‹ Du Rhin à FontainebleauChapitre 4 sur 8 · DU RHIN A ION J AIM^JMJCAU · texte numérisé non relu

DU RHIN A ION J AIM^JMJCAU

même, enfin sur le mouvement universel que luimême avait imprimé, et qui entraînait tout encore.

En effet, l'exemple de tant d'élans surnaturels, tant de fois victorieux, poussait chacun de ceux qu'il employait aux plus grands efforts. On aurait eu honte d'hésiter devant un ordre même inexécutable, avec un Chef qui n'avait trouvé rien d'impossible ! Après tant de miracles, pour qui voulait marcher à sa suite, réussir était le premier des devoirs. Or, comme, dans ces circonstances critiques, un recrutement quelconque était pour les préfets un point capital, l'Empereur douta moins que jamais de leur zèle en cette occasion. Néanmoins lui-même dit alors : « Qu'il s'attendait à peine à obtenir la moitié de sa demande. » On sait que la totalité en fut dépassée ; pour ma part, au Heu de deux mille cinq cents cavaliers, j'en eus trois mille !

J'avais craint l'impossibilité d'une pareille levée ; je me trouvai subitement devant une difficulté toute différente. Je me vis sans officiers, sans instructeurs, sans aucun aide devant une foule d'hommes et de chevaux tout neufs, dont le nombre allait croître chaque jour. Ne sachant par quel bout prendre cette épine, j'appelai à mon secours deux officiers de hussards en retraite, qu'en Espagne j'avais commandés ; puis je me hâtai de caserner, de mettre ensemble, et de soumettre aux règlements militaires les premiers arrivés. Comme tels ceux-là devaient être les plus souples par leur petit nombre, et parce que, en effet, la plupart de ces jeunes gens, soit ardeur, soit entraînement, étaient réellement volontaires. Mais, le nombre en augmentant, il fallut bientôt disperser dans la \'ille hommes et chevaux.

Ces premières et assez légères difficultés surmontées, à ma trop vive inquiétude succéda, comme

il arrive ordinairement, une trop grande quiétude. La durée n'en fut pas longue.

Vers le commencement du deuxième mois de cette organisation, j'avais assigné pour lieu de réunion, au premier contingent qui arriverait, la cour intérieure d'un ancien couvent, dont l'église abandonnée devait servir d'écurie. Le hasard voulut que ce contingent fût Vendéen. Un pareil local devait peu convenir à de tels hommes ; mais il n'y avait pas à choisir ; et, dès qu'ils me furent annoncés, j'allai les passer en revue dans la cour de cet ex-monastère.

Jusque-là je n'avais eu à caserner que des Tourangeaux, commerçants de grosses villes, gens de plaine, habitants de jardins, peuple riant, de mœurs douces, et assez facile à conduire. Cette fois tout me parut différent : je compris que j'allais avoir affaire à des hommes d'une trempe bien moins ductile ; un coup d'œil suffit pour m'en convaincre.

J'abordai ce détachement de la façon la plus bienveillante qu'il me fut possible ; mais mon air gracieux se heurta contre un rang de têtes hautes, de figures sévères, dont le teint basané, les traits mâles, les regards fiers et même hautains, tout en me plaisant, me donnaient à réfléchir. La présence, l'inspection, les questions d'un officier général, de celui même dont leur sort allait dépendre, enfin tout ce qui ordinairement impose ne me parut pas faire à ces nouveaux venus la moindre impression. A leur poste, comme moi au mien, ils s'y montraient aussi à leur aise que leur chef. C'étaient des hommes dans toute leur dignité d'hommes, devant un autre homme. Nous nous mesurâmes ; je me redressai, mais devins pensif. Cette fois, l'entrée en ville de quelques autres contingents ne put me distraire de celui-ci.

Des cette époque en effet, à chaque heure, et de toutes parts, il commença à m'arriver de nombreux détachements. C'étaient des Gascons, des Basques, des Bretons, des Hollandais même, et jusqu'à des Toscans. Ces pays si divers et si lointains avaient été assignés à la formation du troisième corps de Gardes d'Honneur. Dès que ces détachements s'étaient formés on bataille, je passais dans leurs rangs pour en juger l'ensemble ; puis, avant de recevoir ou de refuser les chevaux, m' établissant dans la salle la plus voisine, j'appelais successivement chaque Garde que j'interrogeais, et dont je consignais les réponses, ainsi que mes observations, sur un état dont j'avais préparé avec soin les têtes de colonne. Âge, santé, extérieur, fortune actuelle, fortune à venir, profession soit du Garde, soit de ses père et mère, tout enfin, jusqu'à la position politique et la valeur morale présumée du nouveau Garde, était indiqué.

Au milieu des questions délicates que ces renseignements à prendre et ce premier jugement m'imposaient, il fallait avoir grand soin de bien faire observer à chacun d'eux, que le zèle et le mérite personnel, indépendamment de toute autre considération, seraient les seuls titres aux emplois de sous-officiers dont je disposais, et à ceux d'officiers que, sur ma demande, l'Empereur pourrait accorder. Ceci était dit afin de rassurer, sur le but de ces informations, les pauvres et les obsciurs, et pour ne pas laisser se gonfler d'un vain espoir les riches et les illustres.

Ce jour-là, dans ce contingent de la Vendée, ceux de cette dernière catégorie ne manquèrent point. Il leur suffisait déjà bien assez, pour être fiers, d'être Vendéens. Mais j'eus de plus à enregistrer des fortunes de dix, de quinze, de vingtcinq mille francs de rentes, et des noms tels que

ceux de la Roche-Saint-André, Marigny, Sapînaud, d'Elbée, Charette ! D'autre part, il me fallut inscrire aussi celui de Lebas, jeune homme instruit et de mérite, mais le propre fils du conventionnel et ami de Robespierre ! On peut juger de la diversité de mes impressions, que toutefois je contins ; j'achevai vite. Après quoi, j'allai me renfermer chez moi pour réfléchir plus librement, et me préparer à lutter contre les difficultés nouvelles.

En effet, comment supposer que cette jeune élite, si riche, d'un air si fier et si résolu, et qui paraissait d'assez mauvaise humeur, se soumettrait à tout ce qui l'attendait : que, par exemple, de tels volontaires se laisseraient renfermer seize par chambrée ; qu'ils consentiraient à coucher deux à deux dans de mauvais lits de caserne ; que, oubliant le service empressé des serviteurs dont chacun d'eux jusque-là avait été entouré, ils se serviraient eux-mêmes ; qu'ils nettoieraient, de leurs propres mains, leurs vêtements, leur chaussure, leur quartier ; qu'ils panseraient leurs chevaux ; que, chaque jour, ils en balayeraient le fumier hors des écuries ; et tout cela, avec une résignation toujours égale ? Telles étaient pourtant les exigences de service que, avec les Tourangeaux, j'avais déjà mises en vigueur.

Je l'avoue, je me crus au moment d'une révolte. Je me sentais dans une de ces situations critiques où tout dépend d'un premier moment et de la décision que l'on va prendre. Dans mon anxiété, quelque rapidement que je parcourusse mon appartement, mon imagination allait bien plus vite encore. Qu'avais-je fait jusque-là, et qu'eusséje dû peut-être faire? N'avais-je pas établi inconsidérément un ordre trop rigide, un service trop strict, quelque chose de trop entier pour la circonstance? N'eût-il pas fallu débuter par des commencements plus doux, par moins de rigueur

dans la discipline ? Mais de quel droit aurais-je dévié de la règle, et comment ensuite y revenir ?

D'autre part, pourtant, comment assimiler à de simples soldats ces volontaires si riches, et sans doute remplis de prétentions ? Et quels volontaires encore ! Pouvais-je ignorer par quels différents genres de contrainte on leur avait inculqué cette vocation ? C'était, pour un bon nombre d'entre eux, après qu'ils avaient payé plus d'un remplaçant, qu'on les avait entraînés à dépenser, sous ce nom de volontaires, encore plus de deux mille francs pour s'équiper, se monter, et cela pour se voir assujettir à ces devoirs de chambrée et d'écurie, pour eux si étranges.

Et, pour tant de sacrifices, quelle compensation ? La séduction d'un uniforme de hussards ? Mais quelle puérilité, vieillie par vingt ans de guerre ! L'assimilation pour la solde à la vieille Garde ? Mais qu'importait une solde élevée à de jeunes hommes présumes riches ! Quant à l'attrait d'une camaraderie de guerre entre jeunes gens tous faits pour se convenir, c'était une déception, l'émulation des préfets à accomplir, à dépasser même leur contingent, ayant conduit à des achats d'hommes, d'où résultait un mélange incohérent. Quel motif donc invoquerai- je ? Le patriotisme ? Mais il n'était alors question que de reconquérir de lointaines conquêtes, et non de défendre nos frontières ! Serait-ce la promesse du grade d'ofïicier après un an de guerre ? Mais quoi ! dix mille officiers à la fois, quelle invraisemblance ! Non, et cette prise sur eux allait sans doute m'échapper encore.

Alors, dans la perplexité qu'augmentaient ces considérations, je me demandais pourquoi, avec une solde aussi élevée, le Gouvernement n'avait pas attaché un homme de peine à chaque couple de ces jeunes maîtres. Ce servant n'eût-il pas pu.

en même temps, être militairement utile sans rien coûter au Gouvernement, chaque couple de Gardes pouvant facilement le solder sur une paye de vingtcinq sols par jour. Dès lors, n'étant assujettis qu'aux dangers et aux nobles fatigues des armes, ces volontaires, destinés à être officiers, eussent pu se croire dans la plus honorable et la plus rapide et instructive des écoles.

Il faut que le temps soit de toutes choses la plus élastique, car à toutes ces voies en sens si divers et à bien d'autres que parcourut mon imagination, vingt minutes à peine suffirent. Mais alors cette même anxiété, qui m'avait fait si brusquement rentrer chez moi, m'en rechassa sans parti pris, pour en finir n'importe comment ; l'incertitude, pour les esprits ardents, étant de toutes les situations la moins supportable.

Cette préoccupation me ramena donc promptement vers l'église, déchue à l'état d'écurie, où je devais retrouver ces Gardes. Chemin faisant, un rapport m'apprit que ces messieurs, dans leur route, avaient tenu des propos séditieux ; qu'ils avaient même porté la santé de Louis XVIII ! Je n'en marchai que plus vite, et d'autant plus inquiet de l'état d'insubordination, d'exaspération même, où sans doute j'allais surprendre ces Vendéens dans leur église profanée.

Le premier que j'aperçus en y entrant était M. Du Landreau, un homme de vingt-cinq ans, de cinq pieds sept pouces ; le plus remarquable d'entre eux par sa vigueur, celui dont le regard m'avait paru le plus fier, le plus ardent, que le détachement avait reconnu pour chef, et que je savais riche d'environ vingt mille francs de rentes. Je m'étais attendu à le surprendre pérorant avec indignation ; point du tout, il sifflait gaiement. Je m'étais figuré son bras nerveux, gesticulant et menaçant ; tout

au contraire, armé seulement de son étrille, il l'appuyait sur le dos et sur les flancs de sa monture avec une telle agilité, qu'on eût cru qu'il n'avait fait autre chose de sa vie entière ! Ce bienheureux exemple était suivi par tous les autres ; ils redoublèrent même en apercevant leur général, s'engageant ainsi, dans ce qu'ils auraient pu ne faire qu'à contre-cœur, par l'amour-propre de montrer qu'ils le savaient bien faire.

A cette vue, je ne sais ce qui l'emporta en moi, de la satisfaction ou de l'étonnemcnt, mais ce qu'au fait j'éprouvai de plus distinct, ce fut un soulagement dont j'eus quelque peine à retenir l'épanchement.

Tandis que je réduisais l'apparence de cette émotion à quelques éloges, et qu'on me répondait assez fièrement : « Que le Vendéen aimait son cheval et le soignait comme un compagnon de plaisirs et de dangers, » je cherchais à m' expliquer cette soumission inattendue : il me vint à l'esprit que la cause en pouvait être cette dénonciation dont mon inquiétude venait de s'augmenter. Je compris qu'on avait jeté en chemin son premier feu, qu'on en craignait les conséquences ; et, poussant dans cette voie, j'invitai, d'un air plus grave que gracieux, M. Du Landreau à venir dîner chez moi, où j'avais à l'entretenir. Il vint; et tout aussitôt, le chambrant à part, je lui parlai la langue de son pays, celle du cœur, et l'engageai à en faire autant. Du Landreau s'y prêta sans peine, étant au dedans comme au dehors, son extérieur haut, franc et prononcé, se trouvant être la forme visible de son caractère. Mais tout cela était royaliste, et il en convint.

Je lui répondis : que, impériale ou royale, c'était toujours la même Patrie, et qu'il s'agissait de la défendre ; qu'à la vérité les opinions étaient libres.

maïs non les actions ; que son uniforme, que sa cocarde étaient des engagements sacrés avec Tarmée ; que, en les prenant, il s'était rallié à notre drapeau, et que Thonneur voulait qu'il y fût fidèle ; quant à son intérêt, ne valait-il pas mieux, les premiers pas étant faits, achever de bonne grâce, afin de tirer de sa position le meilleur parti possible ? Qu'au reste il était dénoncé, et que sans doute Tordre de l'envoyer à Paris allait arriver ; mais que sa parole me suffirait pour que, à tout risque, je prisse sur moi de desobéir; que je le garderais donc près de moi ; qu'enfm je répondrais de lui corps pour corps, s'il me promettait, en retour, de me répondre de son détachement, dont alors il serait sur-le-champ nommé sous-ofîicier et bientôt officier sans doute.

Cette péroraison l'émut, ses yeux brillèrent ; le voyant ébranlé, je lui tendis une main amie, en ajoutant : «Est-ce convenu? » Ce geste acheva de le gagner ; il y répondit, promit tout, et tint parole. Seulement, à dîner, lorsque, en le regardant fixement, je portai la santé de l'Empereur, et qu'il ne put s'empêcher de me faire raison, ce fut avec une telle crispation de muscles, que son verre en retomba brisé sur la table !

Tout dépendait du premier jour et de la première nuit : ils se passèrent bien, grâce à M. Du Landreau, et malgré l'erreur suivante qu'un hasard m'avait fait commettre. En distribuant ces Vendéens par chambrées, j'avais cru devoir donner pour camarade de lit, à l'un de ces messieurs, son homonyme, imaginant que celui-ci était frère ou cousin de l'autre. « C'est tout le contraire, mon général, s'écria le lendemain Du Landreau ; ils n'ont rien de commun que leur nom, et la haine qu'ils ont l'un pour l'autre. L'un est un émigré, l'autre l'acquéreur de son patrimoine ; voilà les deux amis

que vous avez fait coucher ensemble !» Et il ajouta que ce rapprochement n'avait pas réussi, qu'ils avaient fait si mauvais ménage, que le bruit l'avait attiré, mais qu'il avait tout apaisé en les séparant.

Au reste, comme, lorsqu'il s'agira de fautes, je ne m'épargnerai pas, je puis dire ici que, dans l'organisation et dans l'instruction de ce corps, je fis tout mon devoir. Je ne me contentai pas de mettre ensemble des escadrons, pour m'en débarrasser en les faisant partir le plus tôt possible ; je fis le contraire. Me trouvant seul devant un grand nombre de recrues, après avoir appelé deux officiers retirés qu'on m'accorda, j'arrachai quatre sous-oificiers instructeurs aux divisions militaires les plus voisines. Cela se fit d'abord sans l'aveu du ministre de la guerre, et même malgré ses ordres ; car alors, pour bien faire, il fallait souvent désobéir, l'Empereur, dans ses instructions, n'ayant songé surtout qu'à leur esprit, quand son ministre en suivait trop exclusivement la lettre.

J'ajoutai à ces trop faibles secours toute l'activité nécessaire. Évidemm.ent un esprit d'insubordination, de révolte même, soufflait de l'Ouest ; je sentis que, pour le comlDattre, pour inspirer, pour soutenir, pour échauffer l'ardeur, il fallait une présence assidue, accompagnée de manières et de paroles encourageantes, et faire naître le zèle par l'exemple. J'assistai donc à tous les devoirs ; je surveillai le service intérieur, et tous les détails d'ordre, de nourriture, de police et de propreté, tant de la caserne que de l'hôpital régimentaire. J'obtins de la division des lits meilleurs ; de l'octroi, l'entrée franche du vin des Gardes ; j'assignai une cuisinière par chambrée ; je voulus que chacun eût son couvert, et, m' autorisant par l'exemple de la vieille Garde, je supprimai la gamelle. Quant au reste, je fus présent à la plupart des distributions ;

je ne manquai aucune des leçons, et je mis moimême la main à Toeuvre. On m'entendit fréquemment faire les appels ; pendant cinq mois, on me vit non seulement commander toutes les manœuvres, mais assister aux pansages, et apprendre, de mes propres mains, aux nouveaux venus, à se servir de leurs ustensiles. Souvent aussi, pendant les leçons, et surtout avec les Bretons et les Vendéens, je pris Tarme aux mains des moins exercés, et leur en montrai le maniement ; flattant ainsi U amourpropre de ces jeunes gens, de Tidée d'avoir pour instructeur particulier un officier général.

Cela fait, et bien d'autres soins remplis au dehors, je rentrais chez moi pour ouvrir une foule de lettres, non seulement de plusieurs ministres, mais encore des autorités civiles et militaires, et des familles des Gardes de trente-six départements, et pour y répondre. Ainsi, toujours au milieu de ces jeunes gens, ou m' occupant de leurs intérêts, et leur tenant porte, table et cœur ouverts, je soutenais leur courage. Il y en eut toutefois que, tout au contraire, après les avoir examinés et confessés à part et à fond, je renvoyai secrètement dans leurs familles. Victimes du zèle exagéré de quelques administrateurs, ceux-là avaient été arrachés : les uns, des bras d'une femme longtemps désirée, le lendemain même de leur mariage ; les autres, du chevet du lit d'un fils malade, d'une femme en couches, ou d'une mère ou d'un père agonisant. Il y en avait d'une si faible complexion, qu'ils semblaient mourants. Dans ces temps avides de soldats, il fallait oser beaucoup pour prendre sur soi d'en rendre à leurs foyers, comme je le fis, un assez bon nombre. Plusieurs même me furent renvoyés obstinément à diverses reprises; et ce fut principalement par un administrateur jadis patriote forcené, devenu impérialiste comme il avait été républî-

cain, c'est-à-dire flatteur décidé, et à tout prix, du Souverain quel qu'il pût être.

D'autres Gardes encore se trouvèrent si impropres au métier de soldat par leurs mœurs, leurs goûts et leurs habitudes, que je ne pus me décider à faire à leur nature une trop grande violence. De ceux-là il y en eut peu. Je me souviens surtout d'un Mcdicis, venu avec le contingent de Plorence ; espèce d'otage que je rassurai, et laissai à Tours, comme malade à la chambre, l'affranchissant de toute exigence militaire; mais, en retour, j'obtins de lui et^de quelques autres ses pareils leurs armes et leurs "chevaux, que je donnai à de meilleurs soldats. Ils me promirent de rester au dépôt du corps, soumis au Gouvernement, quelles que fussent leurs opinions et les circonstances. La plupart me tinrent parole.

Voilà comment, avec deux officiers seulement et quatre sous-officiers anciens, mon premier noyau ayant été formé et le mouvement bien donné, j'obtins successivement de ces deux mille sept cents cavaliers volontaires dispersés sur deux lieues de terrain, les uns casernes, les autres dans toutes les maisons d'une grande ville, dans deux villages, et dans l'abbaye de Marmoutiers, une discipline aussi exacte que j'eusse pu l'exiger d'un ancien corps. Le zèle et le bon ordre furent tels, que, en cinq mois, aucun acte d'insubordination ne fut commis, que je ne perdis pas un cheval, et n'eus que deux déserteurs, dont l'un se noya et l'autre revint. Il en fut de même pour l'instruction, non de détail, cela était impossible, mais d'ensemble ; car maintes fois, pendant ces cinq mois, nos escadrons étonnèrent, par la précision et la rapidité de leurs manœuvres, les vieux régiments qui passèrent à Tours, rappelés d'Espagne en Allemagne.

Quant à T organisation, toujours au milieu des Gardes et dans leur cœur pour ainsi dire, je les connus bien. Cela me rendit la main heureuse pour le choix des sous-officiers, puis des officiers que, parmi ceux-ci, je proposai à l'Empereur. La plupart, depuis, se sont distingués, plusieurs même occupent aujourd'hui dans l'armée des grades élevés, et tous honorent la mémoire du corps où ils ont fait leurs premières armes.

J'avais donc réussi ; mais bien moins par tant de soins, qu'à Taide de l'irrésistible ascendant de l'Empereur redevenu victorieux, et que rendait présent partout sa renommée. Toutefois, dans cette soumission, dans ce zèle même, obtenu de cette jeunesse d'élite de l'Ouest et du Sud de la France, j'avais ma part, celle que donnent la confiance et l'affection que, ces Gardes et moi, nous nous étions inspirées réciproquement. Entre autres preuves en voici une, faible il est vrai, mais dont ]' à-propos pour ce qui va suivre me revient à la mémoire.

Le troisième corps de Gardes d'Honneur devait être composé, sans le grand et le petit état-major, de dix escadrons, chacun de deux cent cinquante chevaux. Ces escadrons devaient partir successivement. Or, pour organiser l'escadron partant, pour l'instruire mieux et plus vite, je m'étais décidé à l'isoler des autres et de toutes distractions. En conséquence, je l'avais placé à une demi-lieue de Tours, dans l'abbaye de Marmoutiers. Le jour du départ venu, les convenances voulaient que le signal de la première marche de chacune de ces colonnes pour rejoindre l'armée fût donné par moi au cri de Vive l' Empereur ! Mais, dès le départ du second de ces escadrons, où le nombre des Gardes

venus de TOuest commençait à dominer, je m'aperçus qu'on ne répondait à mon cri que par celui de Vive le Général ! auquel s'ajouta même celui de Général des Vendéens ! acclamation pour moi fort touchante, mais inconvenante, et à laquelle, pour faire substituer celle que je désirais, il me fallut une vive insistance et même un commandement.

Quant à l'esprit qu'indiquait cette répugnance pour le cri de Vive l' Empereur, quelque attention qu'il méritât, n'y pouvant rien, je me confiai dans la mobilité d'opinions naturelle à l'âge de ces jeunes royalistes. Ils étaient partis ; ils allaient respirer, chemin faisant, l'air tout impérial des provinces de l'Est, et bientôt celui d'une armée où la communauté de privations, de fatigues et de dangers les gagnerait à la fraternité des armes, où leurs cœurs et leurs esprits seraient frappés de sensations et d'idées nouvelles, et s'empreindraient de vifs, de glorieux souvenirs chèrement acquis : souvenirs et sentiments qui se substitueraient, sans doute, à ceux tout différents qu'ils avaient jusque là reçus de leurs familles.

Ces conjectures étaient fondées ; mais ce vraisemblable qui fut vrai pour la plupart ne le fut pas pour tous ; et cependant, me sentant aimé et tout m' ayant réussi jusque-là, je m'endormis, sur ces généralités sans songer aux exceptions. C'est le danger des heureux commencements. M. Louis de La Roche jaquelein ne tarda pas à m'en faire repentir.

C'était un homme d'environ trente ans, époux de la veuve de l'illustre Lescure, de cette femme que ses vertus et ses Mémoires ont rendue célèbre. Il était par elle père d'une nombreuse famille. Dans la position la plus obscure l'extérieur de M. de La Roche jaquelein l'eût fait remarquer. Royaliste comme son nom, et à cause de son nom, par

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tradition, par alliance, par penchant, enfin par émulation clc gloire, il conspirait !

Son plan était simple : préparer la Vendée à une révolte ; choisir sur la côte un point de communication avec TAngleterre ; et, comme dans l'Empire tout tenait à TEmpereur, gagner une soixantaine des Gardes du troisième corps ; en laisser partir pour l'armée le plus grand nombre ; se défaire, par l'un d'eux, de Napoléon ; et, sur cette grande nouvelle, pendant que les autres complices insurgeraient à Tours le reste du corps, soulever la Vendée, piller les caisses, faire enlever Ferdinand VII de Valençay, le rendre à l'Espagne ; livrer en même temps, dans l'Ouest, un point de la côte aux Anglais pour en recevoir des secours ; et, enfin, forcer Paris à rappeler les Bourbons, en le mettant entre deux feux, celui d'une guerre civile et celui d'une invasion étrangère.

Rien n'eût été plus commode pour arriver à cette fin que de me gagner ; La Rochejaquelein vint à Tours pour tenter cette aventure : il se présenta chez moi sous prétexte d'avoir à me recommander un Garde, mais il se retira bientôt sans oser aborder le véritable motif de sa visite ; motif que, un an plus tard, et après le retour de Louis XVIII, j'appris de lui-même, lorsque, me rencontrant et me rappelant cette circonstance, il me demanda si je n'avais alors rien remarqué en lui qui m'eût frappé. Sur ma réponse négative, La Rochejaquelein, qui, tel que la plupart des héritiers d'une gloire d'autant plus pure et entière qu'elle fut acquise sans préméditation, voulait à tout prix la continuer en servant la même cause, mit de r amour-propre à m' apprendre quel avait été le but de sa démarche. J'ajouterai à ce propos, que, lui ayant répliqué sèchement qu'il avait bien fait de s'arrêter en si mauvais chemin, et qu'un pas de

plus aurait pu lui coûter cher, il s'irrita, et que, à son tour, il allait répliquer hostilement, quand, son esprit chevaleresque l'inspirant mieux, il me tendit la main, et me dit : « Qu'il n'en était que plus aise que le sort nous eût réunis, bon gré, mal gré, dans une cause devenue celle de la France I f>

Au fait, j'en dois convenir, La Roche jaquelein ne devait point être fâché de m' avoir, en 1813, rencontré sur son chemin, car je ne le gênai guère dans l'exécution de son entreprise ; peut-être même, et sans m'en douter, l'y aidai-je un peu : premièrement, en m' aliénant, par un emportement dont l'excès fut inexcusable, la classe comm.erçante de Tours ; puis en me livrant trop à ma confiance dans le dévouement des Gardes, et à ma répugnance à employer des moyens de poHce dont les circonstances indiquaient pourtant la nécessité. De ces deux fautes, voici d'abord la première, et comment je fus entraîné à la commettre :

Il était arrivé à Tours, dans un détachement breton, un jeune homme d'une figure agréable, quoique d^jà fatiguée. Sa taille était haute et vigoureuse. Tout en lui annonçait une force remarquable, mais toute d'expansion et surabondante. Elle se prodiguait sans reflexion et à tout propos. La chaleur du sang enivrait l'esprit ; nature ingouvernable à lui-même comme aux autres, n'agissant que par bonds inattendus, poussant tout à l'excès, et le bien même jusqu'au mal. Cette mauvaise tête avait un bon cœur, elle ne me déplaisait pas ; je me plaisais, au contraire, à la protéger contre elle-même ; et le jeune Des Nestumières n'imaginait rien d'assez bizarre pour me témoigner sa reconnaissance. Je ne me doutais pas alors, plus que lui, que sa foUe destinée, qui m'était à la fois si subordonnée et si étrangère.

allait avoir assez d'influence sur la mienne pour risquer de la gâter, et même pour la mettre, comme on le verra plus tard, dans un assez grand péril.

En effet, dans les deux circonstances suivantes, ce jeune homme devait jouer les principaux rôles. Un misérable maquignonnage de cheval, où Des Nestumicres avait été trompé par un négociant de Tours, fut le fond de la première. Les fonds sont généralement peu de chose, c'est le plus souvent la broderie qui en fait toute l'importance.

Ce cheval, choisi avec trop d'em^pressement, ayant été livré et payé, l'enchantement cessa. Des Nestumières fut comme bien d'autres : dans l'objet de son désir il n'avait envisagé que les qualités ; la possession ne lui en laissa plus voir que les défauts ; et, réellement, ils étaient tels, que le cheval n'était point recevable au régiment. Des Nestumières, ainsi démonté et désespéré, vint me conter sa mésaventure.

Son embarras me toucha. J'invitai le négociant à venir me voir ; il vint, mais tout hérissé ; il m'aborda même, dans mon salon, sans se découvrir, et répondit si grossièrement à mes offres de conciliation, qu'un des colonels du corps, présent à cet entretien, s'en indignant, l'avertit que, quel que fût son droit, il en poussait la défense jusqu'à l'insulte. En mv^ne temps. Des Nestimiières, fidèle à sa nature, s'était approché de moi, implorant à voix basse l'autorisation de jeter par la fenêtre cet insolent ! Je l'arrêtai ; mais j'étais moi-même d'autant plus exaspéré, que jusque-là j'avais montré une modération vraiment exemplaire. Je me sentais outragé, cette affaire était ainsi devenue la mienne. Toutefois, immobile et muet encore, ma patience apparente encourageant ce personnage, il redoubla si bien ses impertinences que, ne pouvant plus me contenir, j'éclatai soudainement.

M'élancer sur lui, le saisir au collet, le pousser, r acculer dans un angle de mon salon ; appeler mon planton et lui ordonner de le maintenir à cette place, jusqu'à ce qu'il eût envoyé chercher chez lui et rendu à Des Nestumières le prix du cheval, telle fut la malheureuse inspiration dont la colère m'enivra, et à laquelle céda cet homme, devenu blême de surprise d'une transition aussi subite et aussi inattendue.

Un quart d'heure après, chacun était rentré en soi et chez soi, mais avec des sentiments bien différents : Des Nestumières, qui ne pouvait répondre de lui pour cinq minutes, me jurant une reconnaissance éternelle ; le négociant, en reprenant, à mesure qu'il s'éloignait, le courage, et surtout la voix dont il se servit pour communiquer à tous les siens une indignation fort naturelle. Il la répandit dans Tours d'autant mieux qu'il tut ses torts, lesquels, au reste, ne suffisaient nullement pour excuser l'énormité de l'acte arbitraire que l'emportement m'avait fait commettre.

Pour moi, j'avais déjà repris tranquillement le cours de mes occupations, m'imaginant n'avoir rendu qu'insulte pour insulte ; persuadé que mon honneur n'avait pu être satisfait que par la soumission absolue de cet homme, et qu'er/fin ma modération des premiers moments','-'que je trouvais admirable, m'avait autorisé à passer ensuite toutes les bornes. Quant à la liberté individuelle violée, au guet-apens, aux lois méconnues, je n'y songeai pas. Le point d'honneur m'offusquait ; nos mœurs trop exclusivement militaires m'avaient entraîné ! Il me fallut plusieurs jours pour comprendre tout ce qu'il y avait eu de Turc dans mon procédé ; encore y attachai-je peu d'importance, et je ne m'embarrassai nullement de la façon dont le préfet arrangerait cette détestable affaire.

Un mois après, elle était même tellement sortie de ma mémoire que, en rendant une visite, oubliée depuis longtemps, à la famille de ma victime, je ne pus concevoir pourquoi je n'y rencontrais que des airs raides, des figures froides, et des manières singulièrement désobligeantes. Je dois ajouter que depuis, grâce à plus d'expérience, je me serais trouvé sans excuse, si je n'eusse remarqué que quatorze années de guerres heureuses en pays ennemi, jointes aux excitations d'une susceptibilité trop chatouilleuse, sont, de toutes les écoles préparatoires, la plus mauvaise pour nous former à des mœurs libérales et constitutionnelles.

Cette première faute avait été subite et tout imprévue ; mais la seconde fut commise avec réflexion et préméditation. Elle arriva plus lentement à maturité, et servit bien plus directement M. de La Rochejaquelein et son royalisme.

Les avis sur ma confiance trop exclusive en mon ascendant sur les Gardes ne me manquèrent pourtant pas ; ils eussent dû m'éclairer ; mais, pour les yeux de l'esprit comme pour ceux du corps, quand ils sont frappés d'aveuglement, qu'importe le nombre des lumières ?

Il y avait à cette époque, dans les départements de l'Ouest, un officier général chargé de leur surveillance ; il sortait de la gendarmerie d'éhte. C'était un homme expérimenté; il s'était jadis pris d'amitié pour moi lorsque nous servions ensem.ble dans la Garde. Il vint me voir à Tours, et chercha à m' inspirer une défiance salutaire. Il est vrai que, peu confiant lui-même de sa nature et de son métier, il ne s'ouvrit à moi qu'à demi. Pourtant il m'en dit assez pour me faire comprendre que l'Ouest commençait à s'agiter sourdement ; que quelques ramifications souterraines de ce volcan mal éteint pourraient bien s'étendre jusqu'à Tours.

Comment un si grand nombre de volontaires ou d'involontaires, ajouta-t-il, n'y auraient-ils pas apporté des germes de cette Chouannerie toujours prête à reparaître avec nos malheurs? Déjà, comme l'oiseau de sinistre augure d'où venait son nom, elle semblait les annoncer ! La conclusion fut de me proposer d'admettre comme Gardes d'Honneur deux de ses gendarmes dans le troisième corps ; leur mission serait d'en observer l'esprit et de m'en rendre compte.

L'avis méritait reflexion ; je n'y vis qu'une préoccupation de gendarme. Quant à la proposition, soit dégoût pour ces détails de police, soit révolte contre cette espèce de trahison envers tant de jeunes gens dont je m'étais acquis la confiance ; soit, aussi, crainte d'une maladresse de ces agents, qui se laisseraient deviner, et de voir la défiance et la haine remplacer, pour moi, l'affectueux abandon et le dévouement des Gardes, je m'y refusai. S'il ne me vint pas à l'esprit l'appréhension d'un attentat en envoyant ces gardes à l'Empereur, c'est que j'étais persuadé que ces dix mille recrues n'étaient pas destinées à lui servir d'escorte, ce qui était vrai. Mais je ne songeai point assez combien ce titre de Gardes, offert à l'Ouest de la France, pourrait tenter les vieilles passions de quelques anciens conspirateurs du temps du Consulat, et leur donner un criminel espoir, toujours dangereux, quelque difficulté qu'il y eût à le réaliser.

Je me contentai donc de diriger sur les sentiments politiques des Gardes la surveillance de mes adjudants. Leurs rapports furent insignifiants. Dès lors, reprenant toute ma confiance, je ne supposai plus d'autres torts à ces jeunes volontaires que quelques propos inconsidérés fort excusables; dispositions que semblaient devoir modifier assez

leur départ et la présence de rennemi, sans que la police eût besoin de s'en mêler.

Mais tandis que je me renfermais ainsi, trop exclusivement, dans les détails infmis d'organisation et d'instruction de ce corps nombreux, La Rochcjaquelein profitait, tout à son aise, de r excès de ma confiance. Tout le servait : au dehors, nos revers qui recommençaient ; à Tours, le mécontentement inspiré par Tacte arbitraire que j'avais commis, et, dans quelques Gardes surtout, la fermentation de leurs volontés contraintes. Il n'en restait plus que huit cents, mais c'étaient les derniers venus, des Bretons, des Vendéens, ceux, sans doute, qu'on avait eu le plus de peine à arracher à leurs foyers domestiques ; et quels foyers ? ceux des mart3n"s d'un royalisme presque éteint, il est vrai, par les premiers soins de l'Empereur, mais que, depuis trois ans, commençaient à ranimer ce grand gémissement sorti du désastre récent de 1812, et les vents contraires qui soufflaient de l'Espagne et surtout de Rome.

La Rochcjaquelein attisait ces feux. Je l'ai entendu, depuis, se vanter d'avoir alors préparé la Vendée à un incendie général ; mais il se flattait. Deux ans plus tard, dans de plus favorables circonstances, quand il provoqua la molle et partielle insurrection de 1815, il paya de sa vie cette erreur ; en 1813 il n'eût pas mieux réussi.

C'était lorsque, à l'appel de Napoléon, cette jeunesse d'élite avait répondu, que La Rochejaquelein était venu au milieu d'elle réveiller ces souvenirs. Quelle cause, quel Chef allaient-ils servir ? Se peut-il que, sur cette terre toute trempée du sang de leurs aïeux, et retentissante d'une si pure renommée, s'ils se lèvent, s'ils s'arment enfin, ce soit à l'éternel cri de guerre de Bonaparte ! Et pourquoi encore ? Pour aller chercher et

servir une gloire lointaine, étrangère, ennemie même ! Et quelle terre était plus héroïque que la leur ? Qu'y aurait-il de plus glorieux que de la reconquérir soi-même à leur Roi, et sur l'usurpation, de continuer, de renouveler leur renommée patrimoniale, et, là même où leurs pères avaient succombé, de triompher en les vengeant !

Telles étaient les dispositions plus ou moins vives où le décret de création des Gardes d'Honneur avait surpris cette jeunesse si hère et si vigoureuse, et tels les moyens dont La Rochejaquelein s'était servi pour en profiter. Mais lui et le faible nombre qu'il entraîna s'étaient livrés à un dangereux et double égarement : l'un naturel, en ce que, aveuglés par des passions presque légitimes, ils les supposaient partagées par une population déjà épuisée, rebutée, et modifiée ; l'autre moins excusable, parce que, entraînés par une ambition personnelle, ils oubliaient qu'il n'y a point de grands hommes sans grandes circonstances ; que ce sont elles seules qui inspirent et développent inopinément les héros ; qu'on ne fait point exprès de le devenir ; que, loin d'en créer l'occasion, ils naissent d'elle et l'épuisent, d'où vient qu'ils sont ordinaire- ; ment sans postérité.

\ Bien plus, dans leur passion d'une renommée que

i jamais on ne laisse après soi si grande que lorsqu'on

l n'a point songé à l'acquérir, ils crurent pouvoir

; l'atteindre par le plus coupable des moyens. TeUe

est la marche du temps. On n'en était plus à ces

grandes actions, mais à leurs récits ; ce n'était plus

la vertu qui inspirait, mais la passion de la gloire.

Ils ne voyaient rien que cette gloire, là où la généra-

*! tion précédente n'avait eu en vue que piété,

fidélité, devoir ! C'était bien au nom des mêmes

vertus qu'ils voulaient aller à la même célébrité,

mais l'attribut était devenu le dieu ; l'amour-

propre avait remplacé l'amour vrai ; enfin, comme il arrive toujours, après les grandes vies, les grands siècles, les temps modèles, l'imitation, remplaçant l'inspiration, rapetissait et gâtait tout !

Ils imitèrent mal, comme ordinairement on imite la vertu. Se mirant dans ces souvenirs dont ils voulaient faire leur avenir, emportés, égarés par leur ardeur, rien ne les arrêta, pas même un assassinat, celui de l'Empereur ! Car tel était, comme on Ta vu, le signal imaginé pour rentrer dans cette noble et vertueuse carrière des Bonchamps et des Lescure. Singulière inconséquence des hommes ! Le nom de Gardes de l'Empereur qu'enfin ils avaient accepté, l'odieux d'une trahison, ne fut pas un obstacle. D'autres idées s'interposèrent : des instructions adressées par le Prétendant et arrivées dès le mois de mars, l'honneur de se voir enfin comptés pour quelque chose, la vanité d'être d'une conjuration, l'ambition de couronner l'œuvre de leurs pères, la haine de parti, tout les aveugla ! Et puis la victime était absente ; sa présence eût sans doute fait chanceler bien des résolutions.

Mais c'est trop généraliser cette grave accusation. Si La Roche jaquelein trouva facilement, sur trois mille Gardes, soixante conjurés pour une conspiration royaliste, soyons certains que la plupart de ceux-là même ignorèrent l'attentat dont ils devaient être les complices. Quant à ce projet à moins de révoquer en doute la sincérité du volontaire aveu de leur chef, aveu que j'ai entendu de sa propre bouche, il ne fut que trop véritablement conçu, mais il est vraisemblable qu'il ne dut être confié qu'à celui des Gardes capable de porter le coup.

Ce crime en projet en amena un autre en réalité, dont je faillis être victime. Et ce qui étonnera, c'est

que, un an après, chez le maréchal Mortier, dans une partie de chasse, et devant mon père et moi, La Rochejaquelein, provoqué par le Maréchal Ney, se vanta de la conception du premier de ces attentats, quoiqu'il n'eût plus d'objet, tout en désavouant le second, celui dont j'avais été le but, mais seulement comme ayant été superflu et intempestif. Dans ma surprise, car j'ignorais encore moi-même cette préméditation du meurtre de l'Empereur, me levant de table, je m'écriai : qu'un aussi singulier aveu dans sa bouche, après la Restauration dont jouissaient les Royalistes, était au moins imprudent, par l'exemple dangereux qu'il pouvait donner aux ennemis du Roi régnant. A quoi La Rochejaquelein répliqua : qu'il en convenait et ne s'en disculpait pas, mais que telles étaient les extrémités auxquelles l'esprit de parti pouvait entraîner.

Au reste, il ne se passa pas six mois sans que La Rochejaquelein eût prouvé, par une belle mort, qu'un grand caractère, intrépide et dévoué, avait pu errer par excès d'ardeur, de malaise, ou d'amour de renommée, mais que, s'il fût né quelques années plus tôt, la généreuse Vendce, celle de 1793, aurait compté en lui un héros de plus !

Octobre venait de commencer ; deux mille Gardes étaient partis ; trois escadrons, environ huit cents hommes et chevaux, restaient encore à Tours ; ils étaient organisés, et je m'étonnais de ne point recevoir, pour eux et pour moi. Tordre de départ. Comme, à dater de cette époque, bien des instructions furent oubliées ou mal données, on a dit que, à Paris, déjà la fidélité du premier de nos chefs militaires hésitait ; mais rien ne le prouve. Il vaut mieux croire que, par habitude d'obéir à un génie accoutumé à tout dicter, ensemble et détails, on attendait mal à propos des ordres du Quartier Impérial.

Ils ne vinrent pas ; la guerre alors s'interposait entre la France et Napoléon ; plusieurs de nos courriers venaient d'être pris, et, entre autres, celui qui portait à l'Empereur la nouvelle de réchauffourée dont on va lire le récit.

La maison de M. Gouin, que j'occupais tout entière à Tours, en ayant été le théâtre, je suis obligé de la décrire. Elle était située entre cour et jardin. La grande porte, surmontée d'un bâtiment, ouvrait au midi sur une petite rue aboutissant à la grande rue de Tours. Au fond de la cour s'élevait le corps de logis principal, dont la façade

opposée se développait au nord, et sur un jardin. Ce jardin finissait au quai de la Loire, proche du pont. Le troisième côté de cette maison le liait au bâtiment de la porte cochère ; il avait vue au levant, sur la caserne, la cour et la prison de la gendarmerie, lesquelles séparaient ma maison de la grande rue de Tours. Cette aile formait le fond de la cour de cette caserne, dont la porte d'entrée ouvrait sur la grande rue. Le quatrième côté de ma maison est ici sans importance.

J'habitais le premier étage, au fond de la cour. Un escalier de pierre, pratiqué dans une tourelle, conduisait dans une première pièce, puis, à droite, dans une très vaste chambre à coucher : c'était la mienne. Les fenêtres de celle-ci et celles d'un cabinet attenant, formant une aile saillante, donnaient sur le jardin. La croisée d'un deuxième cabinet, formé par l'alcôve, ouvrait sur la cour des gendarmes ; il en était de même de plusieurs autres croisées du premier et du rez-de-chaussée de l'aile en retour.

C'était là que, jusqu'à ce moment, toujours entouré d'obéissance et d'affection, j'achevais plein de confiance l'organisation de ce troisième corps, quand tout à coup deux dépêches, l'une du ministre de la guerre, l'autre du ministre de la police, vinrent troubler cette trompeuse sécurité. La première m'ordonnait de me conformer aux ordres de la seconde. Celle-ci désignait cinq Gardes ; elle prescrivait leur arrestation, et leur envoi successif à Paris, en cinq jours, et à l'insu les uns des autres et du corps entier. Quant au motif, on le taisait ; bien plus, on m'interdisait toute question à ces cinq Gardes !

Il était évident qu'il s'agissait d'un complot ; que ces arrestations, étant successives, ne pourraient rester secrètes au milieu de complices sans doute

6o DU RHIN A FONTAINEBLEAU

attentifs à la disparition de leurs camarades ; que l'enlèvement des premiers donnerait l'éveil à tout le reste ; qu'ainsi la lettre de cet ordre en détruisait l'esprit ; que je ne pouvais donc me conformer à l'une sans manquer à l'autre, et qu'il fallait ou attendre une nouvelle instruction, ou, pour mieux obéir à celle-ci, lui désobéir. Mais tout neuf en ces sortes d'affaires, j'y crus Savary passé maître. Je craignis de contrarier ses intentions, et de lui faire manquer un but dont j'ignorais l'importance. Dès lors, cette instruction, que j'aurais dû rectifier, fut comme un filet qui m'enveloppa, et ne me laissa qu'un mouvement tout machina.1. Pourtant, les quatre premiers suspects partirent sans obstacle; ; mais il arriva que ces ordres d'arrestation semblèrent émaner de moi seul ; or, comme chaque Garde, poussé par une humeur quelconque, avait tenu des propos plus ou moins imprudents, beaucoup s'effrayèrent. Les coupables profitèrent de cette disposition d'esprit de leurs camarades : ils leur représentèrent leur général comme une espèce de berger devenu loup, et s'efforcèrent d'ébranler la confiance universelle. Cependant, comme cette confiance résistait chez la plupart, et que les arrestations marchaient vite, les conjurés s'emportèrent.

La police me fit alors prévenir que ma vie était menacée, mais je n'en tins compte : je fis observ^er à r officier de gendarmes qui me donnait cet avis tout ce que les Gardes me devaient et me témoignaient de reconnaissance. Quel complot avaient-ils besoin de tramer contre un chef sans cesse occupé de leurs intérêts, mêlé à tous leurs travaux, et le plus souvent sans armes au milieu d'eux ? En effet, rien de pareil ne fut prémédité. Il n'était question, entre sept ou huit complices de La Rochejaquelein, seuls restés à Tours, que d'enlever

TENTATIVE D'ASSASSINAT 6i

aux gendarmes le dernier des cinq Gardes arrêtés. Il est vrai que. de cette tentative, T attentat dont on me disait menacé allait naître fortuitement.

Le dernier prévenu était M. de La Coste, Tun des Gardes que j'avais le plus protégés. C'était un jeune homme d'environ vingt ans, d'un esprit doux, de mœurs faciles, d'une force et d'une taille au moins comparables à celles de Des Nestumières, et son ami, ce qui gâta tout.

J'entrevis, mais négligemment d'abord, qu'il fallait pour celui-là plus de précautions. C'était le 3 octobre, un dimanche, jotu* néfaste pour l'autorité qui craint les émeutes. Je me contentai de charger le C^^ de Brian çon-Belmont, l'un des colonels du corps, d'assister à l'appel du matin, et aussitôt après, quand les rangs seraient rompus, d'appeler La Coste, de le distraire de la foule, et de l'amener chez moi sous un prétexte quelconque. En même temps, je renvoyai mon planton, afin de rester sans témoins ; et, faisant appeler un brigadier de gendarmerie, je lui ordonnai de se disposer à partir avec le prisonnier, tandis que je préparerais ma dépêche.

Le colonel obéit mal. Il commença par faire sortir La Coste tout seul des rangs, et, pendant l'appel, il le maintint près de lui, en vue et au grand étonnement de tous les Gardes. Puis il me l'amena ostensiblement. J'ignorais cette absurde maladresse ; je fus donc assez surpris de voir presqu' aussitôt arriver Des Nestumières chez moi avec un air un peu plus fou qu'à l'ordinaire. Il me débita quelques phrases incohérentes, en faisant des gestes qui n'avaient aucun rapport avec ses paroles. C'était une pantomime adressée à La Coste, qu'il apercevait derrière moi, pour l'engager à s'échapper à la faveur de cet entretien bizarre ; mais je coupai court en éconduisant cet

étourdi, et en lui recommandant, à tout hasard, de la prudence : conseil qui pour Des Nestumières ne pouvait jamais manquer d' à-propos.

Cette visite me parut, pourtant, de mauvais augure. En môme temps, j'appris l'imprudence du colonel, et qu'il se méditait quelque coup de tête pour arracher La Coste aux mains des gendarmes. Un tel avis et ce que je venais de voir me décidèrent. Je jugeai à propos de retenir chez moi le prisonnier, et plus prudent de remettre son départ après l'heure de la retraite. En attendant, je ne cachai pas à ce jeune homme l'ordre du ministre. La Coste me répondit en protestant de son innocence ; je l'interrompis, je l'avertis de ne point se donner cette peine, qu'il m'était interdit de le questionner, que je préférais tout ignorer et me renfermer dans une muette obéissance. J'ajoutai qu'elle me coûtait beaucoup, mais que je ne doutais pas, quels que fussent les motifs du Gouvernement, que sa détention ne fût courte et sans suites sérieuses, une grande culpabilité n'étant guère possible dans un si jeune âge, qui d'ailleurs réclamait toute espèce d'indulgence. Puis, l'ayant fait déjeuner avec moi et garder dans ma propre chambre à coucher par un officier de confiance, je montai à cheval pour aller examiner l'attitude des Gardes dans la ville, à leur caserne et dans leurs cantonnements.

D'abord, chacun ne me parut occupé que de ses i affaires ou de ses plaisirs, ce qui était vrai pour la plupart. A l'abbaye de Marmoutiers il en était de même; seulement, je remarquai fort bien que, dans quelques chambrées, on lisait la Me de Charette. Je pris et remis ce livre sur le lit d'un Garde sans paraître y faire attention ; puis, je remontai à cheval assez pensif, et je revenais chez moi quand, sur le pont de la Loire, un vieux Vendéen, dont

je n'avais pu m'expliquer renrôlement, passa près de moi sans me donner le salut militaire. Étonné, je m'arrêtai, et repris rudement ce Garde sur ce manque de subordination, en repoussant ses vaines excuses.

Je continuais en réfléchissant désagréablement à ce premier et audacieux symptôme de mécontentement, quand je crus apercevoir sur le quai, au bout du jardin de ma maison, quelques hommes en observation. Un instant après, un nouvel avis de mon aide de camp confirma mes appréhensions. Alors, forcé de prendre un parti, je fus près de donner l'ordre aux escadrons de monter à cheval et de faire en même temps partir La Coste. Je comptais dire ensuite aux Gardes quelques mots qui eussent tout calmé. Mais, toujours entravé par cette instruction qui me prescrivait le silence, je m'arrêtai à la pire des déterminations, parce qu'elle n'en est point une, celle d'attendre. J'espérais gagner deux heures encore, lasser la patience des mauvaises têtes qui, sans doute, méditaient d'enlever leur complice dès les premiers pas de son départ, et faire disparaître La Coste dans la nuit, qui s'approchait.

Néanmoins, pour obvier à tout, et ne pas avoir le plus grand tort pour un chef, celui de n' être pas le maître chez lui, je fis armer et venir chez moi un sous-ofhcier et deux gendarmes; j'ordonnai qu'on fermât ma porte cochère; je postai l'un des gendarmes dans ma cour, l'autre au pied de l'escalier, avec la consigne d'interdire l'entrée à tout venant. Un brigadier bien armé, celui qui devait emmener La Coste à Paris, était déjà dans ma chambre. Quant au maréchal des logis, j'examinai l'amorce de son pistolet, puis je le plaçai lui-même dans ma première pièce, à la porte même de ma chambre, avec la consigne

suivante : « Vous empêcherez d'entrer ! Si Ton insiste, menacez ! Si Ton veut vous forcer, tirez sans hésiter ! »

Il n'y avait rien d'exagéré dans ces précautions, car, en ce moment même, non loin de là, une inquiète irritation venait de rassembler chez un traiteur les six à sept complices de La Coste ; j'ai dit que les autres conjures, au nombre d'environ cinquante, étaient déjà à l'armée, ou en marche pour s'y rendre.

Parmi ce reste d'étourdis se trouvait un vieil habitué de conspirations, boute-feu, toujours le premier à ourdir et le dernier à agir ; un de ces hommes qui ne se montrent que pour exciter, pour pousser les autres à se compromettre, et qui disparaissent au moment de l'exécution. C'était celuilà même que je venais de rencontrer sur le pont de Tours. Il s'occupait chez ce traiteur à monter la tête de Des Nestumières, ce qui était toujours fait d'avance, et celle de deux autres jeunes Gardes, qui, sans celui-ci, eussent été les plus écervelés du troisième corps. Il y avait encore dans ce complot un certain Bargain, espèce de remplaçant, coureur de mauvais lieux, et piHer d'hospices. Je ne sais si ce misérable dîna avec ses complices, mais il était à leurs ordres et prêt à un attentat quelconque, quand le vin, s' ajoutant aux excitations, monta, comme tant d'autres fumées, à la tête de Des Nestumières. Cette fois, ce fut avec tant de violence, que tout à coup il se leva en jurant, et en s'écriant : « Que c'était une honte de se cacher plus longtemps, d'agir dans l'ombre ! Qu'il ne s'agissait plus d'un enlèvement furtif, qu'il fallait un acte éclatant et qu'il s'en chargeait ! Qu'on n'avait qu'à s'armer et à le suivre ! Que lui-même allait forcer la porte du général, pénétrer jusqu'à lui, et le tuer sur-le-champ s'il lui refusait La Coste ! f>

Ici, le vieux suborneur, dépassé, voulut modérer cette fougue ; mais Des Nestumicres saisit ses pistolets, les arma, et des deux mains il les dirigea sur les convives : « En voici un pour le général, leur cria-t-il, et un autre pour le premier d'entre vous qui refusera de me suivre ! » A ces mots, les uns s'exaltant, les autres s'effrayant, tous se levèrent; ils sortirent, Des Nestumièrcs courant et ne s' apercevant pas que l'un des convives, à la fois Garde et espion du Gouvernement, se cachait sous r escalier et que le vieux Vendéen, avec un autre conjuré, disparaissait par la première issue qu il venait de rencontrer.

Quand Des Nestumières, compta ceux qui lui restaient, il ne vit à ses côtés que les deux écervelés de son espèce ; ceux-ci allèrent se placer à ma porte, lui courut à l'hôpital voisin chercher Bargain ; il lui paya son crime, lui donna l'un de ses pistolets et l'entraîna.

Cependant, soit effet des avis que j'avais reçus, soit pressentiment, je m' alarmais de plus en plus. Pressé de me débarrasser de mon prisonnier, j'envoyai reconnaître le chemin qu'il devait suivre ; mais les deux complices de Des Nestumières surveillaient ma porte cochère : ils tombèrent sur mon aide de camp, le saisirent et, lui imposant silence avec la bouche de leurs pistolets, ils le poussèrent rapidement dans un réduit où ils le gardèrent.

De mon côté, ne voyant pas cet officier revenir, et mon inquiétude redoublant, je disais à La Coste que ses amis le perdraient, lorsqu'un bruit tmnultueux me fit courir à mon sabre en m' élançant vers la porte de ma chambre. Dans l'instant même où j'y touchais, l'un des battants s'ouvrit avec violence, et Des Nestumières parut devant moi, pâle, l'air furieux, égaré, un sabre nu pendant à son poignet par la dragonne, et à cette même main

66 DU RinN A FONTAINEBLEAU

un pistolet qu'il me porta brusquement au front, en me criant : « Général, rendez-moi La Coste ! f>

J'avais à peine eu le temps de mettre le sabre à la main en lui ordonnant de se retirer, qu'il lâcha le coup ! Ma figure en fut brûlée et cribk'e de poudre, j'étais presque aveuglé ; mais un mouvement de tête que je fis à propos me sauva, je n'eus de blessée légèrement par la balle que l'oreille gauche. Toutefois, presque renversé par la commotion, je me retins d'une main au battant de la porte, tandis que de l'autre je poussai dans l'entrée quelques coups de pointe ; mais Des Nestumières, profitant de l'incertitude que mon aveuglement momentané donnait à mes coups, passa à côté de m^on sabre et m'attaqua avec le sien. Je recouvrai en cet instant l'usage de l'un de mes yeux, et saisis au collet cet écervelé, qui, sans balancer, me saisit de même. Alors, luttant corps à corps, nous nous serrâmes de si près, que nos armes devinrent inutiles. Pendant quelques moments, ce fut moins un combat qu'une lutte,: où Des Nestumières, plus grand et plus fort quei moi, et me poussant devant lui, eut l'avantage. Nous passâmes ainsi devant le brigadier de gendarmerie qui attendait ma dépêche. Retiré dans mon alcôve, il y restait témoin immobile de cet attentat. Indigné, je lui criai : A moi donc, malheureux ! Mais, soit frayeur, ou qu'il eût aperçu le second de Des Nestumières, il s'élança vers la porte e1 disparut.

Cependant, blessé, à demi aveuglé par la poudre luttant contre Des Nestumières, et forcé d'observer en même temps La Coste, je perdais dr terrain. Quant à ce prisonnier, il s'agitait, i gesticulait dans l'embrasure de l'une des fenêtres en s' écriant : « Ah ! mon Dieu ! Est-il possible quelle horreur ! ^ et il demeurait neutre, ne pouvani

se décider ni à fuir, ni à se joindre à une attaque contre un chef qui l'avait comblé de bontés, ni à le défendre contre un ami qui se sacrifiait pour sa délivrance. Rassuré de ce côté, je redoublai d'efforts ; et, quoique déjà repoussé jusqu'auprès de ma cheminée, je serrai de plus en plus près mon adversaire. Je cherchais ainsi à gagner du temps, quand, derrière moi, le bruit de la détente d'une batterie de pistolet me fit retourner la tête : c'était le second de Des Nestumières ! Son pistolet ne prenant point feu, il venait de me manquer entre les épaules, à bout portant ! Je menaçai cet assassin de la voix et des yeux, seules armes dont je pusse faire usage, et il se déconcertait, lorsque Des Nestumières lui cria : « Recommence donc, lâche ! » Et le misérable, armant de nouveau son pistolet, vint, d'un air égaré, l'appuyer sur ma poitrine et le tirer une seconde fois, mais encore inutilement !

En ce moment, enfin, reparut un des quatre gendarmes. Sans doute, l'idée de se trouver en butte à la révolte de tout un corps les avait d'abord effarouchés ; mais, assurés qu'il ne s'agissait que d'un crime isolé, ils reprenaient courage. Celui-ci courut sur Bargain, fit feu sur lui, le blessa, le mit en fuite, et sortit de ma chambre en le poursuivant, au lieu de me débarrasser de son complice.

Me voilà donc encore resté seul aux prises avec Des Nestumières, toujours à la merci de La Coste qui, par bonheur, s'en tenait à continuer ses exclamations : il ne cherchait pas même à s'échapper. Mais, dans ce dernier conflit, nous étions parvenus. Des Nestumières et moi, à dégager nos sabres, et chacun de nous, s'en servant aussitôt, en porta la pointe au corps de son adversaire. En même temps, nous nous regardions dans les yeux, avec cette contraction des traits qui accompagne toujours

plus le coup qu'on va porter que celui qu'on va recevoir.

Pendant que Des Nestumières, plus étonné de son action que de son danger, hésitait, Geoffroy, un jeune valet de chambre que j'avais élevé, accourut au travers de la fumée des coups qui venaient d'être tirés, passa derrière Des Nestumières, saisit la lame de son sabre, et la rabaissant vivement sur son genou, il la brisa. Alors, par une singulière fatalité, lui aussi retourna dans la pièce précédente, et, courant se joindre à ceux qui arrêtaient Bargain, il me laissa seul avec mon prisonnier et Des Nestumières.

Mais la crise était arrivée à son terme. Des Nestumières, désarmé, s'était dégrisé tout à coup. « Ah ! mon Dieu, s'écriait-il, vous êtes couvert de sang ! Je vous ai assassiné ! Moi, qui vous aimais tant ! Je suis un scélérat ! Tuez-moi, je vous en conjiire, tuez-moi donc ! »

La pointe de mon sabre était encore engagée dans le dolman de ce malheureux jeune homme. Je la retirai, il n'avait plus d'armes ; et puis, en toute vérité, je ne lui en voulais pas, connaissant bien la folie de sa pauvre tête ; persuadé que son attentat, sans préméditation, était presqu'involontaire, et sûr que, pour le moindre sujet, il se serait fait tuer pour moi un moment avant ce crime, comme il voulait l'être par moi un moment après.

D'ailleurs, une seule idée me préoccupait alors : la crainte d'un grand esclandre, et que le corps qui m'était confié ne fût irrévocablement perdu dans l'esprit de l'armée et de l'Empereur, par le bruit qu'allait faire cet attentat. C'est pourquoi, jetant mon sabre sur ime table ronde qui occupait le milieu de cette pièce, je me contentai de lui répondre : qu'il était bien question de sa vie ou de

la mienne, qu'il s'agissait du corps entier dont fl venait peut-être d'entacher l'honneur ! Et aussitôt, ainsi desarmé, j'allai étancher mon sang, et éponger mes yeux pour m'assurer que l'un d'eux n'était point crevé, et pour effacer, s'il se pouvait, les traces de cet événement, espérant pouvoir le renfermer chez moi, ou, du moins, en dissimuler la gravité. Il ne me vint pas seulement à l'esprit que l'un ou l'autre de ces deux jeunes gens pût abuser de ma confiance. Ma conviction en cela était si intime et si entière, que le bruit des pas précipités de Des Nestimiières, accourant derrière moi pendant que je lavais ma blessure, ne me fit pas même tourner la tête.

Cette confiance dans le cœur de cet infortuné jeune homme était fondée. Transformé subitement, il ne songeait plus à sauver son ami, il ne pensait pas à fuir lui-même ; il se tordait de désespoir, il venait se précipiter à mes pieds ; il jetait, sous mes yeux, sur le marbre de ma commode, une poignée de balles en répétant : « Mais tuez-moi donc ! Vous me donnez la vie? Voyez, toutes ces balles vous étaient destinées ! » Je fis un geste de pitié, sans répondre, toujours absorbé dans la pensée d'amortir l'éclat de cette révolte : c'est pourquoi j'appelai, et donnai l'ordre de clore sur-le-champ ma porte.

C'était une puérilité après l'enlèvement de mon aide de camp, que j'ignorais encore il est vrai, et le bruit de coups de feu, et l'alarme donnée par les gendarmes. Aussi l'arrivée du préfet et de deux officiers d'infanterie, qui accouraient à mon secours, m'eut bientôt désabusé. Dès lors je compris qu'il ne fallait plus songer qu'à montrer, qu'à assurer mon autorité, et à étouffer sur-le-champ toutes les suites possibles de cette détestable affaire.

J'examinai ma position. Bargain, blessé, était

fixé, par la pointe du sabre de Tun des gendarmes, dans un angle de la première pièce de mon appartement. Je fis saisir de même La Coste et Des Nestumièrcs. Puis j'allais les conduire moi-même à la prison voisine, quand mon aide de camp, parvenu à se dégager, mais trop cmu, reparut et s'y opposa. Il s'écriait : qu'il venait de voir la grande rue pleine de Gardes ; qu'ils m'arracheraient les prisonniers si j'osais affronter leur effervescence ! Je n'en crus rien ; pourtant, je jugeai devoir aller, seul d'abord, sonder le terrain. La rue était vide ; tant la frayeur peut faire voir bien plus que double ! Je n'y rendontrai que deux à trois Gardes, et ils s'effrayaient pour moi. Je les renvoyai à leur quartier, et par prudence je poussai et fis enfermer, dans la cour de la gendarmerie, Trogoff, jeune Garde breton, ivre, que je ne pus faire taire, et parce qu'en chancelant il criait : « Oui ! tout pour le général, mais pas de gendarmes ! » Alors, sûr que le chemin était libre, je retournai chercher mes prisonniers et les fis placer séparément, devant moi, dans la prison de cette caserne.

Cette prison était au fond de la cour de la gendarmerie et presqu' appuyée à ma maison. Or, pendant qu'enfermé moi-même avec l'un des prisonniers je l'interrogeais, les gendarmes, convaincus qu'ils allaient être attaqués par les Gardes, s'effarouchèrent. Le spectre d'une révolte, dont ils seraient les premières victimes, les obsédait. Les voilà donc qui ferment précipitamment la porte' cochère de leur quartier. Cette porte donnait sur la grande rue de Tours. Dès lors, séparés de cette rue, ne voyant plus ce qui s'y passait, et leur imagination s'échauffant, tout ce qu'ils craignaient, ils' crurent l'entendre !

De mon côté, inquiet aussi, je venais de laisser là mes prisonniers, pour aller m' assurer des dis-

positions des Gardes ; mais, lorsque je me présentai pour sortir de cette caserne, les gendarmes, déjà tout effarés, s'y refusèrent. Ils ne voulurent point m' ouvrir ; ils me supplièrent de ne point faire tomber cette seule barrière placée entre eux et huit cents furieux, rassemblés là, me disaient-ils, pour les égorger I Incrédule à cette assertion, je m'irritais, quand deux de mes officiers, qui m'avaient suivi, trop alarmés, me certifièrent cet état d'insurrection. Ils en prenaient à témoin ce tumulte, ces vociférations qu'ils croyaient entendre, le bruit de cette multitude de sabres sur le pavé de la rue, et les coups frappés à la grande porte qui, seule, nous en séparait ! Dans cette première exaspération, ajoutaient-ils, on ne respecterait rien, pas même le général ! Eux avaient déjà vu des événements pareils ; ils savaient que, en de telles extrémités, le seul parti à prendre était de se dérober à une première violence.

Alors, non seulement ils me conjurent de me cacher, mais, me saisissant, ils s'efforcent de m'entraîner au fond de la cour, au pied d'une échelle qu'ils venaient de faire appliquer à Tune des fenêtres de ma maison. Ils me déclaraient que, même parvenu chez moi, ils ne me permettraient pas d'y rester, sûrs que la sédition allait m'y poursuivre. Mais ce conseil m'indigna; et comme ils insistaient, je fus forcé de les repousser. Ces deux anciens et excellents officiers me devaient leur fortune ; et trop dévoués, trop émus, leur attachement les égarait.

Cependant, enfermé dans cette cour, et ne pouvant croire que la frayeur pût enfanter tant de visions, je me laissai persuader, pendant quelques minutes, que réellement une révolte m'assiégeait. Dans cette extrémité, je pris sur-le-champ un parti extrême. J'avais Tordre d'envoyer La Coste

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à Paris ce jour-là même ; les Gardes, disait-on, voulaient l'arracher de mes mains ; mais j'avais d'autres soldats ; ceux-ci, quels qu'ils fussent et malgré leur petit nombre, devenaient les miens, les rebelles, nos ennemis, et il n'y avait plus qu'à se défendre.

Aussitôt, convaincu qu'il était de mon devoir de me faire tuer, s'il le fallait, devant la porte de la prison, je m'y résignai : je réunis les gendarmes ; je leur fis barricader leur grande porte ; j'inspectai leurs armes et leurs munitions. Toutefois, au milieu de ces premiers soins indispensables à une résistance désespérée, je m'étonnais de ne point entendre dans la rue de plus violentes clameurs. Mes doutes alors renaissant, j'ordonnai à l'un de nos chirurgiensmajors, homme froid et ferme, qui se trouvait là je ne sais comment, d'examiner par une fenêtre nos Gardes et leur attitude. Cet officier obéit. Un instant après, il me cria qu'il voyait en effet la grande rue pleine de nos gens, mais que leur foule paraissait seulement curieuse, inquiète, et sans colère. Alors, excédé, indigné de la position critique où le trouble des esprits qui m'environnaient venait de m'arrêter, j'ordonnai qu'on débarrassât, qu'on ouvrît la porte ; mais ce fut encore vainement.

Pendant que je m'emportais et que les gendarmes, toujours effrayés, me résistaient, la voix d'un vieil ami de mon père, celle de l'Inspecteur général Lynch, frappa mon oreille. Son anxiété pour le danger que je courais venait de l'attirer chez moi. Elle lui avait fait découvrir un moyen de communication que j'ignorais, et qui m'aïlait être bien utile.

Je ne puis me rappeler cet homme excellent, cet ancien compagnon d'armes de mon père, sans im vif attendrissement. C'était un être à part. Longtemps guerrier avant d'être administrateur.

une bravoure sans émotions, sans vanité, toute de devoir, et singulièrement insouciante de tout danger, l'avait élevé aux premiers grades. Ses dehors plaisaient. Sa propreté rangée, Texacte et habituelle symétrie de ses vêtements, invariables dans leur forme et indépendants de toute mode ; la dignité calme de son attitude, la sobre réserve de ses paroles attiraient et piquaient l'attention par un air d'étrangeté qui rappelait son origine britannique. Tout cela reflétait une âme d'une simplicité si primitive, d'une candeur, d'une naïveté si originales, que, en 1793, la férocité brutale de nos démagogues eux-mêmes l'avait respectée. Il y avait dans sa nature, pourtant sensible comme on le voit, tant de constance et de calme, qu'il avait traversé nos guerres et nos bouleversements révolutionnaires sans rien changer à la modeste uniformité de ses moindres habitudes. Cette imperturbable nature a fait de sa longue vie de célibataire comme une pente égale et douce, sur laquelle il s'est laissé glisser, de son berceau jusqu'à sa tombe, sans bruit, sans éclat il est vrai, mais sans secousse.

En cherchant d'où venait cette voix, dont le souvenir m'émeut encore, j'aperçus sa figure irlandaise à une croisée basse, au fond de la cour des gendarmes : c'était la fenêtre d'une écurie de la maison que j'habitais. Dès lors, me libérer de mes gendarmes par cette issue, serrer, en passant, la main à ce vieil ami de famille, puis, libre enfin, sortir par ma porte cochère et arriver dans la grande rue, au milieu de tous les Gardes qui s'y pressaient tumultueusement, fut l'affaire de deux minutes.

J'ignorais encore dans quelle disposition je les trouverais ; mais, quelle qu'elle fût, je sentis qu'il n'y avait point à balancer ; que bonne, un instant

d'hésitation pouvait la changer ; que, indécise, il fallait, par une prompte détermination, la décider. Je courus donc à eux sans plus attendre, et me jetai au milieu de leur foule, qui s'ouvrit et m'entoura.

Malgré leur étonnement, je fus accueilli comme je pouvais le désirer. Les uns s'informaient du danger que j'avais couru, d'autres se récriaient à la vue de la poudre et du sang dont ma figure était tachée. Et moi, sans m'arrêter à répondre, élevant la voix, je leur déclarai : « Que le gouvernement demandait La Coste ; que j'en ignorais la cause ; que deux Gardes ivres avaient prétendu follement s'opposer à son départ ; que ces deux insensés étaient arrêtés ; qu'il ne fallait pas que deux mauvaises têtes nous compromissent ; que, pour éviter ce malheur, pour prouver au Gouvernement notre obéissance, il fallait que tous, à l'instant, leur général en tête, allassent conduire La Coste à la maison de poste, d'où lui-même partirait aussitôt, et porterait la nouvelle que le corps tout entier avait fait exécuter l'ordre du ministre ! »

Je m'attendais à un transport, à un cri d'assentiment unanime, mais tous demeurèrent dans une muette immobihté. Je crus un instant qu'ils hésitaient, tandis qu'au contraire, ignorant si j'avais fini, ils attendaient. C'était ma faute : en terminant, j'eusse dû, afin de tout enlever, leur indiquer par une acclamation quelconque, telle que celle-ci : Vive l'Empereur ! que j'avais fini, et comment ils devaient répondre. Heureusement, dans cet instant décisif, le cri de Vive le Général! qui partit d'une seule bouche, détermina l'explosion. Un moment d'attente de plus, si un seul munnure de l'un des conjurés se fût élevé, je ne sais ce qui serait advenu, tant l'esprit d'une foule est mobile et facile à entraîner ! Mais aussitôt l'acclamation

devint universelle. Mon cœur ne s'était donc pas trompé en comptant sur celui des Gardes. En même temps ils me prenaient, me serraient les mains, plusieurs même, les larmes aux yeux, maudissaient mon assassin, et tous demandaient à me suivre.

J'avais hâte d'en finir, d'autant plus que le jour venait de disparaître ; or, rien ne me répondait que quelque autre conjuré ne profiterait pas de la triple obscurité de la nuit, de la foule, et du complot qui m'environnait. C'est pourquoi, me dégageant et reprenant le ton du commandement, je criai : « Garde à vous ! halte ! le premier rang en avant ! il suffira. » Alors, m'adressant au reste, j'ajoutai : « Vous, mes amis, allez vous reposer, et à demain, de bon matin, sur le champ de nos manœuvres ! »

Tous obéirent. La rue étant vide, les gendarmes rassurés, leur porte s'ouvrit enfin, et je pus rentrer dans leur quartier, avec une quinzaine de Gardes et trois officiers, les seuls que, pour huit cents hommes, j'eusse alors présents à Tours. Je fis promptement extraire de la prison le pauvre La Coste, et, l'ayant placé au milieu de ma troupe, je l'emmenai sur le quai de la rive droite, où la poste se trouvait. Pendant que l'on attelait, il me fallut écrire mon rapport avec le seul œil qui me restait. Dix minutes après, le prisonnier, le gendarme, la dépêche, tout était expédié et l'ordre du Gouvernement ponctuellement exécuté.

Cela fait, je repassais le pont pour rentrer chez moi, quand dans une voiture, qui nous suivait et nous força de nous ranger, il me sembla reconnaître La Coste, revenant sur ses pas. Quelque invraisemblable que cela fût, à tout hasard je me jetai en travers. C'était lui-même ! Le malheureux brigadier chargé de sa garde, le même qui ne m'avait pas secouru, le ramenait complaisamment dans Tours,

où son manteau avait été oublié. Je bourrai rudement cette brute, lui fis faire volte-face, et, sûr enfin que La Coste était en route pour sa destination, j'allai me coucher, car j'avais la figure fort enflée, je n'y voyais plus qu'à peine, et je souffrais beaucoup de ma blessure.

Me voilà donc seul avec moi-même. Au tumulte, au fracas d'une scène violente, la solitude, un profond silence avaient succédé. Mais dans cet isolement mon imagination prit l'essor ; elle réagit alors tout entière au dedans de moi. La tristesse y dominait. Quelque heureuse qu'eut été l'issue de ce désordre, c'était une révolte ; l'autorité en souffrirait. Ma confiance dans les Gardes était justifiée ; cette révolte était partielle, elle était vaincue ; et pourtant n'eût-il pas cent fois mieux valu que rien de tout cela ne fût arrivé ? Cet attachement des Gardes, cet ascendant sur leur esprit dont j'étais si satisfait, qui désormais pourrait y croire ? Qu'en diraient l'armée et l'Empereur, quand on en verrait sur ma figure de si singulières marques ? Comment tout expliquer à chacun? Qui voudrait d'ailleurs m'en croire sur parole ? Était-il arrivé rien de pareil aux chefs des trois autres corps de Gardes d'Honneur ?

D'autre part, je me représentais le Gouvernement embarrassé du bruit qu'allait faire cette échauffourée ; irrité contre celui qui n'avait pas su la prévenir ; souriant de la confiance d'un chef chez qui l'on conspirait à son insu, et de l'imprévoyance d'un général qui s'était laissé surprendre jusque dans sa chambre ! L'Empereur saurait-il les précautions que j'avais prises, et ce qu'il y avait eu d'imprévu dans cet événement, du côté même des coupables ? Son ministre s'accuserait-il de la maladresse de ses instructions ? Enfin, qu'importerait au Gouvernement le succès

d'une telle répression ? C'était bien moins le coup, que son écho, qui allait Timportuner. D'ailleurs tout était-il donc fini ? Étaient-ils sans complices, ces hommes assez audacieux pour être venus, jusque chez lui, brûler la figure à leur général ?

Quelque justes que fussent ces réflexions, elles manquaient d'à-propos. Un caractère plus calme les eût remises au lendemain, car il était tard ; cette journée n'avait été que trop remplie, et le temps du repos, celui de recueillir ses forces pour le jour suivant, était venu. Mais mon esprit échauffé continua dans cette fatigante direction. Peu à peu, cependant, cette préoccupation commença à se détendre : elle s'engourdit, mes idées s'entrecoupèrent, elles s'embrouillaient et finissaient par se perdre dans un assoupissement complet, quand tout à coup un bruit inaccoutumé m'en arracha.

Réveillé en sursaut, j'écoutai vite; mais le silence étant rétabli, je me persuadai que les agitations de cette soirée se reproduisaient dans mes rêves. Humilié de me croire ainsi le jouet d'une trop forte impression, je cherchais à me rendormir, lorsqu'un nouveau bruit me réveilla encore, et si brusquement, que je me redressai. Oh ! pour cette fois, le fait était sûr ; c'était vers mon jardin. Pourtant, rien ne succédant, j'allais en douter encore, quand le souffle d'une forte respiration, partant du même lieu, fit battre mes artères. Je mis la main sur mes armes ; et bientôt d'autres bruits sourds et indéterminés concentrèrent, du côté de ma fenêtre, mes regards et toute mon attention.

Il n'y avait plus à en douter, une crise nouvelle se préparait. Le danger était là, du côté du jardin, dans ce cabinet qui renfermait la caisse du régiment, dont la porte était en face de mon lit, dont

les fenêtres mal closes et les murailles extérieures garnies de treillage étaient accessibles à une escalade ! Ce treillage se prolongeait justement vers ce même quai de la Loire où, quelques heures plus tôt, j'avais cni voir des conjurés en observation. Que devais-je faire ? m'élancer ? appeler ? me mettre en défense ? Mais quoi ? réveiller mon aide de camp, mes gens, provoquer, sans assez de certitude, un nouvel esclandre ! Cependant les avis de Fofficier de gendarmerie me revenaient en tête. Ne m'avait-il pas assuré qu'on en voulait à ma vie ? Mon incrédulité venait d'être punie ; serait-elle incorrigible ?

Dans cette pénible indécision, l'œil en arrêt, un pistolet d'une main, l'autre main prête à m'aider à sauter de mon lit, im pied même déjà dehors, je demeurais attentif et immobile, lorsque le bruit bien distinct de quelques pas et celui d'un meuble fortement dérangé me décidèrent. Je me levai donc, j'allai arracher mon aide de camp et mon valet de chambre à leur sommeil ; puis, tous les trois en chemise, nous nous dirigeâmes vers ce redoutable cabinet. Voici notre ordre de bataille : moi, le premier en tète, tenant d'une main un pistolet armé, et mon sabre nu de l'autre ; à ma gauche, mon aide de camp armé de même ; derrière moi, mon valet de chambre, Geoffroy, un troisième pistolet d'une main, et l'autre main posée sur la clef et prêt à ouvrir. A mon signal, il ouvre et pousse soudainement la porte, dont je hâte le mouvement d'un coup de pied, et, tous trois ensemble, nous nous ruons dans cette ouverture. Ainsi l'assaillant était assailli, et l'ennemi, prêt à surprendre, allait d'autant plus lui-même se trouver surpris !

En effet, il hurle ! il fuit et s'échappe ! Mais ce fut en passant sous nos bras prêts à combattre.

entre nos jambes, et à nos regards étonnés qui, cherchant plus haut d'autres adversaires, se rencontrèrent stupéfaits de n'avoir eu affaire qu'à... un gros caniche !

Ce pauvre animal, qu'aucun de nous ne connaissait, s'était sans doute introduit dans la maison pendant le combat précédent ; effarouché par le tumulte et les coups de feu, il s'était caché dans ce cabinet, où, après être resté immobile sous quelque meuble, la faim et l'ennui l'avaient agité. A cette vue, les trois guerriers, armés de toutes pièces, restèrent d'abord muets, en considérant réciproquement leur attitude belliqueuse. C'était après la grande pièce, la petite : un éclat de rire la termina.

Cette fausse alerte, qui ne fut pas la moindre de cette fatigante journée, fut la dernière. Il n'en pouvait être autrement, car j'appris bientôt que tous mes sous-officiers et brigadiers s'étaient entendus pour veiller successivement autour de ma maison, et que même ils avaient résolu de me donner, pendant les trois ou quatre nuits suivantes, et à mon insu, cette marque touchante de sollicitude.

Le lendemain, à la pointe du jour, après avoir fait distribuer aux Gardes deux mille cartouches, je me rendis avec eux sur le champ de nos manœuvres. Là, m' arrêtant devant chaque escadron, je leur dis quelques mots sur l'attentat de la veille : je l'attribuai à un accès de folie de Des Nestumières, l'intempérance ayant achevé de désorganiser son cerveau déjà malade. Chaque escadron répondit par des acclamations ; après quoi, je commandai moi-même la manœuvre. J'eus soin de faire exécuter tous les feux sur moi, m'y présentant sans affectation, sans paraître y songer, mais de près, et afin de prouver à ceux qui le méritaient

8o DU RHIN A FONTAINEBLEAU

ma confiance en eux, et d'imposer aux complices de Des Nestumières, s'il en était besoin encore;, plus de respect qu'ils ne m'en avaient montre la veille. Il est superflu d'ajouter que je n'entendis siffler, à mes oreilles, ni balles ni baguettes.

Les feux et la manœuvre termines, j'allai me faire panser, car jusque-là je n'en avais pas eu le temps. Il fallut extraire, grain à grain, la poudre dont ma figure était criblée. Cette opération me rendit peu à peu toute ma vue ; le reste était peu de chose.

Mais le malaise de mon esprit s'accrut d'une impatience assez naturelle, celle de ne connaître encore ni le but ni les complices d'un complot tramé sous mes yeux, dans le corps que je commandais, et dont j'avais été victime. Dès lors, comme Féchauffourée de la veille m'affranchissait de ce mutisme que m'avait imposé la police, je n'épargnai pas mes investigations près des deux prisonniers qui me restaient, dans le corps luimême, et dans la ville : elles furent vaines. Pourtant, une conjuration et des conjurés existaient autour de moi !

J'ignorais que parmi eux, dans les Gardes mêmes, il se trouvait un espion du gouvernement : personnage de taille moyenne, à figure pleine et insignifiante, au teint mat, et, du reste, porteur de ces formes grasses et arrondies qu'une conscience complaisante n'amaigrit pas ; extérieur assez ordinaire aux gens de mœurs moUes et faciles. Il portait un nom vendéen, très connu, qu'il désho-, norait. C'était un de ces prodigues nécessiteux, pour qui la pauvreté est le pire des maux, esclave de ces plaisirs qu'on achète, et qui, n'ayant plus que son honneur pour s'en procurer, l'avait vendu. La police avait fait cette acquisition. Dans le désordre qui avait terminé le dernier festin de Des

TENTATIVE D'ASSASSINAT 8i

Nestumières, on se souvient qu'un de ses convives, se dérobant, s'était caché sous un escalier : c'était ce même agent, dont Savary n'avait pas jugé à propos de me faire connaître la mission.

Or donc, le lendemain au soir de cet esclandre, dans le moment où, renfermé chez moi, seul, fatigué de rinutiHté de mes recherches, je rêvais, le front dans ma main, aux moyens qui me restaient à prendre pour m' éclairer, voici que subitement, en levant la tête, et sans même avoir entendu entrer, j'aperçois debout, près de moi, cette figure officieuse. Il était en habit bourgeois. Ainsi déguisé, il s'était ghssé jusqu'à moi sans le moindre bruit, sans être aperçu de personne, à la faveur des premières ombres de la nuit qui s'approchait. Cette apparition fut si soudaine, que je tressaiUis, lorsque, à une certaine attitude demi-honteuse, au doigt placé sur sa bouche, et à quelques mots prononcés avec précaution, je compris à qui j'allais avoir affaire, et l' à-propos de cette visite nocturne et mystérieuse.

Le résultat le plus net de notre entretien fut, pour moi, la hste des conjurés : ils étaient soixante, la plupart absents et en route pour la frontière. Quant à la conjuration, la Restauration en était le but. A un certain signal, qu'il me cacha ou qu'il ignorait, la révolte devait éclater, les caisses publiques être pillées, moi enlevé et conduit dans la Vendée. Là, selon ma détermination, les conjurés devaient me prendre pour chef ou me garder comme otage ; ils ne consentiraient contre moi à aucune autre violence.

Comme cet espion ne savait ou ne me dit rien de la nature du signal, c'est-à-dire de l'assassinat projeté de l'Empereur, et des ramifications de cette trame dans la Vendée, j'avoue que ce projet de révolte, de soixante jeunes exaltés, dispersés.

depuis Tours jusqu'à Lcipsick, dans les escadrons d'un corps de trois mille liommcs étrangers à ce complot, et au milieu d'un armée dévouée, me parut si fou, que je n'y attachai nulle importance. Pourtant, je rendis aux ministres de la guerre et de la police un compte exact de cette révélation. J'indiquai le jour du départ des cinq complices de Des Nestumicres, libres encore et présents à Tours, en demandant qu'on les fît arrêter en route, et non au milieu du régiment comme les trois premiers, ce qui était, sans nul doute, bien plus convenable.

Quant à la liste des autres conjurés, je l'accompagnai de notes sur chacun d'eux. Celle de Bargain portait : « Assassin à gages ! » Son action et les renseignements que je venais de recevoir interdisaient pour celui-là toute indulgence. Pour Des Nestumières, je ne le signalai que comme un jeune insensé, dont le cerveau était dérangé, et auquel six mois de réclusion dans une maison de santé étaient nécessaires. Je le recommandai à la clémence du ministre, comme bien plus digne de pitié que de colère. Je priai mon père de joindre son intercession à la mienne, ce qu'il fit, en certifiant avec moi que divers excès avaient momentanément égaré la raison de ce jeune homm.e. Nous nous entendîmes là-dessus avec sa famille, et nous réussîmes à le sauver.

Les autres Gardes compromis furent désignés moins comme des conspirateurs que comme des étourdis, bons à disperser dans les régiments de l'armée, afin d'annuler leurs mauvaises dispositions et de les changer : avis que n'approuva point Savary, qui les fit tous arrêter.

Pour moi, ces devoirs remplis ainsi, et cette secousse n'ayant rien changé à l'ordre étabU, ni à la marche de mes autres occupations, j'achevai l'organisation du troisième corps. Vers la fin

d'octobre, près de trois mille Gardes étant successivement partis de Tours, je reçus Tordre d'aller à Mayence en prendre le commandement. J'y arrivai au bruit des canons de Drouot, peu de jours après cette brillante charge des premiers escadrons du troisième de Gardes d'Honneur, qui culbutèrent, à Hanau, la cavalerie bavaroise, et ouvrirent à l'Empereur, et aux restes de la Grande Armée, le chemin de la France.

Napoléon, à la faveur de ce noble effort, pour lequel il a consigné sa reconnaissance dans le bulletin de cette bataille, venait de rentrer dans Mayence. Mille rapports de l'intérieur, qui n'avaient pu percer jusqu'à lui, l'y attendaient. Son premier soin fut d'ouvrir les portefeuilles de ses ministres pour y chercher la situation dans laquelle il allait retrouver l'Empire. Dès le lendemain, il me fit appeler. Du plus loin qu'il m'aperçut : « Que viensje d'apprendre ? me dit-il ; qu'est-ce donc que cette affaire de Tours ? Encore une conjuration ? » Et sur ce que je répondis : « Oui, Sire, mais une conjuration d'écoliers. — Comment, d'écoliers ? reprit-il, mais ils vous ont assassiné ! — C'est vrai, répliquai-je, mais fortuitement, follement, et cela n'a guère eu plus d'importance qu'une émeute de collège. — Allons donc ! poursuivit l'Empereur, une émeute de collège à coups de pistolet ! î> Comme alors il s'anima et que les menaces lui échappèrent, je crus devoir lui représenter la situation contrainte et la mauvaise humeur de plusieurs de ces jeunes gens, leur âge, et répéter ce que j'avais écrit au ministre, que la dispersion de la plupart des inculpés dans l'armée suffirait. Mais l'Empereur en savait déjà plus que moi, sans doute, sur le projet de la Rochejaquelein. « Ah oui ! s'écria-t-il, voilà un beau moyen pour étouffer une conspiration ! Allons, vous n'y en-

tendez rien ! » Alors, me congédiant, il ajouta quelques mots si vifs sur le genre de répression (ju'il jugeait indispensable, qu'aussitôt je courus chez Fain : c'était son secrétaire le plus intime, le plus digne de sa confiance. Je le pressai de se réunir à moi, et de s'efforcer de prévenir les actes trop sévères que je redoutais. Mais Fain me rassura : il me rappela les habitudes de l'Empereur, et qu'il ne fallait jamais le juger par ses paroles. En effet, pendant les cinq mois suivants, au milieu de la dernière et si opiniâtre lutte que soutint Napoléon, quelque convaincu qu'il fût que ces soixante Gardes, appelés à veiller sur sa vie, avaient conspiré contre elle, il les épargna ; se contentant, en les privant de leur liberté, de leur ôter celle de se perdre à jamais par un si détestable crime !

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