‹ Du psoriasis de la langue et de la muqueuse buccaleChapitre 6 sur 26 · OBSERVATION IV · texte numérisé non relu

OBSERVATION IV

Le malade dont je vais raconter l’histoire était âgé de 47 ans. Il prétendait avoir eu, en 1860, un chancre infectant compliqué de hubons. Plus tard, il lui était survenu des angines chroniques, des plaques muqueuses anales et génitales, des taches sur la peau, etc., etc. Néanmoins il n’avait jamais suivi aucun traitement spécifique. Les détails qu’il donnait étaient assez vagues et incohérents. Il rapportait tout à cette prétendue syphilis. C’était une sorte de syphiliomane dont le moral n’était point affecté, car il menait joyeuse existence, buvant chaque jour des quantités prodigieuses de bière et fumant depuis le matin jusqu’au soir.

11 entra dans mon service pour une puanteur des pieds, d’origine syphilitique, disait-il, dont son imagination faisait à peu près tous les frais. J’interrogeai ses antécédents avec le plus grand soin, et je l’examinai à plusieurs reprises sans découvrir chez lui aucun vestige de vérole.

plaques muqueuses de la gorge, roséole; plus tard, syphilide tuberculeuse de la paume des mains, gommes de la langue, et enfin exostose du tibia droit.

Ce malade, qui est grand fumeur, fut pris bientôt après de nouveaux accidents : La langue se couvrit de points blanchâtres, puis de plaques de même couleur, et augmenta légèrement de volume. — Desquamation à la surface de l’organe.

Cet état de la langue a persisté pendant des années. — Au bout de dix-sept ou dix-huit ans, quelques ulcérations très-superficielles et arrondies s’étaient montrées sur les bords de la langue, avec un peu plus de gonflement de l’organe et un trouble plus marqué, mais toujours peu sérieux, dans l’exercice de la parole et dans la mastication. Pas de salivation. — Traitement hydrargyrique et ioduré ; traitements topiques, etc. Leur inutilité. — Aggravation de l’affection.

Quand ce malade consulta M. Bazin, il présentait l’état suivant : Tuméfaction de la langue, qui est souple et mobile. Sur sa face dorsale, îlots blanchâtres d’un blanc de lait, irréguliers dans leurs contours et séparés par des intervalles linéaires où la muqueuse présente sa coloration rouge normale. Sur la partie latérale droite, exulcération très-superficielle qui semble avoir succédé à la chute d’un des îlots blanchâtres. — Coloration d’un blanc terne sur les commissures et la face interne des joues, à peine saillante au-dessus de la muqueuse ; on dirait la trace récente du crayon de nitrate d’argent.

Le diagnostic porté fut : Psoriasis buccal de nature arlliritigue, provoqué par l’abus du tabac à fumer, et par les accidents syphililiques qu'a éprouvés le malade du côté de la bouche {la syphilis aurait éveillé un peu l’nrihritis).

Le malade présentait d’autres manifestatisns arthritiques : Deux ans après le début du psol iasis buccal, eczéma plantaire qui a duré plusieurs années ; quelques années après, eczéma unguium de l’orteil droit; puis acné rosée sur les joues, à côté du nez; enfin aiThropathies diverses irrégulières dont quelques-unes avec nodosités; oppression; battements de cœur; douleurs musculaires thoraciques simulant l’angine de poilrinc ; hémorrhoïdes. Santé générale excellente. — Traitement : alcalins à l’intérieur, pulvérisations alcalines dans la cavité buccale. Saison à Royat. Amélioration lente. (Bazin, Affcclions cutanées arthritiques cl darireuses, 2* édit., p. 50Zi.)

La muqueuse buccale commençait a être irritée par les excitations incessantes de la fumée de tabac, des boissons, et aussi de ses dents presque toutes cariées ou cassées, etc.; néanmoins il n’y avait encore à cette époque aucune des lésions caractéristiques du psoriasis buccal. Pour l’acquit de ma conscience, je lui fis suivre un traitement hydrargyrique et ioduré léger. Il sortit de l’hôpital comme il y était entré.

Vers la fin de 1871, ou au commencement de 1872, je reçus de lui une longue lettre dans laquelle il me racontait que sa langue et sa bouche étaient devenues trèsmalades. Il me donnait une description assez exacte du psoriasis huccal et me demandait un traitement spécifique, convaincu de plus en plus que tout cela était une des conséquences de son ancienne syphilis.

Cette fois, je ne cédai pas à ses désirs. Je lui répondis qu’il n’y avait point de vérole dans son fait, qu’il fallait renoncer à la bière et aux alcools, s’abstenir complètement de fumer, suivre un traitement alcalin que je lui prescrivis, et dans lequel entrait aussi l’arséniate de soude à assez fortes doses.

Huit mois après, ce malade se présenta à ma consultation avec une bouche dans un étal déplorable. La face interne des joues, les lèvres, et surtout la langue, étaient recouvertes d’une couche épaisse de plaques opalines diffuses, sans contours définis, sans forme spéciale, ne laissant voir qu’à de rares intervalles une muqueuse d’un rouge vineux. La gorge était saine. La mastication devenait pénible, douloureuse, une salive visqueuse était incessamment sécrétée; la langue ne se mouvait qu’avec difficulté. Le malade commençait à maigrir.

Sur le bord gauche de la langue, il y avait deux ulcérations profondes; par la palpation, on constatait qu’elles reposaient sur une base dure, et on découvrait des nodosités irrégulières dans l’épaisseur de l’organe. Les ganglions sous-maxillaires n étaient point tumélîôs.

Celte fois, en présence de ces dernières lésions, je crus décidément que je m’étais trompé, que j’avais commis une faute en dissuadant le malade de recourir à un traitement spécifique, lorsqu’il me consulta par lettre. J’examinai toutes les parties du corps avec le plus grand soin, et bien que mon exploration ne me donnât que des résultats négatifs au point de vue de la syphilis, je prescrivis un traitement mixte énergique au bi-iodure ioduré et à l’iodure de potassium.

J’en attendais les meilleurs résultats; mais mon attente fut singulièrement déçue.

En effet, trois ou quatre semaines après, ce malade revint me consulter, dans un état pire que la première fois. Il pouvait à peine parler; sa bouche était incessamment inondée de salive, bien qu’il n’y eût aucune inflammation mercurielle des gencives. Le contact des aliments était horriblement douloureux, la mastication impossible, et le malade ne pouvait se nourrir que de bouillons. Les ulcérations s’étaient agrandies en surface et en profondeur.

La salivation avait commencé en mars 1869, et avait progressivement augmenté. Le 2 juin, le malade salivait trois litres par jour. Je notai ce jour-là l’état suivant : La langue est couverte de plaques blanchâtres, mamelonnées, sans forme régulière. Sur son bord gauche, vers sa partie moyenne, grande et profonde ulcération déchiquetée à bords blanchâtres. Depuis trois jours, ganglions douloureux derrière le sterno-cléido-mastoïdien à gauche. Pas d’hémorrhagie. Est-ce de la syphilis ou un épilhélioma?

Mon incertitude ne fut pas de longue durée. Vers la fin de juin, le malade revint me voir. Toutes les lésions s’étaient aggravées et son état général commençait à être sérieusement compromis. La face était un peu pâle et les paupières bouffies.

Le petit ganglion, qui n’était qu’inflammatoire au début, avaitpris une consistance, une dureté alarmantes. Toute la moitié gauche de la langue, vers sa partie moyenne, était envahie par l’ulcération. Plaques opalines partout. Salivation de plus en plus abondante. Mastication impossible; sputation incessante. Pas d’hémorrhagie.

Il s’agissait évidemment d’un épithélioma. J’adressai le malade à M. le professeur Verneuil, qui confirma mon diagnostic. Je lui donnai le conseil de se confier aux soins de cet habile chirurgien.

Je l’ai revu une fois vers les commencements de juillet. Son psoriasis lingual était en pleine évolution épithéliomateuse. J’ignore ce qu’il est devenu (1).

Pour compléter celle observation, je dois ajouter que le traitement anlisyphilitique fut cessé dès que l’affection prit un caractère décidé de malignité cancéreuse. Je n’ai pu découvrir chez ce malade aucune trace de maladie constitutionnelle : ni dartres, ni arthrilis, ni scrofule, ni syphilis. Son frère m’a assuré qu’il n’y avait jamais eu de cancéreux dans leur famille.

Celle observation est un exemple bien net de la métamorphose épithéliomateuse que subit quelquefois le psoriasis buccal. Je ferai remarquer tout d’abord combien

(1) J’ai appris depuis (pic ce malade (Hait mort vers le milieu (lu mois d’octobre. Les ganglions maxillaires avaient commencé à s’ulcérer et jetaient un liquide iclioreu.v.

le diagnostic de rafleclion maligne, à son début, devient difficile, lorsque le malade accuse des antécédents syphilitiques. Outre qu’il n’est pas toujours possible de se faire une conviction sur l’existence ou la non-existencB de cette maladie constitutionnelle, à une époque éloignée de ses premières phases, on se trouve en face de lésions presque identiques dans tous les cas, et dont on ne peut déterminer la nature que quand elles ont évolué pour ainsi dire sous vos yeux pendant plusieurs semaines.

Nous verrons plus tard, s’il y a des caractères anatomiques différentiels, quels ils sont, et quels secours ils apportent, dans ces cas équivoques, pour tirer le praticien de son incertitude.

Qu’il me suffise, pour le moment, d’appeler l’attention sur trois phénomènes capitaux, selon moi, qui se sont manifestés d’une manière frappante chez notre malade; je veux parler :

1» De la salivation, dont l’abondance devint de plus en plus excessive à mesure que l’affection faisait des progrès ;

2o De l’envahissement des ganglions péri-maxillaires, signalé depuis longtemps comme une des conséquences tes plus fatales de l’épithélioma lingual;

3° De l’aggravation que le traitement hydrargyrique et ioduré semble faire subir à la maladie.

Ce dernier fait ne se produirait point si cette maladie était de nature syphilitique; il y aurait, au contraire, de l’amélioration, pas aussi merveilleuse par sa rapidité qu’on se plaît à le dire, mais, en somme, très-appréciable.

La transformation du psoriasis lingual en épithélioma a été signalée dans ces derniers temps par plusieurs pathologistes. M. Laitier en a cité un cas. Deux autres cas ont été observés par M. Papillon. Samuel Plumbe a présenté à la Société médicale de Londres trois cas d’individus atteints ûHchthyosis , ou psoriasis de la langue, qui ont tous les trois été affectés ultérieurement d’épithélioma. Maintenant que l’attention est éveillée sur cet intéressant sujet, il est probable que les observations vont se multiplier.

S il est vrai, et pour mon compte je n’en doute pas, que le psoriasis de la langue prédisposé d une façon si directe à l’affection cancéreuse de l’organe, de quelle importance ne serait-il pas de le guérir avant qu’il ne tournât à la malignité? Et si on envisage la question à un point de vue théorique, ne serait-il pas curieux de savoir comment, par quel mode pathogénique, sous rinilucnce de quelle cause locale et generale, une phlogose chronique sc métamorphose en cancer; par quel

mécanisme, et au milieu de quelles conditions organo-pathologiques se rattachant à la structure intime des tissus, une prolifération épithéliale qui avait été, pendant plus ou moins longtemps, modérée, superficielle, bénigne, devient effrénée, profonde, envahissante, destructive, mortelle?

Enfin, pendant l’évolution d’un psoriasis bucco-lingual, qui ne présente à première vue aucune particularité dans sa physionomie et ses allures, n’existerait-il pas quelques traits, quelques signes capables de révéler longtemps à l’avance sa métamorphose ultérieure, et pouvant servir de base aux indications thérapeutiques les plus urgentes?

Je ne pense pas qu’il soit possible de répondre encore à toutes ces questions. Je ne pense pas non plus qu’on ait encore déterminé d’une manière précise le rôle pathogénique des maladies constitutionnelles dans la production du psoriasis buccal et, à plus forte raison, leur action sur les tendances bénignes ou malignes de celte affection.

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