CHAPITRE IT
Nous croyons inutile de décrire les divers moyens employés pour introduire la morphine dans l'organisme. Qu'il y ait des mangeurs de morphine comme il y a des mangeurs d’opium, que certains s’administrent l’alealoïde en Suppositoires où sous forme de lavements, cela nous intéresse à un faible degré. Nous savons trop que l’injection hypodermique est le mode le plus pratique, le plus répandu, le seul employé généralement. C’est, d’ailleurs, le procédé dont nous avons usé pour nous-mêmes.
Notre expérience personnelle comprend deux séries de six piqûres. Entre les deux, nous avons mis un intervalle de quinze jours. Dans cette auto-observation, on verra de quelle manière nous avons dû augmenter les doses progressivement. La prudence extrême que nous avons mise à Jouer ce jeu dangereux, nous à préservé du piège funeste.
Nous n’aurons pas le front de dire que nous avons été poussé à notre expérience seulement par la curiosité scientifique ; il y a toujours quelque chose de malsain au cœur de l’homme. Nous pouvons affirmer cependant qu’à l’a-
RUE Re vance, nous avions réglé toutes les conditions de notre tentative ; nous voulions bien nous morphiniser, mais nous étions aussi bien décidé à ne pas nous intoxiquer dé-
finitivement.
Expérience Fersonnelle
Internat de l'Asile de Montdevergucs)
Le 15 mars 1909, à dix heures du soir, je fis ma premère piqûre au chlorhydrate de morphine, à la dose de 0 gr. 01 dans le tissu cellulaire, sous-cutané, partie externe de la cuisse. J'avais pris du lait à mon dîner de sept heures. Je continuai, d’ailleurs, à suivre ce régime pendant le repas qui devait précéder l’injection.
Les premières sensations furent désagréables. Pendant vingt minutes, montre en main, je ressentis de vagues douleurs dans les articulations, dans le genou notamment, quelques légères crampes d’estomac, accompagnées de coliques passagères, des démangeaisons assez intenses à la face antérieure des cuisses, au gras des mollets. Puis, durant un instant, plus rien, sinon que déjà je constatai un bien-être particulier ; mon lit était plus souple, les objets de ma chambre me semblaient plus familiers, mon corps paraissait plus léger. J’eus en même temps deux impressions désagréables : mes camarades d’internat, qui jouaient dans une chambre voisine de la mienne, faisaient avee de la monnaie un bruit que je trouvai insupportable : en outre, je dus tourner le commutateur électrique qui était à ma portée, mes yeux ne pouvant soutenir la clarté de la lampe. Cela fait, et lorsque tout fut rentré dans le silence, je commençai à connaître l’euphorie morphinique. La nuit me fut douce ; je ne puis guère exprimer au-
trement la béatitude éprouvée. Je ne ressentis, à vrai dire, rien d’extraordinaire ; je n’eus ni illusions, ni hallucinations. Mes mouvements respiratoires étaient plus faciles, plus amples. Je songeai à mes affaires, à mes occupations, à mes ennuis. Tout ce qui était naguère ardu m’apparaissait facile ; certains problèmes de la vie réelle se présentaient à moi sous une forme nouvelle, m’apportaient leur solution toute prête. J'étais là, immobile, figé, étendu sur le dos, les yeux fermés, les bras au long du corps, satisfait, ne désirant rien. Je m’endormis vers les cinq heures du matin, je me levai à huit, dispos, le regard clair, la voix forte. Je me lotionnai la tête à l’eau fraîche et déjeunai de bon appêtit. Aucun trouble somatique constaté.
16 mars. — Piqûre à neuf heures . du soir, encore à 0 gr. 01. Mêmes sensations prémonitoires, plus nettes peut-être parce que je les attendais : douleurs articulaires, poids à l’épigastre, borborygmes, prurit Même euphorie, même satisfaction complète après vingt minutes exactement. Mais, cette fois, le bien-être dura moins. Dès une heure du matin Je commençai à m'’agiter dans mon
lit — Mauvais signe quand on se retourne sous la morphine — De plus je suai abondamment. La veille je n’a-
vais pas remarqué cette diaphorèse. Mon insomnie devint pénible, comme lorsqu'on a pris trop de café ; je m’endormis tard, vers 4 heures du matin. Au lever, à 8 heures, j'étais pâle, un peu las, pas autre chose. Je déjeunai de bon appétit Se
17 mars. — Dix heures, deux centigrammes de morphine. Après un quart d’heure, sensation angoissante de vertige. I1I me semblait que je tournais dans le vide à grande vitesse, autour de mes pieds comme axe.
Cela dura peu. Je me remis de ma frayeur et profitai
de mon bien-être. Une harmonie voilée, vague, lointaine mais délicieuse venait par üintermittences à mon esprit. Ce n’était rien, c'était à peine perceptible, mais c'était bon. Diaphorèse abondante, sommeil tardif vers six heures. Lever à dix heures. Tête un peu lourde, migraïne légère, le tout vite dissipé. Je ne pris pas mon premier déjeuner ; bon appétit à midi, bonne journée.
18 mars. — [nstruit par l’expérience, j’augmentai encore la dose, que je portai à deux centigrammes et demi. Mal m'en prit. Je dois dire que j’eus le tort de ne pas me coucher assez vite. Comptant sur vingt minutes de répit, je. voulus les utiliser en allant et venant. L'effet ne se fit pas attendre, Des vomissements douloureux se produisirent pendant un quart d'heure. J’absorbai un Ltre d’eau tiède pour favoriser l’évacuation de la morphine. Quand l’antipéristaltisme stomacal eut cessé, je pris du café. Une heure après, je m’endormais, éreinté. Le lendemain, j'avais (mal aux cheveux », ma langue était blanche, je ne pus déjeuner, j'étais très pâle. Dans la journée, tout s’arrangea ; le soir, j'étais prêt pour la récidive. D'ailleurs, je désirais ma piqûre plus que jamais. L'habitude était prise. Je n'aurais pu dormir.
19 mars. — Trois centigrammies. Nuit excellente, qui me dédommagei de eelle de la veille. Hallucinations auditives, musicales surtout. L'harmonie était vague, lointaine, perceptible à peine. Bon réveil le lendemain. J'étais très pâle. À signaler que dans l’après-midi je fus pris d’une grande lassitude et d'un sommeil irrésistible. Je dormis profondément pendant trois heures, et me réveillai dis-
pos.
+20 mars. — Piqüre à minuit, J° jeta trois re mes et demi. (Je note que toutes mes solutions au pré-
PRO De
parées par moi-même, de la façon la plus aseptique, et rigoureusement dosées.) L’euphorie vint à point. Elle fut traversée cependant par des frayeurs. Un meuble qui craquait, un chat qui miaulait, mon feu qui pétillait me surprenaïent, m'épouvantaient parfois. Je dois dire que j’avais du feu toute la nuit. Sa clarté, qui dansait dans la chambre, m'était utile ; les ténèbres m’auraient impressionné péniblement. Ces terreurs nocturnes, quoique intenses, ne me faisaient par surgir ; je les supportais bien. Je crus même remarquer qu’elles m'étaïent douces parfois, tant il est vrai que tout le paradoxal et tout le contradictoire se rencontrent dans cette ivresse. Je notais encore les hallucinations auditives, les seules d’ailleurs qui se présentassent à moi. De nouveau la cantilène douce et touchante m’enveloppa, m'’attendrit ; je pleurai. Il me serait impossible de dire par quel processus j’en vins à ces larmes, qui n’avaient rien d’amer. Diaphorèse, sommeil à cinq heures ; lever à neuf heures, salué par des vomissements. Mauvaise journée, tête lourde, pas d’appétit.
Ma première série de piqûres était terminée. C'était bel et bon, mais la nuit m’attendait. Pour y résister mieux, je m'’aidais des circonstances. J’allais dîner en ville, je bus
en compagnie, Je fus au spectacle, je n’entrais que fort
tard. Je trouvais bêtes tous les divertissements ; le vin me parut mauvais, le repas détestable. Toutefois, cette escapade m'avait fourni la diversion nécessaire. Je revins chez moi au jour levant, je me couchais, fatigué, et dormis un peu. La nuit suivante, je pus reposer en prenant 0,50 centigr. de véronal, dont l’effet fut sûr et assez prompt. Les jours suivants, à l’heure critique, je pensais invariablement à ma piqûre, je la désirais. Je sus me contenir.
À noter qu’à partir de la cinquième injection, j'avais présenté une constipation opiniâtre, que je combattis par
At 99 des laxatifs. Ce dernier trouble, le plus durable, me fut le plus pénible après les vomissements. Il s’amenda et disparut en quelques jours. J'étais très fier de n’avoir pas cédé au penchant acquis. Toutefois, si je m'étais examiné sévèrement, j'aurais constaté avec quelle impatience j’attendais le moment licite de retomber dans mon habitude.
Je ne décrirai pas jour par jour la seconde partie de, mon expérience. Je dirai seulement que, le cinq avril, je recommençais par une dose imitiale de deux centigrammes, et que, chaque jour, j’augmentais d’un centigramme. Ma dose maxima fut donc de sept centigrammes. Ma technique s’était perfectibonnée. D'abord, le lieu -d’élection n’était plus la cuisse. Je me piquai au flanc. C'était plus commode, moins douloureux. En outre, je savais désormais que l’immobilité absolue s'impose, même pendant la période prémonitoire, si on ne veut pas risquer les vomissements. Mes sensations voluptueuses furent de plus en plus intenses. Je connus le délire conscient. Cette dernière forme de l’ivresse morphinique m'avait échappé auparavant. La personnalité est absolument dédoublée. Il y a le moi raisonnable, qui se retire dans l’ombre, qui laisse le champ libre au moi délirant. Celui-ci est le roi de l’heure, il pense, il spécule, il imagine. Cette portion de l’intelligence est développée au suprême degré, elle est accrue extraordinairement, si bien que l’autre moi, celui qui s’efface, qui regarde froidement, admire sans réserves le moi qui bat la campagne.
Nulle part nous n'avons vu signaler ce dédoublement de la personnalité. C’est parce que nous l’avons nettement constaté, que nous avons cru devoir le souligner. Notre délire revêtit toujours la forme raisonneuse. Nous faisions des théories, nous inventions des systèmes. Quant | au* hallucinations, celles de l’ouïe seules nous furent ré-
vélées ; encore étaient-elles exclusivement de nature musicale. Nous n’avons jamais entendu de voix.
L’euphorie, toujours très réelle, avait, chaque jour, une durée plus courte. Nous sentions bien qu'il eût fallu renouveler la piqûre dans le courant de la nuit.
Inutile de dire que ces heures séduisantes laissèrent après elles un regret amer ; que nous dûmes nous distraire artificiellement pour combattre le noir qui nous enrahissait, qu'il nous fut indispensable de nous astreindre, pendant quelque temps, à une vie très active, pour ne pas trouver la vie « bête », comme un vulgaire intoxiqué.
Dans le domaine intellectuel, nous conservâmes pendant quelques jours une apathie intense, et une remarquable inaptitude au travail, un manque de décision très sensible.
Ce sont surtout les troubles somatiques que nous devons signaler. Apparemment, l’appareil respiratoire n’eut pas à souffrir de cette épreuve ; la circulation ne nous parut pas non plus modifiée. Nous nous astreignîmes à compter nos pulsations, dont le chiffre, malgré tout, resta normal. Au point de vue digestif, il en fut autrement. La constipation déjà signalée reparut, dès le début de la deuxième série de piqûres. Elle persista jusqu’à la fin de l’expé- -rience. Celle-ci terminée, elle fit place à une diarrhée profuse, qui ne eéda qu’à un purgatif salin. De plus, nous constatâmes une décoloration marquée des fèces, qui devinrent grisâtres, Ce phénomène nous surprit beaucoup et nous effraya d’abord, Nous ne pouvions nous imaginer que quelques malheureux centigrammes de morphine pussent produire un effet si marqué. L’alcaloïde aurait done entravé davantage la fonetion biliaire qui, normalement, s’accomplit chez nous avec difficulté ? Enfin, comme der-
CD
nier signe, nous avons noté un trouble prononcé des uri-
nes, à partir de la huitième piqûre.
Ainsi, douze injections, dont le bilan n’a pas atteint quarante centigrammes, nous ont appris ce qu'était l’ivresse morphinique ; mais, en revanche, elles nous ont procuré des troubles gastro-intestinaux et urinaires. Elles nous ont aussi montré en petit ce que pouvait être l’état de besoin, Pour contempler un tableau séduisant, nous avons
entrevu l’imminence d’un effrayant danger.
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OBSERVATION PREMIÈRE y
(Personnelle)
L. T., ouvrier boulanger, habitant Marseille, asthmatique, âgé de quarante ans, souffrait depuis l’âge de 36 ans d’angoisses respiratoires intermittentes. Pendant deux ans, les cigarettes de datura le soulagèrent tant bien que mal. Un beau jour, son médecin, qu'il obsédait, le piqua à la morphine. L:., très sobre lui-même, était fils d’alcoolique. La première injection qu’il reçut contenait un centigramme de chlorhydrate de morphine, sans atropine. Il connaissait désormais le remède, qui, d’ailleurs. l’avait soulagé parfaitement ; il voulut en user. Son médecin, qui ne tarda pas à voir l’imprudence qu'il avait commise, refusa carrément de nouvelles ordonnances. L.. s’aboucha avee un commis de droguerie, qui lui procura sa mor. phine en poudre. I1 faisait lui-même ses solutions, à la hâte, sans précaution aucune. Le 10 novembre 1905, il entre à l'Hôpital de la Conception, dans le service du docteur Alezais, pour se guérir d’une diarrhée incessante, avec ténesme. Il avoue sa manie ; il en était à deux grammes par jour. Après l'avoir isolé dans une cellule, on es-
Rp LEE
Saie de le priver de ses piqüres. Son entérite ne fait qu’empirer. L.. meurt dans l’adynamie le lendemain de son entrée à l’hôpital, après avoir présenté dans la nuit plusieurs crises épileptoïdes. Sur le corps du défunt, dont l’autopsie n’a pu être faite, nous avons trouvé des cicatrices nombreuses d’abcès, siégeant surtout aux cuisses, aux mollets, aux bras. Au niveau des piqûres récentes, faites aux bras, nous avons découvert de petites taches sombres, noirâtres, bleuâtres même, avec de la bonne volonté. Etaient-ce les taches bleues des morphinomanes ? Nous n’osons l’affirmer. Ce qui plaiderait eu leur faveur, c’est que ces taches n’existaient qu'aux bras, où la piqûre pénètre généralement dans le derme, et non dans le tissu cellulaire sous-cutané.
OBSERvVATION II
(Personnelle)
P. M.., âgé de vingt-huit ans, avocat, atteint de bronchite chronique depuis deux ans, à commencé, il y a un an, à se piquer à la morphine. Il emploie des solutions de chlorhydrate. [Il possède une technique parfaite et procède aseptiquement. Aucun abcès à signaler.
Dès que nous eûnres fait sa connaissance, quoiqu'il fût plus âgé que nous, nous nous liâmes de camaraderie. En gourmet, il choisissait les moments propices pour se piquer. Il en était alors à 2 grammes, Il avait remarqué une améhoration de ce qu’il appelait sa bronchite chronique, depuis qu'il usait. de la morphine. Il s’amaigrissait pourtant et toussait toujours. Mais, comme son euphorie était continuelle, de par la distribution des piqûres dans le cours de la journée, il ne souffrait pas. Il nous fit des
confidences extraordinaires ; 1] croyait aux revenants, depuis qu'il avait vu les esprits de Socrate, d’Aristote, du Christ, ete.
Voici le détail qui nous intéressa surtout dans ses révé-: lations : comme nous, il signalait le dédoublement de la personnalité. ( Il y a en moi l’aliéné et l’être raisonnable. » Pendant les six mois que je le suivis, je constatais les progrès de son abrutissement et de sa déchéance physique. Subitement, il mourut d’une hémoptysie- fous droyante. Il était tuberculeux (anévrisme de Rasmussen). IT en était à quatre grammes. La dose n’était pas énorme; pour un bacillaire, c'était suffisant.
OBSERvATION III
(Personnelle)
J. C.., trente ans, lieutenant d'infanterie de marine, était revenu morphinomane du Sénégal. Fiancé avant son départ, il devait se marier à son retour. La nostalgie, amour, la chaleur tropicale eurent raison de sa volonté. D'abord, il se procura l’opium, qu'il fuma : il eut ensuite recours à l’éther, à la cocaïne, au haschich, à la morphine. Seule cette déesse sut le retenir. Il fit tant et si bien qu'il en était à dix grammes quand il revint en France, Sa maigreur, sa faiblesse visible, son teint subictérique, l’obligèrent à tout avouer. Sa fiancée, qui l’aimait, voulut malgré tout l'union immédiate. Elle était certaine de le guérir, disait-elle. Nous connûmes J. CL. quelque temps avant son mariage, auquel nous assistâmes. Le jour de la noce, il eut une assez bonne contenance. Il nous avoua que pour atteindre ce but il avait forcé la dose.
Tes
Toutefois, 1l fit preuve d’une indifférence et d’une apathie remarquables. Une fois marié, il fit un effort louable et courageux. Progressivement, il se mit à réduire sa ration quotidienne. [l revint à quatre grammes. Sa femme, qui suivait ses tentatives et ses progrès, était tout heureuse et s’attribuait en partie les honneurs de la cure. Quelques jours après, elle trouva son mari pendu au ciel du lit. J. C.. nous avait confié que son euphorie était de. puis six mois traversée par des hallueinations visuelles, nocturnes, terrifiantes. Il entendait, en outre, des sons discordants, qui l’effrayaient. C’est dire ‘que sa lune de miel de morphinomane était passée. Son ivresse, pénible, douloureuse même, lui était pourtant indispensable.
Il y a done dans la morphinomanie plusieurs périodes : la première, euphorique, à laquelle nous avons voulu goûter ; la seconde, d'intoxication, qui suit de près la précédente. L’intoxiqué est un homme perdu, qui ne peut plus reculer. On signale à cette règle de bien rares exceptions. La troisième période «st celle de la cachexie finale. On a prétendu qu'il fallait deux mois environ d’habitudes morphiniques régulières, pour risquer l’intoxiçation irréparable. Nous avons connu un jeune dégénéré, qui est devenu morphinomane avéré en quinze jours. Voici en quelques mots son observation
S. B.., commis des postes, se livrait à la boisson, absinthe et eau-de-vie, depuis l’âge de 21 ans. À 30 ans, il rencontra un pharmacien imbécile qui, sous le prétexte fallacieux de le guérir de son alcoolisme, lui révèle la mor: phine. En quinze jours, $. B... atteignait la dose étonnante de 0,50 centigr. Il fut trouvé comateux dans son lit,
et mourut après avoir présenté tous les symptômes de
l’intoxication morphinique.
Les mathématiciens ont l’avantage des formules. I] nous apparaît qu’il est indispensable, parfois, de fixer, de condenser, de formuler de façon brève, certaines doitnées. C’est pourquoi nous avons cru pouvoir exprimer en un sonnet, qui est la forme la plus brève et la plus concise du poème, les sentiments et les sensations éprouvées pendant le cours de la veille morphinique. Nous insistons sur ce titre, ear on ne dort pas sous la morphine. Nous avons tâché, pour être dans notre rôle, de revêtir la personnalité du morphinomane. :
VEILLE MORPHIN IQUE
Voilà, le geste est fait. J’ordonne qu'à mes yeux s’éclipse, tout entier, le réel éphémère ; j'empoignerai les crins de l’ardente-chimère
qui m'entrainera dans son vol capricieux. \
L’épouvante est exquise au cœur licencieux.
Las des ternes amours que la vie énumère,
épris des effrois purs dont l'hypnose est la rière, je veux mourir un peu pour m'élever aux cieux.
Mon corps s’allège enfin ; ma poitrine ouatée connaît l'oppression douce et bien supportée. Je vais analyser le délire voulu.
Je ne dormirai pas Dans la nuit musicale, tout en s’abandonnant à l’Erreur colossale, mon Rêve tachera d’effleurer l’ Absolu.