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CHAPITRE II Le « protestantisme » évangélique I. JÉSUS LAIQUE

Parlant de l'Esprit révélateur qui s'efforce de secourir l’homme, buté, absurde, ou mauvais, le

… grand métaphysicien du monde spirituel, saint Jean, déclarait pathétiquement : « La Lumière est . venue chez les siens, et les siens ne l'ont point

reçue. » Voilà le drame de la révélation. L'homme est un noyé qui, les paupières closes, et s’agrip-

-pant à quelque réalité invisible, mais ‘tangible,

paralyse les mouvements d’un sauveteur.

Que de fois on observe le Christ sous un faux

jour ! Il ne cessa jamais d’être un pur laïque, sans

la moindre attache avec le clergé de son temps. Même, il imaugura son activité publique sous les

‘auspices d’un homme qui avait rompu avec le

milieu sacerdotal, Jean-le-Baptiste: Celui-ci, bien que fils d’un prêtre juif, préférait le désert au

temple. Inspiré par le souffle des anciens prophètes, 1l prêchait le Réveil, la Réforme, la -Repentance, Je Royaume de Dieu, Et ses convertis n'étaient

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Sie LE « PROTESTANTISNE. » ÉVANGÉLIQUE | 59

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pas dirigés \ vers le sanctuaire ; au lieu de les ache- :

miner vers le sang des sacrifices rituels, il les

- entraînait vers l’eau du Jourdain ; alors, l’émou-

vant symbole de la purification morale, l'immersion dans le fleuve, offrait à la vue, sous forme popu-

- laire (vrai « tableau vivant »), le drame de Ia

« nouvelle naissance »

Tel fut le parrain du Messie. Mais le mystérieux néophyte, s'il reprit d’abord, pour son compte,

‘Je message du Précurseur, ne tarda point à l'élar- gir, à l’approfondir, à lui communiquer une telle

vertu, que le monde en vibre encore. C'est que Jésus, avec des mots identiques, exprima son

âme à lui, sa personnalité de Révélateur et de Sauveur, l’ esprit de la « Parole faite chair ». Avec.

une divine sûreté de main, il trancha le lien visible qui risquait de rattacher l'Evangile au ritualisme ; et si les disciples du Christ baptisèrent, le Christ

‘lui-même refusa d’administrer le bapteme, Sas.

mission était ailleurs.

Avec une tragique instäntanéité, la haine des cléricaux flamba. Cela saute aux yeux, dès la deuxième page du récit, quand on lit l’évangile de Marc. Pourquoi cette antipathie- vigoureuse, manifestée avec l’impétuosité irraisonnée de l’ins-

tinct ? D’emblée, la caste hiératique pressentit

dans le Messie un adversaire implacable de ses

privilèges et de ses préjugés ; elle devina en. lui quelque opposition irréductible à la séculaire notion de la religion. Qu'on se remémore l'impression produite, plus tard, sur la populace païenne, ‘par les disciples de ce même Christ ; l'évêque

Polycarpe fut supplicié, aux cris de la foule : «A

- mort les athées! » Le christianisme primitif scandalisait, par ses allures ultra-spiritualistes ; les contemporains $’en offusquaient, tout comme les croyants, aujourd’hui, ressentent les « enterrements civils » présidés par des incrédules.

Un sentiment analogue explique l'hostilité

systématique du clergé juif envers Jésus. Encore, si l’on avait pu l’accuser d’être un fanatique, : ‘acharné à fonder une religion nouvelle ! Mais ce . personnage perfide en voulait à la Religion elle-

même, puisqu'il dépréciait les formes cultuelles. Dans la parabole du bon Samaritain (étranger,

hérétique et schismatique), il cloua au. pilori de la

pieuse couardise, et de la tartuferie sans entrailles, -

un sacrificateur et un lévite. Au point de vue

étymologique, pareille controverse était, nettement, :

« anticléricale ». Il poussa plus loin encore le paradoxe impie. Dans la parabole du Jugement dernier, la religion n’est même pas mentionnée ; elle demeure en dehors de l’horizon. D'après le Messie, devant le tribunal suprême, les mots de passe et les pierres de touche mis au premier plan

par l'Eglise, dans le triple domaine du dogme, du

rite et de la hiérarchie, resteront inutilisés. Après

: la parabole anticléricale, c’est la parabole a-reli-

gieuse ; audace plus intolérable.

Objectera-t-on que le Christ se comporta en:

Juif dévot : assidu à la synagogue, présent dans le temple aux fêtes sacrées, fidèle à payer l'impôt du sanctuaire ou à pratiquer les rites ? Examinons. Sur le terrain psychologique, il est notoire que

: CÉÉE l'observation méticuleuse d’un règlement décèle, souvent, un parfait détachement intérieur à l'égard d’un texte considéré comme désuet ou absurde.

L'impeccable persévérance à l'appliquer, tel quel,

est une forme du mépris. Jésus aurait donc pu se plier aux coutumes de la dévotion traditionnelle, en conservant pleine indépendance à leur égard. I est permis de croire que, sans les dédaigner, il restait distant : il s’en accommodait avec une certaine condescendance, à la manière du médecin qui, soignant un malade sénile, vise à ne point le contrarier. Quelle douce ironie, quand on réclame . delui une cotisation cultuelle ! « Moi, je ne devrais rien payer pour le sanctuaire ; mais je m'exécuterai, afin de ne pas scandaliser les pieux percepteurs. »

En réalité, Jésus ne manifesta point cette cor- :

rection, un peu hautaine, à l’égard des ordonnances ‘de Moïse. Au contraire : « Vous avez entendu qu'il

a été dit aux anciens. Mais, moi, je vous dis ! »

Quand on relit l'Evangile à cette lumière-là, on est stupéfait du nombre de passages qui montrent le Messie en conflit avec les lois cérémonielles, ou morales, imposées par les chefs religieux du peuple, sadducéèns au temple, pharisiens à la synagogue. Il critiqua, publiquement, la tradition qui permettait à un fils de vouer à l'entretien du sanctuaire une somme soustraite, ainsi, à l’entretien de ses

vieux parents. Il refusa de sanctionner la loi qui. ordonnait de lapider la femme adultère. Sur la .

prière, le jeûne, l’'aumône, le serment, les ablutions, les sacrifices, le prosélytisme, bref, sur les manifestations séculaires d’une religion organisée,

CE

62 LE SPIRITUALISME DANS LA bIBLE

- Jésus proféra les critiques les plus radicales. Ce P qu P

Lu les rend telles, ce n'est pas l'accent, tantôt de

uote finesse, tantôt d’ indignation véhémente : c’est le principe même qui anime sa protestation,

laxiome constant dont il s'inspire, pour couper . les racines cachées de l'erreur, dans l'obscurité souterraine où elles s’engraissent.

Pareille tactique s ‘affirma, nettement, dans sa

lutte contre Fodieuse tyrannie imposée aux âmes

par l'observation superstitieuse du Sabbat. Il

s’agit d’une véritable campagne, systématique.

Aussi faible qu’Amos le prophète, Jésus heurtait de front un pontife plus puissant qu’'Amatsia :

contre le Galiléen, Caïphe disposait de la police impériale. Combien souvent le Messie foula aux

pieds les interdictions, sacrées, qui empoisonnaient le repos du septième jour par une basse terreur du

tabou ! Une fois, ses adversaires l’accusèrent

‘d’avoir autorisé les disciples à froisser des épis

entre leurs doigts, pour manger des grains de

froment. On lui criait : « Cela, c’est du travail

manuel. Tu te constitues violateut du sabbat |! » Il riposta, ironique : «Le pieux roi David fut encore plus impie, quand il s’empara, dans un sanctuaire, des pains consacrés, pour les distribuer à sa troupe

affamée. » En d’autres termes, le droit à la vie est

supérieur aux conventions. Puis, prenant l’offensive, il proclama le principe du spiritualisme évangélique : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ».

Pour entrevoir la portée réformatrice, et même révolutionnaire, de cet axiome, il faut le traduire

en langage courant. Par exemple : Au-dessus des

. cultes, il y a l'âme. Ou encore : Le christianisme

existe pour le chrétien, non le chrétien pour le

christianisme. Ou encore : Les laïques ne sont pas

là pour le clergé, maïs le clergé est là pour les laïques.

Ou encore : L'Église est au service de la Société, non

la société au service de l'Eglise. En d’autres termes, . :

‘la religion existe pour l’homme, non lhomme

: pour la religion. SR | | Quelqu'un objectera : Et Dieu ? — Mais Dieu n’est pas la religion; Dieu est l'Esprit, qui «souffle

où il veut ». Les formes cultuelles et les institutions ecclésiastiques sont les moyens que l'Esprit

‘emploie pour agir, mais qu'il est libre, aussi,

d'abandonner ou de briser.

2. SYNAGOGUE ET TEMPLE On ne s’étonnera point que la présence de Jésus, à la synagogue, ait souvent jeté la perturbation dans l'assemblée. Il lui arrivait d'y guérir un malade, le jour du sabbat, malgré les « scribes » qui l’épiaient ; au regard haineux de ses ennemis

il opposait, déclare l'Evangile, un regard d’indi-

gnation ou de colère. Alors, les docteurs de la loi,

«remplis de fureur », délibéraient sur les moyens

d'en finir avec l’hérétique. Un jour, Jésus ameuta contre lui toute la congrégation, qu’il avait blessée,

délibérément, dans son patriotisme et dans sa foi ;

car il avait commenté l'Ancien Testament de

‘scandaleuse façon. D’après lui, Dieu même tenait pour non avenus les privilèges religieux de caste

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