CHAPITRE III
EMPLOI DU LAIT DANS LES MALADIES OU IL PARAIT AGIR PRINCIPALEMENT EN MODIFIANT LA NUTRITION.
Le rég-ime lacté peut être utilement employé dans la phthisie pulmonaire, diverses maladies du cœur et du poumon, dans l'obésité, etc. Son action, en pareil cas, est fort obscure; les fonctions dig*estives sont souvent intactes, et le lait n'ag-it pas seulement par le fait de sa dig-estibilité facile; on dirait que les produits de cette dig*estion, arrivés dans le sang", sont plus facilement élaborés et transformés par les divers org*anes, c'est là, peut-être, une hypothèse que l'on pourrait émettre, mais sur laquelle nous ne voulons pas insister, parce qu'elle se trouve en contradiction avec l'opinion admise par la g-rande majorité des physiolog-istes, à savoir que la peptone, produit de la dig'estion, est une matière toujours identique, quel que soit l'aliment dont elle dérive. En l'absence de toute théorie pouvant nous expliquer les faits, nous nous contenterons de les exposer, invoquant, chemin faisant, les notions physiolog'iques toutes les fois qu'elles pourront contribuer à éclairer un sujet aussi obscur.
Phthisie pulmonaire — De tout temps, le lait a été pré-
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conisé dans le traitement de la phthisie pulmonaire (1). Hippocrate, Arétée (de Cappadoce), Cœlius Aurelianiis, Alexandre de Tralles, recommandent le lait aux poitrinaires. Pline raconte qu'on envoyait les phthisiques faire des cures de lait en Arcadie; suivant Cassiodore, on les envoyait ég-alement faire ces cures à Stables (2), au pied du mont Vésuve.
Parmi les modernes, Guy Patin, Hoffmann, GuUen et tant d'autres ne se montrent pas moins que les anciens partisans du rég*ime lacté dans le traitement de la phthisie pulmonaire et lui attribuent une action curative.
De pareilles autorités n'ont cependant pas entraîné toutes les convictions, et les observations rapportées sont loin d'être concluantes.
En effet, à une période avancée, la phthisie est incura ble la plupart des auteurs sont d'accord sur ce point. Pourrait-elle être g-uérie à son début par la médication lactée? Les médecins qui l'admettent sontloin de faire de cette g-ué ri son une règle, et s'ils citent des cas heureux, on pourra toujours faire à leurs observations un g-rave reproche, c'est que leur diagnostic n'était peut-être pas exact car tout le monde sait que le diagnostic de la phthisie a début est un des plus difficiles que puisse avoir à résoudre
(1) Praecipue lactis usus ad phthisin ab omnibus fere medicis çommendatus fuit : déficit nutritio in hoc mnrbo, et tota corporis lorositas sensim périt. (Van Swieten, §l"21l, p. 108.)
(2) Galenus quidem ad Slabiam montem eegrotos suos ablegabat, unde sani redibanl, quod confirmatum habeo nummo imperatoris GetîR, quem Carol sn meus asservat, signato imagine vaccse, qua hujus montis aocolae lactis prœstanliam indicare voluerunt. (Lettres de Guy Palin.)
un praticien, même expérimenté. Nous croyons, pour notre part, qu'on ne peut, par l'emploi du rég'ime lacté chez les phthisiques, espérer qu'une amélioration de leur état, résultat qui n'est pas à dédaig-ner si on se rappelle combien sont ordinairement inutiles les diverses médications dirig"ées contre cette terrible maladie. Nous sommes du reste sur ce point entièrement de l'avis de M. le professeur Fonssag'rives, dontnous ne pouvons mieux faire que derapporter les paroles :
« La diète lactée a été considérée pendant long'temps comme un des moyens les plus efficaces contre les phthisies, mais au lieu de n'y voir autre chose qu'une alimentation analeptique grasse, de tolérance facile, on l'a transformée en une sorte de spécifique de cette cruelle affection... Ce n'est pour nous qu'un aliment susceptible, en raison de son assimilation facile et de sarichesse en principes g'ras, de réparer les pertes incessantes que fait l'économie et de retarder les prog-rès du marasme (1). »
On prescrit souvent, en pareille circonstance, le lait d'ânesse, si vanté par Hoffmann, et il n'est g-uère de phthisique riche qui, dans nos g*randes villes, n'y ait été soumis un temps plus ou moins considérable; la facile digestibilité de cette espèce de lait le recommande particulièrement au médecin, mais il ne paraît pas avoir une action bien spéciale sur la phthisie. Plus souvent, on donne le lait de vache à la dose de un, deux verres ou même d'un litre par jour; le régime exclusif est rejeté par le plus g-rand nombre et no-
(1) Fonssagrives. Thérapeutique de la phthisie pulmonaire. Paris, 1866.
tamment par Lebert (1). Si le lait est mal dig*éré, s'il donne de la diarrhée, s'il inspire aux malades une répug-nance considérable, il n'y a pas lieu d'insister. Lorsque nous avons parlé précédemment de la dysentérie, nous avons fait ressortir la nécessité du rég-ime lacté, qu'il faut instituer même de force; ici la situation est tout autre: si le lait est particulièrement antipathique aux malades, s'il trouble leur dig*estion, leur retire l'appétit, nous croyons qu'il n'y a pas lieu de le prescrire. Lebert pense que ces malades feraient bien de prendre le lait matin et soir au sortir du pis de la vache, dans l'étable même où ils pourraient séjourner une heure et plus, car il croit, opinion bien ancienne, à l'influence bienfaisante de cet air dans la pbthisie pulmonaire.
Nous rappellerons que c'est surtout dans cette maladie qu'on a conseillé le petit-lait dont nous n'avons pas à faire l'histoire.
Nous en dirons autant du lait chloruré d'A. Latour (2), obtenu en administrant à une chèvre 30 g'rammes de sel par jour. « Le chlorure de sodium est, suivant cet auteur, un des modificateurs les plus énerg-iques de l'économie que nous connaissions; mais avec l'action de ce modificateur, il faut combiner d'autres actions puissantes aussi, telles que l'alimentation, l'habitation et le climat, l'emploi de certains médicaments, de quelques [eaux minérales, etc. » C'est là un traitement qui peut rendre de g-rands services, mais que nous ne pouvons discuter, le rég-ime lacté n'y tenant peut-être pas le rôle principal.
(1) Lebert, Ueber Milch und Molkenkur. Berlin, 1869.
(2) A. Latour. Union médicale, 1856.
Bronchite, emphysème pulmonaire. — Aussi bien dans le catarrhe chronique que dans l'emphysème, le lait ne paraît avoir aucune influence sur la muqueuse bronchique ni sur le parenchyme pulmonaire, il ag'it en améliorant la nutrition et aussi en exerçant une certaine action sur les affections du cœurqui, trop souvent, viennent compliquer ces maladies.
Scrofule. — Sur deux enfants de 7 et 12 ans, atteints d'adénite suppurée du cou et d'ozène,Winternitz (loc. cit.) a constitué le rég*ime lacté pur, pendant six semaines, le rég'ime mixte pendant trois mois; la nutrition s'améliora, les ulcères g-uérirent et ne laissèrent qu'une cicatrice peu apparente.
Chlorose. — Le rég'ime lacté n'est g'uère employé dans le traitement delà chlorose. Cependant M. Dechambre(l) l'a prescrit avec succès dans certaines formes de chlorose, accompag-nées de dég-oût pour les aliments g-ras ; chez ces malades, l'alimentation est toujours fort difficile, si elles digèrent bien le lait et n'en éprouvent point de dég'oût, il peut rendre de g*rands services. Il en est souvent de même dans les anémies secondaires, quelle que soit d'ailleurs leur cause.
Fièvre intermittente. — C'est encore comme tonique que le lait peut être employé dans les fièvres intermittentes, accompagnées d'anémie très-prononcée. Il peut aussi, par ses propriétés diurétiques, faire disparaître certaines
(1) Dechambre. Art. Lait, in Dict. encyclop. des sciences médicales.
hydropisies liées à la cachexie palustre; nous ne croyons pas à une autre action. Karell pense pourtant que le lait pourrait remplacer le sulfate de quinine : les deux passag"es suivants que nous citons in extenso en font foi :
«Lorsque j'accompagnais feu l'empereur Nicolas dans ses voyages, nous arrivâmes un jour à Tschougouieff, au milieu des steppes, dans les cantoiinemenls de huit régiments de cuirassiers et de quelques autres troupes. Une fièvre intermittente épidémique y sévissait alors. Je trouvai plusieurs salles de l'hôpital remplies d'hydropiques dont la plupart présentaient des engorgements du foie et de la rate; mais, à ma grande satisfaction, je remarquai sur chaque table, près du malade, une bouteille de lait, et j'appris par le médecin en chef, le Weks, qu'il avait abandonné tout autre traitement pour ce cas spécial, ayant trouvé dans le lait un remède souverain pour cette maladie (1). »
a Une personne de la province me raconta, il y a plusieurs années, qu'un médecin de son pays, où règne la fièvre intermittente, la traitait au moyen du lait, et avec succès, au grand élonnement de ses collègues. J'avais malheureusement oublié le nom de cette personne et celui du médecin, car alors je n'avais pas grande confiance dans cette communication. Cependant je me rappelai cette circonstance à propos d'un cas de fièvre intermittente opiniâtre, avec gonflement de la raie, accompagné d'épistaxis et où j'avais en vain employé le sulfate de quinine dans toutes les formes et doses possibles. J'essayai alors le lait. Dès le premier jour les accès de fièvre cessèrent et la malade ne tarda pas à être complètement guérie (2). »
Obésité. — Le rég-ime lacté, chez les sujets obèses, amène ordinairement une diminution considérable du poids du corps et une résorption du tissu adipeux. Les observations suivantes, consig-nées par Karell dans son mémoire, le démontreront.
(1) Karell. Loc. cit., p. 516.
(2) Karell. Loc. cit., p. 531.
Observation V. Hirsh. Cité par Karell, loc. cit., p. 531.
Une dame était affectp.e de polysarcie, le ventre acquit un développement coiisidérable,et il survint au haut des cuisses une éruprion de prurigo avec démangeaisons insupportables. La f;uéiison fut complète après une cure de lait de quarante jours. Le bas-ventre était tellement revenu sur lui-même qu'il semblait que la malade venait de faire une couche. Le prurigo disparut.
Observation "VI. (Inosemtzeff, cité par Karell, loc. cit., p. 517.)
Le second cas que je rapporterai est relatif à une dame atteinte d'une obésité énorme. Le volume de son corps l'avait obligée à faire élargir ses chemises; elle étouffait dans sa graisse. Toutes les cures recommandées contre l'obésité avaient échoué. M. Inosemtzeff avait bien vu des malades amaigris prendre de l'embonpoint par l'usage du lait, mais il ne savait pas que le lait eût aussi la vertu de produire un effet contraire.'En désespoir de cause, il se résolut à l'employer, à sa grande satisfaction, la cure fut couronnée de succès.
Mockricki (1) a publié des faits dont deux ne son t pas moins concluants : le poids du corps, la quantité du lait ing-éré, des urines et fèces excrétées sont soig*neusement notés jour par jour. Dans le premier de ces deux cas démonstratifs, après quatorze jours de diète lactée absolue, le poids du corps tomba de 389 livres à 362; dans le second, au bout de sept jours, de 341 à 325.
On trouvera des exemples non moins évidents dans le livre de M. S. Weir xMitchell (2), qui a recours simultanément &u massag-e, à l'électricité, au repos, à l'isolement.
L'action du lait est facile à comprendre en pareille cir -
(1) Modlin. Pamietnik tow. lek. Warz» III, 328-342, 187.3.
(2) Weir Mitchell. Fat and biood. Philadelphie, 1877.
constance; tous les auteurs, précédemment cités, se servent du lait écrémé, c'est-à-dire du lait privé de ses parties grasses ; c'est là évidemment une modification de ce rég'ime connu sous le nom de rég-ime Banting*; il faut cependant noter que le lait non écrémé produit les mêmes résultats; mais avec une lenteur plus g-rande. Nous en donnerons comme preuve les faits de M. Tarnier que nous rappellerons plus loin, et l'observation XVII de l'intéressant travail de Worihington (1).
La comparaison des deux tableaux suivants permettra de se rendre compte de cet effet du lait non écrémé.