DÉFINITION BASÉE SUR LES ÉLÉMENTS ANATOMO-PATHOLOGIQUES CONSTITUTIFS
DU PSORIASIS BUCCO-LINGUAL.
Des éléments analomo-palliologiques qui s’observent constamment dans le psoriasis de la langue et de la muqueuse buccale; phlogose chronique et scléreuse des couches superficielles du derme; hypersécrétion épithéliale condensée en plaques grises, opalines, blanches, etc... On a eu raison d’appeler cette affection psoriasis de la langue et de la bouche.
Si l’on envisage, au point de vue de ses éléments anatomo pathologiques constitutifs, l’afTection bucco-linguale dont je viens de relater quelques cas, on voit qu’elle est composée de plusieurs éléments morbides. Parmi eux, il en est qu’on observe constamment, et qui prédominent à toutes les phases de la maladie ; d’autres, quoique génériques, n’occupent que le second plan dans la hiérarchie phénoménale; d'autres, enfin, ne sont que la conséquence des deux premiers et n’entrent en ligne de compte que quand leur exagération, sans altérer en rien la nature intime des lésions, modifie la physionomie que présente leur ensemble.
Or, quel est l’élément anatomo-pathologique constant, qui ne fait jamais défaut, qui attire et qui fixe toujours l’attention ? Ce sont ces plaques grises, opalines, blanches, diffuses ou circonscrites, régulières ou irrégulières, minces ou épaisses, etc., qui recouvrent la langue, les lèvres et la face interne des joues. — Par quoi sont-elles constituées? Par une hypersécrétion épithéliale dont les produits solides, fixes et condensés en un feutrage de configuration variée, forment une sorte de carapace aux tissus sous-jacents.
Ces tissus sous-jacents, c’est-à-dire les couches les plus superficielles du derme, celles qui président à la sécrétion épithéliale, sont le siège d’une phlogose chronique, disséminée sous forme de plaques, ou s’étalant en larges surfaces, rubanées, arrondies, ovoïdes, etc.
Celte dermo-phlegmasie superficielle chronique aboutissant à une hypercrinie de ses éléments normaux de sécrétion, qui n’obéissent plus à leur mutation inces-
sanie, s accumulent au lieu de s éliminer, et se condensent en squames : qu’est-ce que cela, sinon le psoriasis ?
On a donc eu raison de désigner l’affection qui nous occupe par le nom de psoriasis. G est en France qu’elle a reçu cette dénomination que lui a donnée M. Bazin (1).
Pourquoi on a eu tort de l’appeler ichlhyose : Le psoriasis évolue ; l’iclithyose n’évolue pas ; c'est une difformité.
Mais il y a une autre affection squameuse qui offre, à certains moments, la plus grande analogie avec la précédente : je veux parler de l’ichthyose. Pourquoi, dès lors, n’appellerait-on pas ichthyose de la muqueuse buccale et de la langue ces cas invétérés où la lésion prédominante, et presque la seule, consiste en une accumulation plus ou moins uniforme, sur toutes les surfaces malades, de produits épithéliaux étalés en nappes ou entassés en plaques, qui se détachent sous forme de lamelles semblables aux écailles squameuses de l’ichthyose? La raison en est simple et péremptoire. C’est que, dans tous les cas d’affection bucco-linguale de celle nature que nous connaissons, il y avait eu un début, puis un processus ; de sorte que, même dans la phase de la plus grande accalmie, on sentait que, au-dessus de la couche épithéliale, le derme était toujours en activité morbide, prêt à rétrocéder ou avancer, n’importe suivant quelle allure, mais sans se condamner jamais à l’immobilité des lésions qui n’évoluent pas.
Les lésions qui n’évoluent pas, ou qui n’évoluent plus, sont des difformités, des
(1) Celle affection chronique de la muqueuse buccale était confondue avec certaines affections syphilitiques de la bouche, ou avec ce qu’on a appelé pendant longtemps les plaques des fumeurs. Le célèbre médecin de l’hôpital Saint-Louis l’a classée dans le genre psoriasis. Il en fait une variété du psoriasis arthritique. Voici tout ce qu’il a écrit sur ce sujet :
« A côté du psoriasis arthritique, tel que nous venons de le décrire, nous plaçons une affection squameuse de la muqueuse buccale, que nous désignons sous le nom de psoriasis buccal.
« Cette affection occupe la face interne des lèvres et des joues et quelques points de la langue. Elle est formée par de petites pellicules hlancliAtres, h contours tantôt unis et tantôt irrégulièrement dentelés. Ces pellicules, qui paraissent liées à une altération spéciale de l’épithélium et des papilles sous-jacentes, forment souvent des bandelettes étroites et longitudinales. Très-adhérentes, elles font à peine saillie à la surface de la muqueuse; elles sont sèches et rugueuses au toucher, tandis que les parties voisines offrent leur état normal. Cette affection n’est pas douloureuse, mais elle occasionne une gène continuelle et préoccupe singulièrement les malades. Nous l’avons observée le plus souvent chez des sujets arthritiques; quelques-uns avaient eu antérieurement des accidents syphilitiques.
« Le psoriasis buccal a une durée très-longue et il est très-rebelle; nous l’avons vu persister des années sans grandes modifications; cependant, les alcalins à l’intérieur, l’hydrocotyle et les pulvérisations alcalines et ù l’eau de Saint-Chrislau nous ont procuré quelques guésons. » — (Bazin, Leçons théoriques et cliniques sur tes affections cutanées de nature arthritique et dartreuse, 2* édition, p. 272.)
vices habituellement congénitaux, des conformations défectueuses définitives, dont l’immobilité est pour ainsi dire la loi. L’ichthyose en est un des types les plus caractérisés (1).
Pourquoi donc donner ce nom, ainsi que Ta fait Samuel Plombe (2), à une affection qui évolue si bien, malgré les apparences trompeuses de ses caractères extérieurs, qu’elle aboutit quelquefois, comme dans les trois cas qu’il cite, à une prolifération maligne de l’épithélium? D’ailleurs, l’ichthyose, affection congénitale, est, le plus ordinairement, généralisée; le psoriasis bucco-lingual, au contraire, débute chez les personnes d’un certain âge, et reste limité à la cavité buccale.
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11 existe dans le psoriasis d’autres éléments anatomo-patliologiqiies que la lésoin psoriasique elle-même ; mais ils n’occupent qu’un rang secondaire : Lichen, pitliyria-sis, étal variqueux des veines, hypertrophies glandulaires, fissures, exulcérations, etc. — Dans le psoriasis syphilitique, l’élément psoriasique, au concontraire, est presque toujours subordonné à des lésions plus caractéristiques et plus profondes.
Le psoriasis est donc l’élément qui prédomine dans l’affection que je décris, et c’est lui qui doit lui donner son nom.
Quant aux éléments anatomo-pathologiques concomitants qu’on observe quelquefois, et qui se combinent avec le psoriasis, tels que le lichen et le pitkyriasis, ils sont trop peu développés, la plupart du temps, pour qu’il soit nécessaire de les faire entrer dans la dénomination et dans la définition de la maladie.
L’état variqueux des veines de la langue, la teinte violacée résulant de la dilatation des capillaires et de la stagnation du sang dans leur intérieur, les exulcérations, les fissures, l’hypertrophie des glandes mucipares, etc., sont des phénomènes secondaires consécutifs dont il n’y a pas à se préoccuper dans une classification.
Je n’en dirai pas autant des plaques muqueuses, des tubercules, des gommes de
(1) Il y a des psoriasis qui persistent pendant si longtemps sous la môme forme anatomique et sans subir aucune modification, qu'ils ressemblent, en effet, h une difformité. On comprend donc que le nom â'ichthyose ait été donné à ces cas exceptionnels qui appartiennent en général à la dartre. Mais il ne faudrait pas l’étendre aux autres; encore vaudrait-il mieux les appeler psoriasis ichlhyosique. Dans cette variété de psoriasis qui s’observe aussi sur la peau, les phénomènes inflammatoires ou congestifs sont à peu près nuis; il n’y a ni rougeur ni partie saillante; l’élément squameux, sous forme d’écailles blancliAtres qui se détachent facilement, prédomine pendant toute la durée de l’affection.
(‘i) 1 bave observed alsoa morbid development of the papillæ of tlie longue, in a man, in'all respects in very good healk, wich i regarded as preciscly similar in ils nature to local ichlliyosis ol the skin. {P radical ircaiisr. of diseuses of Ihc sicin fourth édition. London, 1837.) — En Angleterre, MM. Henri Morris, W. Fairlie Clarke, Acton, Hulke, Fayrer, Charles Drysdale, lleward, Savory, Naylor, Arnott, ont parlé de l’affection qui nous occupe en la désignant sous le nom d ichihyosis linguæ. Je résumerai plus lard leur manière de voir sur ce sujet.
la langue. Dans la syphilis de la bouche, le psoriasis, contrairement à ce qui a lieu dans les affections arthritiques ou dartreuses de cette région , ne joue qu’un rôle secondaire. 11 est subordonné à des lésions plus caractéristiques et émanant plus directement de la maladie constitutionnelle. Néanmoins, il a son importance. Ne le voit-on pas persister, en effet, ou revenir quand les produits de la syphilis ont disparu, résister à tous les traitements hydrargyriques et iodurés, et vivre d’une vie propre, autonomique, qui n’emprunte pour ainsi dire rien à la maladie spécifique générale (1)?
Que conclure de tout ce qui précède ? C’est que, à quelque point de vue qu’on se place et qu’on envisage l’affection bucco-linguale, on a bien fait de lui donner le nom de psoriasis, et qu’il faut le lui conserver.
(1) La grande difficulté, en pareil cas, est de savoir si un semblable psoriasis est ou n’est pas syphilitique. Il peut être arthritique, ou dartreux, ou épithéliomateux, bien que survenu chez un syphilitique. Qu’on se reporte aux observations III et IV de ce mémoire.