CHAPITRE II
ANATOMIE PATHOLOGIQUE DU PSORIASIS BUCCO-LINGUAL.
Topographie du psoriasis bucco-Iingual. Les parties atteintes sont, par ordre de fréquence et de gravité : la face supérieure et les bords de la langue, les commissures des lèvres , la face interne des joues, les lèvres.
Le psoriasis bucco-lingual n’afïecle pas, au même degré et d’une façon uniforme, la muqueuse de la bouche; mais, dans sa distribution topographique, il présente une régularité presque constante.
3’ai fait remarquer que cette affection avait pour limite, en arrière, l’isthme du gosier, qui restait toujours, ainsi que le pharynx et le larynx, exempt des lésions qui la constituent. — 3’en dirai autant de la face inférieure de la langue. Cependant, on a vu quelques exceptions à ce fait général : ainsi, le musée pathologique de Saint-Louis contient deux pièces de psoriasis buccal à caractères très- tranchés, montées parM. Baretta; sur l’une de ces pièces, la face inférieure de la langue offre les mêmes lésions que le dos.
La langue est l’organe sur lequel les lésions du psoriasis atteignent leur plus grand développement; c’est le foyer morbide d’où elles semblent irradier vers les autres points de la cavité buccale. Les bords, et toute la partie de la face supérieure située en avant du V lingual, sont les régions de l’organe le plus fréquemment et le plus profondément atteintes.
Viennent en seconde ligne les commissures des lèvres dans leur portion muqueuse et le segment de la face interne des joues qui correspond à l’interstice des dents, et enfin, en dernier lieu, les lèvres, principalement sur leur bord libre et à leur surface interne.
Rateman,'dans sa division du psoriasis, suivant le siège qu’il occupe, a parlé du psoriasis labial is. Ce psoriasis, qui n’est point semblable à celui que je décris, sc développe principalement sur la lèvre inférieure, dont l’épiderme délicat s’épaissit et se gerce. Cette lésion est rebelle et très-longue à guérir, môme quand elle est d’origine syphilitique, .le viens de soigner une dame chez laquelle, pendant deux mois au moins, une large plaque psoriasique (et c’était bien du psoriasis et non point une plaque cutanée, quoi qu’en puisse penser M. Bazin qui nie l’cxistcncc du
psoriasis syphilitique) (1), située entre le bord libre de la lèvre inférieure et le sillon mento-labial, a constitué la seule manifestation de la vérole.
Description histologique du psoriasis. Quel est le loyer principal des lésions? Le corps muqueux de Malpighi, ou les papilles épidermiques et les couclies superficielles du derme?
Épaississement de la couche cornée ; squame. — Épaississement du corps muqueux.
Dcimitc superficielle, ou sclérose des faisceaux conjonctifs des papilles et des couches superficielles du derme.
Si la plupart des auteurs qui onll.railé du psoriasis sont d’accord sur sa configuration, sa physionomie, et donnent de ses caractères extérieurs une description toujours identique, ils diffèrent d’opinion lorsqu’il s’agit de l’anatomie pathologique profonde et intime de cette lésion et du rôle que joue, dans sa genèse organique, l’altération de chacun des éléments constitutifs de la peau et des muqueuses.
Ainsi, pour M. Hardy, le foyer principal des lésions se trouve dans le corps muqueux de Malpighi. M. Bazin, au contraire, considérant que le corps muqueux de Malpighi est exclusivement composé des cellules les plus profondes de l’épiderme et n’est pas susceptible de constituer un organe sécréteur, rejette cette opinion et admet simplement que le siège du psoriasis doit être placé dans l’organe sécréteur de l’épiderme, dans la papille épidermique.
A laquelle de ces deux manières de voir l’histologie donnera-t-elle raison ?
Si on étudie au microscope une coupe de peau atteinte de psoriasis, on constate les lésions suivantes, en procédant des parties superficielles vers les parties profondes :
1° Épaississement très-considérable de la couche cornée ; c’est elle qui forme la squame ;
2<J Augmentation d’épaisseur du corps muqueux, qui a doublé de volume et mesure, en moyenne, O™"* 050 au sommet des papilles, et O'”'" 150 dans leur intervalle. —Voilà pour les altérations de l’épiderme. Passons à celles du derme.
3“ Infiltration du sommet des papilles par des cellules. Quelques-unes de ces cellules sont embryonnaires; mais la plupart sont complètement développées.
4® Faisceaux conjonctifs partant de la papille et aboutissant à une zone fibreuse de nouvelle formation, occupant les couches superficielles du derme.
Cette zone fibreuse a pour caractère de ne montrer qu’un état d’irritation peu avancé, d’être sous-jacente aux vaisseaux ambiants dont la gaine adventice reste
(1) Je dirai plus loin quelques mots de cette manière de voir de M. Bazin, qui, j’en ai la conviction, n’est pas conforme ù ce que l’cxpèricnce permet de constater fréquemment.
saine au lieu d’être, comme dans les inflammations du tissu conjonctif, le principal foyer de la prolifération phlegmasique.
Cette constitution de la zone fibreuse a fait supposer à M. Charpy (t) que les papilles et les couches superficielles du derme, au lieu d’être le centre principal de l’irradiation morbide, n’en étaient qu’un point d’épuisement, pour employer son expression; et il en conclut qu’il ne s’agit pas là d’une vraie dermite scléreuse primitive.
C’est le système épithélial surtout qui est malade; c’est lui, et spécialement son corps muqueux, qui est le siège de la prolifération irritative. Or, comme il revêt les papilles, il leur communique cette irritation qui descend vers leur base et de là dans la zone fibreuse. Il en résulte donc que cette légère sclérose des papilles et de la superficie du derme est secondaire.
La teinte rouge, sous-jacente aux squames, provient de l’hypérémie vasculaire provoquée par la prolifération morbide du corps muqueux.
a Le système épithélial de la peau, dit M. Charpy, semblable en cela à celui de la cornée (kératite centrale), à celui des muqueuses (épithélioma), est d’emblée le premier point de la lésion; puis, soit par phénomène réflexe, soit plutôt à cause de la suractivité dans le travail de ses cellules, il provoque l’hypérémie de son district vasculaire et se crée ainsi une source plus vive d’alimentation.
Résumons les notions acquises :
10 Le psoriasis est une lésion primitive (hypergénèse du tissu épithélial tégumentaire), avec retentissement secondaire et léger (sclérose) sur le tissu conjonctif).
2° Les appareils glandulaire, vasculaire et nerveux échappent presque complètement à la lésion. »
Dans son remarquable travail, M. Charpy a poussé plus loin qu’on ne l’avait fait jusqu ici 1 étude microscopique du psoriasis, et il en a tiré la conclusion que c’est le corps muqueux et non le derme qui est primitivement malade. — Je me permettrai de faire remarquer que la question ne peut pas se résoudre avec les seules données anatomiques. 11 faut tenir compte du processus de l’alTection. Eh bien, par quoi débute-t-elle? N’est-ce pas par une congestion, puis par une hyperplasie des couches dermiques superficielles? La plaque rouge se constitue d’abord; puis vient 1 hypersécrétion épithéliale et la formation des squames. Dans l’ordre d’évolution, le derme est donc malade avant l’épithélium; la prolifération épithéliale ne vient qu’en seconde ligne.
Je crois donc, malgré l’importance des recherches de M. Charpy, que l’on doit regarder le psoriasis comme une dermopathie inllammatoire chronique intéressant
(1) Charpy. De la Dartre {Annales de dcrmalologic cl de syphiligraphie, 1870 -ü 871),
les papilles et les couches superficielles du derme, et donnant, comme produit morbide, une sécrétion excessive de cellules épidermiques qui se condensent sous forme de squames à la surface de la plaque dermique du psoriasis.
Parmi les pathologistes les plus autorisés qui ont adopté celte manière de voir, je citerai, après M. Bazin, M. Ilébra. Ce dermatologiste avoue toutefois que ses recherches sui 1 anatomie pathologique n’ont pas été couronnées de succès, pas plus, du reste, que celles de Rokitansky, de Wedl et de G. Simon. « Tout ce que je sais, dit-il, quant à la nature essentielle du psoriasis, c’est qu’il consiste dans une sécrétion excessive d’épiderme ou dans une prolifération de cellules épidermiques, et dans leur accumulation sur les points circonscrits où les papilles du chorion sont hypérémiées (1). »
Phlogose psoriasique ; période érythémateuse, période scléro-squameuse.
Plaques, bandelettes, nappes, stries formées par l’hypergenèse épithéliale.
Crevasses ou rhagades provenant du fendillement des squames.
Déchiquetures des bords de la langue; état mamelonné de sa surface; îlots, sillons, etc., résultant soit de cicatrices, soit d’une atrophie du derme produite par la pression des squames.
Quelle que soit la théorie qu’on admette relativement à la genèse des éléments anatomo-pathologiques du psoriasis, il faut reconnaître que cette affection se comporte comme une inflammation chronique des parties qu’elle a envahies. Elle débute par un érythème diffus ou circonscrit de la muqueuse hucco-linguale, qui devient rouge, luisante ou granuleuse sur certains points. Puis la couche épithéliale perd sa transparence, s’épaissit et se soulève quelquefois en lambeaux comme après l’application d’un vésicatoire; mais, d’ordinaire, elle reste adhérente sur les couches sous-jacentes, et c’est alors qu’elle prend peu à peu tous les caractères que nous retrouvons dans nos observations.
Les squames du psoriasis bucco-lingual sont disposées sous forme de nappes, de bandelettes, de stries, de plaques, etc. Elles n’affectent aucune configuration spéciale. C’est sur les plaques ou disques isolés qu’elles atteignent leur plus grande épaisseur, qu’elles deviennent véritablement cornées et se détachent sous forme de folioles blanchâtres, à contours minces, unis ou dentelés. Lorsque ces plaques sont pressées les unes contre les autres, et confondues par leurs bords, la nappe qu’elles forment recouvre les parties sous-jacentes comme d’une carapace inégale, blanche ou nacrée, dont la surface supérieure est rugueuse et parsemée de mamelons plus ou moins volumineux. — C’est sur la langue que la condensation squameuse de l’épithélium atteint son maximum de dévcloi)pemenl; puis viennent la portion muqueuse des commissures, les lèvres et la face interne des joues.
(1) IJéhrn. Traité des maladies de la peau. Trad. de M. Doyon, p. âl8.
Quand ces plaques psoriasiques se fendillent, il en résulte des crevasses au fond desquelles se trouve à nu la couche superficielle du derme. Ces crevasses ou rfiagades s’observent principalement sur les bords de la langue et aux commissures labiales. Elles constituent parfois de véritables plaies qui, en se cicatrisant, entraînent une rétraction des parties voisines. C’est sans doute à cette circonstance qu’il faut attribuer les irrégularités, les déchiquetures qu’on observes! fréquemment sur les bords de la langue dans les psoriasis anciens et invétérés.
Mais ces déchiquetures n’ont pas toujours été précédées de rhagades; elles se sont produites peu à peu, sans solution de continuité des tissus et, par conséquent, sans réparation cicatricielle. Elles proviennent alors, selon moi, d’une atrophie partielle que la pression des plaques les plus épaisses du psoriasis produit dans le tissu dermique. Ces plaques, en effet, s’enfoncent comme un coin entre les papilles, les écartent, creusent et agrandissent les sillons qui les séparent, compriment les vaisseaux, et placent une zone plus ou moins étendue du derme sousjacent dans des conditions telles qu’il doit fatalement subir l’atrophie par compression de ses éléments et par diminution dans l’afflux des liquides nutritifs.
N’est-ce pas à cela, ainsi qu’à la sclérose rétractile des papilles et du decme qu’il faut attribuer, outre les déchiquetures des bords de la langue, l’aspect mamelonné de sa surface, les îlots, les sillons qu’on y observe presque toujours à une phase avancée de l’affection?
IT
Érosions des lèvres dans le psoriasis. On pourrait les prendre pour des plaques muqueuses exulcérèes. Elles ne se recouvrent pas de productions couenneuses.
Couches de l’épithélium induré et épaissi : teintes grise, nacrée, opaline. — Couches d’un blanc éclatant, d un blanc clilorure d’argent. Grande valeur diagnostique de cette couleur.
Sur les lèvres, on trouve quelquefois des érosions plus ou moins arrondies qui pourraient en imposer facilement pour des plaques muqueuses, et qui leur ressemblent, en effet, d’une manière frappante. Elles résultent soit de la chute de 1 épithélium, lorsque la maladie est encore à la période érythémateuse, soit de la chute des plaques cornées un peu plus tard.
Ees érosions persistent longtemps et se reproduisent chez certains individus avec la plus gfande facilité; elles sont gênantes et douloureuses. Si les excitations qui es provoquent quelquefois, et qui les entretiennent toujours, persistent, on éprouve a plus grande difRculté à obtenir leur guérison. — Elles ne se recouvrent pas habituellement de productions couenneuses.
teinte que piésente 1 épithélium induré et épaissi du psoriasis bucco-lingual s anche plutôt que grise, mais avec des nuances qui varient dans d’assez larges imites. Les plaques sont comme nacrées et opalines.
Quelquefois leur blancheur est éclatante et semblable à celle du chlorure d’argent. On l’observe dans les cas les plus nets, les plus complets, du psoriasis buccolingual non syphilitique. Cette blancheur de l’épithélium est tellement remarquable qu’elle me parait constituer l’un des caractères les plus frappants, les plus pathognomoniques, de certains psoriasis herpétiques, arthritiques ou pathogénétiques.
État congestif chronique de la muqueuse bucco-linguale dans le psoriasis. État variqueux des veines et des capillaires veineux.
Ilyperlropliie des giandes mucipares.
Hypertrophie des papilles s’élevant jusqu’à la formation de papillomes. Papillomes bénins; papillomcs malins. Transformation des papillomes bénins en papillomes malins. Caractères anatomiques de cette transformation : les papilles deviennent coniques et s’effilent. Difficultés de diagnostiquer les premières phases de révolution épithéliomateuse dans les psoriasis qui dégénèrent en cancer.
Les portions de la muqueuse bucco-linguale non envahies par le psoriasis conservent rarement leur aspect normal. — Cette membrane est turgide, tomenteuse, d’un rouge vineux, chroniquement congestionnée et parcourue par des veines tortueuses, augmentées de calibre et de longueur, gorgées de sang, en un mot variqueuses. — Les capillaires veineux subissent à la longue la même lésion, qui devient surtout évidente autour des grosses plaques isolées et autour des cryptes mucipares hypertrophiées.
Cette hypertrophie des cryptes mucipares ne s’observe pas dans tous les cas. Elle ne se rattache point aux lésions spéciales du psoriasis, puisque cette affection n’intéresse que les papilles épidermiques, le derme et les deux couches épithéliales, et qu’il respecte l’élément glandulaire delà peau et des muqueuses. Elles sont une conséquence de la phlogose chronique, et peut-être de l’excitation sécrétoire qui en est quelquefois la conséquence.
C’est à cette phlogose chronique, concentrée plus spécialement sur certains points, qu’il faut aussi rapporter l’hypertrophie de quelques groupes de papilles isolés qui se constituent en végétations sessiles, mamelonnées, peu saillantes, parsemées de petits bourgeons rouges, séparés par des sillons remplis d’épithélium nacré ou d’un blanc d’argent. — Dans ces papillomes, qui sont et restent habituellement bénins, l’élément épithélial ne paraît pas prédominer; mais peut-être qu’il n’en est pas ainsi dans les cas de psoriasis bucco-lingual qui dégénèrent en épithéliomas malins.
Cette transformation d’une phlogose habituellement bénigne, comme le psoriasis bucco-lingual, en un cancer de la langue ou des lèvres, est certainoment une des questions les plus intéressantes de son histoire. — En me plaçant au point de vue anatomique qui m’occupe acluellemcnt, je crois que l’érosion de ces papilles hyper-
trophiées, l’épaississemenl, l’induration et l’agrandissement progressif de leur base, constituent les signes les moins équivoques du changement funeste qui s’opère dans la nature du processus organo-pathologique (1). Mais, me dira-t-on, c’est déjà la néoplasie maligne confirmée. Sans doute; ne croyez pas cependant atteindre facilement, et du premier coup, à la certitude; vous ne l’aurez, dans la plupart des cas, que quand le processus aura gagné les ganglions du cou.
Il est vrai qu’un examen minutieux et souvent répété pourrait faire constater dans les papilles de ces végétations, comme aussi dans celles des plaques laiteuses, des modifications plus intimes et plus précoces, mais moins visibles, et qui devraient être considérées néanmoins comme un indice presque certain des métamorphoses malignes ultérieures.
Ainsi les papilles des condylomes et des plaques sont hypertrophiées, mais elles conservent leur forme, et il est toujours facile de distinguer nettement la ligne de démarcation qui existe entre leur substance propre et leur gaine épithéliale épaissie.
Quand l’épithélioma les envahit, la prolifér-ation cellulaire déforme leur corps, le rend conique, ainsi que l’a établi le professeur Robin, et effile leurs extrémités.
« Malgré ces différences, dit avec raison M. Théophile Ânger (2), dans son excellente thèse sur le cancer de la langue, il existe dans l’évolution de l’épithélioma une période qu’on pourrait appeler de croissance, pendant laquelle on ne saurait prévoir, malgré l’examen microscopique, si les papilles bourgeonnantes, branchues, resteront à l’état d’hypertrophie simple ou si, s’infiltrant de cellules épithéliales, elles constitueront un véritable papillome. »
L’état longtemps stationnaire de certains psoriasis épithéliomateux s’explique par la difficulté avec laquelle les cellules épithéliales, après avoir envahi presque toujours lentement les papilles, pénètrent et franchissent les couches profondes du chorion. Mais du moment qu’elles ont franchi cet obstacle, leur marche devient précipitée et aussi rapide que dans le cancroïde dermique (3). .le n’entrerai pas plus avant dans l’étude des épithéliomas de la langue, ce serait m’écarter trop de mon sujet. Qu’il me suffise de répéter encore que la parenté la plus étroite existe entre certains psoriasis de la langue et les tumeurs malignes de cet organe. Je renvoie à l’observation IV de la première partie (4).
(1) Des masses épilliéliomateuses, on voit sortir quelquefois, quand on les presse, de petits cylindres épilhéliaux, des vcrmioUm, comme les appelle Virchow. Ce sont de petites taches jaunes dont la présence est d’une grande importance pour le diagnostic. M. Th. Anger les a vues sur le vivant, à la surface d’un vaste ulcère cancéreux do la langue.
(2) Théophile Anger. Du cancer de la langue, thèse d’agrégation. Paris, 1872.
(3) Voyez aussi sur ce sujet la remarquable thèse de mon ami le docteur Ilcurtaux, sur le Cancruïde. Paris, ^ 800.
(à) Le cancer de la langue procède, plus souvent peut-être qu’on ne le croit, du psoriasis ;
Lésions qui accompagnent le psoriasis bucco-lingual, d'origine sypl.ilifiquc ; érosions, plaques muqueuses irisées, ecchymotiques, végétantes, cornées, couenneuses, etc. - Les érosions couennciises sont beaucoup plus communes dans le psoriasis syphilitique que dans les autres espèces, ülcères syphilitiques profonds de la langue et de la muqueuse buccale. - Tubercules. - Gommes.
Les lésions que je viens de décrire se rapportent aux psoriasis dont l’origine n’est point syphilitique. Quand l’afTection se développe sous l’influence de la vérole, on
aussi vais-je en dire quelques mots. Presque tous les cancers de cet organe sont constitues par lépithélioma; les cancers mélanés et colloïdes; le squirrhe et l’encéphalolde y sont e.\Trêmement rares. Billroth, Thiersch, Pajet, Schuh et Fôrsler, ont établi que le cancroïde est A peu près la seule forme de cancer qu’on y observe. Cette manière de voir, qui tend h devenir de plus en plus générale, a été soutenue avec beaucoup de talent par M. Théophile Anger dans sa thèse sur le cancer de la langue. Qu’on envisage la question au point de vue histologique, au point de vue clinique, on arrive comme corollaire à celte proposition absolue : Il n e.viste dans la langue qu’une seule variété de cancer : le cancer épithélial, le cancroïde, 1 épithélioma. C’est cette affection que les Anglais désignent presque toujours sous le nom de Tongue's malignant disease. Du reste, quelques histologistes ne, vont-ils pas jusqu’à regarder tous les cancers comme étant, au point de vue anatomique du moins, de nature épithéliale? Don autre côté, la généralisation de l’épilhélioma n’est-elle pas, aujourd’hui, un fait prouvé et admis? Aussi n’est-il pas nécessaire, pour expliquer la malignité du cancer lingual, de croire que l’épithélioma ne suffit pas et qu’il faut du tissu carcinomateux.
Le cancroïde folliculaire et par hétérotopie plastique ne se développe pas dans la langue, quoiqu’elle soit riche en glandes. Thiersch et Robin soutiennent que jamais les glandes de cet organe ne sont le point de départ de la maladie. Nouvelle preuve de la solidarité qui existe entre l’épithélioma et certains psoriasis. Dans le psoriasis de la langue, en effet, l’élément glandulaire, comme dans la maladie maligne, reste inerte et ne joue aucun rôle pathogénique. Ce rôle appartient surtout aux papilles. Il y a deux variétés d’épithélioma lingual : 1” épithélioma papillaire ou papillome. Son origine est souvent une verrue, un naevus ou un psoriasis. On l’observe surtout sous forme de plaques qui occupent la pointe ou les parties latérales, et envahissent ces deux côtés à la fois plus souvent que l’épithélioma interstitiel, parce que l’aponévrose moyenne de la langue ne met pas, comme pour ce dernier, un obstacle anatomique à leur propagation. Épithélioma interstitiel : il débuterait, d’après Thiersch, non plus ainsi que le papillome sur la partie saillante des papilles, mais bien au niveau des sillons interpapillaires. Cette variété procède moins souvent du psoriasis lingual que l’épithélioma papillaire. Elle occupe le bord de la langue, exceptionnellement la pointe, assez fréquemment le sillon qui sépare la langue de l’amygdale. Du fond des sillons interpapillaires partent les végétations épithéliales cylindriques qui infiltrent les fibres musculaires. Autour d’elles se développe un tissu embryonnaire nouveau, surtout le long des vaisseaux et très au loin, ce qui explique la fréquence des récidives toujours plus graves et plus rapides que le premier processus.
Je reviens à l’epithélioma papillaire qui a plus de rapport avec mon sujet. Los plaques qu'il forme sont saillantes au-dessus des parties voisines, et divisées par des scissures profondes en Ilots plus ou moins indépendants. Elles ont un aspect jaunâtre et corné. A leur centre existent des pellicules épidermiques en voie d’exfoliation.
Ne voit-on pas toutes les difficultés qu’on trouvera à distingiièr ces -plaques épithéliales malignes des plaques épithéliales bénignes du psoriasis? A quels signes reconnallra-t-on la malignité? Les caractères extérieurs ne suffl.senl pas. Il faudrait étudier, à cette première période, la texture microscopique de ces amas morbides d’épithélium. Il est très-probable qu’ici, comme dans d’autres régions, le papillome malin de la langue contient déjà les grandes cellules et les globes épidermiques du cancroïde.
trouve presque toujours, en même temps que les plaques opalines, des formes mieux dessinées et plus caractéristiques de la papule muqueuse. C’est sur la face interne des lèvres, derrière les commissures, sur les bords de la langue, au niveau' des dents de sagesse, et surtout sur les piliers antérieurs de l’isthme, les amygdales et le voile du palais, qu’il faut les chercher. Ces papules sont constituées par des élevures ordinairement peu prononcées du derme, recouvertes d’une couche épithéliale épaisse, blanche, opaline ou grisâtre, dont le centre est quelquefois déprimé, tandis que les bords font une légère saillie ou bourrelet.
Ces papilles isolées ou confluentes, disposées sans ordre ou affectant dans leur groupement les formes curvilignes, arrondies, ovoïdes, closes ou ouvertes, qu’il est si fréquent d’observer dans les manifestations cutanées et muqueuses de la syphilis, présentent un grand nombre de variétés. Chacune de ces variétés, quand elle coexiste avec les traînées, les bandelettes, les nappes, les plaques d’épithélium opaque et épaissi, propres au psoriasis, donne une notion précise sur la nature de l’affection.
Lorsque ces papules muqueuses sont érodées, à demi saillantes au-dessus des tissus circonvolsins, lorsqu’elles creusent même un peu, comme si les couches superficielles du derme avaient été enlevées par un instrument tranchant, on pourrait les confondre avec les érosions que j’ai signalées dans le psoriasis commun. Mais les érosions syphilitiques affectent une forme circulaire plus régulière; elles sont quelquefois irisées et à zones concentriques de nuances rouges variées, plus sombres en général à leur centre, où elles paraissent et sont parfois ecchymotiques. On sent qu’il y a une lésion qui forme un tout à elle seule. C’est un véritable foyer morbide auquel rien ne manque, pas même la virulence. Il ne s’agit plus là, en effet, comme dans le psoriasis commun, de la mise à nu fortuite, accidentelle, et pour ainsi dire traumatique du derme, par suite de la chute spontanée ou de l’arrachement d’un épithélium malade.
Ajoutons que les plaques muqueuses ulcérées, que les érosions spécifiques des levres et de la langue ont une grande tendance, quand elles sont d’origine franchement syphilitique, à se couvrir d’une pellicule couenneuse grisâtre, plus ou moins adhérente aux tissus sous-jacents, qui diffère essentiellement par son aspect grenu et terne, sa .consistance un peu molle, de la plaque épithéliale opaline et cornée.
Dans les érosions du psoriasis commun, celte sorte de pseudo- membrane ne s observe pas; du moins je ne l’ai pas rencontrée, et je ne crois pas qu’elle ait été
signalée. Son absence ou sa présence a donc une certaine valeur au point de vue du diagnostic.
Les déchiqueturcs des bords de la langue sont tres-rréquentes chez les vieux syphilitiques, surtout quand la maladie s’est souvent déterminée sur l’organe avec celle
opiniâtreté qu’elle met à attaquer parfois sans relâche un point qui a été tout d’abord l’objet de ses préférences. Pendant les premières phases, ces déchiquetures restent insignifiantes et ne consistent qu’en de petites inégalités produites par les enfoncements des plaques muqueuses ulcérées qui se sont cicatrisées. Plus lard, des syphilides ulcéreuses et surtout des tubercules ramollis creusent plus profondément le tissu lingual et causent des perles de substances dont la réparation entrai ne des déformations beaucoup plus considérables. El, à plus forte raison, en est-il ainsi quand des tumeurs gommeuses de la langue se sont ramollies, puis cicatrisées.
On en peut conclure que, si ces lésions sont très-prononcées, elles dépendent plutôt de la syphilis que d’un psoriasis herpétique arthritique ou pathogénélique. Je suppose, bien entendu, qu’il s’agit de déchiquetures guéries, cicatrisées et qui n’évoluent plus, car si elles étaient à l’état d’ulcération, on trouverait dans leur mode de début, leur marche, leur aspect, l’état des tissus sous-jacents, etc., des éléments de diagnostic plus importants que ceux qu’on peut déduire de leur profondeur plus ou moins considérable.
Pityriasis et lichen de la langue. — Leur association avec le psoriasis. — Nature herpétique de ces lésions. — Disques de desquamation dans la syphilis.
Le volume de la langue n’est généralement pas augmenté dans le psoriasis. — Épaississement et hypertrophie du derme lingual dans le lichen de l’organe.
Nous avons vu que, à côté des plaques opalines du psoriasis, on rencontrait presque toujours sur la face supérieure de la langue des points où une lésion absolument opposée paraissait s’être produite, c’est-à-dire des points où il n’y avait plus d’épithélium. Ces disques sont plus ou moins nombreux; ils affectent généralement la forme circulaire; quelquefois ils se réunissent, et alors, dans une grande étendue, la langue est rouge et lisse; quelquefois ce sont des arcs de cercle ou des cercles complets, etc.
Cette lésion a été décrite sous le nom de pityriasis. M. Gubler en dit quelques mots dans son article Bouche du Dictionnaire encyclopédique il la désigne
(1) Dans cet article sur la Bouche, M. Gubler relate une description du psoriasis buccal empruntée à un travail inédit de M. Lailler. Je reproduis ce passage in extenso; c’est, avec la description déjà citée de M. Bazin, le principal et même, je crois, le seul document que nous possédions en France sur celte affection :
A côté de ces plaques épitbéliales de cause banale ou spécifique, nous rangerons
les lésions analogues imputables au psoriasis. Voici la description qu en donne M. Lailler. »
(Communication inédite.) . ,
« Comme véritable éruption squameuse, il y a un état de la muqueuse buccale caractérisé par une coloration opaline comme celle qui succède à une forte application de nitiale ( argent : plus sèche, cette coloration est constituée par une couche épithéliale d une épaisseui
sous le nom d’étal lichénoïde. Elle est une manifestation de l’arthritis, mais plus fréquemment de la dartre, et coïneide quelquefois avec des troubles dyspeptiques. Cette exfolialion épidermique s’observe aussi très-fréquemment dans la syphilis. Il serait fort difficile de déterminer sa nature si elle n’était pas presque toujours accompagnée de lésions plus caractéristiques, telles que : plaques muqueuses cornées ou ulcérées, déprimées ou végétantes, rhagades, etc. Elle se combine dans des proportions variées avec toutes les espèces de psoriasis.
J’en dirai autant de ce qu’on appelle le lichen de la langue, qui est regardé comme une des manifestations dartrenses les plus fréquentes de cet organe. Cette lésion, il faut bien le reconnaître, est loin d’avoir des caractères bien tranchés; on lui attribue le mamelonnemenl de la langue. Quand l’épithélium est en place, ce lichen ressemble beaucoup au psoriasis, et à l’eczéma si la desquamation s’est produite et que le derme soit à nu.
Dans le psoriasis, quelle que soit sa nature, la langue ne présente pas généralement une augmentation notable de volume, excepté toutefois lorsqu’il s’est produit des tumeurs gommeuses ou des masses d’épithélioma sur ses bords et dans son épaisseur.
Quelquefois, cependant, elle paraît un peu plus large qu’à l’état normal, et ses bords, comme trop à l’étroit entre les arcades dentaires, gardent l’impression des dents. Ce fait se produit principalement pendant les recrudescences du psoriasis buccal spontanées ou, le plus souvent, provoquées par des excitations exagérées de la muqueuse bucco-linguale."
Dans certains cas, la muqueuse linguale paraît épaissie, hypertrophiée, plissée et trop grande pour les parties qu’elle recouvre. Cet aspect se présente surtout dans les cas où prédomine ce qu’on appelle le lichen de la langue.
notable, mais inégale, ce qui donne à la surface l’apparence d’îlots, de brides nacrées; au loue er, ces plaques sont rudes, presque râpeuses; elles forment une sorte de blindage aux ISSUS qu el es recouvrent; lorsque la langue, qui en est le siège le plus fréquent, en est comme en,,aînee, elle est empêchée dans ses mouvements, et la mastication devient difficile et douloureuse, Jusqu à présent, j’ai toujours trouvé sa face inférieure indemne.
« ans a plupart des cas, cette lésion est limitée à la bouche, et on n’observe aucune éruption concomitante à la peau; aussi l’embarras est-il grand pour établir le diagnostic, etee nno sîippuyant sur quelques cas lort rares où, avec cet état de la bouche, coïncidait M a" douteuse, que l’on a cru pouvoir lui donner le nom de psoriasis,
arthritique. arUirilides (page 272) , en fait un psoriasis buccal
lanciip'-^k'ffrîi scieocc l’indication de plusieurs cas d’ichtbyose de la
tionnnire enmrî ^ remarquable, que tous ont dégénéré en épithélioma. » (Dfc-
trois dernières^ïU Saison a tracé, dans les
des mmifestatiorn irr /. esquisse du psoriasis bucco-lingual. (Saison. Diagnostic
des manifestations secondaires de la syphilis de la langue. Paris, 1871.)