SUR
Enfin, le jour fatal arrive, il y avait eu assez de morphine pour faire les premières piqûres, celles du matin. Le flacon était vide. Mais laissons parler la malade : « A l’heure ordinaire de l’après-midi où je me faisais mes autres piqûres, il n’en restait plus un centigramme ; je commençais alors à ressentir les effets de la privation que j'avais déjà subie une autre fois, et dont je me souvenais. Cette idée, toute d’imagination, contribuait ainsi à augmenter le malaise réel et véritable qui allait s’accentuant. Il semblait, au bout de deux à trois heures d’attente, qu’on m’enfonçait des clous dans la tête et l’estomac. Vers le soir, j’eus une diarrhée incoercible, avec des vomissements qui ne cessaient pas. J'avais froid et chaud en même temps, et je ressentais de petits frissons dans tout le corps. Je me couchai alors, espérant que le sommeil viendrait à mon secours ; ce fut peine perdue. Je ne pouvais rester en place ; je circulais du long en large dans ma chambre. Un moment même, je me mis à courir. Je ne savais que faire pour calmer des douleurs qui siégeaient partout, surtout dans le creux de l’estomac, dans le ventre et dans la tête. J’agitais les mains, je me frappais la poitrine. Le soir était venu et, avec te soir, l'heure de ma troisième piqûre habituelle, et je n’avais pas pris un milligramme de morphine depuis huit heures du matin. Je devins comme ivre, ma tête bouillonnait, je me sentais comme étouffer. Au milieu de ces souffrances intolérables, alors que j’utilisais le peu de raison de mon cerveau détraqué à chercher le moyen de me procurer quand même la morphine, à ce moment, en effet, j'aurais tué quelqu'un si ce meurtre m’eût procuré une piqûre de morphine. C’est alors qu’une idée folle me traversa la tête. Il était dix heures du soir environ. Je descendis comme une folle les escaliers de ma maison, et
ET he j'accostais un monsieur sur un trottoir. Je devais ressembler à une femme grise, car, en effet, j'étais ivre. T1 me regarda quelque temps et m’emmena. »
ConressioN Du DocTEUR P..., DE LYoN
Morphinomanie et Morphinisme (D' Paul Rodet)
Lettre qu'il adressa avant son crime au directeur du Gi Plas :
@ MoxsIEUR LE DIRECTEUR,
» Je vous envoie, sur un drame qui va se passer prochainement à Lyon, et qui ne sera point banal, je vous le jure, des détails que je pourrais appeler avant la lettre, et qui, publiés au moment même où la nouvelle de son
accomplissement vous parviendra, ne sauraient moins fai
re que d’intéresser vos nombreux lecteurs. |
» Voici les faits : Je me suis marié, il y a deux ans et demi, avec une jeune fille que, comme tous les jeunes maris (j'ai trente-quatre ans), je croyais pure, aimable, de bon caractère, bref, accomplie. Pa
» Dès le lendemain, je crus constater qu’elle n'était point vierge, mais je ne pus en être sûr, et le fait me paraissait si improbable que, bien que médecin, je ne m'’arrêtai pas à cette idée. Dans la suite, je crus remarquer chez ma femme une coquetterie extraordinaire ; il me semblait qu’elle dévisageait les passants d’une manière un peu hardie ; mais, comme elle ne sortait presque pas de chez elle, et que là elle était en compagnie de ma mère, je vécus sans aucun soupçon. Je souffrais seulement de son caractère désagréable, et bientôt je me trouvais si mal-
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heureux que je me livrais à la morphine, ce funeste poison à la mode. J’en arrivais, au bout de peu de temps, à me faire de nombreuses piqûres.
» Ma femme s’en aperçut-elle ? La chose est possible. Je crois pourtant qu’elle lui fut révélée par mon frère, pharmacien à l’Hôtel-Dieu de Lyon. Toujours est-il qu’ils devinrent bientôt amant et maîtresse. Ils surent si bien cacher leur liaison que, alors même que nous habitions tous quatre ensemble, ni ma mère, ni moi ne remarquâmes rien de particulier dans leur allure. Plus tard, elle devint grosse (et certaines particularités me- rendent sûr que l’enfant était de mon frère) ; elle aecoucha, il y a quatre mois, d’un bébé ressemblant merveilleusement au pharmacien. Il fut le parrain de l’enfant, et la mère, comme consolation, voulut absolument qu’il porta mon nom de Léon.
» Un beau jour je pris le parti de les accuser tous les deux du forfait que je soupçonnais ; mais ils jurèrent leurs grands dieux, leur parole d’honneur qu'ils étaient innocents. Bien que nullement rassuré, J’attendis les événements. Ma femme, voyant mon esprit dirigé vers mon frère, conçut le projet de chercher un nouvel amant, et jeta son dévolu sur mon confrère, le docteur L.…, qui l’avait accouchée quelques mois auparavant.
» Je ne suis pas fou, je vous assure, et quoique puissent dire les médecins légistes qui feront mon autopsie, je suis bien certain d’avoir tout mon bon sens et de raisonner avec la plus parfaite logique.
» D'ailleurs, comme on ne manquera pas, si je me tue après m'être fait justice, d’attribuer ce drame à mes habitudes de morphinomanie, j’ai pris le soin d’écrire aujour-
d’hui un grand nombre de lettres aux personnes qui me
connaissent bien, et auxquelles je raconte tous les faits en détail. S'il faut des preuves de l’intégrité de mes facul-
tés mentales, je vous donnerai d’abord celle de cette lettre, écrite entièrement de ma main, sans trembler, et je doute que vous y puissiez découvrir quelque chose de déraisonnable ou d’illogique.
» On pourra alléguer comme preuve de folie ce fait que je veuille donner une aussi grande publicité à un drame où ma honte s'étale au grand jour, et on trouvera peutêtre surprenant que j’agisse ainsi. Eh bien ! cela même, je le fais exprès, je n’ai personne à ménager, et puisque les seuls êtres que ces faits atteindront le plus directement (les membres de ma famille), sont complices des forfaits commis, ou sont aussi peu recommandables que ma femme elle-même, puisque l’enfant qui porte mon nom n’est pas de moi, je donne volontairement une publicité extraordinaire aux causes qui ont amené le drame qui se passera bientôt.
» En même temps que je vous adresse ce récit, J’envoie à mes intimes une petite note indiquant mes intentions.
» Je vous autorise à publier cette lettre en entier, ou à y faire les coupures que vous jugerez à propos,
» Recevez, ete.
» D' Léon P... »