OBSERVATION V
Il n’en est pas de même du suivant, qui a résisté jusqu’ici aux médications les plus variées.
1. Le malade, âgé d’une cinquantaine d’années, est robuste, d’une bonne santé habituelle, et n’a jamais eu la syphilis ni de maladie cutanée. Il éprouve quelquefois des douleurs rhumatismales vagues. Depuis l’âge de 25 ans, il fume environ 50 centimes de tabac par jour. Il y a dans sa famille une certaine âcreté de sang qui se traduit par des démangeaisons et des éruptions cutanées fugaces. Père et et mère bien portants; un de ses oncles est très-goutteux (1).
M. X... n’avait jamais eu aucune affection buccale, lorsque, il y a cinq ou six ans, sans cause appréciable, il commença à éprouver dans la bouche une sécheresse inusitée, et la salive devint comme cendreuse et savonneuse. Peu de temps après, la langue se couvrit de larges bandes blanches que le grattage enlevait sous forme de pâte. Elle était peu sensible, mais percevait très-nettement toutes les saveurs. Après quelques années de menus soins, M. X... alla consulter M. le docteur Marquez (de Colmar) (2). Cet habile praticien reconnut qu’il existait une affection psoriasique de la muqueuse; il essaya d’abord de l'iodure de potassium à 1 intérieur et du nitrate d’argent loco dolenli ; puis il conseilla les préparations arsenicales et interdit formellement de fumer.
(1) M. Bazin a vu plusieurs membres d’une môme famille affectés de psoriasis buccal.
(2) M. le docteur Marquez (de Colmar) habite aujourd’hui Belfort.
Le traitement arsenical fut suivi sans succès pendant quelques mois. M. X..., muni d’une note de son médecin traitant, vint alors me consulter, et je constatai
chez lui l’état suivant :
Il n’existe aucune éruption sur le corps. La santé générale est très-bonne. La surface supérieure de la langue présente de nombreux îlots séparés par des sillons d’une couleur blanc d’argent. Sur le segment des joues qui correspond à l’interstice des dents, sur la face interne de l’arcade dentaire supérieure et sur quelques points voisins de la voûte palatine, il existe un grand nombre de plaques cornées d un blanc grisâtre, sans changement de couleur de la muqueuse sous-jacente. Ces plaques cornées peuvent être facilement détachées par le grattage. La gorge est saine.
Mon diagnostic fut formulé sur mes notes de la façon suivante : Pityriasis de la langue. Psoriasis de la muqueuse buccale. Cause constitutionnelle : Arthritisme Cause occasionnelle : Abus du tabac à fumer.
Je prescrivis des préparations arsenicales et des alcalins , notamment l’eau de Vichy, dont le malade fit un usage très-prolongé.
2. Trois mois environ après cette prescription, M. le docteur Marquez (de Colmar) m’écrivit que le traitement général et la médication topique n’avaient pas produit une grande amélioration. On avait cautérisé successivement les parties malades avec une solution de sublimé et de l’acide chromique (au 10^, puis au 7e) (1). Sous l’influence de ce dernier agent, la langue parut se dégorger un peu, et devint plus humide et plus souple; mais ce mieux ne fut pas de longue durée.
C’est alors que M. le docteur Marquez eut l’idée de substituer à la médication arsenicale la médication aurique, qu’il avait eu l’occasion de voir réussir quelquefois dans certaines affections suspectes de la langue. Les préparations d’or agissent en provoquant une salivation qui n’est pas la même que celle produite par le mercure.
Après avoir employé pendant un mois les préparations auriques, mon savant confrère m’écrivit qu’il n’en avait obtenu qu’un résultat médiocre : sur la muqueuse des joues, le mal était peut-être un peu moins étendu et moins profond; mais au palais, à la langue, l’état des choses n’avait pas changé, et, même au palais, il existait une tendance plus accusée à l’envahissement de toute la voûte.
C’est le muriate d’or et de soude qui avait été choisi parmi les préparations
(1) Mon ami, le docteur Magitot, m’a dit avoir essayé trois fois, sans succès, de cautériser le psoriasis bucco-lingual avec l’acide chromique. Il se servait d’acide chromique cliimiquement pur, solide, non cristalisé (l’acide chromique du commerce contenant 20 à 30 pour loo d’acide sulfurique). Il le portait sur les plaques épithéliales de la langue, dans les sinuosités et autour de leur hase, avec une baguette de bois taillée è plat et chargée d’une quantité suffisante d’acide pour en recouvrir les parties d’une couche légère.
auriques. On le mélangeait avec du sucre de lait et de l’amidon, et on le prescrivait à la dose de 2 à 5 millig., d’abord une fois, puis deux fois par jour. On chargeait la langue de cette poudre qu’elle promenait sur les parties malades. Cette médication eut 1 inconvénient de noircir la langue, les gencives et les dents, et elle ne fut pas continuée plus longtemps.
3. Nous revînmes à la médication arsenicale. En outre, plusieurs cautérisations vigoureuses au nitrate d’argent furent pratiquées sur les parties malades. Elles avaient pour effet presque immédiat de faire disparaître la sensation râpeuse dont le malade se plaignait habituellement. Mais cette sensation ne tardait pas à se reproduire; c’était l’affaire de trois jours en moyenne. Cependant, M. Marquez (de Colmar) m écrivait que le résultat de ces cautérisations avait paru quelque temps favorable sur la voûte et sur les gencives, et que les plaques de psoriasis semblaient y être moins épaisses qu’auparavant. On faisait gargariser fréquemment la bouche avec de l’eau de goudron.
Cette médication fut interrompue par une cure aux eaux hydrosulfurées de Schinznach (Suisse). M. X... y fit deux saisons, séparées par une semaine de repos.
Après la première cure de trois semaines de durée, il ne s’était pas produit une amélioration bien appréciable; les vieilles plaques cornées n’avaient pas bougé. « Peut-être, m’écrivait son médecin, la large zone blanchâtre qui les avoisine et qui a envahi la voûte palatine est-elle moins apparente qu’avant l’usage des eaux. » Cellesci ont été prises en bains, en boissons et par pulvérisation. Comme complément, on a donné aussi l’eau de Wildegg.
La seconde saison produisit un meilleur résultat : ainsi la zone dont il est parlé plus haut, qui entourait les plaques et présentait une teinte laiteuse, disparut à peu près complètement; la muqueuse des joues, surtout à gauche, reprit sa coloration normale sur laquelle se détachaient deux ou trois plaques encore dures et grosses de psoriasis. « Cette muqueuse, m’écrivait alors M. Marquez, a plus de souplesse que précédemment; il en est de même de la langue, sur laquelle on retrouve cependant, mais moins accentuée, une large traînée psoriasique, ellipsoïde, nette et brillante. La voûte palatine est également mieux qu’auparavant, un peu rose au sommet, moins blanche vers les arcades dentaires; mais, au voisinage des molaires, les larges indurations blanches sont toujours là, parfaitement immobiles. Cela seul qui n’avait pas été profondément altéré sur la langue, sur les joues, au palais, a été ou parait avoir été sensiblement influencé par les eaux. (Bains, boissons, gargarismes, pulvérisations.) » L’observation s’arrête là; M. Marquez et moi ne savons si nous pourrons jamais la compléter.
4. Sans doute l’amélioration obtenue par ce traitement thermal n‘a pas été mer-
veilleuse. Mais, dans une afTecUon aussi rebelle que le psoriasis de la bouche, il ne faut pas compter sur une guérison rapide. J’ajouterai même qu’il y a un grand nombre de cas absolument incurables.
Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’en dehors de la médication et des eaux thermales alcalines il n’y a pas de secours, quand il s’agit d’affections qui sont ou qu’on soupçonne être de nature arthritique. Les eaux sulfureuses peuvent aussi modiOer, dans un sens favorable, soit l’état constitutionnel, soit la lésion locale. Il y en a pourtant, celles d’Aix, entre autres, avec lesquelles on n’a jamais obtenu le moindre résultat dans le traitement du psoriasis bucco-lingual. M. Marquez avait fait exposer le cas de son malade aux médecins de cette station : leur réponse fut, à l’unanimité : « Forme immuable, par n’importe quel moyen et n’importe quelles eaux. » Ils faisaient une restriction en faveur de Challes, parce que cette station n’a pas été essayée dans des cas pareils, et qu’elle joint à la puissance des eaux les plus sulfurées celle des bromo-iodurées (1).
M. Bazin conseille surtout les eaux alcalines de Royat et de Saint-Christau.
5. Ne pourrait-on pas tenter aussi des douches sur la langue et la muqueuse linguale avec de l’eau fortement chargée de goudron? Et l’huile de cade, si efficace dans les affections cutanées squameuses, ne le serait-elle pas aussi contre le psoriasis bucco-lingual? Mais comment l’appliquer efficacement sur la langue?
Le psoriasis dont on vient de lire l’histoire a marché assez rapidement; il s’est généralisé et a envahi presque tous les points de la cavité buccale. Les lésions caractéristiques qui le constituent sont arrivées très -vite à la forme cornée. Il n’en faudrait pas conclure que le malade est menacé d’épithélioma. Un pareil état de choses peut se perpétuer indéfiniment sans s’aggraver. Mais nous devons convenir qu’en ce moment, il n’existe aucun signe qui permette de pronostiquer la bénignité ou la malignité futures de l’affection bucco-linguale. On n’a pu, jusqu’ici, découvrir aucun rapport entre la profondeur, l’étendue, la gravité du psoriasis buccal, et l’apparition du cancroïde.
(1) A Schinznach, on unit à l’action sulfureuse, l’action bromo-iodurée de Wildegg.