‹ Du protestantisme en FranceChapitre 35 sur 43 · II. Tout dans les rapperts de Dieu · texte numérisé non relu

II. Tout dans les rapperts de Dieu

Calvinisme. Prédestination.

Arminianisme. Rédemption.

Rationalisme. Humanité.

Le calvinisme, qui met tout en Dieu et qui anéantit L'homme, est une doctrine à laquelle l'homme arrivera toujours par le développement de sa raison, mais où ne le conduiront jamais le sentiment et la foi. L'homme vient à la prédestination par voie de raisonnement et de conséquence. 11 applique son esprit argumentateur aux simples données de la nature, du sentiment et de la conscience. Il pousse les conséquences jusqu'à leurs dernières limites, car c'est là le propre de la faculté dont il se sert ; et il crée un monde que ne reconnaissent plus ni le sentiment, ni la conscience, ni la nature. Il en résulte que c'est un système philosophique trèsrigoureux d'argumentation, mais qui n'est pas assez religion parce qu'il choque la conscience, parce qu'il détruit en l'homme le sentiment de sa dignité, parce qu'il anéantit le prix de la moralité, pour ne laisser place qu'au bon plaisir, toutes choses diamétralement opposées à ce'que l'homme a besoin de sentir et de croire pour être véritablement religieux.' Ce système révoque en doute l'activité humaine, la liberté. 11 introduit dans le monde intellectuel la nécessité qui règne dans le monde physique. Il supprime d'un seul coup les bases les plus fermes de toute religion et de toute moralité. Car le sentiment de la liberté de l'âme, au sein de la nécessité qui commande à la nature physique, est le seul fait, mais suffisant et irrécusable, qui nous révèle une autre nature, un autre ordre, et, pour tout dire, un avenir et un Dieu. Ce système est donc en contradiction avec les idées les plus profondes et les plus précieuses de l'homme; avec les idées, sans lesquelles, au fond, il n'est point de religion. Aussi, beaucoup ont cru y croire et n'y ont pas cru, parce que leur

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âme éprouvait, malgré eux, contre cette doctrine désolante , une répugnance invincible. Êt pourtant , elle répond au besoin de l'absolu qui est inhérent à l'âme 'humaine; elle excite l'imagination; elle frappe les cœurs d'une terreur profonde ; et, quand elle s'empare de l'homme, elle ne le possède point à demi. Elle trouve, dans le sentiment de la distance énorme, qui sépare toujours la loi morale qui est absolue de la vie réelle qui est imparfaite, un puissant auxiliaire qui ne lui sert pas peu à ravaler, à anéantir l'homme. Mais cet empire qu'elle exerce, tout irrésistible qu'il est parfois, n'est pas toujours bienfaisant. Quoi qu'on en dise et quelques brillants exemples qu'on cite, elle affaiblit dans les âmes les sentiments d'humanité. C'est là son danger le plus prochain et le plus justement à redouter. Elle nourrit les idées de fatalité qui ne font qu'un avec elle. Elle affaiblit le respect pour l'homme au point d'engendrer la barbarie 'et la cruauté, dès qu'on croit la gloire de Dieu compromise. Elle fait mépriser les arts, les sciences, la littérature. Elle a un penchant décidé vers l'intolérance, parce qu'elle part de l'absolu. Elle tend à réaliser dans les peuples qui l'embrassent le gouvernement théocratique. L'Ancien Testament est son idéal. Malheur aux peuples chez qui cette doctrine rè- ■ gne, et malheur à ceux qui les entourent! Quelques congrégations isolées, au sein d'une civilisation toujours croissante, peuvent ignorer ces dangers: le mouvement général les emporte. Mais les presbytériens d'Ecosse, tout admirable qu'est leur pays et qu'ils sont eux-mêmes, ne m'ont point encore fait oublier leurs ancêtres, véritables Israélites, et celte nation turque, que sa croyance en cette doctrine a clouée à son ignorance et à sa barbarie.

Quelque conséquent que soit ce système, je ne crois donc pas qu'il remplisse le but, parce qu'il n'est pas fondé sur les véritables bases de la religion, et parce

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qu'il a une tendance fâcheuse. Ce n'est pas qu'avec un peu d'adresse on ne pùt lui faire trouver accès dans un grand nombre d'esprits. Mais je regarderais ce succès comme un véritable malheur. La 'conquête ne serait jamais générale. Elle entraînerait une division qui serait peut-être' irrémédiable, et je ne la crois pas d'un assez grand prix pour qu'il vaille la peine de la tenter.

C'est dans ce système qu'a pris naissance cette horreur pour les mots de justice, de vertu, de jnoralité, d'humanité, que tant de gens expriment depuis quelques temps avec tant d'enthousiasme, et dans laquelle ils semblent faire consister toute la religion. C'est le schibbolet de l'époque. Il y a conséquence, dans ce système, à rejeter ces termes avec une sorte d'horreur. Mais, ce qu'il y a d'étonnant, c'est de voir cette même horreur exprimée par des hommes, qui ont embrassé des systèmes, où ces mots n'ont plus la même importance ni presque le même sens. On dirait qu'ils tiennent le même langage par contagion ou par peur. Hors du calvinisme, cette affaire n'est plus qu'une vaine dispute de mots. Le meilleur est de l'oublier. Dès que vous mêlez l'homme pour quelque chose dans l'œuvre de son salut, pourquoi vous obstiner à lui faire rejeter les mots dont il s'est toujours servi pour désigner la part qu'il peut y prendre?

Après le calvinisme, comme doctrine applicable et populaire parmi nous , vient l'arminianisme, dont le dogme central est la rédemption.

Comme le calvisme part de la prédestination, pour en déduire sa théorie de l'homme et la religion tout entière, l'arminianisme part de la différence qui se trouve entre l'idéal de l'humanité et l'homme tel qu'il se présente partout sur la terre. Cette différence, sentie dans tous les âges, fut consignée dans nos saints livres, dont elle forme un des dogmes les plus importants. Elle constitue l'homme réel dans un état de dégradation et

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de chute, qui rend impossible à son égard l'accomplissement des plans de bonheur que Dieu avait conçus par lui et dont il porte encore dans son abaissement des traces non équivoques. La conscience de chaque individu confirme pleinement cette grande donnée de l'histoire , que tous les peuples ont consignée dans leurs traditions, leurs symboles et leurs mythes. L'impassible justice de Dieu, à laquelle nous conduisent également le raisonnement et notre conscience, rendait inévitable pour l'homme une diminution de bonheur, proportionnelle à l'étendue de sa corruption. C'est ici qu'apparaît un des grands dogmes du christianisme, considéré comme révélation surnaturelle et miraculeuse. L'homme ne pouvait rien par lui-même pour éviter un châtiment mérité, et les besoins de l'ordre moral, non-seulement sur la terre, mais dans l'univers entier, exigeaient que ce châtiment fût infligé. Jésus apparaît pour résoudre le problème du salut du genre humain sous de telles conditions, et sa mort volontaire en est le moyen. L'homme participe à cette dispensation par la foi , c'est-à-dire par le sentiment de son indignité personnelle, et par l'acceptation de cette dispensation elle-même comme unique voie de salut. Dès lors, rendu à l'espérance et sentant plus fortement que jamais l'horreur du péché, il se régénère, et devient capable de goûter le bonheur que" Dieu avait préparé pour lui.

La preuve que ce système est éminemment religieux, c'est qu'il se trouve plus ou moins clairement dans toutes les religions de la terre. Il exprime donc une situation de l'âme humaine partout sentie ; il y porte un remède partout désiré.

Il y a donc là une religion ; une religion que l'homme peut accepter ; une religion qui peut le remuer fortement, le ramener au sentiment de sa haute dignité, et l'animer déjà sur la terre de la vie du ciel. Quoique

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humilié, l'homme u'a pas besoin de se renier luimême. Il trouve Dieu tel que son cœur l'avait pressenti ; et quoique la religion ainsi présentée renferme un mystère insondable, comme c'est un mystère d'amour, le cœur ne le repousse point.

Le pivot de ce système est , comme on voit, la doctrine de la rédemption. Tout se groupe autour de ce point central et forme un ensemble bien lié.

Ge qui fait que l'exposition de ce système, dans les prédications, manque souvent son but, c'est que presque toujours on le surcharge de parties qui lui sont étrangères, et dont quelquefois c'est là le moindre inconvénient. Dès lors, l'esprit se perd dans une multitude de discussions interminables. Il ne peut s'approprier aucune idée mère pour sortir de ce labyrinthe, et, le plus souvent , il s'en échappe par la porte de l'oubli, sans en rien emporter. Le cœur, sans lequel la religion n'est qu'un vain mot , demeure toujours étranger à ces discussions abstruses, et le fruit de la prédication est perdu. Pour que ce système soit véritablement de la religion, il faut le présenter dans toute sa simplicité. Il faut attaquer l'homme dans les derniers replis de sa conscience. Il faut, d'un côté, relever à ses propres yeux la sublimité, la sainteté de sa nature morale dans le type que Dieu plaça dans son sein; de l'autre, insister fortement sur sa dégradation réelle et la condition où elle le laisse ; quand ce point est obtenu , beaucoup est fait sans doute. Jésus n'a qu'à paraître avec sa grâce divine : il sera reçu comme un sauveur. Le cœur une fois maté, tout coule de source, et la doctrine de la rédemption, si repoussante au premier abord, loin de trouver de la répugnance et du mépris, ne trouve plus oue d'ardents désirs . Je le répète donc , tout consiste à prendre ce système par le bon bout, à insister, sous toutes les formes, sur les points essentiels qui le const ituent, et pour accomplir l'œuvre, à posséder assez de

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courage pour s'abstenir de prêcher les doctrines qui lui sont étrangères et dont tout l'effet est de dissiper l'attention dans de vaines arguties.

Le système religieux qui se trouve à l'autre extrémité de la corde, c'est le rationalisme. Que le mot n'effarouche pas. Il y a là matière à de graves réflexions, qui veulent avant tout du calme et de l'impartialité.

Le rationalisme se présente d'abord comme une négation. Il fait abstraction de la partie miraculeuse de l'histoire primitive du christianisme et fait de son introduction dans le monde une dispensation extraordinaire de la Providence, accomplie par des voies ordinaires et naturelles. Il fait abstraction aussi de toute la partie mystérieuse et révélée du christianisme. Il n'admet dans les croyances que les idées auxquelles la raison humaine bien conduite peut atteindre et qui sont pour elle un besoin. Tout le reste se résout en opinions du temps, qui n'ont plus pour nous qu'un intérêt historique , ou en symboles , dans lesquels le génie des siècle^ntiques enveloppa les grandes idées qui constituent les bases de toute religion. Comme le rationalisme démolissait , la négation doit avoir été longtemps son expression favorite : il n'a dû se manifester au monde que par son action dissolvante.

Mais, jusque-là, il ne pouvait pas prétendre à constituer unç religion. Une religion ne saurait s'établir sur des négations. Il lui faut aussi des positions. Par les négations, l'esprit est dégagé peut-être de quelques erreurs, de quelques faux motifs , qui l'avaient trompé ou dont le pressentiment l'avait jeté dans le trouble. Il demeure vide et il attend. Ce n'est point dans cet état que l'âme sera pleine de chaleur et fera de grandes choses. La religion doit régner sur l'homme , commander à ses affections, étouffer ses mauvais penchants, lui imposer de douloureux sacrifices, l'élever au-dessus de la terre, et, dans le sein même des besoins et du

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tumulte de la vie , faire de lui l'être tout céleste et tout pur. Pour exercer cet empire , il lui faut une force , une prise sur l'âme, que les négations ne donneront jamais. Ce n'est point par ce que l'homme nie, c'est par ce qu'il croit, qu'il est grand et qu'il est fort. Aussi longtemps qu'il mettra son orgueil à dire : Je ne crois point à ceci , je ne crois point à cela ; comme il croira toujours à lui-même, n'attendez de lui que Pégoïsmé et la froideur, jamais la chaleur et le sacrifice. Sous ce rapport , il est vrai do dire que les époques de diminution des croyances sont marquées en général par plus de sécheresse d'âme que les époques d'augmentation. Pour que le rationalisme pût devenir une religion , il fallait donc qu'il fût capable d'occuper l'âme , en lui présentant des croyances fortes , appropriées à ^es facultés éternelles et à ses idées acquises; en un mot, suffisantes pour la commander et pour la remplir. Il ne faut point être surpris si ceux qui se sont bornés à l'attaque et n'ont offert que des négations, froids eux- •nêmes, ont été reçus avec froideur. Ils avaient arraché l'anse avec laquelle on avait jusque-là remué le monde; mais ils n'avaient point planté la leur, et le monde leur est échappé.

Après avoir nié, il a donc fallu que le rationalisme en revînt à affirmer. Après avoir démoli l'édifice anrftjue, il a fallu qu'il présentât le sien propre. Après avoir élagué beaucoup de vieilles croyances dont l'action fut jadis puissante, il a fallu qu'il trouvât, dans ses propres ressources, des croyances nouvelles et positives, capables de contenter l'esprit, d'échauffer le cœur, et de commander la volonté des hommes auxquels il s'adressait.

Pour exprimer la doctrine autour de laquelle il a tout centralisé , je n'ai pas trouvé de terme plus propre et plus court que celui-ci : l'humanité.

L'humanité, prise dans son ensemble, fournit des

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croyances vigoureuses et profondes , qui sont capables d'exercer une puissante influence sur la vie. Elle n'atteint cette importance, que. lorsqu'on l'envisage sous le point de vue spiritualiste.

L'âme humaine, ses facultés intellectuelles, l'amour qui est inné dans elle, le besoin d'ordre qui la domine; la moralité , qui est la conséquence de l'application d'une intelligence absolue à ces données premières de la conscience et du cœur; la liberté, apanage de cette essence sublime , et qui suffit pour la distinguer de la matière; le monde moral, que notre conscience nous révèle avec autant de clarté que nos yeux nous révèlent le monde physique; Dieu et l'avenir, conditions premières de l'existence d'un tel monde ; l'homme destiné à y prendre part comme créature libre et morale ; toutes les facultés et toutes les tendances de l'âme venant sê coordonner autour de cette destination première, et le" monde matériel venant corroborer ces indications de la conscience par les 'traces non équivoques, qu'il con^ tient en grand nombre , d'ordre , de bienveillance et de moralité.; l'homme acquérant ainsi aux yeux de sa propre raison une valeur immense; les liens qui l'unissent à ses frères devenant plus sacrés et plus doux, parce qu'ils sont hommes comme lui ; la vertu devenant plus chère et plus sacrée , parce que par elle l'homme ^st plus homme, c'est-à-dire , fortifie les liens qui l'unissent au monde moral et à sa destination suprême vers l'éternité : tels sont les grands traits de ce qu'il y a de positif dans le système rationaliste. Ils sont pris dans les entrailles de l'humanité ; ils tendent à ennoblir l'homme. Ils font de l'humanité tout entière une grande famille, dont chaque homme doit se regarder comme membre , et dans laquelle il doit fondre sa vie pour la faire tourner au plus grand bien de l'ensemble , dans lequel seul il peut et doit trouver le sien propre. Détruire l'égoïsme pour développer la vie de l'humanité ; abaisser la vie

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terrestre, qui n'est qu'une faible portion de l'existence humaine, pour développer la vie céleste, la vie du monde moral, pris dans tonte sou étendue ; tel est le but de ce système. Tel était aussi celui de Jésus. Cet esprit se sent dans chacune de ses paroles. Le rationalisme n'a fait que l'appuyer sur des bases philosophiques, et le dégager dé l'appareil mystérieux dont il était entouré.

Je l'ai déjà dit ailleurs; je crois qu'il y a là les bases d'un système religieux très-puissant, ou, plutôt, de toute religion grande, sainte et pure. Et ces idées, une fois saisies, ne peuvent manquer d'exercer une grande influence sur l'âme ; car elles sont prises dans sa nature la plus intime ; elles ne sont que le développement et l'expression de ce qu'elle trouve gravé dans ses plus profonds et ses plus mystérieux replis.

Et pourtant, je ne crois pas qu'il, épuise le christianisme, pas plus que les autres systèmes n'épuisent l'homme sans lui. C'est, à mon avis, dans la réunion de ce système et du précédent, que l'on peut trouver les bases d'une religion à la fois rationnelle et évangélique, philosophique et populaire. C'est par des enseignements dirigés dans ce sens qu'on pourrait agir sur les masses, ranimer l'intérêt religieux, rendre à l'homme sa dignité, donner à sa vertu des bases plus solides et plus pures que celles sur lesquelles des philosophes et des chrétiens n'ont pas craint de l'établir, et rendre plus insurmontable, par toute la force du sentiment et de l'amour , son horreur pour le vice et pour le péché.

Quoique les idées qui constituent la partie positive du rationalisme soient très-élevées en philosophie, elles ont cependant un côté populaire, parce qu'elles sont prises immédiatement dans la conscience. Si vous voulez les déduire, c'est-à-dire les tirer d'autres idées par 1$ voie d'argumentation, vous vous jetterez dans un

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dédale où votre public ne pourra vous suivre, et où, selon toutes les apparences , vous aurez beaucoup de peine à vous retrouver vous-même. Mais si vous voulez simplement les dire; si vous voulez vous bornera être l'interprète vivant et chaleureux de vos propres sentiments, dé vos propres affections, des pensées secrètes et des besoins cachés de votre âme , alors tout le monde vous comprendra, et tout le monde vous croira, parce que tout le monde sentira comme vous, et reconnaîtra ses pensées et ses besoins dans les vôtres. Parlez en homme ; développez Fhomme tel que la conscience le donne ; et les hommes vous entendront. Leur cœur recevra plein de confiance les paroles de votre bouche ; vous aurez fait son histoire; et pourtant vous l'aurez relevé, ennobli, embelli à ses propres yeux. Il vaudra mieux, en effet, parce qu'il commencera de mieux sentir sa valeur.

L'alliance entre le système rationaliste, qui a pour base l'humanité, et le système supra-naturaliste, qui a pour base la rédemption, est bien loin d'être aussi difficile qu'elle paraît l'être au premier abord. Elle est naturelle; non-seulement elle peut être tentée, mais elle doit être accomplie. C'est une chaîne d'idées dans laquelle la philosophie nous mène jusqu'au seuil du christianisme, et le christianisme jusqu'à notre destination finale. L'humanité, l'amour, la sainteté de la loi morale, le monde moral invisible, la destination de l'homme à y être heureux par la vertu, l'imperfection de l'homme et le péché, voilà ce que donne la philosophie. Le moyen de relever l'être céleste déchu, voilà ce que donne le christianisme, après avoir confirmé tout le reste de son irréfragable autorité.

Que les prédicateurs mettent leur âme dans l'exposition de ces idées, et les âmes répondront à cet appel. Elles reviendront au sentiment de leur dignité, et la vie matérialiste et sensuelle cédera la place à la vie supérieure de l'ordre, de l'espérance et de l'humanité.

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Je (lois à nies lecteurs une dernière explication avant de quitter le sujet du rationalisme. J'ai dH dans un chapitre'précédent que, sous le rapport philosophique, le rationalisme ('tait en opposition avec la foi. Mais la liaison du rationalisme philosophique, tel que je l'ai décrit dans le paragraphe cité , au rationalisme historique, tel que je l'ai décrit dans celui qui le précède, n'est point nécessaire et absolue. Elle lui réelle dans un grand nombre d'esprits; mais elle pouvait ne pas être. La preuve en est qu'elle n'existe pas chez un plus grand nombre encore. Beaucoup de gens, rationalistes dans leur manière d'envisager l'histoire du christianisme, sont au contraire remplis de la religion de la foi, on opposition avec celle du raisonnement. Ce sont ceux dont je viens de peindre les dispositions religieuses. Je conçois très-bien une autre combinaison, qui conserve cette foi vitale des rationalistes religieux, pour l'allier aux croyances positives et révélées du supra-naturalisme, qui en sont le complément et peut-être la conséquence.

Je crois inutile de m'arrèter à discuter l'importance populaire de quelques opinions isolées , auxquelles on a donné des noms de secte dans la chaleur de la dispute , mais qui ne constituent nullement à elles seules un système religieux. Elle portent sur des (Jétails , que l'on peut entendre d'une manière ou d'une autre, sans que le système religieux en éprouve le moindre dotamage. Je citerai pour exemple l'arianisme. C'est une opinion sur un détail du christianisme, et sur un détail profondément mystérieux; mais ce n'est point une religion. Il n'imprime point une tendance particulière à l'âme, et il peut s'allier avec tous les systèmes fondamentaux. Le calvinisme peut fort bien s'en accommoder, et j'en ai vu des exemples. L'arminianisme s'en accommode également, au point qu'on a accusé, dans le temps, les principaux docteurs arminiens, en Hol-

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lande et en Angleterre, d'être voués à l'arianisme. Plusieurs docteurs allemands célèbres sont dans la même catégorie, et M. Bretschneider de Gotha, qui a publié un cours de théologie, dont la doctrine de la rédemption est l'âme, a professé dans sa seconde édition la doctrine arienne , tandis que dans la première il était purement et simplement trinitaire. Dans un moment où les âmes se rouvrent au sentiment religieux, où elles ont véritablement soif de religion , et où elles recherchent avidement tout ce qui peut répondre à ce besoin qu'elles éprouvent, je regarderais comme un grand malheur que la discussion se portât sur des idées de cette nature. Ce serait le moyen de tromper les simples sur leurs besoins et sur la religion elle-même, et d'éloigner pour toujours les sages. Quant à moi, j'avoue que dès longtemps cette question épineuse a perdu pour moi tout son intérêt. Je pourrais citer bien d'autres sujets de dispute qui me paraissent devoir être rangés dans la même classe , quoique des circonstances particulières les aient fait agiter récemment parmi nous avec assez de chaleur.

Quel que soit le système qu'on embrasse , une question assez importante c'est de savoir s'il convient de réveiller l'esprit ecclésiastique et même l'esprit de secte. Pour ne pas croire qu'il y ait là un puissant moyen d'action, il faudrait ignorer la fermentation et la chaleur qui s'excitent entre les hommes dès qu'ils se trouvent en masse. Assurément l'esprit ecclésiastique n'est point la religion; mais là où il règne, la religion a cessé d'être indifférente. Elle peut être traitée comme une affaire temporelle très-importante, sans exciter l'esprit chrétien et céleste ; mais enfin elle est traitée , on s'en occupe. Et à force de s'en occuper, à force de s'y intéresser, l'esprit peut s'élever, l'esprit peut surgir, et briller tout à coup, comme la flamme s'élève au moindre souffle, au milieu des charbons que l'on a rappro-

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chés en y déposaiïl quelques étincelles. 11 y a donc de grands avantages à restaurer l'esprit de corps dans l'association religieuse, et à rattacher aux intérêts de l'Église protestante lê plus grand nombre d'hômmés possible par les liens de la corporation. Sans doute cela ne peut se faire sans ranimer aussi dans la même proportion l'esprit d'opposition au catholicisme. Au delà d'une certaine limite, c'est un inconvénient sans doute, et très-grave. Il tend à diviser les Français en deux peuples, et à faire cesser la communication mutuelle de leurs idées et de leurs lumières. Il pourrait même aller au point de détruire la charité. Mais en deçà de cette limite, il y a là un grand principe d'activité et un sentiment très-légitime. La religion est une affaire trop intéressante, une affaire trop' chère à l'humanité pour qu'on soit indifférent à la manière dont les hommes l'entendent. Dès qu'on la sent bien soi-même, elle devient l'idée normale de la vie. Tout le reste ternit devant elle. 11 devient impossible de voir avec indifférence les erreurs plus ou moins graves dans lesquelles les autres nous paraissent plongés; et ce sentiment que l'on éprouve, ce résultat d'une comparaison où l'âme est fortement intéressée, et qu'elle répète à chaque instant, finit bientôt par l'attacher davantage aux principes dont elle a fait choix. Les missionnaires, qui dans ces derniers temps ont usé et peut-être ont abusé de tous les moyens d'agir sur les masses, n'ont eu garde d'oublier celui-là. Ils l'ont tellement outré qu'ils ont fait disparaître la charité , ruiné les relations sociales et compromis la paix publique. Mais du moins ce moyen leur a réussi; à telles enseignes que ce n'est guère qu'aux lieux où l'existence; de deux sectes rivales leur a permis de l'employer avec fruit, qu'ils ont obtenu des succès vraiment populaires. Je suis incapable d'en apprécier la valeur comme moyen d'avancement pour le pur et vrai christianisme : mais enfin ils les ont obtenus.

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Du reste, ce ressort est si délicat à faire jouer, et, quand on le touche imprudemment, il produit des effets si funestes, que j'en parle avec crainte et pour avertir les jeunes gens de p'y recourir qu'avec une extrême réserve. Entre des mains imprudentes il produirait beaucoup de mal sans amener aucun bien. Si l'on n'y mettait beaucoup de mesure, peut-être se trouverait-il à la fin qu'on aurait fait des protestants trèschauds, auxquels il ne manquerait plus que d'être chrétiens.

J'ai presque honte de dire si peu sur des sujets aussi graves, et, je dirais presque, aussi neufs. Mais ce chapitre est déjà hors de proportion avec les autres. Il faut que je passe outre. J'ai à peipe effleuré ce qu'il y aurait à dire sur le fond ; et voilà déjà qu'il me faut le quitter pour m'occuper de la forme.

La forme la plus générale et la plus efficace, pour maintenir ou pour ranimer la religiosité parmi le peuple, c'est le culte public. Instructions, exhortations, mouvements de l'âme, prières sublimes, au moins par la circonstance et le lieu , tout s'y trouve. L'âme est éclairée en même temps que le cœur est ému.

Dans les religions sacerdotales et à longues traditions, le culte public est bien culte. Le sacerdoce y a fait sa part. Il y a déposé les grandes idées dont il s'est fait le dispensateur. Il les a enveloppées de formes souvent magnifiques; mais toujours assez mystérieuses pour que son secours ne soit jamais inutile à les bien comprendre. Il les a tissues étroitement avec un grand nombre de sacrements, de cérémonies et de rites, où son intervention seule peut accomplir l'œuvre divine et faire descendre sur les adorateurs la grâce d'en haut.

MOYENS DE RELIGIOSITÉ

Pour que le mystère soit plus profond, les paroles employées dans le culte sont prises d'une langue qui n'est plus. Le prêtre de Thèbes cl de Sais parle en hiéroglyphes; le brame parle sanscrit aux populations de l'Inde, et le curé dit la messe en latin aux laboureurs et aux ouvriers de l'Europe.

Le protestantisme n'est point une religion sacerdotale : il a dû rompre ces chaînes. Sa force est dans la parole et dans la raison qui la reçoit. Instructions, prédications, prières, chants, sacrements, mystères, Évangile , tout a été mis dans la langue du pays; tout est rendu populaire ; tout est exposé au grand jour; tout est dit, expliqué, commenté dans un langage que tout le peuple peut entendre. Le prêtre ne se réserve rien. Et ses disciples sont toujours sûrs de prendre ce qui leur convient dans ce qu'il leur donne. Comme saint Paul, il parle à des intelligents, qui jugent eux-mêmes fort bien de tout ce qu'il dit.

Un culte ainsi conçu, pour peu qu'il soit bien dirigé, devient un moyen puissant de civilisation en même temps que de religiosité. Parler une ou deux fois par semaine, pendant une heure, au peuple assemblé; disposer pendant ce temps de son intelligence et de ses affections; être soutenu, dans ce qu'on va lui dire, par sa foi dans l'Évangile, dont on est pour lui l'interprète ; être à la fois son docteur, son consolateur, son ami ; diriger, en les partageant, les plus fortes émotions qu'il soit capable d'éprouver : c'est assurément remplir les plus nobles fonctions auxquelles un homme puisse être appelé sur la terre ; c'est exercer, presque sans contrôle, la puissance la plus irrésistible sur ce qu'il y a de plus grave et de plus saint dans la vie humaine; c'est se charger, devant la conscience, devant la société et devant Dieu, de la plus redoutable responsabilité. Que d'idées bienfaisantes on peut répandre ! Que de nobles sentiments on peut exciter! Que d'étincelles on peut

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faire jaillir dans les ténèbres où gémit le pauvre! Que de préjugés on peut combattre! Que d'erreurs on peut dissiper! Que de vérités utiles on peut répandre! On est pour le peuple, non-seulement toute la religion, mais encore toute la littérature, tous les arts libéraux, que sais-je? peut-être tous les amusements et tous les spectacles. On fournit à son intelligence l'unique pâture qu'elle soit capable ou qu'il ait la volonté de recevoir. On est seul à exercer toutes les facultés de son âme ; à lui parler d'autre chose que de ce qu'il voit et de ce qu'il touche; à combattre la brutalité par des idées spirituelles, faites pour lui ; à relever en lui la dignité d'homme par toutes les ressources que fournissent le sentiment et l'Évangile ; à reconnaître encore et à respecter la créature céleste, sous l'épaisse enveloppe où les besoins de la vie et l'ignorance de la pauvreté l'ont en quelque sorte étouffée. Partout où ce culte est bien dirigé, où le pasteur y met son âme, une âme aimante et éclairée, il produit d'admirables effets. Et, bien que ceux qui le dirigent aient presque toujours la douleur de voir les résultats infiniment au-dessous de leurs désirs et peut-être de leurs espérances, ces résultats n'en sont pas moins grands. Une masse étonnante d'idées circule parmi les populations protestantes ; des vérités sublimes leur sont familières ; leur intelligence est capable de suivre des spéculations délicates et souvent d'en discuter les bases avec ordre et solidité. Les vérités auxquelles les philosophes de l'antiquité n'avaient pu atteindre, ou qu'ils n'exprimaient qu'en tremblant, sont familières et triviales à nos prolétaires. Ils en connaissent, ils en comprennent, ils en sentent dont ces philosophes ne se doutaient pas.

Ce moyen d'action sur le peuple avait subi un violent échec, avant et pendant la révolution, comme tout ce qui est religieux. La philosophie matérialiste avait dégoûté du christianisme et par conséquent du culte qu'il

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inspirait. Ces préjugés durent encore en grande partie, avec la cause principale qui les a l'ail naître; et cette puissance de civilisai ion cl de religiosité, que le pasteur possède dans la parole qu'il doit répandre, dort souvent sans usage entre ses mains. Disons-le franchement : le tort n'en est pas uniquement aux circonstances où il se trouve, à l'esprit de ceux qui devraient l'entendre; il en est aussi aux formes dont il revêt cette parole même et à la direction qu'il lui imprime.

Pour agir fortement sur les auditeurs, la prédication doit être une effusion libre et forte du cœur et de l'esprit. Elle doit être l'expression et le miroir de la vie de l'âme. Rien n'est plus contraire à ses effets que de la rendre trop apprêtée; d'en faire des pièces académiques; de la jeter dans des moules toujours les mêmes; de l'emprisonner dans des compartiments arrêtés d'avance, où l'esprit et le cœur perdent toute la liberté de leurs mouvements. Par cette méthode, le travail devient trop facile ou trop difficile, pour qu'on s'y livre longtemps et avec fruit. Si l'on fait des pièces académiques, dont on travaille le plan et les détails avec un soin minutieux , l'on en est bientôt fatigué. L'on compose quelques sermons, comme un prédicateur catholique compose un carême; et jusqu'à l'extrême vieillesse on vit sur ce fonds borné. Ces sermons ne vont plus au temps ; on en est ennuyé soi-même ; l'auditoire les sait par cœur; le culte public en reçoit une froideur mortelle: n'importe; on les redira tous les ans, jusqu'à ce que la mort les ensevelisse à jamais avec celui qui les composa. Si l'on se borne à remplir le cadre monotone apporté de Lausanne 1 , si l'on prêche sans cesse sur le devoir et les motifs, sur le dogme et ses conséquences,

1. Au commencement de ce siècle les jeunes Français qui se destinaient au ministère évangélique faisaient leurs études à Lausanne.

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on rend la tâche facile sans doute ; un peu de remplissage en fait tous les frais. Mais le résultat est proportionné à la peine ; et le peuple écoute avec négligence des pensées sans vie enfermées dans un cadre non-seulement usé, mais malencontreux. Le cadre hollandais, avec ses discussions de passages et ses éternelles comparaisons des deux économies, n'est pas plus propre que celui de Lausanne à soutenir l'attention et à ranimer la vie. En général, il porte avec lui une froideur glaciale, que le talent de Saurin a seul pu vaincre. Ses divisions et ses subdivisions infinies arrêtent tout élan de la pensée. L'auditeur avance laborieusement à travers un épais taillis, dont il ne peut entrevoir l'issue, et qui lui présente à peine quelques fruits rafraîchissants, au milieu des ronces et des épines dont il est semé. Des compositions de ce genre arrêtent la vie dans celui-là môme qui les exécute; comment pourraient-elles l'allumer dans les autres?

Je le répète : pour que les prédications produisent quelque effet, il faut qu'elles partent du cœur; iffaut qu'elles sortent toûtes brûlantes de la pensée ; il faut qu'elles rendent les secrets les plus intimes de l'âme, et d'une âme fortement intéressée à la religion qu'elle annonce. Ce n'est pas trop de l'homme tout entier pour éclairer, pour vivifier, pour ennoblir les masses de ses semblables. L'émotion religieuse, quelque racine qu'elle ait dans le cœur de l'homme, est comme toute autre émotion. Si vous voulez la communiquer, il faut d'abord l'éprouver vous-même, et vous livrer ensuite librement à ses nobles inspirations.

Je ne dois pas m'appesantir sur de pareils détails. Ils n'intéressent immédiatement qu'un petit nombre de mes lecteurs. Mais ceux qu'ils intéressent, et tous les autres qui auront réfléchi sur ce sujet conviendront avec moi sans doute qu'en général le ton de prédication, qui a régné jusqu'à ces derniers temps, était peu propre

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à produire les heureux effets que Ton peut attendre d'une prédication vivante et chrétienne.

11 y a quelques années, la mode des prédications sentimentales semblait vouloir l'emporter. Quelques brillants succès dans ce genre avaient déjà monté les têtes; et les jeunes gens se jetaient sans réflexion dans cette voie toujours ouverte à la médiocrité. Émouvoir par des tableaux touchants, arracher des larmes par la peinture des souffrances domestiques, c'est assurément le moyen de plaire à de nombreux auditeurs. Mais dans quel but et avec quel fruit? Sans doute la religion n'est étrangère à aucune des grandes affections, des grands douleurs de l'âme. Elle touche l'homme par tous les points; elle le serre de plus près quand il souffre ; et je n'ai garde d'interdire aux prédicateurs le droit de la faire pénétrer dans l'âme par les larges déchirures que laissent après eux les chagrins et les mécomptes de la vie. C'est une teinte puissante, dont je ne voudrais pas appauvrir la palette du peintre de la religion et de l'âme humaine. Mais faire de l'émotion pour l'émotion même ; estimer la valeur de ses paroles par les larmes qu'elles font répandre : c'est faire descendre le ministre de l'Évangile au rôle d'artiste; c'est oublier la mission sublime dont on est chargé ; tranchons le mot, c'est prostituer la chaire évangéhque et la transformer en un vain théâtre. Aussi n'aperçoit-on aucune trace de ces prédications futiles. On venait y chercher le plaisir et non la religion ; et quand la voix mélodieuse a cessé de se faire entendre, il n'est resté de ses accents que ce qui reste d'un concert.

Ce qui nous a manqué, ce qui nous manque encore en partie pour vivifier notre culte et en faire un puissant moyen de civilisation et de religiosité, ce sont donc des prédications vivantes et nourries, expression forte et libre d'une âme profondément religieuse.

A proprement parler, la prédication, qui occupe une si grande place dans nos exercices religieux et qui est

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un moyen d'édification et d'instruction si puissant, la prédication n'est pas culte. Le culte proprement dit se trouve dans les chants et dans les prières.

Je m'arrêterai peu sur les prières. Nous avons des prières liturgiques fort belles et qui remplissent bien leur destination. Mais les prières liturgiques, à côté de l'avantage de conserver, dans la direction du culte, quelque chose de permanent, ont l'inconvénient d'être froides par leur nature et de le devenir encore plus par la constante répétition. La pensée y est emprisonnée dans des formes immuables, et bientôt l'auditeur blasé n'en écoute plus l'expression. Le ministre de l'Évangile, pour donner de la vie au culte, doit donc se faire une loi de suivre ses propres inspirations, dans toutes les prières que nos usages laissent au choix de l'officiant. Heureux s'il peut se dispenser de les composer d'avance et se soustraire à la tentation de répéter sans cesse celle qu'il sait par cœur, quoique ses auditeurs la sachent aussi bien que lui ! C'est dans la prière que le prédicateur doit recueillir toute la chaleur de son âme. C'est là qu'il doit sentir. C'est là qu'il doit s'élever, afin d'émouvoir et d'élever les autres avec lui. Point de discussion, peu de récit. La prière n'est ni une thèse ni une histoire : c'est un mouvement de l'âme. Elle doit partir du fond des entrailles, et par conséquent, être prise dans ce qu'il y a de plus intime et de plus général dans le sentiment religieux. Ce fond est encore inépuisable. La prière est en quelque sorte une musique de l'âme. C'est un moment passé hors de la terre dans le monde des esprits. Il faut qu'elle soit libre et pure, comme ses accents mélodieux qui vont nous remuer, nous élever, nous attendrir, nous ravir au-dessus de la terre et nous arracher de douces larmes, sans que notre { esprit puisse expliquer ni comprendre d'où vient la délicieuse émotion qu'il éprouve. Ce sont là les mystères de l'âme, dont la raison ne fut jamais l'interprète, mais

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dont la musique et la poésie nous foril goûter le charme

secret.

Celui qui ne sent par ces choses ne peut comprendre l'influence que léchant saurai! exercer sur le réveil de la religion dans les âmes et les rapports intimes qui se trouvent entre les effets de la musique et les émotions religieuses. Tout ce qui est sentiment, imagination, affection, foi; c'est-à-dire tout ce qui dans l'âme est indépendant de la raison; c'est-à-dire encore tout ce qui l'émeut davantage ; tout ce qui exerce sur elle l'influence la plus irrésistible, a des rapports étroits avec la musique. L'amour, la confiance, le dévouement, la foi, le pressentiment et la rêverie de ce que les yeux ne peuvent voir, de ce que les oreilles ne peuvent entendre, constituent son véritable domaine : c'est aussi celui de la religion. Elle est, encore mieux que la poésie, l'expression des choses inexprimables de l'âme, précisément parce qu'elle est indéfinie et qu'elle ne se sert d'aucun signe qui rappelle rien de matériel, rien de borné, rien de réel. La poésie n'a pas cet avantage: mais elle n'est jamais plus délicieuse que lorsqu'elle en approche le plus, comme dans quelques morceaux de Shakespeare, de Schiller et de Lamartine. La musique est donc l'organe naturel des émotions religieuses et de la prière. Je lis que le digne Nieuwold faisait souvent pénétrer la consolation dans les cœurs désespérés, par les accents de sa belle voix, et les disposait ainsi par la musique à recevoir des paroles de paix, qu'ils avaient jusque-là repoussées. Je n'en suis point étonné et je conçois à peine quel autre langage l'âme peut être disposée à entendre dans de semblables moments. C'est donc un grand malheur pour nos églises que l'état déplorable dans lequel y est réduit le chant sacré. Il est moins que nul ; il est détestable. Point d'accord, point de mélodie, point de mesure. Les compositions de Goudimel, qui en sont la base, faisaient, il est vrai, les délices de la

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cour de Henri III ; mais trois siècles ont passé sur elles , et les oreilles sont pleines d'autres accents. Et pourtant, elles produiraient de beaux effets encore, si on les chantait d'une manière moins barbare. Tout notre système de chant est à refaire ; et Jion-seulement le chant, mais encore et surtout les chanteurs. L'éducation musicale est nulle presque partout. Ailleurs elle est mal dirigée. On n'a pas d'idée d'un chant à plusieurs parties, et les merveilleux effets de l'harmonie sont perdus pour la religion. Aussi lorsque, dans quelque réunion particulière, on chante des cantiques conçus dans un meilleur système et surtout mieux exécutés, ces chants produisent-ils un effet extraordinaire. Ce n'est pas un des moindres attraits de ces réunions privées. C'est là un objet digne d'attirer l'attention des amis de la religion et de la piété. Ils ne sauraient mieux placer leurs efforts. L'Église de la confession d'Augsbourg nous a donné, sous ce rapport, un exemple, qu'il ne tiendrait qu'à nous de suivre.

Les paroles de tous nos chants, à douze cantiques près, sont une traduction des Psaumes ; et c'est encore une lacune. Sans doute, les Psaumes sont pleins de poésie. Ils contiennent l'expression libre et franche des émotions religieuses les plus profondes. Le génie oriental y respire avec tous ses élans et toute sa richesse. Mais c'est. le génie oriental; c'est plus encore, c'est le génie juif dans toute sa naïveté, dans toute son intensité, avec toutes ses particularités, avec toutes ses beautés et tous ses défauts, avec toutes ses richesses et toute sa pauvreté, avec ses amours et ses haines. C'est le génie juif ; ce n'est pas celui du christianisme ni celui de l'humanité. Reçus avec enthousiasme au moment de la réformation, par un peuple dont ils peignaient assez bien la situation extérieure, et dont ils retraçaient les émotions dans la lutte mortelle ou il était engagé, les Psaumes ne vont plus à l'état de calme et de paix où nous sommes parvenus. Dans un trop grand nombre

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de passages, ils expriment des sentiments et des passions qu'il ne faut pas encourager, et ils manquent de cet esprit d'amour, de cet esprit éthéré, de celte vie céleste que le christianisme est venu montrer à la terre." Les grandes Mérités du christianisme, les grandes espérances et les grands devoirs de l'humanité n'y trouvent qu'une exposition énigmatique et confuse, embarrassante pour la raison, insuffisante pour le cœur. Le premier pas d'une réforme bien entendue de notre chant sacré serait donc la réduction de notre Psautier à un extrait fait avec sagesse.

Les Anglais ont remarqué que le réveil de la religion parmi eux avait commencé par une observation plus sévère du sabbath. Est-ce l'effet? Est-ce la cause? Toujours est-il que, partout où le sabbath n'est point respecté, le culte n'est point suivi. Les occupations ordinaires ou les plaisirs bruyants occupent sa place, et bien peu de gens savent prendre sur eux assez d'empire pour leur dérober le temps qu'ils devraient consacrer au culte. Quand l'usage général et le respect public ne sont pas là pour soutenir, les tentations sont trop fréquentes et trop fortes pour que le plus grand nombre n'y succombe pas. Quand le repos et l'abstinence des plaisirs bruyants sont interdits ce jour-là par les mœurs publiques, le culte se présente seul pour remplir des moments qui seraient à charge sans lui. Dès lors il prend de l'intérêt; et rien de ce qui s'y rattache n'est étranger à personne. Or, pour la masse du peuple , c'est par le culte public que commence la religion. Il est bien difficile et bien rare qu'elle lui vienne d'ailleurs. Lui apprendre à sanctifier le dimanche, à le respecter comme un jour sacré, c'est donc le mettre sur le chemin de la réflexion et lui fournir à la fois le temps de le suivre. L'observation du dimanche par le repos, le culte et la réflexion, sont un moyen puissant de civilisation et de religiosité. Ce sont quelques heures, que les hommes

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les plus oppressés par le travail et par les nécessités de l'existence physique dérobent au corps pour les consacrer à l'âme. L'accumulation de ces instants bien employés produit des effets auxquels on serait loin de s'attendre, si des populations entières ne nous en offraient la réalité. Ces considérations sont graves et seraient susceptibles de plus amples développements. Elles sont indépendantes de la discussion théologique sur l'obligation du sabbath, que je laisse de côté comme étrangère au plan et au but de cet écrit.

Mais la vraie religiosité n'est pas d'un jour. Elle est de tous les instants. Elle ne vient point par accès et par boutades; c'est une manière d'être de l'âme. C'est l'âme elle-même, sortant des intérêts, des besoins et des plaisirs terrestres, pour vivre de sa spiritualité. C'est une association de préférence et de choix avec le monde des esprits, avec le monde moral. Elle cherche à réaliser, à matérialiser en quelque sorte ce monde invisible, dans lequel elle aime à vivre, par des associations qui le retracent en partie, et qui répondent aux besoins qu'elle éprouve de communiquer ses émotions. Le culte domestique est donc à la fois la marque la plus certaine du réveil de la religiosité, et le moyen le plus efficace pour le produire et le propager. L'influence que ce culte peut exercer sur l'instruction de la jeunesse, sur l'union domestique, sur les mœurs privées; la constance et la profondeur qu'il donne aux idées religieuses; la place qu'il leur fait occuper dans les pensées et dans les habitudes de l'âme ; la force invincible qu'il leur donne contre toutes les idées qui pourraient dans la suite venir du dehors pour les ébranler; tous ces avantages si décisifs ne seront méconnus par aucun de ceux qui auront réfléchi , et sur l'éducation , et sur l'empire des habitudes, et sur les ressources et les faiblesses du cœur humain.

La famille est un petit cercle. La ressemblance des

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goûts et des besoins l'étend bientôt avec rapidité. Si deux ou trois familles prennent plaisir à des entretiens religieux ; si le culte domestique est devenu pour elles un besoin et une jouissance, elles se réuniront bientôt pour penser, pour sentir, pour prier ensemble. Mlles mettront en commun leurs lumières et leurs ('motions, et se trouveront bientôt enrichies par cet échange. Le cercle en devenant plus grand, sans sortir des bornes de l'intimité, offrira plus de ressources et par conséquent plus d'attraits. Il présentera dans ses membres des idées, des sentiments, des connaissances, des talents plus divers. Et comme les émotions religieuses, quand une fois on les a goûtées, ont un invincible attrait, ces associations sont bientôt préférées à toutes les autres, et l'on y passe des moments pleins de douceur. Je ne pense pas que la religion puisse prendre assez d'empire sur l'âme pour la diriger, pour la dominer, pour la rendre heureuse, sans conduire à de pareilles associations. Une âme fortement émue n'acquiert le complément de son existence, et n'est contente elle-même que lorsqu'elle peut communiquer les émotions qu'elle éprouve. C'est un besoin de notre nature, où se peint la destination de l'homme vers un bonheur social dont la charité fait la base.

L'existence de ces associations a fourni, dans ces derniers temps, le sujet d'une controverse très-chaude, entre des personnes dont les intentions étaient pures. Mais assurément il entrait dans leurs pensées quelque chose d'étranger à l'objet même en litige. 'Comme moyen de ranimer et d'étendre la religiosité, ces associations sont excellentes, je dirai même indispensables. Mais ce moyen est également bon dans tous les systèmes, car il est pris dans la nature de l'homme. Il a singulièrement favorisé la réformation, et n'a pas peu contribué à répandre cette chaleur générale qui se manifesta partout à cette époque remarquable. Il a soutenu

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le protestantisme lorsqu'il était violemment persécuté. Et, pour citer un exemple pris dans un autre ordre d'idées, c'est dans des associations semblables que se popularisèrent les idées de liberté et le besoin d'un ordre nouveau. Sans doute, c'est là aussi que, poussées par les passions de quelques-uns, et par de terribles circonstances, elles en vinrent bientôt à un degré d'exaltation où elles franchirent toutes les limites. Mais il est manifeste que les mêmes dangers ne sont point à craindra des associations religieuses , surtout si les hommes raisonnables ne les repoussent point et se font un devoir de les diriger. Je le répète, c'est un moyen d'une efficacité immanquable. C'est une sorte d'enseignement mutuel appliqué à la religion et à l'âge mûr, et qui, comme l'enseignement mutuel de l'enfance, peut avoir telle direction et tel esprit qu'on voudra lui imprimer. Le , repousser parce qu'il fut mis en usage dans un esprit que l'on n'aime point , c'est méconnaître la nature humaine et se priver d'une arme puissante, peut-être de la seule efficace pour neutraliser cet esprit même dont on craint l'envahissement.

Outre les associations dont le but n'existe pas hors de l'âme elle-même, il en est d'autres qui, quoique essentiellement religieuses, se proposent un but visible sur la terre. Les unes cherchent à répandre la Bible; les autres veulent faire prêcher le christianisme aux nations païennes ; les autres prennent en main les intérêts des écoles et la surveillance des maîtres ; les autres se proposent un but charitable; les autres facilitent au peuple la lecture des livres utiles, et par elle son perfectionnement intellectuel et moral. Toutes développent immédiatement le sentiment de l'humanité dans leurs membres ; et par là même elles les préparent efficacement à la religion, qui est ce sentiment même dans toute son élévation. Toutes conduisent l'homme à secouer l'égoïsme et lui enseignent le sacrifice. Mais celles

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qui descendent parmi le peuple qui l'excitent à se réunir en associations intimes, conduisent plus immédiatement à la religion, et leurs effets, sous ce rapport, ne sont point équivoques, partout où elles ont pris racine dans la masse de la population.

Beaucoup de gens ont repoussé ces sociétés, précisément par le motif qui aurait dû les faire accepter comme un bienfait. Dans le moment même où elles étaient offertes à. la France sous le grand jour de la publicité, une autre société se formait dans l'ombre. Elle avait pour but apparent le réveil de la religion, pour but réel le renversement de nos plus chères institutions. Elle s'est étendue avec rapidité, et, sous des meneurs habiles, elle a compté beaucoup de membres. Ceux qui en conçurent le plan, voyant leur cause perdue dans les sommités, voulurent la faire triompher par les masses. Us s'adressèrent au peuple. Le peuple n'était plus accessible par les idées politiques, mais le besoin de religion commençait à fermenter dans son sein : c'est à lui qu'on s'adressa; c'est lui qu'on prit pour levier afin de remuer toute la masse. Beaucoup fut obtenu, mais bien moins qu'on n'avait espéré. Tout ne fut pas en prise à la fois à l'action de ce levier, quelque puissant qu'il pût être. Et puis, un grand nombre de ceux qui l'auraient pu soulever furent assez adroits pour comprendre qu'au fond de ce mouvement, il y avait bien un peu de religion, mais qu'il y avait aussi autre chose, et ce quelque chose leur déplut. L'effet est manqué en grande partie, mais il est loin d'être nul , et ceux qui croiraient que l'expulsion de cinq ou six jésuites et la fermeture de quatre ou cinq collèges l'ont complètement annulé, seraient dans une grande erreur.

L'exemple de la congrégation a inspiré à beaucoup de gens une répugnance invincible pour tout ce qui peut lui ressembler. C'est à grand tort sans doute, car la nature du but ne change rien à l'efficacité du moyen.

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Proposez-vous un but utile, et ne craignez pas d'employer le moyen qui servit à propager une œuvre mauvaise, quand ce moyen est légitime et fondé sur les sentiments et sur les besoins de l'âme humaine. 11 réussira d'autant mieux que le but sera plus excellent et plus pur.

Quel est au fond, l'état de ces diverses associations en France? Comment y sont -elles encouragées? Quelles racines ont-elles dans l'opinion? Quel intérêt inspirentelles? Qu'est-ce qu'on peut en attendre, soit pour l'amélioration religieuse des personnes qui les constituent, soit pour l'obtention de leur but immédiat et positif? Je n'ose répondre à ces questions graves, car ma connaissance personnelle n'embrasse qu'un cercle borné, et j'ai quelque raison de craindre qu'en général les rapports et les bulletins ne soient pas un guide assez sûr. L'esprit d'association a si peu pénétré dans les masses; l'ignorance est encore si profonde et si générale, que ces institutions, ne trouvant point un terrain préparé pour les recevoir, n'ont pénétré qu'à la superficie. Sur les premiers sucs qu'elles y ont trouvés, elles ont manifesté d'abord une végétation assez brillante. Mais le succès n'a point été durable. Presque partout il est arrivé promptement à son point culminant; et la difficulté, pour les promoteurs de ces associations diverses, est plutôt de les y maintenir que de les élever à un plus haut degré de prospérité. On ne voit que le but matériel de l'association et nullement l'effet religieux et moral de l'association sur ses membres. Pour la société biblique, on croit presque avoir atteint le but; pour la société des missions, on croit ne pouvoir l'atteindre jamais. Et l'on se retire ou l'on agit avec mollesse. Quant au peuple, il est entièrement dépouillé de toute * sorte de sacrifice pour le bien général. Il n'est pas mieux disposé à payer de sa bourse, pour donner des livres ou des instructions aux autres, qu'il ne l'est à contribuer

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pour la réparation d'un chemin vicinal, où il s'embourbe tous les jours. Il est (Tailleurs d'une défiance extrême, et, dans beaucoup d'endroits, il enesl encore à ne voir dans ces associations qu'une spéculation mercantile, dont on veut lui taire supporter les trais. Ainsi, bien que quelques-unes de ces associations aient déjà produit des effets précieux, sous le rapport de leur objet matériel; bien que la société biblique, par exemple, celle qui incomparablement a pris le plus de consistance, ait déjà distribué dans la France protestante une bonne partie des livres saints qu'il est possible d'y lire, il faut avouer cependant que leurs effets religieux et moraux sont excessivement bornés; qu'elles n'ont trouvé ni fait naître aucune espèce de réaction, et que leurs résultats réels sont encore infiniment audessous des espérances des amis de la religion et de l'humanité.

La grande cause en est sans doute celle que je viens de signaler : le défaut de réaction et d'intérêt parmi le peuple. Une autre cause qu'il est impossible de méconnaître , c'est que , dans la pratique , plusieurs de ces associations ont revêtu un esprit moins large qu'elles ne l'avaient d'abord annoncé. Quelques-uns ont cru y découvrir l'influence trop marquée de quelques sectes étrangères : ils en ont conçu une défiance que je crois exagérée sans la croire chimérique. La Société des traités et celle des missions en ont été surtout l'objet. La Société biblique en a ressenti le contre-coup. L'affaire des livres apocryphes lui a beaucoup nui dans quelques esprits. Heureusement la société de Paris n'y a point pris part, et le bruit de cette discussion malencontreuse n'a point encore pénétré dans les masses.

Et pourtant il ne faut point se décourager. Sans l'esprit religieux qui se réveille à peine , il est clair que ces institutions doivent languir. Mais il est clair aussi qu'elles en favorisent le développement et la diffusion.

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Tout ne se fait pas à la fois; tout ne vient pas de la même source ; tout n'arrive pas à son but avec la même rapidité. La vie humaine, la civilisation, la religion, sont quelque chose de très-compliqué, qui touche à tout, et qui vient de tout. Quand il faut arriver de si loin, les premiers pas sont toujours lents et difficiles. Ils semblent vous laisser toujours à la même distance du but, que la pensée a conçu d'abord dans toute sa plénitude. Mais on avance pourtant, on répand quelques idées, on dissipe quelques préjugés, on crée quelques ressources. La Société biblique donne une bible; celle des écoles fournit un enfant pour la lire; celle des traités pourrait fournir un bon livre pour la comprendre. C'est peu de chose encore. Il faut que le matériel de la vie soit assez perfectionné, pour que le spirituel acquière de l'intérêt et trouve sa place. Tout ce qu'on fait y conduit , lentement sans doute , mais y conduit pourtant. Ce sont quelques veines vivantes, qui traversent en sens divers la masse encore insensible et inerte. Que l'esprit souffle, et cette masse va s'animer. Un mouvement intestin peut la saisir et opérer en peu de temps ce que des années auront préparé. Et cet esprit vivifiant ne se fera pas longtemps attendre. Le mouvement nous entoure et nous presse de toutes parts. Il est dans tous les éléments de l'existence humaine. Il s'opère par une multitude d'actions et de réactions mutuelles. Il est impossible que nous y soyons toujours étrangers. Dans l'état où sont les choses en Europe , la civilisation et la vie religieuse doivent pramptement gagner parmi nous. Les veines sensibles et vivantes, qui traversent la masse encore inerte, doivent devenir toujours plus nombreuses, et y porter toujours de nouveaux sucs. Infailliblement , après une action plus ou moins longue, la chaleur qui règne partout doit pénétrer dans notre propre sein ; le mouvement doit renaître , et le réveil doit s'opérer.

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Sans doute, il est très-douloureux de penser que la génération qui s'en va ne sera point à temps à y participer. Il ne faul pas espérer même de lui en inspirer le désir. Tel est le sort de l'humanité. Telle est ta difficulté de changer les idées et les habitudes des hommes, dès qu'ils sont parvenus à l'âge où tout s'arrête, où tout se fige. Le mouvement des idées est encore plus celui des générations humaines, et la succession des systèmes n'est au fond que celle des individus. Cette réflexion suffit pour faire comprendre l'importance suprême des écoles, comme moyen de répandre la civilisation et la religiosité. Ceux qui s'y sont attachés; qui ont cherché par tous les moyens de les améliorer et de les multiplier; qui ont consacré à ce travail leurs heures de loisir ; qui les ont surveillées avec soin ; qui se sont faits enfants, pour rendre les enfants hommes et chrétiens; ceux-là ont pris la chose par le bon bout ; et c'est de leurs constants efforts que les amis de l'humanité attendent les effets les plus bienfaisants et les plus étendus.

Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ailleurs sur l'état de l'instruction publique parmi nous. Ici je ne veux voir dans les écoles qu'un moyen de ranimer l'intérêt religieux, et de préparer la vraie civilisation dans la génération qui s'élève. Ce moyen est très-énergique. On ne saurait donner assez d'attention à son emploi le plus large et le plus efficace.

La première difficulté qu'on rencontre ici , la même que l'on rencontre partout, c'est celle de remuer la masse. On fera des enfants ce qu'on voudra : mais les parents, qui peut les changer? Qui peut leur inspirer pour leurs enfants un désir qu'ils n'ont jamais senti pour eux-mêmes ? Qui peut les engager à faire , pour un objet immatériel , des sacrifices dont ils ne conçoivent la nécessité que pour des choses matérielles ? Parlez-leur de faire une chaîne d'or à leur fille, une belle

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montre à leur fils, ils pourront vous entendre. Mais parlez-leur de dépenser pour donner de l'instruction à leurs enfants ; cela ne se voit ni ne se touche ; ils ne vous entendront plus. Voilà la difficulté qu'il faut vaincre ; voilà l'obstacle qu'il faut surmonter. Qui que vous soyez, ministre de l'Évangile ou simple ami de l'humanité, ne vous lassez point d'exhorter et d'instruire, de combattre les prétextes, de dissiper les préjugés, de lever les difficultés, d'aplanir les voies, de 'faire naître les ressources. Votre cause ne sera gagnée que lorsqu'il sera aussi rare de ne pas savoir lire , qu'il l'est aujourd'hui de paraître le dimanche sans une montre au gousset, ou sans une chaîne d'or au cou. Si vos soins sont utiles pour les enfants , ils sont indispensables auprès des parents qui doivent vous les fournir.

L'instruction primaire est déjà par elle-même un moyen puissant d'inspirer aux hommes de l'intérêt pour la religion de l'Évangile. Elle tend à faire disparaître cette grossièreté brutale , avec laquelle , malgré qu'on en ait, le christianisme ne mord point, ou se résout en une sorte de fétichisme. Néanmoins il ne faut pas s'y méprendre. L'instruction primaire ouvre la porte , mais elle ne fait pas entrer. Pour qu'elle atteigne ce but, il faut qu'elle soit remplie d'une manière fortement et utilement religieuse; il faut que son action soit soutenue par un ensemble d'autres circonstances, domestiques et sociales. Il faut que la religion pénètre dans l'âme des enfants avec tout ce qu'ils voient , avec tout ce qu'ils entendent , et pour ainsi dire avec l'air qu'ils respirent. C'est assez demander sans doute, mais assurément ce n'est pas trop. Les amis de l'humanité peuvent beaucoup , pour faire naître des circonstances sociales favorables. Les parents pourraient beaucoup plus encore, s'ils le voulaient ou s'ils le savaient, pour faire naître ces circonstances domestiques, dont l'influence est continuelle et irrésistible. Les écoles four-

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Dissent aussi des ressources excellentes pour répandre, avec abondance et certitude, sinon les sentiments, au moins les idées dont se compose le christianisme, et beaucoup d'autres qui tendraient au même but.

11 ne manque que deux choses pour que nos écoles fassent tout ce bien : des maîtres et des livres.

Quand on connaît les maîtres qui dirigent nos écoles, leur ignorance, leurs préjugés, leur défaut de principe sur les méthodes a suivre et sur le but qu'ils doivent atteindre, et pour tout dire, leur peu de piété, l'on désespère presque de pouvoir jamais tirer, de la plupart des écoles qu'ils dirigent , rien de bon pour le développement de la vraie religiosité parmi nous. C'est un art difficile encore que de présenter la religion à l'enfance; non qu'elle n'y soit accessible; mais par les soins qu'il faut se donner et par l'esprit d'observation qu'il faut y mettre si l'on veut que cette religion pénètre dans le cœur, sans se perdre dans les abstractions et dans les obscurités de l'esprit. Attendez cela des maîtres d'école de village, tels que nous les possédons aujourd'hui! Le pasteur seul, s'il est à portée, peut suppléer à leur insuffisance; et les soins qu'il se donnerait à cet égard produiraient souvent de plus heureux fruits que ses sermons les mieux travaillés.

Les livres bien faits seraient une ressource infiniment précieuse, et qui nous manque presque en entier. Les catéchismes dont nous nous servons, à commencer par celui que j'ai fait dans ma jeunesse, sont médiocrement utiles pour les catéchumènes et ne valent rien pour les enfants. On a peine à se figurer combien leur usage jette de bâtons dans les jambes à celui qui veut sérieusement inspirer quelques idées et quelques sentiments religieux à ces faibles intelligences. Les livres bien faits pour l'instruction de l'enfance sont peu nombreux et encore moins répandus. Ceux qui se sont occupés avec

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soin de remplir le but que je signale le savent et en gémissent.

Mais l'Évangile est là pour suppléer à beaucoup de choses. Assurément il serait difficile de faire un livre plus populaire que les récits de la vie de Jésus consignés dans le code sacré. Et comment en faire un aussi bienfaisant? Il plaît à l'enfance ; il l'intéresse, il la captive, il laisse en elle d'heureuses impressions et de longs souvenirs. Si le maître savait choisir les morceaux et les accompagner d'explications convenables , le bien qu'on ferait avec ce livre seul serait immense. En attendant qu'on ait ces maîtres , un choix de ces morceaux, auxquels on aurait joint le germe des explications, serait une des publications les plus utiles, si l'on voulait l'exécuter et le recevoir sans y chercher une affaire de parti.

Polir atteindre les adolescents et les adultes, on a imaginé deux sortes d'écoles, dont l'influence serait incalculable si elles étaient bien dirigées et bien fréquentées. Ce sont les écoles du dimanche et les écoles du soir.

Prendre les ouvriers dans quelques-unes des heures de loisir que leur laissent leurs travaux, pour leur donner l'instruction primaire qui leur a manqué dans leur enfance et pour leur inspirer quelques sentiments religieux, c'est assurément une idée que l'expérience heureuse a déjà justifiée en beaucoup d'endroits. Les écoles du soir pour les adultes seraient, je crois, fréquentées avec beaucoup d'intérêt, parce que la génération qui sort de l'adolescence sent déjà le prix de l'instruction. Et combien ne serait-il pas facile au pasteur d'en faire naître le goût pendant le cours de son enseignement préparatoire à la première communion ! Je crois la réussite problable avec un bon maître, et le résultat immense.

Les écoles du dimanche, n'ayant lieu qu'à des intei-

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valles éloignés, peuvent servir difficilement à communiquer l'instruction primaire à ceux qui n'en auraient point reçu d'ailleurs. Mais, pour cette foule déjeunes gens des deux sexes, qui ont suivi les écoles dans leur première enfance, et qui en ont été retirés avant d'avoir rien terminé, elles sont d'un effet admirable. Elles préviennent l'oubli de ce qu'on sait; elles enseignent ce qu'on ne sait pas. J'ai peine à croire que, dans les villes manufacturières et même dans les campagnes, l'instruction primaire gagne dans la masse du peuple, si l'on ne parvient pas à y naturaliser les écoles du dimanche. Mais, sous le rapport religieux, 'elles peuvent et doivent produire des effets plus admirables encore. C'est véritablement l'enseignement mutuel de la religion, appliqué à la société prise en masse ; ce sont les sommités éclairées appelées à communiquer immédiatement leurs lumières aux portions encore obscures; ce sont tous les hommes qui connaissent, qui sentent et qui aiment, venant au secours du sacerdoce, dont les applications infinies sont en général au-dessus de la force d'un seul homme. Les écoles du dimanche, dirigées par l'élite de la société, peuvent et doivent communiquer beaucoup de connaissances, exciter beaucoup de vie religieuse et faire disparaître ces défiances mutuelles d'une classe envers l'autre, qui nous ont fait et nous font encore beaucoup de. mal. 11 suffit que l'on veuille s'y prêter et que les amis du christianisme et de l'humanité ne se laissent point rebuter par les premières difficultés et par les premiers dégoûts.

Les progrès de toutes les institutions qui ont l'instruction primaire pour objet, donneraient une plus grande énergie à l'emploi d'un moyen qui, dès à présent, n'est point à dédaigner; je veux parler des publications fréquentes par la voie de la presse. C'est elle qui met en commun les lumières, non -seulement de toute une ville, mais de tout un pays. C'est elle qui

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tient les esprits en haleine, qui les excite à la réflexion, qui leur fournit un aliment proportionné à leur état et à leurs besoins actuels. Les écrits anciens sont rarement populaires, et l'on peut difficilement espérer qu'ils sortent de l'oubli, ou, si l'on veut, du repos où ils ont longtemps demeuré, pour reprendre un nouvel empire sur les âmes. La vie se continue , s'étend, se propage par les vivants et non par les morts. Quelque florissante qu'elle ait paru dans les temps écoulés, si les vivants ne la soutiennent plus , elle s'affaiblit et meurt. C'est une affaire d'érudition pour les savants. Après les prédications orales des apôtres, dont les succès furent immenses, le christianisme se propagea surtout par les publications intarissables des Pères de l'Église. Tandis que les païens, dans leurs académies, donnaient à peine quelques imitations bien froides des auteurs classiques, les chrétiens étaient inondés de brochures qui traitaient, sous tous les points de vue, les questions les plus intéressantes , et qui se répandaient avec une extrême rapidité dans les coins les plus reculés d'un empire dont les limites en Europe, en Asie et en Afrique, étaient celles de la civilisation. Ces faits sont populaires, après les leçons de M. Guizot. Que ce soit l'effet ou la cause, le même phénomène s'est toujours manifesté depuis; et une grande activité religieuse n'a jamais été sans une grande activité dans les publications dont la religion fournissait le sujet.

Les publications religieuses ont cela de bon, qu'elles influent puissamment sur le développement de l'humanité, même sous d'autres rapports. Elles ont un puissant attrait pour tout le monde; car la religion a sa racine dans le plus profond du cœur humain. Elles occupent les esprits de questions où l'histoire et la philosophie réclament une égale part, et où se débattent les intérêts les plus chers de l'humanité. Elles font aussi désirer l'instruction à une foule d'hommes qui,

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tout autrement, n'y auraient jamais songé. Cette cause a contribué plus qu'on ne pense à cette diffusion étonnante des lumières, que l'on remarque dans les pays protestants. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à observer la part que prend la religion dans les produits d'une presse déjà prodigieusement active, en Angleterre et en Allemagne. On verra que cela ne va pas à moins de la moitié des ouvrages publiés , et que cela dépasse de beaucoup cette proportion, si on a égard au nombre qui est tiré de chacun d'eux. C'est dans ce sentiment que je me suis décidé à publier des Méditations religieuses, comme je me décide à parler sur les mêmes sujets. J'étends mon public et la sphère de mon influence, sans prétendre donner à mes pensées ni plus d'importance ni plus de durée sous une forme que sous l'autre.

Quand on songe à tout le bien que peuvent faire des publications bien dirigées, et que, peut-être, elles peuvent faire seules, on ne peut s'empêcher de voir avec beaucoup de regret que les protestants de France ne forment pas un public. Soit leur petit nombre, soit leur dissémination, soit la nouveauté des publications religieuses faites pour eux, soit indifférence , il est certain que les publications dont ils sont l'unique objet se soutiennent difficilement faute d'acheteurs. Et cela est vrai, quelle qu'en soit la couleur, quel qu'en soit le sujet. Si quelques opuscules ont eu parmi nous une circulation plus prompte et plus étendue , il faut en chercher la cause, ou dans les sacrifices d'un parti, ou dans ceux des sociétés bienfaisantes qui en ont entrepris ou favorisé la distribution. Et pourtant, comment sortirons-nous de notre ignorance? comment nous mettrons-nous en communication avec nos frères des autres parties de l'Europe ? comment donnerons-nous à notre peuple la nourriture intellectuelle et religieuse dont il a un si pressent besoin, si les livres publiés à notre

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usage ne peuvent pas se soutenir, et si l'intérêt de l'ensemble ne nous fait pas quelquefois oublier un peu les calculs étroits de l'intérêt particulier? La difficulté deviendra plus grande encore, si ce public, déjà insuffisant , se divise , si chacun se fait une loi de repousser tous les livres qui ne sont pas en tout conformes à ses opinions privées. C'est un mouvement général qui fait avancer les masses ; et dans un tel mouvement tout ne saurait être uniforme. Le développement d'une seule opinion, l'épuisement d'un seul point de vue, ne fait jamais qu'une trouée sans consistance et sans étendue. La masse reste immobile, et le plus souvent se referme immédiatement après elle, comme les flots sur le sillon d'un vaisseau.

Dire ce que devraient être les publications religieuses pour atteindre le but que nous avons en vue, c'est ce qu'il nous est impossible de faire ici. Elles doivent tout embrasser ; elles doivent s'adresser à toutes les intelligences ; elles doivent mettre en jeu toutes les ressources que fournissent l'Évangile, l'âme humaine et les circonstances extérieures; elles doivent prendre l'homme tout entier pour l'éclairer, l'ennoblir et le sanctifier; elles doivent s'adresser à tous les degrés de culture, à toutes les classes de la société, et fournir à chacune les aliments dont elle a besoin ; elles doivent prendre tous les tons et toutes les formes pour intéresser toutes les situations, tous les âges et toutes les facultés. Elles ne doivent être le monopole d'aucune secte, encore moins d'aucune coterie. Un prompt dégoût en serait la conséquence. C'est au talent à faire le reste. Le champ est beau : ceux qui peuvent le parcourir avec fruit dédaigneraient-ils d'y entrer?

N'eût été la crainte de faire de mon ouvrage un livre trop spécial, j'eusse parlé ici de l'action pastorale comme moyen d'une puissante efficacité pour développer la vie religieuse. Qu'on me pardonne' de ne pas

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l'avoir traitée ex professe*. Mais celui qui voudra les y chercher trouvera néanmoins dans ce livre des directions et des vues qui s'appliquent parfaitement à ce grave sujet. Une seule peut en remplacer beaucoup d'autres : mettez-y la vie de votre âme.

Je le répète, le bien à produire par tous ces moyens réunis n'est pas l'ouvrage d'un jour. Il fout s'attendre à des difficultés, à des lenteurs, parfois à des rétrogradations, toujours à des obstacles sans nombre. Il faut s'attendre à ce que les résultats se préservent autres que ne les avaient prévus, que ne les avaient voulus ceux qui peut-être avaient consacré leur vie à les préparer. Quand une vie nouvelle se manifeste (et ici nous voulons en quelque sorte la créer), il est bien rare que, dans ses développements et dans ses phases successives, elle soit toujours telle que l'avaient conçue ceux qui en avaient jeté les premières étincelles. La vie des masses ne peut pas différer ici de celle des individus. Quel est l'homme éclairé, réfléchi, qui puisse dire, à quarante ans, que sa vie intellectuelle et religieuse a tourné précisément comme il l'avait conçue dès le début de sa carrière , que ses opinions et ses sentiments sur l'homme, sur Dieu, sur la nature, sur le christianisme, sont demeurés inaltérables depuis qu'il est capable de réfléchir et de juger? S'il en est, je ne suis pas du nombre, et cette prétendue constance ne les relève pas dans mon estime. Il en sera de même de la société religieuse. Si elle parvient à vivre, elle éprouvera tous ces effets de la vie. Elle dépassera, dans ses progrès successifs, les espérances ou les craintes de ceux qui furent les témoins de ses premiers mouvements. Richesse, expansibilité , inépuisable variété, ennoblissement de la matière qu'elle met en œuvre, c'est-à-dire ici de l'homme lui-même, tels seront les effets de cette vie, comme de tout ce qui est vie. Liberté, chaleur intérieure , lumière et nourriture , telles

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sont ses conditions. L'esprit et le coeur, voilà le siège où elle doit s'établir; l'humanité, voilà le champ où elle doit produire ses inépuisables fruits. Mouvement et charité , voilà le vent qui leur portera la saveur et la fécondité.

Il y a loin de ces travaux modestes aux méditations de nos philosophes. Et pourtant il faut que je fasse franchir tout à coup cette distance à mes lecteurs, pour ne pas laisser en arrière un ordre d'idées qui ont avec la religion des rapports intimes, et peuvent lui faciliter les succès les plus brillants ou lui susciter d'inextricables obstacles.

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