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CHAPITRE XVI

DE LA SITUATION DES ESPRITS EN FRANCE, SOUS LE RAPPORT RELIGIEUX , ET DE CE Qu'lL FAUDRAIT LEUR PRÉSENTER POUR RÉPONDRE AU BESOIN QU'ILS ÉPROUVENT.

La situation actuelle des esprits, en France, sous le rapport religieux, est une chose extrêmement remarquable. Quand on réfléchit à ce qu'elle était il y a seulement quelques années y et à ce qu'elle est aujourd'hui, on ne peut assez admirer l'étendue et l'importance des changements qui s'y sont opérés. A une profonde indifférence, et même à l'aversion et au mépris ont succédé l'attention et l'intérêt : à la mort a succédé la vie. Mais Ton se tromperait étrangement si l'on croyait que déjà la masse de nos contemporains soit revenue à la religion, qu'elle ait des idées arrêtées sur sa croyance religieuse, et que l'espèce de révolution que tout nous indique dans l'esprit humain soit déjà consommée. Non : l'esprit Humain est en travail, mais il n'a pas encore enfanté ; il sent fortement ce qui lui manque, mais il n'a pas encore trouvé ce qu'il lui faut. Il est dans un état d'inquiétude, de recherche, de curiosité, de crainte, d'espérance. Il se défie, parce qu'il voit, dans un grand nombre l'intention mal déguisée de tromper le besoin qui le dévore, pour profiter de son erreur. La crise dans laquelle il se trouve, qui doit durer longtemps encore, peut avoir pour résultat de l'élever à un haut degré de perfectionnement et de dignité, ou de le rejeter violemment pendant des siècles encore, dans les odieuses chaînes qu'il a eu tant de peine à briser. Il faut une re-

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ligion. Et par ces mots je n'entends pas exprimer cette vérité banale qu'ont surtout à la boyche ceux en qui se rencontre en effet le moins de religion. J'entends exprimer un fait actuel. Les hommes d'aujourd'hui veulent une religion et s'agitent en plusieurs sens pour en trouver une qui leur aille. On ne leur dit pas, mais ils sentent fortement qu'il leur faut une religion. La privation commence à les affliger, à les tourmenter, comme une véritable infirmité, dont ils cherchent partout le remède. C'est donc une des plus graves questions sur lesquelles les amis de l'humanité puissent attacher leurs regards, que de bien savoir quelle est la religion dont les hommes ont besoin aujourd'hui, et quels sont les moyens de la leur donner.

Le moment est d'une importance suprême. C'est mr de ces moments rares où la masse des hommes est émue, prête à prendre le parti que lui signaleront ses propres besoins, les circonstances extérieures et les génies qui sauront la comprendre. Ce moment est plein d'avenir. Mal compris, mal saisi, il peut n'amener qu'une vaine lutte, et compléter peut-être pour longtemps la dégradation morale de notre espèce , tout en rivant ses fers. Bien compris, bien dirigé, il peut être le point de départ d'une ère nouvelle, ramener l'homme au sentiment de sa dignité , et préparer pour un long avenir sa gloire et son bonheur.

Pour bien juger de la situation dans laquelle se trouvent les esprits, en France, sous le rapport religieux, il n'.y a qu'à retracer la route par laquelle ils y sont arrivés.

Pendant une longue suite de siècles, la religion, entièrement soumise à l'influence de l'esprit sacerdotal, s'était singulièrement dénaturée ; elle avait pris, en traversant les âges, comme un déplorable butin, les erreurs et les superstitions populaires qu'elle avait confondues avec sa céleste essence. Elle s'était chargée d'une mul-

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titude d'observances el de formes, qui répugnaient évidemment à son esprit. Et comme les observances sont quelque chose de matériel et de fixe, tandis que l'esprit est esprit, par conséquent invisible et changeant, dans cette opposition déplorable, c'étaient les observances qui devaient rester, et l'esprit qui devait disparaître. El le sacerdoce avait merveilleusement secondé cette tendance corruptrice; car, en multipliant les formes sur lesquelles il régnait, il augmentait la prise qu'il avait sur l'esprit des peuples, et fortifiait ses moyens d'action. Il ne faut donc pas s'étonner que, sous sa main, les grands dogmes du christianisme, et même les devoirs éternels de la morale soient devenus de vaines" formes et d'inutiles observances dans lesquelles on chercherait en vain l'esprit et la vie.

Ce système était trop opposé à la nature et aux besoins de l'homme, pour pouvoir tenir longtemps contre le développement de l'esprit humain, la diffusion des lumières, le progrès de la civilisation et le réveil du sentiment de sa dignité, que l'homme éprouve tôt ou tard après ces époques avilissantes. La crise devait arriver, et elle arriva. Les hommes sondèrent leur propre cœur; ils interrogèrent leur destination et leurs facultés; ils lurent dans l'Évangile; et bientôt, malgré la plus violente opposition, malgré toutes les ruses de la plume et toutes les rigueurs du glaive, s'acheva la conquête de deux grandes vérités, digne récompense de tant de travaux et de tant de sacrifices. Ces deux vérjtés sont assez importantes pour que , de nos jours, il vaille encore la peine de les redire. Les voici : 1° le sacerdoce n'est pas l'arbitre de la religion, et les consciences sont libres; 2° la religion ne consiste point dans les observances et dans les formes ; elle est dans les sentiments et dans les croyances. On appelle cette mémorable conquête la réforme. Dans quelques endroits elle fut subite et proclamée; dans d'autres,

KELIGIOiN.

elle fut lente, successive et tacite. On laissa subsister, par nonchalance et par insouciance, un sacerdoce énervé et des formes désenchantées. Au milieu du siècle passé, la conquête était accomplie dans tous les pays de l'Europe ; et les deux grands principes que nous venons de poser étaient admis, sans contestation, par tous les hommes civilisés.

Mais l'esprit humain, comme les forces physiques, possède une certaine continuité de mouvement qui ne s'arrête point tout à coup , lorsque le but est atteint , mais le dépasse presque toujours, pour y revenir de nouveau par une marche opposée. Après avoir satisfait au besoin du siècle et de la vérité, qui demandaient la ruine de l'édifice informe élevé par les passions, par l'ignorance, et si l'on veut même par les véritables nécessités du moyen âge, sur les fondements solides et vénérés du christianisme , l'on crut ne faire que continuer le même travail , en cherchant à démolir ces fondements eux-mêmes. Animés par l'ardeur de l'attaque, enivrés d'un succès qui devenait tous les jours plus populaire, beaucoup d'écrivains cessèrent bientôt d'être sensibles à cet esprit tout divin qui respire dans toutes les pages de l'Évangile; ils ne virent dans le christianisme que l'occasion et le point d'appui des énormes abus sous lesquels avait si longtemps gémi l'humanité. Ils crurent bien mériter du genre humain , en détruisant son influence et en le rendant un objet de ridicule et de mépris. Et , comme ils ne l'avaient point étudié dans son essence toute céleste , comme ils le prenaient tel que le moyen âge l'avait fait, et avec* toutes les nécessités qu'un esprit étroit lui avait imposées, ils chantèrent victoire et crurent l'avoir à jamais renversé, lorsqu'ils eurent trouvé et signalé des incohérences et même des erreurs dans la Bible. La tâche était facile; elle fut remplie avec talent, mais avec partialité. La gêne même que la puissance civile imposait aux écri-

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vains qui l'avaient entreprise, le foirait à des détours e! à des ruses, qui rendaient leurs écrits plus piquants, mais qui firent perdre à la discussion cette gravité, celte solennité dont elle devrait toujours être accompagnée dans des sujets de cette nature. Aussi l'on peut dire que l'effet fut beaucoup plus grand que les moyens. La forme fit beaucoup plus de mal encore que le fond, et la religion elle-même se trouva flétrie et desséchée dans une multitude de cœurs, parce qu'on avait entouré d'une auréole de ridicule les justes objets de la vénération du genre humain. Le mélange constant du vrai avec le faux dans cette discussion d'un demi-siècle, l'emploi de raillerie au lieu des raisons, avaient tout désenchanté , tout confondu , tout enveloppé dans une ruine commune.

Mais cette force d'attaque, cet esprit de démolition ne s'arrêta point à éprouver ni même à détruire les bases historiques et positives sur lesquelles les peuples de l'Europe avaient élevé, depuis des siècles, leur croyance religieuse. Méconnaissant la vraie nature de l'âme humaine, et jugeant par le scepticisme, d'après les lois de la nature extérieure, ce qui ne peut se comprendre que par un profond retour sur la conscience intime , ces écrivains attaquèrent bientôt les éternelles vérités qui seules mettent l'homme d'accord avec luimême, et lui rendent sa grandeur et sa dignité. Ayant toujours à la bouche les mots d'humanité et de vertu, ils travaillèrent longtemps à dissiper et à renverser ce qui leur donne quelque valeur ; ils s'étudièrent à réduire l'homme à l'état d'une brute raisonnable, couvrant de doutes et même de ridicule toutes les idées qui jusque alors l'avaient relevé à ses propres yeux. Ainsi, bientôt l'on vit tomber sous leurs coups les quatre grandes idées sans lesquelles il n'est ni religion, ni dignité, ni véritable civilisation, ni perfectionnement durable, ni bonheur solide pour le genre humain : Dieu,

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l'immortalité, fa liberté, la vertu. Quand, entourés de décombres, ces hommes sentirent le besoin ' d'édifier, emportés par leurs habitudes et par cette même tendance d'esprit qui les avait rendus insensibles au divin du christianisme, ils en vinrent bientôt à fondre Dieu dans la nature,, l'âme dans .l'organisation , u la liberté dans l'enchaînement des causes physiques et la vertu dans les intérêts. Ainsi l'homme était avili et la morale anéantie. Rousseau est le seul chez lequel on trouve un sentiment plus profond de la dignité morale de l'homme. 11 est aussi le seul qui, à travers ses écarts, ait religieusement senti le christianisme.

Ce jugement paraîtra sévère sans doute à un grand nombre de mes lecteurs. J'ai la conscience qu'il est juste, et la ferme espérance qu'il sera jugé tel par tout le monde, avant qu'il s'écoule beaucoup de temps. Au moment où je le prononce, j'ai du moins le bonheur d'être assuré qu'on ne l'attribuera point à ma robe, mais à moi ; je parle de tout avec assez de franchise pour n'avoir pas à craindre un pareil soupçon.

Cette action destructrice des écrivains du xvme siècle ne s'était pas exercée seulement sur les classes supérieures et lettrées de la société; elle avait gagné jusque dans le peuple. Les auteurs avaient visé à la popularité; ils l'avaient acquise. Ils avaient mis l'esprit et la raillerie souvent la plus indécente à la place de la profondeur et de la raison ; ils obtinrent un effet immense sur cette classe nombreuse de lecteurs que la discussion rebute et que la plaisanterie amuse. Les morceaux étaient préparés exprès pour le peuple; le peuple, déjà fatigué d'ignorance et de fanatisme, les dévora plein d'avidité. Vers la fin du siècle, le peuple lui-même était devenu matérialiste. Les idées d'immortalité et de vertu n'étaient accueillies par lui .qu'avec le sourire du dédain et de la pitié.

Mais ce n'est pas pour toujours que l'homme peut se

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dépouiller des attributs les plus essentiels de sa nature morale. Quoi qu'il fasse, il lui reste toujours la conscience : et dans cette conscience, où quelque grande catastrophe finira toujours parle rappeler, il retrouvera tôt ou tard, écrits en 1 rai ts de feu, les mots Dieu, immortalité, liberté, vertu, et par conséquent le mot religion. A peine arrivé à ce vide complet.de toute croyance où le xvnie siècle lavait conduit, l'homme commença donc à sentir que ce n'était point là sa place. Fortement remué par ce grand spectacle d'agitation et de douleurs dont la révolution vint effrayer te monde et dont •chaque Français fut obligé de prendre sa part , l'homme, fatigué du dehors, commença de se replier sur luimême. Dès qu'il se fut replacé en présence de sa conscience, une voix solennelle lui dit que la nature, l'organisation et la matière n'épuisaient pas l'homme tout enlier, et qu'il avait autre chose à faire qu'à soigner ses intérêts et ses plaisir*. L'on vit donc s'abattre peu à peu cette ardeur antireligieuse qui avait emporté la dernière moitié du xvjne siècle; et que la révolution avait changée en une véritable frénésie. Le mot religion commença de trouver des échos dans un grand nombre de cœurs. L'on commença de parler de tout ce. qui s'y rattache avec plus de décence et plus de respect. 11 fut de mauvais ton de l'attaquer, comme dans le siècle précédent il avait été de mauvais ton de la défendre. Quelques écrits justement célèbres, parmi lesquels le Génie du christianisme mérite une place éminente, donnèrent le signal de ce retour, qui prit un instant l'air d'une réaction, suivie d'un assez long calme. Avec tout le talent dont il étincelle, il était trop évideftt que la moitié du livre n'était qu'un brillant sophisme; et que c;1 n'était point là que l'humanité pouvait puiser la religion qu'elle n'avait plus et qu'elle voulait se donner. Peu à peu cette tendance a pris une nouvelle face. La diversion opérée par le fracas des armes et par les bou-

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leversements politiques a fini par se dissiper. La vie civile, la vie domestique a commencé. Et l'homme a retrouvé le loisir de descendre dans sa conscience et d'interroger son cœur, il s'est retrouvé homme, et par conséquent religieux. Le besoin de religion, attribut essentiel de l'âme humaine, s'est manifesté avec une nouvelle énergie, après avoir été si longtemps comprimé; les âmes ont retrouvé le pressentiment de leur noblesse et de leur destination véritables. De toutes parts on s'est dit, de toutes parts on se dit encore : il nous faut une religion. Tel est surtout le caractère distinctif des deux lustres qui vont s'achever.

Mais qu'on ne s'y trompe point : ce besoin de religion, qui se manifeste partout, n'est pas le besoin des formes et même du fond dont le temps a fait justice; on en est revenu pour n'y plus revenir. Les surcharges, les pratiques et les observances du moyen âge inspirent toujours le même dégoût; le pouvoir sacerdotal excite toujours les mêmes défiances, et se trouve au sein de la société dans le même isolement. Ce qu'il présente n'est pas ce qu'on veut, n'est pas ce qu'il faut : on en a l'inébranlable conviction. Les discussions du xvine siècle ont aussi laissé un autre résultat fort important, et qui paraît bien établi dans l'esprit des peuples; elles ont appris aux hommes que l'essence de la religion ne consiste pas dans la certitude historique de tous les détails contenus dans les livres sacrés des chrétiens. Il est donc vrai de dire qu'à ce besoin de religion que les hommes éprouvent est jointe une assez grande indifférence pour beaucoup de choses auxquelles les âges précédents avaient donné beaucoup d'importance , soit dans nos livres saints, soit dans nos systèmes religieux.

La vraie situation des esprits en France, sous le rapport religieux, est donc fortement marquée par un égal dégoût pour la froideur et le vide de la philosophie

RELlGIOiN.

du xvme sièclo et pour le dogmatisme et la surcharge des systèmes anciens qu'on pourrait leur proposer encore.

Mais si l'esprit humain sent avec une vive force ce qu'il ne veut pas, il est bien loin dé sentir avec la même clarté ce qu'il veut. S'il est très-prononcé pour tout ce qui est négatif, il est encore dans le vague sur la nature du positif, dont il sent pourtant le besoin. S'il est bien certain de ce qu'il a démoli et qu'il ne veut plus relever, il est bien loin de l'être sur ce qu'il doit édifier à la place. De là cette inquiétude secrète, ce tâtonnement, cette position indécise entre des formes qu'on ne veut plus, et un besoin profond, que l'on ne sait comment contenter. C'est une de ces grandes époques, où une même agitation travaille tous les esprits, où l'on sent la nécessité d'une route nouvelle , dont la direction est confusément pressentie, mais non clairement aperçue. Qu'elle soit indiquée avec force et netteté; que l'on eu distingue bien l'origine et la fin : tous vont s'y précipiter.

Qu'il me soit permis d'exposer et de développer ce que je crois lire, à cet égard, dans le plus grand nombre des âmes. Peut-être , ce qui est encore vague et confus pour tant d'hommes honnêtes et religieux acquerrat-il , par cette exposition , des formes plus déterminées et une plus grande clarté. Peut-être mes paroles serviront-elles d'interprète à une foule de sentiments dont on avait la conscience vague, mais auxquels on n'avait point assez réfléchi pour pouvoir s'en rendre compte à soi-même.

Et d'abord, s'il est quelque chose de clair et de positif dans ce que l'on demande à la religion dont on éprouve le besoin , c'est qu'elle respecte les droits de l'humanité et qu'elle favorise ses progrès futurs. Les hommes sentent vivement aujourd'hui que, comme tels, ils ont droit au plus grand développement et au

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plus libre emploi de leurs facultés physiques, intellectuelles et morales, pour améliorer leur propre exis-

* tence, et celle de la société tout entière. Ils ont appris que, sous quelque régime extérieur qu'ils soient placés, c'est dans cette liberté réelle que se trouve la source de tout perfectionnement dans le* bien-être temporel, comme de tout ce qui peut élever et ennoblir la partie supérieure et morale de l'homme. On demande donc à la religion de respecter cette liberté sacrée, ces droits éternels, dont le maintien et la défense sont le but suprême du gouvernement civil. Toute religion qui tendrait à mettre en régie ces droits de l'humanité; toute religion qui voudrait intervenir dans les progrès futurs auxquels l'homme se sent réservé; toute religion qui voudrait dépouiller, non-seulement les actions extérieures, mais la pensée même, de cette liberté, de cette indépendance morale , dont on a déjà goûté les heureux fruits ; toute religion d'une semblable tendance n'est point celle que l'on veut. En un mot, on veut l'examen et non l'autorité. On veut prendre sa croyance et non se la laisser imposer. C'est là un besoin universel, un besoin qui pénètre aujourd'hui toutes les sectes, et n'est pas plus propre désormais aux protestants qu'aux catholiques. En énonçant ce fait important , nous n'en-

• tendons ni faire une menace, ni exprimer de superbes espérances. Nous entendons simplement énoncer un fait , qui , plus que tout autre peut-être , est digne de fixerT'attention des esprits religieux et réfléchis. Tout le monde peut et doit en faire son profit. Tout le monde y est intéressé. Tout le monde peut en tirer parti : personne ne peut le changer. Pour moi, je le dis ici aux protestants : je crois leur salut dans le présent et leurs progrès dans l'avenir fortement intéressés à ce- qu'ils adoptent ce principe et en acceptent franchement toutes les conséquences. J'en connais un grand nombre qui font beaucoup de mal à leur cause par

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leur résistance à ce besoin de leur siècle et par les tiraillements qu'elle occasionne.

On a donc le pressentiment d'une religion qui marcherait avec la civilisation, sans jamais en être jalouse; avec les sciences, sans jamais craindre leurs succès; avec l'industrie, sans se montrer Inquiète de l'aisance et du bonheur du peuple qu'elle enrichit; avec les progrès des institutions sociales, sans vouloir y intervenir sans cesse, pour, les gêner ou les enrayer. On a le pressentiment d'une religion amie, avant tout, de l'humanité; se réjouissant de tout cev qui l'élève et l'ennoblit, et renonçant avec franchise, pour atteindre, ce noble but , à tout régime, à toute tendance, dont le premier effet serait de gêner l'exercice de ces facilités primordiales et essentielles de l'âme , sans lesquelles l'humanité n'a ni grandeur, ni noblesse, ni puissance intellectuelle, ni valeur morale. Et quand on impose à la religion, qu'on désire et qu'on appelle, cette condition de rigueur, on croit avoir pour soi , non-seulement le sentiment intime, que nui ne peut disputer, mais encore l'expérience.

Mais, pour être efficace et bienfaisante, on sent aussi que la religion dont l'homme a besoin ne doit pas uniquement recomposer de négations. On veut qu'elle pénètre dans l'homme, qu'elle agisse sur lui, qu'elle le pousse avec force dans cette carrière de perfectionnement intellectuel et moral ,, sans lequel évidemment l'homme n'est pas ce qu'il doit être. Pour cela, il faut que la religion prenne l'homme tout entier ; il faut qu'elle parle à son intelligence; il faut qu'elle ait des racines dans son cœur; il faut qu'elle réponde à sa conscience ; il faut même qu'elle se fasse un point d'appui dans son imagination. Toute religion qui étouffera quelqu'une des grandes difficultés morales de l'homme (et elle Tétouflera quand elle la laissera sans emploi), non-seulement ne tendra point à perfectionner

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l'homme, mais elle tendra plutôt à le rendre réellement imparfait. Elle ne remplira qu'une faible partie de sa destination ; peut-être ne la remplira-t-elle pas du tout. C'est l'homme tout entier qu'il faut rendre plus capable, plus digne et plus heureux; c'est l'homme tout entier qu'il faut prendre et ennoblir; et vous ne le tiendrez jamais bien, quand vous n'aurez saisi qu'une partie isolée de son être moral. La raison seule le laisse froid. Nous avons vu par expérience que la religion fondée sur cette unique faculté ne fait pas sur l'homme un effet plus religieux que ne le ferait un cours de mathématiques. L'imagination seule tomberait bientôt dans le délire , et réduirait la religiôn tout entière à des formes et des images. C'est le cœur, c'est la conscience qui doivent fournir le fonds delà religion, pour qu'elle soit active et vivante; mais, sans la raison, ce fonds serait vague , et bientôt dégénérerait en superstition et en mysticisme. La religion dont on sent confusément le besoin , à laquelle on veut revenir, qu'on commence à se créer isolément, est donc une religion sage et profonde, qui embrasse l'homme tout entier, qui saisit toutes ses facultés, pour les faire concourir à un but grand et digne de lui.

Si ces remarques à peine indiquées sont justes, il n'est pas difficile de comprendre que le système le moins favorisé dans l'opinion générale des hommes, celui auquel on est le moins disposé à se soumettre , doit être celui qui laisserait dormir les plus nobles facultés de l'homme, pour leur substituer l'autorité. Ceci s'applique, sans doute, au système des ordonnances de juin comme à celui de M. l'abbé de La Mennais. Mais, s'il ne s'appliquait qu'à ceux-là, j'aurais nrc devoir me dispenser de le dire.

Mais , s'il est un trait que l'on puisse dire universel , dans les idées confuses que se forment les hommes sur la religion dont ils sentent le besoin, c'est qu'ils la

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veulent essentiellement morale. L'homme s'est rapproché de sa conscience. Il a pressenti que c'est dans cet auguste sanctuaire que se trouve sa véritable dignité. Il s'est dégoûté de toutes les théories avilissantes qui détournaient son attention de ce guide incorruptible et sacré. Il a commencé dé reconnaître, dans cette voix intérieure, le plus beau privilège de sa nature, le plus beau trait de s;t ressemblance avec le gouverneur suprême de l'univers, la voix de Dieu même. Il a senti que tout autre principe d'action , mis à la place de celui-là, changeait sa véritable nature, le dépouillait de sa grandeur, et finissait toujours par le rendre ou incapable de sacrifice, ou capable des plus horribles excès. 11 veut donc, avant tout, que sa religion mette la conscience à la base de l'édifice, et qu'elle établisse dessus une véritable et profonde moralité. Il repousse, par un instinct généreux, dont il ne sait pas encore se rendre compte , mais auquel l'expérience a rendu toute sa force, il repousse, dis-je, toutes les opinions et tous les systèmes, toutes les pratiques et toutes les explications qui tendent à l'abuser sur la véritable valeur des choses, et sur le véritables mérite des actions humaines; tout ce qui tend à substituer des formes h ce fonds indispensable , que la conscience seule peut fournir. Il comprend maintenant que rien ne doit s'interposer entre sa conscience et lui. Et , s'il permet quelques formes, il veut qu'elles soient un moyen de plus pour le rappeler à ce sentiment du devoir, impérieux et sacré, qu'il porte toujours en lui-même , et non un moyen de l'en détourner, pour le bercer et pour rendormir.

Dans cette moralité profonde, que l'on veut trouver, avant tout , en la religion après laquelle on soupire, il est surtout un trait distinct if que je ne puis m'empêcher de signaler en première ligne : c'est ce besoin de charité, qui semble aujourd'hui gagner si fortement

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tous les cœurs. Il ne suffirait point aujourd'hui que la religion recommandât les principes de la justice et rendît les hommes probes. Les intérêts humains et les besoins des affaires suffisent souvent à ce but. On demande à la religion de parler au cœur et de rendre les hommes aimants. Il faut qu'elle combatte l'intérêt personnel par l'intérêt d'humanité; il faut qu'elle relève l'homme aux yeux de l'homme, qu'elle- le lui montre comme un digne but de ses soins et de sa constance, comme une digne récompense de ses efforts et de ses sacrifices, comme un digne objet de son dévouement et de son amour. Il faut qu'elle replace l'homme dans la véritable situation à laquelle il se sent fortement appelé, quand il n'est pas emporté par les plaisirs et par les intérêts de la vie. celle de membre d'une grande société morale, destinée à marcher vers le bonheur par la moralité et par l'amour, et dont tous les membres acquièrent les uns pour les autres un prix infini, parce qu'ils ont les mêmes capacités, la même destination et les mêmes droits. Cette manière d'envisager la vie, entièrement opposée à celle que suggèrent l'intérêt et l'amour de soi, relève et ennoblit l'existence humaine. Elle fait de l'homme, si faible et si petit en apparence, un être à la fois grand et vénérable. Elle opère un changement fondamental , en remplaçant l'égoïsme par l'amour. Elle promet à l'humanité, dès cette vie, une longue carrière de développement , de véritables progrès et de solide bonheur. Nulle religion ne satisfera donc au cœur de l'homme, tel qu'il est en lui-même et tel qu'il se manifeste aujourd'hui , aussi longtemps qu'elle ne posera point en première ligne un amour profond pour les membres de la société morale et pour Dieu qui en est le chef.

Ces détails importants renferment déjà, d'une manière implicite, ceux qui nous restent à donner. Car, si ces grands traits sont bien ceux de la religion que le

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plus grand nombre dçs cœurs appelle, il en résulte évidemment que cette religion doit être essentiellement spiritualiste , c'est-à-dire poser *en principe un ordre moral, un être intelligent et moral qui en est la hase, une existence définitive fondée sur les droits et sur les besoins de la moralité. C'est donc une religion d'espérance et de vie, que l'on puisse opposer $vec confiance à celte multitude de phénomènes physiques, d'analogies naturelles, qui parlent à l'homme de destruction et de mort. Après s'être moqué si longtemps de tout ce qui n'est pas l'expérience, ce que l'on veut aujourd'hui, "ce que l'on demande à grands cris de toutes parts, c'est précisément ce qu'il y a de plus contraire à l'expérience : l'esprit et l'immortalité.

On veut toutes ces choses, car on sent vivement que, s'il en manquait une seule, la religion ne serait plus religion; elle laisserait l'homme à la merci des circonstances extérieures, l'éloignerait de sa destination véritable, le tromperait sur son véritable mérite, et serait accompagnée des plus terribles dangers. Mais ce qu'on ne sent point avec autant de clarté, et, par conséquent, ce qu'il importe de dire, c'est que si la religion doit être tout cela pour l'homme, il faut qu'elle soit tirée de ses propres entrailles. Pour parler fortement à sa conscience, et pour ne pas la tromper; il faut qu'elle soit fondée sur la conscience elle-même. Pour parier au cœur avec énergie, il faut qu'elle vienne du cœur. Pour rendre l'homme capable de dévouement et d'amour, il faut qu'elle lui fasse trouver, dans les replis les plus profonds de sa nature morale, le dévouement et l'amour. Pour l'arracher au matérialisme qu'inspire naturellement la contemplation de la nature physique, il faut qu'elle le ramène sans cesse dans les profondeurs de son âme, pour lui montrer, dans ce sanctuaire, un ordre moral et des principes rigoureux, que les lois physiques sont incapables d'expliquer, et sur lesquels elles ne sau-

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raient avoir aucune prise. Le spiritualisme et l'espérance sont dans le sentiment intime de l'homme, dans la conscience du devoir et de l'ordre moral. Ils s'évaporent et se dissipent, avec toute la religion, dès qu'on en veut faire l'objet d'une discussion fondée sur les analogies de la nature extérieure, d'après les lois communes de la' logique. Il n'est pas d'autre explication à l'irréligion universelle du siècle passé.

Mais où trouver cette religion dont les hommes sentent le besoin, et dont nous venons d'exposer les principaux caractères ? Comment répondre à une ques-. tion aussi compliquée?

Un seul mot suffit : le Christ.

De toutes les religions connues, le christianisme est la seule qui remplisse parfaitement la condition que nous venons de poser comme la base de toutes les autres, et comme l'unique source d'une religion profonde et vivante ; il est tiré des entrailles mêmes de l'homme. C'est une révélation, mais c'est une révélation de l'âme humaine. Sa tendance la plus universelle et la plus avouée, c'est d'arracher l'homme à toutes les distractions et à toutes les erreurs du dehors, pour le ramener dans son intérieur, pour lui faire contempler sans cesse ce principe de tout bien et de toute vertu qu'il porte au dedans de lui-même. D'une voix ou résonne évidemment quelque chose de divin, il annonce à l'homme que ses actions extérieures ne valent ni pour la terre, ni pour les cieux, que par leur harmonie avec le sentiment sacré du devoir et de la vertu.

Ce grand trait du christianisme en fait une religion essentiellement morale. Là tout est pur, là tout est noble, là tout est saint. Point de séduction, point de poison caché, point de voie détournée pour arracher l'homme au saint respect qu'il doit avoir pour la vertu. Tout tend à inspirer la conviction profonde que, par Ja vertu sfule, l'homme peut arriver à sa destination véri-

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table, savoir : être capable, être digne du bonheur, et le posséder en effet. Quiconque a lu l'Évangile, en se livrant sans résistance à ses généreuses inspirations, a senti, nous n'en doutons point, que, si jamais un système évidemment et saintement moral fut offert à l'humanité, c'est l'Évangile lui-même.

Les parties même les plus obscures, les plus mystérieuses du christianisme, portent ce grand caractère. Leur ensemble n'est pas autre chose qu'une déclaration solennelle, adressée tout à la fois à l'esprit et au cœur, de l'horreur qui accompagne le vice, et de son incompatibilité avec notre éternelle destination.

L'Évangile, par cela même qu'il ramène constamment l'homme au devoir et à la conscience, lui crie à haute voix qu'il est membre d'une société morale, dont la mort ne saurait rompre les liens. Il le rappelle sans cesse à cette dignité de son être à laquelle tout autre intérêt doit céder. 11 tarit ainsi la source des passions haineuses, pour ne laisser à leur place que cette charité, vertu sublime, apanage du véritable chrétien, indispensable lien de cette société parfaite, de ce monde moral , dans lequel se trouvent la fin et le bonheur de l'homme. Le christianisme ne parle que d'un Dieu tout amour, et ne veut lui ramener les hommes que par l'amour.

Arrivé à cette pro/ondeur, le christianisme s'empare de l'homme tout entier, car il tient l'âme elle-même. 11 satisfait l'intelligence par l'ordre, la simplicité, la vérité palpable de ses doctrines. Il résout les plus graves questions dont l'humanité puisse s'occuper, précisément de la seule manière dont elles puissent être résolues. 11 en trouve la solution écrite dans le cœur de l'homme. Et , tandis que les philosophes disputeront jusqu'à la fin des siècles, il prononce; et tous les esprits, tous les cœurs le suivent, parce qu'il les a devinés. Il satisfait la partie aimante et sensible de l'homme en dévelop-

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pant, d'une manière à la fois simple et profonde, les germes d'amour et de vertu que le Créateur y avait déposés. Il saisit et gagne sa conscience en lui rendant ses droits et sa pureté. Il élève et ennoblit l'homme à ses propres yeux, en lui présentant, sous le jour le plus beau, le magnifique tableau de ce qu'il peut et doit devenir. Et si cette perspective ravissante devient pour lui une source de découragement et de crainte, par le retour qu'il fait sur lui-même, et par le sentiment qu'il y trouve de la distance qui le sépare encore du but ; après avoir parlé à son cœur, l'Évangile parle à son imagination, pour lui peindre, sous des traits pleins de vie, et l'importance du but lui-même, et l'incorruptible sainteté de l'ordre moral, et l'immense bonté du Dieu qui y préside, et l'espoir assuré de la réconciliation et de la grâce en faveur de l'amendement, et du repentir. Ainsi l'Évangile devient une manifestation de l'ordre moral et de l'homme tout entier, adressée à toutes les facultés de l'âme humaine. C'est l'histoire de l'homme pour le présent et pour l'avenir ; c'est l'histoire de Dieu par rapport à l'homme.

Et pour dernier trait de ce tableau, cette histoire est écrite pour l'homme. Elle est conçue dans un tel langage, que les plus simples même peuvent l'entendre et croiront avoir su toute leur vie ce que l'Évangile vient leur révéler.

Mais que l'on me comprenne bién : j'ai dit : le Christ, et pas davantage. C'est l'Évangile dans sa pureté qui fournit tout ce que je viens de dire, et tout ce que le défaut d'espace m'a dérobé. Si l'on y ajoute, si on le surcharge, il ne répond plus aux vrais besoins de l'humanité.

La religion que l'homme veut de nos jours , et dont . nous avons donné les grands traits, existe-t-elîe, telle qu'on la pressent, dans les sociétés chrétiennes qui couvrent l'Europe? Et qu'arrivera-t-il, avant qu'elle y

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règne en paix? Je ne sais. Mais, ce que je sais, c'est que la religion ne peut pas demeurer longtemps dans la situation où nous la voyons aujourd'hui. C'est un voyage, un peu tempétueux peut-être : où sera le port?

Mais arrivons à des recherches plus immédiatement applicables et don! le résultat pourrai! être l'accélération de ce mouvement religieux, que nous avons vu commencer avee un bonheur si pur.

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