‹ Du Rhin à FontainebleauChapitre 3 sur 8 · AIDE DE CAMP DE L'EMPEREUR NAPOLÉON I^R · texte numérisé non relu

AIDE DE CAMP DE L'EMPEREUR NAPOLÉON I^R

SOUVENIRS PERSONNELS DE l8l2

IA GRANDE ARMÉE n'existait plus ! La famine, -^ l'hiver des Russes, et non leurs armes, venaient de l'anéantir ! Quelques restes de bataillons épars, peu à peu ralliés à ceux des corps plus récemment arrivés et qui n'avaient fait que les derniers pas de notre retraite, reculaient lentement au travers de ces populations prussiennes tant comprimées, depuis sept ans, par nos victoires. Nos chefs, Davout surtout, les contenaient de leur attitude hère encore, et des regards menaçants que, en passant, ils jetaient sur elles du haut de notre infortune. C'étaient là nos meilleures armes, et presque les seules qui nous restaient. Mais, quand extérieurement nous nous montrions hautains devant ces vaincus, intérieurement nos cœurs, déchirés et consternés, ployaient sous le poids d'un 70 la

si grand désastre ! Nous comprenions tout le danger de notre position nouvelle, et notre foi dans le génie qui nous avait guidés jusque-là, chancelait.

Elle était surtout ébranlée chez ceux de nous dont toute la vie guerrière n'avait pas été comprise dans la sienne. Ceux-là s'étaient formés seuls, ou sous d'autres chefs que Napoléon ; plusieurs avaient été longtemps rebelles à son étoile, et subjugués enfin, s'ils en avaient subi Finfluence, c'était en se regardant comme l'une de ses conquêtes. Quelquesuns même, froids et observateurs, étaient partis des bords de la Vistule, pour aller vendre leurs dotations voisines du Rhin, dont les Russes leur semblaient déjà les maîtres.

Il en faut aussi convenir, dans plusieurs de ces chefs rage des grands dévouements était passé. Car tel est l'homme, partout si prodigue des beaux jours de sa jeunesse ; des jours graves de son âge, mûr et de ceux si tristes de sa vieillesse, on le voit devenir de plus en plus avare !

Quant aux plus jeunes, soit insouciance de soldat, soit aise d'avoir échappé à tant de maux, on les voyait s'égayer encore. Leur verve joyeuse bravait le sort et interrompait la gravité de nos entretiens, mais elle ne pouvait détourner nos regards de ces nuages, tout noirs d'inquiétudes, qui enveloppaient notre horizon, naguère resplendissant d'une puissance si incontestée et de tant de gloire.

Enfin, à cette époque, beaucoup d'entre nous, officiers supérieurs et généraux, en dépit de leur métier alors si aventureux, étaient déjà maris et pères. Ils se faisaient encore citer par des actions d'éclat et par de nobles dévouements ; et pourtant ce n'étaient plus ces guerriers rudes et ardents, sans veille et sans lendemain, emportant tout avec eux, partant sans tourner la tête, et dont les seuls

foyers étaient les feux de leurs bivouacs ! C'étaient, au contraire, des hommes dont T ardeur guerrière, ralentie, cédait à l'attrait du foyer domestique. Ils avaient un intérieur. Amollis par les soins d'une femme, ils s'étaient arrachés à ces mille douceurs qu'elles savent créer, et dont elles nous enlacent. Ils y avaient laissé leurs affections, une part d'eux-mêmes, et n'étaient arrivés à l'armée qu'avec le reste.

Puisque j'écris mes souvenirs et qu'il faut parler de moi, je dirai que, après la défense de Kœnigsberg, d'Elbing et de la Vistule, commençant à me reposer à Posen jusqu'où nous venions de reculer, et rassasié d'émotions de guerre, je regrettais moimême aussi trois enfants, leur mère, et une habitation délicieuse où je les avais laissés. Cette propriété, au milieu de la capitale bruyante de la civilisation, était une silencieuse et paisible retraite.

Je me rappellerai toute ma vie les jours agités qui avaient précédé mon départ pour la guerre de 1812, et combien cette séparation me fut douloureuse ! J'errais d'une colonne du péristyle à l'autre, d'arbre en arbre, de plante en plante, fixant sur chacun de ces objets de longs regards, comme sur des êtres que je voyais pour la dernière fois, comme sur des témoins d'un bonheur près de m' échapper, et leur disant involontairement un dernier adieu ! S'il existe des pressentiments, c'en était un : je ne devais plus revoir cette retraite; un malheur allait à jamais m'en séparer !

Mes adieux furent si pénibles, que mon départ me fut d'abord un soulagement. J'avais précédé l'Empereur en Pologne ; je le reçus à Posen, à ïhorn, à Dantzick, et ainsi jusques aux bords du Niémen, où recommença la guerre. Nous marchions vers cette grande catastrophe où finirent, avec Tannée 181 2, l'armée et la fortune de la France !

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Cette campagne, d'abord glorieuse en apparence, avait été pour moi toute désastreuse. Près de Kowno, et pour la première fois depuis longtemps, j'avais pu embrasser mon frère, capitaine au 8** de hussards. Trois jours après, au moment où j'arrivais à Vilna, le grand maréchal Duroc m'ap-

f)elle, me serre la main, et m'apprend que, à deux ieues au delà de cette ville, imprudemment lancé dans un bois par son général, mon frère vient de se heurter, en gravissant une colline, contre trois régiments de la Garde russe. Sa compagnie a été écrasée ; lui-même a disparu !

A cette nouvelle, je courus aux hussards de mon pauvre frère. Leurs restes étaient encore rangés en bataille devant le lieu de leur défaite. L'un d'eux me montra une forêt de sapins et la pente sablonneuse du large chemin qui s'y enfonçait. C'était là le terrain de cette malheureuse charge : les débris y étaient encore. Des lambeaux d'uniformes, souillés de sang, étaient dispersés sur le milieu de la route ; sur les côtés gisaient les morts, déjà dépouillés. Dans chacun d'eux je tremblais de reconnaître mon frère, surtout quand leur figure était cachée dans le sable, et que leurs cheveux noirs et leur taille haute me jetaient dans la plus cruelle incertitude. Et quelle angoisse, quand le hussard qui m'accompagnait, saisissant par les cheveux et retournant brusquement ces têtes, me montrait leurs traits ! Enfin, je fus assuré que mon frère n'était point resté sur le champ de ce combat. Alors je me fis répéter les récits et les conjectures de chacun de ses compagnons d'armes.Tous l'avaient vu en tête des siens, au plus fort de la mêlée. Plusieurs fois il s'était fait jour ; un coup de lance l'avait enfin étendu à terre, d'où, se relevant, deux autres coups l'avaient deux fois terrassé encore. Plusieurs oflâciers ennemis s'étaient alors jetés

sur lui, et rentraînant, tous avaient disparu dans la forêt qui nous séparait de T armée russe.

Aussitôt, et malgré la défense de communiquer avec Tennemi, j'obtins un trompette, j'écrivis à la hâte quelques mots à mon frère, je lui formai une bourse, j'en chargeai son domestique; puis, avec lui et mon parlementaire, je m'enfonçai dans la forêt qui séparait les deux avant-gardes. Ce fut seulement à sa sortie que j'aperçus les premières vedettes russes. Bientôt le domestique et le trompette furent parmi elles. Une heure d'anxiété suivit. Pendant cette heure cruelle, la plus longue de ma vie, seul, et abrité par les derniers arbres qui bordaient la plaine, en proie à mille pensées fiévreuses, la destinée si changeante de notre famille, d'une génération à l'autre, se représenta à mon esprit. Cette Russie, où je me trouvais pour la seconde fois, c'était pour y voir mon frère blessé et prisonnier en 1812, comme moi en 1806 ! Ainsi dans cette même contrée, où, près de l'une des plus illustres Souveraines des temps modernes, et au milieu de la Cour la plus somptueuse, notre père, alors ministre de France près de Catherine Seconde, avait brillé pendant cinq ans d'un si vif éclat, le sort voulait que ses deux fils ne pussent pénétrer que blessés, terrassés, et traînés captifs !

Cependant l'heure s'écoulait. Le crépuscule vint, et avec lui une nouvelle inquiétude. Les Russes gardaient-ils prisonnier mon parlementaire? Moimême, officier général qu'ils savaient là seul et sous leur main, n'allaient-ils pas me saisir aussi ? J'avoue que, involontairement et en dépit d'un devoir impérieux, cette chance ne déplaisait pas à mon impatience de revoir mon frère, lorsqu'enfin j'aperçus un cavalier venir à moi ; je m'avançai à couvert encore de quelques arbres pour le reconnaître; c'était mon trompette. Les Russes, au

contraire de mes craintes, l'avaient si bien accueilli, qu'il n\'tait plus en état de me n'pondn.' ; mais il rapporta quelques lignes (jcrites par une main généreuse. « Mon frère n'était que prisonnier ; ses blessures étaient graves sans être mortelles ; son nom et son intrépidité lui assuraient une captivité douce et honorable !"» Je respirai enfm, déchargé d'un poids insupportable.

Tranquille sur mon frère, qui dès lors se trouvait en sûreté pour le reste de la guerre, je conamençais à me remettre d'une si rude commotion, quand, à quelques marches plus loin, à Klubokoé, un second malheur m'atteignit, la nouvelle de la mort de ma sœur. C'était la seule que j'eusse, et si regrettable par son cœur et son esprit, que plus le portrait en serait fidèle, plus il semblerait invraisemblable ^ !

Fatigué de ces violentes émotions, je retournais à Vilna d'un mouvement presque machinal, lorsque, en approchant d'un village, de Mitednicky, je crois, car j'étais sur la route d'Osmiana, un coup de feu, suivi d'une rumeur inaccoutumée, réveilla mon attention. En m' avançant, je vis, au milieu de la rue, un de nos fantassins étendu mort, sa cervelle sanglante hors de la tête. Ses compagnons l'entouraient, avec une agitation tout opposée à cette insouciance qu'ils ont ordinairement pour les morts des champs de bataille. Leurs exclamations m'apprirent que le malhemreux venait de se tuer, soit regret de ses foyers, ou effroi des immensités qui l'en séparaient ; soit effet d'une températiu-e dissolvante qui réellement démoralisait 1 Un autre coup, partant dans le même moment, non loin de là, attira ces fantassins; ils y coururent, en s'écriant amèrement, avec leur exagération accoutumée : « Que toute l'armée y passerait ; que c'était le quatrième de la journée ! i^

1 La Baroune de Villeneuve.

Et vraiment, depuis notre premier pas sur le sol russe, chaque jour une chaleur tiède, lourde, réfléchie et doublée par un sable ardent, nous accablait. Vers midi elle devenait intolérable, quand le ciel, chargé d'épais nuages, s'abaissait presque jusqu'à terre, et pesait sur nous de tout son poids. C'était là l'instant le plus critique, celui du plus grand découragement. On ne s'en relevait que lorsque ces lourds nuages crevaient en chaudes ondées, tombant, comme dans les contrées méridionales, en larges gouttes et par torrents.

Je compris d'autant mieux cette démoralisation, que, dès le passage du Niémen, moi-même j'avais failli succomber sous de semblables impressions. A mesure que ce premier et si désastreux orage s'était amoncelé, mon esprit s'était de plus en plus affaissé ; je m'étais senti près de fondre en larmes. L'orage creva, et, sur-le-champ, tout à mes yeux changea d'aspect ; je me redressai, je redevins homme !

Mais revenons à l'histoire. Une erreur trop répandue, et qui consiste à repousser toute influence de la santé de Napoléon sur les événements, m'oblige à quelques nouveaux détails sur cette guerre de 1812.

On s'obstine à représenter l'Empereur, le jour de la Moskowa, s'avançant plusieurs fois au gdop au milieu des combattants ; j' affirme ne l'avoir pas quitté pendant cette journée, et ne l'avoir point vu galoper un seul instant. J'ajoute, puisqu'on me force à tout dire, que la veille, quand il parcourait le champ où devait se livrer la bataille, on remarqua que, ayant mis pied à terre, il s'arrêta

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fort longtemps, le front appuyé contre la roue de l'un de nos canons. J'ajoute encore que, la nuit suivante, son aide de camp, Lauriston, qui luimême me Ta raconté, l'aida à se placer sur le ventre des cataplasmes émollients. Ce qui est également certain, c'est que, pendant le combat, lorsque, après la prise de la grande redoute par Caulaincourt, il crut devoir aller juger par luimême de ce qui restait à faire, je le vis monter lentement et péniblement à cheval ; en cet instant, comme on lui amenait prisonnier le vieux général Likatcheff, défenseur de cette redoute, ce fut avec une voix faible et languissante qu'il me recommanda d'avoir soin de ce général, de recueillir ses paroles, et de venir ensuite lui en rendre compte. Après quoi, s'éloignant lentement au pas, il continua de même sans doute, puisque, dix minutes plus tard, je le rejoignis non loin de là. Je n'avais pu tirer de Likatcheff, fort troublé de sa défaite, que les mots suivants : « Ah ! Monsieur le général, quel désastre 1 Croyez-vous que votre Empereur nous permette désormais de rester Russes ? j> Ces paroles, quelque singulières qu'elles fussent, quand ]e les rapportai à l'Empereur, lui firent peu d'impression. Il venait d'apprendre, il est vrai, la mort de Caulaincourt et de Canouville, frère l'un de son grand écuyer, l'autre de son maréchal des logis, et tués l'un d'une balle, l'autre d'un biscaïen au front.

Nous atteignîmes bientôt, à la hauteur de la gorge de la grande redoute, le terrain conquis, que de rares boulets et obus ennemis disputaient encore. Napoléon, après avoir examiné la position, écouté ses maréchaux et donné ses ordres, revint lentement à ses tentes, comme il en était parti.

Le lendemain matin, dans sa triste revue du champ de bataille, revue de morts et de mourants.

où, quelque précaution qu'on prît, il était impossible, sur un sol ainsi jonché, de marcher toujours à terre, le seul mouvement vif que je vis à TEmpereur, aussi souffrant que la veille et de plus cruellement affecté, fut son irritation quand le pied de l'un de nos cheveux, heurtant Tune de ces victimes, en arracha un gémissement, dont je ne puis douter, car c'est moi malheureusement qui en fus la cause. Sur l'observation de l'un de nous que ce mourant était Russe, l'Empereur répliqua : « Qu'il n'y avait plus d'ennemis après la victoire ! » Et aussitôt, ayant fait relever ce soldat par Rustan, il le fit boire à sa propre gourde d'eau-de-vie, toujours portée par ce mamelouk ; puis il renouvela, il multiplia l'ordre de recueillir soigneusement, et sur-le-champ, tous ceux. Russes comme Français, qui vivaient encore.

Vers la fin de cette revue, l'Empereur m'envoya à Mojaïsk, où il voulait coucher ; mais quarante mille Russes, campés sur une hauteur, à demiportée de canon en arrière de cette ville, plusieurs bataillons et une batterie, rangés devant nous à son entrée, derrière un ravin, la défendaient. Je trouvai le Roi de Naples à deux cents pas de cette arrière-garde ennemie, dans un champ à gauche de la grande route, seul avec ses aides de camp, et fort en avant à gauche de la première ligne de sa cavalerie. Celle-ci s'avançait au pas et en bataille. Le Roi, surexcité par les feux et les criailleries des Cosaques au milieu desquels son ardeur l'avait jeté, maudissait la lenteur de ses escadrons. Il leur envoyait ordre sur ordre de charger ces canons et ces bataillons, qu'un ravin rendait inabordables.

Il ne répondait à Déry, son aide de camp, qui le suppliait de se calmer et de renoncer à cette attaque, que par ces mots : « Qu'ils chargent ! et s'il y a un ravin, ils le verront 1 » Déry, ainsi repoussé, me

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pria d'intervenir, ce que je fis aussitôt en montrant au Roi Tobstaclc réellement infranchissable. Sur quoi, convaincu enfin, il me pria d'aller révoquer son ordre. J'y courus à toute bride ; je voyais notre ligne si près de couronner une hauteur où elle eût été criblée de balles et de mitraille, que je lui criai moi-même le commandement de halte, auquel elle obéit sur-le-champ et fort à propos, car, deux pas de plus, et c'en était fait d'elle !

Quelques instants après, en rétrogradant vers le village situé à portée de canon de Mojaïsk, sur la grande route, je rencontrai le maréchal Mortier. Nous cheminions en causant, lorsque, voyant un boulet russe dont les derniers bonds allaient nous atteindre : « Rangeons-nous, Ségur me dit-il ; faisons place aux plus pressés ! » Je m'écartai ; et, en regardant passer ce boulet entre nous deux, j'aperçus, de l'autre côté de la route, un personnage seul, à pied, et en redingote grise. C'était l'Empereur ! Il s'avançait vers Mojaïsk, marchant péniblement, la tète baissée. Je traversai la route et, me plaçant devant lui, je l'arrêtai, en lui faisant remarquer qu'il était au feu ; à quoi il me répondit, en levant lentement la tête : « Les Russes tiennent-ils donc encore dans Mojaïsk ? » Le jour, en ce moment, unissait ; je lui montrai les feux d'environ quarante mille hommes, derrière et dominant la ville, ajoutant qu'une forte arrière-garde et du canon en défendaient l'entrée. L'Empereur alors, d'une voix aussi languissante que son attitude, me dit, en se retournant pesamment et tout d'une pièce : « Attendons jusqu'à demain, puisqu'il en est ainsi ! » Ce fut avec le même abattement dans sa démarche, qu'il rentra dans le village, où il passa la nuit.

Le lendemain matin, j'entrai dans la viUe avec un bataillon que commandait Jorry, l'un de mes premiers compagnons d'armes, en 1800, aux

hussards de Bonaparte. Ses tirailleurs jetés en avant, il serra sa troupe en masse, et l'abrita derrière une église ; car Mojaïsk ne nous était pas encore entièrement abandonné. L'arrière-garde des Russes avait pris sur la hauteur, au delà de cette ville, la position qu'occupaient la veille, si fièrement, les restes de leur armée ; et cela, à quatre lieues seulement et après deux jours de la plus sanglante des défaites. De cette position ils commandaient Mojaïsk ; suivi de quatre gendarmes d'cHte et d'un fourrier du palais, j'en fis la reconnaissance ; ils nous canonnèrent dans les rues avec une telle justesse de tir, que, sous nos pas, leur mitraille labourait le sol, et que plusieurs fois leurs obus faillirent couper la bride de mon cheval. Il est vrai que je ne pressais point le pas, piqué à ce jeu, et affectant de le dédaigner. Ce furent ces obus, en nous manquant de si près, qui s'enfoncèrent dans les maisons, y mirent le feu, et, y brûlèrent les nombreux blessés que Kutusoff avait abandonnés.

Cependant, nos manoeuvres sur les flancs de cette arrière-garde l'ayant bientôt fait disparaître, je retournai dire à l'Empereur qu'il pouvait entrer dans Mojaïsk. Il vint s'y établir dans la seule et assez grosse maison de briques, à un étage, qui s'y trouvait. Là, pendant deux jours, l'extinction de sa voix devint si complète, qu'il fut forcé d'écrire, sur des carrés de papier, les ordres et les lettres qu'il ne pouvait plus dicter.

Mais cette indisposition, quelque forte qu'elle fût, n'était pas pour lui la plus pénible. Depuis la veille de la bataille il subissait une atteinte de dysurie, souffrance qu'il ne put vaincre qu'à Moscou, le second jour après son entrée au Kremlin. Je savais ce fait par ses secrétaires, quand j'écrivais la campagne de 1812. Son chirurgien et mon père m'avaient même appris, qu'il était assez fréquem-

ment sujet à ce mal, dès sa jeunesse. Dans les attestations écrites de la propre main de messieurs Yvan et Mestivier, l'un, chirurgien de Napoléon depuis 1796, Vautre, son médecin en 1812, et de service près de lui la veille de la Moskowa et à son arrivée au Kremlin, on en verra la preuve détaille e, authentique et incontestable \

Maintenant je laisse à juger si, le jour de la bataille, ce fiévreux refroidissement et cette dysurie, si gênante pour les mouvements du corps, n'eurent aucune influence sur son esprit.

Achevons rapidement de compléter nos souvenirs de cette campagne. On a lu l'histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812 ; elle est aussi la mienne. Plusieurs fois je m'y suis mis en scène sans toutefois m' être nommé. Je fus là moins acteur que témoin, n'ayant guère quitté l'Empereur, si ce n'est de quelques pas, et pour porter et faire exécuter plusieurs de ses ordres. J'y souffris moins que d'autres, malgré mes blessures, parce que, auprès de Napoléon, on fut presque toujours à couvert et suffisamment nourri.

Cependant, et surtout depuis Smorgoni, c'est-àdire depuis le départ de Napoléon, je faillis plusieurs fois périr. La nuit du 5 au 6 décembre, où je m'aperçus du projet de ce départ aux apprêts de son exécution, me fut si pénible, que son souvenir m'oppresse encore. Dès la première heure de cette nuit, ceux qui devaient accompagner l'Empereur ou le suivre en furent instruits secrètement. On se tut avec moi. Je vis mon sort dans ce silence, dans l'attitude contrainte et dans les regards de commisération de mes compagnons d'armes, s'efforçant de contenir leur ravissement quand ils me rencontraient en face. Pour moi, j'en conviens, dès

1 Les originaux de ces attestations sont déposés aux Archives Nationales.

qu'il ne me fut plus possible de douter de ma destinée, mon cœur se gonfla de tant d'amertume que j'eus peine à le contenir. Je reçus les tendres adieux de mes amis, dont la joie éclatait en dépit d'eux-mêmes; j'écrivis quelques lignes que je leur confiai ; et, m'enveloppant dans ma pelisse, je me hâtai de séparer leur bonheur de mon infortune.

Véritablement, après tant de mortelles impressions, le regret de manquer une pareille occasion d'aller se réchauffer le cœur et le reposer à ses foyers, était d'autant plus natiurel, que, seul des officiers généraux attachés à la personne de Napoléon, je me voyais séparé de lui, et comme abandonné au désastre universel. J'étais gâté par l'habitude de ne servir que sous ses ordres. Désormais sous quel autre chef allais- je continuer, pas à pas, la marche funèbre de notre retraite, sans mes compagnons habituels, et forcé d'en accepter de nouveaux ? Car, entre la maison de l'Empereur et les états-majors de Berthier, de Murât et du prince Eugène, il n'y avait rien de commun : la distance avait toujours été grande, les habitudes différentes, et la séparation entière.

Je l'avouerai, ce changement subit de position, cet isolement, cette prolongation d'exil, à l'instant où, près d'atteindre des terres alliées et hospitalières, la France recommençait à poindre à mes yeux, comme un fanal au milieu de la plus rude des tempêtes, tout cela me désespéra. Quant à l'instruction que Napoléon me fit remettre, elle me laissait sous les ordres du roi de Naples, et du prince de Neuchâtel malade, rebuté, et qui n'était plus que l'ombre de lui-même. Je devais d'abord rester à la tête du quartier impérial, prendre ensuite le commandement de la première brigade de cavalerie qu'il serait possible de rallier, et faire à Vilna le coup de sabre.

L'instruction, pour le ralliement de cette brigade de cavalerie, était inexécutable, puisque tout était anéanti, et tout à refaire, ailleurs, au loin, et avec d'autres éléments. J'étais donc sacrifié à une vaine apparence, au chimérique espoir que la Russie et l'Europe croiraient à la réalité de ce semblant de quartier impérial au milieu d'un fantôme d'armée, et qu'il leur ferait redouter, chaque jour, le retour subit de l'Empereur !

Il n'y avait pourtant là rien de mieux à faire. L'Empereur avait raison. Dans cette chute, rien n'était à négliger. Ce simulacre de quartier impérial était nécessaire. C'était un dernier point de ralliement pour les siens ; ce pouvait être une vision redoutable pour ses ennemis. Quant à moi, officier général d'un nom connu en Russie, j'étais de sa maison ; il n'en avait pas un autre à choisir pour ce commandement, et peu d'autres, en ce moment, pour cette brigade de cavalerie qu'il me destinait. Toute plainte eût donc été injuste et déplacée ; il n'y avait qu'à obéir et à se taire, l'honneur et le devoir le dictaient. Aidé par la nécessité, je me résignai ; le bon sens l'emporta sur tous mes autres sens, et, s'il me fut impossible de dompter leur révolte intérieure, je sus du moins, au dehors, cacher ma faiblesse, et dévorer en silence mon désappointement. Je fis même plus : au moment du départ de Napoléon, quand, par ses gestes et quelques paroles, il nous fit, en passant, ses adieux, mes yeux lui exprimèrent que je comprenais la nécessité de son départ et celle du sacrifice qu'il m'imposait.

Toutefois, lorsque, le 6 décembre, en sortant de ce dernier quartier impérial, je rencontrai le colonel Fezenzac avec l'aigle de son régiment, qu'escortaient quelques officiers et sous-oificiers, seuls restes du corps qu'il commandait, ce fut

d'une voix encore émue que je lui appris le départ de l'Empereur. Ce colonel, d'abord muet et pensif, me répondit bientôt : « Il a bien fait ! » La position de Fezenzac et la mienne étaient différentes ; mais ce mot ferme, dit en passant, me raffermit ; ce sang-froid me rendit le mien : j'acceptai tacitement ce noble exemple, dont je me plais aujourd'hui à lui rendre hommage.

Cette journée fut l'une des plus glaciales et des plus meurtrières de la retraite. Le lendemain 7 décembre soit désordre autour de Murât, soit en moi préoccupation, je perdis la trace du quartier royal. Vers la fin de ce fimeste jour, excédé par une marche à pied de douze lieues sur une neige miroitée, écrasé sous le poids de soixante et quinze livres, celui de mes armes, de mon uniforme et de deux énormes fourrures, j'essayai de me remettre en selle ; mais, presque aussitôt, mon cheval versa sur moi, si rudement, que je restai engagé sous lui. Plusieurs centaines d'hommes passèrent sans qu'il me fût possible d'en décider un seul à me dégager. Les plus compatissants s'écartaient un peu, d'autres enjambaient par-dessus ma tête, la plupart me foulèrent aux pieds. Un gendarme d'éUte enfin me releva.

Cette journée s'était écoulée pour moi sans nourriture. La nuit suivante, la plus froide de toutes, je la passai sans manger encore, dans une cabane ouverte à tous les vents, entouré de morts, près d'un feu mourant, la flamme ne pouvant mordre sur un gros sapin tout entier, qu'on avait traîné dans cet abri, et dont les deux bouts sortaient l'un par la porte, l'autre par la fenêtre. Un vieux général du génie vint partager avec moi ce triste gîte. Il dévora devant moi un reste de provisions, sans me rien offrir, et sans que je pusse me déterminer à lui demander

une faible part du chétif repas auquel il était réduit.

Cette chambre tenait à une énorme grange encore debout. Pendant cette nuit cruelle, quatre à cinq cents hommes s'y réfugièrent. Les trois quarts au moins y périrent gelés, quoiqu'ils se fussent entassés les uns sur les autres autour de quelques feux, les mourants, pour s'en rapprocher, étant montés sur les morts, successivement !

Lorsque, avant le point du jour, je voulus sortir à tâtons de robscurité de ce tombeau, j'en heurtai du pied les premiers habitants ; surpris de leur impassible taciturnité, je m'arrêtai ; mais, un autre obstacle m' ayant fait tomber sur les mains, les membres raidis, les figures glacées qu'elles rencontrèrent, m'expliquèrent le silence qui m'environnait. Après avoir vainement cherché un passage, il me fallut surmonter péniblement ces différents monceaux de cadavres. Le plus élevé était proche de l'entrée ; il était si haut, qu'il cachait entièrement la sortie de cette grange.

Ce jour-là même, j'arrivai, défaillant de faim et à demi gelé, aux portes de Vilna. Ce fut par bonheur avant la cohue. J'y pénétrai facilement. Une heure plus tard, j'eusse été forcé de m' ajouter à la foule qui encombra ce défilé et qui y périt.

Tout abondait à Vilna. Beaucoup y passèrent d'im excès à l'autre. Ils y trouvèrent bonne table, bonne chère, bons Uts, dans des appartements bien chauffés. Cette brusque et trop complète transition fut fatale à plusieurs de nous. Elle dura trente-six heures seulement ; après quoi, la misère et la fuite recommencèrent.

Le surlendemain, je ne parvins à la misérable cabane qui servit de quartier général à Murât que par hasard, en me tramant, et tout à fait au bout de mes forces. J'étais malade, épuisé, je no vivais,

depuis vingt heures, que de quelques poignées de neige; et, si le feu que j'aperçus à deux cents pas à gauche de la grande route, au travers des premières ombres de la nuit, eût été celui d'un bivouac ordinaire, d'où sans doute j'aurais été repoussé, et où, bien plus sûrement encore, je n'eusse point trouvé la moindre nourriture, ce feu, que je crois voir encore et qui me sauva, eût marqué la fin de ma carrière. Ce -bivouac, bien heureusement pour moi, se trouva être le quartier du roi de Naples.

Mais ce fut surtout en sortant de Kowno, dès mon premier pas hors du territoire russe, et quand on pouvait se croire hors de péril, que je fus le plus près de succomber. Séparé de mes chevaux par la foule, et blessé au pied, après avoir lutté quelque temps contre la fatigue et la douleur, je fus forcé de m' asseoir sur la neige, hors de la route. Aussitôt l'hiver me saisit, mon sang commença à se coaguler; déjà je tombais dans un engourdissement précurseur d'une mort qui n'est point aussi douloureuse qu'on le pense, quand, au travers de cette torpeur, j'entrevis un beau cheval sans cavalier, passant si près de moi, que, par un dernier effort, je pus l'arrêter. Il était tout justement sellé et enharnaché pour un général de mon grade. Ce cheval abandonné venait d'être recueilli, à cinquante pas de là, par un gendarme de la Garde ; ce gendarme était sous mes ordres ; il me reconnut, me mit en selle, et hâta notre marche. Le mouvement me ranima. Je dus la vie à cette rencontre, et cette fois encore je fus sauvé.

Parmi beaucoup d'autres moments critiques de cette retraite, ce fut, dans ce long désastre, le seul où je me sentis près de m' abandonner, ce qui arriva à tant d'autres : moment sans doute pénible, mais bien moins amer qu'on ne l'imagine, mille douleurs ayant amené peu à peu à ce décourage-

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ment ; situation extrême, mais matérielle, machinale ; où le souvenir, où l'espoir se ck'colorent ; où toute idée du passe et de l'avenir s'effacent ; où le moment présent, qui devient tout, est luimême encore bien peu de chose. Et en effet, toutes les sensations d'ame et de corps se trouvent alors complètement émoussées dans un être si dr'faillant, déjà bien plus mort qu'il n'a à mourir, et à qui il ne faut que du repos, de quelque espèce qu'il puisse être !

Les hommes de mouvement comprendront ceci, mais les autres, non ; l'inaction ne pouvant guère juger l'action, ni combien elle aide au courage, soit de résistance, soit de résignation. Ce qui est formidable, c'est le danger, c'est la mort survenant dans la quiétude et le bonheur ! Voilà les morts toutes vives et entières devant lesquelles, pour s'en défendre ou les accepter, il faut une fermeté digne de louanges.

Une mort pareille m'attendait, et d'autant plus cruelle que j'en fus frappé dans une autre moimême. Le 20 janvier 1813, nous avions atteint Posen. Murât, qu'une dépêche, récemment arrivée, dit-on, avait inquiété sur ce qui se passait dans son royaume, venait de nous abandonner. Au milieu de l'obscurité d'une longue nuit, il s'était évadé de notre infortune. D'autre part, le prince de Neuchâtel, mourant de fatigue et de chagrin, implorait son rappel. Loin de pouvoir rallier une brigade de cavalerie, les nobles efforts du Prince Eugène, devenu Chef de l'armée, n'avaient encore pu même réunir cinq cents fantassins de la vieille Garde. Tout était à retremper, à refaire ; il n'y avait rien à greffer sur de pareils débris !

Quelques corps jeunes, frais et entiers, nous avaient rejoints ; mais, à l'exception de ceux jetés à Dantzick avec nos restes, ils s'étaient presque

dissous dans notre désordre. L'aspect même de nos hommes d'élite les avait effrayés : la plupart, plus ou moins atteints, étaient souffrants, affaiblis, presque invalides. On n'était entouré que de tristesse et de découragement : plus d'appareil guerrier ; seulement quelques rares tambours battant sourdement, comme dans un convoi, devant quelques files allongées de soldats mornes, dont les uniformes en lambeaux couvraient à peine les membres à demi gelés.

Cependant, l'ennemi avait suspendu sa poursuite ; nous respirions. L'hiver des Russes qui, de concert avec leur armée, nous avait frappés, de plus en plus violemment, jusque sur leur frontière, dès que nous l'avions dépassée, s'était ralenti. Il semblait s'être arrêté là, avec Kutusow !

Nous étions à Posen, sur un sol ami ; nous habitions un palais ; quinze jours de repos, de chaleur et d'abondance nous rétablissaient. Déjà même je regardais, au travers de ce bien-être relatif, mon avenir ; il me souriait. Je me figurais le temps de la paix enfin arrivé. Je connaissais pourtant bien la fierté de l'Empereur, toutes les rancunes dont il avait à redouter le soulèvement, et l'invraisemblance d'une paix honorable après un pareil désastre ; mais ces craintes me venaient de la nature des faits, et l'espoir, de ma propre nature ; celle-ci l'emportait.

Pendant qu'ainsi mon goût d'aventures et de sensations violentes commençait à se ralentir, une autre ambition, plus vieille en moi, reprenait le dessus, celle de la gloire des Lettres. Je leur devais les premières émotions de ma jeunesse. Cette ambition, loin de m' arracher, comme celle des armes, à mes foyers, m'y renfermerait ; elle compléterait, par une douce et utile occupation, le charme d'un intérieur où, dans une délicieuse

retraite, au milieu d'une famille nombreuse encore et distinguée, une imagination active et un cœur ardent pourraient à la fois être satisfaits.

C'était ainsi que, songeant à la possibilité d'une paix invraisemblable, je m'abandonnais à l'espoir de cet otium cum dignitate, et de m'y créer me me une renommée nouvelle. Et c'était près d'un colosse de gloire à demi renversé, au milieu d'un Empire menaçant ruine, et de quatre cent mille morts, que j'arrangeais aussi doucement mon avenir !

Mais quoi ! le malheur pouvait-il donc être partout à la fois ? Devais-je l'attendre d'autre part que de cette Russie, où j'avais appris la fin de ma sœur, où tant de mes compagnons venaient de succomber, où je laissais mon frère captif ? N'étaitce pas de ce côté seulement qu'il y avait à craindre, qu'il faudrait combattre encore ? Et là même ce malheur n'avait-il pas été si excessif, qu'il semblait avoir épuisé toutes ses rigueurs? J'y avais laissé tant de morts, que je ne songeais pas qu'on pût mourir ailleurs ! Comment prévoir que ce spectre funéraire, j'allais le retrouver d'un côté tout opposé, chez moi-même, au but de mes désirs? Je ne me révolte point, mais quelle impitoyable imiagination eût pu se figurer que cet asile, où je rêvais le bonheur, dans ce moment même en devenait le tombeau ?

Le 28 janvier, dans Posen, à huit heiures du matin, j'écrivais encore à la mère de mes enfants. Un ami entra. Son regard, ses larmes, des paroles entrecoupées m'alarmèrent. Je ne pus d'abord les comprendre ; mais cet ami me présenta une dernière lettre, il ajouta quelques mots, et tout fut fini.

Plusieurs mois après, dans mon veuvage, j'étais encore solitairement renfermé, à Paris, chez mon père. Empire, Empereur, armée morte, armée nouvelle, à mes yeux tout avait disparu ! La vue de

SOm^ENIRS PERSONNELS DE 1812 29

quatre cent mille morts ne m'avait point abattu, et une seule venait de m' anéantir I Mais pour chacun de nous qu'est-ce qu'une infortune collective, quelque grande qu'elle soit, en comparaison d'un malheur personnel ?

je suis nomme au commandement du 3*^ corps d'un régiment des gardes d'honneur

Cependant, l'Empereur, encore à Paris, contenait d'une part, excitait de l'autre, et refaisait une Grande Armée nouvelle. En même temps son inquiète, sa dévorante activité croyait pouvoir, des Tuileries, commander au Prince Eugène tous ses mouvements. La quantité d'instructions qu'il lui adressa pendant ces trois mois est prodigieuse. Il y dessinait, dans toutes les attitudes imaginables, chacune des positions rétrogrades à occuper. Il y prévoyait toutes les chances possibles de l'attaque ; il y indiquait toutes les précautions de la défense. Ces lettres composeraient des volumes. Le prix en serait inestimable pour l'art de la guerre, si les grand livres pouvaient former de grands hommes, comme les grands hommes inspirent quelquefois de grands livres !

Cet lettres furent peu utiles au Prince Eugène. Ce Prince était sur le terrain de la guerre, sol toujours fécond en variations subites ; l'Empereur en était trop loin ; les rapports lui parvenaient surannés ; ses instructions y arrivaient trop tard, et l'ordre d'agir, après l'action.

Le Prince Eugène reculait, se retournant à chaque pas, mais sans en venir sérieusement aux

mains. Il manquait ou de forces ou de confiance. A mesure qu'il déchargeait de notre poids la terre prussienne, celle-ci se soulevait tout entière derrière lui, ébranlait sa contenance, et hâtait sa retraite. Le temps pressait.

J'ai négligé de dire que, avant la campagne de Russie, le 22 février 1812, j'avais été promu général de brigade, sur la présentation du ministre de la guerre et du général comte de Lobau, particulièrement chargé de ce travail. Il fallait avoir ce grade pour être gouverneur des Pages, place dont le plus précieux avantage consistait à faire, à l'armée, près de Napoléon, le service d'aide de camp. Caulaincourt, tué si glorieusement à la bataille de la Moskowa, venait de laisser vacant cet emploi. Trois mois plus tôt, je l'eusse vivement ambitionné ; mais, dans T amertume solitaire de ces premiers temps de mon veuvage, j'appris avec indifférence que, le 7 février 1813, l'Empereur me l'avait donné.

Je m'isolais ainsi, lorsqu'on me prévint que la levée d'une cavalerie volontaire de dix mille Gardes d'Honneur, partagés en quatre corps, était décidée ; que déjà Ton désignait trois généraux de division et un général de brigade pour les organiser, les instruire et les mener à l'ennemi ; enfin, que le 3^ de ces corps, celui de l'ouest, qui se trouvait être le plus difficile à former et à commander, m'était dévolu.

Ainsi l'Empereur, en partant pour la campagne de Saxe, m'envoyait à Tours. C'était là que je devais organiser ce troisième corps de Gardes d'Honneur. Mais quelque importante et honorable que fût la nouvelle mission qu'il me confiait, je préférais le service d'aide de camp près de sa personne : je le fis donc supplier de me permettre de le suivre. L'Empereur refusa; j'insistai, mais

il m'ordonna nettement d'obéir, ajoutant : « Que dans ses choix il ne consultait pas les goûts de cliacun, mais le bien de son service ; et qu'il employait ses officiers où ils pouvaient lui être utiles. »

Il se peut que mon nom et mon caractère lui aient paru convenir aux provinces et aux habitants au milieu desquels il me plaçait ; mais son choix eut vraisemblablement encore une autre cause. En 1800, je m'étais engagé, et il m'avait nommé officier dans un corps de hussards volontaires ; en 1809, lui-même m'avait confié le commandement de la garde nationale à cheval de Paris, où j'étais resté blessé ; or, Napoléon, qui n'oubliait rien, aimait d'ailleurs tout ce qui faisait rapprochement à ces temps heureux. Il était naturel aussi qu'il se plût à en revenir aux mêmes personnes pour des situations semblables.

Néanmoins, au moment de son départ, je renouvelai ma demande de le suivre. Mais le grand maréchal Duroc détourna mon père de m' appuyer dans ce désir près de l'Empereur. Le cœur de ce fidèle compagnon d'armes, de ce digne ami de Napoléon, avait compris le mien ; dans ce péril général, le sacrifice de plus d'une vie étant devenu nécessaire, j'offrais la mienne, dont alors j'étais dégoûté ; et, réellement, les circonstances ne présentaient alors que trop d'occasions d'une mort utile et honorable.

Je compris qu'il n'y avait point à insister davantage, je me résignai ; et, rentrant dans toute l'activité de ces temps d'efforts continuels, après avoir pris, à Versailles, possession du gouvernement des Pages, je partis pour la Touraine. Là, dans le chef-lieu de cette division militaire, j'examinai d'abord ce nouveau terrain et les difficultés que j'avais à vaincre. Les hommes convenaient, et non

les lieux ; les uns suppléèrent aux autres. Un maire commode, un préfet spirituel, actif, ingénieux, plein de volonté ; une population riche, douce, et dont notre réunion devait accroître F opulence ; enfm la nécessité, tout cela vint à mon secours.

On m'abandonna tout le logement nécessaire à trois mille hommes et à trois mille chevaux ; on fit plus, quoique le préfet se récriât souvent sur mes exigences. Il disait, avec raison, qu'il n'y avait en ce monde que des à peu près ; qu'il fallait s'en contenter, mais que j'avais la rage de la perfection. Il y avait du vrai dans ce reproche. Cette prétention de trop parfaire, lorsqu'il s'agit d'oeuvres d'art ou de lettres, est souvent utile ; elle nuit ailleurs ; dans les affaires, surtout, elle est un défaut. Elle entrave la marche, en nous rendant, avec les autres et avec nous-mêmes, trop exigeants ; en concentrant l'esprit trop exclusivement sur un point, ce qui en fait oublier ou négliger d'autres ; enfin, parce qu'elle nous détourne de la réalité, et qu'elle nous distrait du bien en nous préoccupant du mieux, et le plus souvent de chimères.

J'obtins pourtant ici presque tout ce que je désirais, et jusqu'à la création d'un quartier de cavalerie. Dans le fait, cet établissement manquait à Tours. La ville le fit élever à ses frais, mais il nous fut peu utile, notre organisation ayant marché plus vite que cette construction.

Cet appel aux armes de dix mille Gardes d'Honneur était une dernière ressource que s'était créée Napoléon. Pour l'obtenir, le choix de l'uniforme, la promesse du grade d'officier au bout d'un an de guerre, l'assimilation à la vieille Garde Impériale, rien n'avait été oublié, rien épargné. Il avait bien aussi compté quelque peu sur les instructions de son ministre de l'intérieur, sur l'empressement des préfets, sur leur éloquence persuasive, coercitive

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