OBSERVATION I
M. X..., âgé de 32 ans, vint me consulter en décembre 1871 , pour une affection chronique de la langue et de la muqueuse buccale qui présentait tous les caractères du psoriasis bucco-lingual, et qui durait depuis quatorze ans. Sa constitution était vigoureuse, et il se portait habituellement bien. Cependant, à l’âge de 12 ans, il avait eu une fluxion de poitrine grave, et, pendant le siège, il avait contracté un rhumatisme articulaire aigu qui l’avait retenu un mois au lit.
A diverses reprises il avait eu également des éruptions cutanées répandues sur toute la surface du corps; la première, survenue à l’âge de 28 ans, ressemblait à la gale; elle s’est reproduite plusieurs fois. — Pendant l’été de 1871, une éruption de boutons rouges avait poussé dans le dos, où elle avait formé une large plaque, guérie au bout de quinze jours, et traitée par des purgations répétées et par quatre cuillerées à bouche chaque jour d’essence alcaline de salsepareille de Fontana.
Le malade était autrefois très-sujet à des maux de gorge, qui étaient toujours légers et de courte durée
Il n’a jamais eu de chancres, et je ne parviens à découvrir dans ses antécédents aucune trace de manifestations syphilitiques récentes ou anciennes. A l’âge de 18 ans, il a contracté une blennorrhagie; et, comme l’affection linguale s’est dévc-
loppée peu de temps après, il lui attribue une origine vénérienne. Cette blennorrhagie a été très-tenace el s’est reproduite plusieurs fois sous la forme aiguë.
On peut voir déjà, par cet exposé étiologique, combien il sera difficile de déterminer la nature de l’affection psoriasique buccale, en se fondant sur les causes constitutionnelles plus ou moins probables qui ont pu lui donner naissance.
Parmi ces causes, il en est une, la syphilis, qu’il faut écarter tout d’abord, quoique, depuis quatorze ans, le malade soit convaincu que c’est elle qui est l’origine de tout le mal. Ce préjugé existe, du reste, chez tous les patients, et aussi; il faut bien le dire, chez la plupart des médecins qui n’ont pas une grande habitude de diagnostiquer et de soigner les maladies vénériennes. Le malade n’a eu qu’une blennorrhagie, et il est inutile de faire remarquer qu’il n’existe absolument aucune connexion entre la blennorrhagie uréthrale et le psoriasis buccal.
Il n’y avait pas plus de trace de scrofule que de syphilis, et la seule manifestation peut-être constitutionnelle, chez ce malade, c’était le rhumatisme articulaire aigu survenu pendant le siège. Mais, quoique cette affection se soit produite occasionnellement, et à une époque où le psoriasis buccal avait déjà quatorze ans d’existence, irai-je dire que ce dernier est arthritique? Non. Les liens de parenté entre ces deux affections ne sont pas suffisants pour les rattacher toutes les deux au même état général constitutionnel. Autant il est utile de remonter le plus loin possible au point de départ, à la vraie source de certaines affections locales, autant il serait puéril de prendre prétexte des moindres coïncidences phénoménales pour faire tout procéder de la même unité morbide. Aujourd’hui, on tombe un peu dans les excès de la généralisation pathogénique. C’est une mode qui passera comme a passé celle des localisations à outrance. Tâchons de rester dans la vérité des faits en ne leur demandant que ce qu’ils peuvent donner. Que dire de ces éruptions cutanées qui se sont reproduites plusieurs fois? Quelle était leur nature? On ne peut faire, à cet égard, que des hypothèses; mais il est bien permis d’affirmer, vu leur fugacité, qu’elles n’étaient pas psoriasiques. Doit-on les considérer comme une émanation de l’arthritisme? Je ne le pense pas, quoiqu’il me soit difficile de prouver le contraire.
A l’époque où l’affection de la bouche et de la langue s’est déclarée, M. X... fumait, mais très-modérément. Depuis, il fume beaucoup plus, surtout la pipe, et brûle pour 25 centimes de tabac chaque jour. U vit dans des conditions hygiéniques excellenles.
L’usage du tabac à fumer, son abus, si l’on veut, car tout est relatif en cela, parait avoir été la seule cause occasionnelle de ce psoriasis buccal. C’est môme, dans l’étiologie, la circonstance capitale el l’unique qu’on puisse invoquer pour
expliquer sinon l’invasion du mal, du moins sa persistance. J’aurai souvent l’occasion de revenir sur celle influence étiologique du tabac, à laquelle on a fait jouer un grand rôle dans la production du psoriasis et de l’épithélioma de la cavité
buccale.
M. X... s’est marié à l’âge de 29 ans; il n’a pas d’enfants. Il a vécu avec plusieurs maîtresses et ne leur a jamais communiqué sa maladie , non plus qu’a sa femme, bien qu’il n’ait pris aucune précaution, même à l’époque où le psoriasis était dans ses phases d’exulcération.
Au moment où j’examinai M. X..., il présentait l’état suivant :
Santé générale excellente; embonpoint considérable; aucune éruption sur la peau. Pas d’adénopathie ni dans les aines ni à la nuque. Aucune trace de syphilis ni de scrofule sur les points du corps accessibles à l’exploration directe.
La langue est d’un rouge un peu foncé; ses veines ne sont pas variqueuses. Elle est déchiquetée sur ses bords par des cicatrices irrégulières. Sur quelques parties, elle est dépouillée de son épithélium et présente à ce niveau une surface unie, rayée de petites lignes irrégulières.
Sur la moitié antérieure de sa face supérieure existent des plaques opalines blanches, peu saillantes, non entourées d’une auréole inflammatoire. Il en existe aussi de semblables sur les bords; mais il n’y en a ni sur la face inférieure, ni à la base de l’organe.
L’isthme du gosier et l’arrière-cavité du pharynx ne présentent aucune lésion.
Sur la lèvre supérieure, à droite, ulcérations croûteuses occupant le bord libre cutané et la muqueuse, plus prononcées au niveau de la commissure, entremêlées de plaques opalines et de traînées blanches qui se prolongent sur la muqueuse des joues, où elles acquièrent une épaisseur considérable le long de la ligne qui correspond à l’interstice des dents.
Toutes ces lésions ne causent qu’un peu de cuisson et une légère douleur. Les diverses sensibilités et la motilité de la langue sont intactes.
N’exislc-t-il pas une analogie frappante, ou plutôt une ressemblance parfaite entre ces lésions et celles qui se développent sur la muqueuse buccale dans la première phase de la syphilis ‘l’ Si on n’interrogeait pas les antécédents, si l’on ne tenait pas compte de la durée de la maladie, de son innocuité, au point de vue de la coûlagion, de l’absence de toute lésion syphilitique concomitante, etc., en un mot de
toutes les circonstances actuelles ou anterieures , principales ou accessoires de l’affection bucco-linguale, serait-il possible, d’après la seule inspection des parties atteintes, de diagnostiquer sa nature? Non certainement, et même ceux qui se tiennent en garde contre les chances d’erreur si grandes en pareil cas, ne se peuvent soustraire aux effets d’une première impression, et sont tentés de déclarer, avant toute réflexion, qu’il s’agit bien là d’une détermination de la syphilis sur la muqueuse buccale. C’est ce qui m’est arrivé.
Examinons d’abord la langue. Il y avait sur cet organe, chez notre malade :
1° Des disques régulièrement arrondis, lisses, dépourvus de papilles et dépouillés d’épithélium. C’est une forme de syphilis muqueuse qui affecte très-fréquemment le dos de la langue : j’ai vu dernièrement un malade chez lequel plus de trente de ces disques, très-petits, juxtaposés, donnaient un aspect très-singulier et tout à fait caractéristique à l’organe. — On voit qu’ils existent également dans le psoriasis buccal et qu’ils ne présentent aucun signe qui les puisse faire distinguer de ceux d’origine syphilitique.
2“ Rien n’est plus commun, sur les bords et sur le dos de la langue, que les plaques opalines blanches, ordinairement arrondies ou ovalaires, qui s’y développent sous l’influence de la syphilis. Quelquefois, elles sont absolument semblables à celles que présentait notre malade; d’autres fois, elles font une saillie plus considérable, sont plus nettement circonscrites et s’accentuent dans le sens papuleux et même végétant. Elles ne résultent plus alors de la seule accumulation sur un point d’un épithélium condensé, et leur caractère syphilitique est plus nettement tranché.
3<> Quant aux cicatrices des bords de la langue, aux irrégularités, aux déchiquetures qui en résultent, elles sont tellement fréquentes dans la syphilis, qu on les considère avec raison comme un des stigmates les plus propres à mettre sur la voie du diagnostic dans les cas douteux. Eh bien, dans le psoriasis buccal, elles surviennent aussi et se présentent sous le même aspect.
Ainsi, dans le cas qui nous occupe, qu’on envisage les lésions de la langue dans leur ensemble ou séparément, on est obligé de convenir qu elles sont identiques à celles que produit la syphilis. J’ajoute qu’elles siègent sur les mêmes lieux d élection, c’est-à-dire les bords et le dos de la langue, surtout dans sa paitie antérieure.
Et les ulcérations de la lèvre supérieure, au voisinage de la commissure, ne lesgemblent-clles pas trait pour trait à ces plaques muqueuses exulcérées qui, étant à cheval, pour ainsi dire, sur la ligne qui sépare la peau de la muqueuse, sont croûteuscs du côté de la peau, lisses, humides et finement granuleuses du côté de la muqueuse? De pareilles lésions sont d’ordinaire tellement suspectes et si dangereuses, qu’on s’habitue difficilement à l’idée de leur innocuité. (- était pourtant le
cas chez noire malade, car il n’a jamais communiqué de mal par la bouche à ses maîtresses ou à sa femme, ce qui aurait eu infailliblement lieu si les lésions avaient été syphilitiques.
Enfin, les plaques opalines diffuses, la saillie opaline des stries, qui correspond à l’interstice des dents, se rencontrent très-fréquemment chez les syphilitiques dont la muqueuse buccale a subi une ou plusieurs fois les atteintes de la syphilis.
Quelle est donc la particularité qui, indépendamment de toute autre considération, pouvait faire supposer que ces lésions de la muqueuse buccale n’étaient pas syphilitiques? Eh bien, en dehors du processus, de la durée, de la persistance du même mode anatomo-pathologique, je n’en vois qu’une : c’est l’absence de toute lésion semblable sur les piliers, le voile du palais et les amygdales. Quand la syphilis se détermine sur la muqueuse buccale, il est rare, en effet, que l’isthme du gosier ne soit pas envahi. Il l’est même plus souvent que les lèvres, la langue et les joues. Le malade nous dit bien qu’il a eu plusieurs fois des angines, mais c’étaient des angines fugaces qui n’avaient point le caractère chronique de l’inflammation bucco-linguale et n’ont laissé aucune trace dans la région pharyngienne.
Si, dans le cas actuel, l’absence de lésions pharyngiennes pouvait permettre, non pas de déclarer, mais de pressentir que l’affection n’était pas de nature syphilitique, son processus fournissait au diagnostic une donnée si solide, si positive, qu’il ne devait rester aucun doute dans l’esprit. Quatorze ans de durée, sans interruption, sans aucun trouble de la santé générale, sans aucune affection cutanée, ni aucune détermination pouvant se rattacher à la syphilis, n’était-ce pas là plus qu’il n’en fallait pour déclarer nettement que le psoriasis en question n’avait rien à voir avec cette maladie constitutionnelle?
Telle n’était pourtant pas l'opinion de la plupart des médecins qu’avait consultés le malade. Il est vrai que l’erreur est facile lorsque l’examen se fait à une époque plus ou moins rapprochée du début, et qu’elle devient, au contraire, de moins en moins explicable à mesure qu’on s’en éloigne.
Quoique cette affection labio-linguale eût été jugée de nature syphilitique, le malade n’avait voulu .se soumettre à aucun traitement spécifique. Il n’avait même
pris aucune des précautions hygiéniques indiquées en pareil cas, ni renoncé à l’usage du tabac.
Je lui prescrivis un traitement, qu’il n’a probablement pas suivi, et qui consistait en gargarismes au borax, en applications de teinture d’iode sur les ulcérations labiales ; à l’intérieur, je lui conseillai de prendre trois cuillerées à bouche par
joui d une solution arsenicale (arséniate de soude, 5 centigr. ;eau distillée, 250 gr.) — Je ne l’ai pas revu.