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l'humanité, la même tendance, et je ne doute point que, dans ses développements, la nouvelle école philosophique n'arrive peu à peu aux mêmes conclusions et aux mêmes fins. Je ne doute pas même qu'elle n'approche d'assez près des dogmes les plus mystérieux du christianisme, pour qu'en humanisant un peu ses conclusions , en spiritualisant par une expression philosophique les déclarations de Jésus et de ses apôtres, la distance devienne bien petite et bien facile à franchir.— La nouvelle philosophie est éminemment spiri- •tualiste; le christianisme l'est aussi; c'est lui le premier qui a rendu le spiritualisme populaire. — La nouvelle philosophie place l'homme dans la conscience; elle l'élève au-dessus de la sensualité ; elle lui reconnaît des ressources et une destination supérieures à ce que les sens peuvent découvrir, et dont la conscience seule fournit la révélation. Cette pensée fondamentale est à la base du christianisme. Lui aussi met l'homme dans la conscience; il l'élève au-dessus de la sensation; il met sans cesse en présence, dans ses expressions à la fois sublimes et populaires, la chair et l'esprit, l'homme de la conscience et l'homme de la sensation. — Après avoir relevé la conscience humaine, non-seulement comme gage certain de l'existence de l'esprit, mais encore comme organe d'une loi supérieure à la matière, la nouvelle philosophie fonde sur elle toute vraie et profonde moralité. Elle établit dans ce sanctuaire à la fois la liberté et la dignité de l'homme. Elle renverse pour toujours l'épicuréisme sous quelque forme qu'il se présente, et ne juge plus de l'obligation ni par l'intérêt, ni par le plaisir, ni par aucune autre conséquence, mais par la loi pure de la moralité, déclarée avec autorité par la conscience de l'homme. Le christianisme n'a pas fait autre chose. S'il est un point sur lequel on puisse dire que Jésus-Christ ait redoublé d'attention et de persévérance, on peut dire que c'est celui-
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\ù. .Sans cesse il a ramené l'homme vers sa conscience. Sans cesse il a spiritualisé la morale. Sans cesse il a déclaré que, si Tondit en vue des jouissances, en vue d'un intérêt quelconque, et non en vue de la conscience et de l'ordre éternel dont Dieu est le centre, on a déjà reçu sa récompense. Sans cesse il a déclaré que les actions extérieures n'ont d'importance que par les rapports qui les lient avec la conscience dont elles sont les émanations. Sans cesse il s'est opposé de toutes ses forces aux prétentions des religions sacerdotales, qui croient que le bien se fait opère operato, par l'obéissance passive à certaines formes légales, et qui laissent dans l'oubli la conscience, c'est-à-dire l'homme. — C'est sur ce caractère de l'humanité, et sur tous les besoins qui en sont la conséquence, que la nouvelle école de philosophie veut fonder les grandes vérités de la religion. Suivant elle, c'est dans son cœur encore plus que dans son esprit que l'homme doit les trouver. De la conscience découle la liberté, de la liberté l'ordre moral opposé à l'ordre physique, de l'ordre moral Dieu et l'avenir, sans lesquels l'àme humaine serait incomplète et boiteuse, sans lesquels rien de ce qui se passe en elle n'aurait ni de liaison ni de fin, sans lesquels elle-même serait inexplicable. Le christianisme n'a pas présenlé ces deux grandes idées sous un autre point de vue. En lui, Dieu et l'avenir ne font qu'un avec l'homme et sa conscience. Ils sont présentés tels que la conscience les veut, tels qu'elle les appelle, tels qu'elle les proclame. A travers des expressions et des tableaux populaires, tels qu'il les fallait alors pour être compris, voilà ce qu'on trouve avec le plus léger effort: un Dieu esprit, chef du monde moral, un avenir complément indispensable de ce que la conscience nous révèle. 11 n'y a qu'à pousser plus loin encore, qu'à comparer l'état normal de l'homme avec son état réel, à se pénétrer de la nature et des exigences de l'ordre moral , que la
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voix sainte de la conscience nous révèle d'une manière pleine et absolue, sans accommodation ni excuse, et l'on sera conduit à la porte de cette dispensation mystérieuse , par laquelle le christianisme couronne ce tableau de l'humanité. — Je le répète donc : en ne considérant que le fond, jusqu'ici je vois accord entre la nouvelle philosophie et le christianisme. Tout n'est pas dit encore, tout n'est pas exploré; mais, dans ce qui est fait, l'union règne; ne durerait-elle pas jusqu'au bout?
Quant à la forme , la question devient plus embarrassante; les chrétiens eux-mêmes ne sont pas d'accord entre eux. Jusqu'ici l'opinion de la nouvelle école paraîtrait plutôt s'approcher du rationalisme que du supra-naturalisme. Elle admettrait en conséquence que le christianisme , dispensation de la Providence pour le perfectionnement de l'humanité, pourrait perdre successivement de son importance, à mesure que l'esprit humain serait rentré dans une meilleure route , en aurait mieux connu la direction, et courrait moins de danger d'en sortir. C'est bien ce qu'on peut dire dès que, par l'adoption du système rationaliste, on ne voit en lui qu'une direction de la Providence donnée au moment nécessaire par un concours de circonstances naturelles. Au fond, cela veut dire que, par ses développements et ses progrès futurs, l'homme s'appropriera tellement les doctrines éternelles , qui sont à la base du christianisme, les fondra tellement dans sa vie privée et publique, en un mot, deviendra tellement chrétien, qu'il n'aura plus besoin du christianisme et de ses documents écrits. — A la bonne heure. En effet les doctrines du christianisme, republiées en quelque sorte par la nouvelle école philosophique , dureront autant que l'humanité. Mais quand seront-elles non-seulement populaires, mais partout dégagées des erreurs qui les obstruent , partout maîtresses de la pensée , des affec-
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tions et de la vie des hommes? Et si jamais elles le sont, quand l'Évangile, avec son langage populaire, avec sa profonde connaissance de l'humanité , avec le type de Jésus, qui la représente dans sa beauté idéale et qu'il n'est pas donné à l'homme de reproduire, quand l'Évangile cessera-t-il d'être encore le moyen le plus actif et le plus sûr de conserver et de répandre parmi le peuple ces idées admirables qui sont à la fois l'honneur et le bonheur de l'humanité?
J'omets à dessein la question, si souvent débattue, de la suprématie de la philosophie sur la théologie, ou de la théologie sur la philosophie. Que pourrais -je ajouter à ce que l'on trouve partout? Réduite à ses termes les plus simples, elle pourrait bien consister à savoir si l'on reste homme, alors que l'on devient chrétien.
Ce que nous venons de dire épuise bien ce qu'il y a de plus grave dans notre sujet. Les rapports de la philosophie avec le protestantisme me paraissent plus simples à décrire.
•Et d'abord, il est juste de relever une erreur dans laquelle sont tombés beaucoup de prétendus amis, et presque tous les vrais ennemis du protestantisme.
Quand on le compare avec d'autres religions professées au milieu de nous, le protestantisme est bien une simplification ou même une diminution de croyance. Mais ce n'est pas à dire pour cela qu'il soit une nullité de croyance. C'est pourtant ainsi que paraissent l'entendre beaucoup de gens. « Je ne crois point à l'autorité, je ne crois point au pape, je ne crois point à la transsubstantiation, je ne crois point au purgatoire, je ne crois point à la confession, je ne crois point aux saints; le protestantisme n'y croit pas non plus : j'aime cette religion et je la préfère à toute autre. » C'est fort bien; mais vous oubliez que vous ne croyez à rien et que le protestantisme croit à quelque chose. Un abîme vous
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sépare : vous n'êtes pas protestant. — Il faut bien qu'on Je sache : avant tout, un protestant est un chrétien. L'Évangile est le lien qui l'unit au corps de ses frères, et quoiqu'il repousse de toutes ses forces ce qu'il regarde comme des erreurs capitales dans les croyances des Églises à traditions, il ne repousse pas toutes les croyances; car l'Évangile en contient beaucoup et de trèsvivantes. Il ne vit pas de négations; car la religion ne peut pas s'accommoder d'un pareil régime. Solidement établi dans cette position tout évangélique, il repousse également , et les éloges trompeurs de ses dangereux amis, et les reproches injustes de ses éternels ennemis. Il montre aux uns et aux autre l'Évangile et leur dit : Voilà mon principe et ma règle.
Mais , à tout prendre , dans ces amis et dans ces ennemis, il y a sans doute fort peu de philosophie. Laissons-les donc , pour nous occuper de ceux qui ont des droits mieux fondés au titre de philosophes.
Ce qui doit surtout leur plaire dans le protestantisme, c'est son opposition au principe d'autorité; c'est la liberté d'examen qu'il pose comme le sien propre ; c;est encore mieux que des principes, c'est une longue pratique de tolérance et de support, non-seulement dans toutès les branches des sciences, niais même dans la théologie. En général, dans l'application, la tolérance du protestantisme est aussi large que possible : l'Église se tient en dehors de toute discussion scientifique. La philosophie marche et se développe à côté d'elle, môme dans les sujets qui touchent de plus près à la religion, avec une entière liberté. La théologie s'en approprie successivement les résultats les mieux éprouvés : l'Église en permet l'examen et la défense , non-seulement aux laïques , cela va sans dire , mais à ses ministres euxmêmes. Elle n'intervient à l'égard de ceux-ci que lorsqu'ils voudraient porter dans la chaire des -disputes ignorées du peuple, et propres à le troubler, à l'égarer
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peut-être; car le culte est son domaine; elle doit y maintenir Tordre, en rendre L'application fructueuse, en faire à la fois une source de lumières et de charité. Personne ne peut contester que, depuis bien des années, L'Eglise protestante, non-seulement en France mais en Europe, ne se soit toujours plus rigoureusement renfermée dans cette sainte attribution , et ne l'ait exercée avec toujours plus de douceur, de prudence et de faveur pour la liberté de ses membres. Il n'y a guère d'exception que pour les Églises qui ont le malheur d'être constituées en corps politique, comme celle d'Angleterre. Et encore si, dans quelques circonstances, les amis de l'humanité, les amis de la liberté, ont eu lieu d'être mécontents d'elles, il était évident à tous les yeux qu'alors le corps poli' ique agissait seul , et que le corps religieux restait dans l'ombre. C'étaient des intérêts terrestres, énormes sans doute, traités et défendus par des moyens tout terrestres. La crise passée , le corps religieux reparaît avec sa tolérance et sa mansuétude.
De toutes les religions constituées , le protestantisme est donc la plus favorable à la liberté et aux progrès de la philosophie. Mais c'est une religion constituée. Et voilà précisément une grave question, où la philosophie a le droit d'intervenir, et qu'elle seule peut résoudre. Voilà le point de contact le plus immédiat et le plus important entre la philosophie et le protestantisme, considéré comme religion constituée sur l'Évangile. — Faut-il une religion constituée, pour assurer les progrès des masses dans la civilisation et dans la religiosité? — Si on la constitue en Europe, peut-on l'établir sur autre chose que sur le christianisme ? — S'il faut l'établir sur le christianisme, peut-on le faire dîme manière p'us large, plus libre, plus respectueuse à l'égard des droits de l'humanité, que ne le fait aujourd'hui le protestantisme en Europe ?
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De ces trois questions , qui me paraissent épuiser le sujet, la première est de beaucoup la plus délicate et la plus sérieuse. Une fois résolue par l'affirmative, je ne crois pas que l'on puisse raisonnablement hésiter sur les autres.
Les idées religieuses, si importantes non -seulement pour le salut de l'homme , mais pour son bonheur et pour son perfectionnement terrestre ; ces idées puissantes, qui par leur immense intérêt le portent à la réflexion et sont seules capables de spiritualiser sa vie, pénétreront-elles assez avant dans les masses, iront-elles trouver l'artisan sur son métier et le laboureur dans son champ, s'il n'existe pas un établissement vaste et pourvu de moyens suffisants pour atteindre ce noble but? Les livres ne sauraient y suffire, car encore faut-il savoir les lire. Que dis-je? il faut bien plus, il faut sa-, voir les choisir. S'il doit les choisir lui-même , lesquels choisira l'artisan ? Allez plutôt voir les livres crasseux qui circulent dans les ateliers. Pour communiquer une instruction puissante et homogène , il faut plus que des livres, il faut la parole vivante. Pour élever l'âme à cette piété chaleureuse qui embrasse Dieu , la nature et l'humanité, il faut plus que des lectures solitaires; il faut ce mouvement des masses , cette action et cette réaction que l'homme trouve toujours dans les grandes réunions de ses semblables. Pour que la religion fasse du bien au peuple, il faut donc diriger ses lectures et fournir à sa curiosité l'aliment dont elle a besoin; il faut le réunir en masses pour l'instruire; il faut relever # son intelligence en combattant son grossier matérialisme ; il faut lui communiquer les émotions religieuses par le culte et par la prière ; il faut diriger toutes ces choses avec ordre et avec prudence, pour qu'elles atteignent leur but : il faut, s'il est possible , les conserver et les transmettre d'une génération à l'autre. Or pour diriger il faut des principes ; pour conserver il faut des
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moyens de durée; en d'autres termes, il faut des règlements et une administration. — Mais tout cela pourrait se faire par une association libre. — Sans doute. Mais cette association se formera dans un but; elle établira une base pour diriger son action; car elle ne voudra pas tout faire, même ce qu'elle a voulu détruire en se formant. Elle aura donc des principes pour se diriger, et des règlements pour guider les mouvements divers de ses membres. Et comme rien ne marche seul dans ce monde, il faudra bien aussi qu'elle ait ses agens et son administration. — Si le but est religieux, comme dans l'hypothèse, ce sera donc une Église et une Église constituée.