‹ Du psoriasis de la langue et de la muqueuse buccaleChapitre 15 sur 26 · OBSERVATION III · texte numérisé non relu

OBSERVATION III

Dans les deux observations précédentes, qui peuvent être regardées comme des psoriasis légers et peut-être susceptibles d’être guéris à la longue, 1 hypersécrétion épithéliale n’a joué qu’un rôle pour ainsi dire accessoire. Voici un fait où elle était excessivement prononcée.

1. En juin 1874, M. X..., âgé de 41 ans, vint me consulter pour une affection de la muqueuse buccale et de la langue qui datait de 1869. A cette époque, elle avait débuté sous forme d’aphthes, à marche intermittente, suivies d’érosions et de petites crevasses qui se bordaient de blanc. Avec du chlorate de potasse, on avait obtenu une guérison rapide, mais ces aphthes n’avaient pas tardé à récidiver.

Pendant le siège de Metz et pendant sa captivité en Allemagne, M. X..., qui est musicien dans un régiment, n’éprouva aucune atteinte de cette affection, malgré les souffrances de tout genre qu’il eut à subir. Mais, à son retour, en 1871, la langue fut reprise, et cette fois elle se recouvrit de pellicules d’un blanc d’argent très-

épaisses.

Depuis cette époque, il y a eu des alternatives fréquentes de mieux et de plus mal; mais l’affection a toujours été caractérisée par la production sur la langue d’une quantité très-considérable de lamelles, de pellicules ou de plaques remarquables par leur couleur blanche. Quelquefois l’organe se dépouillait de cet enduit et devenait alors d’un rouge vif. Puis, au bout de quatre ou cinq jours, les plaques

se reproduisaient.

Ici aussi, les phénomènes subjectifs ont été assez accusés. Outre la sécheresse

habituelle de la langue, M. X... éprouve de la cuisson, de la chaleur et parfois une douleur assez vive pour le réveiller pendant la nuit et l’obliger à se lever afin de se gargariser. Ces phénomènes, qui sont irréguliers, présentent habituellement une recrudescence marquée lorsque les plaques blanches se fendillent et laissent le

derme à nu.

Le contact de l’anche du hautbois, qui est l’instrument de M. X..., lui cause quelquefois de vives souffrances. Les sons piqués le fatiguent surtout beaucoup sa langue devient alors lourde et paresseuse, et il est effrayé par la perspective d’être un jour forcé de renoncer à cet instrument.

2. Ce malade a toujours joui d’une santé excellente. Je ne découvre dans ses antécédents aucune trace de dartre ni d’arlhritis. Vers l’âge de 22 ou 23 ans, il a eu un chancre suivi, au bout de deux mois, de maux de gorge considérés comme syphilitiques. Il n’a suivi un traitement spécifique que pendant quelques semaines.

Depuis celle époque, il n’est survenu aucun accident qu’on put rattacher de près ou de loin à la syphilis.

M. X... fume très-modérément et n’a jamais fait d’excès alcooliques.

Parmi les causes excitantes, je ne vois que l’action de jouer du hautbois qu’on puisse invoquer.

3. Voici quel était l’état de la cavité buccale quand M. X... vint me consulter : La langue avait à peu près ses dimensions normales ; mais il paraît qu’elle augmente beaucoup de volume à certains jours, quand elle est sensible, douloureuse. Alors elle devient- énorme et très-gênée dans ses mouvements.

Elle est lisse et d’une couleur d’un rouge vif. Sur sa face supérieure, s’étale une carapace constituée par des plaques d’un blanc d’argent, confluentes, principalement sur la partie moyenne, un peu moins sur les bords. Il en existe aussi quelques-unes, mais fort peu, sur la face inférieure. Ces plaques, qui sont médiocrement épaisses pour le moment, n’affectent aucune disposition régulière. Elles s’arrêtent au niveau du V lingual. La gorge est saine. La muqueuse des joues est très-congestionnée et parsemée de plaques et de traînées blanches, semblables à celles de la langue.

Les ganglions sont intacts. Jamais il ne s’est produit d’hémorrhagie. Je ne découvre dans la cavité buccale ni ailleurs aucune trace de syphilis ni d’une affection constitutionnelle quelconque.

4. Par sa profession, M. X... est obligé de se servir très-fréquemment de sa langue. Aussi a-t-il noté et analysé avec soin tous les troubles fonctionnels qui résultent de son affection. Il a remarqué que le fait de parler longtemps , comme il est obligé de le faire en donnant des leçons de musique, fatigue beaucoup la langue et favorise le retour du psoriasis ou l’aggrave.

Quand la douleur est vive au point de se produire même en parlant, il survient de la salivation et la salive s’écoule parfois à flots. La perception des saveurs reste à peu près normale. La langue a conservé sa sensibilité générale, sauf dans certains points ; ainsi à la partie où elle est dépouillée d’épilhélium, il existe de l’hypéres- Ihésie, tandis que les parties recouvertes de plaques blanches sont un peu insensibles.

Cet organe est devenu tellement susceptible, qu’il est influencé par toute espèce de causes : 1 action de parler, de jouér, un changement d’habitude dans le régime, la fatigue, les veilles, etc. Alors il se recouvre pendant la nuit d’une couche de pellicules blanches comme de la neige, qu’on fait disparaître en partie par le grattage.

5. On a traité celte affection avec de l’iodure de potassium, qui parut d’abord agir favorablement. Mais, depuis deux ans, l’état de la langue est à peu près stationnaire. Je prescrivis un traitement général alcalin et des topiques émollients et adoucissants. Je n’ai pas revu ce malade.

Ce cas est certainement plus grave que les deux précédents, et je doute qu’on en puisse obtenir la guérison. Les troubles fonctionnels sont ici en rapport avec la lésion. Quant à la cause constitutionnelle, il m’a été impossible de la découvrir; et je ne vois comme cause excitante que le contact de l’anche du hautbois sur la langue. M. X... a tout à fait cessé de fumer depuis longtemps.

Chez un autre malade, à qui je donne des soins pour un psoriasis de la langue qui date de deux ans, il se produit aussi quelquefois, pendant la nuit et dans un très-court espace de temps, une accumulation énorme de petites plaques épithéliales blanches sur la langue. La veille elle était rouge; le lendemain elle est recouverte d’une sorte de couche neigeuse, épaisse, qu’on enlève en partie par le grattage, et que le déjeuner achève de faire disparaître. Je trouve qu’il existe une grande analogie entre cette sorte de sécrétion et celle du pityriasis. La langue est semblable à ces cuirs chevelus d’où tombe parfois comme une véritable neige de pellicules blanches. C’est un cas d’affection linguale qu’on aurait pu qualifier de pityriasis, d’autant mieux que cette sorte de desquamation irrégulière constituait presque la seule lésion. Tous les autres symptômes étaient très-légers; à certains moments, on aurait pu croire que la langue était parfaitement saine. Ce malade avait eu la syphilis quatre ans auparavant. Il n’en restait pas trace. Je n’ai trouvé chez lui aucune teinte constitutionnelle de dartre ou d’arthritis. Il va beaucoup mieux, et je crois qu’il guérira de cette affection, qui semble n’avoir atteint que très-superficiellement et d’une façon intermittente la sécrétion épithéliale.

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