VICTOIRES ! CHAMP-AUBERT, MONTMIRAIL ET VAUXCHAMPS
Sa résolution était prise. Son génie, celui de Tattaque, celui de ses premières campagnes dltalie, venait de le ressaisir ; il allait briser les chaînes honteuses sous lesquelles, se débattant depuis la veille, on l'avait vu près de succomber. • Dans l'heure qui suivit, Nogent fut confié au maréchal Victor ; Allix, Pacthod, Pajol et Montbrun reçurent l'ordre de garder, avec des dépôts et des gardes nationaux : l'un Sens et l'Yonne ; l'autre, le pont de Montereau ; le troisième, celui de Melun ; et le quatrième, Fontainebleau. Enfin le maréchal Oudinot devait occuper Bray et Provins, avec quelques cadres. Voilà l'informe, le fragile rideau que, à trois, à quatre marches de Paris, et derrière la Seine, il opposa seul à la grande armée ennemie, et auquel il ne craignit pas de se confier de ce côté, pour la défense de la capitale ! Quant à lui, déjà précédé par Ney, avec les divisions Decouz et Musnier ; par Mortier, avec les divisions Priant et Michel ; et suivi par les divisions de cavalerie Laferrière, Bordesoulle, Des Nouettes, Colbert et Guyot, dès dix heures du matin il marchait déjà au travers des bois et des terres marécageuses qui séparent Nogent de Sézanne;
il allait se joindre aux divisions Ricard, La Grange et Doumerc, que commandait Marmont, pour se précipiter dans le flanc distendu que lui prêtait blûcher, pour couper en deux sa colonne, la détruire peut-être, et lui reprendre la Marne.
Ma brigade ne suivit ce mouvement qu*une heure avant la nuit ; et pourtant, malgré cet intervalle, la route était si détestable et la traversée de la forêt de Traconne si laborieuse, que notre marche nocturne s'entremêla aux restes des divisions qui nous avaient précédés. Leur trace était toute parsemée de chevaux, de soldats, de canons même, perdus ou noyés dans ces fondrières. Un grand nombre de ces fantassins y avaient laissé leurs chaussures ; plusieurs centaines s'étaient dispersés dans ces marécages. Le dévouement des bons et braves habitants de ces contrées vint à leur aide ; ils protégèrent cette marche, dont le sort de la guerre pouvait dépendre : leurs cordages, leurs chevaux, leurs bras, ils avaient tout offert ; et, quand vint notre tour, ce furent encore eux qui, pendant toute cette nuit froide, pluvieuse, et la plus noire de cet hiver, guidèrent, un fanal en main, notre colonne.
Quant à TEmpereur, que rien n'arrêta, il était arrivé, le soir même du 9 février, mais tard et mal suivi, dans Sézanne. Il croyait Marmont bien au delà ; il le supposait maître du pont et du défilé de Saint-Prix, seule issue par où notre armée pût traverser le petit Morin et déboucher des marais de Saint-Gond sur Tennemi. C'était de là que Napoléon voulait se ruer par Baye, sur Champ- Aubert, en travers de la colonne trop allongée de Blûcher, d'Alsufiew et de Sacken, sur le grand chemin de Châlons à Paris, où ce dernier venait de s'aventurer avec ime rapidité si menaçante.
En effet, cent cinquante lanciers de Marmont
avaient occupé Baye le 8 au soir ; mais le lendemain matin, 9 février, ce poste avait été repris par les Russes, et le maréchal, soit négligence soit découragement, car il en avait d'abord compris toute l'importance, s'était laissé repousser jusque dans Sézanne. A la vue si inattendue de Marmont encore dans cette ville. Napoléon s'irrite. Le maréchal lui montre le petit nombre de ses soldats, leur dénuement, leur lassitude et le terrain pourri où s'enfoncent ses chevaux et s'engravent ses canons. Mais, à la voix toute-puissante du maître, toutes ces impossibilités disparaissent, les courages se raniment, le patriotisme s'exalte : les habitants accourent de toutes parts, et, malgré la nuit, hommes, femmes, chevaux, tout s'attelle !
Le lendemain matin 10 février, dès le point du jour, et de la hauteur qui domine Saint-Prix, Marmont plongea d'avides et inquiets regards dans la vallée marécageuse du Petit-Morin et sur le pont qui le traverse ; puis il les releva, plus inquiets encore, sur la hauteur opposée. Il n'eût faÛu là que deux bataillons et une batterie ennemie pour tout arrêter, pour déconcerter l'Empereur, et faire échouer la plus belle de ses manœuvres. Mais pour cette fois encore, son Étoile avait jeté sur nous un dernier rayon ! Le pont de Saint-Prix était intact ; la hauteur opposée, déserte. Notre non-occupation de ce passage, la reprise facile qu'en avait faite l'ennemi, toutes ces négligences de la veiUe, qui eussent dû nous être si fatales, avaient trompé Alsufiew et Blûcher lui-même. De ce côté, ils n'avaient cru qu'à la présence d'un simple parti de cavalerie. Seulement, Bliicher, sur des avis reçus du comte Pahlen, venait de rétrograder d'Étoges, où il s'était établi presque seul, dans Vertus, où arrivaient les corps de Kleist et de Kapsewicz. Quant à Alsufiew, plus tranquille
encore, après avoir négligé de rompre le pont de Saint-Prix, ou d'en faire occuper le défilé, il dormait si paisiblement dans Baye, avec ses six mille grenadiers, que nos coureurs suffirent à chasser ^ ses ''grand'gardcs jusqu'en vue de son quartier général.
Alsufiew, réveillé par nos premiers coups de feu, reconnut sa faute : il envoya quelques bataillons vers Saint-Prix pour la réparer, mais il était trop tard. Déjà les divisions de Marmont étaient maîtresses du défilé ; elles repoussèrent ces Russes jusqu'à cinq cents toises de Baye, où Ton trouva Alsufiew rangé en bataille. Sa gauche était dans un vallon d'un difficile accès ; son front, couvert par un bois fortement occupé. Il était neuf heures. Ici commença le premier acte du drame de cette journée ; il y en eut trois. Marmont vit d'abord que le sort de cette première rencontre tenait à la possession de ce bois ; il plaça en face la division Ricard, le 113^ régiment en tête, dispersé en tirailleurs, et soutenu par deux brigades en colonnes. La division La Grange, déployée à gauche, eut Tordre de pousser deux bataillons sur la droite des Russes.
Le 113^ venait de rejoindre ce corps d'armée. Fabvier, celui de la Moskowa, et que, depuis, la Grèce a rendu célèbre, dit que ce régiment était composé de conscrits tout neufs ; que leur uniforme entier ne consistait qu'en une capote grise et un bonnet de police d'une forme féminine, d'où vint que l'on appela ces pauvres enfants, les Marie- Louise, Ils étaient à peine commandés et encadrés. Quand le maréchal parcourut leur Hgne, voyant la plupart des pelotons sans officiers, il demanda à l'un d'eux où donc était son lieutenant. « Notre lieutenant ? répondit une voix grêle, mais nous n'en avons jamais eu. — Et le sergent ? reprit le
maréchal. — Pas davantage, repartît la même voix ; mais c'est égal, ne craignez rien, nous sommes bons là ! » Comme alors il leur montrait Tennemi, en leur recommandant de bien ajuster, l'un d'eux ajouta : « Qu'il tirerait bien, mais qu'il n'était pas sûr de pouvoir recharger son arme ! » Et réellement, l'instruction d'une partie de ces pauvres recrues allait à peine jusque-là ; mais leur bravoure naturelle suppléa à tout. Le signal donné, pelotons, bataillons, tout s'élança, et de ce premier élan le bois fut emporté.
Ce rideau arraché, nous découvrîmes Alsufiew ralliant ses fuyards ; mais, trop à découvert dans Baye, il recula, en combattant, jusqu'à la hauteur des fermes d'Andrecy et du bois de Bannay, où il s'arrêta, appuyant sa droite et sa gauche à ces deux points, et nous montrant un front déterminé. Il nous disputait ainsi le chemin de Sézanne à Épernay, qui coupe verticalement, à Champ- Aubert, la grande route de Châlons. Ricard suivait ce chemin ; La Grange marchait toujours à sa gauche ; c'était le côté de l'ennemi le plus accessible, et ce fut là que d'abord notre attaque fut la plus chaude. Elle commença mal : vingt-quatre pièces russes écrasèrent La Grange ; on n'y put répondre, notre artillerie, mal attelée, n'ayant pu suivre. Cette division perdit contenance : elle reculait en désordre, quand la vue de l'Empereur et de Ney, accourant avec tout ce qu'ils pouvaient traîner de canons, arrêta les Russes.
Sans doute aussi l'apparition de deux mille chevaux, dirigés par Napoléon sur Fromentières, et qui s'y trouvèrent bientôt en arrière, à droite de la ligne de bataille d' Alsufiew, inquiéta ce général. Il demeurait incertain, lorsque La Grange, profitant de son hésitation, rallia son corps et recommença son attaque. Il tomba blessé, mais ce ne fut qu'après
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avoir vu le général russe ployer sa ligne en bataillons carrés, céder le terrain, et se concentrer sur Champ- Aubert.
Toutefois, en se retirant, il nous maintenait à distance par des feux nourris, quand Ricard, à son tour, poussa vigoureusement sa tète de colonne sur ce village. Il s'en empara, le perdit, et s'acharnant il en ressaisit les premières maisons. Cette lutte fut sanglante. On s'y battit corps à corps, et à la baïonnette, ce qui est rare. Il y avait du désespoir dans la résistance des Russes : ils ne savaient plus où reculer 1
Alsufiew, acculé sur la grande route de Châlons à Paris, qu'il avait l'ordre de couvrir, sentait l'impossibilité de s'en servir pour se retirer, soit à droite, soit à gauche, sans nous prêter, à bout portant, l'un ou l'autre de ses flancs. Mais, pendant qu'il se cramponnait dans ce dernier poste, la connaissance des lieux, une intrépide, une heureuse inspiration du général Girardin, et un hasard de Tune des charges de la cavalerie de Bordesoulle sur les carrés de la droite russe, termina ce second combat. Dans le tumulte de cette attaque, une cinquantaine de nos lanciers, enivrés par l'ardeur de leur charge, n'entendirent pas le ralliement : ils traversèrent la ligne ennemie et, poussant leur fortune, ils se rabattirent sur Champ-Aubert, qu'ils coupèrent par le milieu, pendant que, du côté de notre infanterie, on s'en disputait encore l'entrée. Les Russes, qui s'y défendaient, entendant derrière eux des cris de victoire, n'en demandèrent pas davantage : ils crurent nos lanciers sur parole, et, sans compter, ils se mirent à fuir en déroute.
Pourtant, l'instant d'après, soit que le hasard ou la nécessité les eût bien conduits, soit qu' Alsufiew lui-même eût d'abord été bien inspiré, il se trouva, avec sa division, rejeté de l'autre côté de
la grande route de Paris sur celle d'Êpernay. C'était pour lui une voie de salut s'il y eût persévéré. Il était tard ; reculer bien ensemble vers Épernay, en disputant l'heure et le terrain jusqu'à la nuit, c'était ce qu'il avait de mieux à faire ; mais, dans sa préoccupation de regagner la grande route, sa retraite sur Blùcher, apercevant à sa gauche, au travers du bois du Désert, un chemin qui pouvait Ty conduire, il se persuada qu'il devait le suivre.
Ce fut en présence et à portée de Marmont que, aveuglé par cette idée fixe, il fit faire un à-gauche à son corps, et nous prêta son flanc droit, en engageant la tête de sa colonne dans ce bois marécageux. A la vue de cette faute, Marmont lança vivement une brigade de cuirassiers sur ce flanc découvert ; il ne fallut qu'un choc : la colonne Russe, coupée en deux, tourbillonna ; ses deux tronçons se dispersèrent en plusieurs milliers de fuyards, jetant leurs sacs et leurs armes. Dans ce sauve-qui-peut général, la plupart se précipitent par tous les sentiers dans le bois du Désert. Mais déjà toutes les issues en étaient occupées par l'ordre de Marmont, et lui-même, avec Bordesoulle et tout ce qui l'entourait, gagna- la tête de cette déroute.
Un instant après, trois mille Russes étaient tués ou pris ; deux cents des plus éperdus se noyaient dans les étangs du Désert ; plus tard quinze cents autres, égarés dans ces marais, étaient ramassés par nos paysans, par des enfants même, qui, brandissant fièrement leurs serpes, nous en ramenèrent un bon nombre.
Sept mille grenadiers russes détruits, vingt et un canons, cinq mille fusils, quarante-huit officiers et deux généraux prisonniers, furent le trophée de cet heureux jour ! Alsufiew lui-même fut saisi au milieu du bois par un simple chasseur, de six mois
de service. Ce conscrit, quelque chose qu'on pût lui dire, ne voulut pas lâcher prise qu'il n'eût conduit ce général à l'Empereur. Il le lui remit de sa main, et Napoléon décora ce jeune soldat de l'Ordre d'Honneur.
Marmont, en ce moment, se trouvait là ; on remarqua son attitude et celle du général qu'il venait de vaincre. Toutes deux furent conformes à la situation de l'un et au caractère bien connu de l'autre : Alsufiew paraissait atterré, tandis que Marmont, trop orgueilleux pour paraître enorgueilli, restait le même, trouvant sa victoire toute naturelle.
Alsufiew avait fini par une faute, comme il avait commencé. Sa dernière manœuvre venait de nous livrer son corps entier sans défense, de même que, le matin, il nous avait abandonné, sans combat, la seule position qu'il eût pu défendre. Il est vrai que, dans l'intervalle, sa conduite avait été digne d'un meilleur commencement et d'une fin moins déplorable.
Quant à l'Empereur, lorsque, établi sur la grande route dans une chaumière de Champ- Aubert, il invita à sa table les généraux prisonniers, il essaya de les consoler : sa victoire fut douce à leur infortune. Mais bientôt, frémissant à l'idée que peut-être, en cet instant même, Caulaîncourt, usant du pouvoir qu'il lui avait envoyé, signait une paix honteuse, il les congédia. Déjà sa fierté, se saisissant avidement de cette nouvelle branche de laurier, s'empressait de secouer l'humiliation de la cruelle soirée de Nogent, Une dépêche fut dictée précipitamment au duc de Vicence. Elle peint son espoir, son habitude de bonheur, et la force de son pen- ■ chant à croire à son Étoile ! « Un changement brillant, disait-eUe, était survenu dans sa position. De nouveaux avantages se préparaient. Le pléni
potentiaire de la France pouvait donc reprendre au Congrès une moins humble attitude. »
Cette dépêche expédiée, il devint plus tranquiUe. Alors seulement, il put enfin prendre cinq heures d'un repos cruellement acheté par la fatigue et les chagrins des nuits précédentes.
Son sonuneil fut calme. Mais il ne s'était pas endormi sur ce premier succès sans en avoir assuré les conséquences : tout était prêt pour le lendemain. Dès son arrivée sur cette grande route, il avait envisagé d'un coup d'œil sa position ; toute la contrée comprise entre Vertus, La Ferté et Château- Thierry en avait été comme éclairée ! On eût dit qu'il y avait aperçu d'avance tous les mouvements de ses ennemis : celui de Bliicher, qui devait infailliblement accourir, par Vertus, au secours des siens ; celui d'Yorck, vraisemblablement appelé de Château-Thierry à Montmirail ; enfin, la marche rétrograde de Sacken, le plus compromis de tous ces chefs, celui dont l'audace avait osé prétendre à se montrer le premier devant Paris. Ce général, se sentant pris sur le fait, tourné, menacé sur ses derrières, revenait déjà sans doute à grands pas, en ne songeant plus qu'à fuir ou à se défendre.
Montmirail surtout, où passe la grande route de Châlons, où se réunissent celles de Sézanne et de Château-Thierry, avait apparu à notre Empereur comme le point de ralHement donné à tous ces corps ennemis. Dès lors, les prévenir à ce rendezvous, et tout à la fois, d'une part y retarder l'arrivée de Blûcher en envoyant ralentir sa marche; de l'autre, observer, du même point, Yorck qui en était le plus près ; enfin, aller soi-même au-devant de Sacken, qui certainement revenait de sa pointe sur Paris, talonné par Macdonald, se mettre en travers de sa retraite et le détruire en avant de Montmirail, tel fut l'éclair de sa pensée : ses ordres.
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dès la soirée même du lo février, en avaient fait commencer l'exécution.
En effet, Alsufiew venait à peine de succomber, et Napoléon n'avait pas mis pied à terre, que déjà Marmont et Grouchy étaient dirigés sur Étoges contre Blûcher ; Macdonald, averti ; Mortier, la jeune Garde et nous, appelés de Sézanne dans Montmirail ; enfin, Ricard, Nansouty et quatre mille chevaux d'élite, poussés de Champ-Aubert dans cette même ville de Montmirail, d'où ils chassèrent, vers onze heures du soir, un pulk de Cosaques.
Le lendemain, ii février, dès cinq heures du matin. Napoléon, remonté à cheval, s'avançait sur ce point central, qu'il dépassa. Sa marche fut lente, afin de conserver à ses corps un ensemble indispensable. Quand reparut le soleil, ses premiers rayons lui promirent une belle journée et tinrent parole. Ce fut à la hauteur de Marchais qu'il rejoignît sa cavalerie, rangée en bataille dans la plaine.
Il était dix heures. Déjà toutes ses prévisions se réalisaient. En arrière, à sa droite, l'apparition de quelques coureurs prussiens annonçait qu' Yorck arrivait de Château-Thierry sur Montmirail ; en face, on apercevait Sacken, revenant de Trilport à grands pas, fatigué d'une marche de quatorze heures ; inquiet, il accourait aussi, et en toute hâte, sur Montmirail. Il entrevoyait enfin les clochers de cette ville ; il espérait y trouver Blticher, lorsque, dans le court intervalle qui l'en séparait, il aperçut notre avant-garde.
La prudence eût peut-être voulu qu'alors il manœuvrât de Vieux-Maisons sur sa gauche pour se réunir à Yorck, ou que, du moins, il attendit son concours ; mais, soit dépit d'avoir été forcé de lâcher prise sur Paris, dont ses soldats portaient
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déjà, dit-on, le nom écrit sur leurs bonnets ; soit audace et intrépidité naturelle, il osa tout le contraire. Il se peut aussi qu'il crût devoir se renfermer dans ses instructions : elles lui prescrivaient Montmirail pour point de ralliement ; on lui en barrait le passage, il ne songea qu'à le forcer.
Le voilà donc qui pousse en avant sa colonne, cherchant une position pour la déployer et pour engager le combat. En cet endroit, la route, comme la plupart des grands chemins, suivait une vallée, celle du Petit-Morin, mais en se maintenant sur les hauteurs du versant droit, en sorte que, laissant à sa droite deux des affluents de ce cours d'eau, elle les dominait et restait indépendante de leurs ressauts. Ces deux ravins, peu distants l'un de l'autre, étaient ceux de L'Épine-aux-Bois et de Marchais. De même que la plupart des ravins transversaux, ceux-ci offraient des positions militaires. Il n'y avait pas à choisir, car déjà l'Empereur occupait celui de Marchais. Sacken prit donc position sur l'autre. Le temps ne lui manqua point : les boues ralentissaient la marche de notre artillerie ; les divisions Michel et De France, appelées de Sézanne, étaient loin encore ; le corps prussien comptait plus de vingt et un mille hommes ; le corps russe, autant ; nous n'étions pas quatorze mille, et Napoléon attendait.
Notre attitude défensive et la nécessité de se faire jour décidèrent Sacken. La disproportion des forces l'éblouit sur celle du génie. Il n'hésita pas, il prit l'attaque. Son plan hardi fut, dans le détail, aussi habilement conçu que d'abord vigoureusement exécuté. Sa gauche, toute de cavalerie, couvrit la plaine en face de la nôtre. La Haute- Epine et L'Épine-aux-Bois étaient le centre et la clef de sa position. Il le comprit : quarante canons et le gros de son armée la lui assurèrent. Quanta
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sa droite, il retendit jusqu'au Petit-Morin. Scherbatow la commandait ; elle reçut l'ordre de remonter violemment ce cours d'eau et de tout renverser devant elle. Sacken prétendait nous maintenir dans la plaine et sur la grande route, pendant que cette droite, remontant victorieusement le Morin jusqu'à Montmirail, pivoterait sur son centre, et nous rejetterait sur la route de Château-Thierry et sur le corps d'armée d'Yorck, où s'achèverait notre défaite.
Mais l'Empereur, qui, dès la veille, avait deviné l'ensemble de ces mouvements, ne pouvait être surpris par leur réalisation. Son génie, bien autrement audacieux, venait de le jeter, avec quatorze à quinze mille soldats, au milieu de quarante-deux mille ennemis. Un coup d'oeil sur ce champ de bataille lui suffit pour juger le général russe et préparer sa défaite.
Au centre, c'est-à-dire sur la grande route, où tout devait se décider, il plaça Priant et sa vieille Garde en colonne serrée : c'étaient quatre mille hommes seulement. A sa gauche, au vallon transversal de L'Épine-aux-Bois tout rempli de Russes, il opposa dans celui de Marchais, vers le village de ce nom, les divisions Decouz et Musnier, et dans Pomessone celle de Ricard, dont l'extrême gauche s'appuya au Petit-Morin. Quant aux quatre mille chevaux de notre droite, il les laissa dans la plaine ; leur flanc droit fut couvert par le petit bois de Bailly, qu'une brigade d'infanterie défendait. Tel fut, vers le milieu du jour notre ordre de bataiUe.
Déjà le canon retentissait ; déjà même, aux pétillements inégaux des feux de tirailleurs les roulements brefs, réguliers et plus sérieux des feux de rangs, avaient succédé ; on était aux prises. Napoléon calme, mais attentif, observait. Il attendait que l'intention de Sacken se fût mieux
dessinée, car, au milieu de ces bruits de mort, jamais chef de guerre, quand il le fallait, ne sut mieux attendre. Sûr enfin de Tagression de Sacken par son aile droite, et que ce Russe, qu'il avait tourné, prétendait, sans craindre de se séparer des Prussiens d'Yorck accourant à sa gauche, le tourner à son tour, il se décide. Aussitôt sa cavalerie reçoit F instruction de se porter en avant dans la plaine. Elle menacera Tintervalle des routes de La Ferté et de Château-Thierry, et la marche de flanc que pourrait tenter Sacken pour se réfugier auprès d'Yorck. Quant à son aile gauche si vivement attaquée, Napoléon la refuse, il lui ordonne de faiblir, de reculer même. Il agace ainsi, il encourage l'aile droite russe et l'attire dans cette fausse voie ; mais, en même temps que, de ce côté, il se prête à la faute de son ennemi, au centre il se prépare à en profiter. C'est pourquoi l'on voit Friant et quatre bataillons, serrés en masse, s'avancer silencieusement sur la grande route, dépasser Marchais, s'arrêter à portée de La Haute-Épine, et, les armes prêtes, attendre un signal.
Il était plus de deux heures quand l'Empereur sembla céder ainsi aux Russes, par sa gauche, dans le Val du Morin, et les menacer de son aile droite dans la plaine. Son but était d'attirer à la fois, de ces deux côtés, leurs forces accumulées à leur centre ; il tentait ainsi Sacken, d'im côté par l'espoir et de l'autre par la crainte. Ce général ne manqua pas d'obéir à ces deux puissants mobiles. Sentant fléchir notre gauche devant sa droite, il crut au triomphe de son plan d'attaque, et affaiblit son centre à La Haute-Épine et à L'Épine-aux-Bois, pour renforcer cette droite et achever sa victoire. il fit de même pour son aile gauche : il dégarnit encore son centre, afin de la rendre assez forte poiir maintenir, de ce côté, ses communications avec
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Yorck. C'était là justement ce qu'espérait l'Empereur. On eût dit que Russes comme Français se conformaient à ses instructions, et que des deux côtés, de même que sur un champ de manœuvres, on obéissait à ses ordres !
Dès lors pour lui l'action commence. Il n'a plus là ces grandes réserves d'Austerlitz et de Wagram ; de toutes ces redoutables masses, Friant et quatre mille vieux soldats lui restent seuls, et la moitié va lui suffire ! Au signal qu'il donne, ces deux mille vétérans s'élancent, ils se précipitent sur La Haute- Épine. Tout ce qui ose les attendre, tombe ; le reste est culbuté sur l'artillerie ; les quarante canons russes se taisent ; la fusillade môm.e est éteinte ; il faut ici combattre corps à corps, et bientôt nos baïonnettes régnent seules sur ce champ de carnage. Par ce coup de guerre, le centre des Russes est crevé, et, au moment où il se croyait victorieux, Sacken est vaincu soudainement !
Pourtant, la surprise de ce général n'enchaîna pas son audace : il reforma ses troupes en colonne, et, tête baissée, il fit remonter Liewen de L'Épineaux-Bois sur La Haute-Épine et dans la plaine. Il espérait répai'er la brèche faite à son centre, se rejoindre à sa gauche, et se rattacher aux Prussiens, dont enfin, vers Fontenelle, les coups commençaient à se faire entendre. Mais, pendant que Friant et ses grenadiers se maintiennent invinciblement dans leur conquête, Napoléon aperçoit cette marche de flanc de la gauche de Liewen. Elle se dessinait en ime épaisse et noire traînée, en travers de la grande route ; déjà même la tête de cette colonne gagnait la plaine. A cette vue, d'im mot, d'un geste, tout ce qu'il a de cavalerie près de lui, celle de Guyot,' les quatre escadrons de service, jusqu'au peloton qui le suit, sont lancés, à toute bride, sur le flanc de cette masse mouvante, qu'ils enfoncent et
foulent aux pieds. La mêlée commencée, grenadiers k cheval, dragons, chasseurs et lanciers, tous d'élite et expérimentés, n'ont plus besoin d'ordres : ils sabrent en tous sens cette malheureuse infanterie, :jui tourbillonne éperdue ; tous leurs coups portent, et deux brigades presque entières tombent détruites.
S'il en échappa vers les Prussiens quelques :entaines, et avec eux la cavalerie russe, c'est que le chef, pourtant très habile et fort brave de la nôtre qui couvrait la plaine, manœuvra plus savamment, ce jour-là, qu'il ne combattit. Quelg^ues-uns disent qu'il était fatigué de guerres ; ou que, appesanti par ces principes exagérés de prudente lenteur qu'inspire parfois le long commandement des lourdes réserves, il était devenu d'autant plus ménager de ses escadrons, qu'on les [ui avait fait souvent trop prodiguer. Quoi qu'il m soit, le fait est que cette fois il laissa s'échapper l'occasion.
Cependant, nous étions victorieux au centre ; la gauche des Russes était en pleine retraite ; leur iroite était attirée dans un guet-apens ; tout paraissait décidé ; il semblait qu'il n'y avait plus [ju'à ramasser prisonnière cette aile ennemie, engagée si témérairement et si avant dans la vallée lu Morin ; mais il arrivait tout le contraire. La vsleuT aveugle de ces Russes, commandés par un :hef d'une opiniâtreté pareille, changeait la nature les choses : elle déconcertait le génie. Scherbatow, DU plutôt, dit-on, Bernadozow, avait, il est vrai, ionné dans le piège, mais, en s'y obstinant, il le forçait !
Ce général s'était rendu maître de tout le ravin, ie Marchais à Pomessone, pendant que nous nous emparions de la tête de celui de L'Épine-aux-Bois, son point de départ, et, tout entier à l'ordre qu'il aivait reçu, il ne s'embarrassait pas de la nôtre.
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Sourd aux coups qu'il devait entendre derrière lui, il poussait sa chance, il avançait toujours, et de volontaire qu'avait été d'abord la retraite simulée de Musnier et de Ricard, il la rendait réelle et involontaire.
Vainement Napoléon, resté sur la grande route à cette hauteur, et que commençait à inquiéter l'attaque des Prussiens d'Yorck en arrière de notre droite, ordonnait à Ricard et à Musnier de reprendre à sa gauche l'offensive, et d'en finir ; leurs recrues ne voulaient plus mordre. Ces conscrits tout neufs, ignorant le péril, avaient d'abord étonné nos vétérans ; mais, la connaissance faite, ils en étaient à ce point où, sachant apprécier le danger, on n'y est pas fait encore. Et puis, pour tout dire, sans vêtements suffisants, mal nourris, transis du froid des bivouacs, et harassés de marches et de combats, ils étaient au bout de leurs forces. Leurs officiers avaient obtenu d'eux plusieurs vigoureux élans ; plusieurs fois même, Pomessone et Marchais avaient été pris et repris ; mais il était alors quatre heures, et, décimés, abattus, l'énergie de l'attaque leur manquait, il leur restait à peine le courage de se défendre.
Toutefois, Napoléon s'obstine ; il était pourtant lui-même si dépourvu, qu'il ne put envoyer à Ricard que deux des quatre bataillons de sa vieille Garde, qui lui restaient en réserve. Ils furent inutiles. Ricard les jugea, m'a-t-il dit, insuffisants ; il ne voulut pas les exposer en vain. Peut-être eussent-ils suffi cependant, car de .quoi de pareils soldats n'étaient-ils pas capables ? Les deux autres bataillons de cette même vieille Garde allaient le prouver, mais dans une attaque plus décisive, mais sous les ordres et les yeux de Napoléon, qui seul avait le droit et le pouvoir d'exiger ces efforts surhumains de ces hommes d'éUte. En cet
instant, étant demeuré sur la grande route avec ces deux seuls bataillons, il hésitait à risquer, pour ressaisir Marchais, cette dernière réserve.
Mortier venait, il est vrai, d'arriver. Ce maréchal, toujours prêt au bruit du canon, et qui jamais ne se fit attendre sur un champ de bataille, était suivi de Michel et de six bataillons de la jeune Garde ; mais il avait fallu les opposer, vers Fontenelle, à Tirruption de Tarmée d'Yorck. Le canon de cette autre armée grondait en arrière de notre flanc droit où Tavant-garde prussienne pénétrait sans résistance.
Ainsi, malgré la briUante conquête de La Haute-Epine, et celle de la haute plaine, en arrière de notre droite, au centre, et à gauche sur le Morin, nous nous trouvions retombés dans la défensive ; le ravin même de Marchais était perdu ; et pourtant la nuit approchait. L'ardeur opiniâtre avec laquelle Scherbatow et Bernadozow poursuivaient une faute, allait en faire une belle action, et rendre la bataille au moins indécise. On vit alors l'Empereur, agité, frapper sa botte de son fouet à coups redoublés, et tourner fréquemment les yeux vers Montmirail. Il attendait notre division ; elle approchait ; partie le matin de Sézanne, nous arrivions enfin presque avec la nuit, trop tard, et parce que, dans les meilleures armées, il y a malheureusement des hommes trop habiles à n'entrer en ligne qu'au jour tombant, et quand la nuit est prête à substituer aux feux de la guerre ceux des bivouacs.
Mais, quelque prompte que fût la chute de cet onzième jour de février. Napoléon fut plus rapide encore ! Nous déployer derrière lui, et tout aussitôt précipiter, à la baïonnette, ses deux bataillons sur Marchais, le maréchal Lefebvre en tête ; puis nous reployer en colonnes, et nous lancer ainsi, par la
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grande route, sur le flanc gauche de Scherbatow, fut Taffaire d'un moment : dix minutes suffirent. Ce second coup de guerre, plus décisif que le premier, réussit de même. En dépit des feux des Russes, la distance, l'ennemi, Marchais et ses positions, tout disparut en un clin d'œil sous notre charge, et surtout sous le pas de course de ces deux bataillons ! On n'en a point assez dit, on n'en dira jamais assez sur leur gloire. Quant à la nôtre, les histoires d'alors l'ont trop vantée, elle appartient toute à Napoléon ; elle est tout entière dans le mouvement décisif qu'il nous ordonna, et qui acheva de déconcerter l'ennemi, car nous l'exécutâmes sans grands obstacles. Ce fut bien plus cette manœuvre que nos sabres qui nous livra cette foule de prisonniers, dont nous font honneur des récits qu'on a pourtant raison d'estimer, malgré l'inévitable inexactitude de ces minutieux détails.
Au bruit de ce second coup de foudre Ricard s'élança sur l'extrême droite des Russes, devenue incertaine : elle plia; la poursuite fut courte, la nuit l'ayant arrêtée et non l'ennemi, qui disparut dans les ombres, fuyant en déroute.
Napoléon suivait sa victoire d'un œil satisfait ; déjà même, il s'était avancé jusqu'à La Haute- Épine, quand un courrier, l'abordant en grande hâte, lui remit une dépêche. Son regard, en voyant l'enveloppe, changea soudain. Un dépit hautain y éclata. Il se saisit violemment de cette lettre et, sans l'ouvrir, il la lança au loin derrière lui, pardessus son épaule gauche, avec une geste de mépris et de colère. Tout ce qu'on put savoir, c'est qu'elle arrivait de Châtillon. On suppose qu'elle renfermait une réponse conforme aux humiliations de Nogent. Berthier vit ce mouvement, il s'en affligea, dit-on, et fit ramasser cette dépêche. Pourtant, il ne put s'étonner que de si cruelles
concessions, à demi arrachées par la défaite, fussent désavouées par la victoire.
Une seconde nouvelle survint en ce moment ; elle fut autrement reçue que la première. A notre droite, Michel, quoique blessé, et le maréchal Mortier triomphaient aussi. Depuis la ferme des Tourneux jusqu'à Fontenelle, leurs six bataillons venaient d'enfoncer, de position en position, neuf bataillons prussiens. Pirch, leur général, était blessé, son artillerie, prise. Ainsi, de toutes parts, la victoire terminait le combat ; le nom de Montmirail devenait célèbre ; vingt-six canons russes et prussiens, plus de deux' cents voitures, et quatre mille cinq cent soixante ennemis morts, blessés ou prisonniers, restaient sur le champ de cette bataille.
Ce succès fut acheté : dix-huit cents Français, deux généraux de Mortier, beaucoup d'officiers, et la plupart des officiers supérieurs de Ricard, le payèrent de leur sang.
Au miUeu de tant d'efforts intrépides, un trait de fermeté stoïque avait été remarqué. Le jeune et bravé chirurgien major Bancel, attaché à la Garde, et plusieurs fois blessé lui-même, avait, selon son habitude, établi son ambulance le plus près possible du combat. Il pansait nos blessés, quand, levant la tête, il aperçut près de lui un ancien chasseur à cheval de la vieille Garde fumant tranquillement sa pipe en le regardant. Bancel, alors trop occupé, y fit d'abord peu d'attention. Pourtant, im quart d'heure après, le voyant toujours à la môme place, toujours fumant et toujours aussi paisible : « Que faites-vous donc là, enfin ? s'écria-t-il. Comment un ancien comme vous n'est-il pas honteux de se tenir ainsi à l'écart, lorsque ses camarades se couvrent de gloire ? » Sur cette interpellation, le chasseur fit faire froide-
ment à son cheval un demi tour ; puis, ôtant sa pipe de sa bouche : « Tenez, major, répondit-il, en lui montrant sa jambe brisée, dont le pied pendant ne tenait plus qu'à une fibre, pensez-vous que je n'aie pas mon compte comme cela, et que j'en puisse faire davantage ? »
On peut juger des regrets que ce chirurgien eut de ses reproches, et quels soins il prodigua à ce vétéran mutilé. Tels étaient ces Guides célèbres du général Bonaparte, que, depuis 1796 et l'Egypte, l'Europe entière avait admirés ! Que de fois, depuis quatorze ans, nous avions veillé ensemble près du Premier Consul et de l'Empereur ! Mes vieux amis, à cette heure où j'écris ces souvenirs, dans quelles humbles retraites vivez-vous dispersés et oubliés? Mais combien peu de vous sont debout encore !
L'Empereur coucha à La Haute-Épine. Les deux chambres qu'il y occupa étaient encombrées de morts. On les jeta dehors pour lui faire place. Pour nous, notre charge et notre poursuite s'étaient , arrêtées non loin de là, vers la forêt de Nogent-sur- ' Marne. La nuit, qui met le vainqueur comme le vaincu sur la défensive, enchaînait nos mouvements. Nous ne savions plus où attaquer un ennemi déjà posté, et qui savait bien où fuir et où se défendre. Incertains, nous demeurâmes dans l'obscurité, longtemps rangés en bataille. On défendit même jusqu'aux étincelles, car, au moindre bruit, les décharges de l'ennemi, presque à bout portant, nous apprenaient que notre hgne se trouvait au milieu de leurs grand'gardes. Nous nous débrouillâmes enfin les uns des autres ; alors, nos postes placés, nous allumâmes nos feux ; on alla à tâtons aux vivres et au fourrage, l'eau seule manqua tout j à fait ; le reste de la nuit fut paisible.
Sacken en profita pour s'écouler le long des bois ;
puis, gagnant la route de Château-Thierry, vers Montfaucon et Wiffort, où T arrière-garde prussienne s'était arrêtée, il se mit à couvert derrière elle.
Ces deux corps alliés s'étaient ainsi rapprochés, mais non leurs esprits : un souffle de mésintelligence s'exhalait de leur défaite. D'accord jusque-là par un intérêt commun, une haine pareille et le succès, leur union accidentelle s'était ébranlée de ce premier revers. Ils s'en accusèrent, dit-on, réciproquement ; Sacken reprocha à Yorck sa lenteur ; et Yorck, à Sacken sa précipitation.
Cependant Napoléon veillait. Il envisageait sa position si critique encore. Alsufiew est anéanti ; Sacken désorganisé ; Yorck entamé et repoussé ; quarante-sept canons leur ont été arrachés ; plus de onze mille Russes et Prussiens sont détruits. Mais ils étaient soixante-douze mille, et le cours de la Marne entre leurs mains. De ce côté, Yorck et Sacken réunis, trente-sept mille hommes encore contre quinze mille, restaient maîtres de Château- Thierry et de ses abords. D'autre part, et derrière nous, Blucher, l'audacieux, l'impétueux Bliicher, sans doute impatient d'accourir, par Étoges, au secours des siens, avec quatre-vingts canons et vingt-deux mille hommes, allait culbuter sur nous Marmont et ses quatre mille recrues. Enfin, trois jours se sont écoulés depuis que, devant toute la grande armée Alliée, la Seine a été presque abandonnée à eUe-même. En effet, déjà Victor, alarmé, ncus y rappelait. Comment s'en éloigner davantage, lui tourner le dos, s'enfoncer plus avant au nord, vers Château-Thierry, et s'engager, se compromettre, de plus en plus, au milieu de soixante mille Coalisés, avec ce peu de soldats qui suivent Napoléon, et qui sont la dernière ressource de la France ?
L'Empereur, cependant, n'hésita pas. Le 12 février au matin, vers huit heures, il nous mit en
marche, à travers champs, droit au nord et vers la Marne. Mortier s'avança, de Fontenelle, vers le même but. Quant à Napoléon, poussant d'abord jusqu'à Vieux-Maisons, il y laissa une réserve ; puis, s'étant assuré de la retraite de Sacken sur Château-Thierry, il prit la même direction.
Il ne s'était pas décidé par des considérations ordinaires ; il avait tout calculé : du côté de la Seine, la lenteur autrichienne ; sur la Marne, l'ascendant de sa Renommée, et celui de l'attaque, qu'il venait de ressaisir. Il jugea donc qu'il pouvait disposer de deux jours encore. Il pensa que Blùcher et ses lieutenants, que ces vainqueurs inaccoutumés, se sentant saisis sur le fait, et pris en flagrant délit de conquêtes, par leur maître en fait de batailles, seraient tous, ou frappés de stupéfaction par son apparition soudaine, ou prêts à fuir, et qu'il ne s'agissait que de les atteindre. C'était encore le héros de l'Italie, procédant par des coups audacieux et inattendus, afin d'étonner ; frappant ainsi l'imagination, celle des siens et celle de l'ennemi ; enthousiasmant l'une et terrifiant l'autre ; nous exaltant de la foi qui sauve, et imposant à ses adversaires celle qui consterne et détruit !
Nous nous dirigeâmes donc, le 12 février, sur Château-Thierry, sans nous embarrasser de Blûcher, dont nous n'entendions point parler encore. La division Ricard, épuisée, demeura à Montmirail. Priant même et la moitié de ses grenadiers de la vieille Garde restèrent en réserve à Vieux-Maisons. Ainsi nous marchâmes un contre trois, avec peu de canons, mais sans douter de la victoire.
A deux lieues de là, en côtoyant un bois, je ne sais quel bruit ou quel instinct nous fit pressentir l'ennemi sur son autre lisière. Cinquante Gardes du 3^ et le capitaine Carabene eurent l'ordre d'aller
dépister cette proie. A peine avaient-ils disparu, qu'un feu de bataillon, mal exécuté, déchira Tair, et que Tun des nôtres reparut au galop. Au premier tournant, ils avaient aperçu un bataillon russe escortant sept canons et une grande quantité de caissons embourbés : aussitôt, se précipitant au travers d'une décharge lâchée en Tair par surprise et machinalement, ils avaient tout pris, sans coup férir.
Cet incident n'avait pas même suspendu notre marche. Mais, au delà de la route de Montmirail à Château-Thierry, devant le ruisseau de Wiffort, Mortier, et sa jeune infanterie, d'environ trois mille hommes, s'étaient arrêtés. C'était une position. Horn, avec dix à douze mille Prussiens, la défendait. Ce cours d'eau est encaissé entre deux collines, qu'un pont étroit réunissait. Les abords boisés de ce bas-fond étaient gardés par une fourmilière de tirailleurs d'infanterie ; il fallut ici batailler. Nos Gardes du 3®, ceux du 4® surtout, qui ce jour-là étaient en tête, s'irritèrent de cet obstacle : ils poussèrent au fond du ravin, jusque dans le bois opposé, et s'y prirent corps à corps avec ces fantassins. Leur audace réussit. Toutefois, le désavantage de notre arme sur ce terrain trop couvert m'inquiétait, quand le maréchal Mortier m'ordonna d'attendre l'effet d'un mouvement décisif de l'Empereur, dont il apercevait la colonne.
Elle se prolongeait en avant à notre gauche, sur le plateau de Montfaucon, vers Assises et les Caquerets, débordant et tournant ainsi la droite de la position prussienne. Un effort sanglant, de front, devenait donc superflu. En effet, déjà le général prussien se déconcertait ; ses cors sonnaient le rappel, et bientôt cette forte position, où il nous tenait tête, devint déserte. Nous en prîmes aussitôt
possession. L'importance en était grande : ello défendait les abords du plateau de Nesle, qui seul nous séparait de Château-Thierry et de la retraite des généraux Sacken et Yorck.
Pendant que nos douze à treize mille hommes Tabordaient, au bruit de notre marche, ces trentehuit mille ennemis, du haut de la pente rapide de son versant opposé, se précipitaient dans le vallon resserré de Château-Thierry. Infanterie, canons, voitures, tout convergeait sur Tétroite entrée des ponts de cette ville, et s'y accumulait en tumulte. Yorck, que Sacken avait précédé, était là, hâtant la fuite au delà de la Marne. Aux avis multipliés qu'il reçoit, au retentissement du canon et de la fusillade qui se rapprochaient, se sentant acculé sur ce défilé, il nous opposa, en arrière de lui, sur la plaine haute, Jurgass et trois mille chevaux. Il espérait que le général Horn, ainsi soutenu, se maintiendrait sur ce dernier plateau qui nous cachait sa détresse.
En effet, la première charge de cette cavalerie, sur la tête de notre division formant l'aile droite de notre ligne, renversa d'abord sur nous le lo^ de hussards et le i^' de Gardes d'Honneur. Je m'avançais pour les soutenir quand l'Empereur, en poussant en avant, sur la grande route, l'infanterie de Mortier, et lançant Letort, Dejean et les dragons de sa Garde sur le flanc de cette attaque, l'anéantit soudainement.
Horn et son infanterie, Jurgass et ses trois mille chevaux, rompus et culbutés, furent rejetés les uns sur les autres ; la route d'Épernay leur fut coupée ; tous furent refoulés dans l'entonnoir profond de Château-Thierry, où leur déroute s'ajouta encore à l'encombrement. Inutilement Frendenrich, avec deux régiments russes, essaya encore de nous arrêter ; l'Empereur les fit enfoncer par les quatre
escadrons de service de sa Garde : ils furent sabrés et pris avec leur général.
Dès lors, le plateau de Nesle étant entièrement nettoyé. Napoléon vit à ses pieds, au fond du vallon et dans le faubourg de Château-Thierry, toute la défaite d'Yorck. La masse confuse de ces vaincus s'agitait, se pressait éperdue, à l'entrée des ponts. Elle y était tellement accumulée, qu'une charge de Guyot et de l'escadron des grenadiers de service s'y engrava. Au miheu de leur détresse, il faut le dire, on remarquait la fermeté de leurs officiers, qui s'efforçaient de les remettre en ordre et d'en sauver le plus grand nombre.
Le Prince Guillaume de Prusse fit plus : deux de ses bataillons allaient franchir la Marne, il les fit revenir sur leurs pas ; et, bien serrés, la baïonnette en avant, leur bon ordre ayant retraversé ce désordre, ils couvrirent tout par ce dernier et intrépide retour offensif. Mais à la voix de notre Empereur lui-même, deux de nos bataillons se précipitèrent sur eux des hauteurs de Nesle, et les heurtèrent si violemment, que d'un seul choc ils les brisèrent : la moitié resta sur place, tuée ou prise ; les autres, fuyant désespérés sous la pointe de nos baïonnettes, mirent le feu aux ponts ; ils nous livrèrent ainsi ceux qu'ils étaient venus secourir.
Ce coup de grâce termina tout de ce côté ; l'incendie du pont et le feu de seize pièces prussiennes de 12, qui, de l'autre rive, foudroyèrent vainqueurs et vaincus, n'en permirent pas davantage.
Cette troisième journée fut belle : la Marne ressaisie; Yorck et Sacken près d'être jetés sur l'Aisne et la Vesle ; plusieurs batteries prises, trois mille Russes et Prussiens jonchant le champ de bataille ; un grand nombre d'autres fuyant dispersés, et sur lesquels les Champenois firent main
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basse, tels en furent les résultats. Ils nous coûtèrent à peine quatre cents hommes.
Dans cette troisième journée, le succès n'avait hésité qu'un instant, et à notre droite, par le fait de l'un des nôtres qui, selon son habitude, n'ayant exposé que la moitié des siens pour rester avec l'autre, l'avait compromise.
L'Empereur coucha dans le château de Nesle ; nous bivouaquâmes autour, et dans les fermes environnantes. Eau, vivres, fourrage, tout s'y trouva. En défendant le pays, nos soldats étaient forcés de s'en nourrir. Sans solde depuis plus d'un mois, sans distributions possibles dans des mouvements aussi rapides, on prenait le nécessaire où l'on pouvait, sans demande d'une part, sans obstacle de l'autre, la nécessité régnant sur tous, et autorisant tout. Nos soldats se disaient, pour se consoler de leur coopération à cette ruine, que c'était autant de pris sur l'ennemi, qui pouvait revenir ; quant aux habitants, ils leur prodiguaient tout dans ces premiers moments, où, transportés d'indignation contre l'Étranger, ils ne sentaient que la joie de leur délivrance.
Pendant cette nuit, aux appels redoublés de nos maréchaux, que Schwartzenberg poussait devant lui sur la Seine, se joignirent les avis plus pressants encore du duc de Raguse. Ce maréchal était forcé de reculer, devant Blûcher, d'Étoges sur Montmirail, où ce Prussien pouvait nous couper toute communication directe avec Sézanne et le maréchal Victor. Pourtant, l'Empereur ne s'en émut point ; ses regards ne se détournèrent pas encore de la Marne. Il n'était maître que de la rive gauche, il lui fallait la rive droite, que la grande route suit depuis Châlons jusqu'à la capitale.
Dès le point du jour du 13 février, il ordonna donc la reconstruction des ponts. Tous les moyens
manquaient, hors un seul bateau qu'on apercevait à l'autre bord. Des flots grossis et rapides, T arrièregarde d'Yorck, une grêle de balles, tels étaient les obstacles. Un des nôtres, se jetant à la nage, les traversa. Un citoyen zélé, échappant sur T autre bord aux tirailleurs prussiens, vint à son aide ; la barque et ses deux conducteurs, dont on aurait dû conserver les noms, nous arrivèrent ; cinquante soldats passèrent, Tennemi disparut, et les habitants, enfin délivrés, accoururent tous sur F autre rive.
Napoléon était alors descendu dans le faubourg, où la maison de poste était devenue son quartier. Debout sur la culée des ponts, il en dirigeait le rétablissement. Du côté de nos soldats, le travail était ardent, mais réglé et silencieux ; à l'autre bord, c'était un tumulte d'efforts et de clameurs ; toutes les voix, qui ne conseillaient ou n'excitaient pas, nous appelaient ; tous les bras superflus étaient tendus vers nous ; peu d'instants suffirent à tant de patriotisme, et bientôt ce peuple, son Empereur et l'armée se rejoignirent.
Un historien véridique, un témoin, un ami, que j'aime à citer, le baron Fain, a retracé éloquemment cette grande émotion ; il a peint les transports de ce peuple délivré par son Empereur lui-même ; les cris de reconnaissance des uns, de fureur des autres, des femmes surtout, et leur vengeance sur de misérables Kalmouks éperdus, auxquels elles firent expier, à coups de fourche et dans les flots, les excès atroces dont elles avaient été victimes. De notre côté, dans le faubourg, dans la maison même occupée par l'Empereur, sept de ces sauvages, surpris ivres de vin, de sang, et cuvant leurs crimes, y avaient été massacrés à coups de hache.
Au mîUeu de l'exaspération de tant de passions impossibles à contenir, et de l'enthousiasme qui
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Tenvironnait, Napoléon, que rien ne distrayait de son but, venait d'envoyer Ney et ses premières troupes, passées sur T autre bord, poursuivre Tennemi. En même temps il s'informait, il questionnait ; mais on ne lui répondait que par des exagérations naturelles à des populations qui venaient d'être en proie à toutes les exactions, si nouvelles pour elles, de la conquête. A les en croire, il n'y avait pas d'officier blessé qui ne fût un Prince ou un général ; pas de bataillon, fuyant en désordre, qui ne fût un régiment. Alors, de plus en plus exaltées de la puissance de leur Empereur, qui venait de faire passer ces milliers d'ennemis de l'insolence de l'oppression aux angoisses de la terreur, dans l'emportement de leur joie d'un revirement aussi subit, après avoir cru tout perdu, elles se figuraient tout sauvé !
Napoléon les écoutait, souriant parfois, et parfois s' attristant de leur confiance. Il attendait les rapports de Ney. Trois à quatre cents traîneurs ramassés, beaucoup de caissons brûlés ou abandonnés, d'autres qu'on entendait sauter encore, témoignaient de la fuite précipitée de Tennemi.
Il paraissait s'enfoncer par delà la Vesie. C'était donc assez de ce côté ; on avait conquis le temps d'aller combattre ailleurs ; le moment de se retourner contre Blucher et ensuite contre Schwartzenberg, de répondre aux cris d'alarme, d'heure en heure plus pressants, d'abord de Marmont, puis de Victor, était venu.
Aussitôt, la Garde, Ney et Nansouty font volteface ; ils profitent des dernières heures de ce jour pour se rapprocher de Montmirail. Quant à Mortier, l'Empereur le laisse sur la Marne : il traversera Château-Thierry à la nuit tombante ; il y laissera le général Vincent, et ira contenir au nord Yorck et Sacken. A minuit lui-même monte en voiture.
où il travaille et reparaît, avec le jour du 14 février, dans Montmirail. Saint-Germain y arrivait de Meaux, avec deux mille quatre cents chevaux ; Ricard et Priant s'y étaient reposés ; il les réunit au maréchal Ney, à Nansouty et à sa Garde.
L'Empereur ne s'était point fait entièrement illusion en croyant avoir retrouvé son Étoile. Blûcher en paraissait complètement ébloui. Depuis quatre jours que nous étions aux prises avec ses lieutenants, nous ne pouvions comprendre ce qu'il était devenu. Nous le savions à la tête de Kleist, de Kapsewicz, et de vingt-deux mille hommes, et cependant ce feld-maréchal, si résolu, semblait avoir disparu du champ de bataille !
Monté, comme sur des échasses, sur ses succès de La Rothière, nous l'avions surpris s' avançant à grandes enjambées, un pied déjà sur Meaux, l'autre encore siu* Châlons, méprisant la lenteur autrichienne, ne doutant de rien, et jouissant d'avance du facile honneur d'envahir le premier notre capitale.
Vainement, dès le 9 février, Alsufiew l'avait averti de notre première escarmouche sur Baye, et Lubomirski, quelques heures après, de la marche de Napoléon lui-même par Sézanne ; il ne s'en était nullement inquiété. Cela lui avait paru une vaine démonstration, le flottement d'un homme égaré, éperdu, vaguant d'un danger à l'autre, et ne sachant, dans sa ruine, où porter la main pour l'arrêter 1 Seulement, il avait alors daigné suspendre, de quelques moments, son triomphe ; il s'était contenté d'ordonner le ralliement de ses deux corps les plus avancés, dans Montmirail. Quant à lui-même, au lieu de s'y réunir, dans sa présomptueuse quiétude, se trouvant à Vertus avec ses deux autres corps, il avait imaginé de s'éloigner encore plus de Montmirail, pour aller
s'embourber à Fêre-Champenoise. Placé là, sur le flanc droit de notre première marche, il s'était figuré que quelques coups de lance et le bruit sourd de son arrivée dans cette fange tenace et profonde, suffiraient pour déconcerter et arrêter Napoléon.
Mais, le lendemain, on l'avait vu, dit-on, frappé de stupéfaction au retentissement de la défaite d'Alsufiew ; puis il avait imploré de Schwartzenberg une diversion ; enfin lui-même, retournant sur ses pas en toute hâte, était allé reprendre sa ligne d'opérations à Bergères.
Là, sur la route de Châlons à Montmirail, que Marmont et quatre mille hommes seulement lui coupaient à Étoges, quand il sait que, au delà de ce rideau, Sacken et Yorck ont à combattre Napoléon, quand il ne lui faut qu'un faible effort pour percer l'obstacle, pour se rejoindre aux siens, et mettre, entre soixante mille feux, l'Empereur et ses quinze mille hommes, il est resté immobile le II, immobile encore le 12 ! Le 13 février enfin, sortant de cette inexplicable inaction, il s'était décidé à attaquer, avec vingt-deux mille soldats et quatre-vingts canons, Marmont et sa poignée d'hommes ; il les avait poussés sur Fromentières. Le 14, à l'instant où Napoléon venait d'arriver de Château-Thierry à Montmirail, il poursuivait ; il avait même, dès huit heures du matin, dépassé Vauchamp, quand tout à coup il vit cette faible troupe, qu'il chassait devant lui, se retourner, lui tenir tête, écraser de mitraille son corps le plus avancé, puis notre infanterie, suivant ses boulets, déposter de Vauchamp son avant-garde. Étonné de ce retour offensif, il fait ressaisir ce village ; mais un escadron de cuirassiers et quatre escadrons d'élite l'en chassent encore !
Blûcher s'indigne ; il appelait ses réserves pour
écraser le faible corps de Marmont, auquel seul il croyait avoir affaire, lorsque, au milieu de sept mille chevaux, qu'il voit se déployer soudainement, il reconnaît la cavalerie de la Garde Impériale. Fasciné par cette apparition inattendue, par les cris de Vive V Empereur I de nos fantassins ranimés qui ne doutent plus de la victoire, dans nos dixsept mille hommes, qu'il aperçoit devant lui, il en croit voir cinquante mille ! Alors, passant de la présomption au découragement, il fait rétrograder ses bagages, son artillerie ; il ploie en carré son infanterie sur les deux côtés de la grande route, et commence sa retraite. Mais, pendant que sa droite et sa gauche sont menacées, la première, de près, par Grouchy et quatre mille chevaux, l'autre, au loin et hors de portée encore, par Levai et quatre mille cinq cents hommes arrivant d'Espagne, Ziethen, ses escadrons, ses carrés même, sont rompus et mis en déroute par la cavalerie de notre Garde.
Blûcher, ainsi battu de front et débordé sur ses flancs, ne songe plus qu'à conserver dans sa fuite quelque ensemble ; il y réussit jusqu'à Janvilliers. Mais, derrière ce village, au delà du bois de Serchamp, que Grouchy vient de tourner et de dépasser, chargé en flanc gauche par ce général, et en flanc droit par notre Garde, il perd d'abord quatre canons et trois mille hommes. Mutilé ainsi, il se défendait pourtant encore, ralliant, resserrant ses restes, et nous présentant un front déterminé, quand Drouot, accourant au galop avec cinquante canons, l'écrase de mitraille à demi-portée. Pendant deux heures, il le chasse ainsi devant lui, jusque dans Champ- Aubert, en jonchant de morts et de blessés ennemis les champs et la grande route.
Champ-Aubert, où la première de ces quatre victoires avait commencé, fut encore fidèle à notre
ya
fortune. Ce lieu inspira mal l'obstination du maréchal prussien. Le jour tombait, il crut pouvoir s'y défendre, et nous arrêter devant le défile de la foret d'Étoges, de ce Bois enchanté, comme l'appelaient les jeunes soldats de Marmont, depuis qu'il leur avait livre les neuf mille grenadiers d'Alsufiew. Ce bois ne démentit pas cet heureux surnom, qu'il devrait conserver encore. En effet, le temps que Blùcher croit gagner en se déployant, il le perd ; Grouchy s'en empare. Il dépasse encore cette position, tourne une seconde fois le flanc droit de l'ennemi et si complètement, que, au moment où Blùcher veut profiter du combat qu'il vient d'engager, pour continuer sa retraite, nos escadrons fondent, à bride abattue, sur le flanc et même en arrière de sa colonne. Tout ce qu'il cherche à leur opposer, ils le renversent. La route est conquise, la retraite de l'ennemi entièrement coupée ; le Prince Auguste de Prusse, Kleist, Kapsewicz, Blùcher lui-même, n'ont pour refuge que quelques buissons, sous lesquels ils se dérobent à nos sabres. C'est un fait, que tous ces chefs eussent été pris sur place, et que peut-être la France eût été sauvée par cette charge, si la nuit et les hasaids d'une mêlée aussi confuse ne les eussent pas cachés à la vue de nos cavaliers victorieux. L'excès du désordre les préserva. Méconnus par leurs propres soldats, renversés, foulés aux pieds, la déroute les entraîna dans le bois qui bordait la droite de la grande route. En même temps, à la voix de l'Empereur et de Ney, une attaque pareille de la cavalerie de notre Garde, sur le flanc opposé de Blùcher, avait eu le même succès. Les deux charges se rejoignirent. Champ-Aubert, au même instant, avait été ressaisi. Dans cette confusion nos canons, ne pouvant plus choisir, se turent, et l'on n'entendit plus que les cris et les coups de cette attaque décisive.
On dit que, dans T obscurité qui nous cachait r étendue de notre victoire, ce fut un brave retour offensif de Ziethen et de son artillerie, au travers de ce tumulte, qui le termina. Il sépara les victorieux des vaincus, qui ne savaient plus où fuir, et ne songeaient plus à se défendre.
Blûcher, ainsi dégagé, sentit enfin que nous lâchions prise ; il reprit sa fuite ; le grand chemin la guidait ; la déroute T entraîna jusqu'à É toges, où, ressaisissant quelque commandement, il plaça Urusow et sa division, et crut avoir, en ce lieu, marqué la fin de son désastre. Mais à Champ- Aubert, où se trouvait l'Empereur, Tun des chemins de la Seine à la Marne croisait celui de Châlons à Paris : c'était une position ; il fallait la; couvrir par un poste avancé. Et puis, toute l'armée, les étatsmajors, Grouchy, Ney, Marmont, l'Empereur s'y trouvaient accumulés ; on y était sans vivres, sans logements suffisants, on s'y gênait ; car, dans nos déterminations, il entre des motifs de bien des natures ; enfin, Marmont avait été chassé d'Étoges la veille au matin, et la reprise d'Étoges complétait la revanche ; il n'était pas sept heures, et Napoléon voulut pousser jusque-là sa fortune.
Une heure après, il apprit que, au travers de mille débris et de la nuit la plus noire, le duc de Raguse, son régiment de marins en tête, s'était inopinément heurté, dans Étoges, contre l'ennemi, et si brusquement, que, de ce choc, sept canons, huit cents Russes et leur général Urusow, étaient restés prisonniers entre ses mains. Le reste avait disparu; on ajoutait que, à sa fuite désespérée par Bergères, Bliicher ne voyait plus que Châlons pour terme.
En même temps vinrent de toutes parts les autres rapports. Le général Lyon et six cents des nôtres étaient hors de combat, mais huit mille
cinq cents ennemis tués ou prisonniers, quinze canons, dix drapeaux et le général Urusow marquaient cette quatrième victoire. Vauchamp lui donna son nom. Dès lors, tout sur cette ligne d'opérations était accompli, et l'une des plus hardies et des plus glorieuses de toutes les expéditions de Napoléon était achevée !
En effet, sous le poids du plus grand des désastres, écrasé par le nombre sur l'Aube, presque sans armée et sans ressources, l'Empereur, rejeté dans Nogent par cent cinquante mille ennemis, venait de leur dérober six marches et quatre victoires ! Il avait osé, s'éloignant de la Seine, confier le salut de son trône à la pesanteur indécise de leurs mouvements, à la lenteur de leurs inspirations, et, la tête libre, le cœur entier, il était allé se jeter vers la Marne, avec vingt-sept mille soldats seulement, au milieu d'une autre invasion de soixanteneuf mille hommes. Là, dans cet autre cercle de feux, se multipliant, frappant coup sur coup, à droite, à gauche, en tous sens, il les avait, de toutes parts, éteints et dispersés ! Cette courte, cette héroïque semaine venait de lui suffire pour arracher à cette irruption cinq généraux, soixantehuit canons, une immense quantité de caissons et de bagages, et plus de vingt-huit mille combattants ! Une foule d'autres erraient, débandés, dans nos plaines. Cette armée si orgueilleuse, marchant au cri de Paris /, ce nom écrit sur leurs bonnets, et poussée par son chef qui se faisait appeler le Maréchal En avant /, s'en trouvait déjà à douze lieues seulement le 9 février, et, dès le 14, elle en était rejetée à quarante, éperdue, dispersée, à moitié détruite, et entièrement désorganisée ! L'ascendant de notre renommée était ressaisi, et, du côté de la Marne, pour ce moment du moins. Napoléon venait de sauver notre capitale.
Cependant, du côté de la Seine abandonnée presque à elle-même, et aux premiers cris de détresse de Blûcher, la grande armée coalisée, avec tous ses souverains réunis, s'était réveillée de son engourdissement. A notre droite, Topiniâtre, le fougueux Allix, n'a pu sauver les faibles murailles de Sens, attaquée par des forces sextuples. Dans Nogent, l'intrépidité de Bourmont, blessé, a défendu, trois jours entiers, ce passage avec douze cents recrues seulement contre vingt-cinq mille baïonnettes ; mais le nombre enfin l'a emporté ! En arrière de cette garnison valeureuse, Bray-sur-Seîne, mal disputé, a été évacué ; Montereau, saisi. L'Yonne, la Seine et le Loing forcés ainsi, Victor et Oudinot ont été contraints de reculer sur Paris. L'inondation alors a gagné de toutes parts : de notre droite à notre gauche, Montargis, Nemours, Fontainebleau, Moret et Nangis ont été perdus ; Melun abandonné. Guignes compromis. Déjà même, nos parcs de réserve, les bagages des chefs s'étaient réfugiés derrière Charenton, jusque dans Bercy ; enfin, sur trois de ses plus grandes routes et de ses plus larges et faciles abords, Paris, une seconde fois, de ses barrières pouvait presque voir l'invasion étrangère, le menacer de ses trois plus
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formidables tetcs. L'épouvante y rognait. Sa délivrance du côté de Meaux, ce triomphe de Napoléon sur Blûchcr, n'était plus aux yeux de ses habitants que l'héroïque, mais inutile et dernier effort d'un génie désespéré.
Dans Champ-Aubert, autour même de l'Empereur, on se demandait ce qu'il allait faire. Allaitil, pour défendre l'Impératrice, son fils et son trône attaqués, rétrograder dans Paris ? Mais les trois grandes colonnes des alliés n'en étaient plus qu'à douze lieues, tandis que trente lieues nous en séparaient. Ou bien, s'imitant lui-même, ira-t-il sur la Seine, comme dans le bassin de la Marne, surprendre en flanc leur triple irruption ? Mais quelle entreprise aventureuse ! Qui des siens, harassés de ces quatre victoires, pourra le suivre ? D'ailleurs, quelle route choisir ? L'une, celle de Sézanne, celle-là même qui l'avait jeté au milieu de l'attaque de la Marne, pourrait-elle le porter, dès le surlendemain, en travers de l'envahissement de la Seine ? Ce chemin n'avait que quinze lieues, mais il était défoncé, impraticable, et quelques milliers d'hommes, épuisés, apparaissant vers Provins ou Nogent, au milieu de la grande armée ennemie, suffiraient-ils ?
C'était donc une autre route, celle de Meaux à Guignes, deux fois plus longue il est vrai, mais bien ferrée, qu'il faudrait prendre, la meilleure, en pareil cas surtout, étant la plus courte. Celle-là loin de l'amener sur le flanc ennemi, le conduirait sur l'une des trois têtes de l'invasion ; mais peutêtre, en refoulant à l'improviste et violemment cette colonne, et passant rapidement sur ses débris, l'Empereur arriverait-il encore à temps pour surprendre en flanc les deux autres.
Jusque-là, les cris de ses maréchaux abandonnés, les terreurs de Paris, rien ne l'avait détourné de son acharnement sur Blûcher. Au milieu des corn-
NAPOLÉON BAT LES AUTRICfflENS 207
bats qu'il venait de livrer, assailli de tant de clameurs, on Tavait vu calme, demeurer ferme, et dans son appréciation du caractère de ses adversaires comme de Tébranlement des siens, et dans ses calculs de temps, de lieux, et même d'heures. Mais cette dernière heure, celle du désastre entier de Blûchcr, venait de sonner. Dès lors, donnant le signal, toute la foudre de son génie se détourne sur la Seine ; et nous reconnûmes bientôt que là, comme sur la Marne, tout avait été prévu, et tout préparé.
On était encore à cheval et sous les armes à Champ- Aubert ; le bruit du dernier coup porté par Marmont dans Étoges venait d'y retentir, quand soudain tout fait volte-face à la fois. Des officiers d'ordonnance partent à toute bride : ils portent à Victor, à Oudinot, l'ordre de cesser de fuir, de reprendre l'offensive, et de défendre Guignes à tout prix. Ils ont quitté l'Empereur, le 14 février au soir, à Champ- Aubert, et ils annoncent, quelque impossible que cela puisse paraître, que derrière ces maréchaux, dès le surlendemain, Napoléon débouchera par Chaulnes avec sa Garde.
En même temps, l'Empereur envoie l'ordre à Macdonald de marcher sur Brie avec les huit mille hommes qu'il commande, et il laisse à Marmont et au duc de Trévise la défense de l'Aisne et de la Marne.
Pour lui, malgré la quadruple lutte des jours précédents, malgré la fatigue de la nuit de travail et du jour de combat qui vient de finir, au milieu des ténèbres de cette seconde nuit sans sommeil, il part, quitte Champ- Aubert ; il entraîne avec lui Ney, dix mille hommes et quarante canons ; il repasse sur les débris de Blûcher, et ne s'arrête à Montmirail, quelques heures, que pour y expédier sur Paris les affaires accumulées dans ses portefeuilles pendant l'héroïque semaine, les milliers
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de prisonniers, les soixante-huit canons arrachés à Blùcher, et les bulletins qui doivent rassurer la capitale. Puis, continuant le 15 février, ses canons en poste, son infanterie sur tous les chariots qu'on a pu réunir, sa cavalerie à marches forcées, il pousse sur Meaux, et, tournant à gauche par Couilly et Fontenay, presque sans repos il achève, le 16 février, en deux jours seulement, vingt-neuf lieues de marche !
Il déboucha, à la chute du jour, en vue de la grande route de Brie et de Guignes, et si à propos, qu'il arriva juste à temps pour dissiper les tirailleurs russes qui, repoussant Victor, s'interposaient déjà entre ce dernier village et celui de Chaulnes, par lequel il avait annoncé qu'il accomplirait cette miraculeuse manœuvre.
Tout avait été si bien combiné, que, en ce même moment, Valmy et son corps, Treilhard et sa division arrivant d'Espagne le rejoignirent. Simultanément, et par des ordres pareils, d'autres troupes, appelées de Paris, reprenaient, les unes Melun, les autres Fontainebleau ; enfin, de cette dernière ville à Guignes, sur soixante mille hommes que nous eûmes en ligne de bataille, cinquante mille se trouvèrent réunis autour de Guignes dans sa main puissante.
Ce fut alors qu'aux regards des siens sa grande pensée se développa. On comprit qu'il allait se précipiter sur cette première tête de colonne ennemie ; la culbuter, par Nangis, sur Nogent, Bray et Montereau, d'où, prenant à revers les deux autres, il surprendrait leurs corps, dispersés sur les deux rives do la Seine et devant l'Yonne, comme il venait d'anéantir ceux de l'armée de Silésie, entre le Morin et la Marne.
Pourtant, rien n'était décidé ; on n'avait acquis, par tant de combats glorieux, par cette dernière
marche et cette réunion merveilleuse, que la possibilité de combattre encore. Et d'abord, comme l'arrivée dans Bercy des grands parcs et des équipages des maréchaux avait effrayé Paris, des courriers y furent expédiés d'heure en heure. Ils y portèrent T espoir ! Depuis Charenton jusque dans les faubourgs, une foule empressée et joyeuse les accompagna.
Dans cette même soirée du 16, de Guignes, et vers les trois routes par lesquelles on avait fui, vingt ordres d'attaque partirent du Quartier Impérial. La nuit, qui s'avançait, ne suspendit rien autour de Napoléon : le village impérial, les champs, les ténèbres qui l'environnaient, se remplirent de mouvements. On eût dit qu'une vie nouvelle y circulait, que tous les chemins en étaient animés ! De nombreuses colonnes de toutes armes, les couvrirent ; elles défilèrent, sans discontinuer, au travers des ombres. Leurs têtes, qui se portaient toutes en avant, en se déployant sur plusieurs directions ; les feux, qui bientôt s'allumèrent et qui, sur plusieurs lignes longues et redoublées, éclairèrent la plaine, tout annonçait aux soldats qu'un grand combat se préparait, car tels sont les préliminaires des batailles. Déjà le roulement des canons, ce grand rassemblement, tous ces bruits de guerre, les excitaient ; et, quand ils eurent pris position, la présence annoncée de l'Empereur et les récits de nos gloires de la Marne les électrisèrent. Le 16, ils reculaient consternés ; mais, quand, le 17, le jour reparut, il montra leurs aigles relevées, leurs visages fiers, et dans leurs yeux, brillant d'audace, l'espoir de sauver, de venger du moins la Patrie, renaissant encore !
Peut-être m' arrêtai -je trop à ces souvenirs ; mais c'étaient nos derniers élans d'ardeur, nos derniers efforts victorieux ! ils ont illustré nos
malheurs, ils retardèrent rasservissement de la France, et, si je me plais trop à les retracer, que, du moins, ceux des nôtres qui les liront me le pardonnent 1
Il y eut à peine quelques heures de repos ou plutôt de halte sous les armes ; encore l'Empereur les employa-t-il à donner cent ordres de détail. Il cherchait à tirer parti de tout ; il usait de toute espèce de ressources. T^ veille, sur le chemin qu'il parcourait si rapidement, des chevaux de rouliers, attelés à ur» grand convoi de farine, croisèrent sa marche ; ses canons, qui le suivaient en poste, en allaient manquer ; il appela Laplace, son officier d'ordonnance, le fils du savant célèbre, et, lui remettant cent mille francs en or, il lui ordonna d'acheter ces chevaux à tout prix, et de les distribuer aussitôt à l'artillerie de sa Garde. Dans notre épuisement, nos canons surtout le préoccupaient. C'était, à l'appui de tant de recrues, une élite impassible, inébranlable, et sa plus soUde réserve.
Le jour revenu, il monta au clocher de Guignes, et, du bout du fourreau de son épée en ayant fait sauter quelques ardoises, il plongea ses regards dans la plaine. Aussitôt après, tout s'ébranla ; et bientôt, vers Péqueux, les premiers coups de feu commencèrent. Il n'y eut alors qu'un cri : Voilà donc enfin la bataille ! et l'Empereur, le plus impatient de tous, ordonna le déploiement de ses colonnes. Mais, au premier coup d'œil que lui et le général ennemi jetèrent l'un sur l'autre, ils s'aperçurent : lui, qu'il n'avait en face qu'une avant-garde ; et Pahlen, qu'une armée entière s'apprêtait à le combattre^ Le Russe, à cet aspect, recula, mais sans perdre contenance. Ses douze canons, ses quatre mille fantassins, ses deux mille chevaux, il les couvrit de Mormant, d'une nuée de
tirailleurs, et, se mettant en retraite, il ploya en carrés ses bataillons.
De son côté, TEmpereur, mécontent de n'avoir atteint qu'un si faible corps, voulut du moins s'en saisir. Il le fit pousser de front par Gérard, déborda ses flancs, lui enleva ses tirailleurs, et, le voyant, vers Grand-Puits, près de lui échapper, il appela I Drouot avec trente-six pièces de sa Garde. On vit alors, avec ce même général ces mêmes canons, qui, l'avant-veille, à trente-deux lieues de là, enfonçaient l'infanterie prussienne sur la route de Châlons, transportés, comme par enchantement, sur celle de Troyes, accourir au grand trot et y foudroyer de même l'infanterie russe ! En vain, Pahlen implora le secours de Hardegg et des Bavarois et Autrichiens, qui, de Nangis, voyaient sa détresse ; on l'abandonna ! Ses carrés, que sa cavalerie, rompue par la nôtre, découvrit, ébranlés, criblés de mitraille, furent chargés à leur tour. Valmy, Milhaud, et Subervic les achevèrent. Un seul bataillon tenta d'échapper : il se jeta dans le I marais d'Ancœur ; mais là, enveloppé par les I dragons de Treilhard, il rendit les armeso ' On laissa derrière soi ces douze canons, leurs cinquante caissons, ces quatre mille prisonniers, et poursuivant, Tépée aux reins, Pahlen désespéré que ses escadrons entraînaient, on le culbuta sur Hardegg, au travers de Nangis, d'où ces colonnes, *: renversées Tune sur l'autre, s'échappèrent sur plusieurs directions.
Il était une heure. Déjà cinq lieues de marche, en combattant, étaient faites, un succès remporté, et Nangis ressaisi : Nangis, nœud des trois routes qui, par Montereau, Bray et Nogent, convergent sur Troyes et traversent la Seine^ De ce sommet. Napoléon s'informa ; il considéra ces trois directions, et son choix fut fait à l'instant même»
Wittgcnstein et ses Russes reculaient par Nogent ; Wrede et ses Bavarois, sur Bray ; l'Empereur se contenta de pousser sur ces directions les ducs de Reggio et de Tarente, prévoyant que, sans équipage de pont, un plus grand effort de ce côte serait inutile.
Mais cet effort, au contraire tout, à Montereau, le favoriserait : la proximité de cette ville, les deux abords de ces ponts que domine un plateau élevé, celui de Surville, plateau qui commande la Seine et TYonne. C'était donc de ces trois débouchés le seul dont on pouvait promptement se saisir, et d'où, poussant vers Troyes, on ouvrirait à Macdonald et à Oudinot les deux autres passages.
Bien plus, sur cette rive droite de la Seine, Tavant-garde wurtembergeoise avait été aventurée jusqu'à Melun, et sur l'autre rive, par delà l'Yonne et jusqu'à Fontainebleau, Bianchi et l'aile gauche autrichienne. Il fallait donc courir, sans hésiter, sur Montereau, l'enlever, franchir ce passage, et, y ressaisissant à la fois la Seine et l'Yonne, y couper à ces deux autres têtes de l'Invasion toute retraite. Mais il n'y avait pas une heure à perdre, et, pour arriver à temps, cette trouée devait être faite à l'instant même. Quelle que fût la rapidité audacieuse de cette manœuvre. Napoléon, après le grand exem.ple que, sur la Marne, il venait de donner lui-même, avait droit de l'exiger de Victor et des troupes fraîches encore de ce maréchal. Ceci, pour ce qui va suivre, ne doit point être oublié.
En conséquence, l'Empereur pousse aussitôt de Nangis par Villeneuve et Salins, Victor, Gérard et onze mille hommes. En même temps, de Melun, par le Châtelet, Panfou et Valence, Pajol, Pacthod et six mille hommes, s'avançant, occuperont l'avant-garde wurtembergeoise. Quant à lui, avec Ney et dix mille hommes, que la fatigue de trente
cinq lieues de marche consécutive retient dans Nangis, il s'y tiendra prêt à suivre Victor, et, s'il le faut, à le soutenir. L'armée ennemie est en retraite évidente, et, contre le corps wurtembergeois divisé, contre le corps autrichien, que doit couper cette attaque et qu'AlIix contient vers Fontainebleau avec cinq mille hommes, ces vingtsept mille hommes doivent suffire. De là une marche rapide de Napoléon sur Troyes, à laquelle se réuniront, chemin faisant, Macdonald par Bray, Oudinot par Nogent, et que suivront Nansouty, Levai et dix mille chevaux, rappelés de Montmirail, étonnera Schwartzenberg, et lui arrachera peutêtre la victoire.
Telle fut sa pensée ; l'exécution en fut différente.
D'abord les premiers pas de Victor furent rapides, mais, à trois lieues de Nangis, à moitié chemin de Montereau, à Villeneuve, Hardegg et le Bavarois Lamotte, réunis, l'arrêtèrent. Gérard était en tête, l'attaque fut vive et Villeneuve emporté à la baïonnette ; mais, pendant que Gérard s'étendait à gauche pour couper au Bavarois sa retraite sur Wrede et Bray par Donnemarie, son premier succès, mal soutenu par un de nos généraux de cavalerie, puis ressaisi par une charge hardie de BordesouUe, fut, dit-on, suivi tardivement par tout le reste.
D'autre part, Gérard, sur le flanc de Lamotte, commençait à lui porter un coup décisif, lorsque, plusieurs fois appelé dans Montigny par Victor, il se vit forcé de lâcher prise. Ce maréchal, en retenant Gérard d'un côté, s'arrêta de l'autre. Au lieu de pousser rapidement sur Montereau, il ne dépassa point Salins, en dépit des ordres qu'il avait reçus, et quoique l'une de ses avant-gardes, arrivée sans obstacle jusqu'à Surville, eût dû l'éclairer sur la facilité d'y obéir.
En ce même moment, Napoléon, dans sa sollici-
tude, venait, par un autre chemin, de pousser Mortemart et deux escadrons de sa Garde sur Montereau. A l'approche imprévue de cette reconnaissance,tous les symptômes d'unedéroute s'étaient manifestés dans cette ville. Deux heures d'efforts de plus de Victor eussent donc enlevé ce passage dans la soirée même.
Le rapport de Mortemart et la nouvelle de la halte intempestive du duc de Bellune arrivèrent à la fois à l'Empereur. Son irritation fut violente. « C'était, s'écria-t-il, le trop commode quartier de Salins qui avait arrêté ce maréchal 1 C'étaient nos revers qui avaient changé dans son lieutenant, en timidité, son ancienne audace ! » Néanmoins, songeant, sans doute, que la fatigue de neuf lieues de marche et de combats était une excuse, de vifs reproches et l'ordre impérieux d'enlever Montereau, dès le point de jour suivant, suffirent à son impatience.
Il en fut d'ailleurs distrait par un incident qui flatta son espoir. Un parlementaire venait de se
Présenter à nos avant-postes : c'était le comte de *arr. Schwartzenberg demandait un armistice ! On ne sait si ce fut, du côté de l'Autriche, un retour à une politique plus paternelle, un accès de découragement, ou bien une ruse de guerre. Quant à Napoléon, il semble n'en plus douter : à ses yeux, la Coalition est ébranlée 1 Dans l'éclat des quatre coups de foudre dont il a écrasé Blùcher, l'Autriche ' vient de reconnaître son Étoile ; dans son retour ' magique, et déjà victorieux sur la Seine, elle croit i revoir tout entier au sein de la France, le Héros ! de l'Italie. Sa veine heureuse est ressaisie ! Aussitôt, J poussant dans cette voie, il mêle à la guerre la politique : c'est vers son beau-père que tous ses efforts se dirigent. Une lettre, dont il envoie la dictée à l'Impératrice, achèvera de toucher le cœur
de ce monarque. Il croit qu'un appel à des intérêts communs, et à traiter directement l'un avec l'autre, pourra réussir. Napoléon espère échapper à l'odieux Congrès ! Dans le conseil de régence, le ministre Cessac seul avait opiné contre les propositions reçues à Nogent ; et lui, qui succombera plutôt que de s'y soumettre, redevenu victorieux, non seulement il s'indigne plus que jamais de ces conditions, mais c'est à son tour lui qui veut en dicter !
Dans cette chaleur, toute d'espoir, animé par son mécontentement de Victor, par l'épouvante qu'il suppose à la Coalition, il dicte pour son plénipotentiaire l'instruction suivante :
Nangis, le 17 février 1814.
« Monsieur le duc de Vîcence, je vous ai donné carte blanche pour sauver Paris et éviter une bataille qui était la dernière espérance de la Nation. La bataille a eu lieu, la Providence a béni nos armes ! J'ai fait trente à quarante mille prisonniers ; j'ai pris deux cents pièces de canon, un grand nombre de généraux, et détruit plusieurs armées sans presque coup férir. J'ai entamé hier l'armée du prince de Schwartzenberg, que j'espère détruire avant qu'elle ait dépassé nos frontières. Votre attitude doit être la même : vous devez tout faire pour la paix. Mais mon intention est que vous Qe signiez rien sans ordre, parce que seul je connais ma position. En général, je ne désire qu'une paix 5olide et honorable, et elle ne peut être teUe que 5ur les bases proposées à Francfort. Si les aUiés sussent accepté vos propositions le 9, il n'y aurait pas eu de bataille ; je n'aurais pas couru les chances ie la fortune, dans le moment où le moindre insuccès perdait la France. Enfin je n'aurais pas :onnu le secret de leur faiblesse. Il est juste que,
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en retour, j'aie les avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je veux la paix : mais ce n'en serait pas une, celle qui imposerait à la France des conditions plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position est certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient à Francfort. Ils pouvaient me braver : je n'avais obtenu aucun avantage sur eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui, c'est tout différent. J'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels, qu'une carrière militaire de vingt années, et de quelque illustration, n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités, et à laisser les ennemis rentrer tranquillement chez eux, s'ils signent les préliminaires basés sur les propositions de Francfort. La mauvaise foi de l'ennemi et la violation des engagements les plus sacrés mettent seuls des délais entre nous, et nous sommes si près, que, si l'ennemi vous laisse correspondre avec moi directement, en vingt-quatre heures on peut avoir réponse aux dépêches. D'ailleurs, je vais me rapprocher davantage.
« Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. »
En ce moment, Pajol, jadis aide de camp de Kléber, et dont la bravoure dévouée avait enfin vaincu la longue et défiante prévention de l'Empereur, était accouru de Melun prendre ses ordres. Napoléon l'accueillit bien. Il voulut que le lendemain, par Le Châtelet, et dès sept heures du matin, une vive attaque de ce général occupât et retînt devant lui T arrière-garde wurtembergeoise. « Qu'il ne s'épargne point ! Qu'il soit certain d'im succès brillant ! A la même heure, l'irruption de Victor sur Montereau lui en répond. »
L'Empereur n'en doutait pas. Comment croire
que pour la seconde fois, que presque sous ses yeux, Victor négligerait de lui obéir? Comment supposer que, après une faute et les violents reproches qu'elle lui avait attirés, qu'enfin, avec Tordre et l'occasion de la réparer, dès le jour suivant il la recommencerait ?
Le 18 février, à sept heures du matin, plein de cette confiance, Napoléon s'avançait à cheval sur les traces de Victor. L'esprit et l'oreille tendus vers Montereau, il écoutait, s'étonnant déjà de ne rien entendre. Cependant des coups sourds et lointains lui annonçaient que Pajol était aux prises. Dès lors pourquoi ce silence de Victor? Neuf heures vinrent, et l'Empereur apprit que ce maréchal n'avait point attaqué encore !
On n'avait pu lui cacher que, la veille au soir, sur le lieu même où il se trouvait en ce moment, deux des canons d'une batterie de sa Garde, attachée à la division Guyot, surpris sans escorte par des Cosaques, avaient été enlevés. L'extrême lassitude de nos cavaliers, qui s'étaient hâtés à l'approche du logement et avaient devancé leur batterie, leur ignorance de la présence de l'ennemi, étaient des excuses ; mais l'Empereur n'en admit aucune. Malgré les nouveaux faits d'armes de Guyot sur la Marne, malgré le mérite de cet officier, l'un des plus fidèles et des plus solides généraux de la Garde, son emportement fut extrême. Il a été, il sera cité, on ne peut le taire, il faut Texphquer. Il faut dire que, depuis la veille, tout ce qu'il avait appris de ce côté l'irritait. C'était, pendant son absence : la négligente défense du pont de Bray ; l'abandon des approches de Fontainebleau ; un combat mal engagé, le 13, vers Luisetaines ; la fuite de nos parcs de réserve jusqu'à Bercy : enfin un découragement général ! Depuis son retour sur la Seine, c'était la faute de
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l'un des chefs de notre cavalerie, qui, la veille, avait sur ce point manqué l'occasion, faute qu'on aurait pu lui taire ; c'était encore, et surtout, celle de Victor !
On l'a d'ailleurs vu, à mesure que ses soldats d'élite diminuaient, il tenait d'autant plus à ses canons. Ajoutez que, dans cet instant critique, sa puissance d'opinion, ébranlée en Russie, terrassée à Leipsick, presque détruite à Brienne, mais ressaisie sur la Marne, était son dernier espoir ; le moindre accident pouvait la lui arracher sans retour. L'orgueil enfin des succès surhumains que lui-même venait d'accomplir le rendait plus exigeant.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur, ainsi disposé, arrivait à la hauteur de Villeneuve, lorsque, rencontrant la division Guyot et sa batterie mutilée, il s'arrêta, mit pied à terre, et, marchant avec agitation, il fit appeler ce général. Dès qu'il l'aperçut, il éclata : a C'est donc vous qui vous laissez enlever votre artillerie?... Non, monsieur, il n'y a point d'excuses ! Nos canons, c'est le rempart, le salut du pays, l'honneur de l'armée ! En les perdant on perd l'honneur. Tout leur doit être sacrifié. Est-ce à ma Garde à l'ignorer ? Pourquoi serait-elle donc ma Garde ? » Alors, sa colère, comme un embrasement, redoublant de violence au milieu de cet ouragan de paroles, il saisit à deux mains son chapeau et le lança à terre en s' écriant : « Qu'il lui fallait un autre général ! Qu'on appelât Exelmans ! >> Et, malgré les refus de celui-ci, il le fit à l'instant même reconnaître en tête de cette division de sa Garde.
C'était certes beaucoup trop de rigueur poiu* une négligence ; il ne tarda point à le sentir. Ains; qu'il arrive souvent, quand son mécontentemem avait eu raison, sa colère eut tort ; et, dès ce mo-
ment, Texcuse dont le serviteur avait eu besoin devint le besoin du maître.
Au reste, ce qui suivit fait honneur à l'un et à l'autre : Guyot dévora son affront ; il plaignit son Chef plus que lui-même ; trop bon Français, trop attaché à Napoléon pour T abandonner dans sa détresse, il demeura ; d'autre part, si le regret de l'Empereur resta muet, ses actions l'exprimèrent. Confiant dans la noble résignation de ce général, il le rapprocha de lui. Il le nomma commandant des quatre escadrons de service près de sa personne. C'était lui confier sa vie elle-même.
On verra qu'il y avait eu du calcul dans cet emportement de l'Empereur, qu'il avait un but, qu'il ne devait point s'arrêter là, que Guyot n'en était pas le véritable objet, qu'il s'y était rencontré par un malheureux hasard, et que d'autres surtout y devaient être sacrifiés. En effet, ce jour entier était destiné à la colère. La nuit ne la calma point ; le jour suivant, il voulut même, en quelque sorte, en dresser acte et la proclamer ; ce fut un système.
Napoléon venait de remonter à cheval au bruit du canon de Victor, qui enfin se faisait entendre, mais faible, sans s'éloigner, et n'annonçant rien de décisif. Montereau n'était donc pas encore en notre pouvoir ! L'Empereur envoyait officier sur officier presser l'attaque, comptant les instants, et voyant s'échapper l'occasion. A chaque minute, son irritation croissait. Bientôt des rapports successifs l'augmentèrent.
Il apprend d'abord que, vers neuf heures, la division Château, poussée seule de Forges dans Villaron, en a été culbutée ; puis, qu'une heure plus tard, Duhesme, à son tour, renouvelant le même effort, a été repoussé ; qu'enfin, vers midi et demi seulement, le corps de Gérard, débouchant par la route de Nangis, est entré en ligne. L'Empe-
reur ne peut concevoir ce défaut d'ensemble. Ce qui lui est évident, c'est que le combat, mal engagé, se prolonge ; c'est que la retraite des corps ennemis, aventurés dans Melun et Fontainebleau, et que devait couper cette manoeuvre, doit malheureusement s'être opérée, et que, en ce moment même, ils lui échappent I Ainsi, à la halte prématurée de la veille, Victor a joint la lenteur coupable de l'attaque de ce jour, et à cette seconde faute une troisième, des efforts partiels, successifs, se faisant ainsi battre en détail.
D'autre part, l'intrépide Pajol, fidèle à ses instructions, mais que, à sept heures, l'attaque de Victor n'a point secondé, a vu ses canons brisés et ses conscrits déchirés par la mitraille d'un ennemi trop supérieur en nombre. Il n'a point reculé, il tient toujours tête, mais il a déjà perdu trois mille hommes.
Alors, le dépit de Napoléon monte à son comble. A sa voix brève et cassante, le général Dejean part rapidement ; et, quelque adoucie que soit la forme dont cet aide de camp s'efforce d'envelopper Tordre qu'il porte, Victor^ au milieu du combat, apprend, à la tête de son corps d'armée, que l'Empereur lui en ôte le commandement, qu'il le donne au général Gérard, et quant à lui-même, qu'il doit à l'instant se retirer.
Ce maréchal reçut d'abord froidement cette dégradation. « Ceci, dit-il en se retournant vers ses officiers, n'est que la suite de la lettre d'hier au soir. » Et il allait se rendre au Quartier Impérial, lorsque quatre fois, coup sur coup, et par quatre officiers différents, cet ordre lui fut répété dans de tels termes, qu'il n'osa plus ni demeurer, ni se présenter devant Napoléon, et qu'il abandonna le champ de bataille.
Dès lors, tout changea d'aspect. Il s'agissait
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surtout, jusque là, d'un combat d'artillerie; celle du prince de Wurtemberg, supérieure à la nôtre, nous écrasait. Dans cette balance inégale, Gérard jeta promptement les quarante pièces de sa réserve. Aussitôt Tavantage passe de notre côté ; Tinfanterie wurtembergeoise accourt sur ce feu pour Téteindre, mais Gérard, Tépée à la main et chargeant luimcme, la repousse. La tête de la colonne impériale parut alors. Il était environ trois heures : heure décisive aux jours des combats disputés, et, à cette époque de Tannée, heure d'à-propos pour les réserves. Ce furent deux bataillons de gendarmerie d'éHte qui T annoncèrent : ils se joignirent à Duhesme, et, la baïonnette en avant, se ruant dans Villaron, ils s'y établirent. Dès ce moment, le prince de Wurtemberg, effrayé de cette apparition, ne songea plus qu'à la retraite.
Il n'était plus temps. Pendant qu'il veut y mettre ordre, l'Empereur, portant ses batteries de douze sur le plateau de Surville, l'aborde en face ; il le pousse, il le précipite dans le défilé étroit et profond que le Prince avait à dos, et que trop longtemps il avait osé défendre. Au même moment, à sa gauche par la route de Nangis ; à sa droite par celle de Melun, l'habile Gérard d'une part, Pajol, sa cavalerie, la garde nationale bretonne de l'autre, et des gendarmes à pied, que guide Delort, refoulent les deux ailes de l'ennemi sur son centre. ! On les vit alors, du sommet du plateau de Surville, se partager en deux longues et épaisses traînées de fuyards ; elles s'engageaient dans les deux faubourgs et s'y entassèrent. Ce fut surtout à la culée des deux ponts, que ces deux colonnes, se rejoignant, s'accumulèrent. Les renforts, qui, de l'autre rive, se présentèrent à l'issue de ce défilé, en augmentaient l'encombrement. Pendant que Duhesme, Gérard et Château manoeuvrent contre
leur arrière-garde, les pentes de Surville se couvrent, d€ plus en plus, de nos canons ; leurs feux convergent et plongent sur ces masses de fuyards ; leur mitraille, qui n'entend pas les cris de grâce, rebondissant sur les pavés, ricochant contre les murailles, traverse, de part en part, cette cohue de desespérés, qu'elle crible et sillonne en tous sens.
C'était l'Empereur lui-même qui dirigeait ces feux, et, comme l'inexpérience des canonniers les exposait, il leur indiquait la manière. On le vit même descendre de cheval, et pointer plusieurs fois les pièces ! Il fit taire celles de l'ennemi, qui tiraient encore de l'autre rive. Nos artilleurs avaient d'abord murmuré du danger auquel il s'exposait : ils l'avaient conjuré de s'éloigner. Mais lui : « Allez, mes amis, leur avait-il répondu gaiement, ne craignez rien ! Le boulet qui me tuera est encore loin d'être fondu. »
Cependant les Wurtembergeois n'étaient pas au bout de leur désastre. Poursuivis par tous les feux de la guerre, une autre guerre, survenant, éclata sur leurs têtes. Les habitants de Montereau avaient été opprimés sans mesure; leur exaspération, jusque-là comprimée, se déchaîna tout à coup et de toutes parts. Les uns, accourant joindre nos colonnes d'attaque, s'offrent pour guides ; d'autres, de tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains, des fusils des vaincus, des tuiles de leurs maisons, de leurs meubles les plus pesants, se font des armes. La plupart, montés sur leurs toits, embusqués derrière leurs contrevents, font pleuvoir tous les genres de mort sur la foule éperdue de leurs oppresseurs. Il n'y eut point de pitié pour les blessés même ; la ville entière fut transformée en un champ de carnage !
Ces Wurtembergeois, nos alliés d'hier, et devenus subitement nos ennemis les plus cruels, méritaient
leur malheur : il fut complet ! Leur arrière-garde, forte de cinq mille hommes, couvrait encore les abords des faubourgs, lorsque, à la droite et à la gauche de TEmpereur, un dernier, un double et vigoureux effort, où tombèrent l'un mort, les autres blessés, trois de nos chefs les plus vaillants, termina tout : à gauche, ce fut Château ; à droite, Pajol et Delort. Les deux premiers, l'un par le chemin de Nangis, l'autre par celui de Melun, fondirent, tête baissée, sur tout ce qui tenait encore. Hors du faubourg plusieurs bataillons, crevés et dépassés par Pajol, mirent bas les armes. Dans les faubourgs, la résistance inerte de la foule pressée des fuyards qui jetaient leurs fusils, n'arrêta point cette double charge : Château la perça de ses baïonnettes ; Pajol, le 7^ de chasseurs en tête, les écrasa sous les pieds de ses chevaux et à coups de sabre.
Ces deux chefs, se faisant im jour rapide et sanglant dans cet entassement de vaincus, poussèrent droit aux ponts. Celui de la Seine était miné. Une brigade ennemie, postée sur l'autre bord, le défendait. A la vue des nôtres, la fusillade et la mine éclatèrent. Château en fut renversé mortellement ; le cheval de Pajol, abattu sur lui et Delort, blessé. Mais ces deux derniers chefs, que soutint à propos Du Coëtlosquet, se relevant au milieu des baUes et de la fumée de l'explosion, continuèrent. La mine avait fusé; un entonnoir sur clef fut son seul effet. Le pont français avait résisté : il nous livra passage. Les généraux ennemis, qui l'avaient défendu, n'eurent pas le temps de fuir ; l'im fut pris, l'autre tué, la ville et le fleuve reconquis, et le prince de Wurtemberg et Blanchi disparurent, l'un remontant la Seine, l'autre, l'Yonne.
Ils laissaient entre nos mains six canons, quatre
drapeaux, six mille morts ou prisonniers. Mais les lenteurs du début de cette journée nous avaient coûté un général tué, deux autres blessés, et quatre mille hommes.
En ce même jour, i8 février, les ducs de Tarente et de Reggio rejetaient Wrede dans Bra}', et Wittgenstein dans Nogent. Une multitude de traîneurs et de bagages, un parc entier, restèrent entre leurs mains. La fuite des Bavarois et de ce Russe fut si rapide, que les tables préparées pour eux, toutes chaudes encore, et couronnées de lauriers, selon leur usage, servirent aux dîners de nos maréchaux.
Pourtant, et comme TEmpereur l'avait prévu, le passage de la Seine, disputé sur ces deux points, fut jugé impraticable. Il fallut, pour Teffectuer, que ces deux corps se résignassent à une contremarche sur Montereau, ce qui, avec la fatigue des troupes et une réorganisation devenue nécessaire, explique le séjour de Napoléon dans Surville.
Il n'était d'ailleurs plus temps de se hâter. L'avant-garde autrichienne, engagée dans la foret de Fontainebleau, s'en était retirée. Il n'y avait donc plus à mordre dans le flanc ennemi au delà de Montereau, mais seulement sur sa retraite. Nos troupes légères s'y étaient attachées, elles suffisaient. C'est pourquoi Napoléon ne repartit de Surville que le surlendemain 20 février.
Mais ce mécompte et la vue de tant de sang français que Ton eût pu épargner, le révoltaient. La mort de Château, la chute de Pajol, dont les anciennes blessures s'étaient rouvertes, réchauffement enfin de cette lutte meurtrière, l'avaient aigri. Un autre incident, une grave négligence, ravivait son irritation, commencée la veiUe par le rapport de Mortemart : au plus fort de ce combat d'artillerie, les munitions avaient manqué !
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De fâcheuses nouvelles lui gâtaient aussi sa victoire. Tandis qu'Épernay avait vaillamment résisté, Reims avait fléchi. Derrière Marmont, à qui la Marne était confiée, Montmirail avait été ressaisi par douze mille Russes. Devant Mortier, qui défendait TAisne et TOise, Rusca venait d'être tué, et Soissons enlevé par une nouvelle armée de vingt-cinq mille ennemis. Winzingerode la commandait. C'était ce même Allemand devenu Russe, pris par Mortier dans Moscou en 1812, repris ensuite par Tchernicheff, et qui, pendant sa captivité, avait été offensé par de si rudes menaces. Ainsi les têtes de l'Hydre, à peine abattues, renaissaient !
Parmi nous, c'était pire encore. Des symptômes de dis3olution commençaient : ceux de l'affaiblissement de l'autorité impériale, dans Paris même. Plusieurs ordres de l'Empereur avaient été inexécutés ! Aux yeux du plus grand nombre sa constance à repousser une paix honteuse était traitée d'obstination à n'abandonner aucune de ses conquêtes. Enfin une triste réciprocité de défiance s'était montrée. Il apprenait qu'il venait d'être impossible de faire sortir la garde nationale hors des barrières pour escorter, de Meaux à Paris, les prisonniers, et laisser nos soldats disponibles. Dans cet ordre, pourtant si convenable, cette garde parisienne, quoique déclarée sédentaire, avait cru voir un moyen de recrutement pour l'armée active : «On voulait, s'écriait-elle, l'entraîner sur les champs de bataille, et, comme les cohortes de 1793, la sacrifier à une ambition sans mesure ! »
Bien plus, dans plusieurs de ses généraux l'Empereur a cru reconnaître la fatigue, le dégoût «l'ime carrière sans terme, et que, rassasiés de dangers, ce n'était plus que comme des pré-
liminaires d\ine paix indispensable qu'ils acceptaient les périls et les joies de la victoire.
Mais ici, qu'a jouterais- je au récit du témoin le plus intime des soucieuses préoccupations de notre chef ? « Tandis que nos succès, dit-il, réjouissent la constance infatigable des soldats, redoublent l'ardeur civique des habitants des campagnes, et portent jusqu'à l'exaltation le dévouement de nos jeunes officiers, il remarque avec inquiétude qu'un retour d'espérance n'a pas encore pénétré dans le cœur des chefs de l'armée... et il en ressent toute l'amertume^ ! »
Elle ne tarda pas à éclater. La nuit était venue. Seul, et renfermé dans le grand appartement du château de Surville, dont la commotion produite par la batterie de douze, servie par lui-même, avait brisé toutes les vitres, il le parcourait avec agitation ; son air était sombre ; l'émotion du champ de bataille l'y avait suivi. On eût pu croire qu'il allait ordonner et combattre encore ; mais à cette exclamation : « On ne m'obéit plus ! On ne me craint plus ! Il faudrait que je fusse partout à la fois, » on vit bien que l'orage, prêt à se déclarer, grondait contre les siens.
En effet, le dépit dont il était plein déborda bientôt en ordres sévères. Le premier atteignit M..., qu'il accusait de la perte, sans combat, de Fontainebleau ; un second, le général d'artillerie à qui les munitions venaient de manquer. Le troisième anathématisa les généraux qui, dans Soissons, avaient survécu au brave Rusca. Il voulut que tous fussent traduits devant des conseils de guerre ; et aussitôt, jugeant d'avance dans le bulletin qu'il dicta rapidement, il stigmatisa le découragement des uns, celui des villes comme des individus, et exalta le dévouement infatigable * Fain, Manuscrit de 1814.
des autres. Un certain désordre, qu'on a remarqué dans cette proclamation, atteste T irritation qui r inspira. Mais, comme il entrait du calcul dans toutes ses actions, même les plus passionnées, tout, dans cette dictée de colère, tend à un but, celui d'exciter par Tespoir ou la crainte, et de montrer ce qu'il attendait de chacun.
Au reste, il en fut de cet emportement comme de la plupart de ses colères : Teiîet produit, il s'en tint aux menaces. Mais, il en faut convenir, si de pareilles incriminations publiques n'étaient pas toutes méritées, si, du moins pour quelquesuns, la part des circonstances n'avait pas été appréciée suffisamment, qu'était-ce que cette clémence pour les peines matérielles, après les douleurs morales que ces publications venaient d'infliger ?
L'Empereur avait, sans doute, raison de s'écrier : « Qu'il fallait donc qu'il fût partout à la fois ! Que partout où il n'était pas tout allait mal ! » Mais il eût fallu ajouter : partout où l'effet de sa présence ne décuplait pas nos forces trop insuffisantes, et ne frappait pas de consternation nos adversaires ! Or, c'était là justement ce qui eût dû être à ses yeux une excuse suffisante pour ceux des nôtres qui, loin de lui, à la tête de quelques recrues ou de populations effrayées, se trouvaient frappés d'impuissance.
Toutefois, quant à Victor, on s'accorde à dire que sa colère ne fut point injuste, et à en louer l'apaisement. Ce maréchal, dans le premier dépit de sa disgrâce, avait hautement affecté une singulière indifférence ; mais la victoire de Montereau, remportée sans lui, avait dompté sa révolte. Dès lors, pénétrant jusqu'à l'Empereur, il osa venir, les larmes aux yeux, réclamer contre ime réprobation désormais pour lui si cruelle. Je laisse encore
ici parler ce témoin sincère, cet ami dont je me plais à mêler les récits à mes souvenirs.
« A la vue de Victor qu'il repousse, un cri d'indignation échappe à Napoléon. Il l'apostrophe avec emportement. Que lui veut-il ? Qu'a-t-il à faire à l'armée ? La seule place qui lui convienne est aux Invalides ! Et sur-le-champ, mille imprécations de découragement et d'incapacité jaillissent, à flots pressés, de sa bouche. Dans ce débordement des douleurs dont son âme est pleine, une foule de griefs, cachés jusque-là, apparurent. Il lui reprocha de servir de mauvaise grâce ; de fuir le quartier impérial ; de ne pas même dissimuler une secrète opposition, qui sied mal dans les camps! Ses plaintes s'adressent à la maréchale elle-même : elle s'éloigne de l'Impératrice, qu'il semble que la nouvelle Cour abandonne !
« Courbé sous les coups d'un si violent orage, ce n'est d'abord que par une attitude soumise et des larmes que le malheureux Victor demande grâce. S'il essaye quelques protestations de dévouement, elles se perdent dans les éclats de cette tempête. Mais enfin, saisissant un intervalle, il invoque de glorieux souvenirs, et, s' enhardissant d'être écouté, il repousse l'ordre de se retirer : il s'écrie que l'un des plus anciens compagnons de Bonaparte ne pourrait quitter l'armée sans déshonneur ! Les souvenirs de l'Italie, dont Napoléon vient de renouveler la gloire, ne sont pas invoqués en vain. Sa colère se radoucit ; il n'oppose plus au maréchal que ses blessures : elles veulent du repos, lui dit-il ; elles ne lui permettent plus l'activité de l'avant-garde et les privations des bivouacs ; ce sont elles qui, sans doute, forcent les fourriers du maréchal de s'arrêter aux lieux où l'on trouve un lit. Mais plus les reproches s'afïaibhssent, plus Victor en paraît ressentir l'amertume ; il osait
même risquer un commencement de justification qui peut-être Teût perdu, quand heureusement, les sanglots l'interrompant, il ne lui resta plus que la force d'ajouter : que s'il avait fait une faute, il la payait bien chèrement par le coup qui venait de frapper son malheureux gendre !
«Au nom de Château, Napoléon l'interrompt avec la plus vive émotion : il s'informe si l'on conserve encore quelque espoir de sauver ce général ; il n'écoute plus que la douleur de Victor, il la ressent tout entière. Le duc de Bellune, reprenant confiance, proteste de nouveau qu'il ne quittera point l'armée ; il va, dit-il, prendre un fusil, il n'a point oublié son ancien métier ; Victor se placera dans les rangs de la Garde. Ces derniers mots achèvent de vaincre Napoléon. « Eh bien, Victor, restez, dit-il en lui tendant la main; je ne puis vous rendre votre corps d'armée, puisque je l'ai donné à Gérard; mais je vous donne deux divisions de ma Garde, allez en prendre le commandement; qu'il ne soit plus question de rien entre nous.» Et, comme il allait commencer son repas, il le fit placer à sa table. »
Telles étaient les colères de Napoléon : cruelles en menaces, mais s' exhalant, s'épuisant en paroles. Toutefois, dans son cœur rongé de soucis, tout grondait encore. Aussi, quand Rumigny, revenant pour la troisième fois de Châtillon, reparut devant lui, le trouva-t-il inabordable. Dès que l'Empereur l'aperçut : « Retirez-vous ! cria-t-il ; je ne veux plus entendre parler de votre Congrès! On m'y déshonore ! C'est une honte que de pareilles propositions! Qu'on les porte aux Bourbons, c'est à eux seuls qu'elles conviennent ! »
Quelques mots, lancés dans une des bourrasques de cette journée du 18 février, et qu'on interpréta mal, montrèrent encore que le spectre de la France
ravagée, en oppressant son cœur, ajoutaiit à l'amertume qui le déchirait. Et réellement ce qu'il avait vu, ce qui lui revenait de toutes parts était effroyable! Depuis deux mois, et sur un tiers de la France, les alliés concentraient plus de maux que nos dix-neuf années de guerres et de conquêtes n'en avaient répandu sur l'Europe entière. Un grand nombre d'habitants, arrachés à leurs foyers, avaient disparu ; les uns avec leurs charrettes et leurs chevaux, les autres comme guides et, le plus souvent, pour aider ces hordes à découvrir les vivres, le vin, et Tor surtout, qu'elles convoitaient. D'autres encore, traités comme leurs propres bêtes de trait ou de somme, avaient été abandonnés, roués de coups, estropiés, et exténués de faim, au milieu des neiges et des boues de ce rude hiver ; ils y avaient péri de misère et de désespoir. Ceux qui servaient de guides n'avaient pas moins souffert : soit que la fatigue des marches eût irrité ces étrangers, soit que, dans leurs cantonnements, leur avidité eût été déçue, ou n'eût pas été suffisamment assouvie, leur désappointement s'en était pris à nos infortunés compatriotes. Nous retrouvions les corps de ces malheureux, gisant ensanglantés sur les chemins, assommés par le bois ou percés par le fer des lances ; ion grand nombre était mutilé, ou à demi consumé sur les cendres des bivouacs, et dans les maisons dévastées. De même qu'à Montereau, partout où les Autrichiens ne dominèrent pas, rien n'avait été • épargné. Combien de fois, dans nos villes et villages désolés, que retraversaient nos colonnes en chassant devant elles ces pillards, de révoltants spectacles nous indignèrent ! Partout, les portes arrachées, les fenêtres brisées, toutes les armoires enfoncées; les meubles brûlant encore sur les places et dans les bivouacs des champs d'alentour, les vêtements et
le linge souillés, déchirés par lambeaux épars sur le pavé ou dans les ruisseaux des rues ; les rues elles-mêmes obstruées par mille débris qu'avait dédaignés le pillage, ou qu'il n'avait pu emporter.
On citait quelques-uns de leurs chefs comme les plus âpres à cette odieuse curée ; Tun entre autres, que, pour des indignités semblables. Napoléon, lorsque ce prince était sous ses ordres, avait rudement réprimandé. Des témoins l'ont attesté : ils l'ont vu faire entasser, lui-même, sur ses chariots tout ce qui avait tenté son avidité, à Pont-sur- Seine, propriété de la mère de l'Empereur. Après avoir ainsi dépouillé ce château, il y avait mis le feu de ses propres mains, soit dans un emportement de passion ou plutôt pour décorer de haine son avarice ! En effet, on le vit, avec une avidité pareille, piller ses autres quartiers, tels celui de Mesgrigny, qu'il dévalisa tout entier, quoiqu'il en eût connu l'aimable et jeune châtelaine.
Ces excès peuvent faire juger du reste ; l'exemple, venant d'en haut et descendant dans toutes ces hordes, en avait fait un torrent dévastateur. C'était une émulation de violences et de rapines. De même que les châteaux, les maisons les plus apparentes, quartiers des chefs ennemis, et quoiqu'elles eussent été placées sous leur sauvegarde, n'avaient souvent pas été plus épargnées. La soumission, l'empressement des serviteurs qu'on y avait laissés furent inutiles. A l'issue des longs festins que ces chefs s'y étaient fait servir, le vin, le 'linge, l'argenterie, tout avait été enlevé; d'insultantes railleries répondaient seules aux plaintes que parfois on avait osé leur adresser. Bientôt ensuite, ils étaient remplacés par leurs bandes, plus brutales et aussi avides ; et comme ces nouveaux venus exigeaient, à grands coups de knout, ce qu'on n'avait plus, dans leur colère ils torturaient
nos malheureux compatriotes pour leur arracher des aveux impossibles, renouvelant ainsi les atrocités de nos anciens chauffeurs, écume de nos guerres civiles !
Dans beaucoup d'autres lieux, leurs joies nous avaient été plus funestes encore. Avertis par le bruit de leurs cruautés, on avait prévenu leurs désirs par des contributions recueillies d'avance et des tables promptement servies. Leur cupidité ainsi satisfaite, leur voracité rassasiée, on espérait quelque repos ; mais alors, gorgés de pillage et de vin, ils se saisissaient des filles et des femmes ; et quand les pères, les maris désespérés accouraient aux cris de ces infortunées, ils se débarrassaient de ces importuns à coups de pique, ou bien ils les garrottaient, et, devant eux, après avoir enivré d'eau-de-vie leurs victimes, ils assouvissaient sur elles leur brutalité. Plusieurs d'entre elles, se faisant des armes de tout ce qui se trouvait sous leurs mains, osèrent essayer de se défendre ; mais bientôt, saisies, renversées, après en avoir abusé, on les acheva à coups de lance.
Et qu'on ne croie point qu'ici, comme il arrive souvent, la douleur exagère ; chaque soir, lorsque, harassés par les travaux du jour, nous nous arrêtions, et qu'autour de nos feux nos repas se préparaient, l'insouciante gaieté du soldat, la satisfaction de quelques succès, l'habitude de vivre sans lendemain et de souffrir, de tout braver, de se railler des maux pour les mieux supporter, ne nous portaient que trop à l'endurcissement. Et puis, quelle que soit l'humeur douce et généreuse des armées françaises, nous nous rappelions bien aussi que, aux temps de nos conquêtes, nous n'avions point été sans reproches ; des représailles, des vengeances, même plus qu'ordinaires, ne nous eussent donc pas étonnés ; mais ici, toutes les
bornes étaient franchies ; il n'y avait pas même à douter, à fermer les yeux ; quelqu'invraisemblables que fussent les récits de nos compatriotes, nous ne pouvions nous retrancher dans une incrédulité plus commode à nos courts repos.
En effet, trop souvent ces monstruosités furent prises par nous-mêmes en flagrant délit. Et par exemple, un soir, du côté de Château-Thierry, à Cresancy, Tun de mes escadrons, que commandait d'Andlau, attiré par les cris de ce village, y était entré à toutes brides ; le maire, accroché et étranglé à l'une des colonnes de son lit ; à ses pieds, et sur un matelas jeté par terre, sa jeune femme violée et sans connaissance ; sous le berceau de l'enfant un fagot déjà embrasé, voilà le spectacle qui frappa nos yeux. En même temps, et dans le verger voisin, de sales Cosaques, ivres et hurlant leurs chants sauvages, dansaient en forçant, à coups de knout, les maris, les sœurs de leurs victimes, et le m.énétrier du village à partager leur orgie ! Ces misérables, à notre aspect imprévu, s'élancèrent sur leurs chevaux, mais si effarés, qu'ils fouettaient et talonnaient leurs montures, sans s'apercevoir que, attachées encore aux arbres du verger, elles ne pouvaient leur obéir. Ceux-là expièrent leurs crimes sans merci ; et cette fois, du moins, une prompte et juste vengeance put adoucir le désespoir de nos malheureux compatriotes.
Eh bien, toutes ces douleurs de la France, réunissez les dans un seul cœur ; ajoutez-y le malheur d'en être la cause. Sous un poids si déchirant, qu'on ne s'étonne donc plus de voir ce grand cœur, au lieu de faiblir, se soulever, s'irriter parfois, s'indigner surtout quand ses refus d'une paix honteuse et mensongère sont accusés d'ambition; quand les siens eux-mêmes, lorsqu'il s'agit d'arracher la France à tant de maux, résultats d'excès
de guerre qu'il n'est plus temps de lui reprocher, ne veulent point comprendre qu'il ne lui reste plus d'autre ressource qu'un dernier, un suprême effort de guerre !
Quelque invraisemblable que parût être cet espoir, on verra que ce miracle aurait pu s'opérer encore.
Si l'on doit croire quelques-uns de ses serviteurs intimes, un autre souci rongeait secrètement le cœur de Napoléon. Dans ces derniers jours, le rapide enchaînement des faits m'a entraîné : je n'ai pas dit que, le i6 février, à Guignes, le jeune Tascher, aide de camp du Vice-Roi, s'était présenté devant l'Empereur. Plusieurs témoins assurent qu'à sa vue Napoléon, s'épanouissant d'un sourire, s'était écrié : « Eh bien ! où est Eugène ? Quand arrive-t-il à Lyon ? » Mais l'aide de camp avait répondu : qu'il avait laissé le Vice-Roi sur le Mincio, aux prises avec l'armée autrichienne, et que, le 8 février, ce prince avait remporté sur elle une victoire.
Ces témoins ajoutent que, sur cette réponse, la figure de Napoléon s'était assombrie, et que sa première réplique avait été un geste de mécontentement. Quant à cette victoire, par un singulier hasard, le Vice-Roi et M. de Bellegarde s'étaient attaqués simultanément. Tous deux, à l'insu l'un de l'autre, avaient passé le Mincio sur deux points opposés. Chacun d'eux avait donc eu d'abord devant soi un succès facile. C'était alors que, la nouvelle de leur attaque réciproque les arrêtant, une inquiétude pareille les avait fait repasser le fleuve, et rentrer tous deux dans leurs positions de la veille. Il était vrai cependant que le prince Eugène, malgré cette bizarre coïncidence et un nombre moindre de moitié, avait eu sur son adversaire un avantage remarquable.
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Mais, quand TEurope menaçait Paris, qu'importait, â près de trois cents lieues de là, un succès pareil? L'Empereur y dut surtout voir que, ses instructions, depuis novembre 1813, sur Téventualité du retour en France du prince Eugène, ayant été indécises et conditionnelles, et conséquemment n'ayant pu jusqu'alors être exécutées, l'occasion de les accomplir était perdue ; qu'Eugène, resserré, en face et sur ses deux flancs par les armées autrichiennes et napolitaines, n'était plus libre de ses mouvements, et qu'il ne fallait plus compter sur l'armée d'Italie pour le salut de la France et de l'Empire.
Qu'alors, comme on l'a supposé, un doute cruel sur l'entier dévouement du prince se soit ajouté aux chagrins de Napoléon c'est ce qu'on ignore. Cette triste supposition est, dit-on, fondée sur ce que, précédemment, soit défiance naturelle à l'infortune, ou par une inquiétude excusable après tant de défections, l'Empereur, voulant se faire un otage de la vice-reine, avait successivement essayé de l'attirer d'abord à Paris, puis à Montpellier, et enfin à Gênes : « Tous les honneurs l'y accompagneraient ; la vice-reine y serait entourée d'une partie de la garde italienne ; le général Frézia, homme à la fois de cour et de guerre, et qu'on savait lui être agréable, y commanderait. » Telles, assure-t-on, avaient été les prévenances dont cette proposition fut entourée, mais inutilement, le prince ayant refusé, en alléguant : « Que cette fuite prématurée serait d'un fâcheux exemple, tandis que, au contraire, la présence de la vicereine au milieu des Italiens les encouragerait. »
Il se peut, en effet, que, après la trahison de la Bavière à la fin de 1813, l'Empereur ait craint l'influence d'une princesse restée peut-être plus Bavaroise qu'elle n'était devenue Française; mais
pour ceux, comme moi, auxquels une ancienne intimité a fait connaître la noblesse d'âme et la générosité des sentiments du prince Eugène, tout fait espérer qu'aucun doute sur sa fidélité n'assombrit jamais Napoléon, qui le connaissait mieux encore.
Quant au mouvement rétrograde sur la France, que le prince aurait dû faire, convenons-en : l'époque, antérieure d'un mois à l'invasion de Bâle, où cette manœuvre fut conçue plus qu'ordonnée ; le penchant qu'avait l'Empereur à compter sur lui seul et sur la victoire ; sa répugnance à prescrire l'abandon de ses conquêtes; son habitude de confier beaucoup à l'appréciation de ses lieutenants et à la fortune ; l'inaction où, d'autre part, Thabile Suchet fut laissé, tout doit faire penser que cette marche d'Eugène sur Lyon ne fut pas prescrite d'une manière assez positive.
Il s'agissait, pour le Vice-Roi, de l'abandon d'un royaume ! Or, pour ce lieutenant accoutumé à obéir, c'était là une résolution trop grave, trop pénible, trop compromettante, pour n'exiger pas au moins une instruction écrite et des plus formelles.
Ajoutons qu'Eugène fit observer à Napoléon : « Qu'au lieu de trente-sept mille Français, qu'on supposait être sous ses ordres, son armée n'en comptait pas plus de douze mille ; que le reste était Romain, Toscan, Milanais ou Piémontais, et mal disposé à passer les monts ; que, s'il fallait rétrograder, il en demandait Tordre très précis, qu'il exécuterait aussitôt, quoiqu'il prévît qu'alors il attirerait sur ses pas cent mille ennemis de plus que sa présence en Italie contenait loin de la France. »
Je ne cherche point à excuser le Vice-Roi, d'abord par respect pour la vérité, qui doit passer avant tout, puis parce que, en ce cas, ce serait
aux dépens de F Empereur ; et, j'en conviens, l'Empereur me tient encore plus au cœur que le prince Eugène. Mais plus je consulte mes compagnons d'armes, les serviteurs intimes de Napoléon et du prince, et mes souvenirs, plus j'examine, plus je me persuade que, soit incertitude sur les conséquences de sa première détermination, soit qu'il lui en ait trop coûté, l'Empereur ne put s'arracher à lui-même l'ordre positif de l'abandon de l'Italie, et que, s'en tenant au vague de ses premières instructions, il avait remis à en décider au temps, aux inspirations du prince et à sa fortune.
Quant à une trahison, certes, jamais le prince Eugène n'en fut capable ! Sa fidélité est démontrée : par l'indignation qui dicta sa noble réplique aux propositions que lui fit la Coalition, à la fin de 1813 ; par sa proclamation en réponse à la déclaration de Murât : par ses combats contre les Autrichiens à Valeggio, Salo, Gardonne et Sustinente ; par ceux qu'il soutint contre Murât, Mugent et Stahremberg, depuis le 27 février jusqu'au 9 mars, et du 13 au 16 avril : combats peu remarquables, mais par lesquels il fit respecter sa position et s'y maintint.
Néanmoins, une lettre de l'Empereur, du 17 janvier, avait encore rappelé en France le Vice- Roi. On y lit ces mots : « Aussitôt que vous en aurez la nouvelle officielle (celle de la défection de Murât), il me semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre armée. » Mais pour une détermination aussi grave, quelle insuffisante instruction ! Combien la forme en est indéterminée ! Et qui oserait faire un crime au prince d'en avoir demandé et attendu une plus positive ?
Ceci explique pourquoi, le soir du 16 février et le lendemain matin, on remarqua dans les gestes.
dans l'attitude de TEmpereur, et plus tard dans sa réponse datée de Nangis le i8, un fond de mélancolie, un air de contrainte mais venant sans doute de sa propre indécision plus que de celle du Vice-Roi. Dès lors, il parut se contenter d'une diversion lointaine. D'ailleurs, à Nangis, d'où il expédia Tascher, son nouveau succès de Mormant, l'attente de celui de Montereau sans doute plus décisif, l'orgueil de l'écrasement de Blùcher, l'effroi de l'ennemi, qui se décelait par la demande d'un armistice, tout cela avait relevé son espoir. Ses paroles à l'aide de camp du prince Eugène, en le congédiant, en sont la preuve. « Ses quatre victoires sur la Marne, lui dit-il, lui avaient ramené toute sa fortune. L'élite de l'armée ennemie, sous Bliicher, était détruite. La coalition était rompue. Ne venait-on pats de voir sur la route de Troyes, comme sur celle de Châlons, recommencer sa déroute. Dans quelques heures, l'attaque de Victor sur Montereau allait faire justice des Bavarois et des V/urtembergeois. Qu'était-ce que le reste? des Autrichiens effrayés, cherchant à gagner du temps et implorant un armistice ; son fouet pour ceux là suffirait ! Qu'Augereau sorte donc enfin de Lyon et de son inaction honteuse ! Qu'il marche, tête baissée, sur Mâcon et Châlons ! Qu'Eugène défende pied à pied, et à tout prix, l'Italie ! Qu'importe Murât et ses Napolitains ? qu'il n'en tienne compte l Qu'il ne songe qu à Bellegarde, et qu'il livre, sous Milan, ime grande bataille ! »
Ces paroles, dites pour être répétées au Vice- Roi, je les tiens du brave et loyal Tascher lui même : il fut chargé de les lui transmettre. Napoléon n'avait plus d'autres instructions à lui donner ; elles étaient conformes aux circonstances et à son caractère. Mais, quelques jours plus tard, il dut regretter de n'avoir pas formellement rappelé ce prince.
TeUes furent, les 16, 17 et 18 février, à Guignes, Nangis et SurviUe, les préoccupations diverses de Napoléon. Voilà aussi pourquoi, dans Surville, toute cette journée de colère. Le sommeil le calma. Le lendemain 19 différa de la veiUe. L'Empereur reparut satisfait et radieux : réaction assez naturelle, soit que, par habitude de bonheur, il eût réellement repris confiance, soit que, fatigué d'appréhensions, il cédât au besoin d'espérer.
Tout y contribua : un soleil pur, un premier jour de repos après tant de journées laborieuses, enfin d'heureuses nouvelles, qui parfois, telles que les malheurs, arrivent par troupes. Elles affluèrent ; il en perça même jusqu'à lui des provinces conquises. Dans le Morvan, derrière Schwartzenberg, Forbin-Janson venait de lever des partisans; l'Ain tout entier se soulevait. D'autre part, Soissons était évacué ; Montmirail, Fontainebleau étaient repris ; Bliicher avait disparu ; nos avantgardes, nos paysans ramassaient des multitudes de fuyards ; partout l'ennemi était en retraite ; la Seine était reconquise, Paris sauvé ; ses habitants, ceux des campagnes, l'armée, la France entière semblait ressaisie d'admiration pour sa gloire !
Autour de lui, tout exalta son espoir. On triomphait, on accourait de toutes parts : députations, maires, citadins, villageois, tous apportaient ou des nouvelles ou des vivres, et un grand nombre amenait des prisonniers, demandait des armes. Les uns sortaient des bois où ils s'étaient réfugiés ; d'autres, ceux de Montereau, de leurs demeures dévastées, qu'ils venaient de nous aider à reconquérir. Ils entouraient, ils charmaient Napoléon de leurs élans de haine et d'ardeur contre l'étranger et de l'ivresse d'une joie trop confiante.
A ces transports si naturels un adulateur enthousiaste joignit ses exagérations. Riunigny, revenu
de Châtillon, en fut témoin. Il entendit, m'a-t-il dit lui-même, ce personnage surexciter son maitre par le récit de Tentrée de nos prisonniers dans la capitale : « Vingt mille captifs, au milieu d'acclamations triomphales, venaient de la traverser. A Faspect de la colonne d'airain et de la statue de notre Empereur, tous s'étaient découverts. Un grand nombre même s'étaient prosternés ! » A entendre ce courtisan, on eût dit l'Empereur remonté, plus haut que jamais, sur le trône de ses victoires !
Quant à Napoléon, soit espoir dans l'ascendant réellement prodigieux de sa renommée si puissante encore, ou qu'il voulût propager jusque dans Châtillon l'effet du récit qu'il venait d'entendre, se retournant vers l'envoyé de Caulaincourt, il lui demanda, en souriant : « Si le Congrès n'allait pas être saisi d'étonnement et d'effroi, à la nouvelle d'un changement de fortune aussi imprévu et aussi subit ? »
Pourtant, quel effroi pouvaient raisonnablement inspirer soixante mille hommes, dont les deux tiers étaient des recrues, à plus de cent mille soldats éprouvés, qu'on avait en face sur la Seine, et bientôt à quatre-vingt-dix mille autres vers la Marne et l'Aisne, quand il ne pouvait opposer à ceux-ci que les dix à onze mille hommes des ducs de Trévise et de Raguse ? Mais Napoléon, confiant dans l'ascendant qu'il venait de ressaisir, comptait triompher des premiers par une offensive active et imprévue, aussi conforme au génie français qu'inaccoutumée à ses adversaires, gens froids, peu dispos d'esprit et de corps, et à qui des manœuvres longuement préméditées convenaient seules, leur méthodique raideur se ployant mal à des mouvements subits et inattendus qui les déconcertent.
Son but était donc, après avoir jeté le trouble dans cette masse de coalisés, de frapper coup sur coup dans ce désordre, d'en redoubler la confusion, qu'accroîtraient leur nombre, la multiplicité des chefs, la diversité des nations, enfin le soulèvement de nos provinces frontières, les sorties de nos garnisons et l'attaque d'Augereau sur leurs derrières ; toutes choses qui transformeraient leur retraite jusqu'au delà du Rhin en une irrémédiable déroute !
Ce qui va suivre prouvera qu'il n'y avait à cela rien d'impossible.
Ce retour de confiance dura les jours suivants, mais sans abandon, en y faisant tout concourir, en rassemblant, en employant tout ce qu'il avait de ressources. Pendant que, à Surville, il réorganise ses corps, il donne à Grouchy, à Levai et à leur sept à huit mille hommes et chevaux, le temps de le rejoindre. Ces généraux accouraient de Montmirail, d'où ils venaient de chasser Diebitch et ses douze mille hommes. L'Empereur s'était peu inquiété de cette tardive diversion, lancée par Schwartzenberg, sur son attaque contre Bliicher, sachant bien que le coup qu'il courait porter sur la Seine à la grande armée alliée en ferait justice.
Cependant, la marche en avant de l'Empereur avait été ralentie, d'un côté par les contre-marches d'Oudinot et de Macdonald sur Montereau, et de l'autre par l'extension forcée de notre aile droite. Gérard la conduisait ; il avait trouvé détruit le pont sur l'Yonne ; il lui avait donc fallu remonter, jusqu'à Sens, cette rivière. Ainsi non seulement la tête de colonne de gauche de l'ennemi nous avait échappé, mais notre poursuite, errant sur la Seine et retardée par l'Yonne, laissait à l' arrièregarde de Schwartzenberg le temps de se reconnaître, de se raffermir, et de se préparer à se défendre.
Ce contre-temps ne décontenança point Napoléon dans son espoir. Dans le nombre des heureuses nouvelles de ce jour, il y en eut qui purent lui paraître décisives : la Savoie, le Dauphiné, le Lyonnais, s'étaient, disait-on, levés en masse. Marchand, Desaix, Seras, à la tête de leurs conscrits et de tant de braves citoyens, avaient repris r avantage. Depuis le mont Cenis jusqu'à Lyon, et de Lyon à Genève et à Mâcon, le sol français devait être nettoyé d'ennemis. Bubna venait de lâcher prise, il reculait 1 Les vieilles divisions Musnier et Pannetier, envoyées par le maréchal Suchet, arrivaient à Lyon. Ces forces réunies composaient une armée ; Augereau la com^mandait ; elle pouvait, par un mouvement hardi, couper la ligne d'opérations de la grande armée ennemie, déjà ébranlée, et que Napoléon, à la tête de soixante mille hommes, allait poursuivre.
L'ordre en fut, ce jour-là même, expédié à ce maréchal. Rien en même temps ne fut oublié pour ranimer ce chef vieilli et le rendre à son âge héroïque. Dans Paris, sa jeune femme fut honorée de la visite de l'Impératrice. On la fit écrire à son mari des lettres pressantes pour rallumer son ardeur éteinte. Vaine illusion qui acheva de tout perdre, et dont les souvenirs de Rastadt, du 19 brumaire, d'Eylau et de Leipsick, auraient dû préserver notre Empereur !
C'était Suchet qu'il fallait là, et avec son armée entière. Mais Napoléon crut trop au patriotisme du héros de Castiglione. Ce maréchal avait, il est vrai, tant à craindre d'une restauration, tant de gloire à recueillir par ce dernier efîort, et si peu de vie à perdre !
Le 20 février, tout, du côté de l'Empereur du moins, parut confirmer les espérances du 19. L'armée, divisée en cinq corps, marcha sans
NAPOLEON BAT LES AUTRICfflENS 243
obstacles sur Troyes, par les routes de Sens et de la Seine : Gérard à droite, Macdonald au centre, Oudinot à gauche. La Garde, aux ordres de Ney, Victor, Nansouty et Drouot, formait la réserve. Grouchy et sa cavalerie, Levai et sa division étaient encore en arrière ; ils se hâtaient.
Le 21, même enchantement. Gérard continua sur le grand chemin de Sens ; les autres corps remontèrent la Seine par la grande route, et par les deux chemins qui s'en séparent à la sortie de Nogent, pour la retrouver devant Troyes. L'ennemi fuyait toujours et de toutes parts. Partout où ses arrière-gardes essayèrent quelque résistance, elles laissèrent des blessés et des prisonniers. Schwartzenberg avait ordonné une forte reconnaissance : elle fut prévenue et culbutée sans avoir pu rien reconnaître.
Le 22, la marche en avant, sur quatre colonnes, ne fut pas moins victorieuse. Toutefois, à Textrême gauche, à Mesgrigny, la rencontre imprévue d'une avant-garde et sa résistance furent remarquées. Bientôt, pourtant, la division Boyer déposta ces ennemis inattendus : ils s'enfuirent par Mory, où, poussés par les baïonnettes de la brigade Gruyère, ils mirent le feu, et repassèrent sur la rive droite^de la Seine. Gruyère se précipita sur leurs traces, au travers des flammes et du fleuve, mais, arrivé surl'autre bord, on lui tint tête ; et ce général, étonné, vit se déployer devant lui une armée entière.
C'était Blucher! C'étaient quarante-huit mille hommes ! Cette armée, déjà réorganisée à Châlons et renforcée par Langeron, accourait sur la Seine aux cris d'alarme de Schwartzenberg. Gruyère, bientôt blessé, se maintint sur la rive droite jusqu'à la nuit, dont il profita pour remettre le fleuve entre lui et le maréchal prussien ; puis il acheva la destruction du pont que venait de servir à sa retraite.
L'Empereur, doutant d'abord de cette apparition imprévue et si menaçante, était accouru. Il s'en assura par ses propres yeux, aux abords du pont et au travers d'une grêle de balles et de mitraille. Quand elle lui fut prouvée, il ne s'en émut point. Il savait que Schwartzenberg l'attendait devant Troyes. Il comptait sur une bataille pour le jour suivant, pendant lequel la Seine retiendrait Blûcher derrière elle. Ces vingt-quatre heures lui parurent devoir suffire pour frapper sur la tête de la Coalition un coup décisif. Il poussa donc outre, laissant, en arrière de son flanc gauche, ce rude adversaire.
En ce moment-là même, il arrivait à Châtres, d'où la plaine, qui le séparait de Troyes, lui parut couverte d'ennemis. Il se persuada, de plus en plus, que la journée du lendemain 23 déciderait du sort de la France.
Ainsi, Napoléon s'avançait sans balancer, avec soixante mille hommes ; au milieu de près de deux cent mille : cent trente mille devant lui, quarantehuit mille en arrière, à gauche, ceux-ci hors de portée. Et pourtant cette Coalition, étonnée, allait reculer encore !
Passons dans son camp ; et, en ces derniers instants de joie victorieuse qui nous restent, jouissons de sa confusion, du découragement même que nous y avions jeté, et qui faillit, en ce moment, sauver la France. L'épouvante y régnait, avec la désunion et la défiance, maladies habituelles et si souvent mortelles aux coalitions. Au retentissement du premier coup porté à Champ- Aubert sur la Marne, l'agression de Schwartzenberg sur la Seine avait hésité. Puis, rassuré par l'éloignement de Napoléon, le feld-maréchal avait laissé s'avancer ses lieutenants. Mais alors les échos des défaites de Montmirail et de Château-
Thierry Tavaient arrêté. Bientôt même, aux cris de détresse de Vauchamp, il avait donné Tordre de reculer jusque derrière l'Aube. Toutefois, le soir de ce jour, un dernier cri de Blûcher, parti de Châlons, cri d'espoir cette fois, quand le Prussien se sentit délivré de notre poursuite, avait décidé le généralissime à attendre l'événement.
Au milieu de ces hésitations, et des ordres, des contre-ordres qui en étaient résultés, ses avantgardes, comme on l'a vu, s'étaient trouvées aventurées, hors de sa portée, la Seine et l'Yonne à dos. C'était alors que, par une marche de trente heures consécutives. Napoléon, quittant Blucher, avait si soudainement reparu dans le bassin de la Seine, où il venait d'arracher encore en quatre jours, aux coalisés, vingt canons, un immense attirail, douze mille hommes tués ou prisonniers, et trente lieues de leurs conquêtes !
Cette atteinte, sur un aussi vaste corps, était peu de chose matériellement, mais l'effet moral qu'elle avait produit était plus grave. Alors, comme dans toutes les positions qui deviennent soudainement critiques, ressortirent des inconvénients jusque-là inaperçus. C'étaient les antipathies, les incompatibilités, les jalouses défiances de tant d'intérêts et de tant de chefs divers. Ajoutez que la présence de tous ces souverains appesantissait l'armée, accroissait les embarras et augmentait la responsabilité. Aussi le généralissime n'osait-il, tout seul, rien ordonner : il lui fallait, pour chaque décision, l'avis d'un conseil ; pour chaque mouvement, une délibération. Il y en avait eu deux le 15, et d'autres depuis. Dans un de ces derniers conseils, on était convenu d'accepter une bataille ; et, quoiqu'on fût au moins trois contre un, on avait voulu être quatre, et Blûcher avait été appelé.
Le 23 février enfin, se sentant ainsi renforcé, on
paradait, déployé devant Troyes, sur les hauteurs de Barberey ; une nombreuse cavalerie allait être lancée en avant pour nous reconnaître, quand Tapparition de Farmée impériale, débouchant sur trois colonnes, fit évanouir tout cet appareil. Il était à peine huit heures du matin, et déjà, chez le roi de Prusse, un nouveau conseil s'était rassemblé. Schwartzenberg y prit la parole. Ce fut pour proposer la retraite. Il allégua Fattaque inattendue d'Augereau, en arrière à gauche des coalisés ; déjà sa marche, victorieuse vers Genève, atteignait la Suisse, menaçait leur base d'opération. Bubna essayait en vain de résister ; il criait au secours ! Il fallait, de ce côté, détacher cinquante mille hommes, sans quoi bagages, ambulances, magasins, renforts, enfin tout ce qui, sur une ligne capitale, occupe l'intervalle du point de départ au point d'action, serait en péril. Eux-mêmes, s'ils perdaient une bataille, que deviendrait leur retraite ? Passerait-elle intacte devant cette armée de Lyon prête à ressaisir la Franche-Comté ? Dévierait-on en Lorraine et en Alsace, pour l'éviter ? Mais quoi : se risquer entre les citadelles de ces provinces, au travers de leurs fleuves, de leurs montagnes, de leurs défilés, et de leurs populations guerrières, déjà soulevées ? Il était donc plus prudent de se ' rapprocher de sa base, de raccourcir ainsi cette trop longue ligne d'opérations, et, dans le cas d'un revers, la longueur d'une aussi périlleuse retraite.
Metternich appuya ces considérations de raisons encore plus puissantes ; cet avis passa : et aussitôt, malgré leur force quadruple de la nôtre, les coalisés n'hésitèrent plus à se retirer.
Ils poussèrent encore plus loin la prudence. Pendant que, derrière un rideau de troupes légères, laissées sur les hauteurs de Barberey, l'armée ennemie achevait de repasser Troyes et la Seine, un
parlementaire se présenta à nos avant-postes. Il apportait, au nom de Schwartzenberg, l'offre réitérée d'un armistice, la promesse d'une prompte paix, et demandait à parler à F Empereur.
Il n'alla pas loin : il le trouva au hameau de Châtres, entre les quatre murs tout nus de la chaumière d'un charron, où il venait de passer la nuit. Cet envoyé était un prince de Lichtenstein, aide de camp du généralissime. Sa mission en parut plus significative. Il apportait une réponse de l'empereur d'Autriche. Elle était pacifique ; elle avouait le désappointement résultant de revers inattendus ; elle reconnaissait dans notre Empereur l'ascendant d'une éclatante et ancienne supériorité renaissante. L'attitude, les paroles de l'aide de camp furent d'accord avec l'esprit de cette dépêche et ce qu'il venait demander.
Quelque peu sûre que fût cette occasion de sonder les intentions de ses ennemis. Napoléon essaya de s'en servir. Il interpella ce parlementaire. «Le plan favori de l'Angleterre avait donc enfin prévalu dans les conseils des coalisés ! Leur guerre était devenue personnelle. C'était décidément à sa dynastie qu'on en voulait. »
L'aide de camp protesta vivement contre cette supposition. Mais l'Empereur lui en prouva la réalité : il lui montra le duc de Berry à Jersey ; le comte d'Artois, le duc d'Angoulême, l'un, suivant de loin l'armée coalisée ; l'autre, marchant avec le quartier général anglais ; et, ce qu'il ne pouvait se persuader, l'empereur d'Autriche, son beau-père, paraissant lui-même concourir au détrônement de sa fille !
Ici l'Autrichien se récria plus fortement encore : « Un semblable projet serait une idée contre nature ; son empereur ne s'y prêterait jamais ! Quant à la présence des Bourbons, on ne devait la considérer
que comme un moyen de guerre, ou plutôt d'obtenir une paix dont sa mission prouvait assez le désir. î> Napoléon, satisfait, répondit qu'il voulait coucher à Troyes ; que, le lendemain, il enverrait un général négocier l'armistice ; et, Berthier ayant écrit dans ce sens au généralissime, on congédia le parlementaire.
Alors, plus que jamais dans cette fatale campagne, on vit Napoléon ressaisi d'un espoir bien différent de celui dont plusieurs des maréchaux, qui se pressaient à sa porte, étaient agités. Lui, tout enflammé de passé et d'avenir, dans ces abaissements des coalisés semblait déjà revoir l'Europe vaincue, prosternée devant son génie, comme aux plus beaux jours de sa gloire ! Eux, au contraire, plus près que lui de nos misères, fatigués d'années, d'émotions, et de recommencer sans cesse à tout compromettre, n'envisageaient que la disproportion des forces et T affaiblissement journalier de leurs faibles corps ; leur véritable ennemi, ce qu'ils voulaient vaincre surtout, c'était la guerre, de quelque part qu'elle vînt, même de leur chef !
Il faut dire ici que, l'avant- veille, un effort, tenté dans ce but par deux de ces maréchaux, avait avorté. Dans Nogent, le 21 février au matin Ney et Oudinot, s' échauffant mutuellement, s'étaient présentés devant l'Empereur. Ils voulaient la paix ; Ney s'était décidé à l'exiger, soit que son ardeur naturelle eût pris d'elle même, ce jour-là, cette direction, soit plutôt qu'il y eût été entraîné par ses compagnons d'armes. Ce fut, dit-on, surtout par Kellermann, guerrier habile.
mais rade, violent, et dont l'ambition, depuis longtemps mécontente, s'acharnait aussi audacieusèment en déclamations contre la guerre qu'il la poussait vigoureusement dès qu'il était aux prises avec Tennemi.
Pleins de cette résolution, les deux maréchaux étaient arrivés, la tête et la parole hautes, jusqu'à la porte de l'Empereur. Mais dès que, en face du grand homme et enfermés, seuls avec lui, ils avaient voulu parler, fléchissant sous l'ascendant de son regard, leurs voix sur leurs lèvres avaient expiré. Toutefois, à leiu: attitude interdite, à quelques mots balbutiés par Ney, sur les innombrables forces des alliés et sur notre faiblesse, l'Empereur avait entrevu leur intention. « Que dites vous là ? avait-il répondu en l'interrompant ; vous ignorez donc votre situation ? Je vais vous la montrer. Qui de vous sait le mieux écrire ? > Le duc de Reggio répliqua que Ney avait une main de maître, ce qui était vrai. « Et bien, Ney, reprit Napoléon, asseyez-vous là. t> Et luimême, debout, le dos au feu, ayant le duc de Reggio à côté de lui, avait dicté la récapitulation des forces de tous ses corps. Ce fut sans doute d'après lem^s contrôles de première formation, car les nombres qu'il indiqua, selon le récit du duc de Reggio de qui je tiens ces détails, se rapportaient précisément à ces contrôles.
Le fait était que, depuis qu'ils avaient été dressés, la guerre, les marches et la désertion avaient diminué ces situations de plus d'un tiers. Néanmoins, tant qu'il ne fut question que des autres corps, Ney avait écrit sans observation. Mais, quand l'Empereur en vint à ceux que commandaient ces deux maréchaux, et qu'il eut dicté quinze mille hommes pour l'un, et neuf mille pour l'autre, ils se récrièrent, ils soutinrent :
Oudinot, qu'il n'en avait pas dix mille, et Ney, trois mille seulement. La contestation fut vive. Malheureusement, Ney n'avait pas compté sa cavalerie ; elle était d'environ quinze cents chevaux, il fut obligé d'en convenir. Cela même ne composait pas cinq mille hommes ; mais Napoléon, triomphant, reprit : « Ah ! vous le voyez, je vous disais bien que vous en aviez neuf mille ! f>
En ce moment, un tison roula sur les pieds de l'Empereur, et comme le duc de Reggio s'était baissé poiu: le repousser. Napoléon, en lui appuyant la main sur le cou, maintint courbé ce maréchal, et lui dit avec im demi-sourire : « Ah ! ah ! monsieur, je vous tiens là ; avouez que vous vous étiez entendus tous les deux pour venir ici me décourager ! f>
Les deux maréchaux alors, sans céder, sans trop insister, n'avaient plus songé qu'à protester de leur dévouement, quand, sur Tannonce qu'il était servi, l'Emperem: avait ajouté, sur le même ton, «que, quoi qu'il en fût, ils allaient déjeuner ensemble. f> Mais à peine étaient-ils à table que Grouchy fut introduit. L'Empereur l'interpella aussitôt sur la force du corps qu'il amenait de Montmirail. Mécontent de sa réponse, il le contredit sèchement, le laissa debout devant lui, et, s'irritant de plus en plus, il s'emporta jusqu'à s'écrier : « Qu'il voyait bien qu'on se donnait le mot pour le tromper ; que le complot était évident ; qu'on était convenu de venir chez lui pour ébranler sa constance, pour le démoraliser ! » Ce fut l'expression dont il se servit ; elle commanda le silence, et dès lors chacun ne pensa plus qu'à échapper à un mécontentement que personne n'osait affronter encore.
Telles étaient les dispositions diverses, quand, le 23, dans Châtres, un double incident fit éclater
encore plus cette discordance. Ce fut, d'un côté, l'arrivée de Lichtenstein, de l'autre celle du baron de Saint-Aignan. Au même instant où le parlementaire était sorti du quartier impérial, Saint- Aignan y arrivait de Paris avec des paroles bien différentes. C'était ce même ministre de France à Weimar, qu'on a vu pris dans cette ville par les alliés. On se souvient qu'il avait été renvoyé de Francfort à Saint-Cloud avec des paroles pacifiques, restées sans résultats, soit quelles n'eussent pas été sincères, quant aux Anglais surtout, ou qu'on ne les eût point assez promptement accueillies.
Saint-Aignan, le beau-frère du duc de Vicence, désirait la paix, mais ils différaient d'opinion sur la manière de la conclure. Saint-Aignan poussait son beau-frère à la signer inopinément, quelles que fussent ses instructions, et Caulaincourt refusait à se dévouer ainsi, sûr d'être désavoué par l'Empereur, et ne voulant pas risquer de l'être par une victoire.
Dès lors, Saint-Aignan, resté à Paris sans occupation, crut devoir se faire rappeler, en sa qualité d'écuyer, près de l'Empereur. Son départ parut une occasion dont les membres du conseil s'empressèrent de profiter ; car, à Paris, comme au quartier impérial, la paix était le seul espoir, le cri général ! C'était, à tous les yeux, la seule voie de salut qui restât encore. Chacun des ministres lui avait donc dépeint sa situation de la façon la plus effrayante. Le duc de Rovigo avait paru le plus désespéré : « Tout lui échappe ! La gendarmerie ne suffit plus ; fût-elle dix fois plus nombreuse, la désertion serait plus forte qu'elle. Dans Paris, l'agitation des uns, l'abattement des autres est extrême. Chez les amis du gouvernement, un découragement universel : l'audace ouverte chez ses ennemis ! De toutes parts des défections !
Lui-même n'est environné que de traîtres. & Saint-Aignan m'a dit que Rovigo les lui nomma, et qu'il n'exagérait point, les faits ayant confirmé, depuis, ces désignations.
Dans cette nomenclature, Talleyrand ne fut pas oublié. Quant à celui-là, Saint-Aignan n'avait pas besoin, pour en être convaincu, de cet épanchement du ministre : ce personnage, lui-même, venait de le presser de partir, sans ordre, pour le Congrès. « Et qu'y dirai-je ? avait répondu Saint-Aignan. — Deux mots seulement, avait répliqué le vieux diplomate ; que Caulaincourt dise aux ambassadeurs : Vous ne voulez pas traiter avec Napoléon ? Eh bien, avec qui voulez-vous traiter ? » Saint- Aignan, dont j'ai les notes sous les yeux et le récit présent à ma mémoire, s'était refusé à mettre le pied dans une voie aussi coupable ; alors Talleyrand avait repris : « Enfin, puisque vous allez au quartier impérial, quand l'Empereur passera derrière l'armée alliée, ne manquez pas du moins de m'en avertir & Ce à quoi, comme on le pense bien, Saint-Aignan ne s'engagea pas.
Au reste, Savary et ses collègues lui en avaient dit plus encore. Mille détails plus alarmants achevèrent le tableau de la situation dans laquelle il allait laisser la capitale ; puis ils lui firent promettre de les rapporter fidèlement à l'Empereur. Mais nul d'entre eux n'avait osé lui donner par écrit ces renseignements. Quand Saint-Aignan leur demanda ce gage de créance, cet indispensable appui dans une mission aussi déhcate, tous, le duc de Rovigo le premier, s'y refusèrent !
Néanmoins, sa parole donnée, il part, il arrive
accablé d'appréhensions au quartier impérial. A
' peine a-t-il mis pied à terre que Ney, Oudinot et
! Berthier l'entourent ; ils le pressent de questions,
où se peint l'anxiété la plus vive. Sur ses réponses.
ces maréchaux s'efforcent de lui inspirer le courage dont ils manquent : ils l'excitent, ils le conjurent, avec les gestes les plus expressifs et de toutes leurs mains dont ils pressent la sienne, de dire la vérité tout entière à rEmperein:.
La porte de la chambre du charron s'ouvrit en ce moment. Lichtenstein venait d'en sortir ; Saint-Aignan fut appelé, et se trouva en présence de Napoléon. Fain seul était là, rangeant des papiers. L'Empereur était assis, l'air animé, radieux, dans une disposition d'esprit évidemment bien contraire à ce qu'il allait entendre. « Eh bien, commença-t-il d'un air déhbéré, vous arrivez de Paris ; qu'y fait-on, et que venez-vous m' apprendre ? » Saint-Aignan, quoique son élocution fût habituellement facile et spirituelle, pressentant aussitôt le sort de sa mission, commença, m'a-t-il dit, gauchement et avec embarras ; mais cette timidité, espèce d'hommage, ne déplaisant pas, il fut d'abord écouté sans interruption. Alors, i s' enhardissant, il peignit les terreurs de la capitale, j indiqua les trahisons sans nommer les traitres, et f déroula consciencieusement le tableau sinistre que Savary lui avait tracé ; mais il convient que, dans ^ sa hâte de finir, il négligea d'adoucir le fond par quelques formes.
Chaque mot d'un si cruel récit s'enfonçait dans le cœur de Napoléon, silencieux mais irrité, lorsque tout à coup, échappant au chagrin par la violence, il se leva brusquement, et jeta ces brèves et rudes exclamations : « Allons donc, vous ne connaissez rien aux Français ! Et la bataille de Cannes ? » Puis, il se mit à marcher à grands pas, en lançant sur son écuyer des regards farouches. Toutefois, il le laissait parler encore, mais quand, appelant à son aide ce loyal courage dont Fain a consigné l'éloge, Saint-Aignan peignit les angoisses de Paris ;
quand il dit le dégoût même de la victoire, la défiance des succès égale à l'effroi des revers ; qu enfin, de toutes parts, il n'y avait de vœux que pour la paix. Napoléon, s' arrêtant subitement, s'écria : « La paix ! la paix ! Les voilà tous ! La paix ! Eh, Monsieur, n'arrivera-t-elle pas toujours assez tôt si elle est honteuse ?» A quoi Saint-Aignan aj^ant répliqué : « Sire, la paix sera toujours assez bonne si elle est assez prompte ! — Quoi, Monsieur ! reprit l'Empereur, et l'honneur de la France ? Ah ! sortez ! sortez ! Je ne veux plus rien entendre. t> Et du geste le plus impérieux, il le contraignit à se retirer à l'instant même. Saint-Aignan, à sa sortie comme à son entrée, retrouva les mêmes personnages, assiégeant de leur anxiété la porte de cette chaumière. Ils l'entourèrent ; mais, accablé, il ne répondit à leurs interpellations que par le trouble de ses traits, par un morne silence et un geste de découragement.
Pendant le reste de ce jour, tout s'aggrava : l'irritation du Chef et les appréhensions de ses entours. L'Empereur, après les grands coups qu'il venait de frapper, révolté de voir plus de foi en son génie guerrier chez ses ennemis que parmi les siens, sortit brusquement de son quartier. Quand Saint-Aignan lui présenta son cheval, il le repoussa d'un regard foudroyant, et, d'une voix rude de colère, il appela Mesgrigny, son autre écuyer. Alors, poussant violemment ses colonnes sur Troyes, il voulut engager le combat ; mais tout se dissipa devant elles. Seulement, vers Fontvannes, du côté de Gérard, le plus jeune, le plus mordant, en ce moment, de ses chefs de corps, les Autrichiens, ayant voulu résister quelques instants, perdirent trois cents cavaliers et six canons attelés.
Dès quatre heures, Troyes était sommée, ses
portes enfoncées à coups de canon, ses faubourgs en feu. Si le général ennemi n'eût demandé la nuit pour se retirer, menaçant, en cas de refus, de brûler la ville, l'Empereur, ce soir-là même, en combattant y serait entré. Il s'arrêta. Mais là encore les exclamations qui lui échappèrent indiquèrent une irritation croissante. On l'entendit s'écrier : « Que de tels affronts voulaient être lavés dans le sang ; qu'il ferait repentir les Alliés de leur insolence ; qu'ils allaient voir qu'il était plus près de leurs capitales qu'eux de la sienne ! Oui, nous sommes plus près de Munich qu'ils ne le sont de Paris ! » ajout a-t-il, et cela à si haute voix, qu tous ceux qui le suivaient l'entendirent et me l'ont redit.
Il y avait là moins d'emportement d'orgueil et d'ambition que de colère, et surtout de volonté de relever, autour de lui, les courages ; mais il dépassait son but : chacun, dans ces exclamations, ne vit que ce qu'il redoutait le plus, une guerre sans terme 1 Loin d'encourager, elles effrayèrent. Le lendemain, 24 février, il parut plus animé encore. Retiré aux Noes, il y attendit le jour impatiemment. Le faubourg, d'où les Alliés se retiraient, et les villages environnants, brûlaient de toutes parts. Ces incendies et les bivouacs formaient un triste horizon de flammes : lueurs cruelles qu'enfin les premiers rayons du jour vinrent effacer. Ils éclairèrent la rentrée de l'armée française dans la capitale de la Champagne.
L'Empereur lui-même y pénétra vers dix heures du matin. Il y reçut bientôt un troisième parlementaire. Schwartzenberg s'empressait de lui annoncer que les généraux alliés choisis pour régler l'armistice étaient, pour la Russie, la Prusse et l'Autriche, Schouvaloff, Rhauch et Duco, et le lieu proposé, Lusigny, près de Vandœuvres. j
DEROUTE DEÎS ALLlEb 257
Napoléon accepta et ce lieu et ces négociateurs ; le général Flahaut, son aide de camp, fut celui qu'il envoya. Mais son entretien avec le parlementaire fut plus vif que celui de la veille avec Lichtenstein. Plusieurs fois, sa voix s'éleva assez haut pour retentir au dehors, et ces mots : « Je suis plus près de Vienne que vous de Paris ! » affligèrent encore Tun de ses serviteurs les plus intimes.
Bien plus, à la nouvelle de ces pourparlers, Gérard, alors en tête de colonne vers Lusigny, était convenu d'une suspension d'armes de vingt-quatre heures ; mais l'Empereur n'en tint compte. Il ordonna d'attaquer toujours. Cependant, Gérard, qu'enchaînait sa parole, hésitait embarrassé, et Flahaut, que cet ordre empêchait de passer, en demandait vainement la révocation au nom du salut de la France. Le duc de Reggio courut alors, m'a-t-il dit, chez Napoléon ; il lui représenta sa parole donnée : « Que c'était Lusigny même, puis Châtillon, qu'il s'agissait d'attaquer ! Qu'on allait donc, au milieu des conférences de la paix, porter la guerre ! » Mais l'Empereur, s' emportant, répliqua : « Que Gérard n'avait qu'à prévenir l'ennemi de son agression. Quant au Congrès de Châtillon, qu'il ne s'en souciait nullement ; que c'était de l'autre côté du Rhin qu'il voulait traiter ; que déjà les alliés fuyaient en déroute, et qu'il allait faire prisonnier son beau-père ! »
Le duc de Reggio se retira, consterné. Il savait que, dans la chaleur de l'action, il ne fallait pas juger les hommes d'action sur paroles, et surtout Napoléon ; mais ici, comme l'Empereur ne s'en tenait pas à des paroles, cet emportement d'espoir parut à ce maréchal d'une exagération si intempestive, que, dès lors, lui comme bien d'autres se résignèrent à une catastrophe désormais à leurs yeux inévitable.
Et cependant, en dépit de toute vraisemblance, cette révolte de la fierté blessée de notre Empereur contre des négociations dont il n'attendait que des humiliations ; sa confiance dans l'ascendant de sa renommée ; son opinion de l'effroi dont il venait de frapper les coalisés et de leur désordre, étaient moins exagérés qu'on ne le pensait. C'est un fait certain que, en ce moment, la balance de notre fortune tenait à un fil. Un élan de plus, un choc heureux donné à propos, et la Coalition, déjà ébranlée, s' écroulant sous son propre poids, en eût d'elle-même déchargé la France !
Il n'y a point là d'illusion. Depuis la défaîte de Montereau, les colonnes étrangères, ramenées, renversées l'une sur l'autre, étaient venues, toutes, aboutir sur le grand chemin de Troyes, où leur masse avait augmenté leur désordre. Leurs dehors conservaient encore quelque contenance, mais au dedans régnaient le trouble et la confusion, précurseurs des catastrophes. L'attitude découragée des plus présomptueux, les défiances intestines, les reproches mutuels, tout annonçait que cette machine, disproportionnée à la main chargée de la faire agir, et composée de parties hétérogènes, était près de se dissoudre.
Elle ne tenait plus ensemble que pour reculer. Les 24 et 25 février, cette coalition s'était laissé arracher Troyes, la Seine, l'intervalle de la Seine à l'Aube. Un parc entier et plusieurs milliers de malades, de blessés et de prisonniers étaient restés entre nos mains. De ces débris, les uns avaient été abandonnés dans Troyes ; les autres, atteints au delà par les charges de Kellermann et de Nansouty, venaient d'être enlevés sur les routes de Bar-sur-Seine et de Bar-sur-Aube. Le 26, même phénomène : Gérard et Duhesme reconquirent, au pas de charge, le pont de Doulancourt et Bar-sur-
Aube ; FAube elle-même fut affranchie. L' arrièregarde bavaroise, en voulant y reprendre pied, attendue à bout portant sur la place de Bar par Duhesme, se brisa contre nos baïonnettes : cinq à six cents morts et prisonniers avaient marqué cet avantage. Et pourtant l'Empereur et sa Garde étaient restés dans Troyes en observation de Bliicher. C'étaient donc cent cinquante mille hommes qui fuyaient devant trente mille ! Mais qu'importe le nombre des bras où manque la tête ? Nos coups redoublés sur la Marne, l'armée rassemblée à Lyon, et cette réapparition de Napoléon sur la Seine, semblaient la leur avoir fait perdre.
Pozzo-di-Borgo, l'ennemi personnel, le plus acharné, de Napoléon, ce Corse devenu Russe, celui dont la haine avait le plus encouragé les alliés à pousser la guerre à outrance, nous Ta souvent attesté. Combien de fois nous a-t-il raconté toutes les invectives qui remplacèrent alors la haute considération que lui avait acquise, jusquelà, le succès de ses conseils ! Hors les Prussiens, les états-majors ennemis, dans leurs effroi de se voir engagés si avant au cœur de la France, s'y croyaient pris comme dans un piège. Ils l'en accusaient, ils le chargeaient de malédictions. Ce ministre était devenu l'objet de la réprobation universelle. Chacun, à son approche, ou s'écartait, ou tournait la tête ; tous le fuyaient, et, du faîte de la plus haute faveur, il se voyait tombé, tout à coup, dans l'isolement de la disgrâce !
L'Empereur Alexandre lui-même, entièrement découragé, l'avait alors appelé ; il lui avait déclaré : « Que c'en était assez, qu'une marche victorieuse de Moscou jusque sur le bord de la Seine suffisait ; qu'il ne fallait pas exposer à une seconde journée de Marengo de tels avantages. Qu'évidemment
26o DU RinN A FONTAINEBLEAU
Napoléon, soutenu par la France, se relevait ! Ne venait-on pas de retrouver en lui le général de l'armée d'Italie ? Il convenait donc de lui céder un champ de combat pour lui plein de ressources, et d'aller se replacer au milieu de celles de la Coalition, où Ton traiterait de la paix sur des bases plus larges et plus acceptables. r>
En effet, dans Bar-sur-Aube, le 25 février, un conseil de guerre s'était encore réuni. Les chefs alliés y étaient convenus, que, se détachant à leur gauche, le prince de Hesse-Hombourg irait, sur la Saône, s'opposer aux progrès d'Augereau ; que, à leur droite, Bliicher reculerait sur Châlons ; qu'au centre, et sans doute afin de gagner du temxps pour recouvrer du courage et de la pensée, la grande armée se retirerait sur Langres, où se réunirait un nouveau conseil.
Ces ordres accrurent le désordre. Le décourage- j ment des uns, le mécontentement des autres, en s'entre-choquant, éclatèrent. On a vu la terreur du plus grand nombre ; plusieurs, au contraire, se demandaient pourquoi, lorsqu'on était les plus forts, suspendre l'attaque, reculer, laisser respirer l'ennemi ? Pourquoi se disperser ainsi, n'agir que par des ailes aussi distendues, et s'annuler au centre ? Les alliés étaient-ils donc le jouet de la politique autrichienne ? Ces clameurs furent vives sans doute, puisque le généralissime se crut obligé de commenter, d'excuser même, dans une circulaire, la décision du dernier conseil.
Mais, en arrière de leur ligne de bataille, l'effet en fut bien plus grand encore. La retraite précipitée de ces trois grands quartiers généraux de souverains nécessitait des ordres d'évacuation, aux hôpitaux, aux réserves et renforts, et aux dépôts intermédiaires. La peur prit à cette longue traînée, disséminée de Troyes à Bâle, au milieu d'une population mena-
çante. Ce mouvement rétrograde, se propageant par les récits exagérés de tous les échappés de défaites, par Taspect des longs convois de blessés, de malades qu'avaient faits les marécages de la Champagne, les rigueurs de l'hiver et les excès de la victoire, tourna en déroute.
La commotion de l'ébranlement, reçu à la tête, vibra ainsi, de plus en plus fortement, jusqu'à la base de la ligne d'opérations. Sur ce parcours, l'éloignement grossissant le danger, à mille interprétations, à tous les bruits les plus sinistres se joignirent les appréhensions d'une insurrection générale. La confusion devint extrême. Ces dépôts, ces convois, et jusqu'aux parcs de réserve, partaient en toute hâte et en désordre. Ils reprenaient précipitamment la direction de Bâle. Ils couvrirent toutes les routes des Vosges : leurs escortes s'écoulaient la tête basse, muettes, dans l'attitude la plus humble, au milieu de nos populations accourues sur leur passage, et qui, la veille, écrasées par leur insolence, jouissaient avec transport de leur humiliation ! Ces étrangers, quelque nombreux qu'ils fussent, subissaient en silence toutes sortes d'insultes ; ils pressaient le pas au bruit de mille imprécations. Et l'on ne s'en tint pas à des menaces : dans les Vosges, nos montagnards tuèrent un général russe et mirent son escorte en déroute ; partout ailleurs, tout ce qui s'écarta des colonnes fut saisi et entraîné hors des chemins, au miUeu des bois, où le plus grand nombre disparut.
Dès Champ-Aubert, Napoléon avait pressenti le découragement de cette foule d'envahisseurs ; dans Troyes, tout le lui confirma : ces retraites précipitées, cet empressement pour obtenir un armistice, enfin les aveux que, dans ce désir, plusieurs de nos ennemis laissèrent échapper.
Ceux de Schullembourg, entre autres, furent
remarqués. Aide de camp de Schwartzenberg, il avait été envoyé le 24, en parlementaire à nos avant-postes. Ce Saxon, s'étant présenté chez le général Gérard, sous lequel il avait servi Tan précédent, en avait été bien accueilli. L'Empereur sut que, dans les épanchements de la fin d'un repas, cet officier s'était écrié, à plusieurs reprises : « Que toute leur armée demandait la paix ; qu'elle était rebutée de la guerre et dans un tel désordre, qu'il la voyait tout près de donner une seconde représentation de la retraite de Moscou ! » Ce furent ses propres paroles, et il confirma cet aveu par le récit de mille détails irrécusables. Les jours suivants, à Lusigny, les ouvertures, que fit à Flahaut le général Duca, aide de camp de l'Empereur d'Autriche, ne furent pas moins significatives. Il lui conseilla, à propos de quelques difficultés, de signer toujours l'armistice, ajoutant que de leur côté il n'y aurait plus à y revenir ; qu'une bonne paix s'ensuivrait infailliblement ; qu'ils étaient las de la domination russe ; que, une fois le feu suspendu, rien ne pourrait les décider à recommencer la guerre, et que pas un Autrichien ne voudrait tirer un coup de fusil de plus contre la France.
Napoléon ne s'abusait donc pas en tenant ces Alliés pour vaincus, puisqu'ils croyaient l'être. Dès lors, comment n'en pas profiter, soit en poussant la chance des armes, soit en obtenant, par cet armistice, les bases d'une paix honorable ? Mais il ne put ni l'un ni l'autre. D'une part, la clause des bases offertes à Francfort, qu'il mit, avec trop de raideur peut-être, pour conditions à l'armistice, fut, après une longue hésitation, déclinée, comme prématurée, par les commissaires ennemis ; ; de l'autre, ce fatal Blûcher, qui, de même que la plupart des hommes opiniâtres, n'avait qu'une
idée en tête, celle d'envahir Paris par la Marne, y étant revenu, força TEmpereur à le suivre une seconde fois dans cette direction, et à lâcher prise sur la Seine et l'Aube ; en sorte que la négociation de Lusigny demeura presque abandonnée à ellemême, au moment où, plus que jamais, la présence et l'appui des armes de Napoléon y étaient indispensables.
Pendant que la grande armée ennemie, déconcertée, reculait ainsi, l'entrée de Napoléon dans Troyes n'avait été que trop remarquable. Les habitants s'étaient précipités en foule autour de leur Empereur. C'était, a écrit un témoin, à qui baiserait ses mains et se presserait contre sa botte ! Ils s'enorgueillissaient du moindre contact, criant de bonheur, comme si tous les maux de la guerre étaient finis, et que, désormais affranchis de toutes craintes, ils voulussent improviser un triomphe à leur libérateur !
Malheureusement, à ces transports de joie s'étaient mêlés des cris de vengeance, non contre l'Étranger mais contre des compatriotes. A les entendre, des lâches s'étaient bassement prosternés devant les oppresseurs. D'autres avaient été plus coupables : trahissant les couleurs nationales, ils s'étaient ralliés aux ennemis de la France. Plus Napoléon s'était avancé, plus ces cris dénonciateurs s'étaient multipliés, et bientôt les assertions, l'indignation des citoyens les plus honorables, avaient confirmé ces accusations.
Il n'était que trop vrai, des royalistes, déjà coupables par les éclats d'une joie odieuse à la vue de l'Invasion, puis surexciter par deux émigrés français au service des Russes, avaient osé arborer la cocarde blanche. Deux d'entre eux, encouragés, disait-on, par le prince royal de Wurtemberg, avaient, dans une adresse chargée d'une vingtaine
264 DU RmN A FONTAINEBLEAU
de signatures, demandé à l'Empereur russe le rétablissement des Bourbons sur le trône de leurs ancêtres. Vainement Alexandre, leur refusant son concours, les avait avertis de leur imprudence. L'un avait été porter ses vœux au comte d'Artois, il s'était mis hors d'atteinte ; le second était resté.
L'Empereur, à chaque pas arrêté par la foule, entendit ces dénonciations ; il s'en émut, s'échauffa à leur chaleur, promit justice ; et, rentré chez lui, le fouet encore à la main, il ordonna la réunion d'un conseil de guerre. Le coupable y fut livré. Quant à ses complices, T empereur voulut les ignorer ; seulement, l'hôte de l'empereur Alexandre fut, dit-on, mandé, sa conduite vivement censurée, et le présent qu'elle lui avait attiré, transmis aux hospices. La destitution du préfet du département, dont l'absence remarquée n'était qu'un accident fortuit, montra seule, en ce moment, quelque colère.
Le malheureux royaliste avoua tout ; il fut condamné. L'acte dont il s'était rendu coupable coïncidait avec l'entrée en Franche-Comté du comte d'Artois, avec l'arrivée de plusieurs lettres secrètes du Prétendant aux principaux fonctionnaires de l'Empire, enfin avec la révolte ouverte des royalistes de l'ouest et du midi de la France. Napoléon crut à la nécessité d'un exemple. Quant il fallait prodiguer à flots le sang le plus généreux pour défendre notre indépendance, il crut que ce sang criminel ne devait point être épargné. Pourtant, comme autour de lui l'on savait que les cris de grâce prévalaient, on espéra le fléchir ; mais cette fois, se redoutant lui-même, il ne prit que trop de précautions pour ne rien entendre.
Les premiers efforts furent donc vains. Toutefois, l'im des compatriotes du condamné, écuyer de Napoléon, que d'autres ofSciers s'offrirent à
seconder, promit de les renouveler. Mais bien malheureusement ceux-ci crurent devoir attendre que l'Empereur, en ce moment endormi, se fût réveillé. Dès qu'il ouvrit les yeux, aux premières instances de Mesgrigny il s'émut, céda, et un officier courut au lieu du supplice ; mais bientôt il reparut consterné, il était arrivé trop tard de quelques secondes ! A cette nouvelle, l'Empereur tomba dans un immobile et long silence. Il en sortit par un geste résigné et ces mots : a La loi le condamnait ! » Puis, afin de prévenir ces nécessités cruelles, il rappela par un décret de ce même jour, que la loi frappait de mort les actes semblables.
Au milieu de ce triste épisode, noyé dans tant d'autres malheurs, ime préoccupation bien autrement grave absorbait l'anxiété générale. Nos négociateurs, comme nos avant-gardes, étaient aux prises, et celles-ci toujours victorieuses. Lusigny, ce lieu désigné pour la paix, Gérard et la guerre venaient de nous en rendre maîtres ; Châtillon même allait tomber en notre pouvoir : Châtillon, séjour de ce Congrès où dominait l'Angleterre ! C'était là qu'on prétendait arracher à Napoléon Anvers, la Belgique, nos départements du Rhin, ceux des Alpes, et qu'enfin on voulait sa honte et celle de la France ; tandis qu'à Lusigny, point d'Anglais, des généraux prussiens, russes et autrichiens seulement, désintéressés sur l'importance maritime des bouches de l'Escaut, et, comme leurs armées, désappointés par six revers. On pouvait donc espérer de surprendre au découragement de ceux-ci un gage de salut, et, par cet armistice qu'ils demandaient, de leur arracher les bases d'ime paix supportable.
C'est pourquoi Napoléon, dès le 24 février, avait expédié Flahaut vers Lusigny, au travers du feu de nos avant-gardes, qu'il ne voulut pas qu'on
ga
suspendît ; c'est encore pourquoi, le 25, fidèle à ses instructions, ce général avait répondu à la proposition du statu quo pour ligne d'armistice, en exigeant celle d'Anvers aux Alpes ; et surtout en prescrivant l'engagement préalable, pour la paix à suivre, de traiter d'après les bases offertes à Francfort. Mais cette dernière clause, inattendue, avait suspendu les débats : les commissaires étrangers, pris au dépourvu, avaient demandé à en conférer entre eux.
L'ébranlement était si fort chez ces alliés, la lassitude de la guerre si grande, qu'il y eut deux heures d'hésitation de leur côté et d'espoir du nôtre. Cette espérance se prolongea même dans Troyes ; l'anxiété de notre Empereur y fut remarquable. Dans sa perplexité, fatigué d'une attente aussi pénible, il couvrit de mouvements la chaussée de Troyes à Vandœuvres. Pendant les journées des 25 et 26, des courriers, des officiers d'ordonnance, des aides de camp, partant et revenant sans cesse, s'y succédèrent sans intervalle.
En considérant l'activité du génie de notre malheureux Empereur, concentrée tout entière dans cette attente, on croit voir, malgré ses exclamations précédentes, qu'au fond ses prétentions se bornaient à conserver la France de la République et nos frontières légitimes. Pourtant, comme les bases de Francfort laissaient espérer plus ; comme enfin, dans les négociations subséquentes, ses prétentions, quant au royaume d'Italie, dépassèrent ces bornes, on ne peut là-dessus rien préjuger. Un fait certain, c'est que, loin de s'aveugler comme on le pensait, il montrait en ce moment par son anxiété, que, à ses yeux, sa perte ou son salut dépendait de cet armistice.
Sa proposition fut éludée. Les trois généraux étrangers se récusèrent : ils alléguèrent que leurs
pouvoirs se réduisaient à traiter d'une ligne d'armistice. Dès lors, la négociation vagua, elle traîna en longueur ; Napoléon perdit confiance dans la paix ; et, comme la guerre nous était alors favorable, il continua à en appuyer les conférences. Et vraiment, quand à la grande armée fuyant devant lui, le temps pressait, on n'en pouvait donner à des ennemis qui n'étaient réellement vaincus que par eux-mêmes, et auxquels il ne fallait pas laisser le loisir de se reconnaître.
Mais en était-il de même à notre gauche, du côté de Bulow, de Wintzingerode, de Blucher et de leurs cent mille hommes ? Sur cette autre ligne d'opération, appuyée par l'armée de Bernadotte, une poignée de soldats, chargée, depuis Sézanne jusqu'à Soissons, de défendre l'Aisne et la Marne, arrêterait-elle leur triple effort ? Ces trois armées ennemies étaient-elles aussi sous le charme ? Et pourtant la trêve proposée les aurait enchaînées sur place ! Elle eût même fait bien plus : elle les eût fait reculer ! Flahaut affirme qu à Lusigny le statu quo fut abandonné, qu'on s'y résignait à une ligne d'armistice partant d'Anvers, et qui suivrait d'abord l'Escaut, ensuite la Meuse, enfin le canal de Bourgogne. C'était là, m'a-t-il dit lui-même, ce que le général Duca l'avait pressé de signer, en dépit même de Napoléon, lui répondant de la paix, lui montrant les Autrichiens, ses compatriotes, dégoûtés de la guerre, choqués des prétentions des Russes, et si indignés des airs de supériorité qu'affectait cette nation orgueilleuse, qu'ils en étaient devenus plus ennemis que de la France.
L'Empereur, malgré ces communications officieuses de l'Autriche, persista dans sa résolution désespérée. En effet, les bases de Francfort étant déclinées, un armistice, au sein de la France, ne le
livrait-il pas sans garantie à Todieux Congrès, à la haine avide et intéressée de l'Angleterre, à l'insupportable mutilation de l'Empire, à la chaîne honteuse de nos anciennes limites ? Et puis, dès que la guerre ne s'interposerait plus entre ses ennemis extérieurs et intérieurs, comment ne pas voir d'avance cette foule d'intrigues sortant de Paris, et leurs trahisons, perçant bien plus facilement une aussi longue ligne d'armistice que les qui-vive et les feux de nos mobiles avant-postes ? Ainsi, cette suspension d'armes ajouterait à la guerre étrangère ime guerre intestine ; elle mettrait à nu toutes nos faiblesses ; elle désarmerait sa Renommée, elle la dépouillerait de son prestige ! Cette trêve, sans la garantie de nos frontières naturelles, ne lui parut donc bonne à rien ; la guerre lui sembla offrir plus de chances ; c'était son élément, il s'y confia ! On savait que le département-frontière de l'Ain venait de s'insurger contre l'Invasion. On voit qu'il restait en dehors de la ligne d'armistice proposée : Napoléon exigea qu'il y fût compris. Il déclara : « Que jamais il n'abandonnerait volontairement à l'ennemi des Français qui s'étaient dévoués à sa cause ! » C'était demander aux Alliés l'évacuation de la France ; ou, si l'on veut, c'était toujours les bases de Francfort, que, à défaut de la déclaration refusée, indiquerait cette ligne d'armistice. Cette réponse termina tout. Dès lors, Flahaut, de qui je tiens jces détails, n'attendit plus que son rappel. Évidemment, m'a-t-il dit, à ses yeux mêmes, l'Empereur ne voulait plus d'armistice !
D'ailleurs, en ce moment, et dans le Conseil des Coalisés, de grandes résolutions venaient d'être prises- Une voix prédominante, la voix la plus ennemie de la France, celle de l'Angleterre, s'appuyant des passions vindicatives des Prussiens et
de Torgueil russe, venait d'y relever les cœurs, d'y ranimer les courages, et d'y rétablir Tensemble. Castlereagh avait décidé les souverains alliés : premièrement, à autoriser Blùcher à reprendre son attaque sur la Marne ; secondement, à appeler du nord, à Taide de ses quarante-huit mille hommes, les cinquante mille Russes et Prussiens de Bulow et de Wintzingerode ; troisièmement, il les avait, à force de subsides, déterminés à signer, le i^' mars, le funeste traité de Chaumont, précurseur de celui de la Sainte- Alliance ! Son exécution contre la France, depuis la chute de TEmpire, en a trop bien montré les clauses pour qu'il soit besoin ici de les reproduire. Quatrièmement enfin, il venait d'obtenir que, à Châtillon, un dernier ultimatimi, avec un délai fatal, serait imposé à Napoléon.
Arrêtons-nous ici ; reprenons haleine sur ce dernier sommet : nous n'avons plus qu'à descendre. Les dernières lueurs de notre fortime sont près de s'éteindre; le sort, trop tenté, va se montrer contraire. Ou plutôt, et pendant les derniers instants d'ime lutte si inégale et si sanglante, nos succès, tout glorieux qu'ils vont être encore, seront ou si cher achetés, ou tellement entremêlés de revers et de découragement ; ils seront si disproportionnés avec le danger, et si activement combattus par les trahisons de l'intérieur, qu'ils n'auront pu retarder que de quelques jours seulement la captivité de notre capitale, la chute de Napoléon, et la première et si déplorable mutilation de la France !
blûcher et l armee prussienne sur le point d'Être pris s'échappent
Maintenant reprenons ce triste récit, et que chacun, d'après les faits, juge les hommes. A la fin des trois premières journées du séjour de Napoléon à Troyes et des anxiétés de cette vaine négociation, dans la nuit du 26 au 27 février, quand des renforts, quand soixante mille Français réunis, quand les succès de nos avant-gardes vers Bar et Châtillon, et la fuite des Alliés sur Dijon et Langres, soutenaient encore l'espoir, tout à coup TEmpereur apprend que Blùcher, qu'on croyait blessé dans Méry, en a disparu, et que, une seconde fois, il menace Meaux et la capitale.
On se souvient que, le 22 février, ce feld-maréchal, renforcé d'un corps nouveau et alléché par l'espoir d'une grande bataille, était accouru de Châlons à Méry-sur-Seine. Mais le 23, dès qu'il apprit que Schwartzenberg refusait le combat, il avait voulu s'en séparer. « Qu'avait-on besoin de lui pour fuir ? Est-ce pour cette honte qu'il doit reprendre le joug, odieux pour un Prussien, d'un chef autrichien ? Qu'on lui rende son indépendance. Qu'on le laisse renouveler sa première attaque, dégager ainsi la grande armée, et venger sur la Marne, jusque dans Meaux, ses quatre revers ! »
BLÛCHER NOUS ÉCHAPPE 271
On a vu que Castlereagh venait de décider les Alliés à le laisser faire en appelant du nord, à Taide de son agression, Bulow et Wintzingerode. Mais le fougueux Blùcher ne les avait pas attendus. Il avait aussitôt repassé FAube, détruit les ponts derrière lui, et, dès le 24 février, poussant sur Sézanne et le Morin, il y avait atteint Marmont, faible de cinq à six mille hommes.
De son côté, depuis le retour de Napoléon de la Marne sur la Seine, Mortier avait repris Soissons. Il y avait placé quatorze cents braves Polonais sous un général Moreau, de bien funeste mémoire. Château-Thierry, par son ordre, était occupé par Vincent et quelques centaines de chevaux. Luimême venait de se poster entre les deux, à Villers- Cotterets, avec quatre à cinq mille hommes.
C'étaient donc de Soissons à Sézanne, sous nos deux maréchaux, dix à onze mille combattants seulement, contre Blûcher et quarante-huit mille hommes, que Bulow, Wintzingerode et cinquante mille autres Russes et Prussiens venaient seconder.
Cependant, Bliicher, certain que, selon sa coutume, l'Empereur a presque tout attiré à lui, et qu'il peut attaquer Marmont du fort au faible, a d'abord marché, tête baissée, contre ce maréchal. Un premier choc de cavalerie fait sentir à celui-ci qu'il n'a d'autre ressource qu'tme retraite précipitée. Toutefois, atteint sur le Morin, il a fait, à coups de canon, respecter sa fuite ; puis, la dirigeant habilement vers Mortier qu'il a prévenu à temps, il a rejoint ce maréchal, le 26, à La Fertésur-Marne. Mortier accourait par la rive droite ; la Marne le couvrait, il la passe, en brise le pont derrière lui, et, devant les cinquante mille hommes de Blùcher, il vient ranger, à côté des cinq à six mille soldats de Marmont, ses quatre mille hommes.
Tous deux devaient s'aider d'un obstacle pour se
mettre en travers de l'Invasion. C'était à Trilport et à Meaux qu'il fallait aller l'arrêter derrière la Marne ; à peine le lendemain en eurent-ils le temps. L'ennemi nous serrait de si près, que ma brigade, en arrivant de Villers-Cotterets, jetée dans Reuil le 26 au soir, n'en put sortir le 27, et rejoindre le duc de Trévise à Trilport, qu'en se faisant jour à coups de sabre. Le pont de Trilport nous sauva ; mais il était si mauvais, qu'il fallut le passer pas à pas, à pied, sur une file, et avec intervalles. Pendant ce défilé l'ennemi arriva, Ricard nous défendit ; après quoi, traversant la Marne à son tour, il en détruisit ce passage.
Nous continuâmes ; et bientôt, en vue de Meaux, Marmont et Mortier prirent position. Là, nous figurant la guerre finie pour cette journée, ma brigade fut placée sur deux lignes, en dehors du faubourg, face à Trilport, sa gauche aux dernières maisons qui bordaient la grande route, et sa droite prolongée vers le Comillon : c'est un faubourg de Meaux, que la Marne sépare de cette ville. Tranquilles à l'abri de cette rivière nous nous reposions, quand tout à coup, de l'autre rive, sur les hauteurs à ma droite,, une batterie russe, se démasquant, me tua plusieurs chevaux ; puis, se retournant, elle protégea contre le faubourg du Cornillon une vive attaque. C'était Sacken ; son premier élan, en renversant deux bataillons de nos gardes nationaux mal commandés leur enleva ce faubourg, le pont et la porte même de la ville, dans laquelle il pénétra.
Marmont s'était chargé de la défendre ; on venait de le surprendre, ce qui lui arrivait souvent, soit que son orgueil répugnât à croire qu'on osât s'attaquer à lui, ou que se plaisant surtout dans les hauteurs du commandement, il en négligeât les détails. Mais alors, et comme s'il avait à punii" une insulte, d'autant plus impétueux il courut, l'épée
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à la main, à cette porte avec ses officiers, et, sans compter, chargeant aussitôt, il culbuta Tennemî dans le faubourg, et en reprit le pont, qu'il avait dédaigné de rompre ; lui-même le fit cette fois détruire sous ses yeux, Pelleport, qui le secondait, ayant été blessé. Notre position ainsi assurée pour vingt-quatre heures, il envoya Fabvier à Paris demander un prompt secours.
On n'y songeait qu'à l'armistice, et à célébrer l'arrivée des prisonniers et des drapeaux ennemis pris sur la Seine. Le canon de joie des Invalides empêchait d'entendre celui de Blûcher, menaçant la dernière ville qui se trouvait entre l'invasion et la capitale. Six mille conscrits seulement, et huit batteries prêtes, s'y trouvaient alors. Fabvier alla les demander au duc de Feltre. Ce ministre l'envoya au roi Joseph, lequel par susceptibilité ou incertitude, se retranchant sur ce qu'on ne s'était pas d'abord adressé à lui, le renvoya au ministre. Le fait était que tous les deux, surpris et effrayés, ne savaient à quoi se résoudre. Quelque pressant que fût le danger, ils craignaient, avant tout, le mécontentement de l'Empereur, et d'agir sans ordre. Enfin, contraints à se décider, mais ne faisant rien qu'à demi, ils partageaient ce reste de forces de manière à les rendre partout insuffisantes, quand arriva de Troyes l'ordre du maître, qui avait prévu le danger et fit tout marcher à notre secours.
Cependant, Sacken lâchait prise en face de nous ; il se prolongeait vers Lagny, par delà notre droite. Mais nos maréchaux, peu inquiets de ce côté, songeaient plutôt à leur gauche. Quelque étroite que fût l'Ourcq, cette rivière étant sur ce flanc leur seule sauvegarde, ils en firent rompre tous les passages, sans les garder, même celui de Lisy, par où le général Vincent, en se retirant de
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Château-Thierry, venait de nous rejoindre. Le temps leurs manqua pour cela, et aussi les hommes. Néanmoins, ma brigade fut poussée, le soir môme, sur Vareddes, mes grand'gardes vers l'Ourcq, et la nuit ainsi que les premières heures du lendemain 28 furent tranquilles. Mais, vers onze heure-s, une de mes reconnaissances, longtemps attendue, rentra incomplète : les Prussiens l'avaient surprise entre mes postes et la Thérouanne. Cette rencontre n'était que trop significative : la Marne, l'Ourcq, la Thérouanne même, étaient donc franchies, Meaux tournée et prise à revers, Claye aussi menacée, et dès le lendemain Paris, d'où le secours de six mille recrues sortait à peine, pouvait voir Bliicher à ses portes.
Mortier n'hésita point. Avec quatre mille hommes il ne pouvait songer à se défendre : il attaqua ! Nous marchâmes aussitôt ; Vincent et sa cavalerie, à gauche dans la plaine ; Christiany et son infanterie, à droite sur la grande route ; les Gardes d'Honneur, entre deux. La cavalerie Prussienne fut d'abord rejetée par la nôtre derrière la Thérouanne ; leur infanterie, postée à gué à Trêmes, fut attaquée de front, tournée à droite par Christiany, et dépostée de vive force.
C'était l'avant-garde de Kleist. Paris alors imposait encore. Ce Prussien était de tous les alliés celui qui venait de menacer de plus près notre capitale. Déjà étonné de son audace, quand il \nt son avant-garde battue, et du même coup sa retraite coupée sur Lisy, le pont de cette ville, qu'il avait fait rétablir, il l'envoya rompre on ne sait pourquoi. Quant à lui-même, avec dix mille hommes contre trois mille, acceptant la défensive, il recula, depuis quatre heures du soir jusqu'à minuit, sur la grande route de Soissons, en remontant l'Ourcq jusqu'à Neuichelles.
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Nous le poursuivîmes avec tant de bonheur que, à onze heures du soir, les Gardes lui enlevèrent encore un dernier poste. Les cavaliers ivres, qui le défendirent, se ruèrent au milieu de nos escadrons que, en avançant dans l'obscurité, je venais par précaution d'échelonner à grandes distances, sur la gauche de la grande route. On enveloppa ces furieux ; il fallut les tuer pour s'en débarrasser, car ils ne voulurent pas se rendre.
Il était minuit quand Marmont nous rejoignit à May, où il s'arrêta. Mortier était resté en observation à Beauval et devant Lisy. Cette poursuite acharnée inquiéta Tennemi ; elle accrut sa crainte. Nous jouissions de notre succès sans le comprendre. Dans cette journée critique, où nous eussions dû être culbutés sur Claye par trente mille hommes, la perte de l'ennemi avait été triple de la nôtre ; à quoi, il faut ajouter celle de plusieurs lieues de terrain, du pont de Lisy, et de l'offensive.
Un jour était gagné sur l'Invasion, et c'était beaucoup sans doute ; mais ce répit donnerait-il à Napoléon le temps d'arriver à notre secours? Dans quelques heures, Bliicher, d'autant plus pressé d'en finir, n'allait-il pas nous accabler de toutes ses forces ? En effet, le lendemain, i^' mars, rOurcq se montra bordée d'une multitude d'ennemis. Quelques milliers de Russes nous fusillèrent à Lisy, de la rive gauche, comme pour préparer un passage ; quinze mille autres et seize mille Prus^ siens, remontant ce cours d'eau, se présentèrent, en colonnes profondes, à Crouy et à Gêvres. En même temps, Kleist, sur la même rive que nous, et plus fort à lui seul que nos deux maréchaux, ressortait du défilé de Neufchelles s' apprêtant à fondre sur Marmont. Ainsi, menacés en tête, en flanc gauche, et dans nos intervalles, nous restâmes déployés, faisant face de toutes parts et la meilleure
contenance qu'il nous fut possible, mais fort inquiets. Nos maréchaux, attentifs, étaient décides à tomber sur les premiers qui tenteraient un passage. C'était là, en effet, notre seule ressource ; mais qu'en espérer ? Que faire contre une attaque, sur quatre points, de cinquante mille hommes contre huit à dix mille, et quand cette agression semblait devoir être simultanée ?
Heureusement, ils ne la tentèrent que partiellement, vers la fin de la journée, et à Gêvres seulement. Langeron, à la tête de vingt mille hommes, en ayant rétabli le pont, lança Kapsewicz sur notre rive, cinq mille hommes contre deux mille. D'abord, notre cavalerie fut repoussée ; mais Marmont accourut, il précipita si résolument son infanterie contre ces Russes, que Kapsewicz mesura la force de Marmont à l'audace de ce maréchal, se tint pour vaincu, repassa l'Ourcq, et laissa sur place six ou sept cents morts, blessés et prisonniers.
Le jour, qui semble si long à la défensive, s'écoulait ; la nuit enfin arriva et suspendit tout. Ce second jour d'une lutte si inégale eût dû être notre dernier jour, et non seulement nous étions encore debout, mais entiers, mais victorieux et maîtres du champ de bataille ! Étonnés, nous nous félicitions de tant de fortune ; nous en rapportions le bonheur à nos maréchaux. Et en effet, dans une position aussi périlleuse, leur audacieuse habileté avait été au-dessus de tout éloge. La confiance des nôtres s'en accrut; aussi, quand, vers dix heures du soir, les six mille recrues de Paris et leurs huit batteries nous rejoignirent, ce fut avec une fierté de vétérans que nos plus jeunes Gardes les accueillirent.
Cette disposition des esprits fut heureuse, car l'aspect seul de ce secours n'était que trop fait
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pour nous montrer T excès de notre détresse. Qu'on se figure des files allongées et traînantes d'adolescents, la plupart grêles, à demi vêtus, ployant sous le poids de leurs sacs et de leurs fusils qu'ils ne savaient pas charger, qu'ils pouvaient à peine porter, et dont la plupart se servaient pour soutenir leur marche chancelante, en sorte que, remplis de terre, ils devenaient entre leurs mains une arme inutile. Leur halte au milieu de nous fut plus déplorable encore. Ces pauvres recrues, moxirant de faim, grelottant de froid, ne savaient comment établir leurs bivouacs et les approvisionner : ils erraient dispersés autour des nôtres, implorant notre aide, nous demandant un refuge, se désespérant, se perdant dans Tobscurité et s' appelant à grands cris les uns les autres.
Ce renfort était un nouveau danger, c'étaient des gens de plus à défendre ; et pourtant leur arrivée, si peu martiale, eut un succès dont nos efforts des trois jours précédents furent couronnés.
Pendant que le spectacle décourageant de leur impuissance redoublait notre inquiétude pour le jour suivant, le tumulte de leur désordre, leurs clameurs, le bruit des quarante-huit canons et des nombreux caissons qu'ils traînaient avec eux, avaient éveillé l'attention des Coalisés. Ils crurent que de formidables renforts, sortant de Paris, venaient d'accourir à notre aide. Dès lors, Bliicher, renonçant à forcer le passage de TOurcq en face de nous, et à nous envelopper, retire ses corps de Lisy, de Crouy et de Gêvres ; il les concentre vers Fublaines. Dès le matin, il leur fait passer la rivière derrière Kleist ; il se persuade que désormais, pour nous attaquer de plain-pied sur notre rive, il lui faut la réunion de toutes ses forces. Les premières lueurs du jour du 2 mars montrèrent donc à nos yeux, de plus en plus
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émerveilles, tout le cours de TOurcq, jusqu'à Fublaincs, entièrement dégagé d'ennemis ! Nous ignorions, il est vrai, que quarante-six mille hommes, s'entassant dans le défilé de Neufchelles s'apprêtaient à en déboucher sur notre flanc gauche. Nous aurions dû, au reste, le désirer. Il n'était plus temps d'enlever Paris par surprise à notre Empereur, l'occasion en était passée. Napoléon, en ce moment, arrivait à la Ferté-sur-Marne, et Blùcher, s'engageant un jour de plus entre nous et lui, pris entre deux feux, n'aurait plus été maître de sa retraite.
Ainsi, dans cette marche dérobée de Blùcher, et qui devait être si rapide, on avait vu dix mille hommes, pendant trois journées entières, en repousser et maintenir de plain-pied à leur gauche un nombre pareil, et en même temps, couverts par un filet d'eau large de quelques mètres, en tenir quarante mille autres en échec devant cet obstacle ! Paris avait été sauvé cette fois encore : nos maréchaux avaient donné le temps à l'Empereur d'accourir de Troyes, et, sur l'Ourcq et l'Aisne, comme une première fois sur le Morin et la Marne, d'accabler Blùcher d'un second désastre. , Pourtant, quelle qu'ait été l'habile audace de nos maréchaux, de même que dans bien d'autres succès de guerre, il faut chercher l'explication de celui-ci moins dans nos mérites que dans les fautes de notre adversaire. Le 27, après avoir poussé Sacken à notre poursuite sur Trilport et le Cornillon, arrivé à La Ferté-sous-Jouarre, lorsqu'il avait vu tous les passages détruits sur la Marne, inquiet, et se souvenant de ses quatre défaites, il avait plutôt regardé derrière lui que devant lui, et, rappelant ses corps à la Ferté, il y avait passé la Marne. Son but avait été de se couvrir de cette rivière contre l'arrivée possible de l'Empereur, et
tout à la fois de tourner nos deux maréchaux dans Meaux, par Lisy, pour les couper ou les repousser sur la capitale. C'était prétendre, en se mettant en défense d'un côté, attaquer de Tautre, et marcher, comme en fuyant, à la plus grande des conquêtes.
Le 28 son armée, comme son esprit, avait été partagée par cette double préoccupation. Une moitié, sur la rive droite de la Marne, avait marché sur Lisy ; Tautre moitié était demeurée sur la rive gauche, de La Ferté à Sameron ; écoutant sans doute si, du côté de la Seine et de Napoléon, il n'arrivait pas derrière elle quelque bruit de guerre. Il en était résulté cette attaque, sans ensemble et mal soutenue, au travers de Lisy et de TOurcq, sur Gué-à-Trême, où son avant-garde s'était fait battre.
Le i^' mars, même spectacle et plus extraordinaire encore. Cette fois, il a, tout entier, passé la Marne, relevé son pont, et plus tranquille sur ses derrières, il a réuni contre nous toutes ses forces. Un mince cours d'eau seul sépare son armée d'une poignée d'hommes. L'im de ses corps, maître du passage de Neufchelles, est même sur l'autre rive et sur notre flanc gauche ; et pourtant, pendant tout ce second jour, errant indécis sm' ce ruisseau, quand vers Gêvres seulement il en tente le passage, cet effort a été si mal soutenu, que les cinq mille hommes qu'il a risqués se sont laissé battre par deux mille !
Voilà donc deux jours que, remontant de plus en plus ce filet d'eau, il n'a pu vaincre un si faible obstacle. Le troisième jour, le 2 mars, il le remonte plus encore, et, couvert par Kleist, il le passe enfin à Fublaines, rêvant toujours ime victoire, Paris, et une entrée triomphale. Mais alors tout change soudainement ! Un premier coup de canon de
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TEmpereur gronde derrière lui sur La Fert6. A ce bruit, que, dans sa préoccupation, il avait déjà cru chaque jour entendre, il lâche prise, il tourne bride, et sa fuite éperdue nous prouve que, pendant sa marche agressive, si audacieuse et en réalité si timide, ce maréchal, surnommé En Avant ! a été bien moins préoccupé d'avancer que de pouvoir reculer et de s'assurer d'ime retraite !
Cette retraite ne valut pas mieux que son attaque. Dans son effroi, il indiqua pour refuge à ses quatre corps Soissons, dont il n'était pas le maître. C'était seulement la veille qu'il avait donné cette même ville pour point d'attaque à Bulow et à Wintzingerode, s'avisant bien tard, que le concours de ces cinquante mille hommes pourrait ne lui être pas inutile.
Dès lors, entraînant après lui Yorck et Sacken par La Ferté-Milon, il gagna précipitamment, vers Neuilly-Saint-Front et Oulchy, les routes qui de Château-Thierry conduisent à Soissons. Ses deux autres corps, Kleist et Langeron, eurent l'ordre de le suivre ; mais, engagés devant nous au delà de rOurcq, ils avaient à se retirer des défilés de Neufchelles et de Mareuil, où ils se trouvaient entassés. Kleist paya d'audace : il nous masqua sa retraite par ime attaque. Cependant, forcé de combattre tout le jour pour protéger, derrière lui, l'écoulement de Langeron par Fublaines, il fut repoussé par Marmont, et au moment d'être entamé. La valeiu* du jeune Blûcher, fils du maréchal, et la défense du village de Mareuil cachèrent le désordre de la fuite de ce corps, et en sauvèrent Farrière-garde. Elle nous échappa, dans la nuit du 2 au 3 mars, jusque vers Neuilly-Saint-Front, où nous la retrouvâmes ainsi que l'Ourcq. Cette rivière, quelque faible qu'elle soit à cette hauteur, nous
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Teût livrée, si Tun de nos généraux de cavalerie n'eût manqué de promptitude.
Mais enfin Tennemi était rejoint, et obligé de se retourner poiu: se défendre. Il s'arrêtait : il lui fallait disputer TOurcq à son toiu* ; nous nous en applaudissions ; nous savions que l'Empereur accourait, suivi de vingt-cinq mille hommes ; que, en trois jours, du 27 février au 2 mars, il avait franchi, par Arcis, Herbisse et Estemay, l'intervalle de Troyes à La Ferté-stir-Marne ; que, en même temps, Victor et le duc de Padoue avaient, de Bussières et de Vieux-Maisons, gagné directement Château- Thierry ; et que, en cet instant, le 3 mars, atteignant lui-même, à toute course, Bezu et Rocovirt sur la route de Soissons, Napoléon, pendant que Bliicher nous tenait tête, le tournait, et qu'il dépassait la gauche de ce Prussien, en se précipitant sur Micy, par Fère, Fismes et Braisnes. Dès lors, prévenu sur la Vesle et l'Aisne, enfermé entre nous et ces deux rivières, Bliicher, dans le désordre de sa fuite, acculé sur l'Aisne et sur Soissons, allait enfin être ou détruit ou contraint de mettre bas les armes.
Déjà le vieux feld-maréchal, troublé, cherchait des yeux un passage pour s'échapper ; ses regards, de toutes parts repoussés, étaient forcés de se reporter sur l'Aisne ; mais le pont de Soissons lui était interdit. Quant à ses pontons, ils étaient engravés dans nos traverses : il les appelait vainement à son secours. Le temps, l'Aisne, Soissons et nos routes défoncées, nous le livraient donc ; il était vaincu d'avance, quoique toujours plus nombreux que nous ; Napoléon était là, sa présence nous valait ime armée. On a donné cent voix à la Renommée, mais elle a plus de bras encore !
Ainsi, la Coalition, mutilée dans Tune de ses armées les plus lestes et dans son chef le plus acharné, allait être frappée mortellement, quand
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l'un des nôtres, Moreau, ce funeste commandant de Soissons, la sauva ! Blùcher, ^îperdu et sans refuge, était déjà sous notre main, Moreau lui livra ce passage ; et, de vaincu et pris qu'il était, avec cinquante mille hommes sur la rive gauche de l'Aisne, ce maréchal se retrouva sur l'autre rive, non seulement à couvert de nous, mais à la tête de cent dix mille hommes !
Ce fut le 3 mars que ce cruel malheur arriva. Nous l'ignorions. Comment supposer que vSoissons, tombeau du brave Rusca, dont la première reddition venait de faire livrer deux de nos généraux à des conseils de guerre, reprise, réparée depuis quinze jours, et qu'un nouveau commandant défendait avec une artillerie nombreuse et une garnison d'élite, ne fût pas restée Française ! Le lendemain, 4 mars, ma brigade, après avoir franchi le dernier repli de l'Ourcq, poussait avec confiance l'arrière-garde ennemie contre les remparts ; nous nous étonnions de ne plus trouver de résistance, lorsque, arrivés en vue de cette ville, un coup de canon en sortit et me couvrit de terre, au moment où mon cheval, en franchissant le fossé, s'abattait j sous moi. A ce coup imprévu, un cri de surprise ! partit de nos rangs ! « Quoi ! Soissons tirer sur nous 1 Soissons ne serait plus à nous ! Soissons serait prise ! & Il n'était que trop \Tai. Déjà Blùcher, sauvé, s'y abritait. Ses remparts, contre lesquels toutes nos manœuvres tendaient à l'écraser, étaient devenus son refuge» Saisis de dépit et de douleur, nous demeurâmes consternés. Alors commença contre Moreau ce murmure de malédictions que bientôt répéta l'armée entière.
L'avant- veille au soir, 2 mars, aux premières attaques, par la rive droite, de Bulow et de Woronzow, le canon de Soissons avait victorieusement répondu ; et pourtant, dans la nuit suivante.
les sommations insidieuses d'un certain Martens, capitaine prussien, en avaient ébranlé le commandant. Le malheureux Moreau, Tesprit frappé, dit-on, du sac d'Auxerre, dont il avait été cause en voulant en vain la défendre, n'avait songé qu'à ne plus renouveler ailleurs un pareil désastre. Dans l'importance de son poste, il avait donc, avant tout, vu le danger du pillage de cette ville, la conservation de quelque artillerie confiée à sa garde, et le salut de sa garnison. Comme si la citadelle était là pour la garnison, et non la garnison pour la citadelle ! On l'avait laissé libre de sortir avec armes et bagages. Ces concessions eussent dû l'éclairer, elles l'aveuglèrent : dans la matinée du 3 mars, il avait signé notre perte et son déshonneur !
Jusque-là cette faute, quelle qu'en fût l'énormité, avait des exemples ; mais ici s'ajoute une sorte de fatalité. Elle se montre par l'inconcevable obstination de ce général dans l'aveuglement le plus manifeste. En effet, cette funeste capitulation convenue, l'ennemi lui-même en avait suspendu la consommation. Bulow, qui le croirait ? avait ajourné la prise de possession de ce passage ! Il avait disputé sur quelques canons, qu'il ne voulait pas laisser échapper. En ce moment, le bruit des nôtres qui se rapprochaient, les imprécations, l'indignation de sa brave garnison polonaise, tout semblait se réunir pour éclairer enfin Moreau, et le rappeler à son devoir. Mais cet insensé, qui eut le courage de défendre sa capitulation contre Bulow, n'eut point l'inspiration de saisir cette occasion pour la rompre. C'était Woronzow qui avait mis fin à cette vaine contestation : « Laissez, s'était-il écrié, laissez à ce commandant toutes ses pièces ! Donnez-lui les miennes même, s'il l'exige ; mais qu'il parte ! Qu'il nous livre à l'instant ce
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passage, et, croyez-moi, le marche sera trop bon encore 1 1> Bulow céda ; Moreau fut satisfait, et la dernière chance de notre salut., perdue sans retour !
Voilà comment, le 3 mars, vers deux heures de Taprès-midi, Theureux Blûcher, qui ne savait ])lus où fuir, avait- vu les ponts-levis de Soissons s'abaisser et ses portes s'ouvrir à sa retraite. Aussitôt, appelant tous les siens, il s'était précipité dans ce refuge. C'est encore pourquoi, ce soir-là même, Kleist et Langeron, que nous arrêtions sur l'Ourcq, pendant que l'Empereur arrivait sur leurs derrières, avaient disparu devant nous. La nuit, le jour qui suivit avaient à peine suffi au ralliement de cette armée effrayée et à l'écoulement, par Soissons, au delà de TAisne, de ses corps et de ses bagages.
Le lendemain de ce malheur, le 4 mars au matin, l'Empereur Tignorait encore. Dès la veille, 3 mars, et depuis deux heures après minuit, il avait, de La Ferté-sur-Fismes, par Château- Thierry, Bezu et Recourt, entraîné, au pas de course, toutes ses colonnes. Pendant qu'il se hâtait sur une route soUde, le trouble, la précipitation de Blûcher fuyant à travers champs, le désordre de ses corps, une foule de traîneurs égarés et d'équipages embourbés, tombant entre nos mains, avaient persuadé Napoléon qu'il allait enfin porter aux aUiés im coup décisif. Il pensait que, en raison de nos défauts comme de nos qualités, dont l'effet est partout le même, la destinée de chaque homme est constante, et que l'imprévoyant Blûcher, coupé de Reims, de Berryau-Bac, et acculé contre Soissons, allait, en succombant au pied des murs de cette ville, y retrouver ime catastrophe pareille à celle de Lubeck, ' en 1806, et un désastre plus complet que celui de Montmirail.
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Agité de cet espoir, dans la soirée du 4, il avait atteint Fismes ; et impatient, malgré la marche forcée de ces deux jours, il venait de lancer sur Braisnes, sans leur permettre de repos, ses quatre escadrons de service, lorsque, à peine avait-il mis lui-même pied à terre, un officier de Marmont arriva. Alors retentit dans le quartier impérial la fatale nouvelle ! A ce coup de foudre, tout s'y transforma : Taxdeur, en indignation : le bonheur, en anxiété ! Dans ces moments extrêmes, où de chaque heure pouvaient dépendre de si grandes destinées, six journées entières de fatigues excessives étaient perdues. La poursuite décisive de la grande armée ennemie, déjà si décontenancée, se trouvait avoir été vainement abandonnée. Le juste espoir qui en avait si inopportunément détourné TEmpereur, était déçu. Tel que les spectres d'Homère, cet espoir s'évanouissait devant ces mêmes remparts, au pied desquels Napoléon avait cru qu'il allait enfin se réaliser !
Dès ce moment, sa figure s'assombrit. Ses secrétaires, ses serviteurs les plus intimes, le remarquèrent. Hubert, entre autres, l'un de ses valets de chambre, et le plus distingué par son éducation, son esprit, ses talents et son caractère, m'a répété maintes fois, ce sont ses propres paroles : « Que, à dater surtout de ce jour fatal, un sentiment pénible, une empreinte de mélancoUe, de malheur même, contracta constamment les traits de son maître infortuné ; que depuis, il y chercha vainement ce sourire bienveillant et d'une si attrayante aménité, qui donnait à sa physionomie, parfois terrible, une expression d'une grâce si touchante, qu'on en conservait le souvenir comme d'un bienfait, ou de la plus douce des récompenses. Dès lors, ajoutait-il, ses sourires furent forcés, pénibles, et, dans son intérieur, ime profonde
tristesse devint le fond le plus habituel de la plupart de ses mouvements, de sa voix et de toutes ses habitudes. &
Quant à ses paroles à cette funeste nouvelle, on distingua celles-ci : «Je tenais ce fou de Bliicher dans les replis de T Aisne ! Et voilà qu'on lui ouvre Sûssons ; qu'on lui en livre le pont même sans le rompre ! La mort de Rusca a dérangé tous mes plans. C'est ce malheureux Moreau qui nous perd. Ce nom-là est devenu fatal à la France ! »
Ces derniers mots, Rimiigny m'a dit que, peu de jours après, il les lui entendit répéter avec un dépit concentré. A Fismes, on remarqua qu'ils furent prononcés avec une sorte de résignation. On comprit que, tels que les hommes à grandes destinées. Napoléon comptait avec le sort. Il avait vu, avec un surcroît d'inquiétude, que, dans ces six derniers jours, deux fois la saison lui avait manqué. Il se plaignait de ce que, ainsi qu'à Brienne, ime pluie malencontreuse, à son départ de Troyes, venait, de ralentir sa marche dans les boues d'entre la Seine et la Marne; puis, de ce que, ayant atteint entre la Marne et l'Aisne des routes solides, quand ce dcgel, sans nous arrêter, aurait engravé Bliicher entre l'Aisne et l'Ourcq, un retour subit d'hiver, favorisant son ennemû, venait d'en hâter la fuite.
Tout, d'ailleurs, lui indiquait que Tépoque critique de cette lutte désespérée était arrivée. Depuis le 27 février, pendant six journées de vaines manoeuvres, Thorizon s'était chargé, de toutes parts, de nuages de plus en plus menaçants. L'arsenal de La Fera vena,it de s'ouvrir, sans résistance, devant quelques centaines de Prussiens : cent canons, un matériel de vingt millions, y étaient tombés entre leurs mains. En même temps, nos deux ennemis les moins ardents, l'un, Berna-
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dotte, qu'un souvenir mal éteint de la patrie et, dit-on, le fol espoir de remplacer Napoléon portaient à nous ménager, se trouvait contraint de joindre à Blûcher une part de son contingent ; l'autre, l'empereur d'Autriche, que son caractère et Metternich faisaient hésiter à renverser dans son gendre le rival d'Alexandre, l'ennemi de Frédéric, et le génie dompteur de l'esprit révolutionnaire, allait être entraîné dans la politique haineuse et intéressée de l'Angleterre.
De ce côté, un autre malheur, une défaite du duc de Reggio, venait d'être la cause de ce revirement de notre fortune. Le 27 février, jour de son départ de Troyes, l'Empereur, afin de cacher son absence à Schwartzenberg, avait envoyé aux corps séparés de Macdonald et d'Oudinot l'ordre de marquer sur leurs positions son quartier impérial, d'en menacer l'ennemi, et de le contenir par ce simulacre de sa présence. Il espérait ainsi gagner le temps d'anéantir Bliïcher ; et c'était ce jour-là même que le maréchal Oudinot, surpris et battu par Wittgenstein, avait perdu l'Aube et l'offensive !
Le corps de ce maréchal, fort de seize mille hommes, arrêté dans le val de l'Aube, en colonne de marche, s'y reposait. Des hauteurs bordaient son flanc gauche depuis le pont de Doulaincourt, qu'il avait passé et qui était sa seule retraite. Ces hauteurs le dominaient ; elles étaient à portée de l'ennemi, et le lui cachaient. Malheureusement il avait négligé de les occuper, et même de s'y éclairer : sécurité qui étonne d'autant plus que, en même temps, par un excès de précaution dans une marche agressive, il avait laissé une partie de son artillerie et de sa cavalerie, ainsi que Pacthod et quatre mille cinq cents hommes, à Magny-le- Fauchard, à quatre lieues de lui, derrière l'Aube et le pont de Doulaincourt.
Wittgenstcin, bien informé, marcha à ces hauteurs. Il prétendait s'en emparer, et, se précipitant de leurs crêtes, surprendre le flanc de la colonne française, la culbuter sur son flanc opposé, et l'écraser contre l'Aube ou l'y noyer. Un hasard et la valeur du duc de Reggio le sauvèrent de ce désastre, mais non d'un échec qui, dans ce moment décisif, releva le cœur des Alliés et leur fit reprendre l'offensive.
Il était dix heures. Wittgenstein, avec cinquante mille hommes et cinquante canons, se prolongeait sur les crêtes d'où il allait dominer et foudroyer inopinément notre colonne, quand par bonheur quelques-uns de nos fourrageurs, l'apercevant, coururent avertir le maréchal. L'alerte fut, dit-on, si vive, qu'Oudinot, oubliant d'appeler à son secours Pacthod, sa division et deux mille cinq cents chevaux qui restèrent inutiles, ne songea qu'à monter rapidement, avec neuf mille vieux soldats qu'il avait sous la main, sur ce coteau, celui d'Arrentières. Il en chassa la tête de colonne ennemie, et, s'y déployant, il changea cette surprise de flanc en un combat de front, qui le sauva. Pendant six heures il disputa, et couvrit de six mille morts et blessés des deux parts, ce champ de bataille, dont il fut forcé de se retirer, ce qu'il fit sans trop de désordre.
Sur les autres points de cette ligne, il est vrai, tout nous avait réussi : Macdonald s'était victorieusement maintenu à La Ferté-sur-Aube ; et Wrede, qui avait attaqué Bar et les quatre mille huit cents hommes de Gérard avec vingt-neuf mille hommes, y avait été battu. Néanmoins, cette fatale journée d'Arrentières avait tout perdu. L'attitude de chacun était changée : l'offensive, avec tout ce qu'elle a d'avantages, avait passé d'im camp dans T autre. Gérard et Macdonald,
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restés à découvert par Téchec du duc de Reggio, avaient été entraînés dans sa retraite. Notre ligne, inévitablement trop étendue, s'était reployée sur Troyes, précipitamment et sans ensemble ; Macdonald, revenant de Fextrême droite, n'ayant pu prendre à temps le commandement en chef, deux maréchaux pour une aussi faible armée en avaient doublé la faiblesse.
Il en était advenu que plusieurs occasions de retour offensif avaient été manquées, plusieurs positions défensives trop tôt abandonnées ; et entre autres celle de Bouranton, laissée vide au combat de l'Aubressel, à la gauche du deuxième corps. Ce corps y eût été détruit sans les charges de cavalerie de Saint-Germain et de Kellermann, et la valeur expérimentée du vieux général Duhesme. Ce jour-là, Gérard lui-même, que, dans ses excitations à plusieurs de nos chefs, l'Empereur venait de citer pour exemple, avait été abandonné sans avertissement. Malade dans Tonne- Hères, il y avait été surpris et forcé de s'en échapper seul, en chemise, à cheval et à toute bride ! Ses mémoires, dont il m'a lu quelques passages, diront à quels découragements il faillit devoir sa perte.
Ce fut alors que ce brave fou d'AlUx, le plus entêté de nos généraux, prétendit, avec deux mille conscrits, sans cadres, sans armes, et à coups de tocsin, soulever toute l'Yonne. Il réussit, mais inutilement ; rinvasion fit aussitôt rentrer chacun chez soi, et lui dans Auxerre, qu'il lui fallut bientôt abandonner. Ainsi Napoléon apprit que, le 3 mars, à l'instant où Soissons avait été livrée, nous perdions devant Troyes, au combat de l'Aubressel, deux canons et quinze cents hommes ; que, le surlendemain, Troyes, abandonnée, était reprise, piUée par Wrede, et notre cavalerie mise en déroute au delà par une autre négligence de l'un de nos chefs
décontenancé ; qu'enfin Macdonald était forcé de se replier sur Bray, Nogent et Montereau, derrière la Seine.
Telles avaient été les suites funestes du départ de Napoléon, le 27 février. Ce jour-là, s'il eût été présent sur l'Aube avec ses réserves, vainqueur sans doute de Wittgenstein, il eût achevé le découragement déjà commencé de ses adversaires. Mais cette malheureuse journée avait eu un autre résultat bien plus menaçant encore. Au milieu de la grande armée ennemie, le ministre anglais, effrayé d'avoir vu à Lusigny, dans ces derniers jours, Anvers et la Belgique près de lui échapper, avait profité de la dernière diversion de Blûcher et du retour de fortune d'Arrentières. Dès le surlendemain, i^' mars, renouvelant, ravivant l'alliance, il avait, dans Chaumont, fait signer aux souverains coalisés l'engagement formel « de réduire à ses anciennes limites royales la France de la République et de l'Empire. »
Il était donc trop vrai que Fétonnement produit par les derniers élans du génie de notre Empereur était entièrement dissipé. En même temps, l'armée détachée sur la Saône par Schwartzenberg allait achever d'éteindre dans Augereau les dernières lueurs de courage et de patriotisme de ce chef usé ; enfin, évidemment la Coalition, ranimée et resserrée, en s'engageant à démembrer la France, se décidait au renversement de notre Empereur, prévoyant bien, sans doute, que sa fierté préférait tout à cette mutilation de l'Empire et à cette humihation de sa couronne. En effet, lorsque, dans cette appréhension, il avait repoussé l'armistice offert à Lusigny, on l'avait entendu répondre aux tristes prévisions de Berthier : « Eh bien, en ce cas, je me mettrai à la bouche d'un canon, et tout sera terminé ! »
C'était le 27 février, et dans Arcis, que Napoléon avait annoncé cet acte de désespoir, que, vingt et un jours plus tard, on le verra tenter d'accomplir devant Arcis même. Mais, quand il prononça ces tristes paroles, il ne jugeait certes pas sa position si désespérée. C'est un fait même que, six jours après, à Fismes, le 4 mars, et malgré nos revers survenus sur l'Aube et la Seine depuis son départ, si Soissons nous fût restée, tout eût pu changer, et son génie l'emporter encore ! On tient de son secrétaire le plus intime, que son projet, dès que Blûcher eût été détruit, était d'aller se jeter soudainement en Lorraine, d'y réunir cinquante mille hommes en arrière de Schwartzenberg, dès lors forcé à une retraite précipitée, que Macdonald, Oudinot et Gérard, avertis, talonneraient. Là, appuyé sur ses forteresses, renforcé de leurs garnisons et au milieu de ses populations les plus guerrières soulevées, il eût rallié à lui quatre-vingt mille hommes, contre une armée tournée, déconcertée, et reculant sans doute en désordre. Il n'eût alors fallu qu'un heureux coup de guerre pour en achever la défaite, en décharger le sol français et lui dicter, de la rive gauche du Rhin, ime paix victorieuse. Voilà quel était le grand espoir que cette désastreuse prise de Soissons le forçait d'abandonner, qu'on le verra ressaisir trop tard, et qui fit sa perte. C'est aussi pourquoi ce 4 mars, à Fismes, à la nouvelle de la capitulation de Moreau, son dépit fut si violent que, selon le même secrétaire, il ordonna le jugement et l'exécution, en place de Grève, de ce général : ordre de colère, auquel ensuite, soit dédain ou clémence, il laissa désobéir !
C'ÉTAIT à Fismes, au moment de ce grand désappointement causé par la perte de Soissons, au milieu de la désolation de cette autre partie de la France ravagée et de la désorganisation produite par six marches forcées inutiles, que notre malheureux Empereur venait d'apprendre ce redoublement d'infortune. Et pourtant, à ces nouveaux coups du sort, loin de courber la tête, il ne la détourna même pas vers la Seine ! Il osa même s'en éloigner davantage ; il résolut de poursuivre, de ressaisir Blûcher au delà de l'Aisne. Et comme les grands courages ne consistent le plus souvent qu'à dissimuler de grandes craintes, dans cette dernière lutte contre le sort et les hommes, quelque sombres que fussent ses pressentiments, plus actif, plus déterminé que jamais, il en appela à tout ce qui lui restait de forces, il se fit des armes de tout, même de l'effroi et du désespoir qui l'environnaient.
Quand la fatigue ou l'extrême contention d'esprit renouvelait ces accidents de santé auxquels il était sujet, et qui furent rares dans cette courte campagne, on le vit, ou plongé dans un bain, ou le plus souvent à demi couché, dicter ses décrets, ses instructions, ses ordres, et jusqu'aux articles
de son journal officiel. C'est ainsi que, dans la nuit du 4 au 5 mars, à Fismes encore, il voulut que le Moniteur fût rempli des gémissements de nos provinces en proie à l'invasion, et Paris, des députations de nos villes spoliées. Il excita ces députations à lui demander vengeance. Dans ses proclamations, les souvenirs fameux de l'antiquité, le grand élan de 1792, l'exemple même du soulèvement actuel de l'Europe contre nos conquêtes, et dont la France était victime, il les invoqua. A ces excitations il joignit des ordres, même des menaces : un décret somma tout Français de courir aux armes à l'approche de notre armée, et de seconder ses efforts. Un autre décret prononça le supplice dû aiix traîtres pour tout fonctionnaire public qui refroidirait les coiu-ages au lieu de les enflammer. Quant à lui, jusque-là et depuis 1796, pour fonder et agrandir sa fortune, il ne s'était plu qu'aux actions les plus décisives, son génie n'étant pas de ceux qui, pour prendre un parti extrême, attendent une dernière extrémité. Ici cette extrémité était venue. Aussi ne balançat-il pas un seul instant. Désormais Blûcher, au moment d'être écrasé avec quarante-huit mille hommes devant l'Aisne et contre Soissons, se trouvait au delà de cette rivière à la tête de cent mille hommes. Placé là, entre l'Aisne et l'Oise, Laon était son refuge. Ce fut dans cette ville que, avec quarante-deux mille hommes seulement, Napoléon résolut de le prévenir, de lui couper cette retraite, et, le repoussant, de l'étreindre, de l'anéantir dams cet angle que forment l'Aisne et l'Oise, au-dessus de Compiègne, comme il avait failli le faire en l'acculant sur Soissons et contre l'Aisne.
Tous ses ordres partirent simultanément. Pendant que Marmont et Mortier attaqueront Soissons pour y retenir Blucher, et que Grouchy, en
vengeant dans Braisnes les quatre escadrons de service qui en avaient été repoussés, menacera l'Aisne inférieure, lui, Ney, Victor, la cavalerie de la Garde en tête, vont remonter précipitamment cette rivière, et la passer de vive force à Berry-au- Bac. En même temps, comme Reims allait se trouver sur nos derrières, il envoie Corbineau la ressaisir. Toute la nuit du 4 au 5 se passa à dicter ces décrets, ces proclamations, ces excitations pour Paris, des instructions à Macdonald, et à donner aux corps qui T entouraient leurs ordres de marche.
Le lendemain, 5, dès cinq heures du matin, Reims était cernée, surprise, prise, et avec elle quatre bataillons Russes. Au même moment, Tchernicheff était culbuté de Braisnes sur l'Aisne, nos prisonniers de la veille repris, et avec eux quelques centaines de Cosaques. Enfin, dans cette journée, et dans le faubourg de Soissons, T arrièregarde prussienne et russe, poursuivie de près par Mortier, faillit lui en abandonner la porte. Ce fut Langeron, un Français, qui l'en repoussa. L'acharnement fut si vif que, de chaque côté, huit cents hommes succombèrent dans cette fausse attaque. Marmont, au même instant, poussait ses canons jusque sur TAisne. Ils sillonnèrent de leurs boulets les masses accumulées de Blûcher, qui, par la porte de Laon, dégorgeaient encore de Soissons sur l'autre rive.
Le feld-maréchal, trompé par la chaleur de ces deux dernières attaques, crut à un passage de FAisne vers Micy et Vailli, devant sa gauche. Il alla se déployer en face, entre l'Aisne et la Lette, C'était ce que désirait l'Empereur. On connaît sa pensée : pressée d'en finir, et bien plus hardie, elle tendait à nous jeter derrière Blûcher, par Berry et Corbeny, jusqu'à Laon même.
En effet, ce jour-là même, 5 mars, il atteignit Berry-au-Bac. La cavalerie de sa Garde en saisit le pont, et sur ce passage deux canons, deux cents Russes et le colonel Gagarin qui le gardait. Pendant la nuit du 5 au 6, il expédia, par des courriers déguisés. Tordre aux gouverneurs de Metz, Mézières et Verdun, d'intercepter les routes, et au général Janssens, commandant la deuxième division militaire, Tinstruction de lui amener un renfort de six à huit mille hommes.
Le lendemain, 6 mars. Napoléon était à Corbeny. Laon semblait devoir être surprise, et l'espoir, quelque périlleux qu'il fût, renaissait, lorsque, se sentant pris en flanc lui-même, vers Craonne, il fallut qu'il s'arrêtât. Caraman, ofhcier d'ordonnance, fut aussitôt détaché de ce côté avec un bataillon de la vieille Garde. L'attaque était sérieuse : on fut obligé d'appuyer ce bataillon par une brigade.
C'était Bliicher ! Averti, vers le milieu du jour, du passage de l'Aisne à Berry, derrière sa gauche, il accourait. Son but était de nous couper, à Corbeny, la route de Laon et de s'en rendre maître, comme il l'était de celle de Soissons à cette ville. Déjà sa tête de colonne s'était emparée des longues et de plus en plus étroites hauteurs qui, s'étendant de l'un à l'autre de ces grands chemins, entre les affluents de l'Aisne et de la Lette, se terminent à Craonne.
Mais l'Empereur venait de le prévenir à Corbeny. A cette nouvelle, instruit par ses périls précédents, il se presse, avec Bulow et ses bagages, de gagner Laon par la route de Soissons ; il laisse devant Craonne Woronzow, Sacken et cinquantehuit mille Russes. Leur instruction est d'attirer, de retenir, de combattre Napoléon sur ce plateau. Fier de son nombre, il ose plus : il fait tourner.
296 DU RHTN A FONTAINEBLEAU
au loin et à travers champs, la droite de TEmpcrcur par trois autres corps. Il espère que, le lendemain, ils prendront en flanc Napoléon au milieu de sa lutte contre Woronzow, et que, en même temps, ils lui couperont, vers Fétieux, la route de Corbeny à Laon, où lui-même se hâte d'aller s'établir : manœuvre trop étendue, où le temps fut mal calculé, ainsi que les difficultés d'un terrain inconnu ; d'où vint que, de ces trois corps, l'un s'engrava, et que les deux autres s'égarèrent ; ce qui, fort heureusement, rendit vaine cette combinaison.
Cependant, Napoléon, arrivé le 6 mars au soir à Corbeny, s'était vu forcé de s'y arrêter pour faire face à Woronzow. La nuit était revenue : tout, hors lui seul, reposait. Entouré d'habitants de ces campagnes, les uns appelés, la plupart accourus d'eux-mêmes, il les interrogeait ; car tels sont les soins précurseurs des batailles, et qu'il faut ajouter à la fatigue des marches précédentes, à l'anxiété, à l'appréciation d'une foule de rapports, à l'étude des cartes, des accidents du terrain et des distances : travaux indispensables poiu: deviner les projets de l'ennemi, pour arrêter le sien, et faire concourir mille ordres de détail à un grand ensemble.
Parmi ces habitants, que, selon son habitude, l'Empereur interrogeait lui-même, il reconnut Bussy, l'un de ses anciens camarades de lieutenance au régiment d'artillerie de La Fère. Cet émigré, jadis rentré, avait, depuis son retour, vécu retiré dans son patrimoine. L'entrevue fut touchante. Napoléon, ému, le prit aussitôt pour aide de camp ; il le nomma colonel, et le destina à lui servir, dès le lendemain, de guide devant Craonne. Par un hasard singulier, quelques instants après, un certain Wolf, ancien sergent d'artillerie dans
ce même régiment, parvint de Strasbourg jusqu'au Quartier Impérial. Il fut introduit. Les nouvelles qu'il apportait encouragèrent. « La terreur, dit-il, régnait derrière la Coalition. Nos places d'Alsace et de Lorraine étaient faiblement observées ; les sorties de leurs garnisons, partout heureuses ; et le patriotisme des habitants, funeste aux détachements ennemis qui traversaient Test de la France.» Wolf fut à l'instant décoré de l'Ordre d'Honneur.
Ces deux rencontres, qui rappelaient à Napoléon, dans ces instants désespérés, l'âge de l'espoir ; ces souvenirs, quand il semblait lui rester si peu d'avenir rapprochaient dans son cœur déchiré les deux extrémités de sa grande carrière ; ils lui rendirent un peu moins pénible cette nuit si fatigante. Puis, comme il se servait de tout, il fit pubher ces détails, vantant ces dévouements à sa cause, à sa personne, et les offrant à la France pour exemple.
Le 7 mars, dès le point du jour, il fut à Craonne, et reconnut la position d'où l'ennemi le menaçait. Elle était formidable : elle dominait ; deux ravins profonds en couvraient la gauche et la droite ; un troisième, le centre; au delà même, et pour aborder l'ennemi, il y avait à s'allonger, à découvert, sur un étranglement du plateau qu'il fallait reconquérir. Derrière ces ravins, et à l'issue de ce défilé, le plateau s'élargissait brusquement ; la crête en était hérissée d'ime première ligne de soixante-douze canons et de dix-huit mille baïonnettes. Derrière celles-ci, trente-deux mille autres se trouvaient prêtes.
L'Empereur se décida à les attaquer par leurs ailes, Nansouty et une partie de la cavalerie à notre gauche, Ney à notre droite, que Victor soutiendrait. De ce côté, le ravin d'Aillés se prolongeait autour du flanc gauche ennemi ; c'était le point décisif. Mais Victor n'était point encore
arrivé ; Mortier, qui se hâtait, était encore plus éloigné ; quant à Marmont, on ne pouvait pas y compter ; et, dans ces premiers moments, l'Empereur n'avait à opposer, aux cinquante-huit mille Russes de Woronzow, que neuf mille hommes !
Il fallait attendre. Cependant, le jour grandissait ; et Napoléon, soit impatience de laver de sang étranger tant d'affronts cruels, soit pour préparer une diversion à l'attaque de Ney, soit pour marquer l'offensive, commença la bataille, en faisant canonner le centre russe par l'artillerie de sa Garde. Ney, qu'enflammait toujours la vue de Tennemi, fut plus impatient encore. Il prit cela pour un signal. Il n'avait que trois mille sept cents hommes ; il ne pouvait espérer de ces conscrits que le moins difficile des courages, celui de l'attaque, où le mouvement en avant laisse morts et blessés derrière, empêche d'entendre, de compter les coups, et étourdit sur le danger. Dès nos premiers feux d'artillerie, surgissant du fond de son ravin de la Lette en avant d'Aillés, il les lança donc à cet assaut. Mais à peine s'était-il montré à découvert, qu'une grêle de plomb et de mitraille l'arrêta court. Tout ce que put son impétueuse valeur fut de demeurer ferme sous ce feu, en appelant à son aide.
Il était aux prises, il n'y avait point à le démentir ; et Napoléon, surpris, ne put que lui envoyer, à mesure qu'ils arrivaient, de faibles renforts. Ce fut d'abord Victor, avec la division Rebeval ; puis Grouchy et les dragons de Roussel ; enfin, La Perrière avec quelques escadrons : secours insuffisants, et d'autant plus que, leur arrivée ayant été successive, leurs efforts manquèrent d'ensemble. Le malheur aussi s'en mêla : ces trois chefs, presque en arrivant sur ce champ de carnage, y tombèrent blessés l'un après l'autre.
Déjà la moitié des nôtres avait succombé ; les colonnes d'attaque de Ney, criblées de balles, ressemblaient bien moins à des masses qu'aux tirailleurs qui souvent les précèdent, et pourtant le maréchal ne reculait point encore : son impuissance restait menaçante. Mais, à sa gauche, la division Rebeval, toute d'enfants, dont le plus ancien n'avait pas trente jours de service, trompait l'ennemi pax une fixité d'une autre nature. Ces pauvres recrues, assourdies, saisies de stupeur, au milieu des sifflements de cette grêle meurtrière, étaient incapables de mouvement. Leur général aurait voulu les abriter, mais il craignit, au premier pas qu'il ordonnerait, de les voir tourbillonner et fuir en désordre. Tout ce qu'il put faire de mieux, aidé de leurs officiers, et sous-officiers, fut de les maintenir immobiles.
Quant à leur feu, il était nul : une part tirée machinalement en l'air, et l'autre se perdant en terre, la pesanteur de l'arme, quand ces trop faibles mains l'abattaient, emportant la plupart des coups dans cette inutile direction. Leurs artilleurs n'en savaient guère davantage : pendant qu'ils s'efforçaient gauchement de mettre en batterie, les boulets russes brisaient leurs pièces.
L'ennemi, s'apercevant enfin de leur détresse, s'ébranlait pour les achever, quand parut Drouot. Il accourut au galop, avec deux batteries de la Garde. Aussitôt, d'écharpe et à demi-portée, il déchira et arrêta les bataillons russes par la vivacité et l'habile audace des feux qu'il dirigea. Puis, courant aux canonniers de Rebeval, il mit pied à terre au milieu de ces conscrits ; et là, aussi tranquille au travers de cette mitraille qu'au polygone, on le vit rectifier leur position, leur montrer à charger, à pointer leurs pièces, avec ce calme actif, cette ferme douceur et ce dévouem^it simple
300 DU RinN A FONTAINEBLEAU
et naïf, qui en faisaient un homme à part entre tant de guerriers remarquables !
Il fallut céder cependant. Ney lui-même, réduit à deux mille hommes, épuisé de sang et d'efforts, retomba dans le fond du ravin, où, d'assaillant qu'il avait été, il se vit réduit à se défendre. Depuis longtemps il envoyait, à tous moments, avertir TEmpereur de sa détresse. De son côté. Napoléon, impatient, pressait, à force d'ofi&ciers d'ordonnance, l'arrivée de ses colonnes. Heureusement, elles approchaient. La ténacité de Ney et les efforts de Drouot leur en avaient donné le temps, et surtout l'habitude de l'ennemi, quand Napoléon était présent, de se croire assez honoré en se défendant.
Mortier, en effet, commençait à paraître, et Charpentier, avec trois mille hommes, arrivait. L'Empereur confia à cet ancien et habile général le commandement de Victor. Il n'y avait plus un instant à perdre : les restes de Ney et de Rebeval, foudroyés au fond du ravin de Vauclerc, perdaient toute contenance ; le désordre, précurseur des déroutes, allait commencer, quand on aperçut ce renfort. En même temps, FEmpereur promit le concours de sa Garde : qu'elle allait attaquer le centre ; qu'on ne s'épuiserait plus en efforts sans ensemble ; qu'enfin l'attaque allait être simultanée. Aussitôt Ney et Charpentier, s'aidant de quelques bouquets de bois, remontèrent à l'assaut de l'aile gauche russe. Tout à la fois, Colbert, qu'appuyèrent Priant et Drouot, força leur centre, et Nansouty, qui, jusque-là sans artillerie, n'avait fait que de faibles et vains efforts contre leur droite, les réitéra. Tout réussit : la retraite de Woronzow devint pour lui aussi mein-trière que l'avait été pour nous sa défensive. Il profita pourtant de toutes les difficultés du terrain, mais ce fut en
vain. A la fin du jour, Tardeur inépuisable de Ney, secondée pair les charges de Colbert et les rapides manœuvres de Belliard, de Drouot et de Charpentier, lui avait, depuis Craonne jusqu'à la route de Soissons, par morceaux et coup sur coup, arraché tout ce long plateau : glorieuse, mais triste, mais coûteuse et fatale conquête, hors du but qu'on s'était proposé ; sans autres trophées que des morts, et qu'ensanglantaient douze généraux et douze mille tués ou blessés ! La moitié en était russe ; mais les alliés en avaient tant à perdre, et nous, si peu !
Ce qu'il y avait de plus fâcheux encore, c'est que, retardé, détourné par ce combat, au lieu d'avoir réussi à se placer à Laon par la route de Berry, en tête du feld-maréchal, l'Empereur ne se trouvait plus qu'à sa suite, sur la route de Soissons à cette ville, où Blticher était déjà.
Napoléon coucha à Bray. Les rapports de la journée furent sinistres. Chez Ney les situations étaient réduites de moitié ; celle de Rebeval, des deux tiers ! C'étaient nos cadres, devenus si rares et d'autant plus précieux, qui avaient le plus souffert. Avec des soldats si neufs, les officiers, les sous-officiers avaient tout à faire. La voix ne suffisant pas, il fallait se multiplier, commander par l'exemple, et se prodiguer : de là, des pertes irréparables ! Il y eut, ce jour-là, un régiment, le 14® de voltigevus, où, sur trente-trois officiers présents à l'appel du matin, trois seulement répondirent à l'appel du soir ! L'Empereur en fut consterné. Il s'écria, il écrivit même à son frère : a Que la Vieille Garde seule se soutenait ; que le reste fondait comme de la neige ! &
Cependant, la nuit depuis longtemps était close ; et Rumigny, revenant encore du Congrès, errait à travers champs, guidé par les traces de la ba-
taille. Apercevant enfin un feu des bivouacs de la Garde, il y courut, et demanda l'Empereur. « Que lui voulez-vous ? répondit un vieux grenadier. — Je viens en courrier, réplicpia Rumigny. — Eh bien, c'est par là ! reprit le vétéran ; mais n'allez pas le réveiller, il n'a eu que trop de tracas aujourd'hui ; laissez-le dormir tranquille ; il a bien assez de chagrins, le pauvre homme ! »
Rumigny, tout ému, renfonça ses larmes, passa et se présenta devant l'Empereur. Il apportait de Châtillon un ultimatum. C'était le même que celui de Nogent. « On voulait une réponse définitive. Il fallait, ou se soumettre aux conditions imposées, ou, pour la dernière fois, envoyer les siennes, mais sur-le-champ ; sans quoi, toute négociation devait être rompue, et le Congrès se dissoudre à l'instant même ! Six jours de délai seulement étaient accordés. » Il y en avait trois que Rumigny était en route ; l'Empereur, néanmoins, le remit au lendemain.
La nuit fut pénible. Le champ de bataille de la veille parlait plus éloquemment pour la paix que le Congrès et le duc de Vicence. L'Empereur, harassé, entouré de morts, de mourants, était rassasié, dégoûté de guerres. Il fit bientôt redemander Rumxigny. Mais, sur ce qu'Anvers et Mayence étaient d'abord exigées, se récriant : « Ce qu'on voulait lui arracher, dit-il, étaient ses deux plus importants établissements de guerre et de commerce ! Quant à l'urgence de la paix, il en convenait : la mort de Rusca, ce Moreau, avec ce nom fatal à la France, avaient dérangé ses plans. Il fallait désormais de nouvelles chances. »
Il parlait ainsi, par exclamations, et en marchant par élans comme il parlait. Mais Rumigny avait juré sur l'honneur, à Caulaincourt, qu'il oserait insister. Il demanda à l'Empereur son ulti-
matum. Napoléon répliqua plus vivement encore : « Que cela était impossible ! Qu'on voulait d'immenses concessions, d'énormes sacrifices ! Étaitce donc à lui à les provoquer ? S'il fallait recevoir le joug, devait-il s'y offrir lui-même ? C'était bien le moins qu'on le lui présentât, qu'on lui fît violence ! » A cela Rumigny repartit : « Qu'il suffirait au duc de Vicence d'une autorisation verbale de signer la paix. Sa Majesté devait être sûre du dévouement de son ministre ; elle connaissait son patriotisme ; elle le savait prêt à se sacrifier à sa gloire et au salut de la France ! Que l'Empereur s'abandonne donc à la responsabilité du duc de Vicence, et, qu'il n'en doute pas, ce ministre ne signera qu'aux meilleures conditions possibles une paix devenue si pressante, qu'aujourd'hui la moindre indécision la ferait manquer pour jamais ! » L'Empereur était redevenu calme; il ne s'irrita point de cette insistance ; il dit alors seulement : « C'est bien. Je vais répondre. Fain, écrivez ! »
Rumigny se trouvait en ce moment, m'a-t-il dit, debout et adossé à la cheminée, près de Maret. Napoléon, en parcourant sa chambre, dictait à haute voix. Après quelques minutes, Rumigny, n'entendant rien de positif, saisit un intervalle : « Mais, Sire, s'écria-t-il, il m'est impossible de ne pas vous faire observer que cela ne suffira point. Ce sont de pleins pouvoirs que demande le duc de Vicence ! » A cette interpellation, et quoique Napoléon l'eût soufferte, Maret poussant vivement du coude l'envoyé de Caulaincourt, lui dit à voix basse : « Que faites -vous donc là, monsieur ? On n'interrompt point ainsi l'Empereur ! & Rumigny, étonné, ne répliqua pas ; mais, la dictée arrivant à son terme sans la conclusion qu'il attendait, engagé par sa parole, pressé par sa conscience, convaincu que du résultat de sa mis-
sion dépendait tout, il osa repéter son observation précédente, ajoutant : a Que s'il ne rapportait rien de plus, le Congrès serait dissous ce jour-là même i f> Sur quoi, le duc de Bassano, le saisissant au bras, lui cria à l'oreille : « Ah ! c'en est trop, monsieur ; je vous ordonne de vous taire ! »
Quant à l'Empereur, il se contenta de répondre avec douceur : « Allons, soyez tranquille : Maret vous donnera vos instructions. Dites à Caulaincourt qu'il nous fasse de bonne besogne ! Mais les Cosaques ! et par où le rejoindrez- vous ?... Ah î ce malheureux Moreau ! Avoir livré Soissons !... Bon, je vois que vous connaissez le pays, et que vous êtes résolu. Allez, et que Dieu vous garde ! »
Dès que Rumigny se trouva seul avec le duc de Bassano, il lui exprima son étonnement des injonctions qu'il venait de lui adresser dans une circonstance aussi critique. Mais celui-ci, soit habitude, comme Berthier, qui, du moins, poussait les autres à dire ce qu'il n'osait, soit dévouement; et qu'il comprit mieux la résolution héroïque de Napoléon, répondit à l'envoyé de Caulaincourt : « Qu'il ne doutait pas de sa bonne intention ; mais, si les meilleurs amis de l'Empereur lui retournaient ainsi le poignard dans le sein, que ne feraient donc pas ses ennemis les plus cruels ? »
Rimiigny partit, au désespoir. Les chances de la paix, comme celles de la guerre, lui paraissaient épuisées. Pourtant, quant à celles de la paix, d'une paix à la vérité désastreuse, ce jour-là encore, 8 mars, Napoléon ne se trompait pas. Une lettre de Mettemich du i8, une réponse verbale du 19 et du même ministre, et la dernière séance du Congrès de ce même jour l'ont prouvé. Ce fut douze jours plus tard que ces tristes chances, constamment dédaignées par la fierté de notre Empereur, arrivèrent enfin à leur terme. Celles de la guerre
devaient durer jusqu'au 31 mars, vingt-trois jours encore.
La paix ainsi ajournée, qu'allait-il faire de sa victoire de Craonne, si sanglante et si intempestive ? Le temps pressait, il fallait tout risquer pour mettre promptement Bliicher hors de combat ou de portée, afin de retourner à Schwartzenberg, et d'arrêter sa marche sur la capitale. Mais, sur cette route de Soissons à Laon, position, nombre, ensemble, tout allait être à l'avantage des ennemis ; il n'y avait à compter que sur leurs fautes, et, pour tenter cette fortune, à payer d'audace. Napoléon se décida donc à poursuivre, à pousser devant lui sans lâcher prise, espérant achever un ébranlement déjà commencé, et, dans une première surprise, ressaisir Laon. Marmont arrivait sur la route de Berry-au-Bac à cette ville : il reçut l'ordre de marcher promptement, par ce chemin, à la même attaque.
Dans l'armée, plusieurs crurent que l'Empereur eût mieux réussi en masquant, par un détachement sur la route de Soissons, son retour sur celle de Berry-au-Bac. Ils dirent que, ainsi réuni à Marmont, son agression sur Laon aurait eu plus d'ensemble, et qu'elle eût été plus menaçante. Au reste, dans ces jugements après coup, hors de ces mille circonstances qui décident, si graves la veille des combats, et dont le lendemain on ne tient plus compte, les erreurs sont fréquentes. Le fait, c'est que Napoléon n'avait que le choix des dangers, que tous étaient extrêmes, le succès invraisemblable, et qu'il fallait pourtant promptement agir, conserver l'attaque, et, puisqu'il n'avait qu'une force imaginaire, ne point risquer d'en perdre l'influence, même en ne lâchant prise un instant sur une route que pour s'élancer plus résolument sur l'autre.
3o6 DU RHIN A FONTAINEBLEAU
Il espérait que son avant-garde pourrait atteindre Laon ce jour-là même ; mais tout ce qu'elle put faire fut de pousser l'ennemi jusqu'à Étouvelle. Ce village, situé sur une longue chaussée, élevée au-dessus de larges et profonds marais, était une position inexpugnable. Les Russes en comprirent la force, ils s'y établirent. Ils comptaient bien y passer une nuit tranquille. Mais Napoléon venait d'apprendre l'évacuation de Soissons, il crut Bliïcher plus déconcerté que jamais. L'abandon de cette ville le persuada que, même dans la position de Laon, ce maréchal avait perdu tout espoir de se défendre. La vérité, c'est que Blûcher, sans tant de calculs, nous rendait Soissons en se décidant à nous disputer Laon, et que l'Empereur se trompait logiquement, en ne supposant pas une inconséquence.
L'attitude des Russes, à Étouvelle, ne lui parut donc être que celle d'une arrière-garde, masquant quelque mouvement désordonné, et vraisemblablement une retraite. Dès lors, comptant la changer en déroute, il se décida, plus que jamais, à poursuivre son avantage.
Toutefois, pour aider l'occasion, ou à son défaut la créer, la nuit lui inspira l'essai d'une surprise. Ney eut l'ordre d'attaquer Étouvelle subitement, à la baïonnette, à une heure après minuit. La trouée faite, aussitôt BelHard et sa cavalerie devaient s'y précipiter, pousser au travers des ténèbres, jusque sur Laon, y propager rapidement la confusion d'une fuite nocturne, et peut-être s'en emparer.
Tout semblait dépendre de cette attaque : l'Empereur ne négligea rien pour en assurer le succès. A la chute du jour, il envoya sur sa gauche deux bataillons et deux escadrons de sa vieille garde ; leur marche était réglée : à une heure du
matin, Theure de Ney, ils devaient avoir tourné le défilé, et par leur attaque simultanée, favoriser celle de ce maréchal. Malheureusement il en confia la direction à Tun de ces officiers bruyants, partant ventre à terre, mais qui se ralentissent dès qu'ils sont hors de vue du maître. Ce détachement d'élite n'arriva qu'après coup, une heure trop tard, lorsque Ney tout seul avait réussi, et pour se réunir à sa victoire. Elle avait été complète : les Russes, surpris par les baïonnettes du 2^ léger, avaient passé du sommeil à la déroute ! On n'avait eu jusqu'au delà de deux heures du matin et de Chevy, qu'à culbuter, prendre ou tuer tout ce qui n'avait pas eu le temps de fuir.
Ce débouché ouvert, c'était à la cavalerie à achever. On dit que son chef, étonné de la témérité de cette attaque nocturne, avait représenté à l'Empereur l'impossibiUté de cette espèce de longue et aveugle charge de cavalerie en pleine nuit, au travers de tous les accidents d'un terrain inconnu et des résistances d'un ennemi invisible. Mais l'Empereur était forcé de tout risquer : cette observation l'irrita, il n'en tint compte. Il savait bien, au reste, que, livrés à eux-mêmes, ses généraux ne tenteraient rien qui ne fût possible.
BelHard obéit, comme en pareil cas on obéissait, à contre-cœur, et sans cette conscience du succès qui seule peut l'assurer, toutefois quand l'entreprise n'est point inexécutable. Celle-ci l'était : aussi chercha-t-il, dans cette marche, à gagner le jour, plus nécessaire encore aux mouvements de la cavalerie qu'à ceux de l'infanterie. Il n'arriva donc, en avant de Ney, qu'à cinq heures du matin, quand Bliicher, averti, s'était mis en garde. Alors même, aveuglée encore par la double obscurité d'une nuit d'hiver et d'un épais brouillard, sa cavalerie ne put qu'avancer
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à tâtons, perdant sa rapidité, le premier de ses avantages.
Néanmoins, tant qu'il n'y eut qu'à marcher sur la grande route, elle chassa l'ennemi devant elle ; mais, s'étant heurtée contre Semilly et contre les hauteurs, d'environ quarante mètres, sur lesquelles Laon est bâtie, une décharge d'artillerie, qui en partit, renversa la tête de sa colonne. Le reste s'arrêta. On attendit pour voir où l'on était, et à qui on avait affaire.
L'Empereur accourut alors. Il était sept heures du matin. Depuis la veille, l'armée ennemie entière, cent mille hommes au moins, était en bataille : son centre à Laon ; sa droite, de soixante mille hommes, en travers de la route de Soissons, devant l'Empereur, qui n'avait contre elle que vingt-deux mille hommes ; six mille autres étaient encore à huit heures de marche. La gauche de Bliicher, trente mille sabres et baïonnettes, défendait la route, venant de Berry-au-Bac, contre Marmont qui ne pouvait arriver que vers midi, et qui n'avait pas douze mille hommes. Ajoutez que, au sommet de cet angle obtus, le centre ennemi, bien lié à ses deux ailes, dominait ce champ de bataille, tandis qu'un large intervalle séparait entièrement nos deux attaques.
Ce fut im bonheur que le brouillard prolongeât la nuit : il cacha notre petit nombre. Napoléon, persévérant dans son espoir, en profita. Deux viUages, Ardon et Semilly, fortement occupés, marquaient la première ligne des alUés ; il les fit emporter à Farme blanche. On continuait, lorsqu'on se choqua inopinément contre les colonnes de Bliicher. Elles étaient serrées en masses immobiles. Leur artillerie se couvrit de feux inabordables. Il fallut s'arrêter, se mettre à l'abri, et, jusqu'à onze heures, ime canonnade incertaine, traversant
d'épaisses vapeurs, occupa seule le champ de bataille.
Alors parut le soleil, et avec lui notre impuissance. Aussitôt Blûcher, nous ayant comptés, prit Foffensive, et Semilly ainsi qu'Ardon nous furent arrachés. Mais l'Empereur, à sa ténacité ordinaire en joignit une qui tenait du désespoir ; calme toutefois, et toujours calculé, il comptait encore sur Teffet accoutumé de sa présence. A l'entendre, « chacim voyait mal ! l'ennemi était en retraite ! » Il ne répondait aux rapports contraires et aux objections de ses généraux, qu'en les poussant en avant. Il espérait déconcerter Blûcher à force d'audace.
Notre armée était développée, sur un front étroit, de LeuUy au mamelon de Clacy : Mortier à droite, Ney à gauche ; elle ne montrait que dixhuit mille cinq cents hommes en Ugne, et trois miUe cinq cents en réserve. Bulow et Strogonow l'abordèrent de front, tandis que Woronzow, dirigé vers Clacy, en tournait la gauche. Ardon, Semilly et Clacy devinrent donc les points contestés. La victoire consistait pour nous dans la reprise des deux premiers de ces villages, victoire stérile ! Celle de Blûcher, qui venait de s'en rendre maître, dépendait de la conquête de Clacy, victoire décisive, soit qu'il eût alors acculé de front l'Empereur contre le défilé d'où il sortait ; soit que, culbutant notre gauche, il eût déposté Napoléon de la grande route et de sa retraite.
Rien de tout cela n'arriva. Et cependant, vers midi, cette position de Clacy, dont tout dépendait, nous avait été enlevée par Woronzow. Mais, en ce moment, l'apparition de Marmont, sur la route de Reims, rendit Blûcher incertain. Son esprit se partagea entre deux appréhensions, et vagua de l'ime à l'autre. De quel côté était l'attaque prin-
cipale ou la diversion ? L'attaque par la route de Soissons montrait si peu de forces ! Celle de la route de Reims, commencée plus tarrl, mais qui menaçait sa retraite, n'était-elle pas la véritable ?
Pendant cette indécision, l'héroïsme, toujours décisif, de Ney, changea en revers les premiers succès des Coalisés. Suivi de quelques escadrons de la Garde et de Letort, il se précipita de front sur Bulow ; Belliard et Roussel secondèrent, en flanc, son attaque ; tout céda sous leurs charges impétueuses, et, l'infanterie de Poret de Morvan les ayant suivis au pas de course, Ardon fut victorieusement ressaisi. Chaipentier et six mille hommes arrivaient en ce moment. L'empereur leur fit chasser de Clacy les Russes de Woronzow. Il était quatre heures. Nous étions maîtres de ce dangereux champ de bataille, quand l'inquiétude de Blùcher, ramenée de ce côté, le décida : il tenta un dernier effort. La prise d' Ardon en fut le seul résultat. La bataille ainsi, sur cette route, resta indécise.
Il en était de même, en ce moment, sur la route de Reims à Laon. De ce côté, Marmont, pressé par les ordres redoublés de Napoléon, avait poussé l'ennemi devant lui jusqu'à Athis. Là, en vue de Laon, sa faible avant-garde, com.nie un point au milieu d'une vaste plaine, s'était arrêtée sur les cendres de ce hameau. Cette position était follement aventurée. C'était, par quelques centaines de fantassins seulement, appuyées de trop loin sur dix mille sabres et baïonnettes que nul obstacle de terrain ne protégeait, prétendre menacer, à bout portant, plus de cent mille hommes ! Néanmoins, la journée ainsi terminée, Mai'mont, comme l'Empereur, avait conservé l'attitude de l'offensive.
Il n'était pourtant plus possible de croire à une terreur panique de notre adversaire. Le colonel Fabvier, sous-chef d'état-major de Marmont, assure que Napoléon venait d'envoyer à son maréchal l'ordre de feindre de se retirer ; que son projet était d'attirer toute l'attention de Blùcher sur la route de Soissons, tandis que, par une manœuvre subite, passant tout entier sur celle de Reims, il y surprendrait le feld-maréchal, et le déposterait de Laon par cette attaque du côté de sa retraite. Fabvier ajoute que, par malheur, cet ordre se perdit en route. D'autres, quelle qu'en soit l'invraisemblance, disent que l'Empereur persévérait dans son obstination désespérée, et que, repoussant toute représentation, il voulait, le lendemain, 10 mars, recommencer simultanément cette lutte disproportionnée sur les deux routes.
Quoi qu'il en soit, la nuit venue, l'Empereur s'était retiré à Chavignon. Son repas fini, après quelques heures de repos, les rapports de la veille étant arrivés, il reprenait, vers deux heures du matin, ses travaux, et s'occupait d'établir la communication entre ses deux attaques, quand tout à coup, vers trois ou quatre heures après minuit, deux dragons du corps de Marmont, démontés, éperdus et hors d'haleine, accoururent se réfugier aux feux des grand'gardes du quartier impérial. Ils annonçaient une surprise nocturne, une complète déroute. On se hâta d'avertir l'Empereur que, à les entendre, du côté de Marmont tout semblait perdu !
Fain, qui était présent et qu'il faut croire, dit que l'Empereur commençait à s'habiller ; que déjà l'ordre d'attaquer Laon était donné ; mais que, à cette nouvelle, s' attendant à être assailli luimême, il ne songea d'abord qu'à se préparer à se
défendre. Il sut bientôt que, en effet, au moment où les bivouacs du duc de Raguse s'étaient imprudemment allumes, depuis Athis jusqu'au bois de Lavergny, la cavalerie prussienne, suivie d'infanterie, avait subitement attaque et enveloppé ce faible corps. Son désastre était effroyable. A l'imprudence du chef s'étaient jointes plusieurs fautes de détail. D'une part, onze mille hommes, surchargés de soixante pièces de canon et de leurs caissons, s'étaient paisiblement endormis au milieu d'une plaine immense, en avant d'un défilé, et à portée de quarante mille ennemis qui, pendant cinq heures de jour, les avaient comptés.
D'autre part, l'avant-garde, placée trop avant, sans nul appui, avait été enlevée, sans avoir eu le temps de donner l'alerte. Quant à l'artillerie, parquée et restée à la prolonge, on l'avait mise dans la plaine, en dehors des larges fossés de la grande route, sans lui préparer la possibilité de reprendre cette seule voie de retraite.
Yorck, au contraire, avait habilement profité de toutes ces fautes. A la droite de MaxTUont, nos trois mille chevaux, surpris dans les ténèbres par sept mille cavaliers prussiens, avaient été, d'un premier choc, renversés et disséminés dans la plaine, en pelotons épars, les uns se défendant en désespérés, le plus grand nombre fuyant en déroute, à travers champs, pêle-mêle avec l'ennemi : celuici, pour les mieux surprendre, les abordant aux cris de Vive rEmperetir ! les nôtres, criant Hourra ! poxir leur échapper. La plupart s'étaient réfugiés, ventre à terre, au milieu de notre artillerie ; ils y avaient porté la terreiu: ; et tous ensemble, canons, hommes, chevaux, se précipitant, s'étaient efforcés de gagner la grande route. Dans leur effarement, ils avaient oublié les larges et profonds fossés qui la bordaient, et s'y étaient culbutés les uns sur
les autres, sous les coups de Tennemî qui les poursuivait. Douze cents cavaliers, quarante canons, trente-deux caissons, venaient d'être perdus dans ce désastre !
L'orgueil de Marmont, toujours dédaigneux des précautions de la défensive, en était cause ; et ce fut encore son orgueil inflexible et son courage indomptable qui l'en tirèrent. Dans son malheur, sans se déconcerter, ralliant son infanterie, il avait tenu ferme, à la tête du bois de Lavergny, avec les canons qui lui restaient, fusillant, mitraillant dans Tobscurité tout ce qui l'approchait. Toutefois, un corps d'infanterie d'Yorck, bien dirigé par le jeune Bliicher, ayant tourné sa gauche, l'avait déposté. Tout alors, lui excepté, s'en était allé à la débandade. Mais sa contenance avait donné le temps à quelques centaines de fantassins, commandés par Fabvier, et envoyés en reconnaissance vers l'Empereur, de revenir sur leurs pas : ils se firent jour, et s'établirent vaillamment, en arrièregarde sur la grande route.
Fabvier dit que la nuit était si noire, qu'alors, de part et d'autre, on n'avait pu juger de la position de la ligne opposée qu'au bruit et à la lueur des coups de fusil qui en partaient. On s'était ainsi fusillé sans se voir, et en faisant battre la charge des deux côtés sans faire un pas. Enfin, cédant à propos, Fabvier avait reculé sans désordre jusqu'au défilé de Fétieux. Ce passage était la seule voie ouverte à la retraite de Marmont, et, depuis une heure, la cavalerie prussienne l'y avait prévenu. Les restes de ce malheureux corps d'armée devaient donc être perdus sans ressource, mais un hasard les avait sauvés. La fortune avait voulu que soixante vieux chasseurs de la Garde, escortant des équipages, se fussent trouvés là. Ces braves soldats ne s'étaient pas étonnés : ils venaient, par une
résistance intrépide, de conserver à la déroute de Marmont cette voie de salut.
On sut plus tard que des lors le danger avait diminué ; que Marmont avait pu rallier ses restes, et, le lendemain, lo mars, reprendre quelque haleine à Corbeny ; après quoi, il lui avait fallu reculer encore, et aller s'abriter à Berry-au-Bac, au delà de l'Aisne.
A la nouvelle du succès de cette échauffourée, Blûcher ne doute plus de rien. Il lui semble qu'il n'y a plus qu'à envoyer achever Marmont sur la route de Reims, et faire tourner, par celle de Bruyères, en deçà et au delà de l'Aisne, la fuite infaillible de Napoléon. Lui-même, avec le reste de son armée, va poursuivre l'Empereur. Ses ordres furent, dit-on, donnés aussitôt en conséquence.
Plein de cette confiance, dès les prem^ières clartés du 10 mars, il pousse sur Clacy une tête de colonne iTisse. Mais Charpentier, bien barricadé dans ce village, la lui brise à coups de mitraille. Blùcher s'indigne, il ordonne de redoubler, mais, sept fois repoussé, Wintzingerode, enfin rebuté, recule. Blûcher, de plus en plus étonné, voit en même temps notre droite, sous Mortier, menacer Laon. L'inquiétude le ressaisit : il s'alarme pour les corps qu'il vient de détacher. Dès lors, révoquant ses instructions, il envoie aux uns l'ordre de rétrograder, il suspend le départ des autres, les resserre autour de lui, et passe de l'agression à la défensive.
Napoléon, au contraire, ainsi mutilé de son aile droite, et réduit à vingt-deux mille hommes contre cent mille, ne songe pas seulement à attendre en combattant, pour gagner la nuit, favorable à sa retraite ; ce qu'il prétend encore, c'est vaincre, c'est chasser, du point stratégique et si important de Laon, son adversaire ! Il ne peut se décider à
lâcher prise, à céder, et, en reculant, à renoncer à ce prestige de supériorité qui lui tient lieu d'armée, et qui est la seule ressource qui lui reste.
On le vit alors lui-même, sur un mamelon à droite de Clacy, dévorant la position ennemie de son regard, s'obstiner à supposer que Blûcher était dégarni, devant lui, pour achever Marmont. Sur cette supposition, et sans autre retraite qu'un long et étroit défilé, il osa déployer dix-huit mille hommes, débordés par soixante mille ennemis, contre quarante mille autres bien retranchés, qu'il voulut qu'on attaquât. Un mouvement des Coalisés, qu'il aperçut, le confirma dans son espoir. Il s'écria : « Que sa persévérance l'emportait enfin ! Que Blûcher, découragé, se retirait ! » et sur-lechamp, par son ordre, Curial et Musnier s'élancent en colonnes d'attaque. Le feu de notre artillerie les secondait. Mais un feu plus puissant et des bataillons plus nombreux firent, en peu d'instants, taire nos canons et reculer nos baïonnettes.
Chacun alors pressa l'Empereur de ne plus songer qu'à se retirer, mais il persista. Ce qu'il n'avait pu faire de front., il voulut le tenter de flanc. Vainement, Drouot, qu'il a envoyé sonder la droite de l'ennemi, dans laquelle il veut qu'on pénètre, lui en déclare, avec sa concise et mâle franchise, l'impossibilité. Il n'importe, il ordonne à Belliard et à sa cavalerie de lui en ouvrir le chemin ; mais Belliard vient de reconnaître ce flanc ennemi, il l'a rencontré partout inabordable et si menaçant, qu'il supplie Napoléon de songer à son salut : bien loin d'attaquer, lui dit-il, il ne sait plus comment il va être possible de se défendre ! L'Empereur le voyait mieux que personne ; mais, désespérant de vaincre, il ne peut encore se résoudre à s'avouer vaincu ; et, s'opiniâtrant sur .ses positions, il y demeure obstinément immobile l
3i6 DU RfnN A FONTAINEBLEAU
Ce fut seulement à quatre heures, après une nouvelle supi)lication de lielliard, qu'il se résigna. Encore voulut-il que ses canons disputassent, jusqu'à la nuit, le champ de bataille. Le lendemain matin, ii mars, au jour renaissant, il l'occupait même encore par son arrière-garde. Quelques pulks de Cosaques ensuite inquiétèrent seuls sa retraite sur Soissons. Ceux-ci, tels que les sauvages, n'osent guère attaquer que par surprise ; mais, comme ils s'étaient enhardis, on les surprit euxmêmes. Le colonel Semery leur tendit un piège : ils y tombèrent, et l'on fut déhvré de leur importunité.
Il en faut convenir, pendant ces derniers combats d'une audace inouïe et d'une ténacité si invraisemblable, le découragement de quelquesuns des nôtres avait été remarqué : on avait entendu de sourds murmures. Dans cette retraite même, la disparition de nos rangs de l'un de nos chefs justement célèbres sembla être ime défection.
Il n'y avait à cela rien d'extraordinaire. On l'a déjà vu, plusieurs parmi nous, alors vieillis, se rebutaient. Tant d'efforts surhumains, sans terme, avaient achevé leur épuisement. D'ailleurs, comment reprocher ces ébranlements de cœur à des chefs presque sans soldats éprouvés ? Pouvait-on même appeler soldats ces milliers d'adolescents, ces éphémères du drapeau, n'y apparaissant la veille que pour y être sacrifiés le lendemain ? Cela remuait les plus fermes âmes, celle de Drouot luimême. D'où vint son exclamation dans ce dernier jour, quand, les voyant si jeunes, si frêles, à demi vêtus, un contre quatre, sachant à peine se servir de leurs armes en défendant Clacy, et tombant en foule, il s'écria : « Que c'était le massacre des Innocents renouvelé ! »
Pour tout dire, à ces causes de découragement
quelques mécontentements se joignirent. Chaque jour, et surtout depuis le fatal mécompte de Soissons, Napoléon, assombri, luttait, révolté contre sa fortune. Forcé d'exiger des siens des efforts de plus en plus disproportionnés, il les faisait parfois souffrir de l'irritation qu'il avait contre elle. D'autre part, et autour de lui, nos chefs restés les plus intrépides, n'attribuant plus qu'au désespoir ces suprêmes élans de son génie, en admiraient moins la constance qu'ils n'en prévoyaient l'inutilité. Et pourtant, en ce moment même, quand Napoléon, presque déscirmé, conservait seul im reste d'espoir, l'inflexible, l'audacieuse confiance que, en ces derniers jours, il venait de montrer plus que jamais dans l'ascendant de sa Renommée, allait être encore justifiée par l'événement. Il avait échoué sans doute, mais sa victoire de Craonne du 7 mars, son coup de main du 8 au soir, son attaque inouïe du 9, ceUe du 10, bien plus étonnante encore, après la défaite de Marmont, avaient frappé Blûcher de surprise et d'immobilité. Il avait cru, comme il l'a prétendu depuis, avoir eu devant ]p.i quatre-vingt mille hommes ! Enfin, tout victorieux qu'il était, fasciné par la persistance, sans exemple, d'une attaque aussi héroïque, son étonnement allait l'enchaîner huit jours entiers à la même place.
On va voir que cela donna le temps à l'Empereur de reposer, de réorganiser sa faible armée à Soissons ; d'y recevoir trois mille hommes ; de mettre cette ville et Compiègne dans im état de défense plus respectable ; de reconquérir Reims, d'y rallier encore à lui quelques renforts, et, pour la dernière fois, en manœuvrant librement entre les deux Invasions, de tenter le sort des armes.
CHARGE HÉROÏQUE DES GARDES d'hONNEUR A REIMS
C'ÉTAIT le II mars, et sur Soissons, que l'armée avait commencé sa retraite. L'Empereur la devança. Il descendit à Tarchevêchéo Là, au milieu de tant d'anxiétés de toute nature, les écartant, il fixa sa pensée tout entière sur cette place. Et d'abord, n'y voulant plus pour gouverneur qu'un officier jeune d'âge, de grade et d'espoir, ce iut à un simple chef de bataillon qu'il la confia. Dès lors, pendant le reste du ii et la journée du 12, il s'entoura d'officiers d'artillerie et du génie. On j le vit tantôt couché sur ses cartes le compas à la main, tantôt, à pied ou à cheval, examiner et prescrire les travaux à faire : il indiquait leur degré d'm^gence, n'oubliant aucun détail. On eût dit qu'il n'avait plus d'autre préoccupation que la défense de cette ville.
Ce fut avec le même calme que, dans la soirée du 12, seul avec Berthier, il resserra les cadres presque vides de ses divisions. Pourtant, im autre travail montra, dans la nuit suivante, à quelle; extrémité il se croyait réduit. Il songeait à sa dernière ressource : il se disposait, depuis le 2 mars,! à se jeter derrière l'ennemi, au milieu des forte-; resses et des populations guerrières de nos pro-j
vinces de TEst. L'un de ses officiers les plus déterminés, le général d'artillerie Neigre, fut celui auquel il confia ce projet hardi, conçu quatre mois plus tôt, mais plus vaste alors, moins désespéré, et auquel Eugène et Augereau devaient concourir. Je tiens de Neigre lui-même, qu'à Soissons il écrivit, sous la dictée de Napoléon, aux commandants de nos places fortes, tous les ordres nécessaires pour les préparer à son arrivée au milieu d'elles.
Il comptait, de ce côté, sur une insurrection générale. Déjà, même, autour de lui, nos malheureux pays, révoltés contre les excès des alliés, venaient de toutes parts à nos bivouacs, comme à Montereau, demander des armes. Les décrets de Fismes les avaient appelés ; ils y répondaient. On s'aperçut alors que les menaces de ces proclamations contre des dispositions contraires, n'avaient pas été inspirées par une aveugle irritation; malheureusement plusieurs trahisons les justifièrent. Une entre autres, bien plus coupable que celle de Troyes, vint, en ce moment, indigner le quartier impérial.
Dans les premières heures de cette nuit, on s'était aperçu qu'un officier russe, à la tête d'un fort détachement, cherchait à se glisser au travers de nos avant-postes ; il fut saisi ; on trouva sur lui une lettre infâme ; elle était signée d'un riche habitant des environs. Ce Français avertissait le général ennemi le plus voisin, que cinquante soldats français étaient logés chez lui ; il lui indiquait le chemin, le lieu, l'heure la plus favorable pour les surprendre. Le misérable, se voyant découvert, évita en se cachant le sort qu'il méritait ; puis, ajoutant à son crime une lâcheté inutile, il envoya prier l'un des nôtres, le colonel C^^ de Turenne, d'intercéder pour lui près de l'Empereur. On lui fit répondre, avec horreur et mépris, de ne se fier
qu'à l'obscurité de sa retraite. En même temps, non par intérêt pour ce traître, mais pour adoucir l'amertume de la trahison, Turenne calma l'Empereur en attribuant l'acte perfide de ce malheureux à un cerveau dérangé, ce qui n'était pas entièrement invraisemblable.
Néanmoins, Napoléon s'en était aigri. Le malheur voulut qu'il apprît, en ce moment, que le jeune Saint-Priest, émigré depuis son enfance, et attaché à l'empereur Alexandre, venait d'être pris par nos avant-postes. Dans son irritation, il en ordonna aussitôt le jugement. Ce fut le même officier, dont l'indignation venait de repousser dans l'ombre où il se cachait l'autre coupable, qui essaya, en faveur de Saint-Priest, quelques représentations. Elles furent d'abord inutiles. Turenne connaissait trop bien l'Empereur pour croire qu'il voulût une exécution militaire ; mais la justice des camps marche vite, et, au miheu de tant d'autres soins impérieux, l'exemple de Troyes aurait pu se renouveler. Il fallait d'ailleurs épargner au malheureux prisonnier le supplice de l'attente. La bonne intention de Turenne fut ingénieuse. En insistant, il supposa une conversation récente ave^ un autre prisonnier, le colonel Gagarin, et, feignant une entière indifférence à l'égard de Saint-Priest, il allégua, pour motif de son obsession, son inquiétude sur le sort d'un ami, d'un aide de camp de Napoléon, du général Corbineau, qu'on pouvait croire alors prisonnier dans Reims. Il affirma qu'il savait de Gagarin que TEmpereur Alexandre n'hésiterait pas à ordonner de cruelles représailles. Napoléon se tut, demeura pensif, et, dans la nuit même, l'ordre du jugement de Saint-Priest fut révoqué.
Le temps était venu de reporter toute sa pensée vers la Seine. C'était par Château-Thierry que, le
lendemain, il voulait marcher au secours de Macdonald. Mais, dans l'instant où il ordonnait ce mouvement, on vint lui confirmer la nouvelle que Reims était ressaisie par un corps russe, Corbineau perdu, et que désormais la communication entre les deux lignes d'opérations des alliés était rouverte. Cette nouvelle changea sa détermination. Il ne songea plus dès lors qu'à reprendre Reims.
L'importance de l'expédition de Laon m'en a fait négliger une autre. Je n'ai point dit que le 7 mars, la veille de la bataille de Craonne, au point du jour, à Cerry-au-Bac, au moment où la division des Gardes d'Honneur montait à cheval pour suivre l'Empereur, Napoléon, avait appris que, derrière lui, un autre Saint-Priest, frère du premier, placé en intermédiaire entre les deux invasions, mais chassé de Reims sur Épernay par le général Corbineau, était revenu sur cette ville, dont il était près de s'emparer. L'Empereur, trouvant sous sa main notre division, l'avait aussitôt envoyée au secours de Reims. Nous partîmes au trot ; le bruit du combat, de noires colonnes de fumce, et bientôt les cris de plusieurs ha,bitants fuyant éperdus, ne nous indiquaient que trop combien était pressant le danger de nos compatriotes. Le trajet parut long aux Gardes. Dans notre anxiété, à chaque redoublement du canon russe, craignant d'arriver trop tard, leurs regards dévoraient l'espace. Aussi quoique réduits à huit cents sabres par de nombreux détachements et une foule de chevaux blessés, dès que, en vue de cette cité, nous aperçûmes, sur une hauteur à sa gauche, mille à douze cents chevaux ennemis rangés en bataille, nous attaquâmes.
Il fallait, pour se placer en face d'eux, laisser la grande route à notre droite et nous déployer à
gauche dans la plaine. Le première brigade exécuta ce mouvement ; la mienne, à ma grande surprise, reçut Tordre contraire. On nous jeta à droite de ce grand chemin. Là, sans autre obstacle que le sol même, poussés dans une impasse marécageuse, la Vesle à droite, un côté désert de la ville en face, et de toutes parts entour.és de fossés bourbeux, nous nous trouvâmes pris comme dans un piège. Si notre première brigade eût été repoussée, déjà captifs du terrain, nous le fussions devenus de l'ennemi, sans pouvoir ni fuir ni nous défendre.
Je pris sur moi de désobéir. Cette position était si fautive, que, pour en sortir, pour rejoindre et soutenir T autre brigade, il fallut que la mienne défilât par un, à portée de l'ennemi, et en travers des fossés de la grande route. La vue de la charge qui se préparait excita les Gardes : nous arrivâmes à temps. La cavalerie russe, plus nombreuse que la nôtre, nous dominait de la hauteur qui s'étend de Cernay au moulin du Bourg. Mais là, comme ailleurs, la promptitude et la résolution firent nombre. Les Russes n'eurent pas le temps de compter : chargés sur-le-champ, ils tournèrent bride, nous abandonnant la position d'où ils auraient pu juger notre faiblesse.
Échauffés par ce succès, nous achevions de couronner la colline reconquise, quand l'aspect imprévu de huit mille Russes et de vingt canons nous arrêta. Déjà leurs coureurs, aux prises avec quelques fan- ; tassins de Corbineau et de braves Rémois sortis de : leurs murs, atteignaient les portes de la ville, : lorsque, à la fuite de la cavalerie russe, et aux cris i de joie et de Vive l'Empereur ! des Rémois, l'in- , fanterie russe, étonnée de notre apparition, passa | de l'attaque à la défense. !
Ce ne devait être qu'un répit ; cependant, pour j en profiter ainsi que du rideau protecteur qui \
cachait notre impuissance, il fallut ruser. J'étais en tête ; je fis dédoubler et développer les rangs, afin de paraître plus nombreux, et me couvris d'une nuée de tirailleurs, pour éblouir et ne point perdre Toffensive. Il n'y avait rien de plus à faire ; et pourtant qu'espérer de ces mensonges, quand un seul pas de plus en avant les eût dévoilés ? Déjà même, de peur de trop engager le combat, nous étions forcés de ralentir devant nous Temportement de nos tirailleurs, et à notre droite l'ardeur des gardes nationaux de Reims les plus avancés. En effet, il restait quatre heures de jour, et il eût suffi, d'un mouvement de l'ennemi pour nous déposter, nous compter, nous repousser d'une part jusque sur l'Aisne, et de l'autre, enfoncer les portes de la ville, que Corbineau, avec une centaine de fantassins seulement, défendait.
Mais qu'on juge de notre surprise quand, du haut de cette position que nous n'eussions pu disputer un demi-quart d'heure, nous vîmes, après quelques hésitations, le mouvement rétrograde de la cavalerie russe se communiquer successivement à tout le reste. Ce fut un spectacle singulier que celui de ces milliers d'ennemis, reculant, trois heures durant, avec toutes les précautions de la crainte, devant deux à trois cents Gardes et bourgeois, dispersés en tirailleurs dans la plaine. Ces Russes faisaient la guerre en règle. On ne combat guère en avant d'un défilé ; ils en avaient un derrière eux, et, quand Napoléon n'avait point hésite à envoyer huit cents hommes offrir le combat à plus de dix mille, eux n'avaient osé l'accepter, demeurant avant tout fidèles aux principes. Ils oublièrent, ce jour-là, cette observation de l'un des guerriers les plus renommés de notre Gascogne \ si fertile en célébrités guerrières :
^ Le maréchal de Montluc,
« Qu'il n'est pas toujours bon d'aller si sagement à la bataille ! »
Pour nous, au contraire, sur cette bienheureuse colline, battant une armée de notre seul aspect, nous nous exaltions de cette gloire et des applaudissements de nos compatriotes, lorsqu'un regard jeté en arrière et la vue de nos chevaux de main entrant dans Reims nous expliquèrent ce succès invraisemblable. Nous comprîmes que, dans le lointain, cette longue colonne d'hommes, de chevaux et de bagages avait pu être prise par l'ennemi pour l'avant-garde de la colonne impériale. Cette fois encore, c'était donc la puissance magique de la plus redoutable des renommées, partout présente, qui, s'imposant au général russe, lui avait fait préférer à un combat inégal, dans ime position hasardée, les vins d'Aï et de Sillery, qu'il était retourné boire, ce soir-là, siu* leur lieu natal.
Forcés ainsi de partager notre gloire avec nos malades et nos éclopés, et le jour disparaissant avec l'ennemi, nous allâmes, à notre tour, nous abriter dans la ville. Notre entrée fut plus triomphale qu'un vif et heureux mouvement de charge ne le méritait. Les habitants en foule accounu"ent au-devant de nous ; ils nous serraient les mains, ils nous félicitaient, et nous remerciaient de leurs cris et de leurs gestes les plus expressifs. D'autres, bordant les rues sur notre passage, nous offraient leurs vins, leurs vivres et leurs foyers. Leurs femmes, à toutes les fenêtres, agitaient leurs châles, leurs mouchoirs ; eUes criaient : « Vivent nos libérateurs ! Vivent les Gardes d'Honneur ! Vivent les braves hussards du lo*^ ! » Nous marchâmes, entourés de ces acclamations, jusqu'à la grande place, où ces bons habitants, se disputant nos hommes et nos chevaux, s'en emparèrent et leurs prodiguèrent tout ce qu'ils avaient de meilleur ; ils
s'offrirent même pour toutes les réparations d'armement et d'équipement, ce qui, dans une guerre aussi active, nous était le plus nécessaire.
Aujourd'hui encore, ce souvenir luit à notre mémoire comme un rayon consolateur au milieu de ces temps tout assombris de tant d'mfortunes ! Combien elle nous parut digne du dévouement de ses défenseurs, cette population si aimante, qui savait récompenser, aussi chaleureusement, l'accomplissement du plus sacré des devoirs, et témoigner avec une effusion si touchante sa reconnaissance !
L'Empereur lui-même jugea que cet heureux coup de main méritait d'être cité dans le bulletin qui parut le 14 mars.
La guerre au reste est remplie de succès pareils ; nos Gascons surtout y sont passés maîtres. La colline emportée sans coup férir, le fait est que l'on n'avait combattu que des yeux : combat d'appréhensions des deux parts, où la lutte avait été plutôt en soi-même que contre l'ennemi ; où le victorieux était celui qui seulement n'avait pas fui ; enfin où, tournant le dos sans combattre, le vaincu ne l'avait été que par lui-même !
Le "ri mars, nous jouissions encore de ce bon cantonnement, quand nous apprîmes que M. de Saint-Priest, renforcé d'un corps prussien, et instruit de notre petit nombre, se rapprochait; qu'il méditait une attaque nocturne, pour enlever, avec la ville, la cavalerie qu'elle renfermait. On a écrit là-dessus deux assertions hasardées : l'une que d'indignes Français étaient allés lui livrer le secret de notre faiblesse ; l'autre, que Corbineau avait été surpris par cette agression inopinée. Ce second fait est faux ; je ne crois pas plus au premier, et que, dans cette cité si vaillante et si française, il se soit trouvé un seul habitant capable d'une infamie pareille ! Ces deux jours d'inaction
forcée dans cette ville, où notre division s'était ralliée et réparée, avait dû suffire pour éclairer le général russe. Si l'on a dit plus, c'est que dans le dépit des revers on suppose trop facilement la trahison.
Cependant, notre cavalerie ne pouvait ni marcher au-devant d'un ennemi aussi supérieur en nombre, ni l'attendre dans des murs qu'elle n'aurait pu défendre : il fallait donc en sortir, abandonner Reims ! Mais la vue de notre retraite eût encourage l'attaque et désespéré la défense. Nous attendîmes ; et, vers minuit, quand l'obscurité fut complète, quand tout sommeilla, on s'avertit mutuellement ; puis, sans aucun signal de guerre, et dans le plus triste silence, nous nous dérobâmes, par une étroite poterne, à l'espoir de l'ennemi et au désespoir de mes malheureux compatriotes.
Nous partîmes plus nombreux que nous n'étions arrivés. C'était le bruit du canon qui ralliait nos jeunes Gardes ; car, du reste, tout désorganisait : les marches forcées, subites et en tous sens ; le manque absolu de distributions ; les excursions nocturlies et lointaines, à la fin des marches et des combats, pour se procurer les vivres et le fourrage, et l'excès de fatigue qui en résultait. Mais enfin le séjour de Reims avait fait rentrer dans nos rangs près de deux cents Gardes.
Notre division marcha le reste de la nuit et la moitié du jour suivant, remontant la Vesîe. Vers midi, la faim et la lassitude nous arrêtèrent dans un village. On disait d'une part, ce qui était trop vrai, Reims enlevé, sa faible garnison dispersée ou prise, le sort de Corbineau ignoré. On ajoutait d'autre part que, vers Laon, l'Empereur avait été battu, notre armée détruite, et que l'ennemi, triomphant, s'étendait déjà entre nous et la capitale ! Nous tînmes conseil : nous songeâmes à
nous faire jour, et à nous aller jeter en partisans derrière Tennemi, au milieu de nos forteresses lorraines. Ce projet fut incertain comme notre position, et vague comme les bruits qui y avaient donné lieu.
D'autres incertitudes, de fâcheuses suggestions travaillaient les Gardes. Le lendemain matin, ^u point du jour, à l'heure où, déjà sous les armes, bn attend la rentrée des reconnaissances, je me trouvais seul, à quelques pas en avant de ma ligne de bataille, lorsqu'un officier des Gardes du 3^, le jeune Sapinaud, neveu du général Vendéen qui rendit ce nom célèbre, m'aborda. J'avais, comme on s'en souvient peut-être, donné moi-même les premières leçons à ces jeunes Gardes qu'il fallait rattacher à notre cause. Depuis, un échange continuel, de soins de ma part pour leurs intérêts, pour leurs besoins, pour obtenir les faveurs qu'ils méritaient, et de leur part, de dévouement pour moi dans des occasions périlleuses, avait resserré les liens qui nous unissaient. Celui-ci, dans sa naïve confiance, venait m' avouer ses remords de servir plus longtemps sous l'aigle impériale. Il savait que monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc d'Angoulême suivaient Schwartzenberg et Wellington ; il venait donc me confier et ses regrets de se séparer de moi, et son départ pour ses foyers, où les siens le rappelaient.
Dans un pareil corps, il n'était pas difficile de prévoir qu'une telle désertion eût été un exemple des plus fâcheux ; mais ces Vendéens étaient des hommes de cœur, il y avait prise sur eux de ce côté : j'attaquai celui-<:i en conséquence, sans reproches, par des conseils d'amitié, au nom du péril où il laisserait son pays, ses compagnons d'armes, enfin lui rendant confiance pour confiance, et lui promettant le secret. Quand je le vis
ébranlé, j'achevai en faisant briller à ses yeux rétoile d'Honneur, que sa bravoure avait méritée et sans cloute lui mériterait encore.
Un heureux hasard voulut que tout justement, une heure après, je reçusse de l'Empereur quatre de ces décorations. Il les mettait à ma disposition pour les distribuer aux Gardes. Rien ne pouvait me venir plus à propos : Sapinaud eut Tune d'elles. Au reste, si je lui tins aussi promptement parole, il tint également la sienne ; car, dans cette journée même, et dans une mêlée furieuse, ce brave jeune homme se fit, à bout portant, briser son étoile sur la poitrine par une balle russe, blessure dont il revint, mais qui le laissa pour mort sur le champ de ce combat, assez digne de mémoire.
Cette affaire fut glorieuse, mais trop sanglante. Notre situation venait de changer. Après avoir erré pendant vingt-quatre heures, ignorant le sort de notre Empereur et de l'armée, nous venions de rencontrer le duc de Raguse. Nous apprîmes que Napoléon, venant de Soissons, marchait derrière lui ; qu'il s'agissait de faire volte-face, de lui servir d'avant-garde, et, pour la troisième fois, d'arracher Reims aux armes russes. Cette nouvelle anima les Gardes ; ils aimaient cette ville, et, impatients de la revoir, quand pour marcher à sa délivrance il fallut des tirailleurs, tous se présentèrent.
L'ennemi, rencontré, tint mal ; il s'était laissé surprendre. Les exagérations de Blûcher siu* sa victoire inerte de Laon, en inquiétant notre halte de la veille, avaient endormi la prudence du général russe. Il se reposait tranquillement dans sa conquête, après avoir dispersé ses troupes dans les villages environnants. La sécurité du chef avait été contagieuse : plusieurs de ses bataillons, aventurés vers Ormes et Rosnay, y dormaient paisible-
ment, couverts par quelques escadrons, que notre subite apparition repoussa, sans coup férir, jusque sur Reims. Nous poursuivîmes cette cavalerie à travers champs, débordant son infanterie, et coupant ainsi la retraite aux bataillons qu'elle abandonnait. Nous laissâmes aux divisions Merlin et Bordesoulle, qui nous suivaient, le soin de leur faire mettre bas les armes. Un seul de ces bataillons échappa, mais, en fuyant, il passa à notre portée, et le général Piquet, avec le 1'=' de Gardes d'Honneur et le 10® de hussards, le sabra et le prit en plaine. Ce premier mouvement fut heureux et bien combiné, il affaiblit Fennemi de deux mille hommes.
Cependant, M. de Saint-Priest restait incrédule au rapport de ces fuyards : il persistait à nier la résurrection de l'armée française, quand, de la colline de Sainte-Geneviève apercevant sur la grande route l'infanterie de Marmont, il vit, tout à la fois, nos escadrons déployés déboucher à droite dans la vallée de la Muire et, à gauche, couronner le plateau des Ormes. Ce dernier sommet nous montrait Reims, dont l'aspect excitait nos Gardes. Nous jouissions de la surprise du général ennemi, de la précipitation de ses mouvements : il repoussait contre nous sa cavalerie ; il appelait à lui ses colonnes ; elles sortirent de Reims, en toute hâte, par le faubourg qui mène à Soissons ; et lui, de plus en plus étonné, mais ne croyant pourtant encore qu'à une forte reconnaissance, il cherchait à nous opposer une Hgne de bataille. Tinqueux en marqua la droite ; la gauche se prolongea en arrière de la haute Muire ; ses réserves s'accumulèrent sur le plateau de Sainte-Geneviève, où bientôt ses canons continrent l'ardeur des Gardes.
Nos forces croissaient, mais lentement. Vers trois heures et demie, l'Empereur lui-même arriva, ua
poussant, pressant l'attaque. Inquiet, sans doute, du secours que, par Berry-au-Bac, Blûcher pourrait porter à l'ennemi, il clierchait surtout à border Keims de ce côté. Mais la Vesle, dont les ponts de Saint-Brice étaient rompus, l'arrêtait. En ce moment ma brigade appuyait sa gauche à la grande route. Un officier d'artillerie arrivait à cette hauteur. Il me cria qu'il mettrait en batterie si je promettais de le soutenir ; et, sur ma réponse, il ouvrit son feu. Il le dirigea si juste, que dès les premiers coups on aperçut, au milieu du groupe ennemi le plus remarquable, d'abord une explosion d'obus, puis un mouvement d'effroi et de dispersion, suivi d'un rapprochement précipité autour d'un cavalier renversé, dont le cheval libre venait de s'échapper dans la plaine.
Une manoeuvre, qu'il me fallut alors faire à droite pour secourir la brigade Piquet, interrompit cette observation ; mais bientôt Laplace, officier d'ordonnance de Napoléon, passant et me reconnaissant au milieu des feux de nos tirailleurs, m'apprit que ce cavalier abattu était le général en chef luimême. Un éclat d'obus lui avait brisé l'épaule : M. de Saint-Priest venait d'être emporté, mourant, du champ de bataille. L'Empereur était alors sur la gauche de la grande route, dont nous occupions la droite, et, du haut de la colline de Saint-Pierre, Berthier, témoin de cet événement, lui en avait fait remarquer les détails.
Quant à notre première brigade, repoussée d'abord et que je venais de remplacer, je trouvai son général blessé légèrement d'un coup de lance, mais sérieusement irrité contre un autre chef qui s'était refusé à le secourir. Celui-ci commandait, derrière nous, quinze cents chevaux, restes de l'échaufïourée nocturne de Marmont sous les murs de Laon, et, soit découragement ou plutôt
humeur des reproches amers de Napoléon, son ardeur accoutimaée s'était refroidie. Ce mécontentement, qui venait d'exposer à une entière défaite notre première brigade, allait me devenir, à moimême, plus fâcheux encore.
Trois semaines plus tard, lors de la défection à Essonne du corps de Marmont, malgré le contreordre de ce maréchal, on verra cette malheureuse disposition d'esprit du même général avoir des suites bien autrement déplorables.
Il était quatre heures. Le feu de nos tirailleurs devenait de plus en plus vif. Des deux parts, on se provoquait, et dans de chaudes mêlées on s'attaquait corps à corps. Nous remarquâmes là, entre autres, Bousmann, brigadier du 3^ de Gardes d'Honneur. Cet ancien et vaillant soldat, bien monté, perça plusieurs fois la ligne opposée ; il dépassa même, derrière elle, le peloton russe avancé pour la soutenir, en fit le tour, et, déchargeant au dos de cette troupe son pistolet, il nous revint sans se presser, et sans que l'ennemi eût pu le punir de cette bravade.
Mais, au travers de ces escarmouches, les généraux ennemis, émus de la chute de Saint- Priest, avaient reconnu la Garde impériale. Ils apercevaient leur danger. Déjà même, à leur imprudent déploiement en avant d'un défilé, et devant un adversaire aussi redoutable, succédait la confusion d'une retraite précipitée. Elle s'effectuait avec embarras dans le faubourg, dont un retranchement, fait d'un triple rang de tonneaux remplis de fumier, étranglait le passage. Leur première ligne couvrait ce mouvement ; c'étaient ces huit cents lanciers russes contre lesquels nous escarmouchions, et que, du sommet du plateau de Sainte-Geneviève, douze canons et trois mille fantassins soutenaient contre nos efforts.
La journée, pourtant, avançait plus que le combat. L'Empereur voulut en finir. Ricard et son infanterie eurent l'ordre d'attaquer à la baïonnette, par la route de Soissons. Quant à nous, par un brusque mouvement sur notre droite, sous le feu des batteries russes, on nous envoya, par Bezannes, entre les routes d'Épernay et de Louvois. L'Empereur nous faisait ainsi tourner la gauche de Tennemi, et prendre à revers ce plateau de Sainte- Geneviève, que deux batteries et six bataillons russes couronnaient encore.
Arrivés sur ce nouveau terrain, nous vîmes, en arrière de ce plateau, à nu, de flanc, à mille pas de nous, rentrée du faubourg. De notre côté, un fossé de grande route seul en marquait la trace et du côté opposé, quelques maisons seulement. Mais la cavalerie ennemie, en dedans du cercle que nous venions de parcourir, avait suivi notre mouvement ; elle vint masquer à notre agression le côté ouvert de ce faubourg, pendant que derrière elle toute son artillerie s'y précipitait. Je reçus l'ordre de jeter, avec un seul escadron de ma brigade, ces huit cents chevaux dans la ville. Je partis aussitôt, ne doutant pas que le reste de notre division, soutenu par les quinze cents sabres de Bordesoulle, maintiendrait l'infanterie qu'ils avaient en face, dont j'allais couper la retraite, et qu'ils profiteraient de son premier ébranlement pour la rompre.
Nous chargeâmes donc, un contre huit ; cette cavalerie s'effaroucha, eUe n'osa tenir, et se rua dans le faubourg. Mais, le trouvant encombré d'artillerie, il lui fallut faire front, s'adosser aux maisons et nous attendre. Nous y fûmes presque aussitôt qu'elle. Là, séparés seulement par le fossé et la largeur de la route, je fis halte pour rallier, en échangeant quelques coups de feu. Cependant, n'apercevant dans la plaine rien à mon appui
contre l'infanterie russe en marche pour rentrer derrière moi dans le faubourg, trois fois j'envoyai presser ce mouvement, d'où dépendait à la fois la prise de Reims et de cette arrière-garde. Enfin, trompé par l'approche de nos tirailleurs et pressé par l'occasion, j'ordonnai la charge. A ce commandement, les Gardes, leur chef d'escadron d'Andlau en tète, franchissant le fossé, écrasèrent d'un seul élan, contre le mur auquel ils s'étaient adossés, les lanciers russes. Ceux-ci, au lieu de se défendre, ne songèrent qu'à s'échapper dans le faubourg ; ils s'offraient de flanc a nos sabres ; je fis pointer : un bon nombre périt, et le reste alla se heurter contre les canons et les caissons dont notre charge venait de précipiter la fuite.
Mais le retranchement qui traversait le faubourg avait arrêté la retraite de cette artillerie ; les canons, les caissons accrochés, entassés pêle-mêle contre cet obstacle, formaient une masse confuse et sans mouvement : ils obstruaient complètement le passage. Les lanciers ennemis, poussés, culbutés sur cet encombrement, perdirent la tête ; il y eut là une scène de désespoir et d'effroi difficile à décrire. Les uns abandonnaient leurs armes et, tendant les mains, demandaient grâce ; d'autres se retournaient et se défendaient en désespérés. Ceux que je remarquai parmi les nôtres furent : le lieutenant Vassal, de Nantes; l'adjudant-major Montigny, Puyraveau, Érambert, de la Charente- Inférieure ; Du Dresnay, du Finistère ; Savina, de la Mayenne ; Bouhaut, des Deux-Sèvres ; d'Arispe, des Basses-Pyrénées ; Lcgouaster, des Côtes-du- Nord ; Omasîpp, de la Dordogne ; Richard et Verdier, de Lot-et-Garonne ; Pointîs et Pauly, de l'Ariège; Bunel, du Morbihan; Daguères de Tardetz. D'autres nomiS échappent à mon souvenir, mais non celui de leur chef d'escadron comte d'Andlau.
334 DU RfflN A FONTAINEBLEAU
Il y eut un moment où son cheval presque abattu, le livrait aux coups de plusieurs Russes ; un Garde, de Lot-et-Garonne, le jeune Casabonne, para les coups qu'on lui portait. Ce fut là qu'une balle de pistolet renversa le lieutenant Sapinaud aux prises avec un officier russe. L'un de ceux dont l'audace me frappa le plus fut un jeune Vendéen, le lieutenant Du Landreau. C'était l'un de nos plus beaux hommes de guerre ; il avait arraché une lance à l'ennemi, et, au milieu de ces désespérés, il hâtait et ensanglantait leur déroute.
En moins de dix minutes, tous ceux de ces Russes qui ne s'étaient pas jetés à terre pour fuir avaient succombé. Nous avions atteint, au travers de la foule de ses chevaux abandonnés, T artillerie ennemie. Elle s'efforçait encore de nous échapper; je fis couper les traits, abattre les chevaux, et tuer les canonniers sur leurs pièces. Ce fut encore là que Bousmann, ce brigadier déjà cité, mettant pied à terre, se jeta au milieu de cet encombrement ; il parvint à en gagner la tête. L'un des canons russes, que les artilleurs avaient dégagé, dépassait le retranchement; Bousmann l'atteignit, tua l'un des conducteurs, et, s'élançant à la tête des chevaux, les arrêta. Mais, en dépit de ses efforts, les autres canonniers frappant l'attelage, le firent passer sur le corps du malheureux brigadier, qui se laissa écraser plutôt que de lâcher prise. Il nous revint en soutenant de ses mains ses entrailles, qu'on réussit dans la soirée à remettre en place. On le jugeait perdu, mais il se rétablit si promptement, que, deux mois après, on fut forcé de le punir, à la suite d'une trop joyeuse journée de garnison qui lui avait fait oublier l'appel.
Jusque-là tout allait au mieux. Toute la cavalerie ennemie était démontée, beaucoup de ses hommes abattus, onze canons et tous leurs cais-
sons, pris. Dans Reims la frayeur était si complète, qu'il y eut des Russes que leur déroute emporta par delà cette ville et le Rhin même, jusque sous les murs d'Erfurt. Le général d'Alton, commandant de cette place, saisit plusieurs de ces débandés ; ils avaient fui aussi loin sans tourner la tête, croyant tout perdu ! D'Alton m'a souvent raconté ce fait, et que, bloqué depuis trois mois, c'était par eux qu'il avait enfin appris de nos nouvelles.
Maîtres du faubourg, il n'y avait plus qu'à s'y ouvrir un passage, à profiter de la frayeur de l'ennemi, à pousser notre chance, et reprendre Reims. Mais, depuis quelques moments, j'entendais des feux derrière moi, et passer sur nos têtes des volées de balles. Malgré leur direction, je crus tout plutôt que la vérité. Ces premières décharges portaient haut : aucun des miens d'abord n'en fut frappé. Je me figurai que c'étaient des balles françaises, et qu'on s'emparait derrière nous de l'arrière-garde ennemie : elle était attaquée en tête par Marmont et par l'Empereur sur la route de Fismes ; la position où j'étais parvenu interceptait son retour dans Reims ; nous avions laissé sur son flanc plus de deux mille sabres ; noua savions qu'il leur suffisait d'un élan pour arrêter la retraite de cette infanterie, coupée de la ville, mutilée de son artillerie, de sa cavalerie, et pour lui faire mettre bas les armes.
Mais au contraire, pendant que, tout entiers à notre combat, nous poussions notre avantage, les bataillons russes rentrèrent derrière nous dans le faubourg, sans en être empêchés, j'ignore pourquoi. Vainement, le second de mes escadrons s'était avancé de lui-même ; trop faible, il avait été repoussé par l'infanterie russe, et forcé de rentrer en ligTie.
Cependant, les bataillons russes, les uns en colonne par pelotons sur la route, les autres en flanqueurs des premiers, avaient regagné, derrière nous, l'entrée du faubourg. Deux braves officiers, Tun du 10^ de hussards, l'autre du i" de Gardes d'Honneur, réunis avec quelques tirailleurs à notre attaque, se trouvaient de ce côté. Ils me crièrent de ne pas me méprendre aux feux que j'entendais.
Déjà les balles russes, de plus en plus meurtrières, m'en disaient assez là-dessus. Mais nous étions encombrés dans notre victoire. Nous nous trouvions resserrés, à gauche par le fossé de la route, à droite par l'un des bras de la Vesle, enfin empêtrés dans cette multitude de chevaux, de blessés, de canons, de caissons ennemis abandonnés, et dans notre propre désordre. Il n'y avait donc que deux partis à prendre : ou de renoncer à tout pour nous échapper à droite vers notre division, en franchissant le cours d'eau, s'il était possible; ou, dans l'espoir d'être enfin secourus, soit par notre cavalerie, soit par l'infanterie de Ricard, de défendre notre conquête.
Je tentai ce dernier effort. Je criai donc à la queue de notre colonne de se retourner sur l'infanterie ennemie et de la charger ; et, tout à la fois, je pressai ceux qui m'entouraient d'achever l'artillerie russe. Mais, presque aussitôt l'apparition des fantassins ennemis autour de nous força les Gardes de lâcher prise. Le commandement, je l'avoue, m'en fut impossible ; je laissai faire, m'obstinant à tort sans doute. Cette opiniâtreté eut deux résultats, mais trop cher achetés : la mort de quelques ennemis de plus, et la certitude que leur artillerie, entièrement désemparée, resterait, du moins, à notre avant-garde.
En ce moment, mon cheval avait les pieds pris dans une prolonge ; un canonnier russe, tout
effaré, se jeta à sa tête ; je levai le sabre pour m'en débarrasser, mais le malheureux, sans armes et déjà plus mort que vif, me fit pitié; je lui fis signe d'aller se cacher sous sa pièce, ce qu'il fit sans hésiter.
Notre résistance, pourtant, touchait à son terme. En un instant, tout avait changé. Ce n'étaient plus les débris russes qui me retenaient, c'étaient les nôtres. Autour de moi, Desbrosses, de Périgueux, sept fois blessé, ne pouvait plus se défendre ; l'aspirant de marine Lanneau, alors maréchal des logis, aujourd'hui colonel, un genou en terre, et atteint de onze coups de baïonnette, luttait encore ; le capitaine Legoût-Duplessis venait d'être abattu; à côté de lui, expirait le lieutenant ***, qu'im remords avait, dit-on, jeté dans nos rangs, et qui peut-être, en ce moment, expiait un crime ! Plus loin, c'était l'infortuné Gouffier, sous-officier instructeur, plein d'espérance, que j'avais décoré le matin, et dont le brevet d'officier devait être signé ce jour-là même ; enfin, le colonel comte de Briançon-Belmont. Son ardeur l'avait entraîné sans mon ordre, dans notre charge; un coup de feu venait de le renverser, et le maréchal des logis Fresneau défendait, avec un dévouement remarquable, ses derniers moments.
Déjà plus de quarante des nôtres, sur cent, succombaient ainsi, ou se perdaient dans les eaux bourbeuses de la Vesle que plusieurs n'avaient pu franchir. Quant à moi, seul encore intact, debout et désespéré, on comprendra que j'aie hésité d'abord à renoncer à notre victoire, puis, que je n'aie pu me décider à abandonner à cette fin cruelle mes malheureux compagnons d'armes.
Mais mon tour était venu. Plusieurs grenadiers russes, du régiment de Rezan, m'entouraient. La balle de l'un me perça le coude et le bras gauche;
celle d'un autre traversa la tête de mon cheval. Le pauvre animal en se cabrant de douleur, para le coup de baïonnette qu'un troisième me portait à la poitrine. Ce coup, sans pénétrer, me désarçonna, et me jeta sur le bord du large et profond fossé qui marquait alors, en regardant la ville, le côté gauche du faubourg. Relevé presque aussitôt, et m'appuyant à la roue d'un canon, je cherchais à me défendre, quand un autre coup de baïonnette, m'atteignant aux reins, m'abattit une seconde fois. Cette dernière atteinte me sauva : en m'étendant dans le fossé, il me fit disparaître aux yeux des Russes, que mon cheval et sa housse dorée attirèrent. Cela me donna le temps de reprendre haleine, de me relever et de me traîner vers la ville, puis, remontant sur la route, de m'abriter au milieu des caissons et canons ennemis qui la couvraient.
Un Garde, blessé d'une balle au ventre, se trouvait là ; je l'encourageai à me suivre, persuadé qu'il n'y avait plus de chances de salut que de ce côté ; que, entre notre combat et Reims, la terreur avait dû laisser un vide où nous trouverions peut-être un asile.
En effet, l'intervalle entre Reims et le retranchement qui traversait le faubourg était absolument désert. Cavaliers démontés, canonniers, tout avait fui au delà. Notre fortune voulut que, à notre gauche et tout près du retranchement, une maison de bois, composée d'une allée et d'une chambre basse, alors sans portes, existât encore. Nous y entrâmes sans être aperçus. Elle était vide ; elle venait de servir de corps de garde aux Russes. Le plancher en était, très à propos, jonché de paille. Nous tombâmes dessus fort épuisés. Mon pauvre Garde croyait sa blessure mortelle ; je le rassurai par mon exemple, portant en effet.
depuis cinq ans, au même endroit du corps où il venait d'être frappé, une balle espagnole, sans en être trop gêné.
Cependant, en maudissant Finexplicable inaction des nôtres à la vue de notre charge d'abord si heureuse, nous écoutions, espérant que notre infanterie allait arriver et nous dégager, quand nous aperçûmes, devant la fenêtre qui nous séparait seule de la route, plusieurs ombres passer rapidement : c'étaient les Russes de Rezan qui se réfugiaient dans la ville. Nous comptions qu'ils s'écouleraient sans s'arrêter, mais leurs officiers, abrités par le retranchement, voulurent y tenir. Ils réussirent même à arracher de l'encombrement une de leurs pièces. Nous les entendions frapper leurs soldats, les forcer de se retourner, et les exciter à se défendre. Cela rendit notre position très critique. Notre vie dépendait d'un seul de leurs regards, jeté par hasard ou autrement dans notre réduit. Plusieurs fois, mon compagnon de péril s'écria : «Ils nous voient, nous sommes perdus ! » Je lui fis signe de se taire et de se traîner, comme moi, contre la cloison audessous de la fenêtre. Là, plus près du danger, mais moins en vue du dehors, nous serrant contre la planche qui nous protégeait, nous nous tînmes immobiles. Nous étions si proches de nos ennemis, que, en rechargeant leurs armes devant cette croisée, leurs coudes en brisaient les vitres, dont les morceaux retombaient sur nous.
La nuit, que nous invoquions, approchait, mais elle arrivait avant les nôtres ; et, si ces Russes restaient maîtres de leur position, ils allaient infailliblement nous découvrir en reprenant possession de notre asile. Déjà l'obscurité était assez grande pour que chacun de leurs coups de feu r éclairât. Ces lueurs, qui faisaient briller nos
armes, nous forcèrent de les resserrer contre nous, pour n'être pas traliis par elles. Pendant plus d'une heure, que dura ce péril extrême, nous eûmes bien des moments désespères. C'était surtout quand, ces fantassins cherchant un refuge, nous entendions leurs pas s'avancer dans l'allée qui servait d'entrée à notre réduit. Alors nous rassemblions ce qui nous restait de forces pour ne pas être égorgés sans résistance.
Je me souviens que, dans un de ces instants extrêmes, songeant à la montre d'un grand prix que je portais et que je possède encore, je la cachai, afin de priver nos ennemis de ce butin, et de le laisser du moins à ceux des nôtres qui, trop tard pour nous mais bientôt sans doute, les remplaceraient. Mon Garde m'imita. Cette espèce de legs ainsi préservé, nous nous sentîmes plus résignés à un sort qui nous paraissait inévitable.
Le jour enfin acheva de disparaître, et peu à peu le bruit du combat s'affaiblit. Nous n'osions croire que toute Tinfanterie ennemie se fût écoulée ; de nouveaux bruits, d'autres coups de feu nous tenaient en défiance ; mais bientôt, fatigué d'une situation si pénible et ne croyant plus qu'à la présence de quelques tirailleurs, je consultai les forces qui nous restaient, je fis bander à mon Garde sa blessure, je serrai dans mes vêtements mon bras gauche, trop blessé pour m'en servir, et, nos armes prêtes, nous relevant et marchant sans bruit, j'avançai la tète hors de notre asile. Un coup d'œil, jeté dans le couloir, m'arrêta d'abord. Un fantassin, l'arme au pied, occupait l'étroit corridor qui servait de sortie à notre retraite ; il nous tournait le dos ; j'hésitai ; puis, me décidant, je courus sur lui en lui criant Qui vive ! et de se rendre. C'était un Français ! C'était le premier de nos tirailleurs ; il arrivait, et s'abritait des
feux de la ville à l'entrée de cette cabane. Nous étions donc délivrés ! Il ne s'agissait plus que de remonter le faubourg, que les balles russes sillonnaient encore, mais ce n'était plus là qu'un danger ordinaire. Pourtant il ne fallait pas rester en chemin, et mon Garde blessé m'ayant assuré qu'il pourrait me suivre, nous courûmes, nous repassâmes sur tous nos débris et nous nous retrouvâmes enfin au milieu des nôtres.
Déjà leurs bivouacs étaient établis. L'un de ces feux, le plus élevé, le plus brillant, l'un des plus rapprochés du combat, nous servit de guide. Nous y arrivions quand une voix, brève, sèche et impérieuse, me fit tressaillir : c'était l'Empereur ! Ce feu était le sien. Il me reconnut et m'interpella aussitôt. Son attitude était agitée, presque convulsive ; sa figiure, sévère et bronzée, comme lorsqu'elle renfermait quelque irritation prête à éclater.
Il était seul ; son impatience d'entrer dans Reims était extrême. Il venait de redoubler, de multiplier ses ordres d'attaque, poussant à gauche, par Saint-Brice, la cavalerie de sa Garde ; à droite, par Hirson ou Cormontreuil, celle de BordesouUe ; et en face, sur le faubourg d'où nous sortions, l'infanterie de Ricard et rartillerie du duc de Raguse. Il voulait que, en dépit de la nuit, on franchît la Vesle ; qu'on enfonçât la grille de la ville ; que, en même temps, on s'emparât, par ses ailes, des routes de Berry-au-Bac et de Châlons, afin de cerner l'ennemi dans Reims et de s'en saisir.
On a blâmé ses emportements de cette soirée, dont moi-même j'eus à souiïrir. On les a attribués à l'humeur d'être forcé de bivouaquer si près de Reims, et de ne pouvoir dater de ce jour-là même, et de cette ville, le bulletin de sa victoire. Mais l'Empereur, quoiqu'il ignorât encore les détails qu'on vient de lire, n'avait, comme on l'a vu, que
trop de raisons d'être mécontent de l'ensemble et du résultat de cette affaire. Il sentait que ce corps russe et prussien, surpris et privé de son chef, aurait dû ne point échapper à notre attaque ; il s'obstinait à en ressaisir les restes ; il voulait, surtout, prévenir dans Reims l'arrivée possible de Blùcher, dont l'inaction n'était guère concevable ; il avait hâte, enfm, d'y couper la communication des deux grandes armées ennemies, et d'y tendre la main à la division qu'il avait appelée de nos citadelles. De là son irritation ; elle croissait avec la nuit, j'en fus victime. «D'où venez-vous? me dit-il. — « Du faubourg. Sire ! » Et j'allais m 'expliquer, quand lui, sans me laisser achever, me pressa de questions sur la position, sur les forces de l'ennemi, sur l'exécution de ses ordres d'attaque.
Hors de combat depuis deux heures, je ne pus satisfaire sa préoccupation. Elle était si vive, et le temps marche si vite à la guerre, que je crus hors de propos le récit de notre charge et du danger auquel je venais d'échapper. Je me laissai donc brusquement congédier. J'étais d'ailleurs pressé d'aller me reposer au feu voisin, où ses aides de camp m'accueillirent.
Ils m'entourèrent ; j'étais l'un de leurs plus anciens compagnons ; la place même de gouverneur des pages, que j'occupais, me donnait le droit de servir, comme eux, d'aide de camp à l'Empereur ; je me trouvai donc là comme en famille. Ils me reçurent en conséquence ; et moi, à peine échappé des mains des Russes, heureux de ce changement de fortune, encore animé par le combat, par le péril, par l'indignation de la perte des miens, je m'épanchai en discours ardents sur les coups que je les avais vus porter, sur les résultats obtenus, et sur l'abandon dont nous avions été les victimes.
Tout entier à ces diverses émotions et au besoin de les exprimer, j'avais remis, à la fin de mon récit, de parler à Yvan de mes blessures, dont je souffrais peu en ce moment, quand, derrière moi, le secrétaire d'Ideville, voyant pendre à mon coude un galon de ma pelisse, que, en perçant mon bras, la balle avait entraîné au travers de cette blessure, le tira, en me demandant d'où venait cette déchirure. Un cri de douleur, qu'il m'arracha, lui répondit ! « Vous êtes donc blessé ? me demanda-t-on. • — Sans doute, repris-je, j'allais vous le dire ; j'ai reçu deux coups de baïonnette, une balle, et je crois que j'ai le bras cassé, ou quelque chose de semblable. — Eh ! que ne parliez-vous donc ? » s'écria Yvan, en accourant pour me soutenir, car la douleur que d'Ideville venait de me faire éprouver me portait au cœur, et j'allais perdre connaissance.
On se souvient peut-être que les soins d'Yvan, chirurgien de l'Empereur, m'avaient, à Sommo- Sierra, sauvé la vie ; il s'y intéressait, et, s'emparant de moi, il me conduisit, près de là, dans un moulin transformé en ambulance. J'y retrouvai beaucoup de mes pauvres Gardes. Yvan, à ma prière, en pansa quelques-uns, et d'abord celui qui venait d'échapper avec moi aux mains des Russes. Mon tour vint ; les coups de baïonnette étaient peu de chose ; quant à mon bras, qu'un autre eût coupé à l'instant même, il hésita, quoiqu'il le crût d'abord sans ressource ; m^ais, bien heureusement pour moi, il remit au lendemain pour en décider.
Cette blessure était des plus singulières. Tirée à bout portant, la balle russe, par l'effet du plus heureux des hasards, avait frappé si juste sur l'intervalle des deux os qui forment la pointe du coude, que, en y pénétrant, elle les avait seulement
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écartes, et que, continuant ainsi, elle était ressortie de même, sans avoir brisé ni Tun ni l'autre.
En ce moment, les Gardes d'Honneur, accourus de leurs bivouacs, m'entouraient. Me voyant sans force, ils arrachèrent une porte, la couvrirent de leurs manteaux, m'étendirent dessus, et, guidés par leur chef d'escadron d'Andlau, mon ami d'enfance, ils voulurent me porter au quartier qu'ils m'avaient choisi. Dans ce trajet, ils passèrent près de Napoléon. Je crois voir encore cette lueur du dernier bivouac, où, presque évanoui, j'entrevis notre malheureux Empereur. Mais lui, surpris de ce concours, demanda au général Bertrand quel était le blessé que ces Gardes transportaient : il me nomma. « Cela est faux ! s'écria-t-il ; je viens de lui parler, et- il n'était pas plus blessé que vous et moi ! » Bertrand avait entendu mes récits ; il affirma, mais sans rien expliquer, croyant son chef instruit comme lui-même ; à quoi l'Empereur répliqua avec emportement, contrarié de cet accident de plus, qu'il faudrait annoncer le lendemain, et ne comprenant pas comment cela était arrivé. De son côté, Bertrand, que mon apparent oubli de moi-même, fort naturel pourtant comme on Ta vu, avait touché, repartit avec amertume, et fit entrevoir à l'Empereur sa méprise.
Ce ne fut que vers deux heures du matin qu'il en revint complètement. A cette heure-là, Exelmans et les chevau-légers Polonais de la Garde avaient enfin franchi le pont de Saint-Brice, et coupé la route de Berry-au-Bac ; ils s'étaient saisis d'un équipage de pont; dès lors, l' arrière-garde ennemie, épouvantée, avait achevé de fuir en déroute. L'Empereur, debout encore et toujours impatient à son bivouac, attendait ce moment ; il voulut aussitôt prendre lui-même possession de la ville» Alors seulement, et en pénétrant dans le
faubourg, il comprit pourquoi son premier mouvement d'irritation contre ma blessure avait étonné son grand maréchal. Dans ce trajet, chacun de ses pas fut arrêté par les débris de notre charge. Ce terrain, jonché de lances, d'hommes, de chevaux abattus, de canons et de caissons ennemis, que les corps de nos malheureux Gardes semblaient lui garder encore, disait assez à Napoléon quel chemin ils lui avaient ouvert, et quel eût été le résultat plus prompt et plus complet de cette journée s'ils eussent été secondés. Quel rapport eût valu de tels débris ? Leur victoire, d'elle-même, se racontait ! ^ ^
Mais les faits ne parlèrent pas seuls à ses yeux, il put entendre un glorieux témoignage. Dans ce défilé, il y eut entre les Gardes d'Honneur et la Vieille Garde, une de ces rencontres de colonnes, assez fréquentes, surtout aux approches des riches cantonnements, où chacun se dispute le passage. En toute autre occasion, ces vieux grenadiers eussent, avec raison, refusé de céder le pas à ces jeunes Gardes, mais cette fois s' arrêtant avec complaisance : Pour aujourd'hui, dirent-ils, laissonsles passer, ce terrain est bien à eux ; ils ont le droit d'y être fiers, et de prendre la tête de la colonne !
Ainsi, devant Reims comme devant Hanau, la Vieille Garde rendit au troisième de Gardes d'Honneur, le plus glorieux des témoignages. Napoléon, pour cette seconde fois aussi, s'y associa. L'affection des Gardes pour moi dont je m'honore, et que la mienne pour eux méritait, les avait conduits à me rapporter sur leurs bras dans Reims, à la suite de l'Empereur. J'était à peine établi dans cette ville, qu'il envoya le duc de Bassano me demander les noms des Gardes que je jugeais les plus dignes de récompense. Embarrassé du choix, mais enhardi par leur dévouement et par les promesses faites
pour les attirer sous les drapeaux, je risquai d'en citer jusqu'à trente-neuf ! J'en désignai vingt pour r Ordre d'Honneur et dix-neuf pour le grade d'officier. Une promotion aussi nombreuse, dans un seul corps était inouïe : je n'espérais pas en obtenir le tiers ; je me trompais, l'Empereur approuva, il accorda tout, et m'en envoya aussitôt l'heureuse nouvelle. J'en avais besoin pour m'aider à supporter les pertes que j'avais faites.
Quant à moi, que déjà récompensait assez une faveur aussi grande, il m'en réservait une autre dans le bulletin de cette journée, faveur qu'il savait m' être la plus sensible. Il s'y plut à citer : « Les Gardes d'Honneur du troisième, et notamment leur général ! » Il appela leur effort : « Une charge superbe ! » Il dit à la France : « Qu'ils s'étaient couverts de gloire ! » Et quant aux blessures de leur chef, il daigna, comme à Sommo- Sierra, rassurer nos concitoyens sur leurs suites.
Sommo-Sierra ! Reims ! Quel triste rapprochement ! Ainsi donc, après tant de conquêtes si lointaines, c'était Reims qu'il nous avait fallu reconquérir ! Aussi me semblait-il qu'entre ces deux charges sanglantes tout un siècle s'était passé, tant les situations étaient différentes ; et pourtant, le premier de ces deux combats expliquait l'autre : n'était-ce pas surtout à notre invasion en Espagne que nous devions attribuer celle de la France ?
Mais, dans d'aussi graves circonstances, c'est assez, c'est trop parler de soi ; reprenons l'histoire.
Napoléon, dans Reims, en dépit de divers avis alarmants reçus de Paris, était près de prendre un parti extrême. Il espérait que la singulière inaction, à Laon, de Bliicher, encore étonné et tout ensanglanté, se prolongerait. Supposant, en même temps, que le retentissement du coup porté à Reims, la
reprise de Châlons par Ney, et sa propre réapparition sur l'Aube qu'il méditait, allaient faire rétrograder Schwartzenberg sur Troyes et Chaumont, il comptait avoir le temps de rallier, vers Vîtry, toute son armée. C'eût été, avec tous ses maréchaux et ses renforts accourant de Paris, soixante-dix mille hommes. Dès lors, en se jetant tout à coup vers Nancy, au milieu de ces forteresses, dont les garnisons porteraient sa force à cent mille hommes, il se croyait sûr d'entraîner, loin de Blucher, Schwartzenberg, ainsi menacé dans sa base d'opérations ; puis, que, dans la confusion d'une retraite éperdue, il l'écraserait, ou le rejetterait par morceaux au delà du Rhin. Mais on va voir que, trop resserré de l'Aisne à l'Aube, entre les deux Invasions, chacune de cent mille hommes, il fut surpris et écrasé lui-même dans Arcis ; qu'alors, au lieu de se retirer sur Paris, il persévéra à marcher vers l'est, sans avoir pu ni rallier à lui toutes ses forces, ni empêcher la réunion de ses deux cent mille ennemis, entre lui et sa capitale ; d'où vint que, la guerre s'étant séparée de lui, il n'en fut plus maître.
C'était le 14 mars, à deux heures du matin, que Napoléon était entré dans Reims. Il l'avait trouvée illuminée, transportée, toute retentissante des cris de Vive l'Empereur ! Ce fut, après ce dernier succès son dernier triomphe.
Dans les premiers moments, quelques incidents heureux, quelques nouvelles favorables concoururent. Et d'abord, son aide de camp, le brave Corbineau, qu'on croyait perdu, ayant été caché et sauvé par les Rémois, reparut au quartier impérial. Puis, Janssens, sorti de Mézières, lui amena quelques mille hommes de renfort. Il apprit encore que, entre Tournay, Lille et Courtray, Maison avait, de ce côté, arrêté l'invasion : répit moins dû
toutefois aux manœuvres de ce gênerai qu'aux ménagements ambitieux de Bernadette pour son ancienne patrie, dont on a vu qu'il convoitait la couronne. De ce même côté, et plus loin de nous, Carnot, présorvant Anvers et notre flotte, en avait victorieusement repoussé les armes anglaises. Le général Bizannet, à Bcrg-op-Zoom, avait fait plus : il avait laissé quatre mille Anglais y pénétrer furtivement, et, les renfermant avec lui, il les avait tous pris ou tués dans les murs de cette ville. Telles furent, à Reims, les dernières joies de Napoléon : tout ce qui suivit ne devait plus être qu'infortunes !
L'une des plus cruelles, celle qui bientôt devait l'accabler de son coup le plus funeste, il la provoqua, dit-on, dans cette journée du 14 mars, par l'un de ces emportements auxquels, alors surtout, il s'abandonnait. Soit débordement de tant d'amers chagrins longtemps comprimés, ou, comme il arrive aux hommes d'action, qu'il attachât trop peu d'importance aux paroles ; soit aussi qu'avec un ancien aide de camp il se crût moins obligé de se contenir, Marmont, ce jour-là, en fut victim.e.
Ce maréchal, pour la première fois depuis son désastre devant Laon, avait osé venir s'exposer à sa colère : Napoléon Ten accabla : ses reproches furent sanglants, même outrageants ; la violence en fut extrême ! Fain en fut témoin. Il a depuis attribué à l'orgueil, cruellement blessé, du duc de Raguse, cette fatale -défection dont, seize jours après, il gâta une vie jusque-là si glorieuse. Pourtant, la première fougue de Napoléon épuisée, ses reproches s'étaient changés en conseils, et, s'apaisant, il avait retenu à dîner ce maréchal.
Mais alors, rompant les cachets de ses dépêches, de chacune d'elles un malheur nouveau sembla éclore. Soult, affaibli par des envois successifs de
renforts à notre armée, venait de céder devant la fortune de Wellington. La bataille d'Orthez était perdue ; Bayonne et TAdour, abandonnés ; Bordeaux, restée à découvert. Toutefois, ce maréchal, en reculant vers Tarbes, combattait. Il avait même mis en pièces les Portugais, trop empressés à le suivre.
BATAILLE d'aRCIS-SUR-AUBE
Dans une aussi grande extrémité, cette fois encore. Napoléon resta inflexible. Il ne daigna point songer à une paix humiliante ; il se crut même encore assez redouté pour sauver Paris, sans aller se joindre à Macdonald. Quelque isolé et faible que fût le coup de main qu'il venait de frapper à Reims, il se fia à l'effet qu'il allait produire. Il espéra que son échec devant Laon en serait effacé ; que ce nouveau succès allait faire illusion sur sa détresse ; qu'il suffirait pour détourner, une quatrième fois de Paris, les Coalisés ; qu'enfin cette réapparition victorieuse entre leurs arm ées d'invasion, dont elle menaçait les flancs et interceptait les communications, maintiendrait l'une dans le nord, au delà de l'Aisne, et forcerait l'autre à rétrograder sur sa ligne d'opérations pour la défendre.
C'est pourquoi, dès son entrée dans Reims, son premier soin fut de s'affermir dans cette position, et d'en recueillir tous les avantages. Colbert et Vincent venaient d'être envoyés au sud, Xey à Test, Marmont au nord. Ils devaient ressaisir, les uns Épernay, l'autre Châlons, et le troisième Berry-au-Bac. On ne rencontra de résistance qu'à
ce dernier point : il coûta cent cinquante chevaux, trop aventurés.
Ce fut ainsi, que, sans se laisser ébranler par les cris de détresse de Paris et de Macdonald, il osa demeurer dans Reims trois jours entiers ! Il s'y occupa à refaire sa faible armée, à la passer en revue, à y rallier quelques renforts, et à expédier, pour la dernière fois, les affaires de son Empire. Depuis plus de dix jours, elles s'étaient amoncelées dans ses portefeuilles. Cette confiance, si hardie dans la puissance de sa Renommée, cette fois encore, mais pour la dernière aussi, l'événement d'abord la justifia.
En effet, d'une part, et depuis le combat du 10 mars, Bliicher, immobile sur le sommet de sa colline de Laon, n'osait recueillir les fruits de sa victoire, se contentant d'en fatiguer toutes les trompettes de la Renommée. Il n'avait risqué, vers Soissons, Compiègne et Berry-au-Bac, que de faibles tentatives. D'autre part, du 6 au 18 mars, Schwartzenberg, dans Troyes, tout victorieux qu'il était du duc de Reggio, y semblait enchaîné. Il temporisait, soit poHtique, soit inquiétude des mouvements d' Augereau sur la Franche-Comté, des soulèvements de nos provinces de l'Est, et, sans doute aussi, attendant Bliicher. Ces deux feld-maréchaux, au lieu d'agir, s'épuisaient en conjectures sur ce que pouvait tenter notre Empereur.
Cependant leurs avant-gardes, impatientes, les devançaient ; elles seules auraient suffi pour en finir. Déjà Macdonald, repoussé les 16 et 17 mars sur Nangis, se dévouait pour le 18 à un combat désespéré. Mortier de son côté, vers Soissons, n'espérait pas davantage, quand, devant leurs faibles corps, l'ennemi tout à coup recula et disparut ! Pour la quatrième fois, Paris, délivré, respira encore. La confiance de Napoléon triom-
phait ! Sa victoire de Reims, la reprise hardie de Châlons, celle, doublement agressive, d'Épernay et de Berry-au-Bac, venaient d'opérer ce prodige. Bliicher et Schwartzenberg, effrayes, avaient rappelé leurs avant-gardes ; ces deux chefs, se concentrant, Tun à Laon, l'autre autour de Troyes, croyaient n'avoir pas trop de toutes leurs forces pour se défendre. Tel fut l'effet de cette dernière manoeuvre audacieuse, exécutée entre ces deux masses. Une poignée d'hommes, escortant un grand nom, en fit reculer et trembler encore plus de deux cent mille !
Ce retour précipité du généralissime autrichien était encore ignoré mais prévu à Reims. Il fallait à Napoléon un résultat décisif. Il ordonna à Marmont de garder l'Aisne, avec Mortier et dix-huit mille hommes, contre Blûcher. Quant à lui-même, il se décide à un coup désespéré ! Les rapports lui disaient Schwartzenberg encore à Pont ou Nogentsur-Seine, et même poussant ses corps d'armée sur Paris et Macdonald. Il ne compte autour de lui que seize à dix-huit mille hommes, presque plus de sous-officiers, des recrues défigurées par les souffrances, quelques vieux soldats épars dans des cadres vides et informes ; jusque dans sa Vieille Garde les différents uniformes étaient mêles et les armes diverses confondues par des réorganisations successives : c'était évidemment sa dernière ressource. Ce fut à cette poignée d'hommes qu'il osa donner le signal de le sui\Te, de se précipiter par Épernay, Fère-Champenoise, Plancy et Méry, au travers de l'Aube, par delà la Seine, dans le flanc ou sur les derrières de la grande armée des Coalisés. Telle fut sa confiance, et la foi en lui fut telle, qu'on partit encore fièrement, comme pour une victoire assurée, et que lui-même ne désespéra pas du succès d'une aussi téméraire manœuvre. U
espéra qu'elle fascinerait, qu'elle déconcerterait Schwartzenberg, que, au milieu de la confusion de tant d'alliés, leur surprise les ébranlerait, et qu'il pourrait profiter d'un premier désordre.
Il est vrai que, en même temps, il venait d'appeler douze mille hommes de ses forteresses de l'Est, et qu'il comptait que, entre la Marne et l'Aube, Des Nouettes, accourant de Paris, et Macdonald, Gérard, Oudinot, revenant de Nangis, lui en amèneraient trente mille autres. Mais il ne les attendit pas : il fallait se hâter et frapper d'abord, afin d'étonner! Ce n'était qu'après coup, et pour redoubler, que, rejoint par ces renforts, il se trouverait à la tête d'environ cinquante mille hommes.
Cette décision prise, ignorant celle de l'ennemi. Napoléon prévint le Conseil de Régence du danger que Paris allait courir. Il lui prescrivit, en cas d'insuccès, de sauver à temps Tlmpératrice et le Roi de Rome.
Ces ordres donnés, dans la nuit du 16 mars, lorsqu' autour de lui tout sommeillait, lui seul, quoique déjà couché, travaillait encore. Sa pensée, qu'il déplaçait ou fixait tout entière à volonté, il venait en ce moment de la porter vers l'Aube. Il interrogeait l'officier du gcnie attaché à son cabinet, sur les divers chemins qui devaient l'y conduire. L'un des devoirs de cet officier était de recueillir, chaque jour, tous les renseignements possibles sur toutes les routes qui pouvaient servir aux manœuvres. Au milieu d'une dernière question, à la prononciation embarrassée, au silence qui l'interrompit, à la respiration de plus en plus forte de l'Empereur, l'ingénieur, s' apercevant qu'il venait de s'endormir, fut tenté de se retirer pour se reposer lui-même. Mais d'Albe, qu'il remplaçait, l'avait averti qu'en pareil cas il fallait attendre. Napoléon ayant cette faculté singulière d'entre-
couper à son gré, par le sommeil, ses méditations et ses entretiens, sans jamais en perdre le fil. Toutefois, après trois quarts d'heure d'attente, Atthalin allait se retirer, quand, à son extrême surprise, m'a-t-il dit, l'Empereur, se réveillant, continua nettement sa question commencée, par l'expression juste qui suivait naturellement celle que ce long et profond sommeil venait de suspendre.
Le lendemain matin, 17 mars, l'audacieuse colonne d'attaque partit de Reims. Ses chefs étaient le maréchal Lefebvre, Sébastiani, Priant, Exelmans, Letort, Colbert et Berkheim. Tout ce qu'elle rencontra jusqu'à l'Aube fut culbuté ; la poursuite hâta la marche. De fâcheuses nouvelles, reçues aux haltes d'Épernay le 17, et de Fère-Champenoise le 18, loin de décourager, excitèrent. A Tune, ce fut l'annonce de la défection de Bordeaux ; à l'autre, un dernier retour de Rumigny du Congrès de Châtillon, dont il annonça la rupture. Mais de nouveaux renseignements faisaient encore croire Schwartzenberg en avant de Troyes, les regards tournés vers la capitale, sans se douter que Napoléon arrivait derrière lui. L'ardeur et l'espoir en redoublèrent.
Le 19 mars, cet espoir d'abord s'accrut, cette ardeur s'enflamma : le pont de Plancy, le gué de Charny sur les deux bras de l'Aube, l'intervalle de l'Aube à la Seine, la Seine elle-même, tout fut franchi, en dépit des feux ennemis, qu'on méprisa, et d'une vaine canonnade. Le soir même, Letort et notre avant-garde avaient gagné Châtres et les Grès; la grande route de Troyes à Paris était reprise ; le but paraissait atteint ; déjà même un équipage de pont et des prisonniers étaient tombés entre nos mains ; l'Empereur triomphait ; et cependant son but était manqué ! Les réponses de ces prisonniers le lui apprirent.
En effet, ce n'était point sa confiance dans l'effroi qu'il inspirait qui venait de le décevoir : cette terreur au contraire, encore plus rapide qu'il ne la jugeait, ne l'avait que trop devancé ! Wilson dit que, dans sa frayeur, l'empereur Alexandre s'était écrié : « Qu'il fallait en finir ; que ses cheveux blanchissaient ! Qu'il fallait la paix sur-le-champ, telle que la demandait le duc de Vicence ! f> On parlait même de fuir jusqu'à Bar ! La retraite précipitée de Schwartzenberg avait donc prévenu Napoléon, et cette masse énorme, qu'il avait cru surprendre à dos et enfermer entre lui et Paris, déjà toute retirée et agglomérée entre Troyes et Lesmont, au lieu de prêter son flanc ou ses derrières à notre attaque, y faisait front.
Napoléon, déconcerté, retourne à Plancy ; mais, dans cette même nuit, fier de se voir encore si redouté, il n'abandonne point l'offensive ; il envoie donc l'ordre à Macdonald, Oudinot, Gérard et Des Nouettes, de forcer de marche sur Arcis. Dès les premières lueurs du 20 mars, lui-même, par la rive gauche, Sébastiani en tête, Le tort à l' arrièregarde, et le reste par la rive droite, il remonte l'Aube, et arrive à ce rendez-vous, où il trouve Ney, venu de Châlons avec huit mille hommes.
Mais, pendant que cette marche, jusque-là si facile, et cette occupation d' Arcis trompaient Napoléon, et qu'il ne voyait chez les alliés que fuite et désordre, la veille au matin Wrede, n'ayant aperçu que notre cavalerie, venait de rassurer l'empereur Alexandre et le généralissime. Schwartzenberg avait donc rallié son armée, et il la poussait de Troyes sur Arcis, pour en chasser nos cavaliers et les prendre ou les précipiter dans l'Aube.
De notre côté, à dix heures du matin, Sébastiani, afrivé le premier devant Arcis, s'était aperçu de ce danger. Bientôt, Ney l'avait rejoint de l'autre rive.
Ces deux chefs, dans leur vive inquiétude, avaient aussitôt pris position : Tun, avec l'infanterie, au grand Torcy, en travers de la route d'Arcis à Lesmont ; l'autre, avec sa cavalerie, à droite et à gauche du grand chemin d'Arcis à Troyes. Dès lors, tout confirma leurs appréhensions : d'abord des rapports menaçants, et bientôt leurs propres regards. De moment en moment, l'orage autour d'eux grossissait. Pourtant, vers une heure après midi, tout paraissait calme encore, lorsque Napoléon, arrivant, les interrogea.
Ils lui montrèrent, devant eux, le terrain vers Troyes et Lesmont s' élevant graduellement, et tout hérissé d'ennemis qui les dominaient ; tandis que, en arrière d'eux, ils n'avaient sur l'Aube qu'un pont étroit, suivi d'une chaussée sur des marais, longue et entrecoupée de trois autres ponts, pour toute retraite. Comment donc, entre ces deux dangers, oser demeurer, et risquer un combat avec moins de dix mille soldats et cavaliers contre cent mille hommes ? Car on n'était réellement pas davantage. Une partie de notre cavalerie avait été, par erreur, laissée à Grès, et la Vieille Garde, qu'on attendait, n'était point encore arrivée.
Le péril de cette position était incontestable; mais l'Empereur, soit confiance dans son étoile, soit mépris de ses adversaires, persistait dans son incrédulité, lorsqu'un officier d'ordonnance, revenant des avant-postes, prétendit n'y avoir vu que des Cosaques. Napoléon saisit avidement cette assertion ; il se retourna vers Ney et Sébastiani, s'écriant : « Qu'ils le voyaient bien ; qu'ils se laissaient effrayer ! Que l'armée alliée ne cherchait qu'à fuir, et que Schwartzenberg ne faisait parader devant eux quelques flanqueurs que pour leur dérober sa retraite ! »
Le génie de Ney, si audacieux et si tenace devant l'ennemi, fléchissait devant le génie de l'Empereur :
quelque convaincu qu'il fût, il n'insista donc point. Mais Sébastiani, que la contradiction irritait, trop certain de Timminence du danger et désespéré d'une telle illusion, poussa sur-le-champ au galop jusqu'à ses tirailleurs. Il revint, plus rapidement encore, annonçant l'attaque, et qu'on allait être écrasé sur place, ou jeté dans l'Aube ! Alors seulement, Napoléon, enfin persuadé, remonta promptement à cheval, en appelant à lui ses quatre escadrons d'escorte.
Il n'y avait plus besoin de rapports ni de conjectures, les regards suffisaient. Une effroyable canonnade annonçait les charges ! Les masses toutes noires de cavalerie ennemie croissaient à vue d'œil ; des nuées d'escadrons se déployaient. Bientôt Colbert fut culbuté, Exelmans lui-même ébranlé ; une multitude de fuyards revinrent éperdus, sur l'Empereur, se précipitant vers le pont déjà encombré ; Napoléon se jeta au devant d'eux, les menaçant, leur criant : « Qu'il voulait voir s'ils oseraient lui passer sur le corps, et l'abandonner ! » C'étaient ses Gardes ! A sa vue, à ses reproches, ils se rallièrent, et pendant quelques instants l'ennemi fut contenu.
Au milieu de cette première échauffourée, il s'était vainement efforcé de mettre l'épée à la main. Cette épée était si rouillée dans son fourreau, qu'il fallut ses deux écuyers, Foulers et Saint- Aignan, pour l'en tirer, et ce fut avec tant d'efforts, que, en l'arrachant enfin, le premier en .fut blessé. tJn obus tombait en ce moment devant l'Empereur ; il poussa son cheval dessus ; Exelmans allait s'écrier pour l'avertir et le détourner, quand Sébastiani retint ce général : « Laissez-le donc, lui dit-il, vous voyez bien qu'il le fait exprès; il veut en finir ! »
Sébastiani ne se trompait pas : Napoléon, là
comme à Saint-Jean d'Acre, désespérait de sa fortune. L'obus éclata, l'Empereur disparut un moment dans la fumée, mais les éclats ne blessèrent que son cheval. Il en changea, et presque aussitôt le péril, un moment suspendu, redoubla. Une; masse de cavalerie russe et bavaroise revenait à la charge. Cette fois, tout sembla perdu. Exelmans s'était reporté en avant, il fut renversé ; tout alors redescendit pêle-mêle, et déjà la déroute atteignait l'Empereur, quand soudain plusieurs décharges de mitraille, partant de notre flanc, éclaircirent cette nuée, et Napoléon, chargeant à la tète de ses quatre escadrons de service, acheva de la dissiper dans la plaine.
Il devait son salut à Drouot plus qu'à lui-même. Ce général, au plus fort de la tempête, toujours calme et clairvoyant, avait jugé l'excès du péril, et qu'il n'y avait plus rien à épargner. Apercevant, sur le flanc de la déroute, une batterie que nos artilleurs étonnés délaissaient, il s'était élancé à terre, avait abandonné son cheval, et, ralliant ces canonniers, lui-même avait pointé les pièces sur la mêlée, à bout portant, sacrifiant tout pour tout sauver, et abattant amis comme ennemis ! Il avait ainsi tout arrêté, la fuite des uns, la poursuite des autres. La nuée ainsi crevée et dispersée, Sébastiani, Exelmans, Colbert et TEmpereur lui-même, avaient achevé.
L'infanterie de la Vieille Garde arrivait au pas de course, elle assura la position ; bientôt même parut la tête de colonne de six mille hommes de Des Nouettes. L'Empereur alors ressaisit son premier espoir. Il traita d'échauffourée d'arrière-garde cette audacieuse agression de Schwartzenberg. La nuit était venue ; la ligne ennemie, reformée, restait en présence ; cela contredisait sa persuasion ; il lança contre elle le maréchal Lefebvre avec Sébastian!,
ses Gardes et deux mille chevaux de Des Nouettes. Cette ligne fut sabrée, enfoncée, et poursuivie jusqu'à Nosay, où la rencontre d'une grande partie de Tarmée alliée arrêta Lefebvre.
Ce maréchal revint, vers neuf heures du soir, à Arcis, rendre compte à l'Empereur du succès de cette dernière attaque ; mais, soit erreur ou excès d'une ardeur jeune encore, soit que, sous l'agreste et rude écorce d'un vieux soldat, l'instinct des cours se fût fait place, abondant dans l'illusion à laquelle s'attachait si obstinément le Chef qui l'écoutait, il exalta l'action de Napoléon et son résultat, affirmant que tout fuyait, que tout était dissipé, qu'on n'avait plus rien senti devant soi, qu'enfin la lassitude et l'obscurité seules avaient arrêté. Et notre malheureux Empereur, dont cette illusion était le dernier espoir, accueillit cette coupe trompeuse et s'en abreuva.
Pourtant, à sa gauche, Ney, tout seul avec Janssens et huit à neuf mille hommes, avait eu successivement sur les bras une armée entière. Deux fois, le grand Torcy lui avait été arraché. Ce village brûlait. Arcis même avait failli être enlevé en arrière de Napoléon. Janssens était tué ; et, sans le secours de deux bataillons de gendarmerie de la Garde, l'intrépide et opiniâtre maréchal n'aurait pu ressaisir sa position. Ses canons, dont il s'aida, en ce dernier moment, avec un habile à-propos, et son héroïsme avaient enfin rebuté Wrede, et jusqu'aux réserves de Schwartzenberg. Dans cette journée glorieuse, soixante mille combattants contre douze mille d'abord, puis quinze, puis vingt et un mille, avaient été repoussés. On ne pouvait appeler cela un combat d'arrière-garde ; pourtant, ce succès fit persister l'Empereur dans l'espoir que la grande armée ennemie n'avait ainsi défendu que sa retraite, ou que, à force de
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témérité, il avait rendu vraie cette invraisemblance. Il s'obstina donc à passer la nuit au fond de cet entonnoir et acculé sur ce défilé, avec moins de vingt mille combattants harassés, contre plus de cent mille hommes !
Vers deux heures après minuit, il envoya l'ordre aux ducs de Reggio et de Tarente de l'y rejoindre. Il comptait à tort que tous ces renforts arriveraient à temps, qu'il réunirait quarante mille hommes, et qu'il n'allait avoir qu'à poursuivre l'avantage obtenu la veille. Le 21 mars, à neuf heures du matin, il n'avait rallié et rangé en bataille que trente mille hommes. C'étaient, avec ses combattants de la veille : le reste de sa cavalerie, les Gardes d'Honneur, Letort, les chasseurs et les grenadiers à cheval de la Vieille Garde, attardés la veille aux Grès, et qui s'étaient fait jour, avec perte de deux cents chevaux, au travers de l'aile gauche wurtembergeoise, enfin Oudinot.avec trois vieilles brigades, récemment arrivées d'Espagne.
Mais qu'importait cet accroissement de nombre, si faible encore ? C'était un danger de plus dans cette position dominée et sans retraite ! En effet, la veille au soir, la gauche des alliés était arrivée en vue de Plancy ; leur droite, repoussée par Ney, mais arrêtée à Chaudrey, venait de s'y renforcer ; leur centre s'était avancé, entre ces deux ailes, sur la plaine haute qui domine Arcis. Enfin, dès le point du jour, loin de fuir, ils venaient de mettre en mouvement, de faire converger à la fois sur Arcis toutes leurs forces.
Alors, du fond du bassin de cette ville, d'où l'horizon paraissait libre encore, importuné par les rapports alarmants de ses avant-postes, Napoléon, montant à cheval, poussa jusque par delà Torcy, et, n'apercevant dans le lointain que quelques cavaliers, il revint, plus que jamais persuadé que le gros de
rarmée ennemie se retirait, qu'il n'avait en face qu'un corps détaché entre Troyes et lui, et aussitôt il en ordonna l'attaque.
Il était dix heures. Ney, Oudinot et Sébastianî, avec toute l'infanterie et la cavalerie, s'ébranlèrent. En peu d'instants, le rideau ennemi, qui couvrait les pentes, fut déchiré ; mais, parvenus sur la crête, un spectacle imposant les consterna ! C'était toute l'armée alliée, avec ses réserves et ses souverains, plus de cent mille hommes ! Ils appelèrent l'Empereur»
Derrière une nuée de troupes légères, protégées par une artillerie formidable, leurs yeux exercés lui montrèrent, autour d'eux et de toutes parts, l'horizon chargé d'ennemis. C'était, de l'est à l'ouest, sur un vaste demi-cercle, une multitude de masses noires et mouvantes, d'où jaillissait, aux rayons du jour, ,1e reflet des armes. D'instant en instant, ces têtes de colonnes profondes, marchant à grands espaces, et se rapprochant de plus en plus entre eUes et de notre position, resserraient l'enceinte. Et néanmoins Napoléon, s'opiniâtrant encore, niait l'évidence. Il leur répondait : « Que c'était une vision ; que ce qu'ils apercevaient à droite ne pouvait être que la cavalerie de Grouchy ! Ce mouvement, s'écria-t-il, serait trop leste ; c'est une manœuvre trop hardie pour des Autrichiens ! Je les connais ; ils ne se lèvent pas si vite, et si matin. &
C'était pourtant bien l'aile gauche de Schwartzenberg. Quant aux autres colonnes, se débattant contre la réaUté, il les traita « de troupes disloquées ? de corps en désordre i Ils se retiraient ! i> Puis appelant Ney : « Vous le voyez, ajout a-t-il, c'est une déroute ! Ce sont des prisonniers ; amenez-les moi ! » Ney, derrière lui, venait de dire : « Que ces points noirs isolés, qu'on apercevait à peine, 12a
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allaient devenir des colonnes, puis une armée, et qu'on verrait bien tout à l'heure qui, d'eux ou de nous, serait en déroute ! » Mais, toujours subjugué par l'ascendant de l'Empereur, la seule réponse qu'il osa lui faire fut : « Oui, Sire. » Et, faisant charger sans hésiter, il lui ramena bientôt plusieurs officiers autrichiens, qu'en effet il venait de prendre.
C'était, au reste, le meilleur moyen de l'éclairer. En ce moment, l'Empereur avait mis pied à terre. Il fit approcher ces Allemands. Maubourg, diplomate jusque-là, mais que son patriotisme venait d'attirer dans nos rangs, et Flahaut, aide de camp de Napoléon, les interrogèrent. Leurs réponses furent accablantes. « Là, dirent-ils en étendant la main vers notre gauche, étaient les Bavarois ; du côté opposé, les Wurtembergeois ; ici, les Russes, puis, les Autrichiens ; plus loin, en troisième ligne, Schwartzenberg et les réserves ; enfin, le roi de Prusse, l'Empereur Alexandre et toutes leurs Gardes. » À chacune de ces désignations. Napoléon, les interrompant, se récriait. Il les accusait, ou d'être troublés et de ne savoir ce qu'ils disaient, ou d'imposture. Mais, intérieurement vaincu par l'évidence, par l'imminence du péril, à sa contenance, à ses regards, baissés vers la terre qu'il fouettait précipitamment de sa cravache, geste qu'on a vu lui être habituel dans ses agitations les plus vives, on comprit qu'il n'y avait plus rien à ajouter pour le convaincre. En même temps, il redemandait son cheval. Alors, se portant à gauche, puis à droite, il se rapprocha insensiblement d' Arcis, où il rentra enfin, et ordonna prompt ement la retraite.
Le duc de Reggio, avec moins de sept mille hommes, fut chargé de la soutenir. Onze heures sonnaient ; il fallait jeter un pont vers ViUette
pour la cavalerie, après quoi se retirer successivement : d'abord, l'artillerie, ses voitures, les bagages ; puis, vingt-cinq mille hommes et chevaux. Il y avait à passer la rivière, à défiler dans les rues, sur les ponts, et au delà encore au travers d'un marais impraticable, sur une chaussée, longue de douze cents pas, où le moindre accident, un chariot renversé,^ des chevaux abattus, pouvait tout arrêter. Était-il vraisemblable, lorsque l'ennemi, déjà en présence et en plein jour, nous serrait de près, en face et sur nos flancs, quand, de ses hauteurs, il pouvait compter tous nos pas, qu'il nous laisserait le temps indispensable pour nous écouler sans désordre ? Il ne restait d'espoir que dans ime faute de l'ennemi et dans la lenteur autrichienne.
Heureusement, le premier coup de collier, risqué vers dix heures, avait un moment, à la gauche de Schwartzenberg, ébranlé Pahlen. Le généralissime crut à une bataille. Mais, au lieu de la donner sur-le-champ, il perdit le temps en préparatifs pour la recevoir. La bonne contenance de Sébastiani prolongea son erreur. Ce fut à deux heures après midi seulement, et quand depuis trois heures nos corps défilaient, que, s'apercevant de notre mouvement rétrograde, il assembla un conseil, et, après une longue déhbération, ordonna l'attaque.
Elle fut violente. Oudinot, pressé de trois côtés à la fois, fut bientôt réduit aux maisons barricadées d'Arcis pour se défendre. Mais, dans ce gouffre où convergeaient tous les coups, les feux de l'ennemi l'écrasèrent. Levai, Montfort, Chassé et Maulmont, étaient ses généraux. Tous furent ou blessés ou démontés, et leurs troupes renversées sur les abords du pont, qu'obstruaient les morts et les mourants. A la gauche, un bataillon Polonais se
dévoua : il fut écharpé, mais il retarda la défaite. A droite, les 16® et 28^ se dévouèrent.
Il y eut un moment où ces deux régiments, acculés au pont, allaient être jetés dans l'Aube. Ce fut là que le général Chassé, qu'Anvers, dix-sept ans après, a rendu célèbre, saisit un tambour, battit la charge, et que, s'élançant en tête de cent vieux soldats, il repoussa l'ennemi, et donna le temps d'achever la retraite. Mais ce brave corps d'armée venait d'être presque anéanti. On s'était fait tuer ! Il n'y eut de pris, avec trois canons, que huit cents blessés.
Cependant, la tête de colonne de Macdonald était parvenue dans Ormes, à l'issue du dénié. Elle recueillit Oudinot, couvrit ses restes, et contint l'ennemi dans sa conquête.
C'en était donc fait ! Vaincu par l'énorme disproportion des forces, deux fois, en dix jours. Napoléon venait d'être contraint de reculer : d'abord à Laon, devant Blucher, puis à Arcis, devant Schwartzenberg. Son prestige s'était évanoui ! On s'était mesuré : sur l'Aube et la Seine, comme sur l'Aisne et la Marne ; sa force morale, son ascendant, l'effroi qu'inspirait sa renommée guerrière, étaient épuisés i La foi en son infaillibilité victorieuse était détruite ! Cette retraite forcée décelait, avouait son impuissance ! C'était contre ce fatal aveu qu'il venait de tant s'obstiner. Il n'en avait que trop calculé toute l'importance.
Cependant, avant de quitter Arcis, forcé d'y abandonner ses blessés, il s'était attendri sur eux plus que sur lui-même. Sa détresse ne lui avait point fait négliger les seuls et derniers soins qu'il pouvait donner à leur infortune. Il les avait confiés aux Sœurs de charité d cette viUe, et leur avait fait distribuer deux mille francs de sa cassette. Du reste, dans ce cruel désappointement, son
maintien et ses paroles avaient conservé leur calme et leur fierté habituelles. Il était resté dans Arcis jusqu'au moment où l'ennemi avait commencé à y pénétrer ; il ne s'en était retiré qu'après sa Garde.
Quelques instants avant de se résigner à cette retraite, il avait encore montré une singulière persistance. Macdonald venait de le rejoindre. Ce maréchal m'a souvent raconté que, ayant aperçu de l'autre rive toute l'armée ennemie, il était accouru de sa personne, dans Arcis, près de l'Empereur, et qu'il cherchait encore à s'expliquer pourquoi Napoléon avait affecté devant lui, dans ce dernier moment, l'incrédulité qu'il avait montrée la veille et le matin même sur la présence de cette grande armée, devant laquelle pourtant il se retirait. Toutefois, comme en même temps il l'avait envoyé reconnaître l'ennemi, et qu'il n'attendit pas son retour, Macdonald supposait qu'il avait voulu se débarrasser ainsi d'un témoin gênant, au moment d'un départ qui coûtait tant à sa fierté et détruisait son dernier espoir. Mais ce que Macdonald, comme Oudinot, comprenait moins, c'était pourquoi, lorsqu'il n'était plus question que de sortir vivant, et à l'instant, de ce coupegorge, il avait laissé, en s'en éloignant, l'ordre d'y tenir quatre jours encore !
A l'issue du défilé, au delà d'Ormes, seul avec Saint-Aignan, il s'arrêta, demanda sa lunette d'approche, et, l'appuyant sur l'épaule de son écuyer, il paircourut d'un coup d'œil toute l'armée coalisée. Personne ne pouvant l'entendre., une vive exclamation sur le danger du duc de Reggio lui échappa ; après quoi, se remettant en selle et en marche vers Vitry, il s'avança lentement et silencieusement sur la grande route. Sa méditation devint si profonde, que ses mains, pendantes à ses
côtés, abandonnèrent entièrement son cheval à lui-même. Il suivait en ce moment la crête mouvante d'un ravin, et de si près, que le moindre éboulement pouvait l'y précipiter. Saint-Aignan, dans son empressement contre ce danger, sans choisir les expressions, l'avertit de prendre garde, «qu'il n'y avait point là de garde-fou ! » Sur quoi. Napoléon, que ce dernier mot frappa sans doute par quelque analogie avec la témérité de la manœuvre si chanceuse qu'il méditait, se redressant soudainement : « Comment ? Quoi ! s*écria-t-il, un garde-fou ! Il manque, dites-vous, ici une' gardefou ? » Et sur quelques explications que Saint- Aignan balbutia : « Ah ! Monsieur, reprit-il en retombant peu à peu dans sa première préoccupation, un garde-fou ! Vous dites qu'il manque ici un garde-fou ! f>
C'est qu'en effet il est plus que vraisemblable que, en ce moment même, il se laissait entraîner à Vxm de ces partis décisifs où tout est péril extrême, où l'on n'a pour juge que l'événement : grand ou insensé, selon le succès, et le meilleur ou le pire qu'on puisse prendre ! Telle fut du moins la pensée de son écuyer, et ce qui suivit la confirma.
L'Empereur avait, les jours précédents, appelé tout à lui : Mortier, Marmont, ses renforts venant de Paris, et les corps dispersés en arrière de Macdonald. Forcé, dès l'écrasement de la Rothière le I" février, de renoncer à faire tête à l'Invasion, depuis cinquante jours il l'avait victorieusement arrêtée, en attaquant ses flancs. Ces manœuvres épuisées, il se décidait à passer derrière elle, à la prendre à dos, et la couper dans sa racine, en abandonnant à elle-même sa capitale !
Ce parti, pris avant la défaite d'Arcis, eût peutêtre pu réussir ; mais depuis, quand il avait sacrifié sur ce point plusieurs mille hommes d'élite et
plus de trente heures ; quand ce vain effort, en attirant toute Tannée austro-russe, avait donné à celle-ci la mesure de notre faiblesse, et à Blùcher, rassuré par notre éloignement, le temps de reprendre Reims et Châlons ; lorsqu'enfin ces deux masses, maîtresses de l'Aube, de l'Aisne et même de la Marne, par leurs corps intermédiaires, s'étaient autant rapprochées, comment espérer que ce retournement subit, que cette révolution inattendue de ligne d'opérations, ne jetterait pas sur celle qu'il abandonnait l'incertitude, le trouble et le désordre ; que les corps laissés vers Soissons, et sur la Vesle, que ceux venant de Paris, auraient le temps de la parcourir, et, pour se rallier à lui, de passer entre les deux armées alliées, déjà si près l'une de l'autre ? L'à-propos manquait. Toutes ces chances fâcheuses, tous ces dangers se réalisèrent ; enfin, ce qui, avant un revers, eût peut-être frappé d'épouvante comme un coup de génie, venant après, ne parut plus qu'un coup de désespoir. Les siens en furent déconcertés ; l'ennemi s'en encouragea.
Pourtant, le duc de Reggio tint tête le soir du 21, et toute la journée du 22, au débouché d'Arcis ; et le 23, Macdonald et Gérard défendirent glorieusement l'intervalle de l'Aube à la Marne. Leurs flancs furent débordés ; mais derrière eux, les murs de Vitry, remplis de Prussiens, ne pouvant être enlevés par Ney et par l'Empereur lui-même, avec des canons de bataille, il fallut passer la Marne au gué de Vignicourt.
Le 23, un autre malheur était arrivé. Les troupes, que Macdonald, dans l'incertitude de ses premières marches, en partant de Provins pour joindre l'Empereur, avait été forcé de jeter à sa gauche, ayant reçu, selon les événements, ordre et contre-ordre, le désordre en était résulté. Ces corps
flottaient indécis dans ces vastes plaines. Une division de cavalerie avait rebroussé chemin de Plancy à Sézanne ; tout un parc d'artillerie, au contraire, s'était avancé sans escorte, de Sézanne à Somme-Puis, que nous venions d'abandonner ; l'ennemi s'en était saisi, et Gérard, accourant au bruit, n'avait pu lui en arracher que quelques restes.
Ce jour-là même, 23 mars, à Poivre, les coureurs de Blûcher et ceux de Schwartzenberg s'étaient rencontrés. Leur cri de joie avait retenti dans les plaines de la Champagne ! Il proclamait la jonction victorieuse des deux grandes armées d'invasion : celle de deux cent mille alliés, dont l'énorme masse séparait les trente-six à quarante mille soldats épuisés de Napoléon gagnant la Lorraine, des vingt-sept mille hommes de Marmont, Mortier et Pacthod, épars de Vertus à Sézanne ; il annonçait enfin que les princes, que toutes les armées coalisées, venaient de s'interposer entre notre Empereur et sa capitale !
De son côté, dans ses jours de malheur. Napoléon, en nmrchant vers l'Est, où il espérait attirer la guerre, s'était éloigné de Paris plus encore. Le 22 mars, il avait gagné le château de Plessis-le- Comte ; le 23, il était arrivé à Saint-Dizier. Neuf cents Prussiens et un équipage de pont y étaient tombés entre ses mains.
C'était là que le duc de Vicence l'avait rejoint. Son retour annonçait la fin des négociations. Cette rupture, cet abandon de Paris, les nouvelles des avant-postes, tout alarmait ! Alors commencèrent des murmures dans les états-majors généraux, dans ceux de quelques régiments, et autour de Napoléon lui-même. On distingua les plaintes de Kellermann. Ney, dit-on, aussi se montra rebuté, soit mécontentement du parti pris par l'Empereur, ou que.
pour le quart d'heure, il fût épuisé d'héroïsme ; soit peut-être parce que, en ce moment, la vue de l'ennemi n'enflammait pas son âme belliqueuse et sa complexion toute guerrière. On remarqua surtout plusieurs officiers d'armes savantes, que plus de science rend plus exigeants, accoutumés à tout raisonner et qu'étonnait cette guerre, en dehors de toutes proportions et de tous principes. Ceux d'artillerie, un colonel entre autres, s'emportèrent. « Où les menait-on ? Encore se perdre. Quel succès espérer de cette fiction continuelle de bataillons sans soldats et de maréchaux sans armées ? Cela pouvait-il durer ? Comment n'en finissait-on pas à tout prix ? Combien de temps faudrait-il encore se tuer à arracher des boues les batteries, avec leurs attelages incomplets, recrutés de chevaux entiers qui y mettaient tout en désordre ? Ne voyait-on pas que ces chevaux de ferme, que chaque jour on requérait, accoutumés à une nourriture forte et régulière et à des écuries chaudes, s'épuisaient dès les premiers coups de collier, après vingt-quatre heures de nos rations insuffisantes, ou de quelques froides nuits de nos bivouacs ? Et pourtant, au rebours des règles, nulle proportion entre les armes : presque autant de voitures et de canons que de soldats, qui protégeaient bien moins les pièces qu'ils n'étaient défendus par elles ! »
A ces plaintes, d'autres, placés plus haut et récriminant, ajoutaient : « Qu'on ne comprenait pas pourquoi, malgré la perte de tant de garnisons françaises, laissées l'an dernier, au delà du Rhin jusqu'à la Vistule, nos soldats défendaient encore Milan et Barcelone, quand Paris même était menacé ! 1812 n'avait donc été d'aucun enseignement à 1813, ni 1813 à 1814 ? C'était ainsi que, après avoir voulu la première année tout prendre, et la seconde
tout garder, ce qui avait si mal réussi, on s'obstinait à vouloir encore dans la troisième tout ressaisir. Voilà pour quelle chimère on venait, en dépit d'eux et de Caulaincourt, de rompre toutes négociations, et pourquoi encore on allait, abandonnant Paris à lui-même, se jeter, éperdimaent, derrière la coalition, pour tout regagner par ce coup désespéré, au risque de tout perdre enfm par ce coup-là même !... »
L'avenir jugera ces reproches. J'ai dû les consigner ici, parce que ce mécontentement de guerriers, désespérant du salut de leur pays et de tant d'efïorts dont une fierté trop inflexible peutêtre ne leur marquait pas le terme, expUquera la catastrophe qui va suivre.
Quant à l'à-propos de ces plaintes, d'autres répondaient : « Qu'en effet, l'Empereur, en sortant d'Arcis, eût pu tourner vers Paris, et rallier, sous ses murs, tout ce qui nous restait de forces ; mais qu'il y aurait attiré sur ses pas la Coalition entière ; que c'eût été se placer dans une position politique et militaire sans autre issue qu'une paix forcée, ou un dernier combat trop disproportionné ; tandis que, restée maîtresse de sa retraite, la Coalition, même après un revers invraisemblable, aurait retrouvé, derrière elle, ses renforts, ses ressources, cent lieues françaises, et autant de champs de bataille : que, au contraire. Napoléon se jetant dans Test de la France, cette combinaison hardie nous rendait maîtres des lignes d'opérations des coalisés, de leurs renforts, de leurs grandes réserves de munitions ; que cette manœuvre, en les séparant de leur base, loin de leur hvrer Paris, les en détournerait ; qu'elle allait, sans doute, attirer l'Invasion, la forcer de rétrograder au milieu des monts, des forteresses et de l'insurrection de nos populations les plus belliqueuses ; que là.
notre armée ne serait pas dans un état si désespéré, puisque, avec le secours des garnisons, et lorsque Pacthod, Marmont, Mortier et le reste auraient rejoint, l'Empereur compterait encore autour de lui près de cent mille hommes. Et ils montraient que, dans cette nouvelle position, notre armée aurait plus d'appuis, plus d'espace, un terrain plus favorable pour Thabileté, Taudace et la rapidité des mouvements ; qu'ainsi les chances deviendraient moins inégales ; que, du moins, l'ennemi, comme nous, se trouverait sans retraite ; que la guerre morale viendrait au secours de la guerre matérielle, et qu'enfin le sort de l'Europe, enfermé dans la France, y pourrait encore dépendre d'un jour, d'un instant de bonheur, ou d'un habile coup de guerre !
« Quant à la rupture du Congrès, ils annonçaient l'admiration de l'histoire pour la magnanimité de l'Empereur à s'ensevelir sous les derniers débris de l'Empire, plutôt que de consentir à la mutilation de la France. Ils s'écriaient qu'il ne s'agissait plus de conquêtes, mais de subir l'infamie des anciennes limites. Voulait-on obtenir, au prix d'une paix honteuse, un repos infâme ? Qui d'eux en pourrait jouir à ce prix ? Ah ! sans doute, il valait mieux s'en remettre au sort des armes ; alors, du moins, on n'aurait pas souscrit à l'humiliation du pays en signant la sienne, et la Fortune seule serait responsable. »
Cette conclusion, qui soutenait à Saint-Dizier le courage de ceux-ci, y contint, encore cette fois, le dépit des autres ; mais, quelques jours plus tard, Paris étant perdu, on la retourna contre l'Empereur : elle acheva la perte de l'Empire !
Le 24 mars, le quartier impérial fut à Doulevent, la droite à Saint-Dizier, la cavalerie poussée à gauche, vers Bar, et Oudinot déjà en Lorraine. Nos
garnisons s'apprêtaient ; déjà même, depuis la haute Marne jusqu'au Rhin, l'insurrection levait ses miniers de têtes, et la terreur se répandait sur toutes les routes.
Quant à Napoléon, quoiqu'il prévît son sort, et que, l'avant- veille, de tristes précautions lui eussent fait distribuer une partie de l'or de sa cassette à deux de ses serviteurs pauvres, les plus anciens et les plus fidèles, toujours inébranlable, il se raidissait contre son destin. Son danger redoublant, il redoublait d'audace et faisait honte à la Fortune. Il sentait bien, pourtant, que les plus braves s'étonnaient ; que les forces humaines étaient dépassées, que tout enfin s'épuisait ; mais sa grandeur s'isolait de ces murmures ; il en était encore hors de portée ! Il y avait tant d'habitude de commandement d'un côté, et d'obéissance de l'autre ! Et puis, on respectait son malheur, on se respectait soi-même en lui, et, à quelque amertume que, hors de sa présence, on se laissât emporter, devant lui tous se contenaient.
Réellement, le 23 mars, rien n'était décidé encore. Peut-être même Napoléon allait-il entraîner sur ses traces les alliés, quand un coup imprévu du sort, achevant ce que la trahison avait commencé, leur fit tourner bride vers Paris, et tout fut perdu sans ressource !