CHAPITRE XVIll
PHILOSOPHIE
Le moment où j'écris ces feuilles présente à l'ami de la philosophie un spectacle digne d'intérêt. Après un assez long repos, durant lequel les écoles philosophiques, qui avaient régné sur les esprits pendant deux ou trois générations , avaient paisiblement terminé leur carrière; après un abandon presque total, occasionné par l'invasion des intérêts matériels les plus pressants et des dangers les plus certains , le calme a ramené les esprits vers la méditation. Pepoussés du dehors, ils se sont repliés sur eux-mêmes. Dégoûtés des choses, ils sont revenus vers l'homme, et les ennuis du monde visible les ont lancés au centre du monde moral. Ils y ont contemplé un autre ordre, d'autres lois, d'autres principes, d'autres fins, en un mot une nature tout entière, non moins intéressante et non moins réelle que celle qui se déploie sous les yeux et qui résiste sous la main. Dès ce moment, la philosophie fut restaurée. Elle reprit dans l'estime des hommes la place qu'elle est digne d'occuper, et du même coup elle changea de direction et de nature. Elle cessa d'être une branche insignifiante et assez confuse de la physique, ou mieux encore, d'être un mince rameau de cette branche, déjà si mesquine, de la physique ellemême , la médecine. Elle est devenue éminemment spiritualiste. Et dès lors elle a trouvé son monde à part, son univers à étudier. Elle s'est ennoblie , en même
PHILOSOPHIE
temps qu'elle a ennobli l'homme , son éternel , son inépuisable sujet. Ce mouvement supérieur étant fortement imprimé aux idées, tout a dû se coordonner avec lui. C'est là le symptôme et le gage le plus certain de son triomphe. Idées sur l'humanité, morale, législation, politique, religion, institutions sociales, beaux-arts, littérature, poésie, histoire, éloquence, tout a dû emprunter à ces idées , nouvellement répandues à la place du matérialisme et du sensualisme, sa direction, sa forme et sa couleur. L'esprit humain ne va point pièce à pièce , et , quand il est fortement saisi dans les principes mêmes de son développement et de son action , tout ce qui sort de lui porte le cachet de son existence intérieure , et n'est que l'empreinte des opinions et des idées qui font la base de sa vie intellectuelle.
Il s'opère donc un double mouvement dans les esprits à l'égard delà philosophie. Le public, qui naguère paraissait ne pas s'en soucier , y revient avec un nouveau degré d'intérêt; les leçons de M. Cousin ont presque autant de lecteurs que le Journal des Débats. D'un autre côté, la philosophie elle-même a changé de direction. De matérialiste, elle est devenue essentiellement spiritualiste et morale.
Ce n'est pas que tous les esprits suivent la même route; ce n'est pas que le système spiritualiste qui commence, ait vaincu toutes les résistances et règne déjà paisiblement sur les masses. Non sans doute : les systèmes qui ont régné avant lui comptent encore beaucoup d'adhérents. L'épicuréisme n'en manquera jamais. Il est la première philosophie, c'est-à-dire la * philosophie de l'homme qui n'en a point et qui se livre à ses impressions. Mais les forces ne sont point égales entre l'ancienne et la nouvelle philosophie. L'une est en progrès, l'autre en décadence; l'une s'empare des esprits, l'autre les abandonne; l'une tient ceux qui s'en vont, l'autre saisit et captive ceux qui viennent;
PHILOSOPHIE
l'une finit, l'autre commence. Je oe crois pas qu'on puisse douter raisonnablement du résultat de la lutte.
Ces quelques mots suffiraient rigoureusement à mon but; et je pourrais passer de suite aux rapports de la philosophie, telle qu'elle se montre de nos jours, avec la religion, le christianisme et le protestantisme Mais le sujet est si important que je crois nécessaire de tracer un aperçu plus complet de nos différents partis philosophiques et de leurs forces respectives.
La classification des divers systèmes de philosophie, qui, dans ce moment, exercent plus ou moins d'influence sur le public français, n'est pas une chose facile, tant, dans leurs variétés et dans leurs directions diverses, ils se pénètrent et se croisent mutuellement.
Dès que l'homme en vient à réfléchir, une double série de phénomènes se présente à son imagination.
D'abord tout ce qui l'entoure , les corps avec leur résistance, la nature avec ses lois, ce monde visible et tangible au milieu duquel il se meut lui-même.
Puis sa pensée, sa propre intelligence, sa volonté, en un mot cette existence mystérieuse, qu'il ne peut s'empêcher de distinguer du monde qui l'entoure , et qu'il appelle moi.
Le moi et le non-moi, tels sont donc les deux objets éternels de toute réflexion et de tout savoir humain.
Si on les considère dans l'ordre nécessaire et philosophique de leur développement, c'est le moi qui précède le non-moi ; car c'est lui qui le sent. Le non-moi vient vers le moi, pour se faire reconnaître par les impressions qu'il produit. Si, quand il vient, il ne trouvait pas le moi déjà tout constitué, il ne serait point reconnu ; il serait comme n'existant point. Dans la rigueur philosophique, le non-moi ne se manifeste que comme une modification du moi. Il n'a titre à l'existence , indépendamment du moi, que parce que cette modification survient au moi du dehors, sans aucune action de son
PHILOSOPHIE
choix , et non par un développement spontané des facultés qui lui sont propres.
Mais si Ton considère la chose sous le rapport de l'ordre que suit le développement des idées dans la conscience que l'être pensant a de lui-même , c'est le non-moi qui précède le moi. Pour beaucoup de sujets mêmes , c'est le non-moi qui règne exclusivement et toujours sur l'intelligence. Le moi ne se sent qu'à l'occasion des objets extérieurs dont il est frappé. Pour beaucoup il en demeure là. Sa pensée s'attache exclusivement à ces objets extérieurs qui l'ont excitée; il ne songe point à se replier sur lui-même qui les sent et qui les juge.
Voilà donc deux grands objets de l'activité humaine, le moi et le non-moi, l'âme et la nature. Ces deux grands objets nous sont donnés : notre propre nature à nous, nous force à les admettre l'un et l'autre . C'est peut-être pour n'avoir pas assez connu cette vérité, que les études philosophiques ont fluctué, depuis des siècles, entre des systèmes, tous également forts dans l'enchaînement de leurs principes, tous également repoussés par le bon sens et la conscience de l'humanité.
Le besoin de l'absolu est inhérent à l'âme humaine. C'est une de ses tendances les plus évidentes et les plus irrésistibles. L'âme humaine fait l'absolu, comme un pommier fait des pommes.
Au lieu de reconnaître ce fait de notre nature morale, on l'a appliqué sans le reconnaître, je dirais presque sans en avoir la conscience. Le moi et le non -moi, l'âme et la nature, présentent une sorte de dualisme. Le besoin de l'absolu devait travailler à y ramener l'unité. Et comment y parvenir, sans résoudre une des deux classes de phénomènes dans l'autre? De là les divers systèmes de philosophie, et leurs gradations infinies, depuis le- matérialisme le plus grossier jusqu'à l'idéalisme le plus vague.
l' Il I L0S0 P II [ E.
Ceux qui ont cherché à résoudre le moi dans le nonmoi, ou l'âme dans la nature, peûvenl se diviser en trois grandes classes. Là première, que Ton peul désigner simplement par l'épithète de matérialiste, s'attache à la nature en grand . cherche dans la matière et dans ses propriétés la cause de tout ce qui existe, et ne voitdans la pensée qu'un de ces innombrables accidents amenés par le développement et par le concours des lois générales de la nature. Occupée de l'ensemble, elle a moins analysé ce phénomène qui n'était pour elle qu'un détail. Tels un grand nombre de philosophes depuis Épicure et Lucrèce, jusqu'à Gassendi, à Diderot, au baron d'Holbach et à Volney. C'est le système qui a prévalu jusqu'à l'entrée de la révolution. Pour lui la vie n'est que ce qu'on voit, et la morale l'art de l'embellir. Tout le reste n'est que préjugés, hochets pour le peuple.
Ce système avait laissé dans le vague le phénomène de la pensée : un autre système venant de la même source a tenté de l'expliquer. C'est le système physiologique, qui a résolu l'intelligence dans l'organisation et qui a fait de la pensée un sécrétion du cerveau. Celui-là laisse de côté les lois de la nature générale pour ne s'occuper que de la matière organisée. Il admet comme prouvé le matérialisme pur et simple, et s'attache de toutes ses forces à en perfectionner un des détails les plus importants. C'est le système de Cabanis récemment réchauffé par M. Broussais. >
Enfin d'autres , d'accord peut-être avec les deux systèmes précédents dans leurs idées générales sur la nature et sur la pensée humaine, ont vu qu'il y avait dans les facultés intellectuelles de l'homme des choses intéressantes, utiles, certaines, que la physiologie expliquait peut-être en gros, mais qu'elle ne pouvait pas enseigner. Dès lors ils ont étudié en lui-même le phénomène de la pensée; ils en ont fait l'histoire naturelle.
PHILOSOPHIE
Mais, comme ils vivaient à une époque où l'homme ne voyait en lui-même que les rapports physiques et ne se considérait que comme un fragment de la nature; comme ils fréquentaient un monde essentiellement matérialiste, ils ont centralisé toutes leurs explications des phénomènes de la pensée et des facultés de l'être pensant, autour d'un fait, qu'ils ont exposé et expliqué dans un sens tout à fait physique : la sensation, c'est-àdire l'impression produite sur les sens par les objets extérieurs. La pensée n'est plus qu'une sensation transformée, et l'âme un substratum matériel , que la sensation modifie alternativement en odeur de rose, en couleur écârlate, en chaleur de réverbère, ou en croupe de montagne. Voilà la philosophie supérieure qui -régna sur les esprits depuis Condillac jusqu'à M. de Tracy et à plusieurs autres.
Un tel état de la philosophie ne pouvait durer longtemps. A force de tourner autour de la sensation , il faut qu'on s'aperçoive enfin que la sensation n'explique pas tout. On a beau la transformer, l'on ne parvient jamais à expliquer la production d'une multitude d'idées qui sont inhérentes à l'âme, et que tous les hommes possèdent également. On s'aperçoit bientôt qu'avec ces principes, que l'on prétend tirés de la nature, il est impossible de comprendre et de justifier ces grandes lois de l'intelligence humaine, sans lesquelles il serait impossible de rien voir et de rien comprendre dans la nature elle-même. Telle est la loi de la causalité. N'en trouvant point l'explication dans les données de la sensation, dans la nature extérieure, dans le non-moi, il a bien fallu la chercher dans la nature intérieure, dans le moi. Ici commence la seconde série des systèmes philosophiques, ceux qui ont pour base le moi. Ils sont essentiellement spiritualistes, comme les précédents sont essentiellement matérialistes.
Plein du sentiment de l'insuffisance de toutes les ex-
PHILOSOPHIE
plications qui font venir la pensée uniquement de la sensation, on se mit à étudier Pâme en elle-même; on épia les procédés de la pensée; on analysa ses différentes facultés; on chercha les lois de leur action. Et comme on vivait beaucoup avec Tâme, comme elle était l'objet constant des soins et des efforts, son existence, sa pensée que l'on trouve toujours active et indépendante, lorsqu'on se replie sur soi-même, furent le phénomène qui frappa le plus. On fit tout converger vers ce centre ; et par conséquent le système qu'on embrassa devint fortement spiritualiste. On en vient toujours là lorsqu'on se retire du monde matériel pour vivre beaucoup avec sa propre pensée. C'est là le système expérimental, le système d'observation, timide encore, mais juste et profond, par lequel fut renversé pour toujours le système de Locke et celui de Condillac. C'est là le cercle que s'étaient tracé les philosophes écossais. C'est là la philosophie que M. Royer-Collard avait popularisée en France et qui s'est continuée avec tant d'éclat sous quelques-uns de ses principaux disciples. Les ouvrages de Reid, ceux de Dugald-Stewart , les leçons de M. Royer-Collard et les écrits de M. Jouffroy, sont les sources où l'on peut puiser la connaissance la plus approfondie de cette philosophie remarquable. L'introduction de cette philosophie en France porta un coup mortel à celle de la sensation, et marqua la renaissance du spiritualisme parmi nous. L'âme y occupait sa place et l'y occupait comme une force essentiellement immatérielle et pensante.
En lisant les ouvrages de ces philosophes, surtout ceux de Reid, et celui même de M. Laromiguière, on sent bien qu'ils sont invincibles dans l'attaque du sensualisme : ils montrent clairement que la sensation ne rend raison de rien , pas même des premières idées qui naissent dans l'esprit à son occasion ; mais on sent aussi, à chaque instant, qu'on n'a pas encore tout ce qu'il
PHILOSOPHIE
faut pour épuiser le sujet qu'ils traitent et résoudre les problèmes qu'ils soulèvent. On sent qu'on est conduit à la porte d'un autre ordre d'idées et quasi d'un autre univers, mais que l'on n'y entre point. C'est du moins l'impression que j'ai reçue bien des fois en lisant le livre si original et si profond de Reid sur VEsprit humain d'après les principes du sens commun. Il fallait que cette porte fût ouverte et que cet autre monde fût exploré. Un homme l'a fait ; c'est peut-être la plus belle conquête de l'esprit humain pendant le xv!!^ siècle. Il n'était pas réservé à la France d'en avoir l'honneur.
Chercher dans la constitution et dans la nature de l'âme humaine, et non dans aucun résultat de la sensation, ces idées sans lesquelles il nous est impossible de rien sentir, de rien apercevoir, de rien juger, de rien comprendre ; faire de ces idées et de ces lois, que l'école de la sensation avait pris le parti de nier parce qu'elle ne pouvait les engendrer dans son système, que l'école écossaise avait reconnues et posées, sans en chercher l'origine, faire, dis-je, de ces idées et de ces lois des formes essentielles à l ame humaine, qu'elle imprime inévitablement à tous les matériaux qui lui sont fournis par les sensations ; au lieu d'en faire le résultat de la sensation, en faire une propriété, une force active de l'âme, qui est indispensable pour que la sensation, le jugement, la conscience soient possibles; expliquer par là et l'espace et le temps, et la substance et la cause, et tout le jeu de l'intelligence, et les'bornes invincibles qui la resserrent, et les règles du beau, et la conscience, et la religion ; vaincre le scepticisme et le matérialisme à la fois ; tel est le mérite incontestable du travail éton nant dont Kant fit présent à son siècle; œuvre dû génie, s'il en fut jamais, quelque opinion que l'on puisse se former de quelques-uns des détails qui la constituent. En elle-même, elle est encore peu connue en France ; mais l'esprit qui l'anime commence à se faire jour; il
PHILOSOPHIE
est au fond des écrits qui obtiennent parmi nous le plus de popularité. Quoique l'on ne puisse pas s'attendre à la voir se propager en France telle qu'elle sortit de la tête de son auteur, puisque dans son pays natal elle a subi déjà d'importantes améliorations, il est vrai de dire que c'est elle qui fournira les grandes bases sur lesquelles s'établira la nouvelle et durable philosophie.
En continuant, dans la même direction, l'étude et l'analyse du moi et de ses développements, une des premières et des plus importantes idées que l'on rencontre est celle de la foi , c'est-à-dire de cette croyance de l'âme qui n'est fondée ni sur le raisonnement ni sur l'expérience, mais sur la nature même de l'âme et sur les tendances qui lui sont inhérentes. Ces croyances sont nombreuses et profondes dans tous les esprits, même dans ceux qui se piquent le plus de raisonner. Elles sont vitales, mais inexplicables autrement que par la conscience que nous en avons. Nous croyons à ces choses, comme nous voyons les lis en blanc et les prés en vert. Nos yeux sont ainsi faits. La conscience, l'ordre moral , la religion, Dieu et l'avenir sont ainsi placés au delà du domaine du raisonnement et de l'expérience, et deviennent celui de la foi. Ils nous sont donnés par les tendances de notre âme vers l'infini et l'absolu ; ils s'évaporent et s'échappent dès que nous voulons les saisir par le raisonnement et l'expérience.
C'est par là qu'on explique l'influence éternelle de ces idées sur l'humanité, dans toutes ses phases. Elles ne viennent pas vers l'homme, elles sont l'homme. 11 ne les invente pas; il les sent en lui quand il veut y regarder. Elles ne sont jamais plus puissantes que quand il a fait tous ses efforts pour les étouffer.
Assurément ces croyances sont d'un autre domaine que celles auxquelles nous arrivons par l'expérience et parle syllogisme. Il fallait bien un mot pour les distinguer des autres. On a pris celui de foi, qui, dans ce
431 PiilLOSOPHÎiï.
sens, est opposé au savoir de l'expérience et du raisonnement.
Ces idées sur la foi, considérée comme source de croyances certaines, indépendantes du raisonnement, commencent à se répandre en France. Il y a déjà quelques années que j'en ai dit quelque chose. M. Guizot, dans un article de la Revue française, en a poussé bien plus loin l'analyse. Après avoir accordé de bonne grâce qu'il y a dans le monde autre chose que ce qui se voit et ce qui se touche , on commence à soupçonner qu'il pourrait bien être permis de croire même à ce qui ne peut se prouver par des arguments.
C'est à l'égard de la foi, c'est-à-dire de la croyance indépendante du raisonnement, que se divisent les deux ciasses de philosophes spiritualistes, qui exercent de nos jours le plus grand empire sur les esprits. Les uns ne croient que sur témoignage et traitent avec mépris tout ce que l'âme humaine produit par ses propres ressources ; les autres font peu de cas du témoignage et croient surtout d'après la constitution, les besoins et les tendances de leur âme. C'est l'école théologique et l'école éclectique de M. Damiron. M. l'abbé de Lamennais ne voit la vérité que dans le témoignage du genre humain; M. le baron d'Eckstein ne la voit que dans l'humanité tout entière, reconnue et en quelque sorte restituée par l'histoire; M. de Bonald ne la voit que dans la langue primitive donnée au genre humain par inspiration; M. de Maistre, faisant abandon de la vérité absolue, ne voit l'ordre et la vérité que dans l'existence d'un pouvoir spirituel suprême, dont il n'est plus permis de contester les décisions. Les philosophes de l'autre école, et M. Cousin à leur tête, voient la vérité dans l'âme humaine et dans les capacités, dans les forces actives dont elle est douée. Quoique l'âme soit leur monde de prédilection, ils admettent l'autre par la force du sens commun et du principe de causalité. C'est une
PHILOSOPHIE
forcé cfonl Pâmé sent la réaction él qui ri'èst pas elle. — Ce serai! perdre son temps qûë de comparer la consistance respective â(e ces deux écoles dans l'opinion. L'école théofogiqùe ri'esl qu'une tentative désespérée pour reconstituer le catholicisme sur une base philosophique. Nous y reviendrons plus tard. Elle est sans popularité hors des séminaires. L'autre est pleine de vie. Elle avance à pas de géan^, et dans ses propres progrès cl dans la conquête de l'opinion. Elle répond au besoin de spiritualité qui tourmente le siècle. Elle compte de beaux talents pour répondre aux exigences d'une position si brillante.
Je ne parlerai point des systèmes enfantés par la tendance spiritualiste poussée à l'extrême; ces systèmes qui ont fondu la nature dans le moi, soit en ne reconnaissant dans l'univers que des modifications de l'âme humaine, soit en faisant de l'âme, de l'univers et de Dieu un seul et grand tout, où ne se manifestent que les degrés ou les déploiements infiniment variés d'une seule et même existence. Ces systèmes, qui, vers le commencement du siècle, ont en quelque sorte partagé nos voisins, n'ont point encore pénétré en Erance ; et je ne les ai point assez étudiés pour me croire en étal de leur rendre une complète justice.
Telle est la vaste échelle où viennent se ranger les divers systèmes de philosophie qui comptent encore ou déjà des partisans en France. 11 eût été trop long de les exposer même sommairement et d'en discuter même les bases. J'ai dû me borner à marquer leur place et à signaler leur point de vue. Ceux qui veulent de plus amples détails doivent lire M. Damiron. J'en viens au but que je ne dois jamais perdre de vue, même dans ces longues digressions.
Notre dessein n'est point d'examiner ici les rapports de la philosophie en général, avec la religion, avec le christianisme et avec le protestantisme. Nous ne vou-
PHILOSOPHIE
Ions parler que des systèmes qui existent virtuellement en France par leur action sur les esprits, et dont nous venons de signaler la tendance. Nous chercherons leurs rapports avec les trois objets que nous venons de nommer, et dans le même ordre.
11 est évident que la religion ne peut tenir avec aucun système matérialiste, sous quelque forme qu'il se présente. La religion, c'est la reconnaissance d'un ordre moral, d'un monde spirituel, que les yeux ne peuvent voir, que les mains ne peuvent toucher ; c'est la reconnaissance d'un chef à cet univers de l'intelligence et de la conscience; c'est la volonté de diriger sa vie, en vue de cet ordre, en vue de cet univers, en vue de ce chef. Qu'ont de commun ces idées avec les corpuscules, les organes sécrétoires, ou les sensations transformées? La religion gagne ou perd, se relève ou meurt, dans l'esprit des hommes, suivant que ces systèmes y prennent plus ou moins d'empire. Elle ne peut coexister avec eux. Si la spéculation nous manquait ici, l'expérience viendrait à notre secours. Partout où les opinions matérialistes ont gagné, la religion s'est retirée devant elles; et sous nos yeux nous ne les voyons jamais coïncider dans le même esprit.
Sous ce rapport , le retour de l'opinion vers les systèmes spiritualistes, la popularité aussi générale qu'imprévue de la philosophie enseignée par M. Royer-Gollard et par M. Cousin, sont donc un immense bienfait pour la religion. Ils lui ont ouvert .une route. Ils ont fait disparaître, sans avoir l'air de les attaquer, les préjugés qui s'opposaient à son passage. Sans se déclarer ses champions, ils ont préparé son triomphe. Ils ont signalé dans Famé des puissances que les sens n'ont point données et au bout desquelles est la religion. Ils ont fait voir, dans l'humanité prise en masse, autre chose que les besoins physiques, auxquels pourvoit l'industrie. Ils ont dégagé, en quelque soite, du chaos des données
PHILOSOPHIE. 437
historiques les plus diverses, un grand esprit de l'humanité, qui l'anime et qui la dirige dans toutes ses phases; et eet esprit n'a rien de commun avec les intérêts matériels; il ressemble à la religion plus qu'à toute autre chose. Le nouveau mouvement de la philosophie est donc aussi favorable à la religion que le précédent lui avait été funeste. Si je puis ainsi le dire, il est plein d'humanité, tandis que l'autre, avec ious ses raffinements, annulait l'humanité, pour mettre à sa place la sensualité; c'est-à-dire, au fond, la brutalité.
Mais ce qui me fait mieux augurer pour la religion, dans la période philosophique qui commence, ce sont les symptômes qui se manifestent d'une plus juste appréciation à la fois des ressources du raisonnement et de la valeur des données prises dans les besoins de l'âme humaine elle-même. C'est, en d'autres termes, la substitution de la foi à l'argumentation, dans les sujets de haute philosophie, de morale et de religion. Peut-être tout le monde ne se rend-il pas compte encore de cette tendance, mais elle éxiste, elle se manifeste; elle doit se développer, atteindre à une conscience plus vive d'elle-même, et jeter dans les esprits de plus profondes racines. La religion ne saurait être une affaire de raisonnement et de syllogisme. Elle est au delà de la portée que peut avoir ce moyen d'arriver à la vérité. Quand on veut y venir par cette voie et ne recevoir que ce que l'on trouve en la parcourant, la religion s'évapore et se perd ; les croyances s'ébranlent, parce que les thèses les plus diamétralement opposées se présentent soutenues par des arguments très-bien liés. L'esprit ne sait où se prendre, au milieu de cette forêt de syllogismes; et l'âme se retire insensiblement d'un travail qui la trouble et qui la confond. Avec une direction semblable dans les recherches philosophiques et religieuses , on est spiritualiste si l'on veuf, mais on est sceptique avant tout. Or, le scepticisme et la religion sont les antipodes l'un
PHILOSOPHIE
de l'autre. Mais, après ce fracas d'argumentation qui ébranle tout, reste l'âme humaine, avec ses idées, ses sentiments , ses besoins et ses tendances ; et là se retrouve la religion pleine de force et de vie. Elle n'a pas besoin d'être réduite ; elle n'a besoin que d'être dite, non pour trouver le chemin de tous les cœurs, car elle n'a pas besoin d'y arriver, mais pour y être sentie, car elle s'y trouve. Une philosophie qui réduit la sphère du raisonnement pour étendre celle de l'âme, de ses puissances et de ses besoins, est donc une philosophie éminemment religieuse. Quoi qu'elle dise de la foi, c'est la foi qu'elle relève, et avec elle la religion qui ne peut vivre que par elle. Je la laisse donc aller avec joie. La religion est au bout de la carrière qu'elle fournit, mais la religion vivante, la religion sortant de l'âme et profondément sentie, et non cette froide théorie que Ton prit longtemps pour elle, ce mélange d'un spiritualisme faible et d'un scepticisme fort, enfant débile du raisonnement, que le raisonnement venait bientôt dévorer.
Rien d'étonnant sans doute à voir les partisans du matérialisme se montrer les ennemis du christianisme : ils le sont de toute religion. Ne reconnaissant que la matière et ses lois, croyant tout expliquer par elle, ne s'apercevant pas que par elle ils n'expliquent rien , car il leur manque toujours la force dont la matière ne rend pas raison , ils doivent se montrer doublement hostiles contre le christianisme , qui non-seulement admet comme doctrine fondamentale l'action d'une force intelligente, extérieure au monde et le dirigeant régulièrement par les lois qu'elle s'est données, mais encore admet son intervention exceptionnelle par une action contraire ou supérieure aux lois ordinaires de la nature. Quand à peine on admet les dieux ronds d'Épicure, immobiles hors du monde réel, comment admettrait-on un Dieu personne, soutenant avec le monde des
PHILOSOPHIE
relations constantes, et intervenant dans le temps pour diriger le mouvement de l'humanité? La philosophie matérialiste , qu'elle soit atomiste , physiologique ou sensualiste , est donc essentiellement antichrétienne , quelles que soient les qualités aimables et les vertus foncièrement évangéliques, parce qu'elles sont humaines, de quelques-uns de ceux qui l'ont professée. L'homme es! homme par son cœur, et celle noble pallie de lui-même qu'il ne peut jamais abjurer a mille fois réparé les erreurs de son esprit, dont la conséquence rigoureuse eût été souvent de la dépouiller de l'humanité.
Au fond , ce qui fait encore le plus de tort au christianisme, ce ne sont pas les opinions systématiques des philosophes matérialistes, car leurs livres ne sont point populaires, et l'intelligence de leur système est peu répandue ; mais c'est ce qui reste encore de l'impression produite par les vastes démolitions opérées dans le xvme siècle. Ce siècle était un siècle d'attaque et de destruction. Le christianisme fut surtout l'objet- de ses coups. On l'attaqua par l'histoire et par la philosophie, par le raisonnement et par le ridicule , dans ses principes et dans ses applications , dans son essence et dans ses formes dégénérées. On mêla le vrai avec le faux par un adroit artifice, 4 et l'on obtint des succès immenses. J'en ai dit d'ailleurs ma pensée. Le christianisme se retira. 11 est revenu purifié , quand les hommes rentrés en eux-mêmes ont senti plus fortement que jamais le besoin de religion, et n'ont trouvé pour y satisfaire que le christianisme vivant et pur. Mais, au milieu de ce mouvement des esprits, qu'il est impossible de méconnaître, nous voyons encore s'agiter au milieu de nous , avant d'exhaler ce qui lui reste de vie, la quQue du xvme siècle. Suivre jusqu'au bout un système de philosophie, l'arranger dans sa tête pour le coordonner avec toutes ses connaissances et toutes ses autres idées,
440 PHILOSOPHIE
en déduire les conséquences et rappliquer à tout, est une chose dont peu de gens sont capables. Mais avoir une philosophie négative, qui ne consiste point à savoir, à approfondir quelque chose, mais à nier superbement tout ce qui sort du cercle le plus étroit de l'expérience; se croire, en vertu de ce beau travail, dans une classe supérieure de penseurs ; s'arroger le titre de philosophe, c'est ce qu'on voit tous les jours. Les philosophes de cette force courent les rues et pour ainsi dire offusquent le soleil. Si l'on consent à donner à cette disposition de l'esprit le nom de philosophie, il est évident qu'elle est directement contraire au christianisme, car elle n'existe que dans son contraste avec lui : hors de là il n'y a rien que vide et confusion. Quand ces gens-là vous ont dit : Je ne suis pas chrétien, ils ont dit tout ce qu'ils sont ; n'en attendez pas davantage.
Néanmoins, cette confusion d'une simple négation avec la philosophie, si générale dans la génération qui s'en va, commence à se dissiper dans la génération qui grandit, précisément parce que celle-ci commence à s'élever vers la véritable philosophie. Aussi remarquet-on dans son langage les plus grands égards, le plus grand respect même, pour la religion de Jésus. Mais dire la position réelle de la nouvelle école de philosophie à l'égard du christianisme, et prévoir ce qu'elle pourra devenir, n'est pas une chose facile. Je ne crois pas qu'elle ait encore tourné de ce côté ses méditations, au moins ses méditations les plus sérieuses et les plus suivies. Il n'était pas temps encore. Il fallait d'abord trouver cette nouvelle philosophie ; il fallait en faire le tour ; il fallait en explorer les conséquences avant d'en venir à une application, qui n'est qu'un détail dans l'ensemble, quelque importante qu'elle soit sous d'autres rapports. Je dis qu'il fallait achever ce vaste travail avant d'approfondir la question de la révélation et du christianisme Or ce travail est bien loin d'être achevé.
l'IIILOSOIMUE. 4U
De grandes bases sont posées; le mouvement est imprimé; la direction est prise; mais il faut beaucoup encore pour avoir tout exploré, beaucoup encore pour avoir tout exposé. Dans celte position, je dis que nonseulement il ne faut pas s'étonner de ne pas trouver dans les écrits de la nouvelle école une exposition nette et approfondie d'un système sur le christianisme, niais qu'il ne faut pas même presser à la rigueur les déclarations éparses que l'on y trouve. Ce n'est point encore un travail fait. Quand il se fera, il est vraisemblable qu'il différera de bien des manières de cette foule de traits lâchés en passant, tout en parlant d'autres choses.
Si donc on veut juger des rapports de la nouvelle philosophie avec le christianisme, c'est sur son esprit général, sur sa tendance reconnue qu'il faut se baser, bien plus que sur des expressions éparses et fugitives. Cet esprit, cette tendance, je les ai déjà signalés, lis sont éminemment favorables à la religion ; seraient-ils funestes au christianisme? Pour se faire d'avance une réponse à cette question, il est juste d'envisager dans le christianisme deux choses : ce qu'il est venu nous enseigner, et la forme dans laquelle il nous l'a enseigné. Quelle que soit l'opinion que l'on se fait sur l'origine du christianisme et sur les moyens par lesquels il nous fut donné, il est évident que le christianisme est un enseignement, qu'il contient une doctrine, qu'il expose un système religieux. Il est évident aussi que, si l'on doit différer en quelque chose, il est beaucoup plus important d'être d'accord sur ce système religieux, sur ce fonds d'idées si capital dans l'histoire de l'humanité, que sur les formes sous lesquelles il nous fut transmis. Je dis donc que, si je compare l'impression que produit sur moi le christianisme comme doctrine, et celle (pie produit à son tour la nouvelle école philosophique, j'y trouve les rapports les plus intimes. C'est le même esprit, le même point de départ, la même idée sur