OBSERVATION IV
1. En août 1874, je fus consulté par M. X..., âgé de 40 ans, vigoureusement cons- ’ titué, qui, depuis l’année 1870, était atteint d’une afTection chronique de la langue et de la muqueuse buccale. Il m’était adressé par mon ami et confrère, M. le docteur Fauvel, qui l’avait soigné et guéri, il y a deux ans, d’une pharyngo-laryngite n’ayant aucun caractère spéciOque et constitutionnel.
M. X.. a toujours joui, en effet, d’une santé parfaite, et on ne trouve dans ses antécédents aucune trace de dartre, de rhumatisme, de scrofule ou de syphilis. Il n’existe dans sa famille aucune affection semblable à celle dont il est atteint. Son père est goutteux, ainsi que son oncle maternel.
L’affection bucco-linguale est survenue, il y a trois ou quatre ans, sans cause appréciable, et s’est manifestée d’abord sous forme d’aphthes, siégeant sur les côtés de la langue et disparaissant, puis revenant à des intervalles plus ou moins éloignés j La même éruption se produisait aussi de temps en temps sur la face interne des joues. Ces accidents n’ont pris des proportions sérieuses que depuis trois ou quatre mois, et la langue n’a revêtu la teinte blanc de lait que depuis deux mois, après une cautérisation au nitrate d’argent. Les symptômes subjectifs et les troubles fonctionnels ont toujours été peu prononcés.
M. X... est placé dans les meilleures conditions hygiéniques. 11 a toujours fumé modérément, et n’a jamais fait d’excès en aucun genre. Il a l’habitude de manger beaucoup de charcuterie.
2. Lorsque je le vis pour la première fois il présentait l’état suivant : Santé générale très-bonne; toutes les fonctions s’exécutent régulièrement. Plaques de psoriasis d’un blanc d’argent sur la surface supérieure de la langue. Sur .ses bords, plaques de desquamation érosives qui se recouvrent pendant la nuit d’une sorte d exsudât pseudo-membraneux grisâtre. Quelques taches opalines sur la face interne des joues. Pas d’éréthisme nerveux ni de phénomènes inflammatoires aigus. Aucun retentissement ganglionnaire.
11 s’agissait évidemment d’un psoriasis de la langue et de la muqueuse buccale, qui n’avait aucun caractère syphilitique ; mais la cause constitutionnelle était difficile à déterminer. Quant à la cause occasionnelle, nous n’en trouvons qu'une,
1 usage immodéré de la charcuterie. M. Fauvel me raconta, à ce sujet, qu’il avait soigné jadis la cuisinière de M. X... pour \yn psoriasis argenté et gultata très-prononcé, ayant son principal siège aux coudes et aux genoux. Il fit disparaître pendant quelques jours cette affection cutanée à l’aide de badigeonnages avec l’huile de cade. Mais elle reparut bien vite, parce que la malade mangeait énormément de charcute-
rie, comme c'esL l’usage dans son pays, et elle aima mieux ne pas guérir que de s’en priver. Je note cette circonstance étiologique, car elle pourrait peut-être bien jouer un rôle pathogénique dans le psoriasis bucco-lingual de M. X...
3. Je prescrivis l’usage de l’arsenic, des alcalins et des gargarismes au borax. Ce traitement ne devait être commencé que lorsque le malade serait revenu chez lui. En attendant, le docteur Fauvel lui fit prendre quelques bains d’Enghien avec douches en pulvérisation, de vingt minutes, dans l’intérieur de la cavité buccale; il buvait aussi deux verres d’eau pris à la source du Roi, etc. Sous l’influence de ce traitement sulfureux, il survint une amélioration notable au bout de trois ou quatre jours. Le 18 août, je cautérisai vigoureusement au nitrate d’argent les portions du derme lingual desquamées et même les plaques opalines. Je renouvelai cette opération quatre ou cinq jours après. Je fus heureux de voir qu’elles avaient réellement agi d’une manière très-favorable. Le mieux aura-t-il continué? Je l’ignore, n’ayant pas encore reçu de nouvelles de M. X... J’espère que son cas rentre dans la catégorie de ceux qui guérissent ou qui du moins restent toujours légers.