CHAPITRE PREMIER
Il nous faut d’abord expliquer comment on fut amené à supposer que le pouls lent permanent avait sa cause dans une lésion intracardiaque.
Le mouvement du cœur est-il une propriété inhérente à cet organe, ou le résultat de l’action de son systéme nerveux ? Telle est la question qui, reparaissant sous des formes différentes, a toujours divisé et sépare encore les physiologistes. Elle tire son importance non seulement :lu point de vue doctrinal, mais encore des conséquences qu’elle entraîne en pathologie. L'étude du pouls lent permanent vérifie très exactement cette proposition. Ce syndrome est en effet composé de deux symptômes, l’un cardiaque, l’autre nerveux. Lequel faut-il subordonner à l’autre? Cela dépend essentiellement de la nature du mouvement du cœur. Si cet organe n’a pas d'activité propre, obéit au système nerveux, c’est dans ce système qu'il faut chercher la cause du pouls lent et des attaques syncopales. Si inversement le mouvement est une propriété inhérente au cœur, il faut conclure que c’est par le fait de lésions intrinsèques que l'action de cet organe est ralentie jusqu’à laisser momentanément vides de sang les organes du corps ; et que les crises syncopales sont un simple corollaire de la bradycardie, dues à l'anémie des centres nerveux.
Quelques lignes sur l'histoire du pouls lent permanent démontrent mieux que tout raisonnement que la conception de chaque auleur dérive réellement en droite ligne de ses idées physiologiques.
Dans ure première période, celle où Adams et Stokes reconnaissent le syndrome qui porle leur nom, les médecins, encore sous l'influence des idées de Haller, admettent comme lui que le cœur
possède en soi la cause de son mouvement. Certains auteurs soutiennent bien timidement l'opinion adverse qui met en fait que le battement cardiaque est le produit de l’activité nerveuse, mais chacun d'eux localisant le centre cardiomoteur dans une région différente du système nerveux, toutes leurs hypothèses restent trop douteuses pour servir à l'interprétation d'aucun fait clinique (1). Aussi Adams et Stokes admettent purement et simplement que le pouls lent permanent résulte de l’affaiblissement du muscle cardiaque.
Quelques années plus tard, l'opinion a changé. Des expériences nouvelles ont définitivement démontré l'influence considérable du syslème nerveux sur l’activité cardiaque, et on considère le battement régulier de cet organe comme le résultat de l’action périodique d’un ou plusieurs centres automatiques situés dans le bulbe et la moelle cervicale. En conséquence, les maladies de ces régions deviennent pour les médecins les véritables causes du ralentissement du pouls.
Cette théorie est d’ailleurs bientôt modifiée par les découvertes des frères Weber : d’après ces auteurs, le cœur est mu etréglé par l’action de deux nerfs antagonistes. « [ntercalé » entre eux, comme le dira plus tard F. Franck, le cœur serait, dans une certaine mesure, comparable à un muscle du squelette : il ne se contracte que sur commande. Les altérations des nerfs du cœur, voilà la cause des arythmies ; et en particulier l’altération du X, nerf modérateur du cœur, sur un point de son trajet est la raison du pouls lent permanent.
En réalité, le rôle attribué au système nerveux extracardiaque élait exagéré ; et, en reconnaissant que le cœur, séparé de l’organisme dont il fait partie, peut continuer quelque temps ses fonctions,
(1) Le Trailé de la physiologie du système nerveux, publié par Loncuer en 1853, époque où écrit Stokes, est l'expression très exacte de ces incertitudes. « Ainsi, dit-il, nous pensons, contre l’avis de beaucoup d' auteurs, que le pneumogastrique et le spinal ne sont pas sans influence sur la contractilité du cœur. » Suivent les opinions contradictoires de Willis, Brachet, Legallois, etc. {vol. II, p. 309 et sqq. ; p. 597 et sqq.).