MOYENS D'AGIR SUR LES MASSES POUR Y RANIMER ' LA RELIGIOSITÉ
Qu'on ne s'attende pas à trouver clans ce chapitre la solution d'une question aussi haute. J'y ai longtemps réfléchi , même avant de songer à en écrire ; et ne parvenant pas à me satisfaire pleinement moi-même, bien des fois je fus tenté de l'effacer de mon livre. Je me résous enfin à la conserver , moins pour enseigner ce qu'il faut faire, que pour analyser ce qu'on fait.
Ce chapitre sera donc plus critique que dogmatique.
Quand on présente une religion aux hommes, les effets que Fon produit sur eux procèdent ordinairement d'une double source : ou du fonds de cette religion, c'est-à-dire, des idées dont elle se compose; ou des formes extérieures sous lesquelles on les présente.
Parlons d'abord du fonds d'idées et de sentiments que l'on peut présenter aux hommes pour les rendre religieux et moraux.
Le sujet que j'ai à traiter, dans la première moitié de ce chapitre, touche par plus d'un point à celui que j'ai traité dans le chapitre précédent. Néanmoins la différence est grande. J'ai parlé de la religion en général et du christianisme, dans leurs rapports avec la situation actuelle des esprits et des cœurs. Ici je descends dans la pratique. J'examine les divers systèmes donnés, les diverses voies proposées, pour en apprécier le mérite et les effets. Dans le chapitre précédent, je prenais pour donnée la situation des esprits, et je cherchais quelles
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devaient être les bases principales du système religieux destiné à y satisfaire. Ici, je prends pour donnés les divers systèmes, et je me demande quelle influence ils peuvent exercer sur les esprits de nos jours, et même, quelles habitudes, quelle sorte d'existence religieuse et morale chacun d'eux est apte à donner à l'esprit qui le reçoit. Cela suffit pour distinguer le point de départ. L'exécution prouvera de reste que les considérations dont se remplissent ces deux chapitres sont de deux ordres bien différents.
La question qui se présente d'abord et qui s'agite dans beaucoup d'esprits, c'est de savoir s'il convient mieux d'attaquer les hommes par les dogmes ou par la morale. Un grand nombre de personnes , dans les publications religieuses , dans les prédications, et jusque dans le catéchisme, ne voudraient voir que la morale. Tout le reste leur paraît au moins superflu. Je pense qu'il se trouve , dans cette manière de voir, une erreur dangereuse qui tend à rapetisser et peut-être à réduire au néant le cercle de la religion. Il y a plus : cette vue bornée est ce qu'il y a de plus propre à énerver la véritable et solide moralité; car, au fond, rien n'est plus inutile que la morale pour rendre les hommes moraux.
Séparez la morale de ses grandes bases religieuses : que reste-t-il? Il ne reste que la morale des intérêts. Et qu'est-ce que la morale des intérêts? C'est, tranchons le mot, l'absence de toute morale; c'est l'égoïsme raffiné. La vraie morale consiste dans le sacrifice de l'intérêt au devoir. Elle est donc l'antipode de la morale des intérêts.
Celle-ci n'a pas besoin qu'on la prêche. Elle trouve dans les passions humaines d'assez puissants avocats. Et quand on l'aura beaucoup prêchée, les hommes n'en vaudront pas mieux. L'homme qui dit : Quel est mon devoir? et celui qui dit : Que m'en reviendra-t-il ? quoi-
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qu'ils suivent parfois la même route, n'ont rien de commun entre eux. Un monde les sépare.
Or, je me demande comment l'exposition de la morale, par devoirs isolés, peut être autre chose que la prédication de la morale des intérêts. Prenez le devoir que vous voudrez; isolez -le des grandes bases religieuses, et dites-moi sur quoi vous pouvez le fonder, si ce n'est sur les intérêts?
•Au fond, quel est le but qu'on se propose? Est-ce de faire connaître à l'homme ses devoirs? Nullement. Làdessus le dernier manant en sait autant que son curé. Est-ce de l'engager à suivre ce qui convient à ses intérêts? Nullement. Il y est tout décidé d'avance. Est-ce de lui faire -comprendre que ses vrais intérêts se trouvent dans l'accomplissement de ses devoirs? Je suis loin de croire que ce soit. là toute la tâche. Je ne crois pas même que c'en soit la partie la plus importante. Mais encore, comment l'accomplir, autrement que sur les grandes bases de la religion ?
L'homme tout compliqué qu'il est, tout changeant et variable, n'est pas multiple; il est simple; il est un. Il est bon ou mauvais, moral ou immoral. Il est placé plus ou moins haut, dans cette échelle qui part de la plus vile dégradation, pour s'élever à la plus haute vertu ; mais il y occupe une place unique. Et cette place est marquée par la force que le principe moral exerce en lui. Il n'a pas une portion de son être moral qui soit haute et une autre qui soit basse. C'est l'être moral tout entier, qui est haut ou bas à la fois. Je le répète : l'homme est un. Les actions extérieures, et ce que l'on appelle même les vertus ou les vices , ne sont que des émanations , des manifestations de ce caractère intérieur, dans lequel se trouve toute sa valeur morale. Tant que ce caractère fondamental n'est point change, l'homme reste le même; et si c'est l'intérêt et non la vertu qui en fait la base, l'homme ne vaut rien. En vain
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vous prêcherez les devoirs de la morale ; en vain vous les développerez un à un, les étaycrez de tous les motifs particuliers qui peuvent s'y appliquer, les entourerez de tous les charmes que votre imagination voudra leur prêter; vous pourrez en démontrer la convenance; vous pourrez même réussir à les rendre aimables; mais l'homme tout entier sera toujours inaccessible à vos raisonnements et à vos efforts, parce que vous ne vous adresserez, point à lui. 11 ne sera pas devenu plus moral, parce que vous aurez réussi à le corriger de quelques vices. Quand l'occasion s'en présentera, vous verrez avec douleur que le fond est toujours le même, el qu'aux vices corrigés par vous en ont succédé d'autres, mm moins immoraux et non moins gràvés. C'est toujours le même arbre qui porte d'aussi mauvais fruits, mais différents suivant les saisons.
Ceci est une de ces choses que la conscience comprend encore mieux que l'intelligence. Qui ne s'est pas corrigé de quelque vice, par la réflexion, par l'expérience, ou par les exhortations de ses amis? En rentrant au fond de sa conscience, et s'estimant sans faveur, qui a pu s'imaginer valoir mieux après qu'avant? Je ne pense pas qu'un seul homme de bonne foi puisse contester la vérité de cette remarque.
L'homme ne devient pas meilleur pièce à pièce; il devient meilleur tout entier. La prédication de la morale ne le prend que pièce à pièce, et par conséquent elle* est incapable de produire cette régénération , sans laquelle l'homme n'est jamais ce qu'il doit être, quelles que soient d'ailleurs les apparences qu'il affecte. Pour remuer tout l'homme, il faut !e prendre à bras-le-corps, et non par le bouton de son habit. Si vous prenez le dernier parti, vous pourrez arracher quelques boutons, pauvre trophée, qui ne vous consolera pas de l'ennui de voir toujours debout sous vos yeux l'ennemi que vous deviez terrasser.
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Rien n'égale la frivolité, l'aridité dans laquelle la prédication des devoirs isolés laisse l'âme. La raison en est simple. Cette prédication ne va jamais jusqu'au fort où est caché le principe de sa vie morale ; elle ne fait que battre les buissons. L'âme écoute en paix ; quelquefois avec plaisir, quand on la sert avec élégance. Au demeurant, elle est impassible. Elle sait bien que tout ce bruit n'a rien de commun avec elle , et n'est point fait pour la troubler.
Vous me parlez de la médisance, vous me peignez le mal qu'elle fait dans la société, les embarras imprévus où elle jette celui qui se la permet, les représailles qu'elle attire et les haines qu'elle excite. Mais vous avez trois fois raison î Vos tableaux sont frappants de vérité et très-bien tournés. Vous me faites faire là des réflexions excellentes. Je vois maintenant les dangers où je m'expose, et combien je puis payer cher un plaisir si court. Je ne veux pas passer pour méchant. Je ne veux pas qu'on m'examine de trop près. Je suis ami de mon repos ; et, décidément, je veux tâcher de ne plus médire.
Il n'est qu'un moyen de prendre l'homme tout entier, c'est de le présenter à lui-même tout entier. C'est de lui mettre toujours devant les yeux et sa nature et sa destination , et ses espérances, et cette haute moralité dans laquelle se trouve la condition de son bonheur et xelle de sa propre estime. C'est d'embrasser toutes les circonstances qui peuvent relever à ses yeux le prix immense de cette destination, et rendre plus redoutable le danger toujours imminent de la manquer. Autour de cette grande unité , tout peut se centraliser, tout peut avoir son tour. Ces grandes vues peuvent amener l'exposition des plus minces devoirs , et le plus mince devoir peut transporter l'homme, en deux sauts , jusqu'à ces sublimes hauteurs, où il contemple à la fois, et luimême, et sa destination et son Dieu. Mais cette unité, dans laquelle seule on saisit tout l'homme et on peut le
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modifier tout entier, c'est aussi celle où la religion nous ramène. Ou plutôt, cVsl la religion elle-même; c'est la religion tout entière. Ce son! ses dogmes les plus importants et les plus ardus. Et nous avons eu raison de dire que, sans elle, il était tout à fait impossible de fonder une moralité qui fût véritablement morale.
Nous sommes donc ici ramenés à la religion , c'est-àdire aux croyances et aux dogmes. Quand on dit sans cesse aux prédicateurs, prêchez-nous la morale, on pourrait bien n'être pas aussi fondé qu'on se le figure. Beaucoup de prédicateurs peuvent prêcher autre chose que la morale, sans être pour cela des fanatiques et sans cesser d'être utiles.
Si les croyances sont l'âme de la morale, et peuvent seules vivifier l'exposition qu'on en fait, d'où vient que la prédication des croyances ou des dogmes est si souvent inefficace?
La raison en est bien simple : c'est que souvent la prédication des dogmes demeure tout aussi étrangère à l'âme que celle des devoirs particuliers. Elle intéresse par l'argumentation et par l'attrait des formes. C'est une thèse bien prouvée, un point bien établi, un discours joliment filé. On revient et l'on n'y pense plus.
Presque toujours les prédications dogmatiques s'adressent à l'intelligence et ne tendent à produire qu'une conviction de raisonnement ou de témoignage. C'est la foi du mathématicien ou du philologue. La tête a reçu quelques idées, mais l'homme, l'homme moral qu'il fallait changer, reste toujours le même, et tous les efforts sont perdus. Sans la foi , les croyances ne sont qu'un vain nom , sans activité, sans efficacité, sans vie. Elles sont incapables d'élever, de moraliser, d'ennoblir l'homme. Mais la foi ne se produit pas dans un recoin de l'intelligence. Il faut qu'elle naisse dans le centre de la vie de l'âme, pour la commander et la posséder tout entière. Et ce centre ne se trouve point dans l'in-
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teUlgençe, qui n'en est qu'un des moindres rayons.
Et ici je puis en appeler à l'expérience de tous ceux qui ont quelque connaissance du monde et qui ont vu les hommes de près. Gagner l'intelligence, est-ce rendre les hommes meilleurs? Combien ne sont pas nombreux ces hommes justement admirés par leurs vastes lumières et par leur profonde intelligence, et justement détestés par leur dégradation et par leurs vices; ces hommes qui ont tout vu, tout connu, et n'en ont été que plus méchants? Ces déplorables exemples, que nul de mes lecteurs n'aura besoin de chercher bien loin , éclaircissent assez ma pensée et font assez comprendre comment, après l'exposition la plus lumineuse des dogmes, l'homme peut se trouver aussi peu élevé, aussi peu
• moral, aussi peu religieux, et par conséquent aussi ignorant que devant. — Le vrai point central de l'âme, celui-là seul qu'il fallait atteindre, n'aura point été touché; l'homme ne se sera point vu , ne se sera point connu, ne se sera point senti lui-même.
Et pourtant ce point existe, et il peut être trouvé. Il est dans l'âme humaine un point ou se trouve le contact de la plus haute moralité , avec la foi religieuse la plus complète ; un point où viennent se confondre l'intelligence et la volonté, la nature et la liberté; où. le
. christianisme d'un côté et le monde moral de l'autre, viennent se rattacher à l'homme pour le relever à ses propres yeux; un point où le présent s'efface devant les premiers rayons d'un éternel avenir; un point culminant d'où découlent, en sens divers, la vertu, l'espérance, le christianisme et Dieu môme. C'est là qu'est tout l'homme. Quand on l'a bien saisi , tout se vivifie, tout prend une autre couleur, tout sort des entrailles de l'âme et parle à l'âme. On tient l'homme tout entier, et l'on est aussi fort pour lui parler de ses devoirs que pour lui promettre un avenir et lui faire sentir son Dieu. C'est sur ce point qu'il faut se placer, et l'on est maître
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de tout. Ce point n'est pas autre que la conscience, admirable faculté, noble privilège de l'homme, unique composé de ce qu'il y a de plus noble dans son âme, l'intelligence, l'infini, l'amour; d'où coulent la moralité, la liberté, la religion; par où \é christianisme a pu trouver prise sur l'homme: par où l'homme lui-même pressent sa destination, et se reconnaît fait a l'imagé de Dieu.
C'est parce que cette faculté est inhérente à l'homme, .que la religion l'est aussi. L'homme est un animal religieux, parce qu'il est un animal doué d'une conscience. Ou plutôt, c'est parce qu'il est doué d'une conscience, qu'il n'est plus un animal. 11 est fait pour être un ange.
Tous les systèmes religieux sont plus ou moins religieux,^plus ou moins moraux, plus ou moins vivants, suivant «qu'ils approchent davantage de ce centre unique de toute moralité, de toute religion, de toute espérance, de toute grandeur et de toute dignité humaines.
Ce qui rend le christianisme puissant sur les âmes, ce qui fait de lui la religion la plus forte qui ait été donnée aux hommes pour opérer leur salut, c'est que, de toutes, il répond le mieux à l'intimité de la conscience humaine. Il est à la fois l'expression de sa pureté native; la manifestation en fait de ses ravissantes promesses, et le remède de ses faiblesses et de ses infirmités. 11 est la révélation dans le temps de ce monde moral dont nous trouvons les premiers éléments dans le fond de notre conscience, quand nous voulons les y chercher. C'est parce qu'il e>st tout cela, qu'il a prise sur notre âme, qu'il excite en elle cette foi vive, â coté de laquelle ne saurait exister le doute, et qui seule est capable de s'emparer de notre vie tout entière. Toutes les autres preuves dont le christianisme s'entoure peuvent corroborer notre foi, puisqu'elles nous montrent dans le christianisme quelque chose de prodigieux et de divin. Mais ce divin n'est pas celui avec lequel notre
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âme peut jamais être en contact. Il lui est trop extérieur; il est trop loin d'elle pour l'émouvoir et pour la gagner.
Ceux qui ont à présenter les preuves du christianisme, pour en faire la religion de leurs disciples, ne doivent jamais perdre de vue cette remarque. Pour l'avoir oubliée, il est arrivé mille fois qu'on a démoli ce qu'on voulait élever, en livrant à un vain esprit d'argutie ce qui, avant tout, doit être un objet de foi.
On a fondé, soit sur les enseignements de Jésus et de ses apôtres, soit sur les idées philosophiques inhérentes à l'esprit humain, divers systèmes religieux, entre lesquels le choix est loin d'être 'indifférent, non-seulement sous le rapport de leur légitimité philosophique et critique, mais surtout sous le rapport qui nous intéresse ici davantage, celui de leur application pratique et de leur action sur les masses, comme religion populaire. Ils diffèrent tellement entre eux sous ce point* de vue, que je n'hésite point à les considérer comme formant chacun une religion distincte, ayant son caractère et sa tendance à part, et donnant à l'homme qui l'embrasse une couleur religieuse qui lui est propre. Il est d'autres systèmes qui, quoiqu'ils aient fait du bruit dans le monde, me paraissent tout à fait indépendants du fonds de la vie religieuse, et que je regarde par conséquent avec beaucoup d'indifférence.
Quelques idées que l'on s'en fasse, les deux grands objets de la religion sont Dieu et l'homme. De là trois systèmes différents bien distincts, suivant qu'on a centralisé toute la religion' en Dieu, ou en l'homme, ou dans les rapports entre Dieu et l'homme. On voit que ces systèmes sont gradués sur une échelle dont Dieu occupe une extrémité, et l'homme l'autre. Chacun de ces systèmes a une doctrine fondamentale qui est l'expression de son point de vue. Je crois pouvoir exprimer commodément mon idée à cet égard par la tabelle suivante ;
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et de l'homme.