‹ Du psoriasis de la langue et de la muqueuse buccaleChapitre 13 sur 26 · NOUVELLES OBSERVATIONS OBSERVATION I · texte numérisé non relu

NOUVELLES OBSERVATIONS OBSERVATION I

1. Mon collègue et ami, M. le docteur Empis, m’adressa, en novembre 1873, un jeune bomme âgé de 26 ans, qui, depuis huit ou neuf mois, était atteint d’une affection chronique de la muqueuse bucco-linguale. Cette affection était remarquable par sa résistance à toutes les médications essayées jusqu’alors.

Comme le malade avait eu la syphilis en juin 1869, on supposa tout d’abord que les plaques d’un blanc grisâtre qui se développaient sur la langue, sur la face interne des joues et sur la voûte palatine étaient de nature spécifique. Aussi prescririt-on de l’hydrargyre et de l’iodure de potassium. Mais ces deux médicaments ne produisirent aucun effet sensible, et il fallut y renoncer. D’ailleurs, la syphilis avait été légère; on l’avait traitée pendant longtemps, et elle paraissait éteinte depuis plusieurs années. Les accidents consécutifs avaient duré huit ou dix mois environ, et aucune nouvelle poussée n’avait eu lieu jusqu’en mars 1873.

Cest à cette époque (trois ans et neuf mois après le début de la syphilis) que l’affection bucco-linguale sè manifesta. Elle fut légère au début, presque insigni-

fianle, et ne devint douloureuse et désagréable que vers le mois de juillet (quatrième mois). Il n’existait dans les antécédents du malade aucune cause constitutionnelle, héréditaire ou acquise, bien manifeste, sauf la syphilis. Il fumait beaucoup, et, en janvier et février , il avait pris des quantités considérables de copahu pour arrêter un écoulement blennorrhagique. Telles étaient, au moment où je le vis pour la première fois, les seules circonstances étiologiques qu’il me fut possible de découvrir.

2. La langue présentait alors deux ou trois plaques peu saillantes, grisâtres, et une large ulcération irrégulière sur le côté gauche de l’organe, en avant. 11 en existait une semblable sur la partie muqueuse de la commissure labiale du même côté. Mais la lésion la plus curieuse siégeait à la voûte palatine. Elle consistait en une sorte de tumeur oblongue d’avant en arrière, de 1 centimètre 1/2 de largeur environ sur 2 1/2 à 3 de longueur, qui paraissait constituée par une hypertrophie inflammatoire du raphé médian. Cette tumeur était sillonnée d’ulcérations irrégulières et peu profondes, analogues à celles de la langue et de la commissure des lèvres.

Sur d’autres points de la cavité buccale, on trouvait quelques petites plaques nacrées exclusivement épithéliales, tandis que les premières semblaient bien résulter d’une hyperplasie circonscrite du derme muqueux devenue le siège d’une régression ulcéreuse.

Depuis quatre mois, cette affection bucco-llnguale, jusque-là à peu près indolente, causait de la gêne, de l’embarras dans les mouvements de mastication, de la douleur au contact de substances irritantes, etc. Loin de diminuer sous l’influence de la médication iodo-hydrargyrique, elle avait empiré de jour en jour. Les lésions présentaient un aspect plus inflammatoire, et les troubles fonctionnels un caractère d’acuité de plus en plus prononcé.

3. Cet état d’hypersthénie vasculaire et hyperplasique me parut indiquer d’une manière formelle l’emploi d’une médication topique énergiquement contro-stimulante. Je cautérisai donc, séance tenante, les ulcérations et les plaques, aussi vigoureusement qu’il me fut possible de le faire, avec un crayon de nitrate d’argent. Je prescrivis en outre l’arséniate de soude à l’intérieur.

Au bout de deux ou trois jours, cette cautérisation, très-douloureuse, fut suivie d’une amélioration vraiment merveilleuse; les douleurs disparurent, les ulcérations se cicatrisèrent cl la tumeur de la voûte palatine fondit à vue d’œil. Nouvelle cautérisation.

Vers le 15 décembre, je revis lé malade : il ne restait plus sur la muqueuse buccale et sur la langue que quelques plaques blanches. Toutes les ulcérations étaient guéries, et la tumeur palatine n’avait plus que le cinquième environ de son volume

primitif. En somme, une guérison momentanée peut-être, mais dans tous les cas extraordinairement rapide, avait été obtenue par la cautérisation.

En janvier 1874, quelques plaques épithéliales se reproduisirent sur la langue et la commissure gauche des lèvres. La cautérisation au nitrate d’argent les fit disparaître. — Depuis, j’ai revu le malade plusieurs fois, et je ne lui ai trouvé que des plaques psoriasiques insignifiantes. L’une d’elles cependant prit des proportions plus grandes que les autres en juillet 1874, et s’ulcéra sur trois points. Il y avait évidemment une nouvelle poussée de l’affection, car >la langue devint rouge et sensible, et elle se couvrait pendant la nuit d’un enduit épithélial d’un blanc clair qui disparaissait dans la journée. Des cautérisations légères et des gargarismes au borate de soude en firent promptement justice. La tumeur de la voûte palatine et les ulcérations qui la sillonnaient ne récidivèrent pas. La santé générale restait toujours très-bonne.

4. Au début, je n’avais découvert aucun indice de maladie constitutionnelle autre que la syphilis. Mais, en janvier 1874 (onzième mois de l’affection), il survint sur la jambe et au bras simultanément une éruption de petites plaques de psoriasis d’un jaune de gomme ou de miel, formant deux ou trois groupes constitués chacun par une petite plaque centrale, autour de laquelle cinq ou six autres petites plaques satellites formaient un cercle plus ou moins régulier. Ces groupes n’étaient point situés au niveau des articulations et présentaient tous les caractères qui appartiennent au psoriasis arthritique. En même temps, quoiqu’il n’y eût pas d’arthritisme dans sa famille, le malade éprouva quelques douleurs rhumatismales vagues dans les avant-bras, au-dessus du pied droit, à la plante des pieds, etc. Je faisais prendre des alcalins depuis longtemps, et je prescrivis d’en continuer l’usage.

Cette médication, jointe aux cautérisations, aux gargarismes et à une hygiène appropriée, a fait la base du traitement. Quelques récidives ont eu lieu; mais elles ont été très-légères, et tout fait espérer une guérison définitive (vingt et unième mois de l’affection).

5. Pendant ces vingt et un mois, la syphilis n’a pas donné signe de vie, et on peut affirmer qu’elle n’a été pour rien dans ces accidents bucco-linguaux. Tout au plus pourrait-on, mais sans preuves bien certaines, lui faire jouer le rôle d’une cause excitante.

Quant à la nature constitutionnelle de ce psoriasis, il est rationnel de supposer qu elle est arthritique. Les plaques discrètement disséminées sur la langue, la muqueuse des joues et la voûte palatine, offraient une grande analogie avec celles qui se sont montrées plus lard sur les bras et les jambes. Seulement, elles étaient plus arges, plus épaisses, et elles ont toujours eu une tendance plus grande à l’ulcération qu à la simple hypercrinie épithélio-squameuse. — Aussi était-il presque impos-

sible, au début, de les distinguer des manifestations ulcéreuses de la langue et de la muqueuse buccale qui se produisent fréquemment à cette période de la syphilis. C est dans leur processus, leur durée, leur résistance aux traitements spécifiques, leur opiniâtreté, leurs récidives, leur coïncidence avec d’autres phénomènes de nature arthritique, etc.,quon a trouvé peu à peu les éléments d’un diagnostic positif, mais il faut convenir que l’absence de la couleur d’un blanc de lait à la surface des plaques, leur disposition à s’ulcérer, la tuméfaction de la voûte palatine sur laquelle reposaient quelques-unes de ces ulcérations, étaient des circonstances bien propres à induire en erreur et à faire croire qu’il s’agissait d’une syphilis buccale. Nous en avons jugé autrement, M. Empis et moi, et je pense que ceux qui liront l’histoire de ce malade seront du même avis que nous.

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