‹ Du Rêve Morphinique et de la MorphinomaneChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« On entre dans la morphinomanie par trois portes, disait Ball : celle de la douleur, celle du chagrin ou celle de la volupté » ; ce qui revient à dire que l’on devient morphinomane par thérapeutique, par besoin d’apaisement moral, par curiosité malsaine.

De même qu’il n’est pas possible de ne pas condamner, en conscience, l’homme qui tient un ( assommoir », de même on doit jeter l’anathème au médecin qui vulga- rise le poison ou qui le procure complaisamment, au pharmacien où au droguiste qui le délivre pour l’appât du gain, et qui, selon une expression de mauvais goût, ( se fait marchand de paradis comme on se fait marchand d’absinthe ». Parmi les morphinomanes, ceux-là vraiment sont intéressants qui sont redevables à la thérapeutique de leur intoxication. Nous devons les plaindre ; et c’est le devoir du médecin d’essayer de les sauver, puisque son art les a perdus. Il est trop vrai qu’à ceux qui souffrent dans leur corps, il peut être dangereux de révéler l’opium. Nous avons lu quelque part qu’une jeune femme du monde, après avoir reçu de son docteur deux in-

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jections de chlorhydrate de morphine (à 0,01 centigramme.) était devenue morphinomane invétérée. De tels exemples sont aussi nombreux qu'édifiants.

S'il est vrai que l’opium est la grande ressource du médecin, s’il est vrai que la morphine le rend plus fort que la douleur, cet alcaloïde peut faire de lui tantôt un ami dangereux parce qu'irréfléchi, tantôt un malfaiteur conscient et sans vergogne. L’initiation inutile, la complaisan-

ce à continuer une thérapeutique superflue, sont trop souvent les deux grandes fautes du praticien.

Nous avons ensuite les deux autres classes de morphinomanes : les désolés et les curieux. Les désolés qui cherchent dans l’hypnose une sédation passagère ; ils sont rares. Nous croyons même sincèrement que les grandes douleurs, que les vrais ehagrins n’ont rien qui puisse s’accommoder de la volupté. Dans son roman l’ «€ Evangéliste », Daudet fait une allusion ironique et fine à cette façon de se consoler : & cette pauvre de Lostande ; encore une qui n’est pas heureuse. tu as Iu la mort de son mari, cette chute de cheval aux grandes manœuvres ?.….

» Elle n’a pu s’en consoler. seulement, elle, pour oublier, elle a ses piqüres.… Oui, elle est devenue, comment dit-on ? Morphinomane. Toute une société comme elle. »

1 faut avoir goûté à la morphine, il faut savoir avec quels raffinements, sous l'influence de ce narcotique, on analyse, on distille, on déguste son chagrin, pour comprendre que seuls, les prédisposés recourent à leur pie qûre pour fêter leurs désespoirs.

Quels sont-ils ces prédisposés ? où sont-ils donc ces glorieux qui sont marqués au front ? Lies dégénérés, les né- : vropathes, dont la volonté est diminuée au point que parfois on la dirait abolie ; les-impulsifs qui composent cette armée innombrable où se recrutent les joueurs, les bu-

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RTE PO veurs, les semeurs de bombes, les apôtres bien souvent, tous ceux-là sont désignés. Sont-ils oïsifs, ils cherchent un moyen de vaincre l’ennui qui les tue. Néron brûlait Rome. Eux, presque toujours se contentent de porter des atteintes sans nombre à l’édifice branlant qu'est leur organisme. Ils ont eu d’ailleurs un grand-père vaguement ataxique, un père éthylique, une mère irritable. Mais à cela personne n’a pris garde. Ils sont considérés, ils ont devant eux de belles espérances, à leur disposition une fortuné respectable. Ne craignez pas qu'ils s’adonnent aux exercices brutaux qu’affectionnaient leurs ancêtres ; ils méprisent le sport ; leurs aspirations sont plus hautes. On rêve maintenant, on élève sa pensée jusqu’à de lointains au-delà, on est décadent délicieusement. La vie est

bête après tout, pour ceux auxquels l’effort pèse.

Le coup de seringue magique les arrachera aux contingences d’ici-bas pour les jeter dans un rêve somptueux, auquel, il est vrai, succèdera un haut-le-cœur désespérant. En cela surtout, l’exemple est pernicieux, le prosélytisme est facile. Parce que Verlaine, Baudelaire et tant d’autres qui avaient du génie ont roulé dans les pires orgies, parce que ce dernier à déclaré en de beaux vers, que les mortels « les moins sots, hardis amants de la démence,

vont se réfugiant dans l’opium immense », il faut, n’est-

ce pas, « cultiver son hystérie », sa lâcheté, et se soustraire aux obligations sociales. Essayez de crier casse-cou à ces hommes qui vont au gâtisme, à la déchéance totale, avec ce cœur léger et ce regard brillant ; sagement sermonnez-les. [ls vous diront qu'ils savent. Peut-être même, par un retour charitable, vous offriront-ils de partager leur rêve égoïste. | |

La morphine est le poison intellectuel, a-t-on dit. Cela est vrai en général, moins que jadis cependant. Les hom-

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mes de lettres, les hommes d'Etat, les savants, les penseurs, succombent trop souvent à ses charmes, pour les raisons que nous avons dites. On peut être intelligent et faible, génial et débile, spéculateur et impulsif, Mais d’autres aussi, qui ne forment pas une classe sélectée, paient un lourd tribut à la morphine. Tels sont : les filles de joie, les piliers de cercles et de tripots, en un mot les ratés, les déchets de la société. Ce. poison intellectuel devient celui de la crapule.

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