OBSERVATION III
Les cas que nous avons vus jusqu’à présent n’avaient point une étiologie générale ou locale bien précise; et il serait difficile, à moins de se contenter de peu, d’y trouver les éléments d’une maladie constitutionnelle quelconque à laquelle on pût attribuer un rôle pathogénique.
Il n’en est pas de même chez le malade dont je vais raconter l’histoire. Là le psoriasis buccal était manifestement d’origine syphilitique.
M. P..., militaire, âgé de 27 ans, grand, vigoureux, d’une bonne constitution, habituellement bien portant, n’ayant jamais eu aucune maladie grave, contracta un chancre infectant préputial, qui apparut le 10 septembre 1871.
Trente-sept jours après l’apparition de ce chancre, il survint des plaques muqueuses sur la verge et dans la gorge. Le malade fumait beaucoup. 11 prit du piotoiodure d’hydrargyre et de l’iodure de potassium.
La langue fut atteinte dès le début des accidents consécutifs. Ainsi scs bords se couvrirent de plaques muqueuses dans la première semaine de 1 année 1872. Mais elle ne devint sérieusement malade que plus lard, vers la fin de mars et au commencement d’avril (cinquième mois de la maladie).
Dans la période d’invasion des accidents généraux, M. P... fut tourmenté par des névralgies occipilo-fronlales qui cédèrent assez facilement à 1 usage de 1 iodure de potassium. La [)eau resta intacte ou, du moins, ne présenta qu une éruption insignifiante. Il survint de l’impétigo dans la barbe.
Voici dans quel état se trouvait ce malade lorsqu’il vint me consulter le 22 avril 1872 (sixième mois de la maladie) : La cavité buccale était douloureuse, ainsi que la gorge, ce qui rendait la parole embarrassée, et la mastication et la déglutition trèspénibles. Il existait une saveur salée désagréable, et la salivation était abondante, mais non mercurielle. Le sens gustatif était très-émoussé.
La langue présentait, sur son bord droit, trois ou quatre déchiquetures profondes, cicatrisées, empiétant un peu sur sa face supérieure. Les papilles de l’organe avaient presque complètement disparu, et n’existaient plus qu’à l’état d’îlots isolés avec leur aspect toulTu, blanchâtre, caractéristique.
Sur ces parties pelées, c’est-à-dire dépouillées d’épithélium normal et de papilles, s’élevaient des saillies mamelonnées couvertes d’une sorte de couenne grisâtre. Cette sécrétion pseudo-membraneuse s’étalait aussi par places sur des parties non saillantes.
En palpant la langue, on sentait dans sa moitié antérieure, sur le côté droit, des nodosités profondes, non adhérentes à la muqueuse, qui proéminaient peu à la surface de l’organe, et qui présentaient la dureté , la consistance des tumeurs gommeuses avant leur phase de régression.
Les lèvres étaient couvertes de plaques muqueuses, dont quelques-unes étaient ulcérées, d’autres opalines, d’autres enfin recouvertes de cette couenne grisâtre signalée sur la langue. Plaques et sillons aux commissures.
Tuméfaction des gencives. Rougeur congestive de toute la muqueuse buccale, de celle de l’isthme du gosier et du pharynx, sans plaques syphilitiques.
Impétigo spécifique à l’entrée des narines.
■ Il
^ La syphilis se manifestait, sur d’autres points du corps, par des lésions caraclcrisiiques. Ainsi le fourreau de la verge présentait une plaque annulaire à circonférence saillante et squameuse.
Sur le hmbe s’était produite une large suffusion plastique dure, cartilagineuse, couverte de deux ou trois érosions, et tout à fait semblable à certaines formes de
1 accident primitif. A la place où était le chancre, il ne restait qu’une très-légère induration.
Il n existait pas de ganglions visiblement malades dans les aines ni à la nuque.
Le malade était très-gras, et sa santé n’avait été que médiocrement compromise par cette syphilis.
Je cautérisai la langue et les lèvres avec le crayon de nitrate d’argent, et je prescrivis de prendre chaque jour 6 centig. de proto-iodure d'hydrargyre, 3 gram. d’iodure de potassium, de se gargariser avec une solution de chlorate de potasse, et de s’abstenir de fumer.
Quinze jours après, ce malade m’écrivit que cette médication, ponctuellement suivie, avait donné les résultats suivants :
Les ulcérations de la langue avaient complètement disparu, ainsi que celles des lèvres et du fourreau de la verge. L’infiltration plastique du prépuce avait diminué. Tout l’intérieur de la cavité buccale était dans un meilleur état.
Quant aux nodosités situées dans l’épaisseur de la langue, je crois bien que quelques-unes d’entre elles se ramollirent, car le 11 juin (huitième mois de la syphilis), le malade m’écrivit que les plaques de la langue étaient revenues, et il me signalait, comme symptôme plus important d’aggravation, la formation de quelques points fistuleux d,\MH endroits qui, dès le début, avaient été le plus attaqués par le mal. — Qu’est-il advenu plus tard? Je l’ignore, n’ayant plus reçu de nouvelles de ce malade.
Le diagnostic et l’étiologie sont trop évidents, dans ce cas, pour fournir matière à des considérations dignes d’intérêt. Il n’en est pas de même de quelques autres particularités, et notamment de celles qui ont trait à la forme anatomique et au processus de celte syphilis buccale.
J’avoue que je fus tout surpris de trouver dans l’épaisseur de la langue, au cinquième mois de la maladie, des tumeurs dures, arrondies, qui ne pouvaient être autre chose que des tumeurs gommeuses. On croit généralement que ces sortes de produits pathologiques ne se peuvent développer au sein du tissu que lorsque la syphilis est arrivée aux phases les plus avancées de son évolution. Il est vrai que les choses se passent ainsi dans la grande majorité des cas ; mais il y a trop d’exceptions pour qu’on puisse convertir ce fuit en loi, et établir une ligne de démarcation immuable, infranchissable, entre ce qu’on appelle les accidents secondaires et les accidents tertiaires. Dans mon mémoire sur les affections syphilitiques précoces du système osseux, j’ai combattu celte doctrine. Voilà un fait, et j’en ai beaucoup d’autres, qui me fournit une arme contre elle. Que deviennent des lois aussi ouvertement violées que celles-là? Chez un malade qui se présente avec des conditions de santé ordinaires et dont la syphilis, dans l’ensemble de ses manifestations et dans son processus, n’accuse aucun caractère exceptionnel de gravité ni aucune tendance maligne, la langue, au cinquième mois, se farcit de tumeurs gommeuses! N’y a-t-il pas là de quoi faire rélléchir les systématiques?
Sans doute ces tumeurs gommeuses précoces, de même que les affections précoces du système osseux, n’évoluent pas, en général, suivant le mode propre aux accidents dits tertiaires. Elles sont, la plupart du temps, résolutives, disparaissent d’elles-mêmes, ou cèdent très-vite à l’action des médicaments spécifiques; la régression ou dégénérescence granulo-graisseuse ne s’empare pas des éléments qui les constituent. I.e temps, je ne veux pas le nier, apporte de profondes modifications dans la physionomie, dans la constitution anatomo-pathologique, dans les symptômes et le processus des manifestations de la syphilis. Il serait absurde de soutenir le contraire. Mais j’affirme, comme je l’ai déjà fait dans un autre travail, qu’aucune circonstance anatomique, aucune condition de structure spéciale ne peuvent mettre les tissus à l’abri de l’infection syphilitique, et qu’il n’existe pas de mode fonctionnel dans l’économie vivante qui possède la vertu de préserver certaines parties de l’organisme des atteintes du virus, en leur conférant, soit une immunité absolue, soit une immunité relative et variable, suivant les différentes phases de la maladie constitutionnelle.
Je disais que les accidents dits tertiaires qui surviennent à une époque rapprochée du début de la syphilis sont, en général, résolutifs. Les choses ne se passent pas toujours ainsi, et le fait précédent est un exemple du contraire. En effet, les profondes déchiquetures de la langue provenaient sans aucun doute du ramollissement des tumeurs gommeuses. Celles qui n’étaient pas encore en voie de régression, et dont je constatai l’existence au cinquième mois de la maladie, se fondirent aussi ultérieurement et produisirent d’abord des fistules, puis aussi des ulcérations, des pertes de substance et des cicatrices plus ou moins difformes.
Ces considérations m’éloignent un peu de mon sujet; mais elles se présentent si naturellement à l’esprit, en présence d’un fait aussi catégorique, qu’on me les pardonnera. D’ailleurs, il ne me paraît pas sans intérêt de savoir qu’un syphilitique peut avoir, vers le quatrième ou cinquième mois de sa maladie, des tumeurs gommeuses multiples dans la langue, qui se fondent, s’ulcèrent et se comportent à peu
près de la même façon que si elles étaient survenues à la dixième ou à la vingtième année.
Dans le psoriasis syphilitique, il y a certaines lésions qui sont à peu près les mêmes que dans le psoriasis ordinaire. Ce sont :
1° Des disques de desquamation et quelquefois l’atrophie des papilles. Chez notre malade, ces disques étaient si nombreux et si conllucnts qu’ils avaient envahi
toute la surface supérieure de l’organe, ne laissant que quelques vestiges de l’enduit épithélial et des papilles, sous forme de touffes;
2° Des plaques opalines. C’est l’élément commun qui, dans les deux espèces de psoriasis buccal, offre la plus grande analogie. Dans le psoriasis commun, ces plaques sont épaisses, plus cornées, et surtout plus blanches que dans le psoriasis syphilitique. Leurs caractères différentiels seront étudiés complètement lorsque j’en donnerai la description générale;
3<» Des déchiquetures sur les bords de la langue. Ce sont là des phénomènes consécutifs, des cicatrices d’ulcérations et de perles de substance, ordinairement plus prononcés dans la syphilis que dans le psoriasis commun;
4° Des ulcérations. Elles sont superficielles, purement granuleuses, d’un rouge foncé, saignantes, et piquetées de petits points ecchymotiques. Chez le malade de l’obsemtion III, elles se recouvraient d’une couenne grisâtre, véritable fausse membrane diphthéritique, sans tendance envahissante, qu’on observe très-souvent sur les plaques muqueuses ulcérées des syphilitiques. Je ne les ai pas constatées, et je ne crois pas qu’on les ait signalées dans les exulcérations du psoriasis buccal non syphilitique;
5“ Des rliagades ou fissures., siégeant à la commissure des lèvres, mi-parties cutanées et muqueuses, avec prolifération épithéliale périphérique et croûtes d’un gris jaunâtre accumulées sur les deux lèvres de la solution de continuité. Elles sont faciles à confondre dans les deux cas. Leur fréquence est plus grande dans le psoriasis syphilitique que dans le psoriasis commun.
6o Quant aux troubles fonctionnels, ils varient suivant les phases de la maladie. Mais dans ces deux espèces de psoriasis ils sont beaucoup moins prononcés qu’on ne pourrait le croire d’après l’étendue, la profondeur et la persistance des lésions. Généralement ils sont moins accusés dans le psoriasis arthritique et dartreux que dans le psoriasis syphilitique.
En 1872, mon confrère et ami, M. le docteur Reliquet, me conduisit un jeune homme atteint de syphilis depuis deux ou trois ans, et chez lequel la maladie, à manifestations bénignes, s’était concentrée à deux ou trois reprises différentes sur la langue et sur la muqueuse buccale.
A ce moment-là les lèvres, la face interne des joues et la langue étaient couvertes de plaques opalines diiïuses absolument semblables à celles de 1 obs. I. Leur groupement et leur forme n’avaient rien de spécialement caractéristique , et il eût été impossible, à la seule inspection des parties malades, de poser un diagnostic précis. La phlogosc spécifique était assez vive pour gêner la parole et la mastication.
Ces plaques étaient fendillées de peliles rhagades qui mettaient le derme à nu. On vojait aussi çà et là quelques exulcéralions.
Les antécédents du malade, les angines fréquentes et de longue durée, les éruptions cutanées, etc., ne pouvaient laisser aucun doute sur l’existence de la syphilis et aussi sur la nature de l’affection bucco-linguale. Aussi je le soumis, sans hésiter, à un traitement mercuriel énergique. Mais, préalablement, je cautérisai vigoureusement avec le crayon de nitrate d’argent toutes les lésions bucco-linguales et je prescrivis de les badigeonner une fois par jour avec un pinceau imbibé de teinture d’iode. En même temps j’interdis toutes les excitations locales dont le malade avait abusé et qui avaient provoqué et entretenu ce psoriasis buccal. Le traitement fut exactement suivi et produisit en quelques jours une amélioration rapide, bientôt suivie d’une guérison complète.
J’ai vu beaucoup d’affections syphilitiques de la bouche, mais aucune n’a présenté une aussi grande ressemblance, au point de vue des altérations de la muqueuse, avec le psoriasis commun. L’elTicacité du traitement et la rapidité de la guérison auraient pu l’en faire distinguer s’il n’y avait pas eu d’autres éléments de diagnostic (1).
(1) Depuis que j’ai écrit ces lignes, le docteur beliquet m’a donné les renseignements suivants sur son malade. Quelque temps après la guérison obtenue par le traitement mercuriel et les cautérisations substitutives, le psoriasis de la bouche récidiva pour la quatrième ou cinquième fois. — Cette affection ressemblait tellement, ainsi que je l’ai dit, au psoriasis arthritique ou dartreux, que M. Bazin, qui fut consulté, ne la regarda pas comme syphilitique. — Pour lui, la syphilis de ce jeune homme était épuisée, du moins momentanément. Elle n’avait eu, comme toute autre cause excitante, qu’une part occasionnelle dans la production du psoriasis, en portant sur la muqueuse bucco-linguale l’action morbide, jusqu’alors endormie, de l’arthritis dont on supposait, sans beaucoup de preuves, que le malade était atteint. En conséquence, le traitement alcalin fut institué, la guérison eut lieu et ne s’est pas démentie jusqu’à présent.
Quoi qu’il en soit de cette interprétation, on voit combien il est difTicile d’établir parfois si un psoriasis survenu chez un syphilitique dépend on ne dépend pas de la vérole. Je discuterai celte question plus loin.
Lorsque la syphilis remonte à une époque très-éloignée, que ses manifestations se sont éteintes depuis longtemps, et qu’il n’exislc plus aucune trace active de son existence, il est permis de supposer qu’un psoiiasis bucco-lingual survenu dans de pareilles conditions n’est pas syphilitique.
Cette supposition sera confii'mée par la longue durée de l’affection, sous la même forme et sans adjonction d’une autre lésion plus caractéristique dans le sens syphilitique; le doute ne sera plus permis s’il survient simultanément des manifestations arthritiques et dartreuses, comme dans le fait suivant observé par M. Bazin, et dont je donne le résumé :
Un homme de 50 ans, affecté d’un psoriasis buccal qui datait d’une vingtaine d’.innées, né d'un père affecté d’une éruption circonscrite de la poitrine et du bras, sanguin cl très-bien portant, contracta la syphilis à l’ûgc de 20 ans. Il fui attcinl d’une série d’alTeclions produites par cette maladie, qui ont été irrégulièrement traitées et ont duré plusieurs années : angine.