DEFENSE DU RHIN, DE L ALSACE ET DE LA LORRAINE
Je revoyais TEmpereur pour la première fois depuis son départ pour la guerre de 1813. L'impression que j 'éprouvai fut vive, et si douloureuse, qu'elle dure encore. Son second désastre était accompli. Le point de vue d'où chacun le contemplait n'était plus le même. Le malheur l'avait frappé comme un autre, il avait courbé sa grandeur ; on se sentait plus à portée d'elle, il fallait lever les yeux moins haut pour l'envisager ; enfin, dépouillé de ce prestige d'infaillibilité qui avait tant ébloui, on le jugeait ! Telle n'était pas cependant mon impression personnelle ; mais elle était si naturelle, et lui-même devait tellement s'y attendre, que, en l'abordant, toute ma crainte avait été que quelque chose en moi pût lui faire supposer que je l'éprouvais.
Son entourage aussi me frappa. La captivité des uns, la mort des autres, celle surtout de Duroc, avaient changé sa Cour militaire. Ce n'était plus cette régularité, cet ordre sévère, cette réserve ^rave, mesurée, silencieuse, qui la distinguaient ; tout enfin me parut différent autour de lui, mais rien en lui. Déjà deux fois foudroyé, sa tête restait laute, sa voix brève et impérative, son attitude
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souveraine. Telle était sa nature, que, réduit à un village, il y eût encore paru le maître du monde.
Comment n'eût-il pas senti sa force, quand pour rabattre, trois ans, huit guerres simultanées, et vingt batailles, qu'il gagna pour la plupart, suffirent à peine ? Car, s'il succomba, ce fut à force de vaincre ! Mais le ciel avait commencé l'ébranlement en 1812. Ce premier coup vint d'en haut, sa grandeur l'atteste. Quant aux redoublements qui suivirent en 1813 et en 1814, il fallut que l'Europe entière soulevât contre lui tout ce qu'elle avait d'hommes, lorsqu'il n'avait plus à lui opposer que des recrues d'abord, des enfants ensuite. Et pourtant il lui tint tête ! Il fit plus, il prétendit, jusqu'au dernier moment, à l'Empire universel. Mais n'anticipons pas, conservons l'ordre des temps et de mes souvenirs.
Le troisième de Gardes d'Honneur fut placé aux avant-postes. La défense du Rhin, du fort Vauban jusqu'à Germersheim, lui fut confiée. J'eus sous mes ordres, avec deux mille Gardes et dix-sept cent cinquante chevaux qui lui restaient, la garnison française de Landau ; celle, toute de Suisses, de Lauterbourg, et des gardes nationales. Dès les premiers jours, six cents Gardes, les Suisses de Lauterbourg, et des bataillons que j'empruntai à Landau, furent cantonnés à portée du fleuve, qu'ils bordèrent de leurs postes et de leurs vedettes. Tranquille derrière ce rideau, et mes autres escadrons bien répartis dans de bons cantonnements, je ne songeai plus qu'à les mettre, au plus vite, en état de tenir campagne, et de leur donner pour cela tout ce qui leur manquait. C'était déjà, pour les quinze cents Gardes qui n'avaient pourtant pas encore combattu, une partie de l'équipement et la chaussure, mal confectionnés dans les départements ; et tout, jusqu'à l'armement même et la
moitié des chevaux, pour les cinq cents autres qui revenaient des combats de Leipsick et de la retraite, où un nombre pareil avait péri. Mais, à cent cinquante lieues d'un dépôt, dans des villages, et en face de Tennemi, où trouver Targent, le temps, et les ouvriers indispensables? Ajoutez que je n'avais pas un officier par cent Gardes, et que, sur ce petit nombre, cinq seulement et trois sousofficiers avaient quelque expérience. Cependant, quant au matériel du moins, ces difficultés furent surmontées. Elles venaient du désordre, suite de notre situation ; je puisai mes ressources dans ce désordre. L'argent était de ces ressources la plus nécessaire ; mais, lorsqu'on pouvait à peine en obtenir pour la solde, comment en demander pour d'autres besoins? Je me décidai à en prendre sur cette solde ; j'osai même laisser figurer sur les feuilles de prêt les Gardes que l'épidémie et la désertion nous enlevèrent. La solde était de vingtcinq sous : cette masse noire, avec quelques secours de notre dépôt, satisfit à nos dépenses. Quant aux ouvriers qui manquaient absolument dans un corps de jeunes maîtres, aspirant tous au grade d'officier, ceux de nos cantonnements y suppléèrent. Tous furent requis et payés comptant. Nous échauffâmes le zèle de ces bons Allemands : ils travaillèrent non seulement en conscience, ce qui est dans leur nature, mais vite, ce qui est moins dans leur habitude. Dire tout ce que nous accumulâmes de travaux pour ces réparations et pour l'instruction des Gardes pendant les sept semaines de répit que la Coalition nous laissa, paraîtrait invraisemblable ; intervalle trop court si le temps n'était pas le plus élastique des éléments ; mais, bien employé et pour ce qu'il y avait de plus urgent, il nous suf^t.
A ces difficultés, cependant, deux fléaux, l'un
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périodique, l'autre inattendu, s'étaient ajoutés : l'hiver et le typhus. L'un, avec ses neiges et ses glaces, interrompit nos communications ; l'autre nous fut apporte par ime traînée de fantassins, restes de la retraite, qui traversèrent nos cantonnements, et les infectèrent. Le premier atteint fut mon valet de chambre Geoffroy, le même qui m'avait sauvé la vie à Tours en désarmant Des Nestumières. La malignité de son mal était telle, que sa respiration faisait pâhr la flamme d'une bougie qu'on en approchait ! Je le disputai quinze jours à la contagion et je le pleurai.
Le lendemain, mon seul ofhcier comptable et d'habillement, le plus nécessaire en ce moment, se sentit frappé. Pour celui-là, sans consulter, je le bourrai aussitôt de quinquina et il fut sauvé. Mais cette peste s'acharna sur nos villages : née de la misère, habitants comme soldats, riches comme pauvres, forts com.me faibles, elle nous attaqua indistinctem.ent. Un jour, par exemple, j'arrive à Hersheim, dont le bon curé me reçoit gaiement à table ; après quoi, lui serrant la main, je le quitte pour achever un^ visite d'avant-poste; trois jours plus tard, revenu à ce quartier général, j'y trouve le presbytère vide et le curé mort : on Tenterrait ! Cette reconnaissante poignée de main lui avait communiqué le typhus, dont 'son humeur joyeuse, la force de Tâge et sa santé vigoureuse n'avaient pu le préserver.
Dès lors, le mal se développa avec une rapidité effrayante. Les symptômes variaient : les uns, subitement terrassés, expiraient dans un abattement profond ; un délire furieux saisissait les autres. On en vit se précipiter, de leurs fenêtres, dans la boue à demi glacée des rues, d'où on les relevait mourants dans d'horribles convulsions! Déjà, sans compter les habitants, plus de deux
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cents Gardes étaient atteints ; soixante avaient succombé. L'étendue de nos cantonnements, si favorable à notre mieux-être, aggravait le mal, nos officiers de santé y devenant insuffisants. Dans mon désespoir, l'idée me vint de combattre ce nouvel ennemi en le reléguant et le concentrant dans une position plus élevée, où m'aideraient à le vaincre un air plus pur et des soins plus assidus. Mon choix tomba sur Gottranstein, gros village à mi-côte dans les Vosages dont nous occupions le pied, et qui avait une voie de retraite sur deux ponts et Metz. J'en fis notre hôpital régimentaire ; dès lors, la contagion y fut confinée, et bientôt domptée, grâce à cet air salubre et au zèle habile de M. Marie, l'un de nos chirurgiens-majors, qui faillit pourtant lui-même y succomber.
Mais alors, dans nos rangs, mélangés de Hollandais, de Suisses et de Toscans, s'infiltrait une contagion d'une autre nature. La Coalition, non satisfaite de sa force contre notre faiblesse, y joignit la ruse. N'osant encore franchir le Rhin, qui nous défendait bien plus que nous ne pouvions le défendre, elle se fit précéder d'ime avant-garde occulte de contrebandiers de la rive droite ; ils vinrent provoquer ce reste de nos alliés à une désertion que les longues nuits de décembre et nos Juifs de la rive gauche favorisèrent.
Dès lors, les rapports de chaque matin annoncèrent le manque à l'appel, tantôt de plusieurs sentinelles, tantôt même de postes entiers composés de Suisses, et successivement de plusieurs Toscans et Hollandais du 3^ de Gardes d'Honneur. Rien n'était plus significatif. Ainsi nos alliés de tout pays nous abandonnaient ! La coalition contre nous devenait universelle ! Mais nous devions nous y attendre, et, sans étonnement, sans irritation déplacée, nous nous mîmes en garde. Lauterbourg
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et le fort Vauban étaient trop loin de Landau pour que je pusse y aventurer des dctachements de la garnison de cette forteresse ; les troupes qui les gardaient furent épurées : les douteux, ainsi que le reste des Suisses de Lauterbourg, furent renvoyés dans l'intérieur, et les remparts de terre de cette ville confies à Tun de nos escadrons. Quant aux Gardes d'Honneur étrangers, ils furent démontés, désarmés sur-le-champ, et renvoyés sur nos derrières.
A cette guerre sourde de nos ennemis nous ne pûmes répondre que par un contre-espionnage, ou volontaire, ou payé par le patriotisme des habitants les plus riches de cette partie de l'Alsace. Il m'apprit bientôt que de nombreuses colonnes de coalisés, au lieu de s'écouler sur Baie, comme les premières, s'arrêtaient en face de nous ; qu'elles s'aggloméraient vers Mannheim, Seltz et le fort Vauban ; qu'elles traînaient avec elles deux équipages de pont, et nous menaçaient, à droite et à gauche, d'un double passage. J'en instruisis le maréchal Victor et l'Empereur. Mais, au lieu de voir arriver des renforts, je reçus de Drouot l'instruction d'en envoyer à Paris, à la Garde Impériale, et du maréchal Victor l'ordre, en cas d'attaque, de jeter un escadron dans Landau, et de marcher aussitôt vers Strasbourg avec tout le reste.
Il devenait clair qu'il fallait se faire le plus leste possible, ne garder autour de soi que des combattants et se tenir prêts à une retraite. Aussitôt notre hôpital, transformé en ambulance, et notre infirmerie d'hommes et de chevaux invalides placés également dans une gorge des Vosges, eurent l'ordre de lever le pied pour Metz au premier signal. Dans nos cantonnements, des chariots furent tenus prêts pour transporter dans Landau
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tout effet d'équipement non réparé. Quant aux escadrons et aux bataillons, chacun eut une ordonnance et un guide du pays, à mon quartier général, prêts à porter Tordre aux bataillons de rentrer dans Landau au pas de course, et aux escadrons, de se réunir à moi dans la plaine d'Hersheim, lieu de ralliement le plus central que j'avais choisi.
Ces précautions prises, les vingt ordres de marche même écrits d'avance, sûr de n'être surpris d'aucun côté, j'attendis l'événement. A cette époque, la désertion, le typhus, le dur service des bords marécageux du Rhin, et l'envoi de détachements à l'intérieur, nous avaient enlevé plus de quatre cents Gardes. Mais nous étions encore quinze cent cinquante, ne manquant de rien et prêts à combattre.
Maintenant, et en attendant le moment où Napoléon, désarmé encore, aura pu réunir, pour venir à notre secours, une faible armée nouvelle, je vais, par le récit des faits dont je fus témoin, montrer quelle fut notre détresse. Ici quelques détails personnels, conformes d'ailleurs au plan de cet ouvrage, ne paraîtront point, je l'espère, hors de propos.
Réduit à quinze cents chevaux, et chargé de la garde du Rhin, du fort Vauban à Guermersheim, j'avais été forcé, pour faire vivre, pour abriter et pour rééquiper mes escadrons, de les disséminer en cantonnements, entre le Rhin et les Vosges. Nous formions l'extrémité de l'aile gauche du maréchal Victor, et par Guermersheim nous touchions à l'aile droite du duc de Raguse. Le dernier jour de 1813 était arrivé. On ne nous avait point avertis que, au loin, par delà notre aile droite, et depuis dix jours, l'envahissement avait commencé. Nous ignorions qu'ainsi notre Hgne centrale était déjà
dépassée, à sa droite, par cent cinquante mille hommes !
Depuis plusieurs jours tous les rapports augmentaient notre anxiété. Nul renfort ne paraissait, aucun ne nous était annoncé ; et cependant, nos regards fixés sur l'autre bord, il nous semblait entendre, au travers de ses froids brouillards, les clameurs de cet amas d'ennemis, le bruit de leurs armes, le roulement des milliers de canons et de caissons qu'ils traînaient avec eux, et dans l'écho de leurs chants nationaux, leurs cris de guerre et de vengeance !
Nous attendions ainsi, quand le i^' janvier 1814, à onze heures du soir, après un assez triste dîner de jour de l'an, d'un côté une lettre du sous-préfet de Spire, et, du côté opposé, des douaniers accourant de Lauterbourg, m'annoncèrent que le Rhin venait d'être franchi vers Mannheim, nos troupes repoussées, et que, vers le fort Vauban, un autre passage allait être effectué.
Ces deux invasions à ma droite et à ma gauche, poussées vivement jusqu'aux Vosges, pouvaient m'enfermer entre le fleuve et la montagne, et me couper ma retraite sur le maréchal Victor. Quelles qu'eussent été les précautions que j'avais prises, il me fallait quatorze heures : pour hâter le départ de mon infirmerie et de mon hôpital régimentaire ; pour rallier mes escadrons, en jeter un dans Landau, y faire rentrer derrière moi les bataillons que j'en avais tirés et le matériel du 3® corps de Gardes d'Honneur, dont nous ne pouvions nous appesantir. En même temps, et à ma droite, j'avais à placer deux cents chevaux en regard du fort Vauban pour masquer Weissembourg, en leur envoyant l'ordre de se reployer lentement sur cette ville, où, le lendemain soir, je voiilais aller coucher. Mon projet était d'en repartir le 3 janvier, et de
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m'écouler au pied des monts vers Strasbourg, comme j'en avais reçu Tinstniction.
La plupart de ces ordres, comme je l'ai dit, étant prêts d'avance, ainsi que les ordonnances et leurs guides, en une heure tout fut expédié ainsi que ma dépêche au maréchal Victor ; en voici le résumé :
« Monsieur le maréchal,
« J'apprends à l'instant que le maréchal Sacken et vingt-six mille hommes ont passé le Rhin hier vers Mannheim, et que monsieur de Wittgenstein, avec seize mille Russes, en fait autant aujourd'hui vers le fort Vauban. Je donne ordre, etc., etc.. Ainsi, puisqu'il faut l'abandonner, du moins cette rive du Rhin sera nette ; les Gardes d'Honneur ne perdront ni un malade ni un seul effet ; et l'ennemi, s'il nous presse trop, n'y trouvera demain que des coups de sabre, etc., etc. i>
Le lendemain 2 janvier, vers midi, j'étais à la tête de 1,200 chevaux réunis devant Hersheim, couvrant Landau, et protégeant ainsi la rentrée, dans cette forteresse, de la garnison que j'en avais tirée, et de mes bagages. Ce devoir rempli, je partis pour Weissembourg. J'y arrivai avec la nuit, mais fort surpris d'y trouver déjà les deux cents chevaux que j'avais placés en observation devant Wittgenstein, pour couvrir ma retraite. Leur chef d'escadron, tout novice encore, n'avait pas compris sa mission.
C'était avec ces recrues ainsi commandées que, pendant plusieurs jours, j'avais à difiler entre le Rhin et les Vosges, sous les yeux et à portée des :oups de seize mille Russes, qu'on nous disait même être vingt-sept mille. Il n'y avait donc pas ie temps à perdre; et cependant, pour conserver
les liommes, leurs chevaux et l'équipement, et pour maintenir Tordre et l'ensemble, il ne fallait pas marcher trop vite. Il convenait d'arriver avant la nuit dans de bons cantonnements, et de n'en repartir qu'au grand jour ; d'éviter, autant qu'il se pourrait, à ces recrues, la fatigue des grand'gardes, des bivouacs, des reconnaissances ; et, en cas d'attaque, d'avoir, à leur droite pendant la marche, et derrière nous pendant la nuit, une voie de retraite au travers des Vosges. J'abandonnai donc à l'ennemi, qui d'ailleurs l'occupait en force, la route du Rliin ; je m'en traçai une autre au pied des monts, par Lambach, Reichoffen, Obcrbrûnn, Neuwiller et Dettwiller; gardant chaque jour ma retraite au travers de la montagne, par les passages de Bitche d'abord, puis de la Petite-Pierre, puis enfin de Phalsbourg ; sûr ainsi de n'être point acculé contre les Vosges, et, si j'étais trop pressé par l'ennemi, de pouvoir abandonner l'Alsace.
Il est superflu d'ajouter qu'une avant-garde et une arrière-garde, bien commandées, bien renseignées, prévinrent les surprises, et, dans ce long défilé, maintinrent en ordre et serrée notre colonne. Mais ce que je dois dire, et ce que je me plais à consigner ici avec une vive gratitude, c'est le patriotisme, c'est le dévouement exemplaires de ces bons et braves Alsaciens dont nous traversâmes les villages ; ce sont, malgré leur désespoir de se voir en proie à l'invasion et à la ruine qui allait en résulter, les soins généreux dont ils nous comblèrent. En route et dans nos haltes, ils accouraient ; ils nous apportaient leur vin, leurs 'vi\Tes, ils les distribuaient aux Gardes et en refusaient le prix ! Le soir, à notre arrivée dans les cantonnements choisis, ils s'emparaient des hommes et des chevaiix, ils se les disputaient, et soins et \'ivres, ils leur prodiguaient tout. D'autres les aidaient à
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barricader les avenues du côté de Tennemi et à les garder ; d*autres encore, des vieillards même, leurs bourgmestres en tête, s'offraient, à pied et à cheval, à mes instructions ; et toute la nuit ils allaient aux nouvelles, ils poussaient au loin des reconnaissances. Leurs courses étaient rapides, leurs investigations audacieuses, leurs rapports exacts. Nous fûmes enfin bien mieux éclairés et gardés par eux que nous n'eussions pu l'être par nous-mêmes. Il n'y avait certes pas de meilleurs, de plus généreux, de plus braves Français dans toute la France! On peut juger de l'amertume de nos regrets en nous voyant forcés d'abandonner à l'invasion de tels compatriotes.
Quant à cette manœuvre, il eût été plus prudent, sans doute, de mettre les Vosges entre nous et l'ennemi, et de revenir sur Saverne par Phalsbourg ; mais je jugeai que le général russe, en mettant le pied sur notre rive, ne songerait d'abord qu'à s'assurer de la route qui borde le fleuve, et à s'éclairer sur Strasbourg, ce qu'il ne manqua pas de faire ; que, en tous cas, je ne pourrais avoir affaire, de ce côté, qu'à une avant-garde légère, ce qui arriva ; qu'ainsi, du moins, j'atteindrais plus tôt le rendez- vous indiqué, où je pouvais être utile.
Il en résulta en effet, comme on va le voir : le ralliement du 4^ régiment de Gardes d'Honneur, oublié devant Saverne ; celui de deux mille fantassins près de se livrer à l'ennemi ; la mise en défense et l'approvisionnement de Phalsbourg, oubliés de même, et dont le commandant allait se laisser surprendre. Enfin, il est plus que vraisemblable, si l'on m'eût permis ensuite de me retirer directement sur Nanc3^ avec les deux bataillons et les deux mille chevaux ralliés sous mes ordres, que j'y eusse assuré la retraite du maréchal, en re-
tardant, cVau moins vingt-quatre heures, Tentrée trop prompte des alliés dans cette ville.
Au reste, nous n'eûmes qu'à nous louer de l'extrême circonspection de l'ennemi. Sa lenteur, smgulièrement prudente, favorisa cette marche de flanc qu'il eût pu rendre si dangereuse. Pourtant, en approchant de Dettwiller, j'éprouvai, quelques instants, une vive inquiétude. Ici, la persuasion que l'ennemi était éloigné, et que j'allais trouver près de Strasbourg le maréchal Victor, m'avait porté à marcher sur deux colonnes, que séparait un cours d'eau moins guéable que je ne l'avais jugé, lorsqu'on vint me prévenir que le général Seslawin occupait en force Dettwiller, point de réunion que j'avais assigné à ces deux colonnes. La mienne avait sa retraite sur Savemc ; mais l'autre, de cinq cents chevaux, ne pouvait me rejoindre que par le pont du village, occupé, disait-on, par deux mille Russes.
Il n'y avait point à hésiter : je m'avançai rapidement, décidé à ressaisir ce passage. J'espérais surprendre Seslawin ; mais, en arrivant devant Dettwiller, j'en vis sortir une cavalerie nombreuse qui, se déployant et se couvrant de tirailleurs, me força à me déployer de même. De plus en plus inquiet, et impatient d'en finir, je m'avançais prêt à charger, étonné de ne point entendre commencer le feu, lorsque je vis nos éclaireurs se mêler, sans combattre, au parti contraire. Or, qu'on juge du soulagement que j'éprouvai ! cet ennemi, si malencontreusement placé entre moi et mon détachement, c'étaient des Français, des frères d'armes, le quatrième régiment de Gardes d'Honneur ! Il était fort de six cents chevaux, sous deux chefs expérimentés. Ils nous reçurent à bras ouverts. Réunis à mon commandement, ils admirèrent notre nombre double du leur, ils s'émerveillèrent de notre
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tenue brillante, si bien réparée autour de Landau et que nous en rapportions encore intacte ; car, ^âce aux soins de nos bons compatriotes Alsaciens, rien en nous n'avait souffert, ce qui ne devait pas durer longtemps.
J'avais obéi, je croyais m 'être rallié au maréchal Victor, et je me trompais : c'était le quatrième régiment seul que j'avais rejoint. Son colonel ignorait même où se trouvait le corps d'armée ; il se plaignait d'être sans ordres. J'envoyai de toutes parts aux nouvelles ; toutes furent alarmantes. L'ennemi était devant nous, nous séparant de Strasbourg. On disait l'Alsace entière évacuée par nos maréchaux ; on nous y croyait oubliés. On nous jugeait dépassés, au loin, à droite et à gauche, par les deux invasions. On ajoutait que, poussant droit devant elles, et se recourbant en Lorraine derrière nous, elles allaient nous couper toute retraite.
Dans une situation aussi critique, je m'échelonnai de Dettwiller à Saverne, couvrant Phalsbourg, et repoussant les attaques de Seslawin. Le lendemain matin, l'un de nos exprès revint de Molsheim avec la nouvelle que, depuis deux jours, le maréchal Victor s'était précipitamment retiré dans la Lorraine. Je calculai la distance que ce paysan disait avoir parcourue. C'étaient douze grandes lieues en moins de cinq heures ! Cela me parut invraisemblable, quel que fût le zèle de ces braves gens, en sorte que, tout en donnant l'ordre aux régiments de se reployer sur la montagne, je fis garder à vue ce pauvre homme jusqu'à Saverne, où, son rapport s'étant confirmé, je lui rendis la liberté avec excuses, éloge, argent et tout ce qui pouvait le consoler.
Alors, serrant douloureusement la main à nos généreux compatriotes des bords du Rhin, nous
gravîmes la montagne, nous traversâmes Phalsbourg et, les derniers, nous abandonnâmes l'Alsace à rinvasion.
Ce qui paraîtra incroyable, c'est que, dans cette dernière marche, nous passâmes au travers de la citadelle de Phalsbourg sans plus de façons que dans un village : pas une pièce en batterie ; aucun factionnaire, nul qui-vive ne nous arrêta ; comme s'il n'y avait là ni remparts, ni portes, ni garnison ! Indigné de cette incurie, je fis battre la générale par le premier tambour que je rencontrai, et donnai F alerte, annonçant Tennemi qui me suivait. Le commandant, enfin réveillé, ferma ses portes. Il disait que, oublié par le ministre et le maréchal, on ne lu: avait rien prescrit ; que sa garnison était insuffisante, sans vivres, sans un seul affût en état de servir. Je lui répliquai qu'il n'en devait que se mieux garder, et qu'il était inexcusable.
Quelques heures après, je m'occupais à cantonner ma brigade à Sarrebourg et sur le revers de la montagne, quand le hasard voulut que, sur le chemin, je rencontrasse environ deux mille fantassins de quatre régiments. Ils avaient été dirigés sur Strasbourg, sans armes prêtes, sans cartouches, comme en pleine paix, ignorant que, à une demilieue de là, ils allaient rencontrer les Russes ! Je les arrêtai, j'expliquai à leur chef où nous en étions ; il n'en pouvait croire ses oreilles. Puis, le ralliant à moi, j'écrivis au maréchal Victor qu'on disait être à Rambervillers, pour lui demander ses ordres.
)" Ce récit semble être de peu d'importance ; mais outre qu'ici nous eussions pu perdre, sans coup férir, une forteresse et deux mille hommes, ces détails montrent dans quel désordre jette une invasion au milieu d'habitudes négligentes, suites d'une longue sécurité. Organisés pour l'offensive,
contre elle nous ne Tétions aucunement. Pris au dépourvu, tout était à remanier. De là ces oublis d'ordres, d'instructions, et ces choix d'hommes si impropres aux circonstances. Cela m'expliqua en partie ces inconcevables pertes subies par la Prusse après léna. Si nous n'en éprouvâmes de semblables qu'en petit nombre, telles que celles de La Fore et de Soissons, c'est que notre sécurité avait duré moins longtemps, et que la Coalition ne profita pas aussi rapidement que l'Empereur de sa victoire.
En attendant la réponse du maréchal, je jetai un bataillon dans Phalsbourg ; puis, comme une avant-garde de Seslawin était venue sommer le gouverneur, je la fis tourner par une compagnie de voltigeurs et attaquer de front par un détachement des Gardes. Ces Russes eussent été tous enlevés sans un geste de l'un des nôtres, qu'il me semble voir encore. M. d'Arbaud-Jouques, chef d'escadron, l'un de nos plus beaux hommes de guerre, sans attendre mon ordre, dans son impatience, mit le sabre à la main d'un air si martial, que, à ce seul aspect, le commandant russe, se troublant, donna sur-le-champ le signal et l'exemple de la retraite. Il fallut alors fondre sur lui en toute hâte ; mais, le mouvement de nos fantassins n'étant pas achevé, ces fuyards en furent quittes pour la perte de quelques hommes, armes et chevaux, qu'ils abandonnèrent pour échapper à notre poursuite.
En rentrant dans Phalsbourg, j'y trouvai Tordre du maréchal de ravitailler cette place, de la mettre en état de défense, d'y placer un bataillon, ce qui était fait, et de renvoyer le reste de l'infanterie, partie à Lunéville et partie à Metz, avec le colonel du 6^ léger. Cet ordre, quant à la défense et à l'approvisionnement de la citadelle, arrivait trop tard, si je ne m'y fusse préparé. Je réussis à
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l'exécuter, en requérant de toutes les communes environnantes les ouvriers et tous les vivres qu'il fut possible de réunir. A ces instructions, comme je me trouvais placé en intermédiaire des maréchaux Victor et Marmont, le générai Grouchy, commandant la cavalerie du corps d'armée, ajouta l'ordre d'essayer de rétablir les communications avec le corps du duc de Raguse.
Je fis bien de ne risquer dans cette direction que le moins de monde possible, car, des le lendemain, de nouveaux ordres m'arrivèrent. J'étais à Sarrebourg, sur la route directe de Lunéville, quand, le lo janvier, je reçus l'instruction de laisser sur ce chemin deux cents Gardes pour le couvrir, puis de se reployer sur cette ville, de rejoindre moi-même sur-le-champ, avec le reste, le maréchal Victor à Rambervillers, par la route la plus courte. Le temps était horrible ; les chemins de traverse, défoncés, disparaissaient sous ime neige qui tombait à gros flocons. Cette marche était tellement forcée, que, parti de Sarrebourg à sept heures du matin, je n'arrivai à Rambervillers qu'à sept heures du soir. Je n'y trouvai ni vivres, ni fourrage, ni logements ; il me fallut laisser mes escadrons, la bride au bras, dans un champ de boue, la neige venant de se transformer en une pluie à verse, qui noyait mes malheureux Gardes. Je courus au quartier général demander des ordres. Ces ordres furent d'attendre ainsi, toute la nuit, le départ du corps d'armée prêt à rétrograder sur Lunéville, et d'en former l' arrière-garde.
Mais, puisqu'il s'agissait de se retirer sans combattre, au lieu de harasser et d'épuiser, par une détestable marche de flanc bien inutile, suivie d'une nuit sans pain, sans fourrage et sans abri, dix-huit cents chevaux frais, bien ensemble, et si précieux à conserver, pourquoi, de Sarrebourg où
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ils étaient, ne leur avoir pas donné pour point de ralliement Lunéville, où dans tous les cas il fallait passer ? Or, tout au contraire, on les avait inconsidérément appelés, et cela pour les faire rétrograder dès le lendemain, mourant de faim et de misère, sur cette même ville, par une autre route et une seconde marche tellement forcée encore, qu'elle devait durer deux jours et deux nuits de plus.
Encore si Ton m'avait arrêté en chemin, le premier jour, à Manières, point où j'avais rejoint cette autre route, et où la retraite du maréchal Victor devait passer ; si l'on ne m'eût pas fait avancer inutilement jusqu'à son quartier général encombré de troupes, cette première journée et la seconde en eussent été abrégées; j'aurais eu le temps d'abriter, pendant quelques heures, mes régiments, de les faire manger et se reposer ; mais non, on avait même négligé un soin aussi nécessaire ! Sans doute la puissance démesurée de l'ennemi commandait à notre impuissance nos mouvements : nous étions plus à ses ordres qu'aux nôtres ; mais ici, où cela n'était pour rien, il y avait eu, de la part de je ne sais quel chef, imprévoyance ou insouciance ; car, il en faut convenir, trop de guerre, au Heu de former, gâte : elle endurcit, elle blase ; et, soit fatigue, soit égoïsme, on s'y habitue à néghger ces ménagements, ces soins si indispensables à la conservation des hommes et des chevaux qu'on ne retrouve plus ensuite dans l'occasion.
Désespéré de cette faute et des souffrances de mes pauvres Gardes, j'attendais près d'un feu, sur la place de Rambervillers, le moment de parler au maréchal, quand un vaguemestre vint me remettre une dépêche. Je l'ouvris au milieu de plusieurs officiers et de quelques Gardes ; ils s'aperçurent qu'elle venait de Paris. J'en commençais
la lecture sans précaution, lorsqu'heureusement, en me penchant vers la flamme, saisi de surprise, je me détournai. J'en avais assez vu pour craindre qu'un coup d'œil indiscret ne leur révélât ce qui me restait à lire.
Je ne sais quelle fâcheuse inspiration avait fait choisir à l'Empereur le moment où les Gardes se montraient si dignes du poste d'honneur qu'ils occupaient, et où ils formaient plus de la moitié de la cavalerie du corps d'armée, pour leur déclarer qu'ils étaient exclus des rangs de sa Garde ! Il y avait dans cette déchéance, si peu méritée, de quoi désorganiser ces corps de volontaires, et en faire même déserter les moins zélés. Comme toute faute a sa bonne raison, celle-ci avait peut-être pour cause l'économie, ou la nécessité d'apaiser la jalousie de la vieille et de la jeune Garde qu'on reformait, cette élite voyant en effet nos corps d'un œil mécontent.
Quoi qu'il en fût, comprenant sur-le-champ tout le mal qu'une décision aussi inopportune devait produire, je me contins, me retournai vers les Gardes, et, jetant au feu cette dépêche, je leur dis négligemment que c'était un duplicata, une répétition inutile d'ordres déjà exécutés ; puis je me mis à causer avec eux sans affectation, comme si rien de nouveau ne fût arrivé. Jamais les Gardes ne se sont doutés de cette disgrâce ; et l'Empereur, jusqu'à la fin de cette campagne et de l'Empire, a dû sans doute le dévouement de ces braves volontaires à l'heureuse inspiration qui m'arrêta si à propos et dont je me félicite encore.
Je dévorais intérieurement ce nouveau chagrin, quand le maréchal Victor me fit appeler. Il était onze heures du soir, il allait se mettre à table. Ce fut le dernier repas du grand quartier général où je me trouvai. Il me rappela le premier, celui
auquel on se souvient peut-être qu'en 1800, et dans Augsbourg, j'avais été invité par le général en chef Moreau. Mais quel contraste ! Alors, dans un riche palais, notre conquête, c'était une vaste salle à manger, où cinquante brillants couverts entouraient un magnifique plateau que mille bougies éclairaient ! Et quelle profusion de vins, quelle abondance de mets nous avaient été prodigués, au son d'une musique martiale et de ses airs les plus triomphants ! Comme alors, en nous, tout était vivant de jeunesse confiante, hautaine, victorieuse ! Comme tout éclatait de contentement, d'orgueil et de gloire ! repas splendide, festin de vainqueurs, dont la conquête faisait tous les frais avec son abondance et son luxe accoutumés !
Tandis qu'aujourd'hui, au lieu d'un général prêt à gagner sa plus célèbre bataille, un maréchal s' apprêtant à fuir ! Au lieu de cent mille guerriers victorieux, et d'une guerre conquérante et nourricière, douze mille hommes en retraite, manquant de tout dans leurs propres foyers envahis ! Enfin, dans ce quartier général de Rambervillers, à la place de ce festin, de ce palais somptueux d'Augsbourg tout éclatant de lumières, une pauvre maison bourgeoise, qu'il me fallut chercher à tâtons dans une froide obscurité ; et, dans une salle basse, sale et humide, une table où de rares chandelles éclairaient à peine des aliments indispensables, servis dans des plats de terre, pour quelques convives couverts d'uniformes usés, comme leurs figures, et moins par le temps que par les combats et les bivouacs : tristes restes de tant d'armées si florissantes, après tant de victoires si glorieuses ! Qu'était devenue cette joyeuse et bruyante animation de notre vigoureuse et triomphante jeunesse ? Quel changement ! Comme les physionomies, sillonnées d'insomnies et de blessures, paraissaient
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maintenant graves et soucieuses ! Comme ces fronts, jadis si sereins et si haut portés, maintenant se montraient ou dépouilles, ou couverts de cheveux déjà blanchis, non par l'âge mais par les fatigues de tant de guerres si lointaines, et surtout assombris par la douleur de voir notre patrie, jusque-là si conquérante, menacée à son tour de subir la honte et tous les maux de la conquête !
Quant aux entretiens, même différence : au lieu de ces récits confiants et de ces éclats de voix assurée, des conversations à voix basse, s' aiguisant encore de quelques plaisanteries, mais forcées, amcres, moqueuses de nous-mêmes, comme pour prévenir celles d'un ennemi maître enfin chez nous à son tour, et qui, sans doute, allait nous rendre, en une fois et avec usure, toute la ruine, toutes les humiliations que, depuis quatorze ans et plus, nous lui avions infligées ! C'était enfin un dîner de vaincus, où tout était encore assez bon pour des convives trop heureux d'y trouver le nécessaire : repas qu'il fallait achever à la hâte, pour fuir aussitôt après, au milieu de cette même nuit, au travers d'une boue profonde et d'une pluie froide et battante, en abandonnant nos malheureux compatriotes à la merci de ces masses d'étrangers qui déjà, et de toutes parts, nous environnaient !
La vérité, c'est que nous-mêmes nous n'avions plus une minute à perdre pour échapper à leur triple invasion. Pendant que le maréchal Victor observait Schwartzenberg, dont l'extrême droite, vers Saint-Dié, venait d'écraser la sienne, il avait appris que, à sa gauche, par delà Landau, les, Russes et les Prussiens avaient dépassé les Vosges, repoussé Marmont, et que, inondant la Lorraine, ils allaient se saisir, derrière nous, des ponts de la Meurthe et de la Moselle, qu'il nous fallait traverser. Nous quittâmes donc précipitamment, vers minuit.
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notre repas, pour monter à cheval et nous mettre en marche. Notre seul espoir, en reculant plus vite que Tennemi n'avançait, était de le prévenir dans Nancy, où devait passer notre retraite. Les Gardes d'Honneur, formant T arrière-garde, restèrent en bataille jusqu'à sept heures. On les avait embarrassés d'une batterie, bien plus gênante dans une retraite aussi précipitée qu'elle ne pouvait leur être utile.
Après onze heures de marche dans la neige depuis Sarrebourg, et une halte de douze autres heures de nuit sous la pluie, sans vivres ni fourrages, nous commencions à nous remettre en mouvement quand, tout à coup et avec le jour, un vent violent accourut de l'est comme l'invasion : il nous apporta une gelée de dix degrés, si subite et si rigide, que, en un instant, la route noyée devint un miroir de glace, et que les vêtements tout mouillés des Gardes se raidirent sur leurs corps affamés et harassés. La terre, le ciel, tout dans cette seconde joomée, l'une des plus dures que j'aie subies, nous fut hostile. Nos mains, douloureusement engourdies, pouvaient à peine nous servir ; nous marchions sur un verglas où nos chevaux, et ceux surtout de l'artillerie, ne s'avançaient que de chute en chute. Chaque rampe devenait un obstacle presque insurmontable ; sous cette mortelle température, retenus par nos canons, quelque précipitée que dût être notre marche, il fallut l'entrecouper de haltes continuelles.
Il était onze heures du soir lorsque, approchant de Lunéville, nos chevaux, en flairant ce beau cantonnement, reprirent courage. Mais, en y entrant, j'y trouvai l'ordre impitoyable de mettre en bataille les Gardes sur la grande place, de les y faire repaître ainsi, et de passer outre. On croira que du moins, après ces deux jours entiers et cette
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seconde nuit de marche sans pain et sans abris, des feux, des vivres et des fourrages nous avaient été préparcs pour ce court et froid bivouac : ce soin encore avait été oublié ! Lorsque, après avoir essayé d'obéir, j'entrai à tâtons dans Thôtel de ville pour y requérir ces secours indispensables, j'y trouvai des administrateurs étonnés, ne sachant que répondre à une réquisition nocturne aussi subite, et me demandant le temps de délibérer. Ce temps nous tuait ; poussé à bout, je leur déclarai que j'allais faire nourrir militairement les Gardes chez rhabitant, en faisant, s'il le fallait, enfoncer les portes.
Il y avait si peu d'exagération dans la colère de cette menace, que, en ce moment-là même, elle s'effectuait : l'impérieuse nécessité le voulait ainsi. Je laissai donc la municipalité délibérer, et les Gardes agir. Je prévins seulement ceux-ci que, dans trois heures, on sonnerait à cheval, de bien employer ce temps, et d'être exacts. Nul ne manqua à l'appel, et à trois heures, en effet, nous étions en route. C'était l'heure la plus glaciale ; mais bientôt le jour, ce grand consolateur et réparateur des nuits si longues ou de marches ou de bivouacs, reparut moins rigide que la veille ; et, vers onze heures du matin, nous atteignîmes enfin des villages, où s'arrêta notre épuisement : retraite et marche désorganisatrices, dont il eût été si facile, comme on Ta vu, d'épargner la ruine à ces jeunes corps. Dans ces trois seules journées, et sans gloire, sans un coup de sabre, ils perdirent environ trois cents hommes ou chevaux malades, ou estropiés : plusieurs par leurs chutes, le plus grand nombre par la gelée, qui saisit les pieds mal chaussés des Gardes, et détruisit ceux de leurs chevaux, le temps ayant manqué pour réparer la ferrure dans une marche aussi forcée et aussi pénible !
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Pendant ce court répit, qui ne dura pas deux heures, nous apprîmes que nous allions former la seconde brigade d'une division dont la première brigade serait composée de deux cents Gardes d'Honneur du i^' régiment, et du 10^ de hussards, fort de cinq cents chevaux. Telle fut, en effet, notre organisation pour le reste de la campagne. On ajouta que, en ce moment, séparés du maréchal par plusieurs lieues et par Nancy qu'il avait abandonné, il nous fallait marcher en toute hâte pour traverser cette ville, notre seule voie de salut, avant d'y être prévenus par les Russes, déjà à ses portes. Aussitôt, remontant à cheval, nous pressâmes la marche si à propos, que, vers une heure, nous entrâmes dans Nancy par une porte, à l'instant même où, de son côté et par la porte opposée, Biren et l'avant-garde ennemie y pénétraient. Une heure plus tard, c'en était fait : séparés des nôtres, pris entre les deux invasions, il nous aurait peut-être fallu mettre bas les armes !
Malgré la présence de l'ennemi, le cœur me saignant de la détresse des Gardes, ayant d'ailleurs reçu l'ordre de requérir le fer nécessaire à la ferrure de la cavalerie du corps d'armée, ou quinze mille francs pour en acheter, et même, en cas de refus, d'emmener le maire comme otage, je crus avoir le temps, en exécutant cette instruction, de faire porter du vin et des vivres à mes régiments rangés en bataille sur la place. Mais le cas était plus pressant qu'à Lunéville. D'une part, les habitants et leurs administrateurs étaient si effarouchés, que je n'en pus rien obtenir ; d'autre part, l'ennemi, ne nous voyant point d'infanterie, devint si entreprenant, qu'à peine eus-je le temps de remonter à cheval : je n'y parvins qu'en mettant le sabre à la main au milieu des Cosaques, qui galopaient déjà par les rues en poussant leurs cris sauvages. Puis
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j'effectuai ma retraite emmenant le pauvre maire, que je remis à la division chargée désormais de l'arrière-garde. Ses compatriotes, m'a-t-on dit depuis, le rachetèrent en envoyant l'argent demandé.
Nous n'avions point à nous plaindre de cette ville. Que pouvait-elle faire au milieu d'une telle échauffourée ? Pourtant, et quoique la Lorraine se soit montrée aussi bonne Française que l'Alsace, déjà le parti royaliste, si faible, et, si malheureusement pour lui, allié à l'invasion, osait paraître. En effet, les Cosaques momentanément contenus, un seul coup fut porté par nous, et ce fut à l'un de nos compatriotes. L'esprit de parti l'avait enivré ; un revers de sabre le punit des sarcasmes dont il osait insulter notre douleur d'être forcés d'abandonner à l'Étranger l'une des plus belles villes de notre malheureux pays ! Il n'était sans doute pas le seul de sa couleur ; mais, quant à nous du moins, là, comme dans tout le reste de cette campagne, grâces à Dieu, ce fut le seul mauvais Français que nous rencontrâmes. Au reste, en quittant cette cité accidentellement inhospitalière, et se rappelant les paysans Alsaciens, nos Gardes se disaient entre eux que de même que le pauvre s'apitoye plus que le riche, nos villages leur avaient été, jusque-là, plus secourables que nos villes.
Une vieille division de cavalerie venait enfin de nous remplacer à l'arrière-garde. Couvert par elle, et après avoir marché, tout le reste du jour encore, sur la chaussée de Nancy à Toul. je m'arrêtai dans des villages assignés à mes cantonnements : c'était, depuis Sarrebourg, la première nuit de repos accordée à mes pauvres Gardes. Nous commencions à en jouir, il n'était pas minuit, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit subit :
qu'on juge de mon étonnement, quand j'aperçus près de moi le général de cette division qui devait, à deux lieues derrière nous, me préserver de toute surprise ! Telle était la désorganisation, suite et de souffrances excessives, et de l'incurie habituelle pour les besoins des troupes, et d'ordres trop souvent inexécutables. Il en résultait qu'on s'était accoutumé à ne plus tenir compte même des instructions les plus nécessaires à observer ; en sorte que, hors de portée du chef, plusieurs de nous, ne songeant qu'au mieux- être et à la conservation de leurs troupes, ne prenaient plus d'ordres que d'eux-mêmes. Celui-ci, brave et plein d'esprit, n'était pourtant pas de ces hommes dont la réputation bruyante leur a peu coûté et ne vaut pas plus, n'aimant à s'exposer que devant témoins et à ne frapper de coups qu'à portée d'échos ; mais il avait préféré à son poste sur la neige, de venir dormir chaudement dans mon village. Sa réponse à mes reproches fut : « Bon ! l'ennemi dort, boit ou s'amuse dans Nancy ; la nuit nous garde ; nous n'avons plus qu'elle pour alliée, profitons-en ! »
Il se trompait : deux heures plus tard, trahi par cette alliée comme par les autres, l'un de mes régiments, le 4®, attaqué à l'improviste, perdit plusieurs hommes, et fut malheureusement privé de l'un de ses meilleurs chefs d'escadron, M. d'Arbaud-Jouques. Cet ofhcier, échappé aux Cosaques, vint à moi, nu, sans armes et démonté. Je fus forcé de l'envoyer se rééquiper à mon dépôt ; dans le dénûment de chefs expérimentés où nous étions, cette perte était irréparable.
A quelques lieues plus loin, je devais perdre encore un colonel, M. de Saluées, renvoyé sur nos derrières, mourant du typhus. Ainsi nos rangs s'éclairçissaient : en six jours, et presque sans
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combats, ma brigade était réduite de deux mille sabres à moins de dix-sept cents.
Le lendemain, après avoir perdu la Meurthe et la Moselle, nos deux corps d'armée, ne formant plus que dix-sept mille hommes, séparés l'un de l'autre, poussés de front, débordés, à droite et à gauche, par une invasion de deux cent quatre-vingt mille hommes, et consternés de ne rencontrer aucun secours, continuèrent à reculer. Nous formions la droite des deux corps. Le i6 janvier, nous passâmes la Meuse à Vaucouleurs. Alors seulement, avec soixante fantassins, neuf cent cinquante vieux dragons de la division L'Héritier, et ma brigade, faisant volte-face, nous essayâmes de défendre ce passage.
Là, sur le sol natal de Jeanne d'Arc, défenseurs, comme elle, de notre France qu'elle sauva et que, après trois cent quatre-vingt-dix ans, dans F amertume de notre fuite et de notre dénûment, nous voyions retombée dans une situation plus désespérée encore, plusieurs de nous, saisis de respect pour son berceau, invoquèrent sa mémoire ! On verra qu'on pourrait dire que ce ne fut pas en vain, et que, de son temps, ce qui nous arriva le surlendemain eût passé pour un miracle.
Au reste, qu'aujourd'hui la science humaine s'efforce d'expliquer naturellement, par l'extase et les hallucinations, la merveilleuse vocation de Jeanne ; que cette science parvienne même, dans l'avenir, à compléter cette explication par une étude plus approfondie des effets du magnétisme ; qu'un jour enfin elle puisse se rendre compte pareillement d'autres événements prodigieux de ce monde, tout cela en supprimera-t-il la Providence, Dieu, le créateur de toutes choses, qui les gouverne toutes, et dont la justice éternelle, soit qu'elle châtie ou protège, en a voulu ainsi l'enchaînement ?
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Quoi qu'il en soit, Voltaire ne gagna point au rapprochement que nous fîmes de nos malheurs avec ceux du siècle de la Pucelle. Quelques citations de son déplorable chef-d'œuvre de persiflage n'eurent en ce moment aucun succès. On regretta plutôt de ces temps passés leur foi vive et forte, que le patriotisme seul ne suffisait plus à remplacer. Mais, ainsi qu'il arrive souvent aux hommes de guerre, faits à ne vivre qu'au jour le jour, à braver le malheur comme tout le reste, le résultat de ces émotions et de cette première halte sous l'invocation de Jeanne fut un déjeuner entre les chefs des Gardes et des Dragons, repas assaisonné de quelques plaisanteries, dont l'intempestive gaieté fut punie à l'instant même.
Il faut savoir qu'à Vaucouleurs la Meuse passe entre deux collines ; qu'un faubourg, sur la rive droite, couvre l'une, et la ville, l'autre ; que les arches du pont qui les réunit sont entrecoupées, en deux endroits, par une chaussée ; qu'enfin ce défilé est beaucoup plus long que la Meuse n'est ordinairement large ; mais que, aux époques des crues subites, la longueur de ce pont ne paraît plus disproportionnée, le fleuve s' étalant alors et se précipitant, avec l'impétuosité d'un torrent dans ce large espace.
Il y avait, sur le côté droit de cette chaussée, à sa jonction avec la rive gauche et la ville, une auberge de peu d'apparence. C'était là que, le 17 janvier vers midi, généraux, colonels, aides de camp, nous buvions à la Pucelle, quand tout à coup un vacarme effroyable de piétinements de chevaux, de cliquetis d'armes et d'imprécations en plusieurs langues, fit retomber nos verres sur la table. C'était l'ennemi ! Il était à notre porte, il n'avait qu'à étendre la main pour nous saisir ; mais nous le jugions si loin encore, et d'ailleurs, nous sachant
couverts par cent cinquante hommes de grand'garde, par le faubourg de la rive droite et par le fleuve, nous nous figurions tellement être en sûreté, que nous n'en pûmes croire nos oreilles. Pourtant l'un de nous, s'étant levé, criait Aux Cosaques ! et l'on voulait le forcer de se rasseoir quand, devant l'une des fenêtres, l'un de ces longs corps, si haut perches sur leurs selles, qu'exhaussait encore un bonnet en pointe, surmontant une figure plate et osseuse, apparut avec sa lance ! Ceci nous fit prendre la chose au sérieux, et nous ramena à une disposition d'esprit plus conforme aux circonstances.
Dans le fait, pour avoir risqué un coup si hardi, il fallait que ces sauvages eussent encore mieux déjeuné que nous-mêmes. Heureusement leur hourra était à sa fin, car en guerre on s'arrête fréquemment avant sa fortune ; c'est le contraire des autres jeux de hasard, où l'on pousse trop souvent plus loin qu'elle. Nous n'eûmes donc qu'à sortir le sabre d'une main, et de l'autre nos serviettes ; notre présence suffit : l'échauffourée recula, et, se dissipant, elle disparut sur l'autre rive.
Toutefois, cette surprise, où plusieurs des nôtres avaient été blessés, pris ou noyés, n'en était pas moins assez honteuse. Accoutimiés trop longtemps à attaquer, nous avions perdu l'habitude de nous défendre. Cette fois pourtant, revenant aux détails connus et si indispensables de notre métier, on fit barricader le faubourg, on en éclaira les abords, on crénela des murs, et l'on plaça une sentinelle sur le clocher, pour en surveiller les approches. Mais, ne prévoyant pas assez que cet éclair annonçait im orage plus sérieux, on oublia de se préparer à faire sauter une arche du pont ; on ncghgea même de le barricader, et nous nous endormîmes
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dans Vaucouleurs sans plus de précautions que la veille.
Le lendemain 18 janvier, au milieu du jour, nous persistions dans cette incurie, lorsque, derrière une nuée de Cosaques, nous vîmes six mille hommes d'infanterie et dix-huit canons se déployer en face de nous, et couvrir les hauteurs de la rive droite. De cette position dominante leurs regards plongeaient sur le pont et dans la ville ; ils n'y voyaient que des cavaliers, aucun apprêt de défense, point d'artillerie, et soixante voltigeurs seulement contre leurs six mille baïonnettes. Quelques boulets, suivis d'un pas de charge, leur eussent suffi ; dès ce soir-là même, ils nous eussent arraché ce passage de la Meuse et l'abri de Vaucouleurs, au lieu de s'arrêter dans leur inutile et froid bivouac. Mais ils devaient leurs succès à cette lente méthode, dont le mépris, après avoir longtemps contribué à nos victoires, nous avait perdus ; et ils en outraient intempestivement le prudent usage.
En conséquence, ils se contentèrent, dans ce premier jour, de nous reconnaître, de s'établir sur leur terrain, et de rejeter sur nous notre grand'garde. Quant à nous, accourus sur le pont, et nous désolant de ne l'avoir point rompu, nous fûmes réduits à élever entre eux et nous une faible barricade, qu'un seul de leurs boulets pouvait renverser. Mais ils s'en tinrent à quelques balles, simulacre de combat que nous acceptâmes avec empressement, et que bientôt la nuit vint ajourner. Mais qu'espérer du lendemain ? Comment prétendre à la possibilité de résister un seul instant, car nos travaux nocturnes pour rompre le pont furent impuissants. Heureusement la fortune de Jeanne n'avait pas abandonné son berceau, elle veillait sur lui plus que nous-mêmes. Pourtant la nuit avançait, et déjà, au milieu de ses ombres et d'une
tempête dont nous maudissions bien à tort la violence, nous nous préparions tristement à nous retirer, quand le jour revenu, ce même jour qui devait éclairer Tinfaillible passage de Tennemi et notre fuite, nous montra, au travers de l'ouragan et d'un vrai déluge, ce fleuve, la veille notre allie si faible et si impuissant, totalement transformé ! On eût dit que, à T aspect si nouveau de l'Étranger, il se fût gonflé d'indignation ! Il croissait, il débordait à vue d'œil ; ses flots accouraient, ils s'amoncelaient impétueusement les uns sur les autres ; déjà même ils avaient atteint la hauteur du pont, et ils en battaient les arches avec un acharnement inexprimable, lorsque, au bruit de nos acclamations, cette masse, si tenace contre nos efforts, s'écroulant enfin, laissa entre nous et l'ennemi un large abîme !
Nous admirions, nous applaudissions, nos soldats criaient de ravissement. Nous rendions grâce à ce fleuve si bon Français, et à la patriotique protection de la Vierge de Vaucouleurs. Quelques obus, que dans sa mauvaise humeur l'ennemi nous lança, n'amortirent point notre enchantement ; il dura toute cette journée que jadis on eût appelée miraculeuse, et d'autant plus que, aussitôt après ce bienheureux écroulement, le vent ayant sauté tout à coup du sud au nord, l'ouragan cessa, et le ciel reprit sa sérénité. Son œuvre était accomplie, et là du moins, devant le berceau de notre héroïne, l'invasion fut forcée de s'arrêter.
Mais, malheureusement, il n'en était pas de même ailleurs ; aussi notre joie fut-elle courte, elle finit avec le jour qui l'avait vu commencer. Un ordre vint avec la nuit : nous aurions pu et dû la passer encore dans Vaucouleurs, on jugea plus prudent d'en faire sortir notre cavalerie. On la plaça près de la ville et d'un château, quartier général trop commode, à portée des batteries de
rennemi, mais à son insu. Rangée là, en lignes redoublées dans une plaine basse, en proie à un givre glacial, qu'un vent du nord fouettait au visage de nos malheureux soldats, on leur défendit les feux, on leur recommanda le silence. Ce fut sous la mortelle âpreté de cette atroce température, que nos régiments demeurèrent onze heures de nuit, la bride au bras, et immobiles ! Inutile et détestable supphce, que motiva, sans Texcuser, la crainte de laisser les chevaux dispersés dans les maisons d'une ville que des obus pouvaient brûler : crainte exagérée, que Tévénement ne justifia point ; et d'ailleurs, s'il fallait un bivouac, qui empêchait d'en choisir un moins intolérable ?
Cependant, les généraux et leur état-major passèrent chaudement dans le château voisin cette nuit, près de là si dure. J'y étais aussi; je n'y dormis point : le chagrin des maux que souffraient les Gardes m'en fit plusieurs fois sortir. Je songeais à la rareté des Charles XII ; à combien de souffrances le soldat échapperait s'il fallait que le chef, qui les exige, les supportât ; tandis qu'il n'y a guère de douleurs insupportables pour celui qui, sans les partager, les impose !
L'occupation de Vaucouleurs avait coûté aux Gardes d'Honneur un colonel et quarante Gardes, neuf tués par l'ennemi, et plus de trente hors de combat par ce bivouac. Le colonel B°" de Saluées, Piémontais, ofiicier ferme, calme et clairvoyant dans le danger, fut de ce nombre. Enfin, le 21 janvier à cinq heures du matin, nous dirigeant vers Ligny, nous reprîmes notre retraite. Une fâcheuse nouvelle, venue la veille de notre droite, nous forçait encore à reculer. Le 18, à quelques lieues au-dessus de nous, Wrede et son armée avaient, à Neufchâteau, passé cette Meuse qui, devant nous, avait interrompu l'invasion. Nous
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sûmes d'ailleurs que, plus loin encore de ce côté, Schwartzenberg, poussant toujours en avant, dans le vide, sur Chaumont, venait, par les sources du fleuve, de tourner cette dernière ligne.
Cette courte défense de la Meuse à Vaucoulcurs peut servir de résumé à l'histoire de tout le commencement de cette campagne. Partout où nous faisions tête, l'ennemi nous opposait dix soldats contre deux, et toutes les armes réunies contre une seule ! Résistions-nous quelques instants, aussitôt d'énormes masses, se prolongeant et dépassant nos flancs, menaçaient au loin notre retraite, qu'il fallait précipiter. Ainsi venaient de tomber devant les .\lliés les lignes du Rhin, des Vosges, de la Moselle, et enfin celle de la Meuse, " Ils avaient la gloire que donne le nombre !
J'ai dit comment Victor, de toutes parts débordé, avait précipité sa retraite, par Lunéville, Nancy et Toul, derrière la Meuse. Quant à Marmont, le triple passage du Rhin, de Mannheim à Coblentz, le i^' janvier, par les cent trente mille hommes de Blûcher, avait surpris et dispersé ses onze mille combattants. Il avait dû s'estimer heureux d'en avoir rallié la plus grande partie derrière la Sarre. C'était de là qu'il avait d'abord reculé derrière la Moselle, vers Metz, où il avait laissé Durutte, puis à Verdun, derrière la Meuse, où Victor et lui s'étaient enfin retrouvés en ligne. Ils y étaient affaiblis d'environ cinq mille hommes ; mais leur jonction avec Ney, derrière ce fleuve, les avait renforcés d'un nombre pareil.
On a dit que cette défensive des trois maréchaux avait eu, de l'offensive de Blucher, une idée trop avantageuse ; ce qui arrive souvent à l'assailli qui, raisonnant mieux pour l' assaillant que cet assaillant lui-même, cède trop vite, et l'aide à vaincre, en le supposant plus audacieux qu'il ne l'est ordinairement. Mais ce reproche ici n'est point mérité, hors peut-être à Nancy, qui ne fut sommé que par une faible avant-garde. Il se peut que, par réaction de sa trop longue résistance vers
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Rambervillers, Victor ait cédé Nancy quelques heures trop tôt.
Cependant, l'Empereur, qui avait surtout compté sur le temps, voyant Tennemi s'en emparer, avait appelé tout à son aide. Soit optimisme, sans quoi il n'y a guère d'esprits fermes et persévérants, soit besoin d'illusions pour soutenir les courages, ses dépêches, en excitant les trois maréchaux, leur avaient représenté l'Invasion moins formidable qu'elle ne l'était sur le Rhin, et nécessairement amoindrie depuis son passage. « La nécessité, disaient-elles, de masquer nos forteresses, ne devait plus lui laisser, pour s'avancer, qu'une force insuffisante. Qu'ils résistent donc ! Qu'ils appellent à eux gardes nationaux, gardes forestiers, gardes champêtres ! Que Victor ressaisisse les Vosges ! Que Marmont et Ney tiennent ferme sur la Moselle ! Et lui, qui vient de rendre la couronne au roi Ferdinand, rappelant ses armées d'Espagne, va bientôt accourir à leur secours avec cent mille hommes ! »
Il n'en avait pas dix mille à leur amener ; mais chaque heure était précieuse : chaque jour gagné sur l'Invasion lui donnait à Paris, où il les habillait et armait, mille recrues. Il y attendait des renforts envoyés par Suchet et Soult, et l'arrivée à Châlons de Macdonald, rappelé de Nam.ur en toute hâte.
En conséquence, ses instructions aux trois maréchaux, de plus en plus exigeantes, en exagérant leurs forces et la faiblesse de l'ennemi, leur indiquait tout ce qu'il attendait d'eux ; mais on s'y était habitué. Cette fois surtout, elles ne purent les tromper sur le sentiment qu'il avait lui-même de sa détresse, car on y trouvait ces mots : « Qu'en tout cas il fallait couvrir la capitale ! » Bien plus, notre fuite, au travers de Lunéville, avait rencontré et entraîné le duc de Vicence avec elle ; rien n'était
plus significatif. Ce ministre des affaires étrangères, comme celui de Louis XIV, y était venu pour demander la paix aux alliés, jusque dans leur quartier général. On le sait, ce ne fut qu'après quatorze jours d'attente qu'il reçut ses passeports, et non pour Mannheim, mais pour Châtillon, et seulement quand le ministre des affaires étrangères anglais, Castlereagh, venu lui-même, eût décidé les Alliés à nous imposer la perte de la Belgique, c'est-à-dire la chute de l'Empire !
Tout avait donc augmenté le découragement de nos maréchaux. Mortier, à leur droite, repoussé de l'Aube, reculait sur Troyes ; eux-mêmes avaient abandonné la Meuse, notre dernière ligne de défense. Vainement alors Berthier accourt, le 22 janvier, à nos avant-postes, avec l'ordre de faire, à l'instant, volte-face, et de défendre l'Ornain, en avant même de Ligny et de son défilé : il n'obtient qu'un simulacre d'obéissance. Là, comme partout depuis vingt jours, on se sent dépassé par les flancs, on est écrasé par le nombre ; on ne se voit point soutenu; d'ailleurs, la confiance manquait dans le major général, comme dans la position dangereuse qu'il voulait qu'on défendît.
Ligny est donc encore abandonné ; Saint-Dizier même, où l'on se croit tourné par Joinville, tombe aux mains du général russe Landskoy. Dès le 25 janvier, nous sommes repoussés autour de Vitry, jusqu'où Marmont, qui revient de la grande route de Verdun aux Islettes, où il a laissé Ricard, a reculé ; où Ney nous attend avec six mille hommes. Nous voilà donc rejetés dans le bassin de la Marne, sur le versant des eaux qui vont à Paris, dans les vastes plaines, toutes ouvertes, de la Champagne, à sept marches de la capitale !
A cette nouvelle. Napoléon a tout précipité : il a confié son Fils à la garde nationale Parisienne,
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Paris à son frère Joseph, la Régence à l'Impératrice. Le 25 janvier, à trois heures du matin, il part, il quitte pour la dernière fois Paris, sa femme et son enfant qu'il ne doit plus revoir ! Le même jour, il arrive à Châlons, où quelques milliers de soldats, qui Tout précédé, vont se joindre aux vingt mille qui nous restent. Et pourtant il écrit à Mortier : « Que tout va changer ; qu'il ne s'agit plus de se défendre, mais d'attaquer, et qu'il arrive à la tête de cent mille hommes ! » Bertrand a écrit cette dictée ; c'est Canouville, tout étonné, m'a-t-il dit lui-même, qui en a fait le duplicata, et qui l'a expédiée.
Il est vrai que, à l'aspect de Napoléon, gardes nationales, population, soldats, tout s'est ranimé ! Les cris de Vive V Empereur ! retentissent sur son passage. Toutefois un autre cri bien nouveau, « A bas les droits réunis ! » qui s'est mêlé à ces acclamations, lui fait pressentir de combien d'obstacles divers il faudra désormais qu'il triomphe. Mais sa nature héroïque et l'habitude de dix-sept ans de prodiges guerriers soutiennent son espoir.
Dans Châlons, Berthier et ses rapports, les nouvelles que lui-même recueille, les troupes, qu'il pousse en avant, ne le retiennent que douze heures ; le 26, il est à Vitry. C'est là surtout que, l'oreille prête, l'esprit tendu, il interroge les généraux, les autorités locales, les paysans, et qu'il apprécie leurs réponses. Puis, l'œil sur ses cartes, où des épingles, attachées par ses ingénieurs, ont marqué les renseignements qu'il vient de rassembler, il juge des positions de ses adversaires, devine leurs projets, et dicte ses ordres d'attaque. La nuit du 26 au 27 en couvre les préparatifs ; au point du jour elle éclate. Milhaud et sa cavalerie commencent; le vieux, l'habile et intrépide Duhesme les suit avec son infanterie ; Landskoy, surpris, est ren-
versé ; Saint-Dizier reconquis, et Napoléon, dès huit heures du matin, y a pénétré lui-même.
A sa vue inespérée, toute cette population, consternée, abattue sous le poids des bravades de rennemi, se relève soudainement, exaspérée d'indignation, transportée d'enthousiasme ! Leurs vins, leurs vivres, ils offrent et prodiguent tout à nos recrues, qu'ils appellent leurs sauveurs. Les uns les accompagnant, veulent porter leurs sacs et leurs armes; d'autres leur en montrent le maniement, et leur disent les ruses de guerre. Ceux-ci sont des vétérans retirés, qu'émeut la pitié de voir tant d'inexpérience aux prises avec tant de périls. Les plus ardents s'arment eux-mêmes, et nous rejoignent. Ce premier coup de guerre, ce retour de victoire, ces cris de colère et de joie retentissent au loin dans les campagnes ; les paysans déterrent leurs armes ; ils accourent, les uns apportant des nouvelles, les autres fiers, la tête haute, brandissant des lances et des fusils ennemis, et poussant devant eux des prisonniers qu'ils viennent de saisir. Tous s'empressent autour du Libérateur. Et lui, reconnaissant, attendri, touché de leurs malheurs qu'ils croient passés, il les accueille ! A l'un, que d'anciens services recommandent, il donne l'Étoile d'Honneur ; pour un autre, que son zèle actif et intelligent distingue, il crée un emploi longtemps désiré.
Au milieu de ces émotions, de ces prisonniers, de ces rapports. Napoléon achève de s'éclairer. Le coup qu'il vient de frapper a momentanément préservé la Marne ; mais, seul contre tous, il sent qu'il faut qu'il se multiplie, qu'il se rende présent partout ; que l'ascendant de sa renommée, que l'auréole de victoires qui l'environne, voilà son armée réelle, la seule presque qui lui reste ; et, comme il vient d'apprendre que la grande année
alliée, Blûcher en tête, marche, avec TAube et la Seine, sur Troyes et Arcis, il se décide. Il va se jeter, à Timproviste, dans le flanc de leurs masses, qu'il espère surprendre, et, les entrecoupant, trancher le nœud de leur coalition, la déconcerter, Tépouvanter, la détruire peut-être !
C'est pourquoi il abandonne la Marne à ellemême, et tourne précipitamment à droite vers TAube. Brienne, où passe en ce moment Blùcher, est son but ; Eclaron, Montiercnder et Mézières, son chemin : chemin de terre grasse, au milieu des bois, mais dont l'obscurité répond à son projet de surprise, et la ligne directe, à son impatience.
En effet, de ce côté, chez les souverains alliés, tout concourait. Et d'abord, soit qu'ils eussent attendu Blùcher, soit étonnement, comme on l'a prétendu, la longueur, chaque jour croissante, de leurs lignes d'opérations les avait effrayés. Ce succès sans obstacles, au travers de l'accueil sombre et morne de la France, où ils s'enfonçaient si avant, leur avait paru un péril. On assure que, dans cet abandon, sans combats, de toutes nos lignes de défense, ils appréhendèrent un plan concerté ; dans notre retraite si précipitée, im piège. Ainsi entravés dans leurs soupçons, ils allaient, dit-on, s'arrêter, quand, du sein même de Paris, la trahison, leur a rendu toute leur audace.
Dès lors, reprenant leur cri de guerre, Paris! Paris! tous se sont ralliés, ressaisis d'un grand espoir ! Blûcher, des vallées de la Meuse et de la Marne qu'il venait d'atteindre, est accouru se joindre à Schwartzenberg, dans celles de l'Aube et de la Seine. Ce fleuve les conduira jusque dans notre capitale. Des avis secrets, Laharpe lui-même, qui vient de s'en échapper, les ont avertis de notre détresse ; il n'y a plus à hésiter ! Désormais tout leur est ouvert : la France est épuisée, elle réprouve
son Chef ; eux n'ont donc plus qu'à marcher en avant ! C'est Paris même, Paris, qu'ils ont tant redouté, qui les appelle !
Et réellement, déjà Blucher s'était avancé jusque dans Brienne ; déjà sa tête de colonne était lancée, au delà de l'Aube et du défilé de Lesmont, sur la route d'Arcis, et lui-même était prêt à la suivre, quand le cri de défaite de Landskoy suspend son départ. A la vigueur du coup qui venait de renverser de Saint-Dizier, jusque dans Vassy, ce général russe, il avait reconnu Napoléon.
Néanmoins, Wittgenstein venant de le rejoindre, le téméraire Blucher continuait ; il allait mettre, non seulement la distance de Bar-sur-Aube à Lesmont, mais le pont de Lesmont et l'Aube elle-même, entre lui et Schwartzenberg. Un jour, un pas de plus, et c'en était fait de lui : il nous livrait cet intervalle, cette lacune, où, dans ce même moment. Napoléon, accourant de Saint- Dizier sur Brienne, suivi de trente mille hommes, se précipitait. Ainsi Blucher, notre ennemi le plus ardent, eût été tout à la fois coupé de l'armée alliée, attaqué en tète par Mortier, en queue par Napoléon, et notre Empereur, de ce premier élan, eût abattu peut-être à cette lourde Coalition, à ce Briarée aux cent bras, son bras le plus redoutable !
Mais tout allait nous manquer, la Fortune d'abord. Un malheureux ofïicier d'ordonnance, expédié de Saint-Dizier à Arcis, se laissa prendre avec sa dépêche : elle révéla à Blucher son danger. Aussitôt il a rappelé sa tête de colonne, il s'est concentré autour de Brienne ; et, quand nous débouchons des bois de Mézières, c'est pour n'obtenir, au prix de trois mille morts et blessés, qu'un succès insignifiant, sans autre résultat, après un combat acharné, que l'occupation de cette ville.
Dans cette lutte du 29 janvier, nos corps.
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s'arrachant péniblement des fondrières du bois du Der, n'ont pu arriver que successivement sur le champ de ce combat ; leurs efforts, sans simultanéité, n'ont point été décisifs ; ils ont repoussé pourtant l'ennemi sur Brienne, mais d'abord sans atteindre cette ville, et la nuit semblait nous avoir arrêtés dans la plaine. Ainsi, vers six heures du soir, ce vaste château carré, couronnant une hauteur, ses cours, ses jardins, ses terrasses, et la ville, qui en est à cinq cents pas au pied de la colline, Bliicher en était resté maître. Déjà même, croyant le combat fini, lui et les siens, attablés, buvaient au succès de leur résistance, quand soudain leur joie se change en frayeur par la plus vive des alertes. Ce fut notre premier boulet qui la donna : il \ânt briser en mille éclats, sur les têtes et sur la table même de Bliicher et de son état-major, le lustre sous lequel ces étrangers dînaient joyeusement !
A ce coup inattendu, aux cris d'attaque qui le suivent, ils se lèvent, ils se pressent en tumulte, et, abandonnant à pied le château, que nos bataillons escaladaient du côté des jardins, Bliicher et ses ofhciers fuient précipitamment pour se réfugier dans la ville. Mais, en descendant T avenue, ils se heurtent contre la brigade Baste, qui la remontait ; Bliicher tombe au milieu de notre avant-garde. Plusieurs des siens, son aide de camp même, sont ou pris ou tués à ses côtés, et malheureusement c'est l'ardent et heureux vieillard, trop fait à ces échauffourées, qui seul y échappe !
C'était Napolcon lui-même qui venait d'ordonner ce renouvellement d'attaque. Pendant que, non loin de là, croyant Bliicher prisonnier, il s'écrie : « Qu'il tient le vieux sabreur ! que la campagne ne sera point longue ! », le feld-maréchal, plus irrité qu'étonné, court appeler Alsufiew et Sacken à son secours. Alors, en dépit d'une nuit obscure.
s'engage une des plus furieuses mêlées de cette guerre. Deux fois ils attaquent le château ; mais l'un de nos chefs de bataillon, Tintrépide Henders, s'y est établi avec quatre cents hommes des 37® et 56^ régiments ; il profite habilement de ses avantages, se cramponne dans cette position, en jonche de morts toutes les avenues, et, malgré les efforts d'une armée entière, il s'y rend inexpugnable.
Cependant, la ville, que deux rues, qui se coupent perpendiculairement, partagent en quatre parts, a été plusieurs fois prise et reprise ; les attaques se croisent : Baste y est tué ; Decouz, son général de division, blessé à mort, et le Prince de Neuchâtel, atteint à la tête d'un bois de lance.
UEmpereur était lui-même à portée des coups. Dans cette journée, lorsqu'il traversa Mézières, on avait vu le vieux curé de ce village venir se jeter à sa botte, et la presser avec émotion. C'était l'un de ses anciens maîtres de quartier au collège de Brienne. Napoléon l'ayant reconnu et accueilli affectueusement, ce bon prêtre s'était exalté. A cette fin comme au commencement de la carrière de son héros, glorieux de son élève, fier de se retrouver à ses côtés, il voulait encore, dit-il, lui servir de guide. Napoléon l'avait fait monter sur le cheval de son mamelouck, et tous deux étaient arrivés ainsi devant Brienne. Mais bientôt le pauvre curé avait été démonté par une balle. On s'était assez mêlé pour que, vers la fin du combat, quelques Cosaques, ivres, égarés dans l'obscurité, eussent, en s' échappant, passé près de Napoléon ; car la nuit n'avait point arrêté cette lutte, que des incendies éclairaient, chaque maison de Brienne ayant été disputée.
Enfin, rebutés de tant d'efforts, las de carnage, quand, au milieu de ces décombres sanglants, on s'arrêta, chacun resta l'oreille au guet et l'arme
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prête. Le jour seul, du lendemain 30 janvier, en nous découvrant la retraite nocturne de Tennemi vers Trannes, nous montra notre avantage.
C'était ainsi que, au lieu d'avoir surpris par derrière, coupe et enlevé ce corps prussien, notre effort, en ne l'attaquant que de front, en le repoussant sur la route de Bar et le forçant à remonter l'Aube, l'avait rallié à la grande armée Coalisée, qui la descendait. Toutefois, la journée du 30 janvier fut encore victorieuse. Le duc de Bellune, le deuxième corps, et notre cavalerie, nettoyèrent la plaine de La Rothière ; notre armée s'y réunit et y prit position. Là, elle sécha ses vêtements, pansa ses plaies, prépara ses armes ; le château de Brienne fut débarrassé des morts qui l'encombraient ; Napoléon y établit son quartier général.
D'abord, lors de la première arrivée de l'Empereur à Châlons, je ne sais par quel ordre ou quel désordre, ou peut-être par quel mauvais instinct d'un de nos chefs, ma brigade fut trois fois mise et remise en marche, vingt-quatre heures durant ! On ne lui laissa pas même le temps de repaître un seul instant ; et cela, pour se retrouver, après cette triple marche si meurtrière, juste au point d'où la veille elle était partie. Il semblait vraiment que, au moment le plus décisif, il convenait à quelqu'un de nous rendre incapables de combattre. Ce fut la première et la seule fois que, derrière moi, j'entendis murmurer les Gardes. Moi-même aussi, je l'avoue, je fus tellement indigné, que, m'étant enfin cantonné dans un village pour y reprendre force et haleine, je refusai rudement d'en sortir, désobéissant ainsi à un ordre direct de l'Empereur, que son aide de camp, le général Dejean, vint m' apporter. Cette fausse ou coupable manœuvre venait de me coûter cent hommes ou chevaux.
j qu'il fallut renvoyer sur les derrières. Pourtant la discipline ni le zèle n'en souffrirent. La preuve en est ce qui arriva dans un autre village, au delà de Saint-Dizier, où la nuit suivante nous avait arrêtés poursuivant les Russes.
On sait que, depuis le i^'' janvier, jour où notre retraite du Rhin avait commencé, nos gens ne recevant ni solde ni distributions de vivres, il avait bien fallu qu'ils vécussent chez l'habitant. Toutefois, grâce au patriotisme de ceux-ci et à la modération des Gardes, nulle plainte ne m'était parvenue encore, lorsque, ce soir-là, l'ordre subit d'une marche forcée de nuit, vers Brienne, nous ayant remis sur pied, soit dépit de cette alerte nocturne après tant de fatigues, ou querelle de logement, le feu prit, par le fait de l'un des nôtres, à une chaumière. Ce fut à la triste lueur de cet incendie et aux cris de la pauvre femme incendiée, que la brigade se rassembla. Dans notre hâte, il était impossible de reconnaître l'a^uteur de ce méfait ; mais comment souffrir ce désordre et en abandonner la victime à son infortune ? « Non ! m' écriai- je devant les rangs, il ne sera pas dit que, en France, les Gardes d'Honneur se seront déshonorés, comme nos ennemis, par la flamme et le pillage ! Cotisonsnous donc, et qu'à l'instant ce malheur soit réparé ! » C'était le premier, ce fut le dernier ; un quart d'heure après, ces hommes d'élite avaient répondu à mon appel, et quatre cents francs remis à notre pauvre compatriote l'avaient consolée de son désastre.
La marche qui suivit, suspendue par une halte de quelques heures, ayant continué tout le lendemain, nous approchions de Brienne, lorsque je rencontrai l'habile et manœuvrier Duhesme. Sa division était arrêtée, et lui, en contemplation devant un accident de terrain que la route tra-
versait. Aussitôt qu'il m'aperçut : « Quel dommage, me dit-il, que l'ennemi ne soit point là ! Voyez quelle charmante position, que cela serait joli à disputer, et qu'il y aurait de plaisir à s'y défendre ! » Il m'en détaillait les avantages, et moi, j'écoutais, j'admirais l'ardeur de ce vieux divisionnaire de 1792, toujours si épris de son art et des émotions de la guerre, qu'il regrettait cette bonne occasion manquée d'un combat de plus, après vingt-deux ans de combats continuels, et au milieu de cinq cent mille ennemis à combattre encore 1 Ceux-ci n'étaient que trop près, car, en ce moment, le bruit de quelques coups de feu de mon avantgarde me força de reprendre et hâter ma marche. C'étaient les troupes légères de la grande armée coalisée. Maîtresses d'un village et de la route qui nous y conduisait, elles occupaient les hauteurs du Val de l'Aube, et s'interposaient entre nous et l'Empereur. Arrivé en vue de ce combat, comme je déployais un escadron et poussais quelques tirailleurs en avant pour reconnaître, le général Briche, dont la division de vieux dragons me suivait de loin, me rejoignit, accompagné seulement de trois ordonnances, et un peu échauffé de son dernier repas : « Quoi ! s'écria-t-il en arrivant, ce village vous arrête ? Je vais vous montrer, moi, comme il faut le prendre ! » Et en effet, partant au galop, il commença aussitôt la charge. Mais je me gardai bien, quelque folle qu'elle pût être, de souffrir qu'il nous donnât cette leçon. Je fis signe aux miens de me suivre, et je m^' efforçais de le dépasser, quand un bienheureux ruisseau, en arrêtant subitement sa monture, le désarçonna, et le fit rouler dans ce bourbier. « Je vous laisse vous y rafraîchir, lui dis-je. » Et, pendant qu'il s'en relevait, je continuai, je chassai l'ennemi de sa position, et m'emparai du village disputé. Ce fut par ce coup de main que
s'accomplit, en avant de Brienne, la jonction du corps d'armée de Marmont avec TEmpereur.
Déjà la Fortune changeait les rôles. Blùcher sentait toute la Coalition derrière lui ; et, nous faisant front de Rannes à Eclance, il venait de reprendre les façons hautaines de F assaillant et rair de supériorité de Toffensive.
De son côté, Napoléon, ramené des extrémités de tant de conquêtes jusque dans l'École militaire où s'était formée son adolescence, la retrouvait dévastée, jonchée de morts, encombrée de ruines. Il rêva, pour se raffermir contre d'amères pensées, à divers bienfaits dont il se promit d'embellir ce séjour, et, pour consoler les habitants de leur désastre, il leur fit prodiguer l'or de sa cassette. Il ignorait que l'effroi avait conduit à se réfugier dans les caves du château plusieurs jeunes et belles femmes, riches habitantes des campagnes voisines. On les découvrit ; elles furent rendues au jour ; lui-même voulut les accueillir, les rassurer, et il les fit manger à sa table. Quant à la ville, il la reconstruira de son trésor; le château, il se propose de l'acheter : il le transformera en un riche établissement militaire, ou plutôt en un château impérial !
En ce moment, la prudence devait peut-être lui en dicter l'abandon ; cette position, en avant d'un défilé, était dangereuse ; mais, soit nécessité de circonstance, comme on va le voir, soit aussi que ce retour à son premier point de départ eût rapproché, dans sa pensée douloureuse, les deux extrémités de sa grande vie, tentant sa fortune, il voulut s'assurer si, dans le lieu même où elle commença, le C\el en aurait marqué le terme. Trop fier pour reculer, trop faible pour ittaquer, il s'arrêta dans l'attitude, pour lui si pénible, de la défensive.
Toutefois, un motif impérieux le fixait à cette place. Marmont, avec sept mille hommes, avait, de Saint-Dizier vers Vassy, flanque sa marche. Les Alliés eussent entouré ce maréchal si TTImpereur eût rétrogradé. Cela est si vrai, qu'alors, ma brigade formant Tavant-garde de Marmont, je fus forcé de me faire jour au travers de la droite de Blùcher pour atteindre Brienne et La Rothière, la veille même du combat qui se préparait.
Il fallait donc que Napoléon séjournât sur ce terrain, pour y rallier son lieutenant et l'arracher du milieu de tant d'ennemis, dût-il en coûter une bataille. Et pourtant, dans une situation aussi critique, rapidité audacieuse, manœuvres soudaines, élans inattendus, toutes ces ressources du génie de l'Empereur, et qui eussent convenu à notre petit nombre, lui étaient interdites. Sa faiblesse était à découvert dans cette plaine ; et, contraint d'y demeurer immobile en face de la force, à tout moment croissante, des AUiés, bien loin de pouvoir les frapper d'un coup décisif, celui que leurs masses se préparaient à lui porter, il fallait l'attendre !
Dans ce séjour, qui lui rappelait si amèrement sa paisible enfance, c'était déjà bien assez d'infortune ; mais ce ne fut pas tout encore, et là, rien ne lui fut épargné. A tant d'anxiétés, Daure, l'un de nos plus habiles et anciens ordonnateurs, vint ajouter de tristes nouvelles. Il arrivait de Saint-Dizier ; il venait de suivre notre mouvement ; Napoléon, en se précipitant par ces chemins de traverse, avait compté sur une gelée favorable, que semblait promettre un temps clair et sec, et le temps avait répondu à. son espoir par un dégel. Daure lui apprend que nos ambulances, nos canons et leurs caissons, n'ont pu être arrachés des boues du Der, que l'ennemi nous suit, et qu'il s'en empare.
Pendant que T Empereur se plaint de cette trahison de la Fortune l'ordonnateur, baissant la voix, m'a-t-il dit lui-même, lui annonce un autre danger : il lui apprend qu'un autre ennemi, qu'une guerre nouvelle, se déclarent, et que des proclamations du Prétendant se répandent. Il en avait la preuve entre les mains. Napoléon reçut cette dernière atteinte sans émotion apparente. Le zèle éclairé de Daure n'avait pas besoin de remercîments ; l'Empereur se contenta de lui prescrire sur ce sujet si menaçant, même avec Berthier, le plus absolu silence.
Le lendemain, 31 janvier, il le fit rappeler avant le jour. Ses blessés l'inquiétaient, il multiplia les recommandations. Puis, dans l'abandon qui suit le repos, et en regardant autour de lui, ses souvenirs, ses espoirs d'enfance se réveillèrent plus vifs que la veille ; il en raconta les détails à Daure, se laissant aller aux charmes de ce récit que termina cette exclamation : « Pouvais- je croire alors que j'aurais à défendre ces mêmes lieux contre des Russes ? i>
Un long silence, plein de sombres pensées, avait succédé à ces paroles, quand un cri, le cri : Au feu .^cri trop conforme à son inquiète préoccupation, l'en arracha. Un incendie venait, en effet, d'éclater dans la bibliothèque voisine ; il y courut, et bientôt ses ordres l'en eurent rendu maître. Cet incident, en le rappelant au présent et à l'avenir, le rendit tout entier aux soins du jour.
Alors, du sommet de cette colline et des fenêtres du château qui la couronne, Napoléon jette ses regards vers la plaine de la Rothière, où les deux armées étaient en présence. D'un côté, et derrière Blûcher, c'étaient les Coalisés, leurs vieilles réserves, et tous leurs Souverains réunis ; tandis que du nôtre, derrière quelques chefs vétérans, c'étaient
à peine trente-sept mille hommes, la plupart recrues, mal nourris, à demi vêtus, s'ctonnant de tout, s'ignorant eux-mêmes, sachant à peine le port, l'usage, le soin de Tarme, et ces précautions, soit du combat, soit même de la marche et du bivouac, qui préparent et qui préservent. Hier, ils étaient paisiblement assis au foyer paternel ; aujourd'hui, en proie aux surprises, aux privations, aux souffrances, pour eux si étranges, d'unecampagne d'hiver, les voilà jetés soudainement au milieu d'un champ de neige, en face de l'Europe armée et menaçante, et de quatre cents canons ennemis, auxquels leurs mains inexpérimentées auront, dès demain, à répondre !
Quelques anciens soldats seulement, restes épars de nos désastres, rares débris empreints de malheur, sont clairsemés dans leurs rangs. Leur attitude est grave ; leurs récits de guerre, jadis si pompeux et si triomphants, loin d'être un encouragement dans les froides nuits des bivouacs, n'avaient plus pour dénoûments que des catastrophes.
Tels étaient aux regards de Napoléon, et disséminés sur notre longue et frêle ligne de bataille, les faibles et derniers défenseurs de la France et de sa gloire !
Cette ligne traversait, de droite à gauche, de l'Aube au bois de Soulaines, une plaine de près de deux lieues de largeur. Dien ville sur l'Aube, que défendait Gérard avec sept mille cinq cent quarante hommes, en marquait la droite ; La Rothière, Petit-Mesnil, et La Giberie où commandait Victor, le centre ; c'est là que Napoléon lui-même avec Oudinot et Ney placés en réserve, attendra l'attaque : ce centre et cette réserve forment à peine vingt-deux mille hommes. Le hameau de la Chaise et Morvilliers en retour, mal retranchés, où Marmont et six mille quatre cents
hommes seulement n'arriveront de Vassy qu'au travers de l'ennemi, pendant la nuit qui va précéder le combat, en indiquaient la gauche.
Dans cette longue et fragile position, si faiblement occupée, nous n'avions d'autre retraite qu'un pont étroit, celui de Lesmont ; encore était-il rompu. C'étaient les Gardes d'Honneur que l'Empereur avait placés sur cette seule voie de salut pour en hâter le rétablissement et la garder. Tel était le champ de bataille que, le 31 janvier, Napoléon envisageait, et qu'ensuite, sous un ciel sombre, chargé de frimas, il parcourut.
Il cherchait, au travers des flocons d'une neige épaisse, à pénétrer de ses regards soucieux la ligne ennemie. De grands mouvements s'y manifestaient. Pendant que, au loin et de toutes parts, de grands corps alliés, l'un, avec CoUoredo dans la forêt d'Orient, les autres avec Wrede et Wittgenstein, par delà le bois de Soulaines, Yorck vers Saint-Dizier qu'il vient déjà de reprendre, nous dépassant à droite et à gauche, inondent jusqu'aux chemins que nous venions de parcourir, et menacent nos flancs et nos retraites, Schwartzenberg, le Roi de Prusse, les deux Empereurs et toutes leurs réserves, sont accourus ; ils sont en face de Napoléon ! Bliicher marche en tête de cette grande armée de soldats éprouvés, bien repus, vivant en maîtres, depuis plus d'un mois, dans nos demeures, ,et s' enhardissant de leur nombre, de leurs succès et de nos revers.
Le vieux maréchal prussien disposait devant notre front toutes ses masses. Giulaï attaquera Gérard, Dienville et son pont, par les deux rives de l'Aube ; Sacken, que suivront les réserves ennemies, La Rothière ; une part de l'armée austro-russe et les Wurtembergeois, La Giberie ; une autre part
de la même armée et l'armée bavaroise, la Chaise et Morvilliers même.
Ainsi, à notre droite, vingt-deux mille hommes contre sept mille cinq cents et quelques hommes de réserve ; au centre, cinquante-sept mille hommes, contre vingt et un mille ; enfin, à notre gauche, quarante-cinq mille hommes contre six mille quatre cents. C'étaient cent cinquante mille hommes contre trente-sept mille !
La nuit s'écoula silencieusement. Le lendemain i^' février, quand au point du jour nous reprîmes les armes, même silence. C'était l'impatient Blûcher qui nous livrait la bataille ; il en avait choisi le lieu et le jour, c'était à lui d'en marquer l'heure, et cependant la matinée s'écoulait. Étonnés, nous attendions, nos bataillons près de leurs feux, l'arme au faisceau ; nos avant-postes, l'arme ou la bride au bras. Mais il plut, soit à notre vieil adversaire, soit plutôt à la lenteur des Alliés, qui en accusèrent le mauvais état des chemins, de ne se croire prêts que vers une heure. Austerlitz, léna, Friedland, toutes ces journées décisives, où, quoique inférieurs en nombre, nous avions eu la supériorité de l'attaque, avaient autrem.ent commencé. Nous ne comprenions pas pourquoi ces assaillants, qui devaient croire à la victoire et se ménager le jour pour en profiter, le prodiguaient ainsi. Ils savaient pourtant, mieux que nous, combien la nuit, protectrice de la défensive, est, dans les jours de combat, invoquée par elle. Mais enfin, après six heures d'attente, au flottement de leurs longues et profondes colonnes qui se mettaient en mouvement, au pétillement, de plus en plus pressé, des coups de feu d'une nuée de tirailleurs qui les précédaient, nous reconnûmes qu'une bataille rangée, qu'une grande et décisive bataille allait s'engager.
Nous la perdîmes ! Les détails stratégiques en sont fidèlement consignés dans nos livres d'art militaire. Il suffira de dire que, à notre droite, à Dienville, Tennemi échoua ; que Gérard, avec sept mille cinq cents hommes, dont les deux tiers voyaient le feu pour la première fois, fut attaqué, sur les deux rives, par un nombre triple de soldats aguerris, par une artillerie formidable, et qu'il demeura victorieusement inébranlable dans cette position.
Au centre, à La Rothière, il en fut de même d'abord ; jusqu'à trois heures Duhesme et son infanterie repoussèrent les attaques des masses de Sacken. Il faiblissait pourtant, lorsque notre cavalerie accourut. Ses charges sur Tinfanterie russe furent vigoureuses ; elles réussissaient quand, surprise par une nuée d'escadrons ennemis, elle fut ramenée en désordre sur notre ligne de bataille. Sa déroute fut si subite, elle jeta un si grand trouble dans nos rangs, que Wassiltschikow arracha vingtquatre pièces de canon à notre réserve. Le reste de notre cavalerie accourut vainement pour les ressaisir, il était trop tard ; la cavalerie ennemie était rentrée dans sa ligne avec ce trophée de sa victoire.
Cependant, Napoléon, que la déroute de nos cavaliers avait un moment enveloppé, venait de pousser en avant, avec son escorte, au travers de leur désordre. Grouchy, qu'il avait fait appeler pour lui rendre compte de l'attaque de La Rothière, n'avait pu obéir. Ce général et Duhesme se trouvaient en tête de nos bataillons embusqués dans les clôtures de ce viUage : ils n'osaient et ne pouvaient les quitter. Un feu meurtrier, long prélude des charges qui se préparaient, accablait et étonnait leurs jeunes conscrits. Chacun d'eux avait les yeux sur ces deux chefs, sur Duhesme
surtout, sur ce vétéran si renommé, se plaisant toujours au péril, comme vingt-deux ans plus tôt, quoique tout au contraire d'alors, gloire, rang, fortune, il n'eût plus rien à y gagner, et tout à y perdre. Ils le voyaient avec Grouchy en avant d'eux, tout à découvert, et pourtant aussi calme que sur un champ de manœuvres. Contenues, encouragées par cet exemple, qu'alors, chaque jour et sans cesse, les chefs avaient à donner, et qui nous en a tant fait perdre, ces faibles recrues résistaient.
Ce fut en ce moment, et au plus fort de ce danger, qu'ils aperçurent soudainement Napoléon. Inquiet de la position critique de ces deux généraux, il était venu se joindre à eux. Nos soldats se montraient l'un à l'autre leur Empereur, impassible au milieu de cette grêle de balles et de mitraille, à laquelle il ne paraissait pas songer. Grouchy pressait son bras d'une main suppliante : il lui représentait, m'a-t-il dit, que toutes leurs destinées tenaient à la sienne ! Mais lui, en souriant, répondait : « Non, laissez ! Ne savez-vous pas que tous nos jours sont comptes ? » Néanmoins, pour ne pas tout exposer à la fois, il avait renvoyé Berthier et Ney, et, quoique d'instant en instant le péril redoublât, il persévérait à observer. Heureusement d'autres soins l'attirèrent enfin sur d'autres points, car, un moment après son départ, vers quatre heures, Sacken, Alsufiew et leur infanterie, renforcés de leurs réserves, se précipitèrent une seconde fois sur La Rothière. Ils y écrasèrent, ils y détruisirent entièrement l'infanterie de Duhesme, et restèrent maîtres de ce village, de ce centre, de ce point le plus avancé de notre ligne, qui devait donner son nom à la bataille.
Toutefois ce n'était qu'un vain nom ; et, quoique Blûcher et les réserves Russes fussent à portée, leur victoire en resta là. A huit cents pas en
arrière, dans cette plaine ouverte pourtant, Oudinot, Ney, Napoléon lui-même, avec leurs simulacres de corps d'armée, leur firent tète. Ce fut si audacieusement, que, Blûcher avec cent mille hommes sur ce point contre dix-huit mille, fut inquiet, à sa droite, d'un échec du Prince de Wurtemberg, repoussé de La Giberie par Victor, et demandant du secours ; ignorant les succès du maréchal de Wrede à son extrême droite, dont la position de La Giberie, ressaisie par Victor, le séparait, ce vieux général en chef prussien, tout fougueux qu il était, n'osa faire un pas de plus.
Mais bientôt de désastreuses nouvelles de notre gauche arrivent coup sur coup à l'Empereur. Wrede, avec son armée austro-russe et bavaroise, a traversé les bois et les étangs de Soulaines. Son attaque s'est développée jusqu'à Morvilliers : elle enveloppe cette aile, elle prend notre armée à revers. Les trop faibles obstacles que Marmont peut lui opposer sont impuissants contre son énorme supériorité. Toutes les positions, que notre maréchal s'obstine à défendre de ce côté, tombent aux mains du Bavarois : La Chaise d'abord, puis le plateau de Morvilliers. Chaumesnil ensuite, en arrière de Victor, vainement disputé, est perdu à son tour ; Morvilliers même enfin, sur le flanc gauche et bien en arrière de notre Hgne de bataille, est abandonné.
Cette conquête décidait du combat, elle devait même compromettre notre retraite. C'était à ces bois, à ces étangs de Soulaines, et à ce plateau élevé de Morvilliers, que Napoléon avait appuyé la gauche de sa bataille. Ce plateau dominateur en commandait le reste ; bien plus, il se prolongeait dé près d'un myriamètre, jusqu'en face du château de Brienne, c'est-à-dire à près de deux lieues en arrière de notre ligne. Pomlant, avec cette
opiniâtreté des grands hommes de guerre. Napoléon espère encore, mais c'est en lui seul ; et, répondant au cri de détresse du duc de Raguse, il appelle la division Guyot. Ce n'était que cinq cents chevaux d'élite, une brigade d'infanterie, et une batterie ; l'Empereur lui-même marche à leur tête 1 II dépasse le bois d'Ajou, près duquel il trouve Marmont déjà acculé ; il rallie les restes de ce maréchal à cette réserve, et lance sur Chaïunesnil ce faible corps. Mais l'avantage d'un nombre quintuple, celui de la position que couronnait une artillerie formidable, et l'assurance que donne le succès, résistent à cet effort désespéré : notre artillerie, brisée, est éteinte ; notre infanterie, labourée de boulets, criblée de balles et de mitraille, est repoussée ! Aussitôt Frimont et sa nombreuse cavalerie se précipitent de ces hauteurs : cent prisonniers, sept canons tombent en son pouvoir ; et désormais le faible obstacle du bois d'Ajou, dont Napoléon garnit la lisière d'artillerie et de quelque infanterie, puis le rideau plus faible encore de la cavalerie de Nansouty et de Milhaud, qu'il étend de ce bois vers Petit-Mesnil, couvrent seuls notre centre, notre retraite, et deviennent notre dernière ressource.
En ce moment, vers quatre heures et demie, Victor, jusque-là inflexible dans La Giberîe, mais alors tourné par Wrede, maître du plateau de Morvilliers, et attaqué de nouveau en tête par le Prince de Wurtemberg renforcé de trois divisions, reculait aussi ; il abandonnait cette position ; et, refoulé sur notre gauche et notre réserve vers Petit-Mesnil, son mouvement rétrograde complétait notre défaite.
Les trois armées alliées étaient donc enfin réunies ; notre front était enlevé, notre gauche rejetée en arrière de notre centre ; nos restes.
pris en flanc, étaient enveloppés. Ces victorieux jouissaient encore d'une demi-heure de jour. Le Prince de Wurtemberg et Wrede surtout n'avaient qu'à marcher en avant, et les trente mille hommes qui nous restaient à peine, attaqués en tête par Bliicher avec quatre-vingt mille hommes, et chargés, en flanc gauche et en arrière, par quarantecinq mille Austro-Bavarois, eussent été jetés hors de leur retraite, et acculés sur TAube où ils auraient succombé !
Mais Bliicher et Wrede n'osèrent concevoir un effort aussi décisif ; la conquête du champ de bataille leur suffit. On eût dit que, étonnés de leur victoire, ils n'osaient en profiter. Aucun d'eux, du moins, ne l'acheva. Il sembla qu'à leurs yeux, quels que fussent et l'avantage de leur position sur notre Empereur et l'énorme disproportion des forces, sa présence les égalisait. Ce fut sans doute pourquoi ils s'arrêtèrent.
De son côté, Napoléon, aussi ferme dans cette situation désespérée qu'eux paraissaient incertains dans leur succès, n'avoue point encore sa défaite. Il veut, du moins, la cacher au jour qui finit, et, quand l'ennemi le croit vaincu, le démentir par une nouvelle attaque. C'est La Rothière, le nom, le centre même de la bataille qu'il tente encore de ressaisir! Les Russes se montraient en dehors de ce village : une charge heureuse de cavalerie les y refoule. Rothembourg et sa faible division d'infanterie, partagée en trois colonnes, suivaient ce mouvement, et La Rothière fut reconquis jusqu'à son église. Mais là, les deux colonnes de sa droite et de sa gauche se heurtèrent contre les réserves Russes -; ce choc les renversa. Néanmoins, s' aidant des murs et des haies, elles reculaient jusqu'à la plaine, en se défendant, quand la colonne du centre, celle de Rothembourg, presque toute de recrues.
pénétrant de son côté dans ce village, y fut accueillie de même par un feu si subit et si violent, qu'elle s'arrêta toute troublée, et perdit la tête. Dans leur premier saisissement, ces soldats tout neufs déchargèrent machinalement leurs armes en Tair ; puis, têtes baissées, se pressant les uns sur les autres, ils se pelotonnèrent et devinrent incapables de mouvement.
Cette terreur devait les perdre, elle les sauva ! Le chef des Russes crut qu'ils l'attendaient pour se rendre : il suspendit son feu, et s'avança en leur faisant signe qu'il les recevait à quartier. Rothembourg ignorait la défaite et la fuite de ses deux autres colonnes ; bien loin de comprendre F officier ennemi, dont l'épée n'était plus menaçante, il s'imagina que ce Russe venait la lui remettre, et tous deux se rapprochèrent. Mais aussitôt désabusés, tous deux se saisissent ! Pendant leur lutte, que de part et d'autre leurs soldats étonnés contemplent, nos fantassins, ranimés par leurs officiers, reprennent leurs rangs ; et, quand enfin débarrassés l'un de l'autre chacun des deux chefs court aux siens, le nôtre, rétablissant les feux et régularisant sa retraite, parvient à regagner aussi la plaine. Il y retrouve ses deux autres colonnes et ses canons, et repousse, par une décharge à mitraille et à bout portant, la sortie des Russes. A la faveur de ce retour de fortune, Rothembourg rallia les restes de sa division à quatre cents pas de La Rothière ; et ce qui est inconcevable, c'est qu'il tint là, ou plutôt que Bliicher le laissa y tenir ferme.
Le général prussien, ainsi attaqué jusqu'au dernier moment au centre même de sa victoire,, en doutait encore et se trouvait heureux de laj défendre. Pendant qu'il hésite et s'arrête, le jourJ pour lui si propice, tombe ; et la nuit, seule alliée!
qui nous pût secourir, vient enfin couvrir de ses ombres notre défaite.
Elle nous trahit cependant, mais sur un seul point. Ce fut quand à la faveur de Tobscurité, le duc de Bellune eut encore abandonné Petit- Mesnil. On se souvient de cette aile gauche de cavalerie que Napoléon avait opposée à l'armée victorieuse du maréchal de Wrede. Sa droite s'appuyait à ce village. Dès lors, et à son insu, elle se trouva en Tair et sans garantie. Pendant que, voyant la nuit s'épaissir, nos cavaliers s'applaudissaient de la bienheureuse inaction des armées austro-russes et bavaroises, cette môme nuit leur cachait l'armée wurtembergeoise, qui, débarrassée de Victor, se déployait sur leur flanc droit, désormais à découvert et sans protection dans la plaine.
D'abord, rien ne troubla leur sécurité. Mais, vers six heures et demie du soir, leur oreille et leur attention, fixées à gauche sur Chaumesnil, furent frappées, à leur droite, par le bruit d'un grand cHquetis d'armes et le piétinement d'une foule de chevaux. Tranquilles de ce côté, ils se demandaient entre eux quel renfort leur arrivait, quand soudain une masse de cavalerie ennemie tombe, avec des cris furieux, sur leur flanc sans défense. Surpris ainsi, ils sont culbutés les uns sur les autres ; on les sabre, on les pousse éperdus, à toute bride, et en déroute complète, vers Bengué, et jusque sur l'Empereur lui-même ! Napoléon fut enveloppé dans cette bourrasque. Son piqueur, plusieurs de ses Gardes furent blessés autour de lui ; et, quand enfin cette échauffourée se termina, comme elle avait commencé, sans qu'on sût comment, on s'aperçut que nos pièces légères, nos batteries qui garnissaient le bois d'Ajou, que les blessés, qu'enfin tout ce qui n'avait pu fuir était resté aux mains de l'ennemi.
Ce fut là le coup de grâce. Tout semblait désespéré. Uaile gauche était détruite ; Tarmée brisée, entr'ouverte jusqu'à son centre et à ses réserves, cinquante-quatre canons perdus, sept mille hommes tués ou pris. Nos attelages d'artillerie, harassés, incomplets et en désordre, demeuraient insuffisants dans ces boues profondes ; nos conscrits, exténués de faim et de fatigue, étaient déconcertés, découragés ; il fallait un bonheur inouï pour pouvoir s'échapper de ce champ de bataille ; et pourtant Napoléon s'obstine encore à y demeurer ! Pendant toute cette journée, sa Renommée avait combattu pour nous plus que nous-mêmes. C'était la perte de cet ascendant sur tant d'ennemis, qu'il regrettait. Sa défaite était plus glorieuse que leur triomphe, mais la leur avouer lui semblait intolérable. La Rothière, qu'ils occupaient, devait être le nom de cet aveu ; et, forcé d'ordonner la retraite, il ne peut se résigner à leur laisser ce trophée de leur victoire. Les soldats lui manquant, il ordonne à Drouot de marcher en avant avec ses obusiers. « Qu'il brûle ce village ! Qu'il en chasse une dernière fois nos ennemis ! et, puisqu'il faut l'abandonner, qu'il ne leur en laisse que les cendres ! » Ce fut dans cette journée son dernier ordre. Une grêle d'obus tomba aussitôt sur La Rothière ; les flammes en chassèrent les Coalisés, qui, surpris de cette dernière attaque, prirent pour le commencement d'un nouveau combat ce signal de notre retraite. Tels furent les adieux de Napoléon à ce champ de bataille !
Dès lors, il permit à nos restes de bataillons de commencer leur mouvement rétrograde : il se fit en ordre, et lentement. La cavalerie le couvrit. On bivouaqua en avant et autour de Brienne, dans une neige fondue, et tard, car ce fut seulement à dix heures du soir que les canons ennemis se turent
entièrement. Pendant ces trois dernières heures, leurs boulets seuls, qu'ils nous lancèrent en croyant se défendre, nous poursuivirent.
Ils couchaient sur nos positions sans oser s'en croire maîtres. Et réellement leur triomphe était incomplet : à minuit Gérard, toujours invinciblement fixé dans Dienville, possédait encore la droite du champ de bataille.
Ce général, dont Taccueil fut toujours si bienveillant pour les siens, était inflexible devant l'ennemi. Son coup d'œil guerrier, sa valeur calme, sa sereine et simple droiture, rappelaient à l'Empereur, disait-on, Desaix qu'il avait tant regretté. Sous un tel chef, nos jeunes recrues, un contre trois, avaient repoussé leurs adversaires. Dienville, criblé de leurs balles et de leurs boulets, était resté impénétrable à leurs baïonnettes. Les forces triples de Giulaï n'avaient pu y mordre ; et l'Autrichien rebuté, après s'être usé contre une aussi ferme résistance, s'était retiré.
Ainsi, de ce côté du moins, la bataille s'était pour nous terminée glorieusement. Lorsque, après minuit, l'ordre général de retraite parvint à Gérard, alors seulement ce général abandonna ce poste, et vint mêler son bonheur à notre infortune. Ce fut vers Brienne qu'il nous rejoignit, et que sa victoire rentra dans notre défaite.
Cependant, la brigade des Gardes d'Honneur, appelée de Lesmont à la défense de Brienne, s'était arrêtée sous ses murs. Elle y déploya mille chevaux ; on défendit les feux. Nous demeurâmes là, depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, rangés en bataille, la bride au bras, et prêts au premier signal. Un morne silence avait peu à peu succédé à ce sourd grondement du canon, qui paraît si grave aux réserves, quand il se rapproche d'elles, au lieu de s'en éloigner victorieusement.
Pendant que, en avant de nous, les feux des bivouacs des deux armées couvraient de lueurs bien inégales le champ de bataille, la cavalerie de la Garde, plongée dans une profonde obscurité, entourait le château. Napoléon, depuis huit heures du soir, y était rentré. Une ombre mobile allait, venait, et reparaissait fréquemment à l'une des croisées les plus éclairées de cet édifice. C'était l'Empereur ! Seul avec Fain, hors de la chaleur et de la contention d'esprit du combat, il en appréciait toutes les conséquences. Elles lui paraissaient si désespérées, que, en descendant de cheval, son premier mot à Maret avait été : « Écrivez à Caulaincourt ^ qu'il termine tout ! » Une vive anxiété
1 Notre envoyé au quartier général des Alliés.
r agitait : à tout moment, T oreille attentive, F œil inquiet, il quittait ou sa dictée, ou ses cartes, tantôt pour envoyer aux nouvelles ou en demander, tantôt pour s'approcher de cette fenêtre, et interroger d'un regard perçant toute la plaine.
Les feux français, rares et pâles, cernés par les brillants et innombrables feux ennemis allumés, de Morvilliers à La Giberie et vers Dien ville, n'éclairaient que trop le danger d'une position aussi critique. Ils montraient nos faibles débris, resserrés comme dans un champ clos. En effet, l'Aube à droite, la Voire derrière, et ces bivouacs menaçants, rangés en face et sur notre gauche, nous environnaient. Deux ponts étroits et fragiles, ceux de Lesmont et de Rônay, sur les routes de Troyes et de Vitry, étaient notre seule voie de salut. Il ne fallait qu'une inspiration aux généraux Wrede et Blûcher pour s'emparer de l'un, nous acculer sur l'autre, et nous achever. Mais l'Empereur veillait. Vers une heure du matin, après quatre heures de halte et sur son ordre, l'infanterie, l'artillerie rechargèrent et attisèrent les feux de leurs bivouacs, puis aussitôt, reprenant les armes, elles se mirent en retraite : Marmont vers Perthe et Rônay, le reste sur Lesmont. La cavalerie de Grouchy et quelques pièces légères couvrirent ce mouvement. Quant à Napoléon, il demeura au milieu de nous, écoutant, consultant l'heure, et s'informant sans cesse. Ce fut l'instant de sa plus vive inquiétude.
Ces précautions, le silence recommandé, cette marche hâtive, nocturne et rétrograde, tous ces aveux de défaite, il en comprenait la fatale influence sur l'ennemi, et sur notre infanterie si neuve, si harassée, si mutilée, et à demi vêtue et repue. Il savait que la plupart de nos attelages, désorganisés par le combat, étaient réduits, les uns à
trois chevaux, d'autres à deux seulement, et qu'ils ne pouvaient arracher nos canons qu'à force de temps et de peine de ces champs à demi gelés. Au milieu de cette obscurité, de ces efforts, et de tant de mouvements divers, qui tous tendaient à se concentrer vers un même défilé, quelle irréparable confusion eût produit un seul élan des Bavarois, ou même un seul hourra, une seule boutade de Cosaques ! Aussi l'Empereur comptait-il les moments. Heureusement tout, sans le moindre bruit, s'écoula : le temps, la nuit et nos colonnes.
Vers quatre heures du matin, notre tour vint. Ce moment fut pénible : il y avait des blessés à abandonner. Napoléon envoya tout ce qui lui restait d'or aux Sœurs chargées de leur soin ; d'autres précautions furent prises ; alors enfin lui-même abandonna ce château, où tant de diverses émotions l'avaient agité ! Il était à pied ; son attitude était ferme, mais grave et soucieuse. Il fit ainsi près d'un quart de heue ; après quoi, il monta à cheval, et se perdit à nos yeux vers Lesmont, dans les dernières ombres de cette nuit si longue à nos souffrances et à sa sollicitude !
Cependant, Blticher restait immobile. Jusqu'à huit heures du matin, un simple rideau de cavalerie et les lignes de nos feux abandonnés suffirent à le contenir. Bien loin de songer à nous attaquer, ces vainqueurs si nombreux pourtant, mais étonnés de nos retours offensifs de la veiUe, incertains du lendemain, et redoutant un de ces coups de foudre du génie de Marengo, restèrent sur la défensive. Leur nombre, les prisonniers, leur victoire évidente, rien ne parut les convaincre. Pour se croire vainqueurs, ils n'eurent foi qu'en nous ; et même encore, lorsque revint le soleil du 2 février, il leur fallut, pendant une heure de jour, la vue du vide de la plaine que nous venions d'éva-
cuer, pour qu'ils pussent se croire assurés de leur succès.
Ils nous poursuivirent mal, comme ils nous avaient vaincus. Point de charges de cavalerie; point d'autres prisonniers que nos blessés intransl portables de la veille ; quelques coups de leur \ artillerie légère seulement, auxquels on riposta, nous atteignirent. A dix heures et demie du matin, I la rive droite de TAube était nette de tous nos ! débris ; et Ney, relevant mes escadrons avec cent 1 vingt chasseurs d'élite à pied et deux cents jeunes j éclaireurs à cheval, s'établissait sur l'autre rive, l à l'issue du pont de Lesmont. Deux maisons se i trouvaient à droite et à gauche de ce passage : \ son aide de camp Heymès plaça vingt-cinq fusiliers * " dans chacune d'elles ; il mit le reste en réserve. Quant au pont, lui et le maréchal le laissèrent intact. Napoléon l'avait expressément recommandé ; ils ne comprirent pas, m'a-t-on dit, le motif de cet ordre, dicté sans doute par le souvenir du désastre de Leipsick. Quel qu'en fût le danger, ils s'y conformèrent.
Mais bientôt l'avant-garde ennemie, s'apercevant de cette faute volontaire, se précipita pour en profiter. Déjà nos jeunes éclaireurs, épouvantés, fuyaient à toute bride, quand Ney et Heymès seuls, comme à Kowno, accoururent. A leur voix, nos vieux fusiliers embusqués et leur réserve brisèrent de leurs balles la tête de colonne ennemie ; ils la chassèrent du pont que Ney, irrité du péril qu'il venait si gratuitement de courir, fit rompre aussitôt. Alors, se joignant à l'obstacle, il tint ferme jusqu'à onze heures du soir. Ainsi, de ce côté, et le lendemain d'une bataille perdue, ce maréchal, avec une compagnie de vieux soldats, suffit pour retenir un jour entier Bliicher et les Souverains Alliés, à deux lieues de leur victoire.
Dans leur surprise, ils s'étaient arrêtés à la contempler !
Du côté de Marmont, Wrede, instruit à notre école, et devinant mieux nos misères, avait été plus rapide. Il s'était efforcé de le prévenir sur les ponts de la Voire. L'Empereur avait ordonné la destruction de celui du grand chemin, le pont de Rônay devant suffire. Il fut mal obéi, soit dans nos officiers fatigue et précipitation, ordinaires à ces moments de désastre ; soit plutôt, dans nos paysans, incrédulité à un danger si nouveau pour eux, impossibilité de se figurer, quand l'Empereur était là, que l'ennemi pût les atteindre, et répugnance naturelle à détruire leurs moyens de communication. Ce passage en aval, et tout proche de celui de Rônay, tomba donc dans les mains des Bavarois.
D'autre part, Marmont, parvenu de bonne heure au pont de Rônay, avant de le passer, s'arrêta. C'était un général habile, mais trop fier, et dont l'orgueil se ployait difficilement aux précautions de la défensive. Malgré son danger, il dédaignait de se hâter et de mettre ce cours d'eau entre lui et l'ennemi, quand tout à coup cet ennemi lui apparut à la fois sur les deux rives : vingt mille hommes le poussant sur cette rivière ; et cinq mille, déjà sur l'autre bord, accourant pour lui en interdire le passage. Ceux-ci, à eux seuls, étaient au moins égaux en nombre aux siens, leur position le dominait, ils allaient lui couper toute retraite !
Il y avait là de quoi troubler les plus intrépides. Mais ici le caractère de Marmont vint à son aide : il ne daigna pas se croire perdu ; et, se raidissant contre l'épuisement de trois jours et de deux nuits de marches et de combats continuels, contre sa défaite de la veille, contre le poids d'une faute et sa position qui semblait désespérée, dans tous
ces motifs d'accablement il ne vit qu'une plus grande occasion de gloire. Il commença par se jeter sur la rive droite et s'y établir fortement. Alors, pendant que les siens, s' aidant habilement de tous les obstacles, arrêtaient meurtrièrement les efforts du maréchal de Wrede, lui-même, avec mille baïonnettes et quelques cuirassiers, se retourna contre les forces plus que triples qui l'avaient tourné ; il les chargea l'épée à la main sur les hauteurs qu'elles avaient surprises, les en chassa, et, sous les yeux du général en chef Bavarois, qui s'agitait vainement sur l'autre rive, tout ce qu'il ne massacra pas, il le prit ou le noya dans la Voire.
Sa retraite ainsi fut reconquise. La sienne et la nôtre s'achevèrent sur les deux rives de l'Aube : Marmont par Méry sur Nogent, l'Empereur par Piney sur Troyes.
Ce jour-là, ma brigade, après avoir passé le pont de Lesmont, et l'avoir gardé pendant les premières heures du 2 février, avait été échelonnée sur Piney. Là, vers midi, tranquilles derrière nos vedettes, hommes et chevaux commençaient enfin à repaître, quand le galop de plusieurs cavaliers devant nos fenêtres nous y attira. C'étaient les Cosaques. Ils avaient sans doute passé l'Aube à Dienville. Déjà au milieu de nous, ils couraient les rues en tous sens. Il fallut reprendre les armes ; nos premiers coups nous en démêlèrent ; mais alors leur attaque, régularisée, se développa. Celle-cij devenait plus sérieuse, lorsque cette apparition menaçante s'évanouit comme par enchantement. Une autre apparition, celle de l'Empereur et de sa Garde arrivant de Lesmont, produisit ce changement. Nous leur cédâmes notre soupe chaude encore, pour aller nous échelonner vers Troyes et servir, entre le duc de Trévise et Napoléon, d'intermédiaires.
Ainsi l'Empereur ne recula que pied à pied;
il nous servit à nous-mêmes d' arrière-garde. Mais le 3 février, quand il entra dans Troyes, au milieu du morne silence de cette population consternée, que de soins pénibles, que de tristes pensers Taccablèrent ! Jusque-là, depuis le 26 janvier, pendant ces huit jours, il avait été exclusivement général ; dépêches, portefeuilles, soins de T intérieur, tout avait été ajourné, le combat devant décider de tout. Mais ici, obligé de reprendre le gouvernement, ce fut, non par l'annonce d'une victoire, comme il Tavait espéré, mais par l'aveu d'un revers, qu'il reprit le triste fardeau de son Empire.
Au reste, les bulletins des deux partis furent également trompeurs. L'un traita de simple et insignifiante affaire d'avant-garde une défaite funeste quoique glorieuse ; l'autre, au contraire, rempli d'emphase, proclama comme une victoire complète et décisive un succès informe et inachevé. Dans celui-ci on remarqua un autre tort ; cette coalition de princes, de rois et d'empereurs insulta au vaincu ; ils l'imitèrent en ce mal, sans l'égaler dans le reste. Sur ce petit sommet de Brienne, il semble que, pendant cet instant, lem"S têtes réunies se soient exaltées comme naguère la sienne après Tilsitt, mais alors seule, et au faîte d'ime gloire et d'une puissance incommensurables.
Ils occupaient, le 2 février, ce même château où ils remplaçaient Napoléon. La veille, le matin même, nos canons enlevés, nos positions perdues, ne leur en avaient pas dit assez ; mais, dans Brienne, ce quartier impérial pris, ces blessés abandonnés, les rapports du champ de bataille, les rodomontades de Blucher, qui avait la parole hardie comme l'action, et qui cette fois l'eut bien davantage, les enivrèrent. Ils passèrent de la crainte à la présomption : on assure que Ton en-
RETRAllK DE ^APOLEO!^ ï^i
tendit des cris de joie : « Ils avaient donc aussi leur Marengo ! leur léna ! leur Austerlitz ! )>
Il se peut que leurs transports n'aient point été aussi unanimes et exagérés qu'on Ta dit alors et qu'ils nous parurent, mais le résultat y fut conforme. A leurs yeux, notre armée, parce qu'elle rétrogradait sur plusieurs directions, sembla désorganisée. Ils appelèrent ce double mouvement, dispersion ; cette retraite, fuite ou déroute ! Paris plus encore qu'avant l'arrivée de Napoléon, leur parut tout ouvert et prêt à les recevoir. Hier ils n'étaient pas assez de tous réunis contre un seul, aujourd'hui qu'ont-ils besoin de tant d'ensemble ? Chacun d'eux est assez fort. Qu'ils se répandent ; qu'ils couvrent toutes les avenues de Paris, la rapidité suffira ! Que Blûcher, se séparant d'eux vers leur droite, aille donc courir sur Meaux, par les deux rives de la Marne : que Platow, Kaisarow et Seslawin marchent à leur gauche, par Sens, Moret et Fontainebleau. Quant à eux, Schwartzenberg, le Roi de Prusse et les deux Empereurs, ils suivront les deux rives de l'Aube et de la Seine ; quelques étapes de plus, et leur entrée triomphale dans Paris effacera celles dont Vienne, Berlin et Moscou rougissent encore !
Et vraiment ce qu'ils espéraient aurait pu dès ce moment même devenir une triste réalité : leur nombre était si grand, que, ainsi répartis, ils suffisaient. Il ne leur eût fallu que suivre ce premier élan, qu'agir tous enfin, comme ils parlèrent. Mais, ainsi qu'il arrive le plus souvent, l'action les rendit à leurs différents caractères. En effet, Blûcher, qui ne doute de rien, part ; et, sans s'inquiéter de Macdonald, alors arrivé dans Châlons et qu'il laisse à sa droite aux prises avec Yorck, sans s'occuper du duc de Raguse, alors dans Arcis, il passe entre deux, il court à travers champs par
152 DU RTTÎN A FONTAINEBLEAU
Braux et Fèrc-Champenoise, disant, criant si haut qu'il va tout droit à Paris, que Marmont et tout son corps l'entendirent.
En même temps, et tout au contraire, Schwartzenberg, maître, avec. cent mille hommes d'clite, de tous les passages de l'Aube, de toutes les routes qui tournent ou abordent Troyes, défendue seulement par trente mille hommes iDattus et déconcertes, se traîne pesamment sur toutes ces directions. Il les essaye, hésite, recule quelques pas, et recommence timidement. Tantôt, c'est tout notre front qu'il veut aborder ; tantôt, il se décide à porter ses masses à sa gauche, par Bar-sur-Seine, et à déborder notre droite. Il perd ainsi les journées du 3, du 4 et du 5 février, et il se fait partout battre en détail. Nostiz, Blanchi, Lichtenstein sont repoussés, Colloredo, blessé ; leur quartier impérial et royal, déjà le 2 à Brienne, et le 4 à Lusigny, rétrograde le 5 jusqu'à Bar-sur-Aube !
Napoléon, profitant de ces hésitations, allait reprendre l'offensive ; déjà même, il poussait en avant une forte reconnaissance, quand de désastreuses nouvelles l'arrêtèrent. Elles le décidèrent à abandonner Troyes, à se retirer jusqu'à Nogent, où pendant quelques heures il désespéra de lui-même et de sa fortune.
Cette retraite, ce nouvel abandon de treize lieues de notre malheureux pays lui était imposé, comme l'avait été à nos deux maréchaux l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine. Tandis que Napoléon, avec trente mille hommes contre plus de cent mille, manœuvrait ainsi devant Troyes, ville manufacturière et de bois, qu'un obus pouvait brûler, il venait d'apprendre que, à sa droite, et plus sérieusement à sa gauche, l'Invasion, le débordant et le dépassant, poussait sur sa capitale. Il ne lui était donc pas resté un instant à perdre pour s'en rapprocher, pour
prendre en avant d'elle une position plus resserrée, plus centrale, plus à portée des routes et des rivières qui convergent sur Paris, et des renforts que lui envoyaient ses armées d'Espagne.
Tels furent ses motifs stratégiques ; ils suffisaient bien, mais d'autres encore s'y joignirent. L'ascendant de son génie sur nos chefs, cette confiance, qui fait tout entreprendre, était ébranlée. Le fait suivant en est un indice, on ne peut l'omettre. Il est trop vrai que, alors, une défiance singulière, un doute pénible germèrent dans l'esprit de quelques-uns des généraux, des maréchaux et même des ministres de Napoléon. Maintes fois, déjà, plusieurs de ses ordres les avaient étonnes : ils leur paraissaient si téméraires, si peu d'accord avec leur position, la vérité et les circonstances, qu'ils n'avaient cru pouvoir se les expliquer que par la plus triste des suppositions. Ce qui surtout les surprenait dans ces instructions, c'était l'indication de la force des corps qu'ils commandaient. Elle s'y trouvait portée, comme dans la retraite de Moscou, avec une exagération si constante, si en désaccord avec la réalité et les états de situation envoyés au quartier impérial, que celui auquel elles étaient adressées, et de qui elles exigeaient des efforts proportionnés au nombre de troupes qu'elles supposaient sous ses ordres, en demeurait consterné. On ne savait plus si l'Empereur voulait par là, ou tromper l'ennemi aux mains duquel tomberaient ces dépêches, ou s'entretenir lui-même dans une illusion fatale et inexplicable.
ï Je tiens de Ricard, aujourd'hui pair et conseiller d'Etat, et alors l'un de nos généraux de division les plus distingués, que l'avant- veille de cette retraite de Troyes sur Nogent, il réfléchissait soucieusement sur cette singularité, quand il reçut Tordre d'aller prendre position à Aubeterre. Ce
village, entre Arcîs et Troyes, est presque adossé à la vSeine. Placer ainsi, sans retraite possible, à trois lienes de tous secours, et en face de la grande armée austro-russe, une division réduite à dix-huit cents hommes, parut à Ricard un de ces ordres si extraordinaires, que l'exclamation : « Mais il est donc vrai qu'il perd la tête ! f> lui échappant, révéla l'ordre fâcheux d'idées dans lequel, depuis quelque temps, lui, comme plusieurs autres, était entré.
Ricard, inquiet et voulant sauver sa division, courut au quartier impérial. Il aborda Berthier, et lui expliqua ce que l'instruction qu'il recevait avait d'inexécutable. Berthier répondit : que tel était l'ordre ; qu'il ne savait autre chose ; qu'il n'irait certes pas s'exposer à porter à l'Empereur ses objections, mais que lui Ricard pouvait y aller lui-même. Ce général s'y décida : il entra chez Napoléon, lui montra la position de l'ennemi, celle d'Aubeterre, la faiblesse de sa division, et, en attendant sa réponse, il s'attristait d'avance, m'a-t-il dit, de l'état d'affaiblissement dans lequel il allait sans doute trouver déchu ce grand esprit. Sa curiosité fut satisfaite, mais par une impression toute contraire à celle qu'il s'attendait à éprouver. L'Empereur, après quelques questions sur le moral des troupes qui le préoccupait, lui dit : « C'est un mauvais moment à passer, mais nos renforts approchent ; asseyez-vous là, et écrivez. j> Aussitôt, sans états, sans notes, et de mémoire, il lui dicta les numéros, la force, la composition de dix-neuf détachements, de toutes armes, dont il allait lui compléter une division de six mille cinq cent cinquante hommes. L'état de leur armement et habillement, leurs marches, la date du jour où chacun d'eux devait le rejoindre, il n'oublia rien ! « Récapitulez, ajouta-t-il, voyez si l'ensemble
s'accorde avec les divers nombres que je vous ai annoncés ; » et ce nombre entier s'y trouva conforme. Quant à la position où il l'envoyait : « L'occupation, reprit-il, en était indispensable : un parc d'artillerie passerait le lendemain à portée de ce village, il aurait sans doute besoin de secours. Je vous enverrai toutes ces instructions avant que vous ayez atteint ce cantonnement ; je vais les dicter à Berthier. Emj)ortez ces notes, mais partez promptement ! »
Ricard, revenu de sa méprise et confondu de tant de présence d'esprit, le quitta, ressaisi d'admiration. Pourtant, il ne pouvait se figurer que la dépêche et les états de situation de Berthier seraient, en tous points, conformes à la dictée rapide qu'il emportait, et qui renfermait tant de détails. Il se trompait encore : lui-même m'a dit que ces états, envoyés le soir même par le Major Général, lui en confirmèrent, mot pour mot, l'exactitude. Bientôt aussi, au jour donné, tous ces détachements le rejoignirent. Quant au convoi annoncé et à son escorte, à l'heure indiquée de leur passage à Aubeterre, et à l'attaque de l'ennemi, enfin, quant à sa présence jugée suffisante pour protéger les uns et repousser l'autre, Ricard ajoutait que, en effet, tout s'était passé, de point en point, comme l'Empereur l'avait prévu.
On sait, au reste, que cette triste appréhension, sur laqudle ce général venait d'être si complètement rassuré, avait agité pendant quelques instants le ministre de la guerre lui-même, mais qu'il en avait été guéri pareillement. Une admirable instruction, destinée à Carnot, alors à Anvers, et dictée d'un seul jet et sans ratures, l'avait courbé de nouveau devant le génie de son Empereur.
Cet ébranlement de confiance dans la tête de l'armée, quelle qu'en fût la nature, n'échappait pas
à Napoléon. Mais alors éclatait dans nos derniers rangs un bien autre et bien plus inquiétant symptôme ! Nos conscrits, qu'une première bataille n'avait pas étonnés, fléchissaient. Les fatigues, les privations, les marches nocturnes et forcées des retraites, cette attente pénible et défiante du plus faible, toutes ces misères de la défaite et de la défensive, les avaient décontenancés. L'accueil morne et effrayé de la ville de Troyes, le recel de ses vivres que, dans sa folle crainte d'un siège, elle cacha à nos soldats affamés, et dont nos ennemis seuls profitèrent, enfin le relâchement des règles de la discipline, dans le trouble de tant de mouvements subits et inattendus et dans le désordre des alertes, avaient achevé d'ébranler la fidélité à leurs drapeaux d'un grand nombre de nos jeunes fantassins.
Comment, dans nos rangs où tout manquait, retenir des recrues si nouvelles, et cela en vue du toit maternel, sur le seuil du foyer qui les avait vu naître, où tant de larmes d'un départ si récent encore n'étaient sans doute pas séchées, où tant de joie attendait leur retour ? Beaucoup de ces malheureux ne purent tenir contre une attraction si puissante. Du 3 au 5 février, six mille disparurent ! Les appels, surtout ceux du matin, devinrent sinistres. A celui du 4 février, et dans le 37^ seulement, deux cent cinquante hommes manquèrent ! Les routes étaient couvertes de ces déserteurs. Ils se disaient, comme ils le font tous, blessés ou malades. D'autres s'écartaient des chemins, s'arrêtant de village en village, pour vivre de maraude, sans fatigue et sans danger.
Les rigueurs furent inutiles ; on ne sait jusqu'où le mal se serait étendu sans la lenteur autrichienne et la fausse nouvelle de la paix, à laquelle fit croire l'ouverture du Congrès de Châtillon. L'une donna
trois jours de repos, l'autre fit crier de joie tout le pays ; T armée T accueillit avec transport, et plusieurs de nos hommes égarés nous revinrent.
UEmpereur, dans l'instant le plus critique de ce découragement contagieux, était à Troyes. Ce dégoût de la guerre et la nécessité évidente de reculer encore augmentaient son anxiété. Des renforts de conscrits venaient de lui arriver ; mais, bien loin de remplacer les pertes des derniers combats, ils comblaient à peine les vides de la désertion. Ce fut alors que la confirmation d'un autre abandon, bien plus coupable, vint l'accabler.
Quelques jours après le desastre de Leipsick, Murât revenu d'Erfurt à Naples, s'y était refait une armée, afin de donner plus de prix à la défection que déjà, dit-on, il méditait. Bientôt, en effet, il avait ouvert ses ports au commerce anglais, son oreille aux propositions de T Autriche; et tout à la fois il avait protesté, plus que jamais, de son dévouement à son beau-frère. Enfin, le 11 janvier. Vienne lui garantissant Naples et l'ayant leurré de l'espoir de joindre l'Italie centrale à sa Couronne au prix de sa défection, il l'avait signée ! Londres devait ratifier cet engagement. Néanmoins, inquiet de l'avenir, il avait suspendu la marche, déjà commencée, de ses trente mille Napolitains vers le Pô. Avec Eugène, il avait expliqué ce retard à se joindre à lui par une prétendue susceptibilité de rang. Avec le général autrichien Bellegarde, il avait allégué l'hésitation de l'Angleterre à ratifier le traité du 11 janvier.
On assure que, en même temps, il avait envoyé proposer verbalement au Prince Eugène le partage de ritalie : «Ils en proclameraient tous deux l'indépendance. A ce cri national, soulevée tout entière, ils en écraseraient Bellegarde, surprendraient l'Autriche vide de soldats, et dicteraient la paix
dans Vienne. Ils auraient par ce coup imprévu, agrandi, affranchi leurs Royaumes et sauvé la France ! f> On ajoute qu'Eugène étonné n'en voulut pas croire ses oreilles ; qu'il demanda un écrit signé, l'obtint, l'envoya à l'Empereur, et ne répondit à Murât que par un refus indigné 1 Dès lors Murât, qu'un reste de pudeur semblait retenir, n'hésite plus. Rome et la Marche d'Ancône, que nous occupions encore, étaient sous sa main, il s'en empare, il arrache Ancône même, par un odieux bombardement, à ses anciens alliés et compatriotes ; et, menaçant vers Parme le flanc droit du vice-roi qu'il devait défendre, il déclare sa trahison par cette menace et par cette détestable conquête.
Depuis ce moment, rongé de remords, agité de crainte ou d'espoir selon les alternatives de la fortune de Napoléon, ses tergiversations firent pitié. Sa défection scellée par un armistice indéfini que lui accorde l'Angleterre, et sa déclaration de guerre à la France enfin proclamée, la première fois qu'il se retrouve en présence de ses anciens compagnons d'armes, il semble n'oser en soutenir les regards. C'est ainsi que, le 27 février, il reculera devant Verdier, sans combattre, et que, le i^r et le 2 mars, il abandonnera le Taro, Guastalla, Parme et le général autrichien Nugent, son nouvel allié, auquel il laissera prendre ou tuer deux mille huit cents hommes.
Alors, pourtant, embarrassé des reproches de Nugent, et forcé de choisir entre deux trahisons, il se décidera : on le verra attaquer trois mille Français et Italiens avec dix mille hommes ; il leur fera perdre, du 6 au 9 mars, Rubiera, San- Lorenzo, et les assiégera dans Reggio. Mais là renaîtront ses hésitations, dont nos généraux Rambourg et Gratien profiteront en s'échappant
de cette ville pour se retrancher derrière le Taro, où s'arrêtera cette guerre déplorable.
• Hâtons-nous d'épuiser un si pénible récit; et, pour n'y plus revenir, ajoutons qu'alors, si Murât mît quelque intervalle dans les coups qu'il nous portait, on le dut moins peut-être à ses remords qu'à sa jalousie de l'arrivée des Anglais dans la Toscane, qu'il regardait comme sa conquête.
Quoi qu'il en puisse être, le 29 février, une descente de lord Bentinck et de huit mille Anglais et Siciliens s'était effectuée dans Livourne. Cette prise de possession et une proclamation du général anglais irritèrent, dit-on, Murât. Dès lors, suspendant sur le Taro l'eiïet de sa défection, il ne songe plus qu'à en revendiquer les fruits. L'altercation entre lord Bentinck et lui fut violente ; elle dura un mois. Ce ne fut que le 7 avril, et par l'entremise de Balascheff, envoyé d'Alexandre, qu'elle se termina. Ces détails paraissent si invraisemblables, ces prétentions si insensées, que, en dépit de ce qu'il y a d'avéré dans ces scandales, on est tenté d'en douter encore.
- ' Cependant, Bentinck s'était emparé de la Magra et du golfe de la Spezzia. Il évacua la Toscane, pour aller prendre Gênes par terre et par mer au général Frezzia, trop faible pour s'y défendre. Murât, satisfait alors, promit de chasser les Français de •Plaisance et de la Lombardie. Il est vrai que, s'il essaya de tenir parole, ce fut le plus tard qu'il put. Il ne recommença les hostilités que le 13 avril ; elles finirent le 16. La disproportion des forces était si grande, qu'il n'y avait qu'à marcher en avant. Néanmoins ce ne fut qu'après les combats d'abord indécis des 13 et 15 avril que Maucune, notre général, perdit le Taro et la Nura, et fut rejeté dans Plaisance. Stahremberg attaquait.
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Murât soutenait l'attaque, mais sans son ardeur accoutumée.
Enfin, le i6 avril, tout étant décidé à Paris, ce malheureux Roi retourna à Naples avec une couronne si souillée, que, dix mois après, dans les Cent-Jours, en essayant, pour la réhabiliter, de la rattacher à celle que venait de ressaisir Napoléon, il la perdit. Ce malheur mérité était sans compensations ; Murât lui préfera la mort. Il tenta, sans espoir, de reconquérir son royaume, où, dès son premier pas, il fut pris et fusillé. L'infortuné supporta courageusement ce supplice, et finit en brave soldat comme il avait commencé.
C'était la nouvelle, déjà prévue, du premier éclat de cette défection, que l'Empereur, alors à Troyes, venait d'apprendre. Il fit aussitôt appeler Daure. Cet ordonnateur avait été à Naples l'un des ministres de Murât. En 1813, il avait en vain conseillé à Napoléon d'envoyer Belliard près de son beau-frère. Daure accourt. Dès que Napoléon l'aperçoit, il l'interpelle, et, d'une voix brève, au milieu d'une marche agitée dans laquelle il l'entraîne : « Eh bien, s'écrie-t-il, vous savez la nouvelle ? Murât, mon beau-frère, en pleine trahison ! Murât, devenir l'homme de l'Autriche ! Joindre son armée à l'armée autrichienne ! Lui ,qui, s'il se fût uni à Eugène, pouvait, par une victoire, frapper aux portes de Vienne ! Pauvre Eugène ! Celui-là, du moins, ne me trahira pas. Mais Murât ! Murât, faire tirer sur des Français ! C'est le Bernadette du Midi. Ah ! pourquoi lui avez-vous créé une armée ? Quel funeste service ! Combien j'avais raison de ne demander à Naples que des vaisseaux et non des soldats ! Mais vous qui connaissez ses conseils, qui donc a pu l'entraîner ? Et qui lui envoyer maintenant, s'il en est temps encore ? » Alors, comme Daure, de qui
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je tiens ces détails, répondait péniblement à ces interpellations, T Empereur, reportant sa pensée sur Tavis que cet intendant lui avait donné dans Brienne, redevint calme, et sortant d'un long silence : « Oui, reprit-il froidement, tout ceci finira par un Bourbon ! »
C'est alors, et du 4 au 6 février, qu'il rappelle enfin en France le Prince Eugène, et qu'en dépit de l'ambition de Murât, il renvoie le Saint-Père à Rome. C'est dans un même esprit contre la Régence Espagnole, désapprobatrice de son traité de Valençay avec Ferdinand VII, qu'il donne Tordre de rendre ce Prince à l'Espagne.
Ce désespoir froid dans un cœur ferme n'en ébranla pas le courage. Seulement, la guerre lui manquant, il essaya la paix, et ce fut de Troyes encore qu'il redoubla ses instructions dans ce but au duc de Vicence. « Je vous donne, lui écrivit-il, carte blanche, pour conduire les négociations à une heureuse issue, sauver la capitale, et éviter une bataille où sont les dernières espérances de la nation. »
Mais on a vu que la guerre marchait plus vite que cette paix, et que, de toutes parts débordé, ce n'était plus dans Troyes qu'il pouvait l'attendre. C'est pourquoi, le 6 février, suivi de Ney qui flanque sa droite, de Victor, de Gérard, et de nous, il abandonne à l'ennemi cette ville, le département de l'Aube, et la terre de Pont-sur-Seine, propriété de sa mère : il recule ainsi de deux marches, et s'arrête, le 7 février, à Nogent-sur-Seine. Là, pendant que, avant de nous rejoindre, Mortier, resté seul dans Troyes, étonne Schwartzenberg par une fausse attaque, et qu'il lui fait perdre un temps précieux à changer encore ses dispositions et à déployer toutes ses forces contre quelque mille hommes, l'Empereur prépare lui-même la défense
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de la Seine. Le pont de Nogent est miné sous ses yeux, les maisons crénelées ; il hâte ces travaux, il les paye de Tor de sa cassette, il ne néglige aucun détail. Sous le poids d'un Empire croulant sur lui, il agit libre d'esprit, libre dans ses moindres mouvements comme un général d'avant-garde !
Enfin, rentré dans son quartier, il y dicte la réorganisation de ses corps, multipliant ses généraux, en proportionnant le nombre à celui de ses régiments plutôt qu'à leur force. Mais, après qu'il s'est ainsi préparé à faire tête encore à l'attaqu* de Schwartzenberg, et que, accablé de fatigue d'esprit et de corps, il veut chercher, dans l'oubli que donne le sommeil, un repos et un répit de quelques instants, d'autres atteintes, une foule d^nouvelles désastreuses viennent l'assaillir. Après celles de la désertion qui l'entourait, et de la défection de son beau-frère, après les tristes exclamations des meilleurs des siens qu'il a pu entendre : « Où nous arrêterons-nous ? : Quand viendront nos renforts? Tout est donc perdu sans ressources ? » ce sont encore des courriers, des officiers tout chargés de malheurs, qui, se succédant coup siu: coup, lui arrivent de toutes parts.
Rumîgny, l'un d'eux, venait de Châtillon. « Le Congrès, lui dit-il, est à peine réuni. Les intentions de lord Aberdeen paraissent, il est vrai, ^ franches et presque conciliatrices ; mais les dispositions de Stadion et de Htunboldt sont hautaines, hostiles, et celles de Razumowsky, sauvages et implacables ! » L'Empereur l' écouta sans impatience. Il se promenait lentement, en laissant par ' intervalles tomber ces paroles : « C'est mon mariage qui a fait mon malheur. Je ne me plains pas de l'Impératrice, mais j'ai trop compté sur l'Autri- '' che !... Mon beau-frère, Metternich, leur corps d'ar-
mée, qui servait en 1812 sous mes drapeaux, m'ont trompé !... Enfin, vous le voyez, tout, jusqu'à rhiver, m'a manqué ! La terre, gelée et ferme la veille de ma marche sur Brienne, s'est changée en boue le lendemain ; Marmont y est demeuré, et cette malheureuse affaire de La Rothière, que je n'ai pu éviter, rend la paix indispensable. Mes soldats ne veulent plus combattre ! Repartez donc promptement, allez, le duc de Bassano vous remettra vos dépêches. »
Maintes fois, Rumigny lui-même m'a dit que, dans cette circonstance, tout en Napoléon l'avait attristé : sa voix lente, sourde et voilée cette fois, son regard fatigué, son attitude languissante. Il ajoutait que, en descendant l'escalier, il rencontra successivement Berthier, BeUiard, le duc de Dantzick, qui, dans leur anxiété, l'y attendaient. Chacun d'eux le pressa, avec la plus vive chaleur, de dire à Caulaincourt : « Qu'il n'y avait plus d'armée ; qu'il fallait la paix à tout prix ! » Sur une interpellation de Rumigny, Berthier répondit : «Non ! cela ne s'écrit pas. Mais, je vous le répète, je vous charge formellement de lui dire qu'il faut la paix sur-le-champ ! » Rumigny vit ensuite Maret ; celui-ci lui remit en silence ses dépêches.
A peine est-il reparti que d'autres officiers se présentent. L'un, avec les terreurs de Paris, apporte des présages de nouvelles trahisons. L'autre vient du nord : Aix-la-Chapelle est envahie ! Liège devenue Russe ! Bruxelles a été prise le 2 février ! La Belgique est perdue ! Maison est rejeté sur nos anciennes Hmites ! Berthier interdit regardait son Chef : il restait muet, quand un troisième officier accourt en toute hâte. Celui-ci vient de notre gauche. Là surtout, tout est désespéré. La Marne est ressaisie par Yorck, Vitry enlevé, Châlons a capitulé le 5 février ! Notre
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grand parc fuit, abandonné dans la plaine ; et Macdonald, presque seul, refoulé, par soixante mille hommes, sur Épernay, Château-Thierry et Meaux, ne sait où il pourra s'arrêter ! Paris est donc à découvert. Partout le nombre l'emporte, et partout, malgré nos efforts, notre impuissance est dévoilée !
A ce dernier coup enfin, le désespoir s'empara du quartier impérial. Une stupeur morne environne Napoléon ; lui-même s'affecte ; son chirurgien Yvan, ses serviteurs les plus rapprochés m'ont dit qu'ils craignirent même que ses forces physiques, ébranlées par tant de chargins, ne l'abandonnsissent. Et, en effet, leurs regards, accoutumés à se tourner vers lui dans le péril et à l'y trouver supérieur, cette fois le trouvèrent consterné. Ils ajoutaient toutefois que, pendant ce cruel séjour où il lutta autant contre les siens que contre l'ennemi, vingt instructions surtout à son frère, pleines de détails dictés, tantôt pour la formation et l'armement de quelques renforts, tantôt pour rassurer llmpératrice, ou pour armer les barrières de Paris contre une insulte, et faire vider ses palais de Compiègne et de Fontainebleau de tout ce qui pouvait y servir de trophée aux AUiés, montraient et sa présence d'esprit dans un danger aussi extrême, et l'indomptable résolution qu'il y opposait.
La nuit du 7 février et le 8 s'écoulèrent dans ces angoisses. Pourtant un dernier espoir restait encore : il se concentrait sur Caulaincourt. L'Empereur se rappelait sa persévérance, depuis deux ans, à vouloir et à lui conseiller la paix. Ce ministre avait reçu de Troyes ses pleins pouvoirs ; Rimiigny venait encore de lui porter les injonctions les plus pressantes ; le Congrès allait répondre, et les pensées de notre Empereur se dirigeaient toutes sur Châtillon. Un auditeur en arriva en ce moment.
L'Empereur saisit et ouvrit précipitamment sa dépêche. Pendant que ses yeux la dévoraient avidement, Berthier, Maret, Fain l'observaient avec anxiété ; mais aucun mot, nulle exclamation, pas un seul geste ne lui échappèrent. Seulement on crut le voir froisser convulsivement ce papier qu'il tenait en sa main ; puis, absorbé dans un silence morne, et se retirant dans sa chambre à coucher, il s'y renferma.
Les plus intimes des siens, avertis, étaient accourus. De moment en moment, l'inquiétude croissait. Pourtant, d'abord le respect contint ; mais toutes nos destinées étaient là, une seule porte en séparait, et bientôt Maret et Berthier la franchirent.
Ils ont dit qu'ils trouvèrent notre malheureux Chef assis, le coude appuyé sur sa table, le front comprimé dans sa main, et que son autre main, qui tombait pendante et abandonnée, tenait encore la lettre du duc de Vicence. Ils ajoutent que, au bruit qu'ils firent en entrant, il leva la tête, qu'il laissa aussitôt retomber, et que, sans rompre un silence plus sombre encore que son regard, il leur tendit d'un geste lent et consterné ce papier funeste.
Ce n'était plus notre frontière naturelle, la barrière du Rhin, la France telle qu'il l'avait reçue de la République, qu'on voulait lui laisser ; ces bases offertes à Francfort, les aUiés les renient. Ce qu'ils exigent désormais, c'est la mutilation de la France, son emprisonnement dans ses anciennes frontières, celles de 1790 ! Tel était leur ultimatum.
A cette cruelle lecture succéda un nouveau et plus douloureux silence. Cependant il fallait une réponse ; les Alliés la voulaient prompte et catégorique ; le courrier, prêt à repartir, la demandait, et Napoléon, soit qu'il attendît de l'un des siens
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une occasion d'éclater, soit que, comme toutes les grandes douleurs, celle-là fût muette, persistait dans sa morne taciturnité. Un témoin a écrit qu'enfin, l'œil humide, les deux ministres unirent leurs instances, qu'ils osèrent risquer quelques mots sur la nécessité de céder. Tous les autres attribuent à Berthier seul ce triste courage.
Quoi qu'il en soit, aux premières paroles de Berthier, à ce mot de paix, toute l'indignation de l'Empereur soulevant, rejetant ce poids d'ignominie, que des ennemis tant de fois vaincus prétendaient lui imposer, éclata soudainement. « Quoi ! s'écria-t-il en se redressant, vouloir que je signe un pareil traité, que je foule aux pieds mon serment ? Des revers inouïs ont pu m' arracher la promesse de renoncer à mes conquêtes ; mais que j'abandonne celles de la République? Que je viole le dépôt qui me fut remis avec tant de confiance ? Que, pour prix de tant d'efforts et de victoires, je laisse la France plus petite que je ne l'ai trouvée ? Jamais ! Ce serait une trahison, une lâcheté. Vous êtes effrayés de la continuation de la guerre, et moi je le suis de dangers plus certains que vous ne voyez pas ! »
Alors, il montra la Prusse et l'Autriche avançant de tout ce que la France aurait reculé, et cette paix, qu'on lui commande, traînant après elle une suite de malheurs plus graves que ceux de la guerre la plus acharnée. « Songez-y ! reprit-il encore, que serai-je pour les Français quand j'aurai signé leur humiliation ? Qu'aurai- je à répondre aux Républicains du Sénat, quand ils viendront me demander leur barrière du Rhin ? » On dit qu'alors, levant les yeux au Ciel, il le pria de le préserver de pareils affronts ; puis que, ayant repris sa marche agitée, il revint à ses deux ministres, et ajouta : «Qu'ils pouvaient répondre ce qu'ils voiilaient.
maïs que lui rejetait un pareil traité ; qu'il lui préférait la guerre et ses chances les plus rigoureuses ! f>
Ce long et premier cri de douleur jaillit du fond de son âme, en accents rudes et brefs, et par élans rapides et pressés. Ses deux Conseillers Técoutaient en silence, les yeux baissés, et immobiles, mais sans renoncer à Tespoir d'une paix moins humiliante. C'est pourquoi, malgré l'heure déjà avancée, malgré la fatigue d'un jour surchargé de tant de tristesses, et quoique l'Empereur, en finissant, se fût jeté sur son lit, le duc de Bassano ne le quitta que lorsqu'il eut paru consentir à permettre de répondre évasivement, sans accepter, sans refuser. Toutefois, ce qui pourrait faire croire que Napoléon hésita, c'est qu'il voulut, ce soir-là même, que les propositions du Congrès fussent envoyées au Conseil Privé de la Régente. Cette disposition perça dans sa préoccupation à prescrire jusqu'aux moindres détails : il fit enjoindre à chaque Conseiller de donner son avis motivé ; il voulut qu'un procèsverbal recueillît avec soin, et nominativement, toutes les opinions.
C'était ainsi que, dans cette ville de Nogent, où ma brigade se trouvait et se reposait, notre malheureux Empereur, frappé sans relâche, luttait sans espoir contre ce redoublement de nouvelles désastreuses et la honte qu'on voulait lui imposer.
La nuit cependant avançait ; il était resté seul avec son plus ancien valet de chambre, de qui je tiens ces tristes détails, lorsque, accablé de fatigue et voulant remettre tout au lendemain, il lui fit emporter le flambeau, dont on sait que la lumière gênait son sommeil. Mais la faculté qu'ont les grands hommes de se maîtriser eux-mêmes comme ils maîtrisent les autres, et de savoir déposer, à leur gré, les émotions les plus vives pour se livrer
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à d'autres soins, ou pour reprendre dans le repos de nouvelles forces, cette faculté, jusque-là si remarquable en Napoléon, cette fois fut impuissante. Ce sommeil, qu'il appela vainement, ne vint pas un seul moment fermer ses yeux. Dix fois, en trois ou quatre heures, il appela, renvoya et rappela son valet de chambre, tantôt lui redemandant de la lumière, tantôt la lui faisant remporter, et s'irritant contre l'agitation qui le consumait. Vers cinq heures du matin, il le rappela encore, et, le voyant entrer tout endormi et chancelant, il le plaignit et Tencouragea, lui promettant un long et prochain repos. Constant, d'abord ému, répondit que personne ne pouvait se plaindre de fatigues partagées par un tel maître ; puis, s'enhardissant, il osa ajouter : « Que pourtant le désir et l'espoir de la paix étaient universels. » A ce mot de paix, Napoléon fut subitement transformé : il passa d'un abandon presque attendri à une contraction violente. « Eh bien oui ! s'écriat-il d'une voix rude et concentrée, on aura la paix ! On la veut ? On verra ce que c'est qu'une paix déshonorante ! » Constant, désolé d'avoir ravivé les douleurs de son maître, se taisait, quand, vers sept heures, survint un officier du duc de Raguse. Ce maréchal commandait toujours notre aile gauche. Poussé, le 7 février, vers Villenauxe et Barbonne, par l'arrivée de l'Empereur, qui l'avait remplacé à Nogent, il avait lancé son avant-garde par Sézanne et Baye, vers la Marne, pour essayer de se lier à Macdonald, mais il n'avait rencontré partout que l'ennemi. C'étaient à Sézanne des éclaireurs, qu'on dissipa facilement, et à Baye un des bataillons de Blûcher. Les quatre corps d'armée de ce maréchal Prussien défilaient, à grands pas et à grands intervalles, vers Paris, par les deux routes qui, de Châlons, passent, l'une par Épernay et
Château-Thierry, T autre par É toges, Champ- Aubert et Montmirail.
Ces deux colonnes se précipitaient par ces deux directions pour se réunir à La Ferté-sous-Jouarre, L'une, celle de la Marne, commandée par Yorck, poussait devant elle Macdonald au delà de Château- Thierry, tandis que la tête de T autre, conduite par Sacken, dépassait Champ-Aubert, et, s'avançant dans le vide, courait par Montmirail sur La Ferté, s'efforçant d'atteindre ce point de jonction des deux routes avant notre maréchal.
Macdonald allait donc être pris en tête, en queue, et entre deux feux, séparé de Paris et de l'Empereur, et son faible corps ou détruit, ou dispersé, et en tous cas rendu inutile. Mais il avait prévu cette manœuvre. Une de ses divisions, jetée promptement en arrière de lui, venait d'occuper La Ferté ; elle lui donna le temps de l'atteindre dans l'instant même où l'avant-garde de Sacken, culbutant deux mille de nos recrues arrivées de la veille, allait péhétrer dans cette ville. La division Albert rétablit le combat, prit quatre cents ennemis ; et Macdonald, trop faible pour résister à l'une ou à l'autre colonne et moins encore aux deux réunies, recouvra du moins sa retraite sur la capitale.
Ceci se passait le 9 février, le jour même où, vers sept heures du matin, l'Empereur apprenait à Nogent que, au delà de Sézanne, Marmont venait de chasser de Baye ce bataillon russe du corps de Sacken, dont on disait la tête de colonne déjà au delà de Montmirail. En même temps, et d'heure en heure, étaient arrivés de Paris des cris d'épouvante : Meaux fuyait sur notre capitale ! Blûcher était à ses portes !
A ces nouvelles, qui lui montrent ce général d'échauffourée méprisant assez sa détresse pour oser défiler ainsi à sa portée, le génie guerrier de
Napoléon s'îndîgne. Il succombera peut-être, maïs non sous ce coup de pied prussien. Alors, s'enflammant, il sort du desespoir des négociations par l'espoir des nouveaux combats qui s'offrent à lui : il s'élance de son lit de douleur, il court à ses cartes, s'étend sur elles, et, le compas à la main, il mesure les distances ; il fait jalonner d'épingles, dont les têtes sont chargées de cire de diverses couleurs, les positions qu'il juge occupées par l'ennemi, les routes qu'il veut suivre, les points qu'il veut ou faire garder ou attaquer. A neuf heures, le duc de Bassano le surprend encore dans ce travail. Ce ministre lui apportait à signer les dépêches pacifiques et résignées que, d'après ses . dernières paroles de la veille, on avait passé la nuit à rédiger. « Ah ! vous voici ! s'écrie l'Empereur, que m' apportez- vous ? Il n'est plus question de cela ! Il s'agit de bien autre chose. Voyez, me voilà en train de battre Blùcher de l'œil ! Il s'avance par la route de Montmirail ; je le battrai demain I Je le battrai après-demain ! La face des affaires va changer, et nous verrons ! Ne précipitons rien. Il sera toujours temps de faire une paix comme celle que l'on nous propose. i>