CHAPITRE II Le « spirituel » papal : Romanisme
x. CANOSSA ET WoRrMS
Canossa : janvier 1077. Un homme à jeun, pieds …
nus dans la neige, grelottant de froid, se tient debout devant la porte fermée d’un château fort. Le supplice, prolongé trois jours durant, lui arrache des pleurs de souffrance et de rage. C'est l’empereur d'Allemagne; Henri IV, excom-
munié par le pape Grégoire VII. Celui-ci, à la
dérobée, par quelque meurtrière de la forteresse
moyenâgeuse, observe son adversaire et savoure
le spectacle, ad majorem Der gloriam.
L'ancien moine Hildebrand, devenu souverain
pontife, revendiqua de la sorte, inflexiblement,
la suprématie du « spirituel », identifié avec l'indépendance politique du saint siège. Le Vatican s'élevait au-dessus de tous les gouvernements, comme un super-État : ainsi l’âme commande au corps, le ciel à la terre, et Dieu à l’homme. Nul ne
conteste la grandeur d’un pareil idéal ; Grégoire VID a voulu défendre ee contre les FUMER de César.
D'ailleurs, avec la même ténacité, il combattit le fléau de la « simonie », et s’efforça d’épurer le clergé. Mais au service de son programme, légitime sur le plan moral, il forgea une théorie ecclésiastique sans analogue dans l’histoire de l’absolutisme ; car, aucun chef d’État dans l’antiquité, aucun fondateur de religion en Asie, n'avaient jamais prétendu dominer, sans appel . possible, sur toutes les âmes, — ou condamnées, ou damnées ; condamnées, ici-bas,; à obéir servilement au pape, maître des pensées ; damnées, dans ’lau-delà, éternellement.
Voici quelques-unes des thèses qui-inspirèrent le règne de Grégoire VII : « Un pontife romain, s’il est ordonné selon les règles, devient aussitôt indubitablement saint. Il y a dans le monde un nom unique, celui du pape. Il est le seul homme dont tous les peuples doivent embrasser les pieds. Il ne peut être jugé par personne. Il a le droit de déposer les empereurs. L'église romaine ne s’est jamais trompée, et ne se trompera jamais. »
Au xixe siècle, un pape réputé libéral, Léon XIII, a revendiqué un pouvoir analogue dans le domaine intellectuel et moral: «Le pontife doit pouvoir juger avec autorité de ce que renferme la Parole de Dieu, décider quelles doctrines concordent avec elle, et quelles doctrines y contredisent. De même, dans la sphère de la [morale, c'est à lui de déterminer ce qui est bien, ce qui est
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mal, ce qu'il est nécessaire de et d’accom- 4 -plir, si l’on veut parvenir au salut éternel (x). » Et si, par hasard, ce dernier argument laissait
. indifférente une âme peu obsédée par des sanctions posthumes, toute consacrée à cultiver en elle-même, ” parla prière et l’Imitation, les vertus évangéliques : Le
Un pape récent a écarté l'objection. Il n’admet pas que des personnes pieuses puissent différer d'avis avec le pontife : « Quelle que soit leur science, la sainteté leur fait défaut, car il ne saurait y avoir - de sainteté, là où il y a dissentiment avec le pape. » Ainsi parlait un Pie X, qui régnait au XX° ne
. de notre ère.
Par une logique fatale, il arrive que le « spirituel», s
dans le vocabulaire du souverain pontife, en vient à désigner les droits du saint Siège, les prérogatives du Vatican, les États du pape. Pour marquer l'essence morale et religieuse du spirituel, nous l’avions distingué de l’invisible lui-même. Le voilà, maintenant, confondu avec le «temporel » | S'éton-
nera-t-on que le spirtéualisme de l'âme humaine, et
la spiritualité de l'âme chrétienne, puissent protester, ensemble, contre le spirituel ainsi cléricalisé ?
À Canossa, le pape avait humilié l'empereur. À Worms, le 18 avril 1527, l'empereur et le pape, réconciliés, essayèrent en vain de bâillonner un moine. Il s'appelait Martin Luther. On somma le jeune docteur en théologie de rétracter certaines propositions, très dangereuses pour la notion PARTAGE du « spirituel :
(1) Encyclique mur christianae .
ci Protestantisme. , 10
I avait affiché sur la porte d’une hañelés à.
Wittemberg, quatre-vingt quinze Thèses Ghates M #4
contre le trafic des indulgences du purgatoire ; celles-ci étaient vendues, de lieu en lieu, contre
espèces sonnantes, par un commis-voyageur du
Vatican. Le pape avait besoin d'argent pour
construire la basilique de Saint-Pierre. Mais le
nommé Tetzel poussait le cynisme à l'extrême ; exploitant la superstition la plus crasse, il déhivraït,
contre paiement, non seulement des exemptions
de peines posthumes, mais de véritables licences
de pécher. Devant un scandale aussi monstrueux,
le moine augustin, fils enthousiaste et passionnément fidèle, de l’ église romaine, comprit que l’Esprit saint lui imposait, au nom de l'Evangile, le
douloureux et dangereux devoir de protester, De là,
les Thèses fameuses. Placardées le 31 octobre 1517, elles circulaient, un mois plus tard, dans toute la chrétienté. La question du spiritualisme évangélique fut posée, dans les ateliers et les châteaux. Aux amis qui‘lui conseillaient la prudence, le moine avait répondu : « Que peuvent-ils contre
moi ? Me tuer ! Ont-ils la puissance de me réveiller
‘de la mort, et de me tuer une seconde fois ? Ou me
déshonorer comme hérétique ! Jésus-Christ a été condamné comme séducteur. » Quand il comparut
à Worms, devant la Diète, on lui demanda s’il
était disposé à renier ses livres de polémique dirigés contre le romanisme. Il répondit : « Que l’on me convainque par les témoignages de l'Ecriture, ou par des raisons décisives ; car je ne crois ni au pape,
ni aux conciles, seuls, puisqu'il est clair comme
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le jour qu’ils ont souvent érré, et qu'ils se sont contredit. Je suis dominé par les Saintes Ecritures que j'ai citées, et ma conscience est liée par ., la parole de Dieu. Je ne puis, nine veux, me rétracter en rien, car il est dangereux d'agir contre sa conscience. Qué Dieu me soit en aide ! »
On dit qu’une patte d'oiseau, détachant un caillou au sommet de la montagne, peut déclen- Er Cher:le tonnerre de l’avalanche. Le non possumus du petit moine donna le signal de la Réformation.
En réalité, toutes les Âmes pieuses et clair- voyantes, dans l’établissement papal, soupiraient depuis longtemps après une « réforme de l'Église dans sa tête et dans ses membres » Elles appelaient, de leurs larmes et de leurs prières, la délivrance de la mystique Jérusalem, profanée par la luxure, la cupidité, le délirant orgueil, le fanatisme cruel, de la caste romaine et de son étatmajor. Celui-ci, pour affermir ses privilèges par la terreur, avait déjà brûlé vifs ces deux saints prêtres-prophètes : Jean Hus et Jérôme Savonarole. D’instinct, la Rome papale s'était défendue contre les approches de l'Évangile, comme les explorateurs contre les fauves : par une barrière de feu.
Le moine Luther franchit le cercle de flammes : non sans ÿ jeter la bulle du pape qui l’éxcommuniait. Pourquoi ? Voilà le problème.
On en fausse les termes si l’on voit, dans l’événement du xvie siècle, un duel du « catholicisme » et du « protestantisme ». Quand la Réformation éclata, il n’existait pas un seul protestant sur
notre globe. Elle fut, rigoureusement, un débat, puis un conflit, entre romains. Les premiers \ hérétiques, torturés au nom du pape, étaient # tous des enfants de l'Église occidentale, qu'ils « chérissaient en Jésus-Christ. | Lorsque les Etats-Unis du sud essayèrent, en Amérique, de dénoncer le contrat qui les liait politiquement aux Etats-Unis du nord, cette sanglante sécession s’expliquait par des motifs économiques très puissants. Mais on ne trouve - pas une raison analogue pour justifier le mouvement centrifuge qui écarta de Rome une partie 2 de la chrétienté. Au début, quel intérêt personnel souleva les premiers martyrs qui affrontèrent le
- cléricalisme omnipotent ? Aucun. Alors, faut-il conclure qu’un accès de folie collective emporta subitement, par milliers et par milliers, dans toute - J’Europe, une élite chrétienne, précipitant hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, riches et pauvres, vers le brasier d’un enfer éternel, à travers la flamme des bûchers ?
Si de loyaux fils de l'Église romaine ont ainsi accepté la plus atroce agonie, plutôt que de rester assujettis au joug papal, il faut découvrir une explication intelligente, et intelligible, de cet événement troublant. Alléguer une prétendue révolte - # du « protestantisme » (inexistant), contre le catho- « licisme, c’est battre les buissons. La solution de l'énigme est simple : au début, les seuls adversaires aux prises furent, d’une part, une Église romaine à réformer, d'autre part, une Église romaine réformatrice. |
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Il fut expulsé par celui-ci, et contraint de s’orga-
niser à part, devenant ainsi « L'église catholique
réformée ».
“ILE ROMANISMES {+ 140:
| réalité, le « protestantisme-malgré-lui 1 à pas, volontairement, rompu avec le catholicisme.
» Quant à « L'église catholique déformée », elle ;
espéra s’épargner l’humiliation d’un schisme
osés pour. critiquer leur « Mère ». Et de fait, celle-
ci, en plus d’une région, mena cette besogne à = be 3
= bonne fin. Elle a excommunié ou anéanti, par myriades, inflexiblement, des catholiques baptisés qui avaient placé leur confiance en elle, mais que Ja déchéance morale, et l’apostasie religieuse, d’un clergé sans divin mandat obligeaient à distinguer entre le pape et Jésus-Christ. pe Est-ce que l’église romaine a voulu la disruption
de la chrétienté occidentale ? Non, puisqu'elle la
en's’efforçarit de détruire littéralement, de pulvériser, de réduire en cendres, les catholiques assez
déplore. Alors, il reste qu’elle n’a pas s% maintenir
ce qui subsistait de l’unité chrétienne en Occident. Elle tenait les corps, les intelligences, les âmes, les États et les peuples, la terre, le ciel et l'enfer __ (sans oublier le purgatoire), et elle n'a pas su empêcher le catholicisme de se fendre par le milieu, comme un fruit archi-müûr, ou décomposé. Après tout, pourquoi chercher d’autre explication ? De même que la pulpe finit par se liquéfier pour que la graine s'échappe, le romanisme aurait livré passage au protestantisme, « lorsque les temps furent accomplis ». :
Nous serions en présence d’un événement inévi-
table, et qui demeure irréparable. Dès lors, le”
pape se berce d’un rêve, quand il convie tous les . Chrétiens à rallier son bercail. Il ne voit pas le
sourire de Nicodème : « Un homme PeHFAl rentrer .
dans le sein de sa mère ? »
AL ROMANISME | . Qu'on ne se méprenne point sur la vraie nature de nos sentiments à l'égard de la papauté. Grâce à la Réformation (qui, sur ce point, atteignit son
but) l’église romaine surveillée, tenue en haleine
par la critique ou l'opposition, manifeste aujourd’hui en ses chefs — sauf exception — une pureté de mœurs, et une sincérité de foi, dignes de respect. Non seulement nous n’éprouvons aucune hargne impulsive contre la personne du pape, vieillard vénérable qui est notre frère en Jésus-Christ, mais nous n’élevons aucune objection dirimante contre sa fonction elle-même, si elle est envisagée comme le signe de l'unité du front chrétien.
L’archéologie permet de retrouver dans le cos-
tume, les attributs, les formules rituelles et les :
attitudes litürgiques du pape, officiant à la messe, plusieurs survivances irrécusables de l'époque où son rôle présidentiel était encore marqué du signe démocratique. D'ailleurs, théoriquement, le collège électoral de l'Église romaine peut élire pape un laïque ; et l'événement s’est produit trois fois, pour Jean XIX (ou « XX ») en 1024; ps Adrien 5 ÉN 1220 ; pour Martin V, en 1417.
Nos vrais griefs contre le MR sont les