LIBERTÉ
Mais, ce qui est contraire à la raison, à l'humanité, au christianisme, ne peut pas durer toujours. La diffusion des lumières opérée par la réforme, l'habitude de la réflexion, la présence simultanée d'un grand nombre d'opinions diverses, l'étude plus approfondie des livres saints, et surtout, U faut le dire, les progrès toujours croissants de cette saine philosophie, qui analyse l'esprit humain et ses facultés, firent prédominer peu à peu des idées plus justes de tolérance et de support. L'esprit de rigorisme et d'exclusion céda, quoique avec lenteur. On respecta davantage les droits de l'humanité; on se fit
des idées plus justes de la manière dont la religion doit arriver au cœur de l'homme pour être bienfaisante et salutaire ; et l'on consentit à vivre paisiblement et sans trouble à côté des hommes d'une autre persuasion. On proclama la franchise des consciences; et l'humanité vit fermée pour toujours, au moins parmi les protestants, une des sources les plus abondantes de ses troubles et de ses malheurs.
Mais la manière dont on entendit cette liberté des consciences dans la pratique ne fut point partout la même. On ne partit point des mêmes circonstances, des mêmes vues ; on ne pouvait arriver au même résultat.
La liberté de conscience chez les protestants se présente donc aujourd'hui sous deux formes principales auxquelles je pense qu'on peut facilement ramener toutes les autres. Ces deux formes sont nées de circonstances diverses, et pour en bien comprendre la nature, il est bon d'analyser ces circonstances.
Dans tous les pays de l'Europe où elle obtint des succès considérables, la réforme se constitua dès l'entrée en une seule et grande masse. La lutte s'établit d'abord avec l'Église de Rome. Le grand intérêt de réformer les abus et de résister à l'oppression, rallia tous les hommes dégoûtés du catholicisme à la cause des réformateurs. Le même intérêt leur fit recevoir comme un bonheur l'alliance et la protection des princes et des États qui avaient embrassé la même cause. Mais le besoin de tous les gouvernements, c'est de tout régler d'une manière nette et positive. Les grands corps de la réforme s'organisèrent donc d'une manière forte, sous le rapport des formes et des intérêts comme sous celui des croyances. La prédominance des princes et les traditions de l'administration de l'Église sous les premiers empereurs chrétiens, que l'on regardait comme un sujet d'admiration et comme un modèle à suivre, donnèrent à cette constitution une grande vigueur, et, comme
nous l'avons vu, la firent pencher fortement, d'abord vers l'intolérance, bientôt vers la persécution.
Mais, après que le premier moment de chaleur et de zèle contre Rome fut passé, et que chacun eut le temps de rentrer en lui-même pour interroger sa conscience, reconnaître ses besoins et déterminer la situation de son esprit et de son cœur par rapport à la religion, un grand nombre d'hommes se trouvèrent mécontents soit des formes du gouvernement de l'Église, soit de l'alliance et presque de la confusion de l'Église avec l'État, qui avait lieu presque partout soit de l'esprit dans lequel était dirigé le culte, soit surtout des dogmes et des croyances qui avaient été sanctionnées par l'autorité des assemblées ecclésiastiques et par celle des princes. Peu à peu ces mécontents se cherchèrent, se trouvèrent, s'entendirent. Ceux qui avaient le plus de talents développèrent et éclairçirent les idées qui germaient sourdement dans l'esprit des autres, et devinrent naturellement le centre de réunion de ceux dont ils avaient exprimé les pensées et exposé les besoins. Bientôt, ces hommes formèrent entre eux des assemblées particulières pour s'entretenir et se nourrir des idées qui leur étaient chères, et comme ils ne tardèrent pas à être vus de mauvais œil par les Églises dominantes du sein desquelles ils sortaient, ils ne tardèrent pas non plus à s'en séparer entièrement pour former une petite Église organisée suivant leurs vues, leurs opinions et leurs besoins. Ainsi, de chacun des grands corps dans lesquels la réforme s'était d'abord divisée, et qui formaient des Églises constituées et reconnues par l'État, sortirent un grand nombre de petits corps qui formèrent des Églises indépendantes, sans aucune relation avec l'État et sans aucun autre lien que la volonté libre de ceux qui les avaient formées. L'Église protestante de France fut, de toutes, celle dont il sortit le moins de ces petites Églises. C'est que, de toutes, elle fut celle qui eut le moins de
liaison avec le gouvernement civil, et où la lutte avec le catholicisme se soutint le plus longtemps. Cette réaction occupa fortement les âmes et maintint par là l'unité.
Quand le temps de la liberté des consciences, de la vraie liberté religieuse fut enfin venu, il était naturel d'attendre qu'elle se modifierait différemment dans les grandes Églises établies ou dans les petites Églises dissidentes. Les deux grandes formes sous lesquelles il nous semble que se présente aujourd'hui la liberté religieuse, sont nées de cette différence.
I. Les grandes Églises établies, ou nationales, ou politiques, comme on voudra les appeler, par leur nature même et par les circonstances qui avaient accompagné leur formation, possédaient des établissements nombreux, et presque partout des revenus territoriaux. Elles s'étendaient en général sur une grande surface où elles ne laissaient pas de former un tout fortement lié. Elles tenaient donc au sol par leur constitution , par leurs rapports avec le gouvernement civil, par leurs établissements soit d'instruction, soit de bienfaisance, par leurs revenus, en un mot, par leurs formes et par leurs ressources. C'étaient autant de liens qui unissaient entre eux tous les pays qui dépendaient d'elles, et tous les partis qui pouvaient se former dans leur sein. Exr cepté un fort petit nombre d'hommes ardents, tout le monde, et surtout le clergé, sentit le besoin d'exister en corps. Mais, quand les progrès des lumières, le perfectionnement de la critique sacrée, l'étude plus impartiale et la connaissance plus approfondie de l'histoire primitive de l'Église chrétienne eurent fait naître, dans un grand nombre, des vues différentes sur plusieurs points du christianisme et sur plusieurs dogmes consacrés dans les livres symboliques et dans les confessions de foi, alors il n'y eut pas d'autre moyen de pouvoir exister en commun que de se supporter mutuellement par la tolérance
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et la charité. Le passage fut difficile. Les habitudes étaient enracinées, et les confessions de foi donnaient trop d'avantage à ceux qui les avaient en leur faveur, pour qu'ils renonçassent sitôt à les invoquer pour foudroyer leurs adversaires. Mais quand le siècle eut besoin de tolérance ; quand la diffusion des lumières et le besoin d'approfondir, partout répandu, eurent conduit presque tous ceux qui s'occupaient sérieusement du. christianisme à se faire eux-mêmes leurs opinions au lieu de les prendre toutes faites dans les délibérations des assemblées ou dans les écrits des maîtres, alors chacun sentit fortement, non-seulement que la tolérance était un droit auquel tous pouvaient prétendre, mais qu'elle était un besoin auquel il participait lui-même.
En effet, la franchise des études et l'abondance des lumières avaient fait connaître tant de faits nouveaux et tellement modifié les opinions les plus communes, que bientôt il resta dans chaque Église, à peine quelques hommes, qui, en comparant la persuasion intime de leur âme avec les nombreuses déterminations contenues dans les symboles, les trouvassent parfaitement conformes. Et ce retour, qu'ils faisaient sur eux-mêmes, devait naturellement les rendre plus tolérants pour des hommes qui se trouvaient dans la même position qu'eux, et auxquels ils ne pouvaient adresser d'autre reproche, que celui de différer des symboles établis par d'autres points que ceux qui les en éloignaient eux-mêmes. D'un autre côté, l'expérience eut bientôt prouvé, d'une manière irrésistible, que ce support mutuel, que cette liberté générale, sous les formes communes du gouvernement et du culte, outre qu'ils étaient indispensables au maintien de la paix et à l'existence de l'Église comme un seul corps, étaient encore éminemment propres à répandre ces vraies lumières, qui sont le fruit de la franchise et de l'impartialité, et cette piété, douce et profonde, qui part d'une persuasion intime, et qui ne
s'attache point à un vain extérieur par une sorte de fanatisme.
Ainsi se sont formées peu à peu les habitudes de la tolérance et du support, non-seulement dans l'ordre civil et par rapport à l'existence dans l'État; mais, ce qui toujours fut beaucoup plus difficile, par rapport à l'ordre ecclésiastique et à l'existence dans l'Église. Et l'on a vu des hommes , pleinement persuadés de la force, de la vérité et de l'empire du christianisme, convaincus que l'humanité ne jouit de ses droits et la vérité de ses avantages, que là ou l'examen est parfaitement libre et sans danger, faire tous leurs efforts pour mettre dans le meilleur jour les persuasions de leur âme ; mais voir, sans trouble et sans murmure, à côté d'eux, des hommes, peut-être même des collègues, développer et défendre, avec franchise et liberté, d'autres vues, par d'autres motifs et par d'autres preuves. Telle est la forme de liberté religieuse qui s'est développée en Allemagne dans l'Église luthérienne, et en Angleterre dans l'Église anglicane, depuis près d'un siècle. L'Église de Genève est la première qui l'ait expressément avouée et consacrée, dans son règlement consistorial de 1709. Les formes extérieures du culte et le régime ecclésiastique servent de liens , et la Bible de base ; mais l'esprit demeure libre; les recherches scientifiques n'éprouvent aucune gêne ; tout est examiné avec caime, avec profondeur, avec franchise , parce que cet examen n'entraîne aucune sorte de danger pour celui qui s'y livre. Dans le même pays, dans la même université, souvent dans la même Église, on voit des hommes éminents développer, par écrit ou de vive voix , des vues différentes sur plusieurs articles du système religieux ; et l'on n'en est point ému; l'on ne croit pas tout perdu, parce que l'on en a pris l'habitude, parce qu'on a toujours vu tourner ces discussions au profit du christianisme et de la vérité, et au détriment dé l'ignorance, de l'erreur, des
préjugés èt dp fanatisme. Ainsi, l'Église anglicane est peuplée, sans (rouble et sans embarras , d'arminiens et de calvinistes, d'ariens et de trinitaires. Ainsi l'Église luthérienne voit aujourd'hui marcher dans son sein, côte à cote, les rationalistes et les supranaturalistes, ainsi que les nombreuses nuances dans lesquelles ils se subdivisent. C'est pendant la durée de cette liberté que sont nés, dans ces deux pays, cette foule d'ouvrages admirables , pleins de profondeur et d'indépendance , dans lesquels on a cherché la vérité pour elle-même, et l'a exposée sans fard et sans déguisement; inépuisable arsenal, où les amis éclairés du christianisme et de la vérité pourront toujours trouver sans peine des armes pour se défendre contre l'esprit d'exclusion et les préjugés des sectaires; inestimable bienfait, qui a remis le christianisme en honneur dans les temps modernes, et dont le prix incontestable doit faire oublier les entreprises hasardées et les rêveries sans fondement des enfants perdus de chaque parti , dont le temps a bientôt fait justice.
II. Telle est la forme sous laquelle la liberté religieuse se manifeste aujourd'hui dans les grandes Églises établies. Elle se montre sous un tout autre aspect dans les petites Églises dissidentes , dont est peuplée une grande partie de l'Angleterre , et toute l'Amérique du Nord. Ces Églises se sont formées par l'association volontaire d'un certain nombre d'hommes , qui , fortement attachés à certains dogmes , à certaines vues , se réunissaient pour les professer librement entre eux, pour s'en entretenir en commun, et pour en nourrir sans cesse leurs âmes. Par leur nature même et par les circonstances de leur formation , ces Églises doivent avoir été nombreuses et diverses. Dans leur origine, elles furent intolérantes les unes envers les autres, parce que l'intolérance était l'esprit du temps. Mais quand on
se fut fait des idées plus justes sur les droits de l'esprit humain et sur la manière dont il arrive à la vérité , il fallut bien renoncer à ces rigueurs. Peu à peu, ces diverses sectes se supportèrent donc entre elles sans regret, sans rancune, et surtout sans persécution. Mais comme l'association était purement volontaire, comme elle n'était point soutenue par des fonds publics , auxquels tout le monde pût prétendre avoir le droit de participer, elle demeura toujours exclusive dans son propre sein, et ne reçut jamais que les hommes dont les principes étaient conformes à ceux qui lui servaient de base. Les frais de l'association sont fournis par les contributions volontaires des membres. Rien n'est imposé à ceux qui n'y participent pas. Si quelque membre, dans la suite de sa vie et par de nouvelles réflexions , change d'opinions et de vues, rien ne le gêne ; il se retire, et demeure libre d'entrer dans toute autre association dont les principes seront plus conformes à sa persuasion nouvelle. Pour bien concevoir cette forme de la liberté religieuse, supposons un pays peuplé de disciples du Christ, au milieu desquels se trouvent toutes les opinions soit sur le dpgme, soit sur la discipline de l'Église, qui déjà se sont élevées parmi les chrétiens, ou qui pourront s'y élever un jour. Il n'existe encore aucune association; mais, comme l'homme a besoin de société, comme, il a besoin de s'entretenir des choses qui lui tiennent fortement au cœur, ces chrétiens isolés se cherchent et s'assemblent. Mais qui pourra les réunir, si ce n'est ce qu'ils auront en commun? Et quand la réunion sera-t-elle parfaite et cordiale , si ce n'est lorsque ce qu'ils auront de commun sera précisément ce qu'ils auront de plus intime et de plus cher? Il tendra donc à se former entre eux un certain nombre d'associations particulières, qui auront pour base ces grandes doctrines , ou ces grandes formes de culte , dont chacun
aura fait le centre de son système religieux. Mais , par la même raison que chacun réclame le droit de professer la doctrine qui lui est chère, de s'en entretenir avec ses amis , de se la faire même enseigner, développer, prêcher, par des ministres qu'il appointera dans ce but, il sent qu'en justice il doit aussi l'accorder aux autres. Les associations se forment donc avec une entière liberté et sans rancune de part ni d'autre. Chacune suit les principes et les formes qui lui plaisent; chacune fait tourner le zèle et les talents de ses membres , et ses ressources pécuniaires, à la propagation de ses principes. Mais elle ne se sert d'aucune autre arme que de celles de la persuasion et de la vérité. Elle repousse la rigueur et la force. Chaque homme, parvenu à l'âge de raison , est parfaitement libre de choisir, entre toutes les associations chrétiennes , celle avec laquelle il se sent mieux en harmonie. Quelque choix qu'il fasse, il ne redoute ni disgrâce ni honte. Si jamais il lui arrive de se trouver mécontent de l'association qu'il a formée, il sera toujours également libre d'entrer dans une association nouvelle. Et s'il n'en trouve point qui réponde au fond de son cœur, il sera libre encore de chercher des âmes comme la sienne , pour former avec elles une nouvelle association dont cette ressemblance sera le lien. Ainsi se trouvent réunies la tolérance religieuse la plus complète et l'intolérance ecclésiastique la plus absolue. Chaque secte, chaque association croit posséder la vérité , et peut-être poussera-t-elle l'attachement aux dogmes qu'elle professe et sa persuasion de leur importance, jusqu'à exclure du salut ceux qui les rejettent. Elle dira donc à chacun de ses membres : « Vous ne pouvez être des nôtres qu'autant que vous aurez notre foi. Si vous ne l'avez plus, que viendriez-vous faire avec nous? Allez avec ceux qui vous ressemblent, et laissez-nous en paix , comme nous vous y laisserons vous-même.» Dans cette forme de liberté religieuse,
chaque secte est donc intolérante dans son propre sein , et ne diffère à cet égard de l'Église romaine , qu'en ce que celle-ci, presque partout alliée avec l'État, s'est faite partout une arme de la puissance civile , et s'est arrogé le droit , non-seulement d'exclure les dissidents de l'Église, mais encore des droits civils et de la vie. Les sectes dont nous parlons n'en appellent qu'à l'Évangile et à la raison ; l'autre aux persécutions et aux bûchers. Les unes proclament, comme un fait, les opinions de leurs membres , qui ne se sont ralliés ensemble que parce qu'ils les avaient en commun ; l'autre proclame ses doctrines comme étant la vérité absolue à laquelle il faut se soumettre.
C'est sur ces principes, à la fois de tolérance et d'exclusion, que l'on voit coexister, en Angleterre et en Amérique, des sociétés de calvinistes et d'arminiens ; de trinitaires, d'ariens et de sociniens ; d'indépendants et de synodaux; d'amis de l'étude et de la raison, et de prétendants à l'inspiration ; d'universalistes et de particularistes; de baptistes et de pédobaptistes ; de méthodistes, de mystiques et de quakers ; tous soutenant leurs opinions avec zèle et avec chaleur, mais se supportant avec charité, ne voulant se défendre que par les armes de la persuasion, et se mêlant à chaque instant dans la société et dans les affaires de la vie, sans disputes, sans animosités, sans trouble et sans inquiétude.
On comprendra facilement que cette forme de liberté religieuse ne peut avoir lieu que pour les Églises qui sont entièrement indépendantes de l'État, et qui ne se soutiennent que par les contributions volontaires de leurs membres. Car, si l'Église est fondue dans l'État, si c'est FÉtat qui l'administre, alors elle n'est plus une association libre; elle ne se donne plus à elle-même ses propres lois; elle devient une Église établie, arrêtée, et le plan dont nous parlons ne lui est plus applicable. Cette remarque devient de plus en plus vraie, à mesure
que l'État reconnaît, soutient et salarie un moindre nombre de sectes diverses. S'il y a des intérêts matériels considérables, des tonds communs établis, de vastes fondations pour l'enseignement et pour le culte, des édifices nombreux, des traitements et des salaires pris dans les revenus publics, alors ceux qui sentent l'utilité de ces établissements et de ces revenus pour répandre les lumières et maintenir le culte extérieur, et qui, d,'un autre côté, comprennent qu'il leur est impossible d'arriver à une parfaite uniformité de croyance; ceux-là, dis-je, n'ont pas d'autre ressource que celle d'adopter la première forme de tolérance que nous avons exposée. Si le gouvernement ne reconnaît et ne protège que deux sortes de croyances, bien plus, encore s'il interdit les assemblées religieuses hors des deux cultes reconnus; bien plus encore si l'un de ces cultes est lui-môme intolérant et exclusif ; alors, c'est un devoir pour le culte qui professe la tolérance, qui invoque la liberté de conscience et d'examen, d'adopter franchement cette première forme de la liberté religieuse; de recevoir dans son sein tous les amis du christianisme, qui ne peuvent se résoudre à soumettre leur foi au joug d'une autorité purement humaine, et qui tiennent à adorer Dieu en esprit et en vérité. Telle est la position de l'Église réformée de France, et tel est le devoir que les intérêts de la liberté religieuse, du christianisme et de l'humanité lui imposent.
Il resterait à comparer le mérite respectif de ces deux formes de liberté; mais j'ose à peine l'entreprendre. L'expérience n'est pas faite depuis un temps assez long, et je n'ai pu recueillir que quelques traits.
La première forme est évidemment favorable aux progrès de la science religieuse et de la théologie. Elle appelle l'examen, lui fournit des matériaux éprouvés, permet la correction des erreurs, donne du calme et de l'impartialité. C'est d'elle qu'il faut attendre les plus
grands progrès de l'humanité, dans ces connaissances religieuses qui honorent et embellissent son existence, la destruction des préjugés, et cette culture harmonique de tout le champ de l'intelligence humaine, dans lequel la religion doit occuper une grande place , mais où elle doit se montrer comme une plante vigoureuse et bienfaisante, et non comme un corps étranger, comme une masse nuisible. Cette forme tend à élever les pensées, à agrandir les vues, à donner à l'âme plus de calme sans lui ôter sa chaleur. Et comme la religion est dans le cœur de l'homme non moins que dans l'Évangile, il n'est point à craindre que ce système de liberté expose jamais les pays qui l'adoptent à la voir s'affaiblir ou s'éteindre. On a prétendu qu'il conduisait à l'indifférence et à la froideur. Peut-être ceux qui manifestent cette crainte ne sont-ils pas encore bien pénétrés de la véritable idée de la tolérance chrétienne, et prennent-ils pour de l'indifférence ce qui n'est qu'une plus grande hauteur de vues, et une soumission franche à des principes de support et de douceur , dont on a vivement senti l'indispensable nécessité. Une chose est du moins bien certaine ; c'est que la vie religieuse la plus active se joint aux plus hautes lumières, dans les pays où cette forme de liberté se trouve depuis longtemps établie, après avoir triomphé des préjugés et des obstacles qu'ils lui opposent. La religion s'y ennoblit. Si elle affecte diverses formes , du moins elle est sincère; et la diffusion des lumières et de l'Évangile la met à l'abri des superstitions et des préjugés grossiers, qui l'avaient longtemps défigurée.
L'autre forme est évidemment propre à donner plus d'intimité à la société religieuse , à mieux approprier les exercices du culte aux besoins de ceux qui le fréquentent, à augmenter le zèle par le contact immédiat et par la réaction mutuelle des sectaires entre eux et des sectes entre elles, Mais ce zèle se porte avec bien
plus d'ardeur sur les dogmes distinctifsde la secte, que sur le christianisme lui-même. Il est toujours accompagné d'un esprit d'exclusion qui dégénère facilement en fanatisme. On est prédestination, on est arminien, on est trinitaire, on est unitaire, encore plus qu'on n'est chrétien. On a du zèle, mais presque toujours ce zèle est amer. Les vues deviennent facilement étroites et bornées. On est rigoureux et exclusif. On se prête difficilement aux opinions et aux systèmes des autres. Et si, par les circonstances ou par l'effet de son zèle, on est transporté dans une Église où l'autre système de tolérance se trouve établi , on y devient , peut-être sans le vouloir, une source perpétuelle de dissensions et d'inquiétude. On s'éprend d'un amour ardent pour l'uniformité qu'on a laissée dans l'Église d'où l'on vient. On oublie qu'il est impossible de l'établir dans une Église dont les membres ne peuvent pas sortir quand ils veulent, pour former des associations nouvelles. On fait dès efforts patents ou cachés pour faire réprimer comme un désordre ce qui est au fond l'ordre véritable, le seul ordre peut-être dont quelques Églises respectables en Europe soient capables aujourd'hui. Ceci n'est point une supposition vaine. Plusieurs Églises d'Allemagne, de France et de Suisse en ont déjà fait l'expérience.
Sous le rapport des progrès de la science religieuse , il est évident que ce système est bien moins favorable que l'autre au calme de l'examen , à la franchise et à l'impartialité de l'exposition. On n'y voit les choses que d'un côté. Chaque secte n'accueille que ce qui la flatte. Tout y prend une couleur polémique ; tout s'y exagère ; tout s'y conserve, quand il serait grand temps de l'abandonner. Les raisons par lesquelles on se défend aujourd'hui, on les fera valoir toujours, parce qu'on y sera toujours intéressé, quand elles seraient encore plus faibles et plus décriées. Loin d'étudier la vérité pour ellemême et dans des vues larges, on ne l'étudié plus que
dans l'intérêt de l'attaque ou de la défense. Ce calme de la discussion, premier besoin des amis de la vérité, est remplacé par la vivacité de la dispute, souvent, hélas! par l'aigreur et par l'emportement de la passion. On ne voit que la vérité relative, dans le sens le plus étroit, parce qu'on ne veut voir qu'elle. La vérité absolue est trop pure et trop élevée pour qu'on songe beaucoup à elle. On est de sa secte, avant d'être ami de la vérité, presque avant d'être chrétien. — Nous osons croire que quiconque sera un peu au courant de la littérature religieuse des sectes anglaises, et la comparera avec celle de l'Allemagne protestante et même de l'Église anglicane , ne se refusera point à reconnaître avec nous la vérité de ces observations.
Si donc, dans quelques Églises nationales, la nécessité a fini par introduire la tolérance des opinions diverses sur plusieurs points du christianisme , ne nous hâtons pas de regarder cette circonstance comme un mal qu'il faudrait guérir. Ce mal n'a rien de bien grave ; il a des compensations ; et l'on n'en peut sortir que par la division en sectes nombreuses , qui a des inconvénients plus graves encore.
Mais, en se supportant dans la même Église, malgré des différences notables dans des opinions graves peutêtre, il faut s'entendre du moins assez pour se réunir dans un même culte; car c'est là le lien commun. Ici naissent des difficultés , que nous ne pouvons passer sous silence.