Exécution des condamnés de Douvrend
Dieppe, 43 juin.
La nouvelle s’est répandue hier à Dieppe que les comdamnés de Douvrend devaient arriver pendant la nuit , et , dès la pointe du jour, une foule considérable s’est portée sur la route de Rouen. A cinq heures le funèbre cortège est arrivé ; mais la curiosité publique a bientôt été déçue , car les condamnés étaient dans une charrette couverte , et la rapidité de la marche ne permettait pas aux regards de s’arrêter long-temps sur les patients.
Fournier père et François Fournier étaient sur la Iranquette du milieu ; Toussaint Fournier et Napoléon Godry étaient sur celle du fond , avec un brigadier de gendarmerie ; un autre brigadier était sur le devant , avec le conducteur. Tous les condamnés avaient les menottes et une lourde chaîne aux pieds.
Le voyage de Rouen à Dieppe s’est effectué sans accident ; à deux heures du matin , on a foit halte à Tôtes. Durant le trajet , qui a doré six heures , les condamnés s’entretenaient froidement, et tout en protestant de leur innocence , avec ceux qui les accompagnaient. Cependant, à mesure que le voyage approdiail de son terme , leur sang-froid a paru faiblir, leurs paroles sont devenues plus brèves et plus heurtées ; sur leurs traits livides et hnéqoemment agités de mouvements convulsib , on pouvait lire les premières angoisses de la terreur et de l’agonie.
Les abords de la prison sont occupés par un fort piquet d’infanterie qui a quelque peine à contenir la foule , dont les flots grossis-
«aiit se précipitent sur le passage de la voiture. Au nombre des personnes qui se trouvent dans le guichet , on remarque Chelin , lieutenant de gendarmerie , dont l’énergique et courageuse activité a si puissamment contribué à l’arrestation des coupables. François Fournier, qui l’aperçoit, s’écrie en grinçant des dents : V oilà mon assassin!.... et il fait un mouvement comme pour s’élancer sur lui ; mais le poids des fers qui le retiennent le lait lourdement retomber sur son banc. — « Oui , oui , répond Napoléon Go<lry , c’est notre assassin , loi et le président.... Qu’il vienne aussi , le procureurgénéral , le brigand, je lui craclierai au visage. »
Les condamnés ont été placés cliacun dans une chambre séparée, et ils ont été successivement visités par M. le curé de Saint-Jacques , qui a conduit prés d’eux les ecclésiastiques cliargés de leur donner les secours de la religion ; c’étaient M. l'abbé Masson , vicaire de St- Remy , M. le curé de Saint-Pierre-en-Val , M. Vincheneux , curé du Tréport , et M. Billard , vicaire du Pollet.
M. l’avocat- général Roulland s’est ensuite présenté dans la diambre des condamnés , et a &it de nouvelles instances pour obtenir des révélations : ils ont persisté à soutenir qu’ils étaient innocents. « On m’a condamné sans preuves , s’écriait Fournier père; il y en aura d’autres après moi ; leurs cheveux seront aussi plus tard démêlés à rebrousse-poil. »
Un moment après, Toussaint Fournier et Nicolas Fournier ont demandé à déjeûner. Fournier père et Godry ont pris seulement un verre de vin.
Enfin, à neuf heures, les condamnés ont quitté Dieppe pour prendre la route de Saint-Martin; ils étaient placés dans une cliarrette recouverte d’une toile; une calèche les précédait, |x>rtant les ecclésiastiques qui les avaient assistés dans la prison. Le convoi a traversé le faubourg du Pollet au milieu d’une foule immense , dont les flots l’ont suivi jusqu’au-delà de Neuville ; alors la marche est devenue plus libre; pourtant, à chaque village, il rencontrait les populations des communes voisines. A deux lieues de Dieppe , M. l’abbé Doudement a quitté la voiture pour monter dans la charrette des condamnés , et est resté près d’eux pendant le reste du voyage. Il était midi quand le cortège est arrivé dans SaiiU-Martin-le- Gaillard.
Saint-Martin-le-Gaillard , commune du canton d’Eu , se trouve
siiuc dans la vallée d’Yères, sur les deux rives de la rivière de ce nom. Cette vallée , assez profonde , est resserrée entre deux clialnes de collines qui , à une lieue de là, se terminent à la Manche. La colline vers l’est se divise en deux parties , l’une pour ainsi dire superposée à l’autre , allant finir au village d’Etocquigny, qui en occupe la crête; entre les deux parties se trouve un terrain plat assez vaste : c’était le lien choisi pour l’exécution.
De là on domine Saint-Martin-le-Gaillard , village de chétive apparence, du sein duquel s’élève le lourd clocher en pierre de l’église que desservait l’abbé Lhermina. Non loin de l’église , on aperçoit le cimetière , et, du haut de l’échafaud , les assassins pourront voir les croix de bois qui s’élèvent sur les tombes de trois de leurs victimes , l’ablié Lhermina , sji servante , sa nièce , qui , durant leur vie , avaient été les bienfaiteurs de ceux qui les ont si lâchement frappés.
L’instrument du supplice avait été dressé durant la nuit.... En arrivant près du lieu de l’exécution , on distinguait les deux longs madriers de l'échafaud qui se dessinaient sur la colline , et un murmure confus de cris et de voix se faisait entendre à l’entour. C’est qu'en effet , quand le jour fut levé , on put voir sur le versant et sur la crête des coteaux , une population immense accourue dès la nuit , de six lieues à la ronde, pour prendre place, et dont l’impatiente curiosité était à peine contenue par un détachement du 1" léger qui formait le cercle autour de l'écliafaud. On peut sans exagération porter à vingt mille le chiffre des personnes présentes à l’exécution.
Près de l’échafaud on avait dressé une tente : c'était celle où devaient se faire les derniers préparatifs; et plus loin on voyait d’autres tentes dans lesquelles étaient venus s’installer des marchands de vins, de gâteaux, de jouets d'enfants...., des chanteurs de complaintes qui psalmodient le récit des hideux forfaits que les coupables vont expier.
A midi , le lugubre cortège n’était pas encore arrivé. Alors , dans la foule, commença à s’accréditer on bruit qui circulait depuis le matin. Les paysans convaincus, disaient-ils, çu'on ne guillotinait plus, annonçaient que tous ces apprêts n’étaient que pour faire peur , mais o que bien sûr on ne les exécuterait pas , que la loi le défendait. » Le retard qu’éprouvait l’arrivée des condamnés sem-
blait coufirmer celle pensée : déjà une sourde rumeur circulait , el quelques-uns parlaieul de faire juslice eux-mémes des assassins s’ils venaienl à les renconlrer.... Mais bientôt un loinlain hourra se fit entendre.. . On avait aperçu dans la plaine l’uniforme des gendarmes de l’escorte... Puis venait la charrette des condamnés. Alors mille voix s’élevèrent ; aussitôt que le cortège s’approclia , des cris d’indignation éclatèrent contre les assassins....
La voiture s’arrêta près de la tente qui avait été disposée : les condamnés, soutenus par l’exécuteur et ses aides, descendirent; mais les forces leur manquaient. Il fallut les porter dans la tente.... les quatre ecclésiastiques les y suivirent.
Il se lit alors un lugubre silence. Tous les yeux étaient fixés sur celte tente qui ne trahissait rien de ce qui se passait sous ses sinistres replis, et dans laquelle la pensée suivait avec une indicible terreur ceux qui seuls venaient d’y pénétrer , les patients , les prêtres , les bourreaux
Cela dura une demi-heure.
M. l’avocat-général Roulland se présenta et demanda une dernière fois aux condamnés s’ils avaient des révélations à Ciire Ce
furent encore des protestations d’innocence.... mais à mesure que le moment fatal approchait , ces protestations devenaient moins vives et moins énergiques ; comme si le remords venait saisir plus profondément l’âme des coupables , ou comme s’ils comprenaient enfin que rien ne pouvait arrêter le glaive de la loi. ^
L’ordre do départ est donné. Toussaint parait le premier : on le place sur la charrette. A ce moment , une sourde rumeur s’élève dans la foule : un ecclésiastique monte près de Toussaint et l’enveloppe de son manteau pour le soustraire aux regards. Napoléon Godry est extrait à son tour; puis François et Fournier père. A ce moment, l’abbé Doudement fait le tour de l’échafaud en apaisant de la main les vociférations qui éclatent , et il demande des prières pour les coupables.
La voilure se met en mouvement Mais à peine a-l-on fait
quelques pas , que le cheval s’arrête et refuse de marcher ; il est nécessaire d’atteler deux autres chevaux. Les ecclésiastiques suivent à pied , et continuent d’exhorter les patients.
La distance est franchie. Fournier père chancelle; ses jambes fléchissent sous loi ; la terreur crispe ses membres : il faut le porter
et il semble qae le couteau ne frappe plus qu’un cadavre. Les trois autres condamnés gardent un morne silence. Bientôt c’en est fait
de François ! Godry cherche en vain à se débattre en poussant
des cris de désespoir.... Toussaint est à son tour traîné sur l’échafaud que vient de souiller le sang de son père et de son frère !
Une heure après , l’échafliad avait disparu , et les quatre cadavres des suppliciés avaient été jetés dans un des coins obscurs du cimetière.
I.ie3 populations qui étaient accourues pour assister an dénouement de ce drame sanglant , sont restées quelque temps encore à Saint- Martin-ie-Gaillard on dans ies environs. Çà et là , au milieu de quelques groupes installés dans les cabarets comme en un jour de fête , on eAt pu se demander ce que devenait la moralité d’une semblable expiation.
( Gaz. des Drih. du 16 juin 1858. )