer. En effet, ces preuves vont plus avant dans le cœur ; elles parlent plus fortement à l'âme ; déjà par elles-mêmes elles sont plus religieuses , et surtout elles sont historiquement beaucoup plus fortes. Nous en possédons aujourd'hui tous les documents; elles sont là debout devant nous , pleines d'une vigueur à laquelle le temps et les progrès de l'humanité n'ont fait qu'ajouter un nouveau mordant. Les preuves tirées des faits physiques ont perdu pour nous de leur force ; la certitude de quelques-uns de ces faits , en ce qu'ils ont de surnaturel, est affaiblie par cette période d'obscurité qui sépare le berceau du christianisme des temps tout à fait historiques de l'Église chrétienne, et qui enveloppe même encore en partie l'origine de nos évangiles écrits. 11 ne faut donc pas s'étonner si des chrétiens, zélés pour l'honneur et pour les progrès du christianisme, attachent plus d'importance aux faits moraux qu'aux autres, et sont principalement convaincus par eux. Et l'on aurait tort pour cela de les taxer de ratio-
THÉOLOGIE
nalisme. Ils ne sont point rationalistes, si ces faits moraux les conduisent à regarder le christianisme comme une révélation surnaturelle , et son auteur comme un envoyé divin, supérieur à l'humanité. Ils n'excluent point les faits physiques surnaturels, comme font les rationalistes; tout au plus, peuvent-ils dire pour quelques-uns : non liquet. Mais la position reste strictement supra-naturaliste, quant à la nature de la croyance.
Lorsqu'on en est là , la chose la plus importante c'est de bien apprécier les rapports qui existent entre les révélations divines et les diverses parties de la Bible. On confond ordinairement l'un et l'autre : on prend indifféremment la Bible pour la révélation et la révélation pour la Bible, et l'on hérisse l'apologie du christianisme d'inextricables difficultés. Que l'on admette pour certain qu'une action particulière de la divinité a reposé sur le peuple juif, et s'est souvent manifestée par des faits miraculeux, cela ne prouve point que les livres sacrés de ce peuple contiennent toute cette révélation et ne contiennent qu'elle. Que l'on admette pour certain que Jésus a fait entendre à la terre des paroles toutes célestes, émanation de l'esprit de Dieu qui l'inspirait ; que ses apôtres après lui ont continué ces enseignements , sous une direction semblable ; cela ne prouve point encore que les histoires, les lettres et les poésies réunies dans le volume appelé le Nouveau Testament , constituent purement et simplement la révélation chrétienne. Les révélations sont une chose; tous ces livres en sont une autre. Ils peuvent constituer le seul moyen que nous possédions aujourd'hui d'arriver à la connaissance du contenu des révélations, mais il n'est pas décidé, de prime abord, qu'ils constituent les révélations elles-mêmes. Pour résoudre cette grave question, il ne suffit pas de ramasser trois ou quatre passages; il faut avoir bien approfondi l'histoire de la rédaction et de la collection de ces livres , de la forma-
342 THÉOLOGIE
tion et du développement successif des idées que Ton se fit de leur autorité; il faut, en quelque sorte, avoir mis à nu les fondements sur lesquels .reposaient ces idées, afin de pouvoir aujourd'hui juger nous-mêmes sûrement de leur solidité. Ce travail sera facile, il sera plus qu'à moitié fait, si l'on a bien exécuté les travaux que nous avons déjà indiqués. Il fournira la base certaine d'une bonne Bibliologic des juifs et de celle des chrétiens. Il fournira les moyens de classer les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament , et les morceaux de ces livres, dans l'ordre de leur rapport avec les révélations donf ils indiquent la marche , ou dont ils renferment les documents. Il réduira à leur juste valeur une foule d'opinions exagérées et sans fondement historique, sur des allusions plus ou moins réelles à des événements futurs. Il rendra à l'homme une multitude de choses qu'on avait attribuées à Dieu; en fera trouver très-simples d'autres qui semblaient obscurcies par des mystères ou hérissées de difficultés.
Dès qu'il est question d'envisager les livres saints sous le rapport de leur autorité divine , et dans le but d'en tirer les révélations qui s'y trouvent déposées , il y a deux choses à considérer : le fond et la forme. — C'est le fond qui constitue l'essentiel, ici comme en toute chose sérieuse. La forme n'est que l'accessoire. Elle a pu changer avec le temps, parce qu'elle était fournie par le temps.
Le fond embrasse évidemment deux choses : le développement des révélations divines; le développement de l'humanité, soit en elle-même et par ses propres forces , soit avec , sous et par les révélations divines.
Tout le monde est d'accord sur l'existence du premier élément, le développement des révélations divines. Tout le monde est d'accord aussi sur l'existence du second élément, savoir, le développement de l'huma-
THÉOLOGIE
nité accompagnant, précédant ou suivant le déploiement des révélations divines. Toute la question est de savoir si la révélation s'est faîte aussi l'historien de ce développement de l'humanité, opéré concomitamment avec elle, tantôt par, tantôt sans die.
La forme n'est pas autre chose que les livres mêmes dans lesquels la révélation nous est transmise. — Elle porte évidemment l'empreinte* du temps et du lieu, des circonstances et de l'individu. Elle est accessible à l'histoire. Et comme c'est l'histoire qui nous l'a transmise, et, sous elle, le fond qui l'accompagne, il n'est pas juste d'accepter une partie de son témoignage et de répudier l'autre.
La question est donc plus complexe qu'elle ne le paraît dans les idées vulgaires. C'est moins commode sans doute. Mais les questions d'histoire et de philosophie ne sauraient se résoudre ' en des questions de commodo et incommodo. C'est nous qui devons nous accommoder à l'histoire, et non l'histoire qui peut s'accommoder à nous. Elle est fatale , comme tout ce qui est passé.
C'est après ce travail fait avec franchise et simplicité que l'on pourra aborder la question délicate et difficile des rapports entre l'Ancien et le Nouveau Testament , entre le christianisme et les documents de l'histoire et de la religion des Juifs. C'est quand on saura, indépendamment du christianisme et comme si le christianisme n'existait pas, quelles étaient, à la naissance de Jésus-Christ, les opinions des Juifs sur l'origine et sur l'autorité de leurs livres , et la valeur intrinsèque de ces opinions; c'est alors qu'on pourra se foire une idée nette de la position où Jésus se plaça par rapport aux livres sacrés des Hébreux, de l'esprit dans lequel il en fit usage, et de l'étendue qu'il faut donnerai! témoignage qu'il leur a rendu. Seulement, dans cette recherche, il faut se souvenir d'être conséquent, de prendre
THÉOLOGIE
en considération d'autres opinions des juifs, auxquelles Jésus-Christ a rendu un semblable témoignage, et de ne pas établir, pour ce p&int particulier, une théorie, dont l'application générale ferait du christianisme toute autre chose que ce que Jésus-Christ en a voulu faire ; toute autre chose même que ce que nous y voyons tous.
Les vues impartiales et larges qui seront le résultat de ces travaux donneront une face toute nouvelle à la défense du christianisme , et la placeront sur un terrain infiniment plus avantageux. 1\os livres saints ont été l'objet d'une foule d'objections qui courent les rues. Le talent facile de Voltaire les a rendues intelligibles et attrayantes même pour les dernières classes de la société, et l'impulsion récente donnée à la typographie en a multiplié l'effet au delà de tout calcul. L'on peut supposer sans danger que presque tout le monde en est imbu. Malgré la précipitation avec laquelle Voltaire écrivait, malgré la préoccupation manifeste de son esprit, et la sorte de passion qui le portait à aggraver tout ce qui était défavorable au christianisme , il est palpable qu'un grand nombre de ces objections sont fondées. Rien ne prouve mieux que l'excessive faiblesse des réponses que l'on y a opposées ; et il n'est pas étonnant que le système reçu ait été abandonné par la masse des hommes , quand , après de telles attaques , on n'a vu paraître , pour le défendre , que des livres rédigés dans des vues aussi étroites, que les Lettres de quelques Juifs. C'est que, malgré ses erreurs, malgré ses préjugés, malgré le peu d'étendue de ses connaissances philologiques, Voltaire prenait la chose par le bon bout; il l'envisageait sous le point de vue purement historique ; il recueillait et pesait les faits; il y appliquait, à la passion et aux formes cyniques près , le même bon sens qui doit diriger dans l'estimation de toutes les autres histoires, et qui nous dirige tous les jours dans la conduite ordinaire de la vie. Si bon nombre de ces objec-
THÉOLOGIE
lions sont fondées, le plus sur est d'en convenir, et le plus pressé, de taire une théorie (les livres saints dans laquelle les résultats de ce? objections trouvent leur place et soient casées sans embarras. La voie que nous avons tracée conduira nécessairement à ce but; car, d'avance, par elle, les faits qu'a relevés Voltaire, et bien d'autres encore, auront été vus, pesés et classés; et la théorie à laquelle on croira devoir s'arrêter sera dressée en vue de ces faits et de tous les autres.
Ces principes nous paraissent être d'une très-haute importance. Ils sont fondés en raison, et les seuls capables de nous faire véritablement trouver le fond des questions les plus graves pour le bonheur de l'humanité. Ils se trouvent à la base de tout ce qu'on peut faire de bon, de durable et de vrai dans le vaste domaine de la théologie chrétienne. Nous n'avons pu que les indiquer. Qu'on s'y arrête, qu'on y réfléchisse, qu'on en fouille les bases et qu'on en pénètre les conséquences. Je ne prétends pas les donner pour miens; d'autres les ont vus avant moi, parce qu'ils sont fondés sur des faits et sur le bon sens. Je ne prétends pas les imposer; je veux avant tout qu'on les examine et qu'on les juge. Ils sont faits pour diriger un examen raisonnable et approfondi ; ils ne redoutent point l'examen eux-mêmes. Quelques personnes, qui peut-être ne les envisageront que superficiellement, les regarderont comme dangereux, peutêtre comme subversifs du christianisme; elles se contenteront d'appeler sur eux l'anathème, par quelques exclamations, ainsi que la mode paraît vouloir prendre aujourd'hui de faire la critique sacrée et de traiter les questions les plus profondes. Pour nous, nous pensons au contraire que, loin de saper les fondements du christianisme, ces principes et les résultats auxquels ils pourront conduire, sont propres à le régénérer, à lui donner, au milieu de nous, une nouvelle et plus forte vie. C'est par là qu'on le présentera d'une manière ca-
THÉOLOGIE
pable de frapper tous les bons esprits, de dissiper une foule de préjugés enracinés, et de répondre à1 ce besoin de religion qui fermente dans un si grand nombre de cœurs; besoin que les'ançiennes méthodes n'ont point réveillé et qu'elles' sont incapables de satisfaire. Quand les droits de la vérité ne devraient pas passer avant tout, les rapporls de ces principes avec la situation actuelle des esprits et des cœurs en France devraient donc leur concilier de la faveur. Je crois le christianisme étroitement lié au perfectionnement et au bonheur de l'humanité dans toutes les périodes de son existence; mais ses bienfaits sont attachés en grande partie à la sûreté des principes d'après lesquels on procédera dans l'examen de ses bases; et c'est une circonstance singulièrement heureuse, que les mêmes travaux, qui peuvent seuls conduire à la vérité sur son compte, soient aussi les plus propres à lui concilier le respect de ceux qui jusqu'ici l'avaient dédaigné, comme incapable de soutenir un moment l'examen d'un esprit impartial et raisonnable.
Dès ce moment, il sera temps de rechercher enfin quel est le contenu de la révélation chrétienne. Ce travail est d'une grande importance. 11 est le but final de tous ceux que nous venons d'indiquer. S'il ne doit point leur imprimer leur forme et leur dicter leurs résultats, il leur prête du moins une partie considérable de leur intérêt. A son tour, il reçoit d'eux sa valeur et sa solidité, Il devient facile et sûr dès qu'on possède les faits, dès qu'on s'est formé des idées claires et justes sur la nature des sources dans lesquelles on doit puiser. Le but auquel on doit tendre, c'est de posséder purement, nettement et complètement le contenu de la révélation chrétienne. C'est là le point central auquel tout doit aboutir. Pour y parvenir, il faut avoir bien présents à l'esprit les résultats auxquels on sera parvenu sur les rapports des documents de la révélation, avec la révé-
THÉOLOGIE
lation elle-même; et se demander ensuite : En quoi consiste proprement ce que Jésus-Christ est venu nous enseigner, et jusqu'à quel pôint en avons -nous une connaissance complète?
Pour répondre à cette question d'une manière satisfaisante ,* c'est-à-dire, pour faire une bonne dogmatique chrétienne, il faut prendre la chose de plus haut et faire historiquement une bonne dogmatique biblique. Il est clair que beaucoup de formes et une certaine partie du fond des enseignements de Jésus se rattachent aux opinions régnantes parmi les Juifs, dans l'époque où il vivait, et aux livres saints qui entraient dans leur canon. Ces opinions et ces livres acquièrent donc une certaine importance dogmatique, et il est bon de se faire une idée juste de ce qu'ils contiennent. Or, quoique le peuple juif soit un de ceux dont les opinions religieuses ont eu le plus de fixité, on n'y remarque pas moins des développements et des progrès sensibles; on aperçoit clairement l'introduction de certaines idées à différentes époques et des modifications quelquefois assez fortes dans les idées reçues. 11 faut suivre et marquer avec soin ces développements , ces progrès , l'origine , la source, l'introduction des nouvelles idées, et faire ainsi par conséquent une sorte de dogmatique du peuple juif aux principales époques de son existence religieuse. Peut-être s'apercevra-t-on, en faisant ce travail, que la période qui fit naître, dans les opinions et dans les habitudes du peuple hébreu, les modifications les plus décisives, fut celle de la captivité. On pourrait donc commodément la choisir pour un point de repos. On saurait ainsi quelles sont les idées que le peuple hébreu a tirées de son propre fond ou do la lumière supérieure dont il fut quelquefois éclairé , et quelles sont celles qu'il a empruntées au dehors. On obtiendrait par là des données historiques certaines sur les opinions et les doctrines des Juifs, à l'égard des points les plus impor-
THÉOLOGIE
tants de la dogmatique : Dieu, l'origine de l'homme, son état moral, sa destination, son état futur, les moyens par lesquels il peut apaiser Dieu, le principe de la moralité, les idées populaires sur un libérateur à venir : tout cela doit être purement historique et suivi jusqu'à l'époque de la venue de Jésus-Christ.
Là commence un tïavail d'une importance beaucoup plus grande, mais qui doit être fait par les mêmes moyens et dirigé par les mêmes principes. Il s'agit de savoir simplement et historiquement ce que Jésus a enseigné sur Dieu, sur l'homme, sur l'immortalité, sur la destination de l'homme, sur la loi morale que l'homme doit accomplir, sur les rapports de son état actuel avec cette loi, sur lui-même, sur sa propre nature, le but de sa mission, et autres points sur lesquels on jugera convenable d'avoir des notions justes et précises. On ne saurait assez répéter que cette recherche doit être purement historique, qu'elle doit être dégagée de toute opinion arrêtée antérieurement; que l'âme ne doit y venir qu'avec le désir pur et sincère de trouver tout bonnement la vérité. Pour compléter cette importante recherche, il faudra comparer les résultats auxquels elle aura conduit avec ceux auxquels on sera parvenu précédemment sur la nature et la marche des opinions des Juifs avant Jésus-Christ. Cette comparaison sera extrêmement importante pour faire apprécier le vrai sens des enseignements de Jésus et pour mettre en état de distinguer avec sûreté la forme du fond.
Un travail semblable doit être fait à l'égard de l'enseignement des apôtres après Jésus-Christ; et quand on aura vu clairement, simplement et historiquement ce qu'ils ont enseigné, on devra le comparer avec les enseignements de leur maître. Pour être fait d'une manière convenable et complète, ce travail devra même ne pas confondre tous les apôtres ; il devra tenir compte des distinctions et des nuances qui peuvent se rencontrer