DE LA CHAMBRE DES PAIRS
Cela posé, que l’intérêt général est la chose à représenter, il s'ensuit que les trois parties du corps représentatif sont les organes destinés à le percevoir. Celte assignation de rôles a sou importance.
Nous ne disconvenons pas que chacune de scs parties ne puisse se faire un esprit dilTérent de celui des autres; elles peuvent s’affecter diversement de l’intérêt général. L’intérêt général d’un grand peuple a de nombreuses faces; et il est naturel d’aller lui chercher des organes sur tous les points d’où l’on peut l’apercevoir; mais il n’en conserve pas moins son unité.
La Charte n’a pas entendu demander le même esprit à deux chambres qu’elle compose d’après des modes si différents; elle défère au prince le choix des pairs, parce que si les deux chambres avaient été électives, le prince eût été trop faible: elle défère aux électeurs le choix des députés , parce que si les deux chambres eussent été à la nomination du prince, le prince eût été trop fort. Elle n’a pas, dans l’intérêt de l’équilibre, puisé à deux sources différentes, pour que les deux chambres ne relins-
(t) Il n'entre pas dans noire plan d'envisager la chambre des pairs comme cour de justice.
DU HÉCIMF, COSsTlTUTIOJÎMLl. 31
FORUES
eent rien de leur origine; quand Tune vivilie , et que l’autre modère, elles obéissent toutes deux à leur tempérament, et cela même est un bien. Mais remarquez que la Charte de 1814 avait pris la très-sage précaution de rendre la pairie héréditaire; c’était obvier à l’ascendant excessif que le prince peut prendre 6ur une chambre qui est sa créature; c’était y introduire l’indépendance. La pairie viagère ne rassure l’homme que sur son propre compte ; et comme la pairie n’est pas une fonction qui s'attache à la personne, mais une position éminente qui élève toute une famille, clic inquiète le père par la craiute de voir déchoir son fils, cl donne celte prise sur lui; au lieu que l’hérédité de la pairie (bornée d’ailleurs à la ligne directe) fait taire chez le père de famille tous les genres de sollicitude qui ne lui laisseraient qu’une indépendance incomplète; elle rend plus rares pour le prince les occasions de faire sentir sa prérogative, et plus rares pour les prétendants les occasions d’y recourir. Elle a l’immense avantage de créer une classe d'hommes , qui faisait la force des sociétés antiques, qui fait celle de la société anglaise, et qui manque à la nôtre; une milice vouée de bonne heure à l’élude des intérêts généraux du pays, puisque sa naissance l’appelle à les discuter un jour. C’est un malheur que la Charte de 4830 ait laissé à la Charte de 1844 cette supériorité sur elle; les amis de la liberté sont tombés dans ce contre-sens, de prendre en haine une institution toute favorable à la liberté; ils n’ont vu qu’un privilège où ils devaient voir une garantie; ils ont ôté à la couronne son contre-poids dans la chambre des pairs; ils ont multiplié pour le prince les moyens d’y influer; leur erreur a été de croire que le privilège renfermé dans une chambre législative faisait invasion dans le droit commun, et ils ont oublié que le privilège de primogénilure, admis en 182G par la chambre élective , n’a été repoussé que par la chambre héréditaire.
Rien ne ressemble moins à un problème que la nomination des pairs par le prince; celle donnée si simple ne demande aucun effort de conception ni d’exécution. Le prince cherche les supériorités sociales, cl il est bien placé pour les reconnaître, puisque son élévation les domine toutes; quand il en a observe
DU GOUVERNEMENT DU ROI
une, il va droit à elle, et la choisit; c'est la déclaration d’un fait, et la certitude de rencontrer juste est portée aussi loin qu’elle peut l’être, puisque le choix vient du plus capable. 11 n’en est pas tout à fait ainsi de l'clcclion des députés; ce n’est plus un fait individuel à déclarer, c’est un fait collectif et social à étudier; il faut une observation longue cl profonde, une organisation laborieuse, des rouages déliés et nombreux. Trouver le véritable électeur, c’est le.plus grand problème de la représentation nationale; passer de la chambre des pairs à l’élection des députés, c’est passer d’une réalité avérée à une fiction hasardeuse. Il ne faut donc pas s’étonner que nous soyons si bref sur l’une, et que nous ayons tant à dire sur l’autre.
SECTION TROISIÈME