CHAPITRE II
Pour moi , et pour beaucoup d'autres , le fond du protestantisme , c'est l'Évangile ; sa forme , c'est la liberté d'examen.
Si j'osais un moment prendre mes expressions dans des systèmes qui jusqu'ici ne sont pas bien compris de tout le monde, je dirais que le protestantisme est le complément ou même la base de ce vaste système d'individualité, qui constitue la civilisation moderne; tandis que le catholicisme fonde ce système d'unité , où l'individu se perd dans le tout, en faisant l'abandon de ce qu'il y a de plus intime dans son individualité , la pensée et la croyance.
On a violemment reproché au protestantisme d'être ce que je viens de dire : et quelquefois ses amis ont eu la faiblesse de l'en défendre. Pour moi , j'accepte le reproche, et j'avoue qu'il m'est difficile de concevoir autrement le protestantisme. Et non-seulement, j'ai peine à le concevoir autrement, mais encore, c'est parce que je le conçois ainsi que je l'aime.
Il est deux manières de considérer le protestantisme, bien différentes l'une de l'autre , quoiqu'on les ait souvent confondues.
Ou les protestants sont une réunion de quelques hommes qui ont repoussé certains dogmes de l'Église romaine, pour mettre à la place les leurs, et qui les
défendent avec la m ême. persévérance et presque toujours par les mêmes moyens;
Ou bien, ils sont la réunion de tous les hommes qui veulent la liberté de conscience et d'examen, et qui ne veulent plus la tyrannie spirituelle de Home ni de personne.
, Les premiers sont plus qu'à moitié catholiques. Le autres sont vraiment réformés, car leur réforme est fondamentale. Elle rend à ta Bible tous ses droits, à l'homme toute sa dignité.
Si le protestantisme veut se ranger dans la première catégorie , il n'est rien. Il se perd dans ses variations et dans ses subdivisions continuelles; rien n'est plus facile à ses ennemis que de le tourner en ridicule. C'est en l'envisageant ainsi que Bossuet, et plus récemment M. Grégoire et M. l'abbé de Lamennais, ont obtenu sur lui de faciles avantages, qui ont enflé les catholiques et inquiété les protestants eux-mêmes. Mais si le protestantisme veut se ranger dans la seconde catégorie; s'il veut faire consister son essence dans la liberté de croyance et d'examen , sous l'Évangile ; s'il veut ne voir, dans les nuances plus ou moins fortes qui divisent ses membres, que la conséquence inévitable du grand principe sur lequel il est fondé, alors il est tout; ses forces deviennent immenses; il est la religion des temps modernes; et les trois quarts des pays, que la cour de Home inscrit encore sur la carte de sa juridiction , sont peuplés de ses partisans. Les âmes généreuses , qui aiment à penser par elles-mêmes et pour qui le christianisme a conservé tout son prix, soupirent après la liberté qu'il procure, et lui sont en secret dévouées. — Mais il faut qu'il soit conséquent.
Le protestantisme excite aujourd'hui un haut degré d'intérêt dans tous les pays de l'Europe et de l'Amérique. De grands talents s'y rattachent. Ceux qui ne passent pas dans son sein le respectent ; beaucoup l'ai-
ment et voudraient l'embrasser. Mais d'où viennent cette considération et cet intérêt? Quelle en est la véritable source? Est-ce la Confession d'Augsbourg? Est-ce la Formule de Concorde ? Est-ce la Confession de foi de La Rochelle 1 ? Personne n'y songe ; et les protestans eux-mêiïies connaissent à peine ces pièces dès longtemps oubliées. C'est comme les défenseurs et souvent les martyrs de la liberté de conscience et d'examen que l'on aime et que l'on respecte les protestants. C'est quand ils se sont montrés tels, qu'ils se sont honorés aux yeux des hommes , dont ils ont accru les lumières, relevé la dignité et préparé le bonheur. S'il prenait fantaisie aux protestants de n'être plus que les champions de la Confession d'Augsbourg, de celle de La Rochelle , et de tant d'autres qu'ils ont faites , tout le monde leur tournerait le dos , et eux-mêmes ne seraient plus qu'un corps imperceptible, privé de chaleur et de vie.
Dans le principe qu'il pose , le protestantisme est donc en contraste direct avec le catholicisme ; et c'est pour cela que tant de gens l'approuvent et l'invoquent, sans être nés dans son sein. C'est une des grandes formes de l'existence sociale du genre humain. Elle reparaît partout où se montre la forme opposée. Partout où des institutions fortes tendent à comprimer l'individu pour l'annuler dans la masse, l'individu se
1. La Confession d'Augsbourg, ainsi nommée parce qu'elle fut présentée à Charles-Quint, dans la diète tenue à Augsbourg, en 1538, fut rédigée par Mélanchthon et approuvée par Luther comme l'expression authentique de la foi évangélique.
La Formule de Concorde (1580) est l'expression la plus scolastique du luthéranisme m plus étroit.
La Confession de La Rochelle était la base, la loi de l'ancienne Église réformée de France. Ébauchée dans le premier synode national, réuni à Paris en 1559, elle reçut sa rédaction définitive au synode national de La Rochelle, tenu avec l'autorisation du gouvernement sous la présidence de Théodore de Bèze, en 1571.
relève. La conscience et la liberté humaine finissent toujours par réclamer leurs droits, pourvu que l'homme reste homme et ne soit point mutilé par un long oubli de ses plus nobles facultés.
Mais la religion protestante ne doit pas être seulement la rivale de la catholique ; elle doit avant tout être une religion, c'est-à-dire posséder les moyens de durer, et d'édifier les hommes par la propagation d'une doctrine bienfaisante et chrétienne. Elle ne doit pas être seulement une négation ; elle doit avoir aussi sa partie réelle et positive. Du principe, qui est absolu, elle doit passer à l'application , qui est relative. De l'idée , elle doit descendre jusqu'aux faits. De la liberté d'examen et de croyance, qui est pure et sans limites, elle doit en venir à la société , où tout est condition et limites. Voilà le problème difticile. H\c opus; Me labor est. Il faut trouver le point où l'on ne sacrifie de l'individu que ce qu'exigent- impérieusement l'existence sociale et l'édification commune. Tout ce qui se fait ^u delà produit un mal irréparable, et, loin de répandre la vie , répand la stupeur et la mort.
Pour atteindre ce but, qui est le but suprême de tout établissement religieux bien ordonné , il y a deux choses à considérer : en premier lieu, la paix intérieure et la conservation de la société comme corps ; en second lieu, l'édification du peuple et la propagation de la vie religieuse.
I. Un corps religieux ne peut pas avoir de la consistance, ne peut pas durer, s'il n'a pas la paix dans son sein; et, pour conserver cette paix, ne faut-il pas pour les croyances des règles fixes qui préviennent les disputes et qui fassent du corps religieux un tout compacte, où régnent la même tendance et le même esprit ?
C'est bien ainsi qu'on l'a entendu presque toujours. Mais, pour bien juger du mérite de ce point de vue,
voyons les choses d'un peu plus haut et consultons l'expérience.
Il se présente deux systèmes pour arriver à cette paix religieuse, à cette union sans laquelle chacun sent qu'une Église chrétienne ne pourrait subsister. Le premier procède par voie d'exclusion, le second par voie d'adoption ; le premier par voie de subdivision, le second par voie de réunion ; et, pour tout dire d'une manière encore plus tranchée, le premier procède par voie d'intolérance et de rigueur; le second, par voie de tolérance et de support.
Pour expliquer mieux notre pensée, décrivons, avec un peu plus de détail, les procédés des deux systèmes.
L'un et l'autre veut la paix de l'Église et l'union de ses membres, en particulier du corps enseignant. Les partisans du premier système ne voient d'union et de paix possibles que dans l'unité de toutes les croyances individuelles ; et par conséquent, ils procèdent par voie d'exclusion contre ceux qui ne partagent pas la croyance du corps dominant, que ce soit la majorité d'une assemblée délibérante et élective ; que ce soit celle d'un corps aristocratique se perpétuant lui-même; ou que ce soit un seul homme. L'histoire prouve qu'on a donné pour le moins trois degrés à cette exclusion dans la pratique : l'exclusion, de la société religieuse; l'exclusion de la société religieuse et du pays ; l'exclusion de la vie ; chacune de ces exclusions emportant toujours avec elle celle de la béatitude céleste.
Il n'est question ici que du premier degré, car nous ne pensons pas que personne aujourd'hui veuille employer les deux autres, quoique l'emploi du premier devienne presque toujours une forte tentation pour tout le reste.
Quels doivent être les résultats naturels de l'emploi d'un pareil moyen ?
Dans son infatigable activité, l'esprit humain ouvre
un nouveau point de vue sur quelque sujet religieux. A l'instant même, une discussion s'établit, dans laquelle les hommes réfléchis prennent des partis opposés. Au lieu d'en attendre l'issue avec calme, dans la juste espérance que la vérité y trouvera son compte et finira par gagner le plus grand nombre do partisans, on regarde la discussion comme un désordre et comme un scandale; on s'assemble pour y porter remède; et le parti dominant, quelle que soit la forme sous laquelle il règne, commence par régler, avec; toute la précision et la subtilité dont il est capable, quelle est la vérité sur le point en litige. On exclut du corps de l'Église tous ceux qui n'admettent pas, dans toute sa teneur, la décision qui vient d'être prise. — Laissons le parti vaincu devenir ce qu'il pourra; se constituer en Église, se déclarer même, si cela lui fait plaisir et comme il en a le droit, la seule Église orthodoxe et chrétienne, et suivons le parti vainqueur.
La croyance est définitivement réglée sur l'article controversé. Tout le monde est d'accord maintenant ; l'Eglise s'est décantée ; il n'est resté dans son sein que ceux qu'elle reconnaît purs. Mais bientôt le désir même de soutenir le système favori contre ceux qui l'attaquent ; le besoin de l'enseigner, et par conséquent de l'éclaircir; enfin cette insatiable curiosité de l'esprit humain, qui cherche toujours avoir par delà les limites, entent bientôt une nouvelle question sur celle qui vient d'être résolue. Cette question amène une discussion nouvelle, non moins vive que la précédente; la discussion amène promptement une autre décision, et la décision une séparation définitive. Ainsi les subdivisions se multiplient sans cesse; le corps de l'Église s'affaiblit en même temps que l'ardeur pour la dispute s'échauffe. Les décisions s'établissent d'abord sur les points les plus importants. Mais, quand ceux-là sont vidés, on s'en occupe à peine, par cela même qu'ils sont réglés d'une
manière définitive, et tout l'intérêt se porte sur les questions nouvelles que la discussion a soulevées et dont on attend encore la détermination solennelle. A force de passer par ces ramifications successives, l'on arrive enfin à des branches imperceptibles, sans fleurs et sans fruits autour desquelles se consument, dans d'inutiles combats, les plus beaux talents et les plus nobles facultés. On commence par disputer sur la nature divine du Sauveur des hommes, sujet bien légitime d'une généreuse curiosité ; mais, quand il est décidé qu'il est Dieu, l'on songe qu'il a paru sur la terre avec la forme humaine, et l'on se demande si cette forme n'était qu'un corps animé par la divinité, ou si c'était un homme tout entier auquel le Dieu s'était joint. Quand il est statué que les deux natures étaient complètes en Jésus, et quand les partisans de l'autre système sont exclus à leur tour, on se met à réfléchir encore, et l'on commence à craindre que ces décisions ne fassent de Jésus deux êtres distincts. Entraînés par ces craintes bien naturelles, quelques-uns pensent et disent qu'en Jésus se trouvent bien en effet les deux natures, mais qu'entre elles deux, elles n'oilt qu'une volonté. Nouveaux débats terminés par une nouvelle décision qui amène un.e scission nouvelle , et par laquelle il reste réglé qu'en Jésus les deux natures étaient complètes, et qu'il avait par conséquent deux natures et deux volontés. Ainsi les ramifications du dogme établi devinrent un véritable dédale; les objets des discussions les plus acharnées perdirent toujours de leur importance, jusqu'à ce qu'on vît les Grecs argumenter avec rage sur la lumière du mont Thabor, sous les murs de Constantinople embrasée ; et les Latins sur l'immaculée conception de la Vierge, au moment où le croissant de Mahomet menaçait d'anéantir le christianisme lui-même. Et encore, je ne considère le parti vainqueur que comme vainqueur. Je ne parle point des intrigues sans nombre, des moyens de séduc-
lion ou <]c violence qui ont été mis en usage de pari et d'autre pour faire triompher son système. le ne parle point des chances diverses qui ont été près de se coaliser et qui ont menacé bien des fois de changer la vérité en erreur et l'erreur en vérité. Le protestant du moins ne peut pas nier que toutes ces causes réunies n'aient procuré plusieurs fois la victoire à l'erreur, dans ces assemblées solennelles et dans ces règlements authentiques, car, s'il le niait, pourquoi serait-il protestant ?
Les confessions de foi peuvent être nécessaires à la conservation d'une croyance particulière; mais pour la conservation de la vérité, elles ne peuvent rien. Ce seul fait le prouve. Après les développements les plus étendus qu'elles aient jamais eus sur la terre, il a fallu les secouer et les briser, pour trouver hors d'elles la vérité. Leur influence sur la vérité n'est que négative. Elles ne l'avancent pas; mais presque toujours elles l'empêchent de s'introduire.
J'ai pris mon exemple dans l'histoire primitive du christianisme, parce qu'il est décisif et qu'il est déjà loin de nous; j'aurais pu le prendre dans l'histoire de la réformation; il n'eût pas été moins concluant. J'aurais vu les divisions et les subdivisions aller toujours croissant, à mesure qu'on prenait de nouvelles déterminations pour amener l'unité. J'aurais vu la guerre des opinions devenir toujours plus acharnée et se porter sur des points toujours plus insignifiants, jusqu'à l'adoption virtuelle d'un système entièrement opposé, qui a commencé une période de gloire, de lumières, d'union et de paix.
En effet , l'expérience ayant prouvé que le premier système ne conduisait point à son but , mais presque toujours à un but contraire, insensiblement on en est venu, dans la plupart des églises réformées, à suivre un système opposé, qui consiste à se réunir en se supportant, à chercher bien moins les différences que les
ressemblances , à permettre l'émission des idées dans l'intérêt de la vérité, et, par conséquent, à cesser de poursuivre, par des décisions solennelles, toutes les opinions, toutes les déterminations dogmatiques, sur lesquelles la discussion s'établit. Il a paru par l'expérience, que, partout où le christianisme est la base d'un enseignement ecclésiastique, ce seul tait donne à tout une couleur assez fortement chrétienne, pour suffire au^ vrais besoins de l'Église et pour lui prêter toute la consistance qu'exigent sa conservation et sa durée. Une fois que la liberté, non-seulement d'examen, mais encore d'expression, est reconnue, non-seulement dans la théorie, mais encore dans la pratique, les discussions religieuses prennent un caractère sérieux, mais calme et modéré. La paix n'en est point troublée, parce qu'on est fait à les entendre, et que la qualification d'hérétique est tombée en désuétude, comme la haine qu'elle excite. On laisse au temps son action, à la vérité ses droits; et, comme ce sont là les deux plus grandes forces de la nature, quand on est en harmonie avec elles, on l'est facilement avec soi-même. Les grandes bases du christianisme sont simples; tout autrement simples que les systèmes compliqués, bâtis à force de décisions dogmatiques. Ce sont elles qu'on rencontre d'abord, quand on n'est obligé d'étudier le christianisme que dans ses sources. Les questions frivoles, sur lesquelles on s'est si déplorabiement acharné, parce qu'on y était conduit par les progrès toujours croissants des déterminations dogmatiques, sont réduites à leur véritable valeur et reléguées dans l'obscurité pour laquelle elles sont faites. S'il reste encore des différences sensibles, on les supporte avec douceur, parce qu'on les regarde comme les conséquences de l'exercice d'un droit sacré, auquel on donne soi-même le plus grand prix. En un mot, on voit la destination et le bonheur de l'humanité dans ses progrès continus vers la lumière et vers la vérité, et l'on se
IDÉE DU PROTESTAiNTISM I
soumet sans peine à la condition la plus indispensable de ces progrès; savoir, ia liberté de la pensée, clans la religion comme en tout le reste. C'est depuis l'instant où la plupart des églises réformées se sont rangées tacitement à ce système, que la paix a régné dans leur sein. C'est depuis ce temps qu'elles ont marché à grands pas vers leur réunion , tandis que la période précédente, les avait vues se subdiviser d'une manière déplorable. C'est depuis lors que les calvinistes et les luthériens, en Allemagne, n'ont plus rien trouvé entre eux qui dût les séparer en deux Églises ; qu'en France leur séparation n'est plus que nominale, et la fraternité réelle et complète. C'est depuis lors que les calvinistes et les arminiens1, après s'être séparés avec éclat, après avoir appelé pour auxiliaire le fer des bourreaux, vivent ensemble dans l'harmonie, et peuplent, sans trouble et sans scandale, non-seulement les Églises de Hollande, d'Allemagne et d'Angleterre , mais encore celle de France, qui se subdiviseraient facilement en une foule de corpuscules impalpables, si le système ancien y était remis en vigueur. Et qu'on ne dise pas que cette paix vient de l'indifférence ou de l'oubli des intérêts religieux. Cette même période se distingue par les lumières les plus étendues, les recherches les plus profondes, les vues les plus vastes et les plus belles, l'intérêt le plus puissant accordé aux sujets religieux; en un mot, par les progrès les plus indubitables dans la connaissance et dans la pratique du christianisme.
Je ne nie pas que, dans l'adoption de ce système, il ne s'établisse naturellement et il ne doive s'établir un certain nombre de conventions générales , qui servent à prévenir les disputes et même les personnalités, dans
1. Arminius , professeur de théologie à Levde , mort en 1(309, combattit le dogme de la prédestination calviniste et donna son nom à ce parti des remonstrants, qui fut condamné par le synode de Dordrecht, sous la pression de Maurice d'Orange.
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le lieu même où le peuple va chercher l'édification et l'instruction. Mais ces conventions, quelquefois indispensables, seront en harmonie avec l'espril général du système, et ne nuiront point à ses heureux résultats, pourvu que, 1° elles soient en effet très-générales , et ne descendent jamais dans trop de particularités; 2° elles soient négatives et non positives, c'est-à-dire, elles se bornent à déterminer un certain nombre d'opinions, qu'on est prié de garder pour soi , dans l'intérêt de la paix, et non toutes les parties du système qu'on est obligé d'enseigner ; 3° elles soient orales et non écrites. Ces trois conditions sont indispensables , pour que ces conventions ne descendent point à de vaines subtilités, ne soient point une gêne inutile à la pensée, n'arrêtent point les progrès de l'esprit humain dans la philosophie religieuse et dans l'interprétation du christianisme. La dernière surtout est de rigueur pour qu'elles se puissent prêter, sans rupture et sans effort, aux besoins des temps et aux droits sacrés des vérités reconnues. La chose va d'elle-même quand rien n'est écrit ; elle devient presque impossible, sans une révolution, lorsque les conventions sont écrites et proclamées ; car alors , elles deviennent un instrument commode, dont un parti ne manque jamais de se servir contre la majorité opposée, et souvent au détriment de la vérité. C'est ce dont on vient de faire l'expérience non loin de nous; et l'on a vu naguère quelque velléité de le tenter dans notre propre sein.
II. Il reste à considérer les deux systèmes sous le rapport de la propagation du christianisme et de l'édification publique. Ce que nous venons de dire éclaircit déjà considérablement la question. La propagation du christianisme, c'est celle de l'Évangile. Elle n'est jamais plus rapide et plus sûre que lorsque beaucoup de gens l'ont entre les mains , s'en occupent avec intérêt , et y
cherchent avec constance les doctrines vitales que Jésus a données au monde. Lequel des deux systèmes est le plus propre à produire ces heureux effets?
Pour envisager cette question sous son véritable point de vue, il est juste d'observer qu'il s'agit ici bien plus, de la propagation d'une vie religieuse, conforme à l'esprit de l'Évangile, que de la conservation de certaines opinions particulières, dont plusieurs peuvent être contestées, et dont l'adoption s'est trop souvent conciliée avec une véritable mort morale. En ayant ainsi toujours devant les yeux le but final de tout établissement religieux bien entendu , on pourra décider avec beaucoup plus de sûreté la question grave que nous venons de poser.
Il existe, entre la liberté et la vie, des rapports tellement sensibles, et ces rapports se maintiennent dans des circonstances si diverses, que l'on pourrait déjà conclure par analogie que le système religieux , où règne la liberté de pensée et d'examen, doit se montrer plus propre que l'autre à maintenir, à fortifier, à propager la vie religieuse, à lui faire porter de plus nombreux et de plus beaux fruits, à lui donner en un mot cette vigueur de végétation et de croissance que l'on reconnaît aux plantes fleurissant librement sur un sol fertile.
Mais , outre cette analogie, qu'il ne nous convient pas de presser ici, nous trouvons, dans la nature même de la religion, des motifs de préférence pour le système de liberté, que j'appellerai le système complètement protestant. Les formes dans la religion ont peu d'importance en comparaison du fonds. Quelles que soient les formes religieuses , la religion n'est quelque chose pour l'homme, que s'il y va de cœur et d'âme, s'il en fait la grande affaire de sa vie, si tout son être s'est, en quelque sorte, coordonné autour de cet intérêt suprême. Or, si l'on peut reprocher au système de liberté de tendre à varier les formes , il est évident aussi qu'il tend
plus qu'aucun autre à produire et à étendre ce fonds précieux, à appeler les hommes à la méditation, à gagner rapidement leur cœur pour ce qu'ils auront choisi librement, à échauffer leurs âmes pour des pensées et des • espérances qui répondent à leurs besoins moraux, à la situation de leur esprit, à l'étendue de leurs lumières, en un mot, à tout leur être intellectuel. La religion est faite pour l'homme ; il la porte avec lui ; elle a ses racines dans le plus profond de son cœur. Les méditations où elle l'appelle ont un charme inexprimable pour lui, parce qu'elles répondent également à sa mi- . sère et à sa grandeur ; et si quelque chose doit étonner, dans l'histoire du genre humain, ce ne sont point les grands mouvements , les immenses travaux et les généreux sacrifices dont la religion fut l'objet; ce ne sont pas même les déplorables aberrations qui l'ont corrompue, et les effroyables malheurs qui ont signalé cette corruption ; c'est la froideur avec laquelle tant de gens la regardent aujourd'hui , le mépris qu'ils ont pour tout ce qui s'y rattache, et l'espèce d'antipathie qui les éloigne de toutes les méditations où elle entre pour * quelque chose. Mais cette déplorable anomalie du cœur humain vient bien plus des nuages sombres jetés, entre la religion et l'homme, par le système de règlement%et d'exclusion, que delà religion elle-même. L'entourage a fait tort à l'essentiel; la forme a tué le fonds. Dès le moment que l'homme ne pouvait plus entrer dans cet édifice mystérieux sans perdre sa liberté , il l'a regardé avec une horreur secrète, et s'est tenu loin de la porte. Quand les prêtres ont voulu soumettre sa raison et lui donner leur système tout fait, sans lui permettre d'y rien changer, il a regardé la religion comme une affaire purement sacerdotale. Il a dit : c'est bon pour les prêtres ; et ne s'en est plus occupé. Il n'a pu sortir du fanatisme farouche de l'ignorance, que pour tomber dans le dédain et dans l'incrédulité.
Le système de liberté produit des effets tout contraires, parce qu'il laisse à l'homme tousses droits, à la raison toute son activité. Dissipant tout à coup les nuages élevés par l'autorité, il met l'homme en contact immédiat avec les grands intérêts dont la religion doit l'entretenir, et avec la lumière ravissante dont l'Évangile a su les entourer. Par lui, l'homme exerce librement le plus beau privilège de sa nature morale, dirigée par une voix divine : il sent, et il juge. Rien ne le trouble, rien ne le gène, rien ne l'offusque. Ce qui lui paraît insoutenable, il le laisse; ce qui lui paraît douteux , il en doute ; mais ce qu'il admet, il l'admet pleinement, parce que c'est lui qui l'admet. Son âme demeure ouverte au puissant intérêt dont s'entourent les grandes questions sur lesquelles iLs'est éclairé. Il est édifié, il est touché, il est attendri , il est gagné; il vit de la lumière qu'il a mise dans son esprit et dans son cœur; en un mot, il est sincèrement et profondément religieux.
Point de règles sans exception. Ces effets ne seront point constants, sans doute. Tous les hommes ne les éprouveront pas au même degré, parce que tous n'y porteront pas la même éducation , le même esprit et le même cœur. Le monde, c'est-à-dire les intérêts et les passions qui ont la vie présente pour objet, s'opposera toujours avec plus ou moins d'énergie au développement de la vie religieuse, qui a pour objet l'avenir. Mais , au milieu de ces différences innombrables , c'est là la tendance générale et manifeste du système de liberté, et ces effets seront d'autant plus communs et plus étendus, que ce système sera plus constamment et plus franchement suivi.
Ce qui rend ce système infiniment plus propre que l'autre à augmenter la vie religieuse, c'est qu'il appelle le développement de toutes les facultés de l'âme. Il emploie l'homme tout entier; le cœur y prend sa part tout aussi bien que l'esprit ; le sentiment de la dignité hu-
mairie, sentiment si précieux et si fécond, naît et se fortifie tous les jours. Chacun y est pour son compte ; l'intérêt religieux desce'nd très-bas dans la société, et le nombre des gens moutonniers qui reçoivent tout sans réflexion et sans examen, moyen assuré de n'avoir qu'une religion superficielle et vaine, devient tous les jours plus petit. L'on a cru dire contre nous une chose très-plaisante, quand on a clit :
Tout protestant est Pape, une Bible à la main ;
mais j'admets cette conséquence, et je demande si un homme, qui se croit responsable de son salut et qui lit lui-même la Bible pour y chercher ce qui doit le sauver, n'en recevra pas une impression plus forte et plus profonde, des connaissances plus vives et plus pratiques, et une piété plus haute que celui qui reçoit sa foi toute faite et qui croit pouvoir se dispenser d'y songer? Pour toute réponse à ce sarcasme, je crois donc pouvoir me borner à dire : jusqu'à ce jour, malheureusement, l'observation n'est pas assez vraie. Puisse-t-elle le devenir davantage !
Et n'est-ce pas depuis le sommeil des confessions de foi ; depuis la reconnaissance tacite ou formelle de la liberté d'examen que la religion, tombée clans le mépris, s'est relevée avec un éclat qu'elle n'avait jamais eu dans les temps modernes? N'est-ce pas depuis cette époque que le zèle s'est montré pour la première fois peut-être après le temps des apôtres, uni avec les lumières et la charité ? N'est-ce pas depuis lors qu'on a vu reparaître cette piété chaleureuse et douce qui fait la gloire du christianisme et le bonheur du genre humain? N'est-ce pas ,chez les deux nations où le système de tolérance est exercé avec le plus de latitude, et où Ton ne recule point devant ses dernières conséquences, qu'il a fallu rallumer le flambeau de la vraie religiosité déplorablement
éteint dans les pays où l'autre système était suivi avec le plus de constance et le plus de soin? N'est-ce pas visiblement de ces mêmes nations que part cette nouvelle vie qui promet d'agrandir l'empire de la croix et de faire connaître et bénir le Christ aux deux extrémités de la terre ? C'est là que la piété règne vraiment sur le cœur, et ces petits orages qui nous effraient ne font que lui redonner de temps en temps de la vigueur et de la vie.
N'a-t-on pas observé partout, au contraire, que l'adoption continue du système opposé finit par engendrer le fanatisme et l'indifférence? On sait que l'un ne va presque jamais sans l'autre. Ce système engendre le fanatisme, parce qu'il tend à diminuer sans cesse l'intérêt des méditations religieuses. Les résultats ne devant jamais en être produits au dehors, sous peine de la vie, elles ne sont plus qu'un dangereux fardeau pour celui qui a le courage de s'y liver. Il en résulte nécessairement des périodes d'ignorance où le fanatisme trouve son compte. Ce ne sont pas seulement les barbares qui ont produit la barbarie sous laquelle l'Europe a gémi pendant dix siècles ; c'est Grégoire le Grand et la plupart de ceux qui l'ont suivi ; ce sont ces hommes, dont les prétentions et les doctrines étaient la conséquence rigoureuse et vivante du système dont nous parlons. A force de subtilités et de déterminations, tout l'intérêt religieux se porte sur les dogmes les plus futiles; il abandonne les plus importants. C'est là précisément ce qu'il est juste d'appeler la superstition et le fanatisme. Et comme il se trouve toujours dans la société un grand nombre d'hommes qui voient le système tel qù'il est, et auxquels on interdit toute modification, il en résulte pour eux la plus profonde indifférence pour tout ce qui est religieux, souvent même un invincible dégoût. L'Espagne, l'Italie et la France, même la France protestante, en fourniraient au besoin des exemples très-fameux,
Mais, dira-t-on, le peupie ne peut point se livrer à ces recherches; elles sont au-dessus de lui. Il faut qu'il
reçoive sa foi toute faite, et, par conséquent, la vie et intellectuelle et religieuse qui peut résulter du système de liberté, n'atteindra point jusqu'à lui. D'ailleurs, avec ce système, l'enseignement manquant toujours d'uniformité, le peuple, qui n'est point en état de se faire un corps de doctrine et qui est obligé de le recevoir de ses guides, serait presque toujours ballotté entre des théories opposées, imparfaitement comprises. Sa vraie édification ne pourrait qu'en souffrir un irréparable dommage.
„ C'est là l'objection capitale par laquelle on croit renverser le système de liberté comme dangereux et impraticable. Quant à la dernière partie de l'objection, qui paraît la plus spécieuse, on peut répondre qu'un trèspetit nombre de règlements négatifs, pris dans les formes dont nous avons parlé tout à l'heure, suffisent pleinement pour maintenir l'espèce d'uniformité nécessaire à l'édification publique. La présence des documents non contestés des révélations chrétiennes entretiendra toujours des points de contact si nombreux, que les différences seront à peine aperçues. Le peuple ne sera point inquiet, ne sera point tourmenté pour sa foi, lorsque les ministres de l'Évangile, accoutumés à cette liberté chrétienne, la regardant comme un bienfait, décidés à en supporter les conséquences, et surtout animés par la charité, posséderont cette douceur, cette condescendance sans laquelle il est impossible de vivre en paix avec et sans les confessions de foi. Les querelles religieuses qui ont agité le peuple sont rarement venues du peuple. Quand ses conducteurs sont en paix entre eux, il est ordinairement en paix avec lui-même. Par rapport au peuple, tout dépend donc du support que les ministres de l'Évangile auront les uns pour les autres. Il suffira qu'ils soient prudents, qu'ils choisissent pour su-
jets de leurs instructions les points les plus importants de la doctrine chrétienne qui sont aussi les plus généralement admis; qu'ils évitent l'emploi des termes et des formes qui ont tranché les partis; il suffira de ces précautions simples, chrétiennes et charitables, pour que l'Église soit édifiée et le peuple bien nourri de la religion de l'Évangile, au milieu d'une vie intellectuelle très-active, et des différences plus ou moins nombreuses et graves qu'elle entraîne nécessairement après elle.
Mais, hélas! ce qui manque surtout, c'est la vie. En vain vous ferez retentir les chaires d'accents uniformes toujours répétés, si la vie religieuse est éteinte, vos discours, entendus sans intérêt, n'éclaireront point une intelligence déliante, et ne toucheront point des cœurs glacés. Et qu'importe que vous ayez produit l'uniformité, par des discours qui ne frappent que les murailles, si vous avez répandu la mort? Qu'importe que la vie religieuse prenne quelques nuances diverses, pourvu que ce soit la vie ; pourvu que le cœur y soit attaché ; pourvu que l'âme s'élève au-dessus de la terre, voie autre chose que le temps, et se sente en rapport avec Dieu et avec l'éternité? Là où cette vie religieuse règne, l'homme s'ennoblit; il sent ses destinées, et s'efforce d'élever sa dignité morale jusqu'à leur sublime hauteur; ses vues s'élargissent; les fondements de sa vertu plongent à une plus grande profondeur; les liens qui l'unissent à l'humanité deviennent plus nombreux, plus étroits et plus doux ; les intérêts matériels, qui sont toujours des tentations, se perdent dans l'obscurité devant les grands intérêts qu'il a le bonheur de connaître et pour lesquels il vit désormais ; il s'élève à cette hauteur d'espérances et de pensées, dans laquelle tous les systèmes religieux, fondés sur le christianisme, se réunissent et se confondent; il est le citoyen des cieux, l'homme dans toute sa plénitude; il est le chrétien.
Or, cette vie religieuse si prodigieusement importante;
cette vie qui est plus que les lumières, plus que les plus belles théories, plus que le système le plus parfait; cette vie qui est tout, et sans laquelle tout n'est rien ; cette vie, c'est le système de liberté qui la crée et qui l'entretient ; c'est le système de constitution et de gêne qui l'affaiblit et qui rétouffe : la question n'est-elle pas décidée?
Oui, sans doute, le peuple ne peut pas avoir une part entière à cette vie intellectuelle, à cette activité de recherches et de pensées, que le système de liberté fait naître autour de lui. Il en profite pourtant, parce que le système de ses docteurs s'éclaircit et s'épure en passant au creuset de l'examen et de l'expérience ; parce qu'il reçoit d'eux une doctrine dégagée des erreurs dont le temps et l'Évangile ont fait justice, une doctrine soigneusement appliquée à ses véritables besoins ; surtout parce qu'il reçoit d'eux une doctrine vivante, une doctrine qu'ils ont digérée, qu'ils ont convertie en leur propre substance, qui sort toute brûlante de leur cœur. Voilà le grand et vrai point de vue sous lequel il faut envisager cette question; voilà l'intérêt qu'il faut mettre en première ligne. Et quand cet intérêt est sauvé, tout va bien. La vie a quelque chose de communicatif. Quand les conducteurs possèdent la vie, le peuple en prend bientôt la part qui est à sa portée : et cette part, c'est la grande part , la part la plus essentielle, celle qui s'attache aux plus grands intérêts, aux plus nobles espérances; en un mot, la part qui est faite pour l'âme, qui remet l'homme dans sa véritable destination^ et qui assure son bonheur.
Ah ! je n'en doute point , les hommes excellents et vénérés, qui , dans ces derniers temps, ont 'pris en main la défense des confessions de foi longtemps abandonnées, avaient en vue, comme nous, cette vie religieuse, que la conviction de leur âme et la charité de leur cœur ont répandue autour d'eux avec un charme irrésistible.
Mais, donnant une haute importance à 'des dogmes consacrés autrefois par la confession de foi de leur pays, et aujourd'hui peut-être laissés dans l'ombre parquçlquesuns de leurs collaborateurs, ils ont vu le fonds encore plus que la forme. Ces confessions de foi leur sont devenues chères par les dogmes qu'elles renferment , et ils les ont regardées comme indispensables pour en assurer la conservation. Mais que seraient ces dogmes eux-mêmes, sans la vie religieuse, que- les confessions de foi tendent à détruire; cette vie religieuse, dont ils sont eux-mêmes si puissamment animés, et dont leur défense des confessions de foi n'est qu'une des manifestations les moins importantes? N'a-t-elle pas pris naissance ou n'a-t-elle pas été fortifiée par cette activité intellectuelle et religieuse, dont le départ des confessions de foi fut le signal pour toute l'Europe protestante? N'est-il pas évident que les confessions de foi sont une arme à deux tranchants, qui peut servir la cause de l'erreur, comme celle de la vérité? N'est-il pas évident que, pour celle-ci, le garant le plus assuré, c'est la liberté d'examen? Et leur opinion sur l'utilité de ces actes et sur le besoin de les conserver intacts, n'eûtelle pas été puissamment modifiée, si , avec les mêmes convictions de leur âme, le ciel les eût fait naître dans les églises de Transylvanie, où d'autres confessions de foi sont encore en pleine vigueur (A)?
Mais ne bornons point à des spéculations philosophiques une discussion d'un si haut intérêt pour le perfectionnement et pour le succès des Églises réformées, et même pour le libre développement de l'esprit humain. Considérons la question sous un point de vue historique. Aous retrouverons peut-être quelques unes des idées que nous venons d'exposer; mais elles paraîtront sous un autre aspect, et recevront plus de force et plus de précision des détails dans lesquels nous allons entrer.