OBSERVATION II
Quoique, dans l’observation précédente, le psoriasis fût bénin et de fraîche date, les troubles fonctionnels résultant de la gêne et de douleurs produites par la mastication et l’action de parler étaient devenus très-prononcés, beaucoup plus que dans certains psoriasis invétérés, tels que ceux, par exemple, des observations I et II du mémoire.
Voici un autre cas où, contrairement à ce qui arrive d’habitude, l’exercice des fonctions dévolues à la langue et à la cavité buccale était très-douloureux :
1. Un homme de 40 ans, d’une forte constitution, d’une bonne santé habituelle, n’ayant jamais eu ni syphilis ni éruptions cutanées, marié depuis quatorze ans, et père de trois enfants bien portants, devint sujet, vers le mois de mars, sans cause appréciable, à une sensibilité tellement exagérée de la muqueuse buccale et de la langue, que le contact des substances les moins irritantes, la mastication pratiquée avec ménagements, et même l'exercice de la parole lui causaient une sensation de picotement, de brûlure qui s’élevait même parfois jusqu’à une douleur vive. Cette sorte d’hypéresthésie de la muqueuse bucco-linguale existait depuis longtemps, mais sous une forme très-légère, et ne se manifestait qu’au contact de certaines substances. Ainsi, le malade n’avait jamais pu manger des noix, du maquereau, du saumon, et certaines substances huileuses, sans éprouver immédiatement une sensation très-pénible et presque douloureuse qui se prolongeait pendant quelques minutes, et qu’il faisait cesser en se gargarisant avec de l’eau.
Il a toujours fumé très-modérément, et y a tout à fait renoncé depuis neuf mois.
2. Quelques joursaprès cette hypcrcsthésiebucco-linguale, survenue en mars 1873, il se produisit sur la langue une éruption de plaques blanches superficielles. Deux ou trois d’entre elles, ayant un peu plus de largeur et d’épaisseur que les autres, ne
tardèrent pas à s’ulcérer. Au bout d’un mois, elles furent guéries à la suite de cautérisations répétées. Il y eut pendant neuf ou dix mois des alternatives fréquentes de mieux et de plus mal.
Quoique la lésion fût peu prononcée, le malade devint très-inquiet d'un état de choses qui ne s’améliorait pas d’une manière franche et définitive. Il se souciait peu des plaques blanches et des ulcérations de la langue ; ce qui le tourmentait, c’étaient la gêne et la douleur qu’il ressentait dans la cavité buccale. A chaque recrudescence de l’affection, il souffrait beaucoup, même en parlant. Il ne ressemblait donc pas à ces malades dont le psoriasis bucco-lingual est tellement indolent qu’ils ne s’en apercevraient pas, sans le secours d’une glace. Chez lui, la sensation morbide était tout et la lésion insignifiante.
3. En janvier 1874, il se confia aux soins de M. Bazin, qui l’a traité depuis cette époque, et, le 4 septembre de la même année, il vint me consulter (vingt-neuvième mois de l’affection).
Je constatai chez lui l’état suivant ; Psoriasis de la langue peu prononcé. Plaques diffuses d’un blanc d’argent, peu confluentes; plaques lichénoïdes ; desquamation furfuracée; atrophie des papilles; déchiquetures sur les bords de l’organe et cicatrices ; derme mis à nu sur quelques points. — Aucune tuméfaction des parties malades, mais rougeur assez vive. — Pas d’indurations superficielles ou profondes. — Rien du côté des ganglions. La langue seule est malade sur sa surface supérieure et ses bords, en avant du V lingual. — Il n’existe aucune trace de psoriasis sur les autres points de la muqueuse buccale.
Depuis près d’un mois, l’affection présentait une recrudescence marquée qui se traduisait surtout par des douleurs très-violentes pendant la mastication et même en parlant.
4. En interrogeant avec le plus grand soin les antécédents, je ne découvris chez ce malade aucune trace de dartres, de rhumatisme, ni de syphilis; mais il portait les stigmates d’une scrofule osseuse qu’il avait eue dans son enfance. On voyait aux pieds et à l’avant-bras gauche les cicatrices profondes de fistules et d’abcès ossifluents, etc. Il ne paraissait y avoir aucune cause constitutionnelle dans sa famille.
Je ne sais pas si la scrofule, qui est éteinte depuis longtemps, a exercé quelque influence sur l’apparition de ce psoriasis de la langue. Il ne me semble pas y avoir eu là de filiation étiologique bien évidente. Toujours est-il que, malgré sa localisation sur une portion de la langue et sa bénignité apparente, ce psoriasis cause de vives souffrances et apporte un trouble considérable dans l’exercice des fonctions
évolués à la cavité buccale. Ce phénomène exceptionnel, et que je n’ai trouvé aussi prononcé dans aucun cas, tient sans doute à ce que quelques papilles nerveuses sont devenues le siège du travail inflammatoire.
Une circonstance m’a frappé dans ce cas, et lui donne à mes yeux un grand intérêt ; je veux parler de l’hyperesthésie buccale qui existait depuis longtemps, à un faible degré, il est vrai, mais d’une manière évidente, avant l’apparition du psoriasis. Serait-il irrationnel de lui faire jouer un rôle dans la pathogénie de l’atTection? Les névropathies des nerfs qui animent la cavité buccale ne seraient-elles pas capables de faire naître, à elles seules, les lésions variées dont l’ensemble constitue l’affection que je décris sous le nom de psoriasis bucco-lingual? Je me contente de poser cette question, n’ayant observé encore aucun fait qui me permette de donner une réponse catégoriquement affirmative.
Je prescrivis de l’arséniate de soude à l’intérieur, et, comme médication topique, des gargarismes émollients additionnés de préparations opiacées. L’éréthisme vasculaire et hyperplasique n’étant pas aussi prononcé que dans le cas précédent, je m’abstins pour le moment de toute cautérisation, et je ne m’occupai que de l’élément nerveux qui prédominait.