CHAPITRE XXI
Concluons.
Quelles idées se former de la place qu'occupe le protestantisme dans la civilisation moderne, et du sort que l'avenir lui prépare?
L'avenir est le secret de Dieu. Je ne prétends point en percer le mystère. Mille crises inattendues peuvent arriver et imprimer aux opinions et aux affaires humaines une direction nouvelle. Mais, à côté de ces chances nombreuses que peut recéler l'avenir, se trouvent dès à présent des réalités si claires et si pleines de conséquences, qu'il n'y a pas de présomption à essayer d'en déduire quelques-unes.
Avant tout, le protestantisme veut être une religion. Conserver el répandre une religion vivante et pure; être un moyen de propagation pour l'Évangile et de religiosité pour le peuple : tel est son premier besoin.
Le protestantisme a-t-il à gagner sous ce rapport? Et sa nature et ce que nous voyons déjà sous nos yeux lui promettent-ils un meilleur avenir?
L'Évangile et la liberté, telle est son essence. Qu'attendre de ces deux principes pour la restauration de la vie religieuse, dans Lame des protestants?
Quant à l'Évangile, il n'est pas besoin que j'en parle. Il y a là une force, une chaleur, une vie communi-
cative, que je neveux point décrire. Je n'apprendrais rien à ceux qui l'ont sentie ; les autres ne nie croiraient pas.
Longtemps abandonné, l'Évangile est remis en honneur. Sépaté de cette lumière céleste, réduit à ses propres ressources, l'homme a senti sa misère; il a connu son isolement: il a cherché partout du secours : il n'en a trouvé de réel, de digne de lui que dans l'Évangile. Le mouvement a commencé. Il doit se continuer encore. Tout annonce qu'il sera le mouvement régulateur et dominant, dans les générations nouvelles.
La liberté que proclame le protestantisme serait-elle contraire à ce mouvement? Tendrait-elle à le détruire en l'éparpillant? Ou bien en serait-elle une condition nécessaire? .
Que l'on contemple l'Europe et qu'on juge.
S'il est un fait patent, c'est qu'aujourd'hui l'Europe éclairée ne veut de la religion qu'avec cette liberté. Les lumières sont si répandues , elles affluent avec tant d'abondance sur tous les points de l'Europe, que chacun se croit en état de choisir ses opinions religieuses , et les choisit en effet sans se les laisser imposer du dehors. C'est à cette condition qu'il est religieux. Ceux mêmes qui ont écrit avec le plus d'énergie contre cette liberté, qui en ont fait un fantôme épouvantable pour la religion et pour l'humanité, en ont usé plus que personne. Ils se sont fait un système religieux assurément le plus individuel, le plus neuf et le plus inattendu, de tous ceux auxquels cette même liberté peut avoir donné naissance pendant le cours de leur vie. Tant elle est maintenant inhérente à toutes nos habitudes intellectuelles, à toutes nos institutions sociales, à tous les besoins de notre âme !
C'est donc un point déjà prouvé par les faits. Dans les classes supérieures, dans les classes douées de quelque instruction, il ne peut point exister, il n'existe point
de religion, sans cette liberté, qui, conjointement avec l'Évangile, fait la base du protestantisme.
Mais cette liberté, condition nécessaire de toute religiosité dans les classes éclairées, serait-elle exclusive de cette même religiosité dans les classes inférieures? Serait-elle infailliblement, comme on l'a prétendu, une source d'incrédulité, de déisme, d'athéisme, d'immora- * lité, de dissolution et de mort, pour le peuple à qui elle est accordée ?
La raison et l'expérience répondent : non.
Si la classe supérieure devient plus chrétienne, la classe inférieure le sera bientôt. La société n'est qu'une grande école d'enseignement mutuel, dont les plus éclairés sont les moniteurs.
Et cette communication devient d'autant plus puissante et plus rapide, que ceux qui en sont les organes y mettent davantage de leur individualité. Ils ne le peuvent qu'avec la liberté.
Et le peuple lui-même ne reçoit jamais mieux la religion que lorsqu'il peut réagir sur elle, en faire une affaire de choix et y mettre toute son âme.
Le mouvement religieux qui se prépare commence par les classes supérieures. Mais tout annonce qu'il ne s'en tiendra pas là et qu'il pénétrera bientôt dans la masse.
L'expérience est là pour fortifier ces raisons de son irréfragable autorité. Où se trouvent la connaissance la plus approfondie de l'Évangile, la piété la plus éclairée et la plus douce, les habitudes religieuses les plus bienfaisantes, à côté de la civilisation la plus avancée, si ce n'est chez les peuples où la liberté religieuse a répandu dès longtemps ces principes, que l'on nous dit sans cesse être des principes de dissolution et de mort? Et quand on voit ces admirables conséquences, peut-on s'affliger sérieusement de celle qui découle comme les autres de la même source : la diversité des opinions religieuses,
AVEMK DU PROTESTANTISME.
quelquefois même leur extravagance? Qu'importe qu'il y ait trois cents jumpers en Angleterre, et qu'un savetier s'y fosse donner une carte de sûreté pour aller prêcher le devoir de porter la barbe, quand on voit une religion profonde et vivante y régner, avec diverses nuances, sur une population toujours plus nombreuse, dans un pays toujours couvert de nouvelles merveilles, toujours éclairé de plus de lumière, et plus richement cultivé ?
Tout promet donc au protestantisme un avenir religieux plein de vigueur. Il se prépare de tous côtés. Ses signes avant-coureurs nous entourent de toutes parts. Tel qui n'y croit point encore en sera peut-être l'apôtre.
Mais un des points de vue sous lesquels il peut être le plus curieux d'envisager l'avenir du protestantisme, c'est celui de son opposition avec les autres sectes, et de son accroissement numérique.
Ici le protestantisme se montre, dans un sens plus général, comme l'antithèse des sectes à tradition, et particulièrement du catholicisme. Envisagée sous ce point de vue, la question reviendrait presque à celle-ci : avenir du catholicisme.
Le catholicisme peut-il demeurer ce qu'il est? Non; bien certainement non. Ni son culte, ni sa discipline, ni son gouvernement, ni ses dogmes, ne peuvent demeurer ce qu'ils sont. Il faut qu'ils changent. S'ils changent, ils deviendront ce qu'ils pourront, mais ils seront enfin une forme du protestantisme. Ils ne peuvent changer qu'en suivant la raison ou l'Évangile. Dans l'un ou l'autre cas, du plus au moins, c'est toujour: du protestantisme.
Au fond, qu'est le protestantisme dans son idée la plus générale? C'est l'esprit de l'Europe en opposition avec celui de l'Asie. La question est si bien la, que le catholicisme tourne toutes ses forces de ce côté, et ne cesse de répéter que l'esprit de l'Europe est un esprit de dissolution ; cela 'veut dire de liberté et d'activité individuelles. L'Europe n'a point peur de ces épithètcs.
Elle veut être dissolue, c'est-à-dire que, sous mille formes, elle est essentiellement protestante.
Dans une telle situation des esprits, comment la consistance numérique du protestantisme peut-elle s'étendre? Comment peut-il parvenir à régner sans contestation sur les masses?
Cela peut arriver :
1° Par la conversion formelle ou tacite des catholiques.
Si la religion ne se réveille pas, alors le statu quo demeure, faute d'intérêt de part et d'autre. Quand on n'est pas chrétien, il-ne vaut pas la peine de se rapprocher du protestantisme.
Mais si la religion se réveille, alors tout change de face. Un homme, qui reviendra fortement à la religion et au christianisme qui en est l'expression divine, à cette religion que notre siècle pressent et qu'il appelle, peut-il n'être pas protestant? Peut-il ne pas suivre dans sa pureté l'impression qui le domine, c'est-à-dire avoir une religion forte, profonde, chrétienne, mais individuelle, et par conséquent protestante?
Or, ce réveil doit avoir lieu. Tout l'indique ; mais qui peut dire jusqu'où il doit se communiquer? Qui peut dire quel doit être le nombre de ceux qui , non-seulement abandonneront le catholicisme de fait, comme il y en a tant aujourd'hui , mais aussi de droit, en se réclamant d'une autre religion et d'une autre culte? Qui peut dire où s'arrêtera l'impulsion une fois donnée, quand l'absurde préjugé, qui flétrit aujourd'hui le changement de culte, aura cédé devant la raison, devant le besoin d'une religion vivante et pure et devant de nombreux exemples? — Qu'on se souvienne que ce qui se passe aujourd'hui en France, où la religion dort encore, ne peut point faire préjuger ce qui s'y passera lorsqu'elle se sera réveillée pleine de jeunesse et de vie, comme elle se réveille ailleurs, et que les hommes met-
tront en elle toutes leurs affections, toute la chaleur de leur àme.
Un changement de la môme nature, mais plus calme et peut-être plus étendu, peut s'opérer encore,
2° Par la réformation graduelle du catholicisme luimême4.
L'Allemagne est grosse. d'une pareille réformation. Déjà le cleigé même de la Bavière et de la Silésie la réclame à grands cris. Le mariage des prêtres est le premier point attaqué; mais c'est le premier: quels seront les autres ? Des scènes comme celles dont nous venons d'être témoins en France pourraient nous mener loin sans doute. L'émancipation de l'Amérique espagnole doit y décider, dans moins d'un siècle, des changements, dont le plus inévitable est sans doute le relàchemeni ou la rupture de ses rapports avec Rome
En général , le mouvement des esprits n'étant pas catholique dans le monde chrétien, s'il dure, la conséquence inévitable en est, la réformation graduelle, mais constante, du catholicisme, dans la plupart des pays où il domine. ,
Mais si ces deux causes n'agissaient point avec toute l'efficacité que nous leur supposons, il en est une dont l'effet est inévitable, c'est :
3° La diminution de l'importance relative du catholicisme, et l'augmentation de celle du protestantisme, dans toutes les parties du monde.
Déjà, depuis bien du temps, les pays où le catholicisme règne seul et pleinement , ont vu disparaître leur prospérité temporelle, s'affaiblir leurs lumières, décroître leur population et leur industrie. Ils ont perdu toute leur importance dans la balance de l'Europe. L'Espagne, le Portugal, Naples, véritable paradis de l'Europe, deviennent de vastes déserts, qu'on dirait presque habités par des lâches ou des forcenés. L'Angleterre, la Prusse, le Danemark, pays froids et stériles, toute L'AI-
lemagne protestante et les États-Unis font des progrès inouïs dans le nombre et dans la civilisation de leurs habitants. Bientôt ce nombre dépassera de beaucoup celui des adhérents du catholicisme, en supposant qu'il conserve tous ceux qu'il a. Mais laissez écouler un siècle , et demandez-vous ce qu'alors sera devenu le monde. L'Amérique seule comptera plus de protestants que n'en compte aujourd'hui l'Europe. L'Europe aura vu doubler, tripler peut-être le nombre des siens ; car, dans presque tous les pays protestants, depuis qu'on en tient compte, la population double en trente ans, tout au plus en cinquante , tandis qu'en France elle ne double qu'en cent neuf ans, et qu'en Espagne elle rétrograde. Toutes les colonies qui promettent de civiliser et de peupler d'immenses continents sont exclusivement protestantes. Dans un siècle, elles formeront déjà des peuples. Mais ajoutez un siècle de plus. L'Europe ne sera plus qu'un coin de la civilisation européenne, et cette civilisation sera toute protestante. Sans orgueil et sans indolence, laissons faire au temps. C'est pour le protestantisme le plus puissant et le moins turbulent apôtre.
Le protestantisme pourrait-il être arrêté dans ses progrès par la nature de ses rapports avec l'intelligence humaine? Mais quelle est la religion , dont les rapports avec l'esprit humain soient plus simples, et qui doive être moins compromise par les conquêtes qu'il pourra faire dans toutes les branches de la science? 11 ne pose qu'une chose à côté de l'intelligence humaine pure, l'Évangile; l'Évangile, contre lequel les portes de l'enfer ne doivent point prévaloir et qui survit plein de vigueur à toutes les révolutions du passé. Quelques formes que prenne l'intelligence humaine; quelques progrès qu'elle fasse dans la connaissance de la nature et dans celle de l'âme ; quelques découvertes qu'elle atteigne dans le sens et dans l'esprit de l'Évangile, le
protestantisme ne craint rien. Il vent la nature, l'Ame et l'Évangile tels qu'ils sont. Mieux on les connaîtra, plus il se regardera comme approché de son but, qui est de conduire l'homme au plus haut degré de perfectionnement intellectuel, religieux et moral auquel il puisse atteindre. II sera toujours là pour examiner toutes choses et pour retenir ce qui est bon. C'est des pays protestants que la religion a reçu les lumières les plus vives et l'appui le plus solide. C'est là qu'on a pu joindre à une érudition immense, à une philosophie d'une profondeur effrayante, une incorruptible impartialité. Et c'est là seulement qu'on a pu faire voir au monde que l'esprit vivant du christianisme et la vraie religiosité, non-seulement pouvaient survivre à toutes les conquêtes de la science, mais en recevaient encore un nouvel éclat , une nouvelle vigueur.
Mais, pleinement rassurés sur le sort du protestantisme dans le monde, que penserons-nous de l'avenir prochain du protestantisme en France ?
Veut-on parler du protestantisme en général, comme principe opposé au catholicisme? Cette question est répondue par ce qui précède. Veut-on parler de l'Église réformée de France? C'est une question toute différente. Le protestantisme peut triompher et l'Église réformée de France périr. La masse des Français peut éprouver du dégoût pour la religion de ses pères, et en prendre une autre, suivant les circonstances, le mouvement des esprits et la direction des talents qui l'auront remuée, sans prendre pour cela les formes choisies, ou plutôt héritées de loin, par une bien mince fraction d'entre eux. Je dirais même que cela n'est point vraisemblable. L'avenir du protestantisme n'est donc point celui de l'Église réformée de France. Je prie qu'on ne l'oublie pas. Le protestantisme est le fond;TÉglise réformée de France est une des formes qu'il peut revêtir.
Mais l'avenir même de cette Église est tout autre que ne le feraient supposer sa longue stagnation, l'indifférence de ses membres et les entraves qui la gênent.
Considéré comme Église , soit dans ses rapports avec l'autorité civile, soit dans son organisation intérieure, le protestantisme en France n'a qu'à gagner ; et il ne peut que gagner.
Plus le protestantisme aura de vie, plus il sera religion, plus ses disciples trouveront dans son sein la pâture dont leur âme est affamée ; et moins il aura besoin que ses rapports avec l'autorité civile soient étroits. Jusqu'à ces derniers temps, on peut le dire, il n'a presque vécu que d'administration et par l'administration. Manquant d'organisation, de centre et surtout dévie, l'administration s'était présentée pour lui offrir une ombre d'organisation , une ombre d'unité, une ombre de vie. Il l'avait acceptée comme un secours inespéré, sans réfléchir aux sacrifices par lesquels il avait fallu le payer.
Mais, à mesure qu'il acquerra de la vie, il sentira qu'il peut exister à part et se gouverner par lui-même, non-seulement dans les choses matérielles qui ne lui manqueront pas, mais surtout dans les choses spiri-* tuel-les, dans les choses de religion, qui lui manquent aujourd'hui presque entièrement. Soit que le gouvernement en vienne à concevoir contre lui moins de défiance, ce qui ne peut manquer d'arriver quand il aura suffisamment vu que cette défiance est injuste, soit que les progrès des habitudes constitutionnelles familiarisent les protestants avec l'emploi d'une sage liberté, il est impossible qu'avant quelques années le protestantisme ne sorte pas de la position détestable où il se trouve, et n'acquière pas une grande partie de ce qui lui manque en fait d'organisation et de gouvernement religieux. Et cela, même sans une révolution fondamentale dans ses rapports avec l'autorité civile. Il vien-
dra un moment, et peut-être n'est-il pas éloigné, où, si les consistoires veulent se donner les liens mutuels qui leur manquent et les réunions qui peuvent leur prêter de la force et de l'harmonie, il ne tiendra qu'à eux de les prendre. 11 suffira qu'ils veuillent s'imposer la loi de les respecter. La vie constitutionnelle, pénétrant dans les habitudes du peuple, rendra bientôt ridicule, et par conséquent inapplicables, des mesures cauteleuses et défiantes, conçues dans un autre esprit et appliquées dans un autre temps.
( /est alors qu'on pourra voir se régénérer parmi les protestants, non-seulement l'esprit religieux, mais encore l'esprit ecclésiastique; non-seulement l'attachement au christianisme, mais encore l'attachement à la corporation religieuse, à l'Eglise, composée de ceux qui, prenant l'Évangile pour règle, veulent se réunir dans un même culte et se soumettre à certaines lois. Quand la religion a repris de l'empire sur les âmes, elle devient un lien puissant. C'est un intérêt suprême, qui nous rend chers tous ceux qui le partagent avec nous ; qui nous fait trouver du charme dans nos réunions avec eux, et qui nous fait courir au-devant des sacrifices que peut exiger la cause commune. L'espèce d'indifférence avec laquelle beaucoup de protestants regardent les intérêts de leur Église, parce qu*ls ont eux-mêmes peu de religion, ne décide rien pour l'intérêt qu'inspirera cette même Église à ceux dont le christianisme aura fini par gagner le cœur. Nous voyons les premiers symptômes de ce changement. Il s'opère par renouvellement encore plus que par conversion. 11 sera donc l'ouvrage du temps, qui fait disparaître les habitudes et les idées, en enlevant les individus qui les avaient contactées, et en renouvelant sans cesse les générations humaines.
Si donc le protestantisme a quelque chose à craindre dans l'avenir, c'est de lui-même, c'est de son organisa-
tion ecclésiastique, c'est des erreurs ou des passions de ceux qui en seront les chefs. Comme protestantisme , comme principe d'examen opposé à l'autorité, il n'a point de dangers à courir, et l'avenir lui est acquis. Mais comme Église protestante déterminée, sise dans tel pays et soumise à tels règlements, il peut être exposé à beaucoup de vicissitudes , et subir beaucoup de chances de succès et de revers. Ses conducteurs peuvent commettre beaucoup de fautes, méconnaître les besoins du temps, s'attacher peut-être à reproduire des siècles qui ne sont plus, et parvenir à dégoûter ses meilleurs amis. Ils peuvent aussi lui donner une impulsion vigoureuse, le faire marcher à la tête de la civilisation , en faire une source de lumière et de piété , l'entourer d'égards et de respect. Tout cela l'avenir le recèle dans son sein. Et pourtant c'est de là que peuvent dépendre les progrès d'une Église particulière.
L'Église protestante de France sera sujette comme une autre à ces vicissitudes. Un mouvement religieux doit s'opérer en France, pour y renouveler la religion. Il faut que le besoin de religion, inhérent à l'homme, soit enfin satisfait, et qu'il le soit d'une manière harmonique avec le développement de ses facultés, avec ses progrès dans la philosophie , dans l'histoire , dans les arts; en un mot, avec l'ensemble de la civilisation à laquelle il est parvenu. — Le christianisme est là pour remplir cette grande tâche. Toujours en avant de l'humanité, dans toutes les périodes de ses progrès, il ne s'est point encore laissé dépasser par elle. Après un vaste bouleversement, dans les idées non moins que dans les choses, les hommes commencent à se recueillir, pour chercher ce qui leur reste. La fumée se dissipe, les débris disparaissent, mais l'Évangile est resté debout plus noble, plus attrayant et plus pur que jamais. 11 se montre encore en avant , pour indiquer à l'homme une nouvelle carrière, dans laquelle il brûle d'entrer.
C'est lui seul qui peut fournir, c'est lui seul qui fournira cette religion protonde, vivante, pure, cette religion essentiellement spiritualiste , essentiellement céleste, essentiellement religieuse; cette religion de cœur et d'amour que les hommes veulent, et qu'ils se donneront enfin. Mais dans quelles formes? Sous l'empire de quelles circonstances? A quelle époque? Je n'en sais rien, ni personne. Et le protestantisme français se fondra-tril dans ce mouvement plus général, ou demeurera-t-il toujours une fraction du grand tout, avec ses formes un peu vieillies, ses règlements en parties inapplicables, et son organisation, aujourd'hui du moins, si incomplète et si gênée? Je n'en sais rien non plus, et je n'en puis rien dire. Mais je suis protestant encore plus que reformé, et je suis pleinement rassuré sur un avenir que mes yeux ne sont point destinés à voir.
Dans une crise semblable, il est clair que le sort de l'Église réformée de France dépendra beaucoup du caractère et du génie des hommes qui seront à la tête de ses affaires.
Dans ce moment du moins, si l'Église réformée de France éprouve des ennuis et des embarras, ce ne sont pas les hommes qui lui nuisent, c'est le défaut d'hommes. Loin d'avoir assez d'hommes distingués pour lui imprimer du mouvement, jusqu'ici elle n'en a pas même assez pour lui donner de l'inquiétude. La lutte qui semble devoir être la plustprochaine dans son sein, c'est celle qui doit s'établir entre le principe de l'union par le support dans la même Église, et celui de la division en autant de sectes qu'il y aura d'opinions importantes diverses. Aussi longtemps que nous serons soumis pour notre existence sociale à l'administration civile , la lutte ne sera point sérieuse. On s'arrangera pour vivre ensemble dans un ordre de choses qu'il n'est pas possible de changer. Mais dès l'instant que nous serons livrés à nous-mêmes, la lutte ne peut manquer de se-
tablir. Quel en sera le résultat? Je puis bien dire ce qu'il devrait être, mais je ne puis pas dire ce qu'il sera.
Je termine ici cet ouvrage , écrit avec sincérité , dâns une indépendance d'esprit complète , et dans le seul but de faire du bien en disant ce que je crois vrai. Et maintenant je le livre sans crainte aux amis de la vérité qui veulent de la religion et qui sentent le christianisme. Peut-être y apprendront-ils quelque chose. Le talent de l'auteur est de bien peu d'importance dans un travail de cette nature. On n'en pensera jamais moins que lui-même. Mais la franchise vaut beaucoup. Je me flatte d'être irréprochable sous ce rapport; et ma conscience médit que j'ai droit à quelque estime.
NOTES
Note A, page 33.
Los idées contenues dans ce chapitre, ayant été publiées dans les Mélanges de Religion, de Morale et de Critique sacrée, en 1823, tom. VIII, trouvèrent un vigoureux antagoniste dans M. P. A. Stapfer, qui les combattit dans les Archives du Christianisme,
tom L'article de II. Stapfer fut à son tour combattu dans les
Mélanges de Religion, par M. le pasteur Fontanès, tom. X, pag. 22 et 114. Depuis, les Archives du Christianisme et la Revue picotestante ont renfermé plusieurs articles propres à éclairer cette question. C'est même là le pivot sur lequel a roulé en général la Revue protestante.
Voyez aussi la préface de la petite Collection de Confessions de Foi, publiée à Montpellier en 1825, d'après une collection semblable publiée à Genève. Il parait que c'est M. Gaussen qui a rédigé cette préface. — J'apprends que les amis des Confessions de Foi viennent de faire faire, a Paris, une édition stéréotype de la nôtre, avec cette préface en tète. Ainsi nous ne risquons pas d'en manquer. Ce sera peut-être un petit traité à distribuer gratis.
Note B, page 37.
Il ne faut pas croire pourtant que cette constitution dogmatique ait reçu dès l'entrée tous les développements auxquels elle arriva dans la suite. On fut d'abord tolérant pour tout ce qui ne touchait point à la séparation d'avec l'Église romaine. La publication des Institutions de Calvin ne contribua pas peu à faire descendre promp'ement les déterminations dogmatiques dans de grands détails. Elles furent reçues avec enthousiasme , et bientôt l'on ne jura que par elles. Mais Calvin lui-même, quand il fut en contact avec les personnes et les choses, se montra souvent plus tolérant
NOTES
que ses Institutions; et Ton pourrait opposer à sa conduite, dans l'affaire de Servet, des déclarations qui vont tout à fait en sens contraire.
Note C, page 41.
Nous tirons les détails suivants, sur la tolérance de quelques Églises protestantes dans leur origine, de l'Histoire de l'Intolérance, par M. Thomas Clarke; préface, pages xv-xxvm.
Les colonies britanniques, dans l'Amérique septentrionale, ont pris leur origine dans l'intolérance scandaleuse d'un gouvernement protestant. Il fallait bien que l'oppression fût insupportable pour entraîner un grand nombre d'hommes rassis, entièrement étrangers à l'enthousiasme d'un esprit aventureux, à s'éloigner de leur pays natal, de la demeure de leurs ancêtres, pour aller chercher, au delà des mers, une terre inconnue, habitée par des sauvages. Comme ces émigrants non-conformistes bravaient la fureur des vents et des vagues, pour sortir du ressort des cours spirituelles et des lois pénales, il semblait naturel d'attendre d'eux que, dans les institutions civiles qu'ils allaient établir, ils poseraient en principe la liberté religieuse. Que firent-ils cependant? Voici quelquesunes des lois qu'ils établirent dans le district de New-Haven, dans le Connecticut :
« Nul ne sera reconnu libre, ou ne pourra voter, s'il n'est converti et s'il n'est membre, en pleine communion, d'une des Églises reconnues dans ce pays.
« Nul ne pourra tenir aucun office, s'il n'est orthodoxe dans sa foi et fidèle à cet État ; et quiconque donnera son vote à une telle personne paiera une amende d'une livre. A la seconde fois, il perdra sa qualité de citoyen.
« Tout homme libre jurera, par le Dieu béni, d'être fidèle à cet État, et que Jésus est le seul roi.
« Aucun quaker, aucun homme séparé du culte établi dans ces États ne pourra voter pour l'élection des magistrats ou des officiers quelconques.
« Ni nourriture, ni logement ne seront donnés à un adamite, à un quaker, ou à quelque autre hérétique.
« Si quelqu'un se fait quaker, il sera banni, et s'il revient, il sera puni de mort.
« Aucun prêtre ne pourra résider dans l'État; il sera banni, et
NOTES
sera mis à mort s'il retourne. Les piètres seront saisis par le premier venu sans commission. »
Des lois semblables furent établies dans la plupart des États américains; et elles ne furent pas suspendues sur la tète des délinquants uniquement in terrorem; elles fuient réellement exécutées dans toute leur ripueur, et firent un grand nombre de victimes.
« Les vrais fondements de la liberté religieuse, dit M. Morse, étaient méconnus dans ce temps par toutes les sectes. Dans le temps même que toutes désavouaient la persécution pour les affaires de conscience, toutes l'exerçaient sous le prétexte de conserver la paix publique et de préserver l'Eglise de l'infection des mauvaises doctrines I Morse's American Geography, 209). »
Loi «que le* quakers parurent pour la première fois dans l'État de Mas^acbussetts. il n'y avait. point de statut en vigueur contre eux; mais, en vertu des lois générales contre l'hérésie, ils furent tous bannis. On publia bientôt des lois bien plus sévères, qui ordonnaient que les quakers du sexe masculin, convaincus pour la seconde fois, auraient les oreilles coupées, et que les femmes seraient fouettées; et que pour la troisième fois, hommes ou femmes, ils auraient la langue percée d'un fer chaud. Sous ces cruautés révoltantes, le nombre des quakers s'accrut si rapidement que le gouvernement se crut obligé d'infliger la peine de mort à tous ces infâmes hérétiques qui oseraient paraître dans la colonie après avoir été bannis. Par cette horrible loi, résultat naturel des opinions religieuses des puritains et de leurs maximes intolérantes, quatre personnes furent exécutées.
Dans la province de Connecticut, on ne fit pas dçs lois moins sévères que dans le Massachussetts. Il est digne de remarque que quelques-uns des puritains alléguaient V obligation de leur conscience comme un motif de persécution, oubliant que rien n'est plus dangeieux qu'une conscience mal éclairée. Le trait suivant indique assez la source de l'erreur dans laquelle était tombée leur conscience :
La cour générale du Connecticut, assemblée à New-Haven, dans l'origine de la colonie, n'ayant pas le temps de faire un code de lois, déclara que les lois judiciaires de Dieu, comme elles sont données par Moïse, dans tout ce qui n'est ni cérémonial, ni typique, doivent rtr<> regardées comme étant d'une équité morale, comme étant obligatoires pour tous les citoyens, et comme devant être la rèyle de tous les juyes. Cette erreur fatale était très-générale parmi
NOTES
les puritains. Aussi, lorsque la cour de Massachussetts voulut justifier la persécution des quakers devant le gouvernement d'Angleterre, M. Roger Williams, qui parla toujours en faveur de la liberté religieuse comme d'un droit «naturel, vit dès le commencement tous les maux qui devaient sortir de cette jurisprudence, et fit observer au gouverneur Endicot, dans une lettre, que, par ces principes, il était obligé de mettre à mort tous ceux qu'il regardait comme hérétiques, séducteurs et blasphémateurs , et qu'il ne pouvait faire autrement sans manquer à sa conscience. ( SeweVs History of the Quakers, vol. I, 457; Ivimeijs History of the English Baptists, vol. I, 219. — Encycl. Brit., art. Connecticut.) L'abbé Raynal a donné un singulier manifeste, transcrit, à ce qu'il dit, des registres de la nouvelle Angleterre :
« C'est/ une chose universellement reconnue, que l'usage de porter les cheveux longs, à la manière des personnes sans mœurs et des barbares indiens, n'a pu s'introduire 'en Angleterre, qu'au mépris sacrilège de l'ordre expi és de Dieu, qui dit qu'il est honteux à un homme, qui a quelque soin de son âme, de porter des cheveux longs. Cette abomination excitant l'indignation de tous les gens pieux; nous, magistrats, zélés pour la pureté de la foi, déclarons expressément et authentiquement que nous condamnons l'impie usage de laisser croître sa chevelure ; usage que nous regardons comme une chose évidemment indécente et malhonnête, qui défigure horriblement les hommes, offense les âmes sages et modestes autant qu'elle corrompt les bonnes mœurs. Justement indignés contre ce scandaleux usage, nous prions, exhortons, invitons instamment tous les anciens de notre continent, de faire éclater leur» zèle contre cette odieuse coutume, de la proscrire par toutes sortes de moyens, et surtout d'avoir soin que les membres de leurs Églises n'en soient point souillés; afin que ceux qui, malgré ces sévères défenses et les voies de correction qui seront pratiquées à ce sujet, ne se hâteront pas de s'interdire cet usage, aient Dieu et les hommes en même temps contre eux. » ( Raynal, Hist. phil. et pol., liv. XVII.)
La fermentation excitée par la persécution des quakers et des baptistes était à peine apaisée par l'interposition de la mère-patrie, qu'une nouvelle source d'anarchie et de misère fut ouverte par le génie inventif de l'erreur et du fanatisme. Confine, par les lois judiciaires de Moïse, les sorciers devaient être mis à mort, l'adoption de ces lois devait naturellement produire une grande horreur pour
NOTES
la sorcellerie. Cette horreur, agissant sur les nei fs sensibles et délicats, pouvait produire des convulsions, et ces convulsions, dans un temps où la folie et le fanatisme avaient remplacé la raison, pouvaient passer pour des preuves non équivoques d'un pouvoir satanique.
Ainsi une épidémie destructive fut produite par les moyens même employés pour la prévenir. La consternation et la terreur se répandaient de maison en maison et d'esprit en esprit : chacun tremblait pour lui-même et pour ceux qu'il aimait. L'innocence de la jeunesse et la décrépitude de la vieillesse n'étaient point une garantie contre le soupçon. Les prisons étaient encombrées, les exécutions fréquentes. Quelques-uus fuyaient, d'autres craignaient de fuir, lorsque tout à coup les magistrats eux-mêmes furent épouvantés. Les informations cessèrent ; les prisons furent ouvertes; la tempête s'apaisa; il n'y eut plus de sorciers. Mais les remords des vivants ne purent rendre la vie aux morts, et il ne resta plus qu'à établir un jour d'humiliation pour implorer la miséricorde céleste.
Nous voyons ici le spectacle étrange, mais instructif, d'un peuple qui avait noblement affronté les périls de l'émigration dans un nouvel hémisphère; qui avait surmonté, par sa patience et son industrie, les difficultés et les fatigues de son premier établissement, qui était enfin heureusement placé au milieu de l'abondance, de la beauté et de la magnificence de la création; qui n'avait besoin que d'une politique généreuse et d'un amour fraternel pour assurer sa prospérité, et qui fut réduit à deux doigts de sa perte, par la seule action d'une loi superflue.
11 est glorieux pour les colonies anglaises de l'Amérique d'avoir enfin donné au monde l'exemple de la liberté religieuse la plus complète, et des avantages qui en résultent.
L'Angleterre n'avait pas de meilleures idées de la tolérance, jusqu'au règne de Georges III; témoins les procédures inquisitorialesde la haute cour instituée par la reine Elisabeth, la pédanterie ecclésiastique et l'oppression sous Jacques Ier, les actes arbitraires et virulents de l'Église anglicane sous les auspices de Charles Ier et de l'archevêque Laud. Quel siècle ou quel pays nous présentera le tableau d'une frénésie intolérante plus épouvantable que celle de la populace de Londres, excitée par lord Gordon, en 1780? „
L'Ecosse elle-même, ce pays aujourd'hui si prodigieusement
NOTES
éclairé, ne peut pas dire, en parlant de l'intolérance : Je suis nette de ce crime-ïà. Écoutons VEdinburgh Review : « Quant à l'Église protestante qui s'établit finalement en Écosse, où elle avait été favorisée par le plus grand nombre dès le premier temps de la réformation, chacun sait quelle fut pendant longtemps la violence de son esprit de persécution et d'intolérance. Son célèbre fondateur, Jean knox, proclama cette terrible sentence, si souvent répétée par ses disciples , que V idolâtre devait mourir de mort; en bon français, que tout catholique devait être pendu. La simple tolérance de l'épiscopat protestant était un crime d'homicide spirituel. Ce fut cette Eglise qui forma la fameuse ligue pour extirper l'épiscopat par l'épée, et qui enjoignit à chacun de la signer, sous peine d'excommunication; et pendant les négociations pour l'union des deux royaumes, ce fut cette Église qui, dans une pétition solennelle, représenta au parlement d'Écosse, que, pour ne pas s'envelopper lui-même et la nation écossaise dans le crimey il ne devait point consentir à l'établissement de la hiérarchie et des cérémonies anglicanes — où? en Ecosse? — C'était parfaitement entendu; — mais non ; pas même en Angleterre ! »
Ces détails nous ont paru as^ez curieux pour les consigner ici. Ils confirment d'ailleurs quelques-unes de nos assertions qu'on aurait pu croire hasardées, et, sous ce rapport, nous nous sommes cru d'autant plus obligé de les reproduire, soit pour rendre justice à tout le monde , soit pour donner à l'avenir une leçon dont il pourrait bien ne pas tarder longtemps à avoir besoin.
Note D, page 110.
11 serait très-intéressant d'avoir une statistique des Églises réformées de France, soit avant la Saint-Barthélemy, soit avant la révocation de l'édit de Nantes. On pourrait ainsi se faire des idées plus nettes de l'influence de ces deux événements désastreux. Je ne suis pas en mesure de l'entreprendre de la place où je me trouve. Je me borne à donner le relevé des Eglises qui formaient le colloque de Nimes, en 1658, d'après les registres de ces colloques déposés aux archives du consistoire de Nimes. Quelquesunes de ces Églises pouvaient avoir plus d'un pasteur. Nimes était dans ce cas, et avait de plus une académie. Il faut se souvenir que déjà les protestants étaient singulièrement affaiblis.
NOTES
circonscription
de 1658.