ETATS - UNIS
L’influence du quakérisme sur l’Amérique produisit l’adoucissement de ses lois pénales. Depuis 1703 , elles réservèrent la peine de mort aux seuls meurtres commis avec préméditation. Elles punirent les autres crimes par une détention plus ou moins longue, plus ou moinssévère, sauf au gouvernement à en abréger la durée. La réforme date de 1786:1a prison de Yalnut-Street fut établie à Pbiladclpbie. Les convicts formaient deux classes. Dans la première se trouvaient les condamnés pour crimes que l’ancienne loi punissait de mort. Ils subissaient le solitary confinement pour un temps qui ne pouvait excéder la moitié de la peine, ni être moindre de la douzième partie. L’autre classe comprenait les condamnés à toute autre peine.
Voici comment le vénérable Larochefoucault-Liancourt décrit le solitary confinement (1): « L’homme condamné au solitary confinement est dans une espèce de cellule dehuit pieds sur six, et de neuf d’élévation. Cette cellule, toujours au premier ou au second étage d’un bâtiment voûté et isolé du reste de la prison, est échauffée par un poêle placé dans le corridor qui le précède. Le prisonnier fermé pardeux portes de fer en grille , reçoit le bénéfice
(t) Voyage dans les Etats-Unis d’Amérique, t. 6, p. 2i4 et siiiv.
de la chaleur sang pouvoir mésnger du feu dont il ne peut approcher. Sa chambre, déjà éclairée par le jour du corridor, l'est encore pins directement par une fenêtre qui y est ouverte. Des commodités lavées par une eau conrante à volonté , sont dans chacune. Les précautions pour la salubrité sont entières; ces cellules sont ainsi que le reste de la maison, blanchies deux fois par an. Le prisonnier est couché sur un matelas et fourni de couvertures. ... il ne voit le porte-clef qu’une fois par jour, quand il lui apporte une espèce de pudding grossier, fait avec dek farine de maïs et de la mélasse. Ce n’est qu’après un certain temps qu’il obtient la permission de Ure , s’ü la demande , ou de travailler aux objets compatibles avec son étroite réclusion. Jamais, à moins de maladie , il ne sort même dans le corridor , tant que dure cet emprisonnemement. Les inspecteurs des prisons ont la liberté de placer à leur choix l’époque du eonfinemmt solitaire , pounu que la proportion ordonnée par la sentence ait lieu dans le cours du temps que doit durer la détention. Ils en placent ordinairement une grande partie à l’arrivée du convict dans les prisons , parce que la portion la plus rigoureuse de la sentence doit , dans toute justice, en suivTC immédiatement la prononciation et être autant que possible rapprochée du crime qui l’a méritée...
Une note indicative du crime, des antécédents de l’accusé , est remise aux inspecteurs pour les mettre à même
d’exercer à leur égard une surveillance plus ou moins grande. Le travail est distribué selon la capacité et la force du prisonnier. Le travail est rétribué, mais le salaire n’en revient au prisonnier que sous la retenue de ses frais de nourriture et de sa part de l’entretien de la maison. Ils doivent également payer les frais du procès ; l’amende revenant à l’Etat leur est presque toujours remise. Ils sont tenus de payer la somme à laquelle sont évalués les effets volés. L’avance en est faite par le comté. Toute conversation suivie est défendue aux prisonniers entr’ eux. Us n’ont la faculté de se parler que pour les besoins de leur travail. Us ne peuvent parler des motifs de leur détention. Point de rires, de chants bruyants ; le convict qui contrevient à cette défense est, comme le paresseux qui se refuse à travailler, soumis au solUary con finement. Des gardiens sans armes aucunes veUlent la nuit comme le jour. Au moindre bruit, ils éveillent legeôberet des visites ont lieu pour en vérifier le motif. »
La prison de Walnut-Street offrait deux vices que nous avons souvent signalés, le dangerdu travail en commun , et l’oisiveté complète des condamnés au solitary confinement (1). En 1 797 , l’Etat de Kew-York et quelques autres suivirent l’exemple de la Pensylvanie. L’emprisonnement solitaire continue à être admis pour une classe de condamnés. Ces établissements , quelle que fut leur utilité,
(4) De Beaumont eide Tocqueville, p. 8.
neprodiiisirentpasle bien sur lequelon avait compté. Les
récidives augmentaient dans une proportion effrayante ; on pensa alors à augmenter le nombre des cellules et à rendre de cette manière la contagion impossible entre les détenus. Ce fut l’origine d’ Auburn (1).. La vie commune fut supprimée , mais on grand nombre de cellules étaient destinées à deux prisonniers. A côté du principe sage qui prohibait la communauté comme funeste aux idées de réforme , se trouvait sa violation d’autant plus dangereuse que la corruption ne pouvait qu’augmenter dans les rapports sans témoins de deux individus. L’inconvénient fut senti par le législateur de New-York, qui ordonna en 1819 l’augmentation des bâtiments d’ Auburn, pour multiplier le nombre des cellules, sans qu’elles pussent être habitées par plus d’un prisonnier. A Pittsburg (2), à Cherry-HUl(3), des pénitenciers furent établis sur le même plan : isolement complet le jour comme la nuit , sans travail.
Ce système ne tarda pas non plus à produire de mauvais résultats. L’Etat de New-York le reconnut. On ne conserva à Auburn (4) l’isolement solitaire que pendant la nuit. Le travail en commun fut introduit pendant le jour, en imposant un silence rigoureux. De son côté, la
(4) Depuis 1823.
Pensylvauie modifia ce système, maintint l’isolement, mais imposa un travail solitaire. Il en fut ainm dans la prison de Cherry-Hill.
Aujourd’hui , deux systèmes existent aux Etats-Unis : celui d’ Auburn (1) et celui de la Pensylvanic. « Celui-ci , plus conforme à la sévérité des principes de la secte qui présida aux premières expériences de la réforme , est cependant plus coûteux , d’une application moins facile et d’une efficacité plus contestée (2). »
Quoique différents entr’eux , le système d’ Auburn et celui de Philadelphie (3) ont une base qui leur est commune, l’isolement sans lequel il n’y aurait pas de système pénitentiaire de possible , de réalisable (4). Mais cet isolement ne doit pas condamner le prisonnier à une oisiveté évidemment corruptrice. N’a-t-on pas dit et répété mille fois , et l’expérience des faits n’a-t-elle pas justifié la justesse du propos , que l’oisiveté était la mère de tous les vices ? N’est-ce pas l’oisiveté qui avait conduit cet
(1) On le soit notamment à Singsing, dans l’Etat de Nevr-York , à Welhersfieklldaug le Conneclieut. Dans cette prison et dans quelques autres, le détenu est plongé à son entrée , dans l’isolement , mais pour quelques jours seulement, après quoi on le sort de sa cellule pour l’occuper dans les ateliers. On le suit encore à Dostoa , dans le Massachusetts, à Baltimore dans le Maryland, etc.
(2) M. Bérenger , Rev. de législ. t. 4, p. 299 et 300.
(3) MM. de Beaumont et de Tocqueville se prononcent pour le système de Philadelphie, p. 108.
(4) Les mêmes auteurs , p. 40.
liomme à se rendre auteur d’un crime ? ne serait-ce pas l’entretenir dans les idées du mal que de le condamner à ne rien faire? Le trayail doit l’en éloigner. « L’isolement et le travail , disent MM. de Beaumont et de Tocqueville ; ces principes , pour être salntedres , ne doivent pas être séparés ; l’un est inefficace sans l’autre (1). » Les mêmes auteurs nous apprennent encore que dans l’ancienne prison d’ Auburn on a essayé l’isolement sans travail , et que les détenus qui ne sont pas devenus fous ou qui ne sont pas morts de désespoir, ne sont rentrés dans la société que pour y commettre de nouveaux crimes.
L’isolement complet , qui est la règle du pénitentier de Philadelphie (2) , serait un supplice auquel le condamné ne résisterait pas au bout de quelques mois , si le travail ne venait le distraire de ses préoccupations et lui rendre la captivité supportable. Aussi, le travail imposé comme une peine dans les prisons , est regardé comme la véritable récompense d’une bonne conduite k Philadelphie. « Pensez-vous , demandait-on à un détenu de ce pénitencier , que vous puissiez vivre sans travailler?
(2) M. C/i. Xiicas se prononce contre l’isolement absolu de jour et de nuit. Tliéorie de l’emprisonnement, t. pag. 153 , 166.
— Tout en avouant que l’isolement cellulaire de nuit est la condition la plus essentielle de la Théorie de l’emprisonnement. Quant aux communications du détenu avec des personnes honnêtes , md inconvénient ne résulterait de ce contact.
Le travail, rëpon(^t-il, me parait absolument nécessaire à l’existence j je crois que je mourrais sans lui (1). »
Il ne faut pas non plus admettre qu’un isolement continuel avec travail exerce une influence fâcheuse sur le moral du prisonnier.
Tous les effets funestes qu’amènerait im isolement complet cessent d’exister du moment que le prisonnier trouve à s’occuper, à employer son temps en un mot.... MM. de Beaumont et de Tocqueville n’ont pas manqué de s’en assurer auprès des prisonniers qu’ils ont visités et qu’ils ont interrogés.
« Trouvez-vous la solitude affreuse à supporter , disaient-ils à l’un d’eux ?
B. Ah ! Monsieur, c’est le plus affreux supplice qu’on puisse imaginer.
D. Mais votre santé n’en souffre pas ?
R. Non. » (2)
Le travail , dont le produit revient au prisonnier dans nos prisons au moins pour une partie , profite, aux Etats- Unis , à l’État entièrement (3). Ne court-on pas le risque de décourager complètement le prisonnier ? ne serait-il pas plus convenable de lui donner les moyens , durant sa captivité, de se ménager un pécule pour l’avenir ?....
(1) De Beaumont et de Tocqueville , p. 519.
(2) Pag. 520.
(5) Les mêmes se prononcent contre celle retenue absolue, p. 69 etro.
En lui prenant tout le produit de son travail , que lui restera-t-il à sa sortie du pénitencier ? Bien , absolument rien , une santé altérée ou épuisée , une existence à créer. Dans la prison de Baltimore , la tâche que doit remplir le condamné dans la journée lui est imposée : quand il l’a remplie , permis à lui de travailler pour son compte , et ses économies lui sont remises à l’expiration de la peine ; la discipline de la prison n’en souffre pas.
Si cà côté de l'éloge nous plaçons la critique, nous remarquons que le système pénitentiaire n’est pas assez généralisé aux Etats-Unis. Au lieu d’être appliqué aux condamnés au-delà de deux ans d’emprisonnement , il devrait l’être aux simples détenus , selon leur position. Plus vous leur laisserez de liberté pendant les premiers temps de leur détention , plus leur amendement sera difficile par la suite. C’est ce qui a motivé à Philadelphie l’érection d’un pénitencier pour les jeunes détenus et pour les condamnés à un emprisonnement de moins d’une année. Nous verrons qu’en France cette idée a trouvé des partisans et qu’ils l’ont mise en pratique.
Résultats.
L’effet que produisit aux États-Unis la révolution qui s’opéra dans les prisons est une chose remarquable et digne de fixer l’attention des législateurs. La réforme générale des lois criminelles en fut la conséquence, on en bannit toutes les rigueurs inutiles et la peine de mort
ne fut maintenue que dans un seul cas : le meurtre prémédité l... N’esl-ce pas là une conquête de l’esprit humain à proposer à l’imitation des autres peuples? n’y aurait-il pas honte pour la nation qui, soit par indifférence , soit par antipathie , repousserait la réforme de ses prisons , alors qu’elle conduit à la perfection de ses lois pénales? Une réforme en amène nne autre.
nm. de Beaumont et de Tocqueville résument ainsi les avantages du système pénitentiaire aux Etats-Unis (1) : 1" rimpossihilité de corruption pour les détenus dans la prison ;
2® Grande prohahilité pour eux d’y prendre des habitudes d’obéissance et de travail ;
3“ PossUrililé d’une réforme radicale.
MM. de Beaumont et de Tocqueville n’ont pu se livrer aux savants calculs de Balbi, Guerry et Ch. Dupin, pour savoir si le nombre des crimes avait été en progression ou en diminution depuis l’établissement du système péniteutiaire aux Etats-Unis. Les statistiques manquent dans ce pays ... D’un autre côté, les résultats favorables ou défavorables peuvent tenir à toute autre cause. « Les prisons, comme ils l’observent judicieusement, peuvent être très-bonnes dans un pays où il y a beaucoup de crimes , et très-mauvaises dans un autre où les crimes sont
(t)Pag. tOT. — Conclusion adoptée far Ch. Lvcas. Tht'or. de remprisonnemenl , t. t , pag. 550.
très-rares (1) v ; mais enfin les calculs auxquels fisse sont lixTés , quoique sur une échelle peu étendue , ont été favorables au système pénitentiaire (2).
D’autres publicistes ont constaté ces résultats d’une manière positive. Ils ont remarqué qne dans l’État de Pensy Ivanie , par exemple , avant l’établissement des pénitenciers , le chiffre des débts s’élevait à 592 ; depuis fi n’a pas dépassé 243. A New-York les résultats avaient été moins favorables , mais ils suffisaient pour démontrer les bons effets de ce système. « Durant les cinq ans qui expirèrent eu 1801, dit le principal administrateur de la maison de pénitence, M. £ddi, de 349 prisonniers qui ont été élai'gis ])ar l’expiration de leur sentence , ou par un pardon, 29 seulement ont été convaincus de nouveaux délits, et de ces 29, 16 étaient étrangers. De 86 pardonnés , 8 ont été repris pour de nouvelles offenses , et de ces 8 , 5 étaient étrangers (3).
Ce rapport fait d la législature de New-York en 1 825 , disait du pénitencier d’ Auburn, qu’il assurait à la sentence son exécution avec une certitude presque absolue et présentait ainsi autant de garanties à la société que la peine de mort même contre les coupables (4).
(DPag.HT.
(2) Pag. 121 et 122.
(5) Recueil de documents relatifs à la prison pénit. de Genève, png. 58et39. — V. aussi Ch, Lucas, Théorie de l’emprisonnement , 1. 1 , pag. 542 et stiiv.
(4) Lucas, Concl. générale, pag. ix.
Le même auteur rapporte qu’en 1826, une occasion positive s’offrit au congrès d’exprimer au nom des Etats- Unis son adhésion au système pénitentiaire suivi par quelques-uns. Il s’agissait d’une prison à construire dans le district de Colombie, placé sous la juridiction de l’Union. Le 24 février, la chambre des représentants se forma en comité général sous la présidence de M. Tomlinson du Connecticut , pour entendre le rapport de M. Thomson au nom de la commission qui avait été nommée....
« Lorsque le rapport à faire sur cet objet, dit-U, me fut confié par le comité, j’étais imbu des préjugés qui existent dans plusieurs États contre le système pénitentiaire. Je commençai mes recherches avec la ferme persuasion que chaque pas que je ferais , j’acquerrais de plus en plus la conviction de son impuissance totale pour réprimer le crime ; mais il est arrivé le contraire. Je suis pleinement convaincu que ce système est non-seulement le plus humain , mais en même temps le plus sage de tous les systèmes de châtiments inventés jusqu’ici par l’esprit humain (i). »
(1) Lucas , Conclusion générale de l’ouvrage sur le système péni tentiaire en Europe et aux Etats-Unis, pag. xiii.
SUISSE (i).
Genève.
la prison pénitentiaire de Genève fut construite en vertu d’un arrêté du conseil représentatif de ce canton , pris au mois de mars 1822. M. Vaucher, architecte, qui dirigea les travaux , se rendit en Angleterre pour s’entourer de toutes les lumières que nécessitait une pareille entreprise. Il suffit de visiter cette maison pour être convaincu des soins et des connaissances de celui qui a dirigé son édification ; son admirable position , les distributions qu’on y a ménagées , la salubrité qu’elle offre , cette propreté presque de luxe dont on est frappé à chaque pas , tout prouve que rien n’a été épargné pour faire de cette prison une prison modèle proposée à l’imitation de tous les peuples civilisés. Elle ne fut mise en activité que le 10 octobre 1825, et on y fit entrer 29 détenus (2). La prison pénitentiaire , dès son ouverture, a été affectée aux condamnés à plus de trois mois et au-delà. Une détention plus courte rendrait le système pénitentiaire sans
(1) 11 est queslion de démolir successivement en 18 .j 9, lesdeux ailes de lu prison et de les rebâtir telles qu’elles sont , seulement avec auginenlulion du nombre des cellules.
(2) Nous avons visité les pénitenciers de Suisse; aussi garantissons-nous l’exactitude des documents que nous y avons recueillis sur le système pénitentiaire.
influence. 11 est même douteux que cette influences’ exerçât sur uncondanmé à trois mois, si déjà il était corrompu.
Ce qui assure le bon ordre et la discipline parmi les prisonniers , c’est une surveillance assidue , fatigante même qui ne doit jamais les quitter. Là , tout est disposé pour que rien n’échappe à l’œil du directeur ; il se tient dans la galerie d’inspection où siègent aussi les membres de la commission de la prison et devant lui sont les ateliers. A gauche se trouve le quartier A occupé par les détenus correctionnels ; à droite le quartier B , celui des détenus criminels ; de clmque côté existent deux petits guichets garnis d’un treillis et recouverts d’une plaque de cuivre ; en les soulevant le directeur voit les détenus sans en être \ti. 11 sait à chaque instant ce qui se passe dans les ateliers , reconnaît la vigilance du chef d’atelier, et s’assure si les détenus ne violent pas la loi du silence qui leur est imposée.
En entrant dans la galerie d’inspection , on aperçoit d’abord les plans de la prison pénitentiaire ; au-dessus de la cheminée se trouve un état des détenus, lequel comprend la division suivante : le numéro de la cellule, l’année de l’entrée, le nom du détenu, l’année probable de sa naissance , son genre d’occupation dans la maison , sa patrie , son culte , et l’année dans laquelle il sortira. Ce tableau est terminé par le mouvement mensuel de la prison. Nous y avons remarqué que plus de la moitié des détenus appartenait à d’autres cantous qu’à celui de Ge-
nève ; preuve irrécusable en faveur du système pénitentiaire.
A son entrée dans la prison le détenu est visité. On le revêt des habits de la maison , et ceux qui lui appartiennent sont mis en dépôt pour être par lui repris à l’époque de sa sortie. Il faut cependant distinguer à cet égard : dans le principe les condamnés correctionnellement étaient libres de conserver leurs propres habits ou de les laisser pour prendre ceux de la maison. La règle du changement n’élait obligatoire que pour ceux condamnés criminellement, suivant l’expression reçue. Le costume de ceux-ci consiste en un habit gris , nuancé de jaune ; et par cela seul qu’ils sont plus coupables que les autres , ils sont soumis à une surveillance plus minutieuse qui les atteindrait difficilement s’ils étaient perdus dans la foule. Mais aujourd’hui , d’après le réglement relatif à la classifieation générale des prisonniers (I) , le costume pénal est obligatoire pour tous (2).
Cliaque détenu a sa cellule dans laquelle sont un excellent lit, une table et une chaise. Eu hiver on lui donne trois couvertures ; on met encore à sa disposition une brosse à habit, une à souliers, un peigne, une cuvette, un pot à eau , un essuie-main , enfin un balai pour le service journalier de sa cellule. Aussitôt après la remise
(1) Adopté par le conseil d’Klal en 185.>.
(2) Art. t , chap. (I.
de ces objets , il en est responsable , il s’en sert à ses risques et périls ; l’usure naturelle ne lui est pas comptée , mais bien toute dégradation malicieuse s’il les détériore ; on estime le dommage , et on le prélève non sur la somme qu’il doit recevoir à l’expiation de sa peine , sur le produit de son travail ; la punition dans un certain nombre de cas manquerait son effet, à raison de l’éloignement, c’est sur le quart dont peut disposer le prisonnier pendant sa détention que cette retenue a lieu , et son effet à bout portant (I) a eu les résultats les plus positifs et les plus satisfaisants. L’ordre et la propreté deviennent tellement une habitude que jamais des reproches n’ont été faits aux prisonniers sur le mauvais entretien de leur mobilier.
La nourriture est on ne peut plus saine et en raison des besoins individuels. Chacun des détenus a la soupe le matin et le soir, 21 onces de pain , 9 onces de viande deux fois par semaine , et des légumes à midi. Si cette portion ne snfiit pas , il s’adresse au chef de son atelier qui fait de sa réclamation l’objet d’un rapport au directeur de la maison. Les prisonniers ont, en outre , à chaque repas des pommes-de-terre bouillies à discrétion , ce qui égaUse les différents appétits. Du reste, jamais on ne leur permet l’usage des vins , liqueurs et du tabac à
(I) Expression de M. Àubanel, direcienr du pénitencier de Genève.
fumer, et cela plus par crainte du feu que cette permission eût mis à leur disposition qu’autrement. On leur permit d’abord, en échange, du tabac à mâcher, et celui à priser pour ceux qui en faisaient usage. Le nouveau réglement le défend et ne l’autorise qu’ autant que le médecin l’ordonne et à la dose qu’il prescrit pour chaque cas particulier. Bien plus, la punition par la cellule solitaire et par la cellule ténébreuse peut entraîner la privation du tabac pendant toute la durée de la punition. Outre cela , les objets que les détenus peuvent se procurer avec leur disponible sont, à peu d’exceptions près , du pain , du fromage , du lait , des fruits et des fournitures pour écrire et cartonner.
Un travail continu est un moyen infaillible d’arriver à la réforme morale des détenus; aussi, à Genève, les occupe-t-on le plus long-temps possible. Il n’y a que trois heures d’exercice libre par jour, y compris le temps des repas, et dès cinq heures et demie du matin, les détenus sont levés ; on les emploie scion leur âge et leur aptitude aux travaux de tailleur , de cordonnier , de tisserand , de fabricant de lapis et de couvertures; ils pilent des drogues, coupent des bois de teinture. Quel ordre dans les ateliers! comme chacun est attentif à son ouvrage, comme le chef d’atelier les conduit avec douceur et intérêt ! quel silence imposant ! pas la moindre parole échangée entre les détenus. Le chef d’atelier ne rompt ce silence presqu’absolu que pour leur montrer ce qu’ils doivent faire , ou
éloigue d’eux soigneusement toute cause de distraction ; car aucun étranger n’obtient la faculté de visiter les ateliers : comme le directeur , il ne les voit que sans être aperçu. Ordre admirable et que l’on ne saurait trop engager à imiter ! Comment avec une pareille règle de conduite ne changerait-il pas?
Cependant il peut arriver (chose excessivement rare) qu’un détenu se refuse à travailler : en France , dans nos maisons centrales, on le mettrait au cachot; au bagne on lui infligerait la bastonnade ; on en agit autrement à Genève. Cet indiscipliné, ce récalcitrant, on le met dans la cellule ténébreuse, et cette punition est si promptement efficace qu’en moins de 24 heures ü devient aussi docile que les autres. On a xti une seule fois (1), qu’un détenu s’est obstiné pendant 1 8 jours à ne pas vouloir travailler. Alors la loi du pays ne permet pas qu’U reste plus de six jours consécutifs dans la cellule ténébreuse ; s’il persiste, cette intermittence dans la peine disciplinaire , cette suspension momentanée du châtiment sont l’effet d’une prévoyance digne de remarque. Sans elles , le détenu assujéti à une contrainte aussi dure , parviendrait , dans son esprit de perversité , à faire de sa peine une autre habitude ; au contraire , à deux époques fixes rendez sa condition moins malheureuse , mettez-le à portée de juger de la bonne conduite de ses co-détenus.
(I) A l’époque où je vwitai les pénitenciers, en 1820.
placez sous ses yeux le travail des uns et des autres , et ensuite, s’il résiste encore, ramenez-le à un régime sévère; par la force même des choses, il comparera sa position avec celle des autres, il concevra l’intérêt qu’U peut avoir à les imiter. Tel est le but du système pénitentiaire.
Cunningham (I) doute que l’exercice corporel soit suffisant dans la prison pénitentiaire de Genève , surtout pour les détenus de la classe agricole. «Peut-être, dit-il, quelques heures de tread^ill comme moyen d’exercice y seraient utiles » ; et plus loin (p. 121 de la 2® édition) il ajoute : « Un exercice plus violent pourrait avoir une influence physique et morale utile aux prisonniers , et je persiste k. croire que quelques momens de treadrtnill, par exemple , serviraient à maintenir une impression plus vive d’un état de punition dans l’espritdes délinquans, et qu’en donnant au corps un mouvement salutaire , il préviendrait les effets fâcheux d’une vie trop sédentaire. •
Ce qui d'abord n’était qu’un doute pour Cunningham est devenu une conviction quelques lignes après. Voyons donc s’il y aurait avantage à réaliser son désir. De son aveu le «read-mtüneconviendraitsurtoutqu’aux détenus de la classe agricole , et l’on ne prouve pas qu’à Genève comme ailleurs ils soient en majorité dans les prisons. Quel en serait l’effet? de donner aux détenus un exercice
(I) Noies sur les prisons de la Suisse , iii-8.", 2.' éd. , 1828.
physique plus violent, de l’impressionner plus vivement , car c’est de la peine matérielle , si je puis employer ce mot , que Cunningham obtiendrait une réforme morale. Mais jusqu’ici l’expérience des faits a démontré que la sévérité de la peine produisait un effet tout contraire ; nos bagnes en fournissent une preuve malheureusement trop évidente. Ce n’est pas sur le corps qu’agit , à proprement parler , le régime pénitentiaire ; rien de pénible pour un détenu, il n’est pas employé aux travaux les plus durs , il travaille et rien de plus ; c’est une habitude paisible, persévérante; c’est cet ordre, cette discipUnc auxquels il est soumis qui exercent sur lui une influence bien supérieure à celle que lui laisserait le tread mill qui n’a pas encore été exporté en France et ne le sera probablement jamais. Quant aux effets /ocheMj; d’une vie trop sédentaire, les faits parlent. Dans les onze premiers mois de 1 827 (334 jours) le nombre des journées des prisonniers a été de 15,949, sur lesquelle on n’a compté que 88 journées à l’infirmerie ou à l’ateüer avec régime de malade , 1 84 journées dans les cellules ordinaires pour indispositions vraies ou simulées. Or , on a calculé que sur 38 ouvriers âgés en moyenne de 38 ans , il y en avait toujours un d’incapable de travailler pour cause de maladie ou d’accident ; et d’après cette donnée , le nombre des journées de maladie aurait dû s’élever à 4 1 9 au lieu de 270 ; mais ne craignons pas de l’affirmer , l’in- Iroductiou du treadrmill dans ime prison régie par le
Digiteed hv ’rî.
système pénitentiaire , serait inconciliable avec ce système même et détruirait son efficacité.
Le travail des détenus est payé. Le prix se divise en deux parts ; l’une revient à l’Etat , la moitié de l’autre revient aux prisonniers pendant leur séjour dans la prison et moitié forme le fonds de réserve qui leur est remis à leur sortie. Tant que la peine dure , ils n’ont pas un sou à leur disposition ; le fruit de leur travail ainsi que les secours qu’ils reçoivent sont remis entre les mains du directeur qui en fait l’emploi le plus convenable pour eux.
Mais le travail serait peu de chose sans l’instruction si nécessaire pour tirer les prisonniers de l’ignorance profonde qui les a si souvent conduits au crime. Outre les livTes que le directeur de la prison remet au détenu qui les lui demande , et qui sont dans la bibliothèque de la prison , il y a une école qui tient deux fois par semaine pour la lecture, l’écriture et le calcul; le calcul seul est démontré par la méthode de l’enseignement mutuel qui serait adoptée pour les autres classes si ceux qui les suivent étaient plus nombreux. Il y a deux chapelains, l’un pour le culte réformé, l’autre pour le culte catholique. La disposition du local n’a pas permis de loger l’un pas plus que l’autre dans la maison. Le chapelain réformé célèbre la messe deux fois par semaine , et indépendamment de ses soins pour les prisonniers, quatre des membres du comité de surveillance morale et de régénération des détenus doivent faire tous les dimanches une
lecture aux prisouniers. Dès l’origiae U y eut un chapelain catholique affecté au service de la prison , mais la première année U relevait de la cure de Genève, et cela allait mal ; à la première visite épiscopale , cela a été changé. Un chapelain indépendant fut nommé par le conseil-d'état, sur la présentation de l’évèquc de Fribourg ; les deux chapelains reçoivent le môme traitement.
Quant à la chapelle , elle est étahUe de manière à ce que les détenus ne soient jamais indistinctement confondus. Ils sont placés dans des travées suivant leur degré de criminalité. U eût été à désirer que cette classification continuât à exister lorsque les détenus sont mis à l’infirmerie ; mais alors il eût fallu étal)lir des cellules en plus grand nombre que celles qui existent , et le local ne le permettait pas : la présence de l’infirmier pourrait seule empêcher les relations entre les malades de différentes divisions ; malheureusement l’infirmier ayant d’autres fonctions à remplir, ne vient à l’infirmerie que pour les besoins des malades que ceux-ci peuvent appeler à volonté à l’aide d’une sonnette. Ce besoin satisfait , il vaque à ses occupations. Or, il est certain qu’il y a rare^ment des malades , et que plus rarement encore il s’en trouve deux assez malades pour que l’un ne puisse pas être soigné dans sa cellule bien saine et bien aérée.
Quels sont les moyens extraordinaires de répression que l’on peut employer dans la prison pénitentiaire ? aucuns proprement dits. On n’y connait que la cellule
ténébreuse. Il est arrivé rarement que , soit des fers, soit des entravesaux jambes aient été employés comme mesure de sûreté contre de nouvelles tentatives de la part d’aucun détenu fort adroit et très-ardent à chercher des moyens d’évasion.
C’est par un compte moral ouvert pour chaque détenu que le directeur de la prison pénitentiaire peut parvenir à reconnaître s’il s’est amendé , s’il sort de la maison meilleur qu’il n’y était entré. Ce compte comprend six divisions: service divin, actes d'une conduite méritoire, travail , fautes , punitions , résumé de 4 mois en 4 mois des actions bonnes et mauvaises des détenus, tout y est enregistré avec une exactitude que l’on serait tenté de taxer de minutieuse , et qui toutefois est indispensable pour arriver à un résultat certain. Comment un détenu pourrait-il résister à une surveillance si assidue? comment son moral ne s’améliorerait-U pas avec les habitudes qu’on lui fait prendre , avec les leçons qu’on lui donne ? Son propre intérêt ne le conduit-il pas insensiblement au bien? Il sait qii après avoir subi les deux tiers de sa détention, il pourra s’adresser au comité que le gouvernement a investi du droit de prononcer ou d’ajourner la remise du surplus de la peine. L’espérance le console, le soutient , et avec elle renaissent dans son cœur les bons sentiments.
Si le système pénitentiaire était une utopie, les prisons dans lesquelles il est suivi auraient souvent à réprimer des
tentatives d’évasion , des récidives , et alors , on pourrait croire que le remède est impuissant ; il faudrait en chercher un autre. Eh ! hien , ce qui dépose au contraire en faveur du régime pénitentiaire , c’est que depuis la mise en activité de la prison de Genève il n’y a pas eu d’évasion. Deux tentatives sont connues depuis 1825 , et comme me l’a fait remarquer avec beaucoup de justesse M. le directeur de cette maison , si avec une bonne et continuelle surveillance qui est la première et la plus grande force d’une prison, on parvient à prévenir toute évasion, l’œuvre morale deviendra de plus en plus facile, la garantie pour la société plus complète, et un argument de plus pourra être présenté en faveur de l’abolition de la peine de mort. . . .
Quant aux récidives , j’ai reconnu que pendant les • années 1826, 1827 et 1828 , 72 détenus étaient sortis de la maison pénitentiaire , et sur ce nombre , 9 y étaient rentrés. La proportion ne serait que d’un huitième; mais je fais remarquer que sur 9 récidives, cinq concernaient des individus qui primitivement n’avaient été condamnés qu’à 3 ou 6 mois de prison. « Et il est impossible que le régime pénitentiaire exerce une grande influence morale sur de si courtes détentions»; c’est l’œuvre du temps. Ce sont des remèdes qui n’agissent que lentement et qui n’en sont que plus efficaces.
Cependant s’il arrive qu’un détenu , après avoir passé dans la prison pénitentiaire un temps assez long pour que
la réforme morale soit opérée, tombe en récidive, sera-t-il de nouveau soumis au premier régime? comme sa détention devra être plus longue il ne serait pas impossible qu’elle produisît la réforme; le contraire était à craindre s’il s’agissait d’un coupable bien endurci ; aussi , la lui actuelle répartissant les prisonniers en quatre divisions , a-t-elle placé dans la première les individus âgés de plus de seize ans qui rentreraient dans la prison pénitentiaire après avoir déjà subi un jugement ou arrêt quelconque.
En examinant quels frais doit occasionner l’administration de la prison pénitentiaire de Genève , laquelle compte dix employés, y compris M. le directeur, on voit que le tableau des moyennes de dépenses totales a donné le résultat suivant pour chaque détenu pendant 1826 :
3 florins (1)11 deniers 48 centièmes; en 1827, 2 florins 6 sous 1 1 deniers 8 centièmes ; en 1828, 2 florins G sous
4 deniers 50 centièmes.
Cette dépense considérable est précisément le résultat d’un grand nombre d’employés pour une petite population de détenus. (2) Or , les frais généraux pourraient
(1) Le norin de 12 sous de Genève vaut environ 9 sous de France.
(2) Constalons un fait en passant. Depuis le retour de Genève à son indépendance , c’esl-à-dire' 24 ans , et sur une moyenne de 30 à 40 condamnations criminelles par année, il n’y a eu que deuxarrêts de mort qui aient été tous les deux accompagnés d’exécution. L’un , dans les cas d’assassinat prémédité pour arriver au vol , l’autre , dans un cas de meurtre avec préméditation bien constatée et par vengeance.
être à peu près les mêmes pour un nombre beaucoup moins considérable de détenus.
Gomment ne reconnaîtrions-nous pas , en terminant ce que nous avions à dire du pénitencier de Genève , combien cet établissement doit de sa gloire au directeur , M. Aübamix, dont la modestie relève encore le mérite.
Lausanne.
La maison pénitentiaire de Lausanne a été construite d’après les premiers plans de M. Pichard , ingénieur de ce canton et ancien élève de l’école polytechnique. La première pierre en fut posée le 11 mars 1822; elle fut habitée le 1®^ mai 182G. Située dans le faubourg de la Martheray, sur un terrain élevé, elle domine la ville et le lac, et offre l’aspect d’une construction des plus régulières et d’une architecture aussi simple que belle. Cette position lui procure une salubrité rare. Elle présente un parallélogramme de 280 pieds de longueur sur 70 pieds de largeur (le pied vaudois est de 3 décimètres) ; une galerie extérieure qui entoure le bâtiment , facilite une surveillance telle quelle rend les évasions presqu’impossiblcs... En parcourant le logement de l’inspecteur, des employés principaux , les bureaux , les magasins , la cuisine, le réfectoire des employés , la chapelle , la salle de la commission, la chambre d’audience du pasteur, les cellules et les autres pièces de service , on admire avec quel soin tous les besoins ont été prévus.
Les cellules sont ainsi distribuées : Dans la division correctionnelle il y en a 38 pour les hommes, 1 4 pour les femmes ; dans la division criminelle, 40 pour les uns, 12 pour les autres. Leur ameublement est le môme qu’à Genève , et leur propreté est partout remarquable ; les ateliers y sont en grand nombre ; on y voit des métiers à tisser , des rouets pour bobiner les fils et les laines , des établis de menuiserie , des tours, etc.
Selon Cunningham, le premier plan dressé par le comité pour la discipline des prisonsàLondrcseûtété préférable à celui qu’on y a substitué; celui-ci n’aurait d’autre avautage que d’ètre d'une belle architecture ; quant à son usage , il y aurait une déplorable différence entre ce qu’il est et ce qu’il aurait pu être. Ce reproche ne nous a pas paru fondé, et celui qui a dirigé avec tant d’habileté les travaux , n’a nullement sacrifié l’utile au luxe et à la somptuosité. Cunningham se trompe encore sur le montant des dépenses que cette construction a occasionnées; elles ne se sont pas élevées à 750,000 fr. mais bien à 348,000 de Suisse (5 1 5 ,000 environ de Trance) , dont 22 ,000 fr. pour l’acquisition du terrain ; dans ce total sont compris les frais d’ameublement.
La maison de Lausanne ne reçoit ni prévenus ni condamnés à moins de trois mois ; ceux-ci font leur temps dans la maison centrale ; il n’y a pas comme à Genève , une division des améliorés, la disposition du local ne l’a pas permis ; d’un autre côté , peut-être y a-t-il quelques
inconvénients à parquer ainsi les insiAordonnés comme les plus doux. Dans la réunion commune, au contraire, la bonne conduite du plus grand nombre ne retiendra-t-elle pas ceux qui seraient portés à seconder un indiscipliné , et en même temps les meilleurs ne seraient-ils pas contenus par le sentiment de leur isolement et de leur faiblesse? La subordination étant le moyen le plus puissant pour arriver à l’amélioration morale des détenus , l’on s’est attaché à leur en faire une habitude par la douceur plutôt que par la contrainte. A l’arrivée du prisonnier, le pasteur qui a pris communication de la sentence lui adresse une exhortation : on le conduit à la geôle où il reste de trois à douze jours suivant son degré d’immoralité. Pendant cette première détention qui doit lui faire concevoir tout ce que le crime a d’odieux et lui donner l’idée du travail , il est tenu au pain et à l’eau, saufjde trois jours l’un qu’il reçoit la nourriture de la maison. Au sortir de la geôle et avant d’être conduit à l’atelier, il est de nouveau présenté au pasteur qui lui fait comprendre qu’une obéissance absolue est le seul moyen d’adoucir sa captivité. Le régime auquel il est désormais soumis repose sur deux bases principales : la première , que la peine soit sentie sans que l’humanité en souffre; la seconde, qu’une égabté parfaite règne parmi les détenus de chaque division et qu’on ne puisse apporter aucun changement à ce régime; nulle autre distinction que celle des détenus criminels et des détenus correctionnels.
La maison pénitentiaire qui pourrait recevoir 1 1 4 coudamnés, non compris les cellules de punition au nombre de 12 et les infirmeries, n’en entretient, année commune, que de 80 à 95. Ici, ils n’ont pas la liberté comme à Genève de conserver les vêtements qu’Us apportent, on les met en réserve et on leur donne ceux de la maison ; pour les cr imin els le costume est gris et bleu ; pour les correctionnels il est tout gris. Les détenus de la division criminelle condamnés aux fers (et c’est le plus grand nombre) ont un collier de fer rivé qu’ils ne quittent jamais.
Ceux qui se font remarquer par une bonne conduite obtiennent, comme faveur, de cultiver un carré de jardin. Ce qu’ils gagnent est porté en crédit sur leur compte. La ration joumabère de pain est de 24 onces au beu de 21 que l’on donne à Genève ; ceux qui ne la consomment pas bénéficient d’autant sur leur livret, de même qu’on débite le détenu qui a pris au-delà de la ration de cet excédent. J’ai reconnu que pendant le cours d’un mois un prisonnier avait économisé 1 8 bvres de pain , on l’a crédité du prix de cette quantité.
Quant au détenu qui se refuse à travaiber , point de peines corporelles ; on le met aussi long-temps qu’il persiste , dans la ceUule ordinaire , au pain et à l’eau. S’il y a insolence ou résistance de sa part , on le place dans la cellule ténébreuse. Il y a une cage ou cachot de bois , présentant , dans l’intérieur , des angles nom-
breux , de sorte qu’on y est fort mal , des années se passent sans qu’on en fasse usage : c’est le dernier moyen de rigueur.
L’objet du système pénitentiaire étant d’améUorer le détenu on s’occupe à l’instruire, à le relever en lui rendant sa propre estime , et en lui montrant les moyens de recouvrer celle des autres ; la lecture, l’écriture, le calcul , lui sont enseignés : des cahiers , signés par le pasteur de la maison , lui sont remis ; il ne peut pas se servir d’autre papier : on veut ainsi le mettre dans l’impossibilité de correspondre , soit au dedans , soit au dehors. Le pasteur leur distribue des livres quand ils en demandent. La bibliothèque de la maison en est bien pourvue , et , indépendamment de ces livres , on a le soin de placer dans chaque cellule , les Psaumes ou le Nouveau Testament , quelquefois une Bible. Que l’on juge des bons effets d’un régime de cette nature , et de la satisfaction que l’on éprouve à le voir prospérer ! « Outre cela , a dit M. de Chavannes , le pasteur se met en rapport immédiat avec chaque détenu : il les visite dans leurs cellules , et saisit toutes les occasions qui se présentent pour les ramener à leurs devoirs et les confirmer dans leurs bonnes dispositions : porteur de paroles de paix et de conciliation , il cherche à gagner la confiance des malheureux dont les âmes lui sont remises. Il est l’intermédiaire par lequel ils communiquent avec leurs familles , et avec la commission quand ils ont
quelque grâce à demander. Lorsqu’ils viennent à s’attirer quelque châtiment , il cherche à leur en faire sentir la justice , en les exhortant à la soumission. »
Lorsque les prisonniers sont couchés , un employé visite leurs cellules , en retire les effets dont ils se couvrent , ferme leurs portes , et leur ôte tout à-la-fois l’idée. d’une évasion et le moyen de l’accomphr.
La peine expirée , que deviendra le détenu? Ici j’ai retrouvé le compte moral que j’avais vu à Genève, mais celui de Lausanne est beaucoup plus étendu. Lors de la sortie du détenu , on consulte le registre , et , selon les bonnes ou les mauvaises notes qn’il fournit, on délivre un certificat de conviction ou d’espérance : par le premier , on atteste une bonne conduite durant sa détention ; par le second , on certifie qu’il y a lieu d’espérer qu’il se conduira bien. Pendant cinq ans, le pasteur de la commune que le détenu doit habiter , envoie à la commission établie près de la maison pénitentiaire , un compte confidentiel de sa conduite ; ces renseignements sont enregistrés sur le compte moral : il est impossible d’apporter un soin plus scrupuleux dans la enuc de ce registre.
Si le régime suivi à Lausanne est un peu moins doux qu’à Genève, il ne produitpas moins de bons résultats. Les évasions, qui étaient fréquentes lors de la mise en activité de la maison , ont cessé , et les récidives sont assez rares. Lorsqu’il y en a , on se relâche un peu ,
et avec raison , selon nous , du régime de douceur suivi à l’égard des autres.
Nous avons dit qu’à Genève il n’y avait point de distinction établie pour les prisonniers en état de récidive. A Lausanne , voici ce qui a beu : à leur entrée dans la maison , les coupables en récidive sont d’abord détenus plus ou moins long-temps dans leur cellule ordinaire ; on les prive ensuite de la promenade , non pas absolument , mais avec les autres prisonniers. Us se promènent seuls. Cette dernière punition est un essai tenté par la commission et qui a paru salutaire. On l’inflige encore à ceux qui causent dans les ateUers. Généralement on a reconnu à Lausanne , comme à Genève , que les détenus en récidive étaient ceux qui n’avaient passé que peu de temps dans la prison pénitentiaire. Quant aux prisonniers qui se sont évadés et qui sont repris , on leur met une chaîne aux pieds , sans qu’elle puisse nuire toutefois à la liberté de leurs mouvements.
On ne saurait citer aucun exemple d’insubordination dans l’ateber de la Force , qui peut contenir 40 à 45 détenus. Il n’y a qu’un seid surveillant , jamais il n’en a reçu la moindre insulte.
Un aumônier protestant est attaché à la maison. Pour les détenus cathobqucs , on appelle im ministre de leur religion. U serait à désirer que , comme à Genève, il y en eût un spécialement consacré à la maison. Une com-
mission composée du landamaim , d’un président du Conseil-d'Etat , et d’autres eitoyens recommandables , fait chaque année la visite de l’établissement. Une commission particuUère tient des séances deux fois par semaine , et partout on rend justice à sa vigilance et à sou zèle.
D’apres le tableau de la dépense journalière de chaque détenu , on voit qu’elle s’élève à 30 rappes ; ce qui fait 40 centimes de France.
Cette régularité de vie , ce silence surtout qui régnent dans la maison pénitentiaire de Lausanne , produisent un tel effet qu’on a entendu des forçats avouer que le régime du bagne était , pour eux , moins dur : ces hommes turbulents, le bon ordre les effraie ; ces coupables endurcis, la douceur et la modération qu’on emploie pour les ramener au bien , les tourmentent et les obsèdent ; ces criminels , dont le cœur n’était ouvert qu’à de mauvaises pensées , finissent par reconnaître le besoin de s’amender ; ils savent que, d’après la loi du 18 février 1801 , la commission peut, selon leur conduite, réduire d’un douzième l’année de leur détention. Lorsqu’ils se conduisent bien , on leur permet d’écrire à leurs parents, de recevoir de leurs nouvelles , de les voir de loin en loin ; et qu’on ne croie pas qu’en quittant la maison pénitentiaire , les détenus emportent avec eux cette honte presqu’ineffaçable qui pèse sur nos détenus des maisons centrales en Franee. On eonnait en Suisse
l'efficacité des moyens employés pour les éloigner du vice ; on a foi dans les heureux effets du système pénitentiaire , l’opinion publique y sauve les condamnés de cette dégradation irréparable et funeste dont elle les flétrit dans tout autre pays ; l’opinion pubUque les soutient et les protège. Un détenu de Lausanne revint après avoir subi sa peine dans son pays , il était porteur de son certificat de conviction. Bien vêtu , possédant un petit pécule , on le reçut à bras ouverts ; ce fut un jour de fête pour ceux qui l’avaient coimu , et on le conduisit en triomphe à l’église , pour y remercier la Providence d’en avoir fait un honnête homme. M. Dapples fils , banquier (1) , me raconta ce fait, en m’accompagnant dans ma visite. Ce fait est rare ; il est digne d’être cité et surtout imité.
D’après ce récit, je me demande comment Cunningham a pu écrire : <i L’impression que m’a laissée l’examen de cette prison a été plutôt défavorable qu’avantageuse » ( page U 2 de la 2® édition. ) Comment , pour justifier une telle assertion , a-t-il pu se plaindre de la grandeur d’unbôtiment qui ne peut que gagner à être étendu, des dépenses que sa construction a occasionnées, quand j’ai prouvé qu’il les avait exagérées? Comment a-t-il pu prétendre que les infirmeries étaient malsaines , les clas-
(1) L’un des membres de la Commission des établissemenis de détention et de secours publics de Lausanne.
siiicatiuns défectueuses, l’inspection difficile, les évasions faciles , lorsque la seule inspection des lieux démontre le contraire ? Comment regretter qu’un registre moral n’ait pas été ouvert , lorsque nulle part il n’y en a un qui soit plus complet et tenu avec une exactitude plus minutieuse ? critique que j’attaque dans toutes les parties, parce que j’en ai vérifié toutes les causes; critique inconciliable avec les justes éloges que Cunningham lui-même a donnés ( page 1 1 3 ) à la Commission administrative dont la surveillance est infatigable (1).
La maison de Genève doit être citée comme modèle , mais celle de Lausanne est digne de marcher à côté d’elle (2) : toutes deux font l’objet de l’admiration des
(4) Voici ce que m’écrivait, le 30 janvier 4830, M. Dapples fils , à qui je transmettais mes observations sur le pénitencier de Lausanne :
a Votre article m’a paru d’une parfaite exactitude , et j’ai remarqué avec un vrai plaisir que vous rendez plus de justice i notre établissement que ne l’a fait M. Cunningham. Il n’est pas pariait sans doute , même dans l’acception restreinte qu’on peut donner à ce mot , en l’appliquant aux institutions humaines , mais il ne mérite pas non plus tons les reproches qui lui ont été adressés , et dont vous combattez plusieurs par l’exposé des faits. Nous avons été dans le cas d’apporter déjà de légères modifications aux réglemens primitifs de la maison , et prolublement l'expérience nous conduira-t-elle à y en ajouter quelques autres encore , sans rien clianger toutefois aux bases du système pénitentiaire dont les avantages nous sont plus fortement démontrés ii mesure que nous avançons ».
(2) A Lausanne, pendant 4 2 ans, et pour les mêmes catégories de condamnés qu'à Genève , c’est-à-dire pour la détention de 4 an et
étrangers. Terminons en répétant avec M. de Chavannes , « Il faut espérer que tant de soins , que tant de sacrifices ne seront pas sans efficacité sur le cœur des malheureux qui en sont les objets ; que , mieux éclairés sur leur perversité dont ils recueillent les tristes fruits , ils reviendront au bien qu’ils ont oubUé , et à la société qui a dû les rejeter momentanément de son sein » .
Berne.
Il y a trois prisons à Berne : prison des prévemis , maison de travail et de correction, et une troisième dont le régime est beaucoup plus doux que dans celle-ci (1) .
auKlessns le chiffre des récidives a été de 14 p. OjO , et à Genève de 1T. Mais depuis l’adoption d’un régime plus sévère, des deux côtés le chiffre de Lausanne a été stationnaire et celui de Genève a considérablement baissé.
(I) De temps immémorial, un usage fâcheux s’était établi à Berne ; hommes et femmes , condamnés aux travaux forcés , étaient attelés à un petit charriot dans lequel ils voituraient les boues , les pierres , etc. ; d’autres balayaient. Les femmes travaillaient an coin des rues , les uns et les autres sous la garde de prévois. Celle punition était bien mal combinée ; tous les condamnés n’ont pas , en effet, abjuré toute pudeur. Il en est qui expient par le repentir et par le remords les fautes qu’ils ont commises. Que l’on juge de ce que ceux-ci avaient à souffrir d’une exposition publique jonrnalière ? Ajoutez que les condamnés ne tardèrent pas à s’y habituer ; la curiosité publique finit même par se lasser de ce spectacle , et loin qu’il y eût humiliation pour les forçats , on reconnut ( je tiens ce fait de M. le contrôleur de la police centrale de la ville et république de Berne ) que pour les punir il fallait les enfermer et les priver do travail de la ville. Que l’on cesse de croire que celle
C’est non loin de l’emplacement qu’occnpc la maison de force et de correction qu’on a élevé une maison pénitentiaire sur le plan de celles de Genève et de Lausanne. Lorsque j’étais en Suisse , deux parties étaient -déjà élevées , et les proportions de cet édifice dépassaient en tout celles de Lausanne , bien qu’on ne dût y dépenser que 600,000 fr. environ. L’emplacement ne pouvait être mieux choisi ; si , comme l’eût désiré Cunningham , on l’eût pris hors de la ville , la surveillance eût été plus difficile , les communication plus lentes. Qu’on ne croie pas que ce bâtiment y perde quelque chose en salubrité , il donne sur une place publique très-spacieuse , et il n’est pas encombré de tous côtés de rues et de constructions , comme le prétend l’auteur que nous citions toutà-l’heure. Les dortoirs qu’on y a établis sont vastes , les corridors larges, les cellules suffisamment aérées ; les ateliers ont 18 pieds de large au moins, sur 90
dégradation continae. Cette exposition publique corrige le coupable ? oui , en général , ils doivent en souffrir et en souffrent. Quelques heures passées, ils n’ont plus rien à perdre; ils sont déshonorés pour toujours ; ils croient porter sur leur visage les traces d’une flétrissure ineffeçable. Le gouvernement de Berne a fait preuve de sagesse en abolissant cette peine publ'ique.
à Depuis plusieurs années, m’écrivait le 30 iravembre 1829 M. de Watteville , nous travaillons à la réforme de noire législation , et il faut espérer que le nouveau code pénal et d’instruction criminelle dont on doit s’occuper dans quelque temps , apporteront aussi dans le régime des prisons les changements désirables » .
ciivirou de longueur. Le mobilier de la maison est l’œuvre des détenus.
Dans cette nouvelle maison , on a adopté pour les détenus la division d’usage , condamnés correctionnels et condamnés crimitiels. Les cellnles sont placées dans chaque aile ; il y en a 60 de chaque côté. C’est là que l’on doit agglomérer la population des trois prisons de Berne. On doit regretter que le grand noml)re des détenus ne permette pas de les soumettre tous au régime pénitentiaire ; l’étendue de la nouvelle maison n’y suffirait pas.
Je pourrais parler des projets conçus dans quelques autres cantons de la Suisse ; le temps 'en révélera la pensée et la réalisation... Quelque soin que j’aie mis à recueillir ces matériaux , jamais ma plume ne pourra rendre l’impression que j’ai éprouvée ; il faut voir par soi-mème pour être édifié de tant d’améliorations , pour ne pas les regarder comme une utopie !... (1)
HOtLANDE.
En Hollande , les maisons de force sont remarquables par la salubrité ; leur administration est parfaite. Les
(t) Non.ciie saurions mieux terminer ce que nous disons des pénitenciers suisses, qu’en rapportant ici l’opinion de M. Moreau-Christophe , inspecteur général des prisons du royaume. Voici ce qu’il nous écrivait le 29 avriH8ô8,à son retour d'Angleterre, d’E-
Uollaudois ne permettent pas à leurs prisonuiers de sortir de leurs chambres. (1)11 est vrai quelles sont saines, aérées. Cette sévérité serait-elle supportable en France? c’est ce que nous aurons lieu d’examiner : pour le moment , nous constatons un fait qui , par l'isolement du détenu , rentre dans l’appUcation de la générabté du système pénitentiaire.