SERVITUDE
Les réformateurs et leurs premiers disciples eurent-ils de la réformation les mêmes idées que les protestants en ont aujourd'hui? — La chose n'est ni vraisemblable ni réelle.
. La réformation éclata, parce que les progrès des lumières, l'étude plus répandue des livres saints, la connaissance de l'antiquité renouvelée et l'application d'une meilleure philosophie avaient rendu un grand nombre d'hommes mécontents de l'héritage, que l'ignorance du moyen âge avait légué aux âges futurs, et que l'Église romaine conservait avec une si grande fidélité. La dispute s'établit donc d'abord sur ses dogmes et ses erreurs, c'est-à-dire sur le fonds delà religion ellemême. Et ce ne fut que dans la suite, lorsqu'on vit qu'il n'y avait aucun moyen d'améliorer l'Église établie et de demeurer uni avec elle, sans se résigner à ses erreurs; ce fut alors seulement que la dispute s'engagea sur la forme, c'est-à-dire sur le gouvernement de l'Église, sur les droits de l'autorité ecclésiastique à gouverner les consciences et à décider les dogmes, en un mot, sur la liberté des opinions religieuses. La réforme étant née de la lutte entre des opinions dogmatiques, et l'intérêt qu'elle excitait ayant pris sa source dans celui quê ces opinions faisaient naître, il était naturel qu'elle se constituât d'une manière vigoureuse, par rapport à ces opinions, avant même d'avoir bien réglé les formes d'après
lesquelles elle devait se gouverner. Ces ennemis mêmes contribuèrent puissamment à l'engager dans cette route, en l'accusant sans cesse de tout démolir et de ne rien édifier, en lui demandant sans cesse ce qu'elle voulait, ce qu'elle croyait. Ce n'est pas la première fois que des tracasseries de ce genre ont forcé celui qui s'en souciait le moins à faire sa confession de foi pour la défendre ensuite avec amertume. Le fort de la dispute avec l'Église romaine s'était d'abord porté sur les idées qu'il fallait repousser; car c'était l'impossibilité de les admettre qui avait engagé la réforme. Mais bientôt l'étude du code sacré et de l'histoire de l'Église, et surtout le besoin d'unité dans le système, portèrent la dispute sur les idées qu'il fallait admettre. Cette dispute amena plusieurs résultats, fit ressortir plusieurs principes, auxquels on donna une grande importance et dont on fit la base de la réforme.
C'est donc à peu près dès sa naissance que la réformation se constitua d'une manière dogmatique (B).
Bientôt après, la dispute s'établit aussi sur la forme. L'on discuta sérieusement sur la liberté d'opinions et sur l'autorité; mais rarement on embrassa la question dans toute son étendue. La liberté d'opinions que Ton réclamait était celle de professer les doctrines qu'on avait établies et que l'on regardait comme les seules véritables. Toute autre liberté était regardée comme pernicieuse et damnable. L'autorité contre laquelle on s'élevait était celle de l'Église romaine, parce qu'elle était employée à soutenir des dogmes que l'on détestait. Autrement, et dans la pratique, on se faisait de l'autorité des.opinions fort approchantes de celles qu'avait cette Église, et l'on en donnait des preuves non équivoques quand on en avait le pouvoir. On réclamait la tolérance pour ses propres doctrines, non point parce qu'elles étaient dans le domaine inattaquable de la persuasion et de la conscience ; mais parce qu'elles étaient
vraies. On se croyait bien en droit, non-seulement de proscrire soi-même les doctrines différentes, non-seulement d'exclure du corps de l'Église ceux qui ne les professeraient pas ; mais encore de poursuivre, par le fer et par le feu , ceux qui oseraient en soutenir ou en propager d'opposées. Ainsi la réforme ne fut point d'abord la proclamation de la liberté des consciences, comme nous l'entendons aujourd'hui. Ce bienfait, dont le genre humain lui sera redevable un jour, elle n'en jouit point elle-même dès son origine. A prendre l'idée de réformation comme nous la prenons de nos jours, la réformation d'alors ne fut que le catholicisme changé de place. On admit certaines doctrines, on en rejeta quelques autres. Je n'examine point ici ce que la vérité absolue gagna dans ces changements ; mais on se hâta de les clore. Vrai ou faux, l'on voulut que le système, une fois établi, fût immuable, et l'on fit tous ses efforts pour jeter en bronze le sien propre, afin de le conserver intact pour soi-même et pour la dernière postérité. L'Église romaine n'avait pas voulu autre chose ; seulement sa statue avait d'autres formes, une autre physionomie, et plaisait moins au goût du moment.
Tout le monde sent aujourd'hui que cette marche était une véritable inconséquence; mais, dans la chaleur de la dispute, on ne s'en aperçut pas d'abord. C'est ce qui arrive à tous les partis qui attaquent. L'intérêt de la lutte et du triomphe fait oublier toutes les diversités secondaires. On n'est pas du parti opposé, cela suffit. C'est quand il s'agit de se constituer et de durer, que les inconséquences portent leurs fruits. Celle-ci ne tarda pas à porter les siens : les protestants fuVent divisés.
Dans l'esprit du temps, cette inconséquence était peutêtre inévitable. Les hommes étaient assez éclairés pour sentir vivement les abus et les erreurs de l'Église romaine ; mais ils ne l'étaient point assez pour embrasser, dans toute son étendue, la question de la liberté reli-
gieuse. Us furent donc en quelque sorte forcée d'élever de nouveaux systèmes dogmatiques pour s'y caser.
Toutes les Églises protestantes devinrent donc intolérantes comme Églises; et à chaque discussion nouvelle, soulevée par quelque point contesté, elles se hâtèrent de faire des règlements, de publier des symboles, pour déterminer la croyance de leurs membres jusque dans ses moindres ramifications.
Je le répète, ces mesures n'étaient point prises dans le simple but de maintenir l'ordre dans les enseignements et dans les prédications. C'était la vérité absolue que l'on entendait proclamer. En la défendant de toutes ses forces et par tous les moyens, on croyait défendre la cause de l'Evangile et celle de Dieu même.
On chassait donc rigoureusement de l'Église tous ceux qui n'adoptaient pas les dogmes et les principes qu'elle avait proclamés; on revisait toutes les publications importantes ; on faisait signer le symbole à tous les dignitaires de l'Église, et jusqu'aux instituteurs; et l'on traitait les opinions opposées, non-seulement comme des erreurs, mais comme une perversité damnable, comme un crime envers lequel l'indulgence était faiblesse et lâcheté. Ainsi, le principe hors de l'Eglise point de salut, que l'on trouvait si absurde dans l'Église romaine, reparaissait sous une autre forme, sans rien perdre de sa rigueur.
Mais, presque partout, les églises protestantes ne tardèrent pas à entrer dans une liaison très-étroite avec le gouvernement de l'État. En Angleterre, en Allemagne, en Hollande, l'autorité civile, dont la réforme avait eu besoin pour se soutenir contre la force ouverte que ses ennemis déployaient contre elle, se trouva naturellement, après la paix, à la tête de l'administration religieuse. C'était avec son consentement, ou plutôt avec sa sanction, qu'avaient été publiés les règlements et les formulaires : elle se crut naturellement chargée de les
faire respecter; et, dans son zèle pour les doctrines qu'elle venait d'établir, l'autorité ecclésiastique accepta cette intervention comme un bienfait. L'on comparait sans cesse l'Église de Jésus-Christ, cette Église dont l'âme est la charité, avec le peuple israélite, sous l'Ancien Testament. L'on faisait, de tous ceux qui professaient une autre croyance, des Amorrhéens et des Philistins, et l'on trouvait tout simple qu'un roi chétien les traitât comme les rois juifs traitèrent ces peuples. La doctrine établie, dans la plupart des Églises protestantes, devint donc promptement une loi de l'État, et la force civile crut remplir son devoir en prêtant main-forte à l'autorité ecclésiastique. Ainsi s'organisa partout une intolérance, qui s'étendit promptement des opinions aux personnes, qui se montra singulièrement active et jalouse, qui tantôt s'exerça régulièrement sous l'autorité de la loi et par le ministère des geôliers et des bourreaux, tantôt, privée de ce secours, se fit justice elle-même par le soulèvement d'une population tout entière dont le sombre fanatisme marchait, le fer et la flamme à la main, pour délivrer l'Église des hérétiques, et Dieu de ses ennemis. L'Angleterre, la Hollande et l'Allemagne ont compté de nombreuses victimes de la persécution organisée; et des guerres, dont l'intolérance religieuse était l'âme, ont répandu des flots de sang dans les pays les plus civilisés de l'Europe. Les protestants de France ont eu le bonheur de ne combattre jamais que pour leur liberté et leur vie ; ils n'ont point répandu de sang. Mais leur système n'était pas autre. Qui peut répondre de la manière dont ils auraient traité les hérétiques, si Henri IV eût conquis son trône sans abandonner la réforme, et eût conduit au prêche après lui la nation tout entière ? Dans cette première période, la liberté de conscience et d'examen était donc à peu près nulle parmi les protestants. Chacune des sectes, dans lesquelles le protestantisme s'était divisé, avait posé en principe, non pas la
FORMES DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. il
liberté d'examen, mais la vérité absolue de sa croyance, et avait usé, sans scrupule, de tous les moyens physiques et moraux qu'elle avait en son pouvoir pour la soutenir. Cette prétention étail exactement de* la même nature que celle du catholicisme, et elle conduisait précisément au même résultat : seulement elle s'appliquait à d'autres systèmes, où quelques abus palpables avaient été corrigés.
Les nombreuses exécutions des hérétiques sous Henri VIII, les persécutions des Arminiens en Hollande, le meurtre de Servet à Genève, et tant d'autres faits de la même nature, furent une déplorable conséquence de cet esprit d'intolérance et d'exclusion, qui s'était introduit dans les églises protestantes, et de leur alliance avec le gouvernement civil. Les guerres des Puritains et les incroyables cruautés qui s'y commirent, furent une conséquence naturelle de ce même esprit, quand il pénètre jusque dans le peuple pour s'y changer en un fanatisme impitoyable (G).