‹ Du Régime cellulaire préventif, répressif et pénitentiaire, à substituer au système pénal actuel en général, et à la peine de mort en particulierChapitre 17 sur 42 · VU · texte numérisé non relu

VU

FRAACE.

Pourquoi la France ne réclamerait-t-elle pas l’une des premières , d’avoir consacré dans ses lois le principe même du système pénitentiaire ? La loi du G octobre 1791 portait en effet , article 16 : « Tout condamné à la gêne (1) sera enfermé seul, dans un lieu éclairé , sans fers ni lien ; il ne pourra avoir, pendant la durée de sa peine , aucune communication avec les autres condamnés ou avec les personnes du dehors. »

Le condamné à cette peine n’avait droit qu’au pain et à l’eau , aux dépens de la maison ; le surplus était pris sur le produit de son travail , (art. 15 ). Le produit du

(1) Celle peine, qui ne pouvail élre perpétuelle (arl. 19), était, après la mort , la déportation et les fers, la peine afflictive la plus grande, sous le code pénal, en 1791 : elle a été abolie par le code pénal de 1810.

travail était appliqué , savoir ; un tiera à la dépense commime de la maison ; sur une partie des deux autres tiers , il était permis au condamné de se procurer une meilleure nourriture , le surplus était réservé pour lui être remis , au moment de sa sortie , après l’expiration de sa peine.

Il est fâcheux que la principale disposition de cette loi n’ait pas été reproduite dans le code pénal de 1810 , et qu’ après avoir reconnu l’isolement comme une peine , on n’ait pas songé à la maintenir comme nécessité de l’amendement (1). Des faits nombreux, irrécusables, ont révélé le vice de notre système pénal ; en présence de ses déplorables effets , la philantropie , avant la loi , s’occupa de leur chercher un remède... Parlons de ses essais...

Prison-modèle pour les jeunes détenus, dite de laRoquette.

C’est dans la rue de la Hoquette que se sont élevées deux constructions , il y a 1 4 ans (2) ; l’une doit remplacer la maison de détention de Bicêtre ; l’autre qui , dans l’origine , était destinée à recevoir les femmes condamnées , est aujourd’hui disposée pour les jeunes

(t) Voyez les arl. 15 , IG et 21 du Code pénal qui admettent le travail en commun.

(2) M. de Chabrol , ancien préfet de la Seine , en posa la première pierre le 28 novembre 1825.

détenus (1). Cette maison réalisera deux réformes prin> cipales des théories américaines : l'isolement complet des détenus pendant la nuit, et les communications restreintes des détenus entr’eux pendant le jour. 500 cellules ont été construites (2). En Amérique on obtient le silence par une discipline sévère ; mais on conçoit la difficulté d’appliquer cette loi aux femmes et aux enfants : la communication , pour ceux-ci , est une nécessité de leur âge. Le corps aurait à souffrir autant que l’intelligence , si la loi le condamnait à un repos absolu. Tout ce qu’on a voulu , a été de rendre ces communications les moins fréquentes que possible. Le classement a lieu selon la moralité constatée des détenus , autant qu’elle a pu être appréciée. Six divisions sont admises ; on place dans la deuxième les détenus par voie de correction paternelle (3) ; dans la troisième

(1) Les enfiinls occupèrent d’abord un quartier spécial à Sainte- Pélagie , pais les bâtiments des Madelonnettes. Ils ont été transférés le II septembre 1856 dans la prison de la Rog nette.

(2) Chaque cellule a 7 pieds carrés ; elle est éclairée par une fenêtre sans barreaux.

(5) Le quartier de la correction paternelle a été le sujet d’une expérience fort importante. On y a introduit le système de Pensylvanie ou de la réclusion séparée. Les détenus y sont constamment renfermés dans leurs cellules. Ils n’en sortent qu’une heure par jour pour se promener dans le préau qui leur est réservé : celte promenade est solitaire. Le directeur, le médecin , l’aumônier et d’autres employés de la maison , les visitent chaque jour et leur apportent des paroles de consolation.

les prigonniers en punition ; les trois autres reçoivent les jugés , selon la durée de la peine et la nature des délits.

Chacune des sections a sa cour et son réfectoire. Pendant les récréations , liberté de parler librement , mais les catégories ne se mêlent pas. Point de chance [H)ur la corruption... dans les ateliers le silence est la règle imposée aux uns et aux autres.

Dans trois occasions les détenus peuvent se rencontrer à l’école (1) , à la chapelle et à l’infirmerie. Mais d’abord , indépendamment de cette considération , que tous divisés dans leurs sections , les détenus étrangers les uns aux autres ne seront pas portés à se rechercher ; les heures où l’instruction se fera , peuvent être distribuées de manière qu’ils ne puissent pas se rencontrer. Les communications seront d’ailleurs rendues difficiles par le silence que commande le maître. A l’infirmerie , les souffrances du corps neutralisent les mauvaises inspirations de l’esprit.

Un aumônier est spécialement affecté à la prison. Les enfants comprennent les sentiments religieux.

Bien n’a été omis sous le rapport de la salubrité. L’air circide librement , l’eau est distribuée en abondance (2) dans toutes les parties de la maison. Le

(t) On y suit la inélhodede l’enseignement mntnel.

(2) Un honorable niagislrat , M. Jacquinoi-Godard ,\’unâcs présidents de chambre à la Cour royale de Paris, me disait en visitant

bâtiment est un immense hexagone à trois étages , formant circonférence autour du point central occupé par une rotonde (1). Six ailes intérieures vont de la circonférence au centre comme les rayons d’une roue et divisent l’hexagone tout entier en six parties égales. . . Chaque division a une grande cour encadrée dans les bâtiments; deux ateliers au rez-de-chaussée , avec une autre grande pièce serrant généralement de réfectoire ; aux , 2.® et 3.® étages , une centaine de cellules toutes éclairées sur la cour de la division. A chaque angle extérieur de l’hexagone est adossée une tourelle contenant un grand escalier pour le service de chaque division correspondante. La rotonde centrale , isolée du reste de rétablissement par un large fossé , contient dans un étage souterrain les cuisines , au rez-dechaussée le parloir et les cantines , au premier étage la chapelle ; les détenus de chaque division se rendent , soit au parloir , soit à la chapelle , en traversant des ponts couverts , jetés sur le fossé à l’extrémité de chaque bâtiment en aile (2).

Quant à la prison qui remplacera la maison de dé-

les prisons de Cbarlres , citées pour leur bonne tenue parmi les prisons du ressort de U Cour royale de Paris , que l’eau ét.nit la propriété du prisonnier et qu’il devait en avoir à volonté.... Je suis parfaitement de son avis.

(1) I.e pénitencier de Milbank à Londres, est construit dans le même genre.

(2) Le Droit, numéro du 27 avril <826.

tention de Bicêtre , comme à Bicêtre on y logera les condamnés à mort , les forçats , jusqu’au moment de leur départ pour les bagnes. Elle peut contenir 380 prisonniers ; il y a 6 chambres communes et 260 cellules ; 3 chambres sont destinées aux condamnés à mort.

Tout en donnant de justes éloges à la conception et à l’établissement de la prison de la Roquette (1) , nous regrettons que la partie de cette prison devant avoir la môme destination que la maison de Bicêtre ait été élevée à côte de ceUe dont nous venons de parler. U n’y a nul rapport entre le système adopté pour l’une , et celui suivi par l’autre. C’est un contraste de mettre en parallèle le bien et le mal. Le régime pénitentiaire est la satire du système pénal qui nous gouverne ; pourquoi mettre , en quelque sorte , en présence l’enfant que le régime pénitentiaire ramène insensiblement au bien , et le forçat qui attend son ordre de départ pour aUer professer le crime ou l’étudier dans les bagnes ?

(t] Chaque détenu a le matin une portion de soupe; à 4 heures on sert le diner ; il y a régime gra.s le dimanche et le jeudi. — Il y a une cantine. Le nombre des gardiens est de 24. La dépense de chaque détenu revient à 170 fr. Elle s’élèverait à 191 fr. 73 cent, si l’un donnait 4 fuis de la soupe grasse. Les frais d’administration s’élèvent à 42 fr. par an et par détenu ; total 212 fr. ou 253 fr. 75 c. si l’on adoptait les améliorations proposées. Les enfants retenus par voie de correction paternelle , restent à la charge de leurs parents. La pension qu’ils paient varie selon leurs facultés. Le produit du travail de 600 détenus peut être évalué à 14,310 fr. , et la dépense totale à 140,250 fr. (Ducpétiaux, ut siipr. t. 2, p. 531 et 332.)

Le Pénileiicier de Perrache (1) , d Lyon.

Dès 1806, une commission établie parM.deSanthonay, maire de Lyon , pour améliorer l’état moral et sanitaire des prisonniers , organisait le travail et la discipline , et exécutait en 1812 , dans la maison de détention de Saint-Joseph , et , en 1819 , dans celle de prévention de Roanne , la séparation entre les enfants et les adultes. Deux divisions furent formées selon l’âge des détenus , et la variété du travail auquel on les occupa ne leur permit pas de connaître l’oisiveté. Les départements voisins de celui du Rhône , frappés des avantages de ce système , envoyèrent à Lyon leurs jeunes condamnés. £n 1828 , la commission des prisons proposa au gouvernement des vues très-étendues sur l’organisation du service relatif aux enfants détenus ; ce ne fut que le 29 juillet 1833 , que le préfet du département du Rhône, alors M. de Gasparin , prit un arrêté lequel créait un pénitencier dans la prison de Perrache, pour 50 jeunes détenus. Le régime auquel ils étaient soumis était l’isolcmeut cellulaire de nuit , avec classement des prisonniers durant le jour. M. de la Barollière fut chargé de rédiger le projet d’un réglement disciplinaire et d’indiquer la distribution dcshàtimenls. Le conseil général accorda des allocations pour le pénitencier

(J) Toy. la Providence , revue, etc., t. I , p, 383 e( sniv.

de Perrache; il fut ouvert le 4 octobre 1834. Des hommes issus de la classe ouvrière , dirigés par l’abbé Valois , se dévouèrent pour cette œuvre de charité. Ils prirent la direction des différentes classes du pénitencier , sous le nom de frères. La commission pensa que son œuvre ne saurait profiter sans le secours d’hommes pleins d’une foi vive et éclairée et d’une religion de douceur et de charité. Le 15 juin 1836, un traité intervint entre elle et M. l’archevêque administrateur du diocèse de Lyon. L’autorité ecclésiastique se soumit à fournir à la commission tous les frères qu’elle demanderait , pour être , quant au service temporel , soumis à ses ordres d’une manière absolue , admis et changés selon ses désirs. La commission payait aux supérieurs des frères , et pour chacun de ceux-ci , une somme annuelle de 250 fr. ; de plus , elle leur fournissait la nourriture , le blanchissage et le logement. Les frères conservèrent avec titre de surveillants les personnes qui s’étaient chaînées si généreusement de diriger les enfants.

Les détenus sont dhisés en quatre classes , dites d’épreuve, d' espérance , de récompense et de punition. n faut une délibération spéciale de la commission pour qu’ils puissent passer de l’une à l’autre de ces classes. Ils occupent chacun une cellule pendant la nuit. Des chevrons portés aux bras et différant par la forme et la couleur, distinguent chaque classe. Les moniteurs ou prévôts ont un chevron particulier. Le matelas n’est

accordé que dans la classe des récompenses. Le vêtement est fourni par la maison. La viande et la soupe grasse sont distribuées trois fois par semaine ; nous ne voudrions pas voir , tous les dimanches , dans la classe des récompenses, un dessert !... c’est un mauvais moyen de reconnaître la bonne conduite des enfants en flattant leur gourmandise !.. Le travail est obligatoire pour tous. L’atelier de chaudronnerie est le seul qui soit à l’entreprise , les autres sont régis par la maison. L’enfant a droit aux deux tiers de son salaire , un tiers lui est remis à sa sortie ; il peut disposer du second tiers pendant sa détention.

Cette portion , pour la classe de punition , n’est que d’un sixième , elle est déposée dans une caisse d’épai^es tenue par le frère directeur.

Le silence absolu est imposé aux enfants pendant le travail et au moment des repas. Un des enfants fait la lecture pendant le repas. La classe de punition ést tenue , même aux heures de repos ; eUe est isolée des autres classes. Chaque classe a sa cour pour les récréations. Matin et soir , prière en commun. Le travail dure 1 1 heures ; une heure et demie est passée à l’école qui ouvre à 5 heures 1/2 du matin et finit à 7 heures. On y enseigne la lecture , l’écriture et le calcul par l’enseignement simultané.

Le dimanche les enfants assistent aux offices. L’auraénier leur donne des üvres de lecture. Ici nous retrou-

vons le compte ouvert à chacun des enfants , comme dans les pénitenciers suisses. Il offre le résumé des notes hebdomadaires de chacun d’eux. Les punitions sont : la privation de la récréation , la condamnation au pain sec , l’envoi à une classe inférieure , l’inscription an tableau de punition , les confinements solitaires et rigoureux. Les récompenses consistent à passer dans une classe meilleure , dans l’inscription an tableau des récompenses affiché dans les ateliers , dans l’admission à la table d’honneur , et dans la distribution des livres.

Nous ne saurions mieux terminer cet aperçu sur le pénitencier de Perrache (1), qu’en rapportant l’opinion de M. Or sel , président de la société du patronage des jeunes libérés du département du Rhône.

* La pratique a , depuis près de quatre années , libéralement accompli toutes les promesses de cette belle

(t) En t836 et tSS?, la population moyenne du pénilencier a été de tOO enfants âges de 7 à 19 ans. Vers la lin de 1857 , elle se composait de

67 condamnés par la police correctionnelle ou la Cour royale de Lyon , savoir :

Pour vol 32 1

Pour vag.nbondagc. . . , . 33 )

‘ 33 condamnés par les tribunaux des 15 arron-

dissements s’étendant jusqu’aux Bouebesdu-Rliône et au Var :

Pour vol 22 )

Pour vagabondage 11)*^

théorie. Néanmoins , dans ce duel incessant entre la charité et son infernal adversaire, le génie de la corruption se repaissant du spectacle de ses jeunes victimes , la céleste vertu pleure parfois sur d’invincibles résistances. Aussi , au premier rang de ces obstacles à un succès entier , se présente , avec son teint hâve et ses traits contractés , avec son intelligence éteinte et maladive , avec son àm,e souillée , enfin , le persécuteur de r adolescence qui obsède avec acharnement notre jeune population. (1) Puis aussi, les habitudes d’une oisiveté ou d’une liberté absolue , trop prolongées , viennent ici se traduire en une atonie paresseuse , en des tentatives de révolte. Cependant , les personnes qui viennent visiter cet asile , peuvent contempler toute la puissance des hommes de foi et de vertu conjurés pour le bien. Ce jeune père directeur , personnification de la plus énergique candeur, tous ses compagnons , condamnés comme lui par leur pieuse volonté à une perpétuelle réclusion (gratuite quant aux biens d’ici-bas qu’ils méprisent) , on les trouvera sans cesse à l’œuvre , contre-maîtres à l’atelier, gardes-malades à l’infirmerie, surveillants partout , et l’on devinera bientôt qu’ils sont plus et mieux encore que tout cela : que missionnaires armés de zèle

(4) Nous aurons mallieureusemenl l’occasiuii de faire la même observation quand nous parlerons do pénitencier de Saint-Jean, à Bordeaux.

et de lumières , leur service est une continuelle prédication de l’exemple et de la parole simple et vraie.

Lorsqu’aux heures de délassement on parcourt les salles et les cours , on rencontre des groupes d’enfants au regard attentif, entourant un autre messager de la suprême miséricorde , qui , là, leur distribue les enseignements de la plus douce paternité ; et ailleurs , des consolations intimes , reconfort aussi nécessaire au frère pour persévérer , qu’au captif pour se résigner. Jamais âme de prêtre n’a apparu plus aimante et plus puissante sur son troupeau , que celle de notre aumônier (1).

Un pareil concours de sentiments et de volontés ne saurait demeurer stérile, assisté qu’il est surtout par tant d’auxiliaires , par le triage en classes des moralités diverses , par l’instruction primaire , par la continuité du travail , par l’interdiction absolue de la cantine et de tout emploi futile ou nuisible de l’argent; enfin, par la vigilance d’un médecin amplement pourvu de science et de pratique, et par l’extrême salubrité du lieu où est assise la maison , que purifie sans cesse l’active ventilation du Rhône. Aussi l’aspect des ateliers, des préaux, durant les heures de récréation, n’offre-t-il au visiteur que l’apparence d’un grand établissement industriel, plein de mouvement et de vie. Rien ne décèle le lieu de captivité; rien ne contristera plus l’observateur si

(I) M. l’abbé Heston.

remploi de la gymnastique, proposé par l’administration ( I ) , venant en aide anx exhortations , parvient à colorer les traits valétudinaires d’un trop grand nombre d’enfants.

Le succès moral du régime pénitentiaire sur ces jeunes prisonniers est aujourd’hui un fait hors de discussion ; car , en exceptant quelques sujets de la classe de punition, la généralité est docile et accessible aux affectueuses avances de la religion. Les réformations individuelles sincères sont nombreuses. Les bons sentiments rentrent dans ces âmes , le plus souvent innocentes de la flétrissure qu’elles ont subie , victimes de la mort , de l’inrUfférence ou de la corruption de leurs parents. Fréquemment les jeunes détenus demandent l’autorisation d’envoyer à leurs familles une portion , même la totalité du petit pécule qu’ils ont mis en résen e sur leur tiers disponible. Il y a quelques mois que plusieurs d’entre eux avaient à se libérer de quelques dettes : leurs camarades demandèrent spontanément à faire une collecte , et fournirent de leur réserve la somme nécessaire. Si, par des interrogations , on se livre à l’étude de ces êtres si hâtivement infortunés, quelques-uns vous montrent un naturel primitivement bien fait , vivement encourageant pour le réformateur. Chez d’autres , on rencontre de ces

(I) Ce moyen a élé proposé par le docteur ^/oiifalcoii , médecin de la maison , qui , par sa correspondance , a reconnu que, tentée en Allemagne , cette médication avait réalisé d’Iienreux résultats.

organisations néfastes , mystérieuses destinées , écueils du rationalisme , mais énergiquement stimulantes pour la charité. Ainsi, en tous de l'intérêt, en tous appel au zèle et au sacrifice. Aussi, la vue de ces jeunes naufragés, les uns appelant à merci , les autres plongés encore dans les flots du vice et difficilement saisissablcs, fait pénétrer dans toutes les limes qui les contemplent , un vouloir de les sauver porté jusqu’à l’exaltation

Témoin investigateur de résultats accomplis par tant d’efforts , je suis heureux de pouvoir le dire en pleine liberté de paroles et d’admiration , et de tempérer ainsi le regret que je ressens de n’avoir pu y coopérer, n’étant pas encore admis à l’honneur d’appartenir à ce corps.

Ou aimerait sûrement aussi à connaitre conunent ces mêmes hommes, animés d’une ardeur toujours progressive , s’associent maintenant à la haute pensée de la régénération morale des détenus; comment, praticiens impatients d’agir et de produire des faits au profit de la patrie , ils se sont approprié les innombrables œuvres de recherches , d'observations , publiées par tant d’économistes fi’ançais et étrangers; comment, éclairés par une journalière expérience, ils démêlent dans ces récits et dans ces théories, les éléments d’un réglement qui constituera pour les adultes de nos prisons , un système pénitentiaire fondé sur les principes les plus avancés , appropriés à nos besoins présents, réglement qui sera immédiatement appUqué à Lyon , dans l’attente du tant

désirable et irrésistible régime cellulaire de Philadelphie.

La fondation du pénitencier vint , dans toutes les âmes dévouées à la charité, susciter une fécondé émulation. Des frères étaient indispensables au succès : les vénérables abbés Valois etRey, qui méditaient déjà sur ce sujet, fournirent les jeunes hommes , et, aûn de les perpétuer, érigèrent pour eux une maison profès d’un ordre religieux , sous le titre de Saint-Joseph. De là sont venus tous les frères qui déjà desserv ent nos prisons ; de là partiront tous les essaims consolateurs que bientôt la charité appellera de toutes parts en aide à ses œuvres , pour nos prisons d’adultes, pour toutes celles de France, pour les refuges et pour les hôpitaux. »

Maison de Correction pour les jeunes détenus.

LE PÉIOTEHCIER DE SAINT-JEAlf, A BORDEAUX (1).

En 1836, un homme de bien et de eharité, l’abbé Rupuch, aujourd’hui évêque d’Alger, offrit généreusement l’une des maisons qu’il possédait à Bordeaux pour y établir un pénitencier de jeunes détenus. Avant d’entrer dans les ordres, il avait été avocat à la cour royale de Paris. U avait vu à Ste-Pélagie de jeunes enfants en contact avec tout ce que le crime a de plus repoussant; son cœur s’en émut et sourit avec joie à

(1) Voy. Gazette des Tribunaux, du 28 oclobre 4838.

l’idée de les retirer du gouffre dans lequel ils se perdaient, en les isolant complètement. L’abbé Dupuch devint le directeur gratuit de cet établissement ; M. l’abbé Georges, vicaire général, neveu de M. le cardinal de Cheverus, accepta la place d’aumônier. 51. le comte de Preissac, préfet de la Gironde , le maire de Bordeaux , le conseil général du département (1), secondèrent l'établissement du pénitencier qui fut formé dans la rue Lalande , dans une maison servant précédemment de salle d’asile. Le pénitencier est ouvert depuis le mois de mars 1837. On y reçoit les enfants prévenus et condamnés, et détenus par voie de correction paternelle lorsqu’ils n’ont pas plus de IG ans. L’enfant qui doit subir cinq ans d’emprisonnement , par exemple , continue à y subir sa peine, quoiqu’il atteigne et dépasse l’àge de 16 ans dans le cours de sa détention.

Une société de patrons s’est formée ; ils sont au nombre de 25. Chacun d’eux prend sous sa surveillance un enfant. Le patron visite l’enfant et veille sur lui à sa sortie de prison, comme un tuteur sur son pupille. Les patrons s’assemblent une fois par mois. En présence des enfants, on fait connaître les récompenses méritées par les uns , les peines encourues par les autres. A l’issue de cette assemblée, chaque patron prend l’enfant qui lui est confié, lui donne des conseils ou lui adresse des re-

(1) Le conseil général vota d’abord 6,000 fr. pour premiers secours à l’établissement.

montrances. Nous n'entrerons pas dans les détails concernant le régime de la discipline auquel sont soumis les enfants ; on les trouvera dans le projet du réglement que noos donnons aux noies qui terminent notre travail. A quelques modifications près , ce projet est devenu loi pour le pénitencier.

Jusqu’ici le chiffre le plus élevé auquel soit parvenu le pénitencier, a été de 44 prévenus et condamnés. Le plus âgé des enfants détenus par voie de correction paternelle , a été de 1 1 ans. Le département de la Gironde alloue GO centimes par jour pour chaque enfant; au moyen de cette allocation , la maison doit pourvoir à tous ses besoins. Au réfectoire , on lit les inscriptions suivantes sur les murailles :

Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange point, (St. Paul aux Tliess.)

L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu. (Evang.)

Soit que vous mangiez , soit que vous buviez , tout pour la gloire de Dieu. (St. Paul aux Corinth.)

Au-dessus du Christ :

Notre père qui êtes dans les deux, donnez-nous notre pain de chaque jour. (Orais. Domin.)

Les tables sont adhérentes au mur de manière que les enfants tournent le dos à leur suneillant. Il fallait au contraire mettre les bancs autour des tables de manière que les enfauts fissent face au surveillant. Au-dessus de

la tête de chaque enfant, est sou nom sur une carte. — Pendant leur repas , il y a une lecture pieuse ; les enfants sont tenus de nettoyer eux-mêmes leurs plats et leurs couverts. U y a des ateliers au r«wle-chaussée et au premier. Au premier étage se trouve la salle où l’on fait la classe :

On doit regarder un bon livre comme un don du ciel , et un mauvais comme un présent de l’enfer.

Le meilleur de nos amis est un bon livre ; il nous reprend sans nous aigrir, et nous avertit sans nous flatter.

Les mauvais livres apprennent à devenir vicieux.

On doit se défler d’un mauvais livre comme d’un serpent qui , tôt ou tard , donne la mort à ceux qui s’amusetU avec lui.

Telles sont les inscriptions que nous avons lues. Un trou fermé par un treillis serré , donne la facilité de voir dans la classe ce qui se passe , sans être vu.

Le grand atelier est également au premier. Il y a une statue de la Vierge. Au bas : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » (Génès.)

Dieu est ici. Dieu me voit. Dieu m’entend. Quelle satisfaction d’être toujours avec le meilleur des amis.

L’homme est fait pour travailler comme l’oiseau pour voler.

A l’entrée de l’atelier , il y a une tablette mobile. Sur l’une des faces il y a une S , sur l’autre une R , qui indiquent si quelqu’enfant est sorti ou rentré , pour éviter

qu'ils ue se trouvent plusieurs réunis dehors. Il y a différents métiers ; des menuisiers , des eordonniers , des vanniers , des tailleurs , des tourneurs de chaises. L’enfant a droit au 2/3 de son travail , l’autre tiers revient à la maison.

Au-dessus du réfectoire régnent le eorridor St. -Augustin , la salle d’épreuve et des cellules ; elles sont au nombre de 70 au total. Chaque cellule se compose du mobilier suivant : 1 lit de sangles , 1 paillasse , 1 traversin en paille, 1 drap, 2 couvertures en hiver, 1 en été ; à la tête du ht, existe une petite bancelle, une croix dans quelques cellules , et un vase de nuit. A la porte de chaque cellule il y a un vasistas fermant sur le corridor pour surveiller les prisonniers. Au-dessus de la porte d’entrée de chaque cellule deux lettres mélées A et M. Dans le quartier de la correction paternelle , on trouve à l’entrée la statue de la Vierge, et au-dessus on ht : Rentrant en lui-même il dit : Je me lèverai et j’irai à mon père. (Evang.) Puis vient le corridor dit de l'enfant prodigue. Les ceUules de correction sont au nombre de 18. Le quartier de punition est au 3® ; il contient 7 cellules ; la seule différence avec leur ameublement de celui des autres , est qu’il n’y a pas de lits de sangles. Ceux qui sont à la récompense ont un matelas.

La ceUule d’attente est au 3®. On y [)lace le nouvel arrivé , lequel y demeure jusqu’à la visite du médecin. T.a cellule ténébreuse est au rez-de-chaussée avec la

cellule de puniliou. Le préau est assez spacieux; uu factiomiaire y est coustamment de service. Au milieu se trouvât les aisances auxquelles donnent accès quatre portes fermant entièrement. Ce bangar est éclairé le soir, tant pour les enfants que pour la sentinelle.

Les enfants quittent leurs effets en entrant pour revêtir ceux de la maison. S’ils restent 2 ans on les vend, et on leur tient compte de leur valeur à leur sortie. Le costume consiste en blouse et pantalon : le pantalon est de toile ou de drap suivant la saison ; un gilet tricoté leur est donné en hiver, des sabots; des souliers à ceux qui sont à la récompense.

Le personnel du pénitencier se compose d’un directeur , d’un sous-directeur, de quatre surveillants et d’un concierge.

Quant à la règle , ce devrait être le silence ; mais , il faut le dire , elle est peu respectée. Le caractère de mutinerie , de légèreté des enfants est un obstacle difficile à vaincre, même avec l’intimidation. Et puis, dans la crainte que l’observation du silence ne leur soit par trop pénible , on les autorise d’heure en heure à peu près , à chanter tous ensemble quelque cantique.... Vous jugez comme ils s’en donnent à cœur joie! Un autre obstacle à ce que le silence soit observé, vient de ce que les contre-maîtres sont les premiers à le rompre. Si le directeur le leur recommande, ils répondent qu’ils ne sont pas condamnés au silence, eiix. Les contre-maîtres ne

présentent pas des garanties morales suffisantes pour aider à la réforme. S’ils étaient plus recommandables, ils trouveraient moyen de s’occuper autre part que dans un pénitencier. Pourquoi l'administration ne fait-elle pas un meilleur choix? La cloche annonce tous les exercices.

Le directeur a ouvert un registre qu’il appelle « Compte ouvert de moralité, Pénitencier de St. -Jean, Journal de la conduite générale de chaque détenu. En voici les divisions : Quantième. — Noms des détenus. — Conduite morale et religieuse. — Ordre et propreté. — Produit du travail. — Progrès de la classe. — Fidélité au réglement. — Récompenses décernées. — Punitions infligées.

Quel effet la réclusion produit-elle ici? Il n’y a pas eu jusqu’ici de récidive. Il ne faut rien en conclure; le pénitencier est établi depuis trop peu de temps. An bout de 6 mois on remarque une amélioration chez l'enfant, pas avant. L’onanisme y existe à un haut degré. L’enfant rentré dans sa cellule ou confiné dans la cellule ténébreuse , se livre à tous les désordres de son imagination. Les remontrances, les conseils, la punition ne font rien ; ils avouent leur crime au directeur , alors que la pâleur de leurs traits le lui révèle déjà.

Voici ce que nous écrivait, le 25 septembre 1838, le sous-directeur du pénitencier de St.-Jean :

« Généralement nous obtenons difficilement le silence, L’application au travail,

La réforme des mœurs ,

La charité fraternelle ,

L’ordre et la propreté.

Ce n’est guère «pi’après trois et six mois que quelquesuns donnent quelques moyens de retour ; plusieurs même n’en donnent aucun après un an. Nous voyons cela surtout dans les enfants qui ont puisé leur vice dans leur propre famille , dont plusieurs cherchent plutôt à s'évader qu’à se corriger. »

M. Buckot , vicaire de Bordeaux , a succédé à M. Dupuch depuis qu’il a été appelé à l’évèché d’Alger. Il reçoit un traitement. A nos yeux, le vice principal qui nous a frappé en visitant le pénitencier de St.-Jean , vient du travail en commun et de l’inohservation complète du silence. Quant aux atteintes portées aux mœurs , nous les déplorons , mms nous ne voyons pas qne ce mal , tant grave qu’il soit , suffise pour substituer aux cellules l’établissement des dortoirs avec réverbères. Ce serait la négation du système pénitentiaire.

Cet établissement nait , l’idée qui a présidé à sa création est excellente ; n’eût-on obtenu que la séparation des enfants , du commun des prisonniers plus âgés et plus corrompus, ce serait déjà une grande amélioration; mais nous sonunes loin de reconnaître avec M. Ch. Lucas , qu'il prospère (1). Pour qu’il en fût ainsi, il faudrait y introduire de larges réformes.

(I) Théorie de l’emprisonnement, t. .3, p. 577.

LE l'ÉBlTENClER MILITAIRE DE SAINT-GERMAIN.

Le bagne de Lorient resta long-temps affecté aux militaires insubordonnés ( I ) ; supprimé en 1 830 , les condamnés subirent alors la loi commune , c’est-à-dire qu’ils furent confinés dans les autres bagnes et confondus avec la lie des forçats. Combien nous avons souffert de voir au bagne de Tonlon, des hommes condamnés par les conseils de guerre , sous la livrée du forçat ! Quelle humiliation pour un soldat qui , pour un manquement à son devoir, a été puni plus sévèrement que s’il eût été étranger à l’armée , de partager la vie des voleurs de profession, des faussaires, des assassins (2)! Les pénitenciers militaires devaient mettre un terme à un état de choses aussi affligeant , ils furent créés par une ordoimancc royale du 3 décembre 1832. Le maréchal Soult , ministre de la guerre , établit d’abord un pénitencier dans les bâtiments de l’ancien collège de Montaigu. En 1836, il fut trausféré dans le château de St.- Germain , sur le rapport du général Delort , chargé de l’inspection de cette prison.

Si la discipline exige que l’armée soit régie par une

(1) Ordonnance du 20 avril 1828.

(2) M. Marquel-Vasselol éprouvait le même senlimenl en rencontrant dans les maisons centrales, des condamnés militaires. Voy. son ouvrage déjà cité ,1.3, p. 02.

législation exceptionnelle , la raison ne voulait-elle pas aussi que le soldat coupable d’un délit ou d'un crime , n’emportant que la peine d’emprisonnement (1), piit l’expier sans déshonneur dans un lieu où U n’aurait pas à redouter la contagion d’hommes plus coupables que lui (2) ? Punir , corriger , intimider , mais punir de manière à ce que le séjour dans le pénitencier ne soit pas une cause d’exclusion des rangs de nos soldats , pour celui qui se serait mis dans le cas d’y être renfermé , voilà quel a été le but de l’ordonnance du 3 décembre 1832, dont les dispositions peuvent être sous certain rapport critiquées (3), mais qui au fond mérite des éloges; c’est une grande améUoration obtenne, c’est pour l’armée un immense bienfait. De là il suit que tout mUitaire, quelle que soit la durée de l’emprisonnement qu’il subit au pénitencier , reste toujours débiteur de son temps envers l’état ; la détention ne l’abrège en rien ; en sortant du pénitencier il passe dans un corps autre que

(1 ) Les militaires condamnés à des peines afflictives et infamantes autres qne celles des fers, sont dégrades et transférés dans les maisons de correction. ( Circulaire do 23 janvier 1 833. ) Ceux qui ont à subir l’emprisonnement simple, ne cessent pas d’appartenir à l’armée, et ne peuvent être admis dans les maisons centrales de correction.... Ils sont détenus dans les pénitenciers militaires. (Décret du 18 juin 48H. — Ordon. du 5 décembre 4832.)

(2) À Buenos-Ayres , les soldats et les marins ont une prison particnlière. Julius, supr., t. 4 , p. 224.

(3) V. Marguel-Vasselot, t. 3,p. 39; — et Moreau-Christophe, De l’état actuel des prisons en France , p. 322.

(■«lui auquel il appartenait, et sert pendant le temps voulu. Toutefois, nous devons dire que le pénitencier cesserait d’étre ce qu’on a voulu qu’il fût, si de sages mesures n’avaient été prises pour prévenir le retour de graves inconvénients qu’on y a déjà ressentis. D’après la législation actuelle , les conseils de guerre ne connaissent que des délits ou des crimes commis par des militaires en activité de service. Hors le cas d’activité , le soldat en <»ngé , en semestre , par exemple , qui commet un délit ou un crime , n’est justiciable que de la police correctionnelle ou de la cour d’assises. Nous ne rechercherons pas si cet ordre de choses est bon on vicieux , nous constatons le fait. Or , voici ce qui arrivait : si un militaire était condamné n’étant pas en service actif, il subissait sa peine dans une prison ou dans une maison centrale , c’est-à-dire dans une prison purement civile , où il était à peu près seul , comme militaire, en rapport avec les réclnsionnaires de tous les genres , de toutes les catégories ; Dieu sait quelles en étaient les conséquences ! Lorsque le pénitencier de St.-Gcrmain fut ouvert, on retira de Clairvaux et de Poissy (1) 20 condamnés

(<} Parmi les maisons centrales, oelles de Poissy et de Melon présentent toujours lecliiRre proportionnel de récidives le plus élevé; c’est pour la première de ces deux maisons, 4i sur 100, et pour la deuxième, 32 pour iOO, pendant la période de cinq années. (Compte-rendu de la justice criminelle pendant l’année 1836. — Gnsette des Tribunaux du 27 décembre 1838. )

mililaires, et ou les fit entrer au pénitencier. Ils y apportèrent le germe des \ices qu’ils avaient contractés pendant leur séjour dans les maisons centrales , et créèrent bientôt des difficultés sérieuses à l’administration , le bon ordre en souffrit. On l’a bien senti ; aussi à l’avenir , tout militaire condamné en police correctionnelle ou en cour d’assises, sera conduit (selon les cas prévus par l’ordonnance) au pénitencier sans avoir mis le pied dans une prison , si ce n’est durant l’instruction de son affaire et jusqu’au jugement. Rien de mieux.

Le pénitencier de St.-Germain peut renfermer 500 détenus. Il n’y eu a en ce moment (1) que 400 environ. Le régime auquel ils sont soumis est celui-ci : l’isolement de nuit , le travail en commun et en silence pendant le jour. C’est le sj sterne d’.4«ôurn. Nous n’oserions pas dire que le silence soit rigoureusement observé , quoique fort recommandé ; mais il l’est en général , sans moyens coercitifs ou violents , tant la règle à laquelle sont soumis les condamnés leur parait supportable , tant aussi leur aptitude au travail est vive et continue. Nous avons observé avec attention les différents ateliers du pénitencier , nous avons vu des chaussonniers , des cordonniers , des bottiers, des ébénistes, des menuisiers, des tailleurs , etc. ; ces hommes s’occupaient activement de leur tâche et ne semblaient pas avoir jamais connu l’ennui. Quelle

(1) En octobre 185$.

différence entre les impressions qu’on éprouve ici , comparées à celles que laisse après soi la visite d’une maison centrale ! A quoi cela tient-il'? à ce fait, que le condamné détenu au pénitencier n’a point à rougir comme le réclusionnaire. Les actes dont il est l’auteur, quelque coupables qu’ils soient , atteints par une législation spéciale, n’ont , pour le plus grand nombre, de gravité qu’à raison de la sévérité de la peine qui les a frappés ; dans les maisons centrales , au contraire , que de turpitudes , que de bassesses à reprocher au commun des condamnés!...

Chaque atelier est sous la surveillance d'un sousadjudant; à l’entrée est un tableau indiquant l’effectif des hommes appartenant à l’atelier même. L’administration mérite des éloges pour le choix de ses adjudants et des sous-adjudants qu’elle occupe. Au lieu de recruter des surveillants dans des conditions peu avantageuses , comme aux bagnes , comme dans certaines maisons centrales , elle les a choisis dans nos régiments d’infanterie et de cavalerie. Ce sont des sous-officiers qui, volontairement , quittent leur corps pour continuer leur service au pénitencier ; le temps compte ici pour eux comme s’ils étaient à leur corps. La bonne tenue de ces hommes revêtus de la capote du sous-officier d’infanterie (i), les

(I) Ou voulut (l'abord qu’ils quitlusseut leur imirornie... Ils rcclanièrent avec raison , cl furent vivemeul a[ipuyés par M. le

rend respectables aux yeux des coudamoés , qui savent que ee sont leurs supérieurs à tout égards qui les comuiandcnt ; le joug sous lequel iis plient n'a rien de pénible , car il n’est pas nouveau pour eux. Puisque je parle des ateliers , je dois une mention honorable à l’uu d’eux , dont rétablissement justifie la haute opinion qu’inspire l’administration aussi sage qu’éclairée de M. le directeur du pénitencier. Le dimanche , de midi à 4 heures , il y a une école d’enseignement mutuel que suivent les condamnés. Croirait-on que do soldats illettrés pour la plupart en entrant au pénitencier , une étude patiente en ait fait des iiommes sachant lire , écrire , compter , orthographier , etc., et qu’avec leur concours , on soit parvenu à créer une imprimerie , où vous trouvez des imprimeurs, des correcteurs, des protes, etc.? cet atelier marche très-bien; M. Beau, imprimeur à Saint-Germain, en a l’entreprise (1). Je le répète, c’est une belle pensée, conçue et réalisée tout à la fois et dont les résultats sont inappréciables.

Le dimanche , l’office est célébré dans la chapelle du chdteau, donton regrette l’exiguitéen cette circonstance : un peu moins d’or et plus d’espace conviendraient mieux au pénitencier. Les détenus ne font que deux repas, l'un à II heures (la soupe), l’autre à 7 heures du soir (les

commandant Brès. — Ils ont aujourd’hui une capote bleue de soiisofficier d'infanterie , le pantalon garance et le Ixtnnet de police.

(I) Tous les ateliers sont donnés à l’entreprise.

légumes). Ils oui par semaine trois soupes grasses et quatre maigres. C'est le régime militaire continué. Chacun d’eux a droit à une ration composée d’une livre et demie de pain par jour. Les commandements se font militairement , pour maintenir chez les prisonniers les habitudes de discipline sous lesquelles ils doivent vivre, et les rappeler à leur première éducation militaire. Le tambour bat selon l’ordre à donner, il indique l’heure du travail et celle du repos. Les fossés qui entourent le château , parfaitement assainis, sont divisés en préaux. La nuit, chaque condamné a sa cellule. Elle porte un numéro et une carte indiquant le nom du détenu , la date et la durée de sa condamnation. L’ameublement de la cellule se compose d’un hamac , d’une paillasse , de deux couvertures , d’un -traversin , et d’un sac servant de drap , d’un vase de nuit en fonte , d’une bancelle , et d’un balai de bouleau sans manche. Les cellules sont éclairées par un châssis dormant , régnant au-dessus de la porte. Le soir elle est fermée par le sous-adjudant de service dans ce quartier. Rien de plus propre que les cellules ; il y a propreté et peut-être excès de propreté ; on ne saurait en faire l’objet d’un reproche à l’administration , car c’est aux détenus seuls qu’on le doit. Ils ont poli les murs des cellules , ils les ont hianclûs , ils ont mis les pavés en couleur , ils les frottent avec soin en se levant. Pendant le jour les cellules restent ouvertes , l’air y pénètre de toutes parts.

Nous avons dit que les hommes employés aux ateliers

avaient la pli} sionomie la plus calme, celle de l’ouvrier honnête , en un mot , accomplissant avec sérénité sa tâche de ehaque jour. En voici la preuve irrécusable ; toutatelier est sous la direction d’un entrepreneur ; or , il est déjà arrivé que l’excellente confection des ouvrages a été , de la part de plusieurs entrepreneurs , la cause de larges gratifications au profit des ouvriers. Il ne faut pas perdre de vue que la moyenuc du salaire qui leur est accordé est de 1 fr. 25 c., qu’il n’y en a pas au-dessous de 1 fr., et que les plus rétribués ^ les tisseurs par exemple ) gagnent jusqu’à 2 fr. 25 c. par jour. Il est vrai que sur ce qu’il gagne, le détenu paie à la maison 75 cent, par jour pour la dépense générale; il lui reste toujours, terme moyen , I fr. 50 cent. Il peut donc se ménager une masse importante pour l’époque de sa sortie. Cette masse sera intacte , car point de cantine , point de dépense de luxe et de gourmandise qui vienne en diminuer le chiffre. Le régime absolu du pénitencier est le seul auquel soient soumis les condamnés , sans qu’il leur soit permis on possible de l’atténuer, de le modifier sous aucun prétexte. Le tabac, par exemple, pour lequel on voit les prisonniers des maisons centrales sacrifier la part la plus large de leurs économies , est ici entièrement supprimé. Sage et prudente mesure !... Nul sous le rapport de la santé du condamné , le tabac n’est pour le prisonnier qu’une satisfaction toute sensuelle, dont la privation à ce titre est déjà une peine qu’il a encourue ; il y aurait de la

timidité ou de la faiblesse à ne pas la lui iuiliger. Ce u’est pas tout : la plus grande difficulté pour le condamné c’est d’arriver à amasser 40 à 50 fr. Que d’efforts il aura à faire!.. qu’Us seront longs s’il peut prélever sur sa réserve de chaque jour de quoi acheter du tabac!.. Faites qu’il ne puisse le faire , son pécule augmentera, et quand il aura formé une petite masse , il ne sera pas seulement économe de ce qu’il sera parv enu à amasser , mais avare ; U ne songera qu’à l’augmenter. 11 serait fâcheux que l’administration se relâchât jamais de cette règle , dont la stricte observation , nous le répétons , est indispensable pour créer et entretenir chez les condamnés les habitudes de travail , d’économie , de tempérance et de propreté.

Aucun des effets à l’usage des détenus n’est confectionné par eux. Peu de temps après l’établissement du pénitencier, le travail des condamnés couvrait à peu près la dépense. Aujourd’hui le pénitencier, après avoir pourvu à ses dépenses , moins le pain , a un boni en caisse de près de 40,000 fr. (1). Le jour n’est pas éloigné où cet établissement , non-seulement suffira à ses dépenses , mais sera d’un certain rapport pour l’état.

Les punitions consistent dans la mise au cachot ou dans une cellule , au seul régime du pain et de l’eau. Si cette réclusion se prolonge , le prisonnier reçoit la soupe tous les six jours.

(I) Ce renseignement est officiel.

En somme , l’ordre , la propreté , le travail , sont ehoscs remarquables dans le pénitcnciet' de St.-Germoin. 11 n’y a rien à faire sous ce rapport. En est-il de même sous le rapport pénal ? Mous ne balançons pas à dire que , considéré sous ce point de vue , le pénitencier doit être l’objet de certaines améliorations. 11 a été établi dans un palais , percé comme une dentelle ; de quelque côté que le prisonnier tourne les yeux , il a devant lui une riche campagne , des sites délicieux , les jardins du château , la belle forêt de St.-Germain ! Le mouvement des individus ne lui reste pas plus caché. Le spectacle qui le frappe malgré lui , suffirait à lui seul pour le distraire ; cette distraction doit être assez puissante pour empêcher l’intimidation. Pourtant rien n’était plus simple que de disposer les fenêtres de manière à les rendre moins transparentes à une hauteur déterminée , si l’on ne voulait les dore en dehors par des hottes en planche. Le pénitender eût pris ainsi un aspect plus sombre , plus sévère, plus conforme en un mot à l’effet qu’on en attend. En parcourant les vastes corridors du premier, je me croyais sur la galerie du pénitencier de Lausanne , servant de chemin de ronde à la sentinelle, et d’où l’on découvre l’un des beaux lacs de la Suisse. Je voudrais aussi que la porte de chaque cellule eût son guichet , pour ménager au surveillant la faciüté de voir ce que le condamné fait pendant la nuit. Telles sont les améliorations que peut très-facilement recevoir le péidtencier

de St.-Germaiii ; celle capitale consisterait à substituer an système bâtard qu'on a suivi (l'isolement de nuit avec travail en commun durant le jour), ïisolemetit continu. C'est la question à l'ordre du jour.

n importerait surtout de mettre cet établissement hors de l'administration du département de la guerre. Voici ce que nous voulons dire : Il nous parait impossible, dans l’état actuel des choses , de rendre la peine efficace , comme aussi d’introduire des améliorations dans nos maisons de peine , si la même main n’en dirige l'administration. Le défaut d’harmonie et d’unité dans la mise à exécution de réformes utiles , rend moins sensibles les avantages qu’on devait en attendre. Voici ou en sont les choses : les prisons , les maisons centrales dépendent do ministère de l’intérieur. Les condamnés aux travaux forcés relèvent du même département jusqu’à l’arrivée des condamnés au bagne; à ce moment seulement ils appartiennent à l’administration de la marine. Les pénitenciers mUitoires dépendent du ministère de la guerre. Ainsi, en fait , voilà trois ministères qni ont la direction de nos maisons do peine ; comment l’administration ainsi partagée peut-elle imprimer une direction uniforme, invariable? Leur régime variera selon les idées de tel ministre ; aussi ceux qui s'occupent de la réforme demandent-ils , pour parvenir à la réaliser , la cmtraUsation de l’administration des prisons ; M. Bérenger propose un surintendant général des prisons du royaume, assisté

d’un conseil permanent dont il prendrait les avis , et qui l’aiderait dans toutes les parties du service (1); Ch. Lucas demande une unité administrative (2); Ducpétiaux invoque à l’appui de ce système qu’il approuve, l’exemple de la Belgique et de la Hollande; pourquoi n’en serait-il pas ainsi en France? Le ministère de la marine ne demande pas mieux que d’ôtre débarrassé de la chiourme , c’est au ministère de l’intérieur que devrait revenir l’administration générale de toutes nos maisons de peine en France , car lui seul a fait (3) les frais des études qui doivent infailliblement amener une réforme prochaine ; c’est lui qui a ouvert une vaste enquête , dans laquelle il a recueilli les différents systèmes pénitentiaires suivis jusqu’à ce jour en Angleterre , en Amérique , en Allemagne , dans les Pays-Bas , en Itah&, etc. Justice lui soit rendue !...

Autre inconvénient ; aucuns travaux dans les bâtiments dépendant de l’administration de la guerre ne peuvent être exécutés que par le génie militaire , la loi l’a ainsi ordonné... qu’arrive-t-il? Il n’y a pas un earreau cassé, un pavé à remettre , quelque travail d’urgence à faire , la plus petite chose en un mot , qu’il ne faille un rapport au ministre de la guerre , par le directeur du pénitencier ,

(1) M. Bérenger, Des moyens propres ù généraliser en France le système pénitentiaire. — De Beaumont et rie Tocqueville , ui supr., p. 51 et suiv. — Ducpétiaux , nt siip., t, I , p. 2.50.

(2) ïliéor. de l’einpr., t. t, p. xcv.

(15) Sous 11. de Monlalivcl.-

la visite d’un officier du génie sur les lieux; celui-ci fait un rapport à son tour au ministre , il faut des devis , des contrôles interminables ; durant l’accomplissement de ces formalités, les réparations restent à faire, et souvent augmentent à avoir tant attendu... Pourquoi le directeur du pénitencier ne serait-il pas autorisé à ordonner les travaux d’urgence , sauf à en référer au ministre? on éviterait ainsi ce circuit de demandes, de vérifications, de rapports. Le pénitencier de St.-Germain a souffert de cet état de choses. Lorsque le ministre destina le château à cet établissement, le projet de l’appropriation du local à sa nouvelle destination fut dressé par un comité composé d’officiers d’artillerie. Soumis au génie qui devait l’exécuter , celui-ci le rejeta. Au milieu de ce conflit , le ministre prononça et prescrivit l’exécution du projet. Cette exécution accomplie , laisse à peu près autant à désirer que le plan qui a été suivi. Une grande partie des travaux manque de solidité; des divisions indispensables n’ont pas été faites : croirait-on, par exemple, que, s’agissant d’une prison, on n’ait pas songé à établir une geôle à l’entrée. Il fallait faire dresser un plan par le conseil des bâtiments civils , aidé de plusieurs inspecteurs généraux des prisons, mettre ensuite ces travaux à l adjudication comme des travaux ordinaires. 11 ne s’agissait pas ici de travaux de casernement et de fortification à faire , pour lesquels nous reconnaissons la spécialité et 1 liabileté de l'arme du génie ; des lors il ne fallait pas la faire descendre à des détails

minutieux de réparations locatives et de récrépünent , pour lesquels son expérience est trop élevée (1)1.. Malgré les 400,000 fr. dépensés pour l’appropriation du chAteau au pénitencier, il est probable que des dépenses considérables seront nécessaires d’ici à quelques années.

Qu’U me soit permis de rapporter tout ce que j’ai trouvé de bien dans cet établissement , à l’excellente direction de M. le commandant d’état-major Brés (2). En remettant un si lourd fardeau à des hommes d’une aussi haute intelligence , à des hommes si dévoués et si capables de comprendre la sainte mission que leur confie la société , on ne doit pas désespérer de la réforme de Espèce humaine (3).

(<) Cet état de choses cessera d’exister du jour où l’administration des pénitenciers militaires passera , comme toutes les maisons de peine, sous l’administration du ministère de l'intérieur.

(2) On lit dans le Journal des Délais du 21 mai 1838 :

Le lieutenant-général , pair de France , commandant la 1 ” division militaire, s’est rendu , jeudi 18 du courant, à Saint-Germain , pour visiter le pénitencier militaire établi dans cette ville. Il a parcouru cet établissement dans le plus grand détail , et a eu lieu d’étre trèssatisfait de l’ordre qui y règne. Les détenus, occupés dans leurs ateliers, se montrent assidus au travail, et justifient par leur bonne conduite, la sollicitude qui s’étend sur eux. Le système pénitentiaire a conquis sa place parmi les institutions utiles à l’humanité, et d’après l’essai fait à St. -Germain, on peut désormais attendre les meilleurs résultats de son application aux condamnés militaires.

(3) Nous dirons avec Fléchier : a Quelle prudence ne £iut-il pas pour conduire et réunir au seul intérêt public, tant de vues et de volontés différentes? Comment $c faire craindre, sans se mettre en

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