‹ Du Rhin au Nil: souvenirs de voyage, Volume 3Chapitre 11 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

EXCURSION AUTOUR DU Caire. ~ Lcs jardiiis de Choubra. — Materyeh.— Les tombeaux des califes. — Foslat. — Les Pyramides.

I^e plus riant palais de Méhétnel-Ali n*esl point au Caire. Il est à une Itene de là dans le jardin de Choubra ; une route superbe y conduit, une roule bordée de chaque côté par des acacias épineux qui acquièrent ici un développement inconnu en Europe, et qui, de leurs longs rameaux penchés Tun vers Tautre, forment une voule de Feuillages impénétrable aux rayons du soleil. Au dehors des murs, rien n'annonce la poétique splendeur du château de Choubra, mais dès qu'on a fitinchi le seuil de la porle, on passe de surprise en surprise, d'enchantement en enchanlemenl. Toutes les plantes qui se développent naturellement sur la féconde terre d'Egypte, toutes les fleurs d'Europe qui peuvent supporter la chaleur du soleil d'Afrique, et celles qui s'épanouissent sous le climat de rinde, et celles qui décorent les vallées de l'Asie, ont été là réunies par une main habile, et semées de distance en distance, ou groupées à la fois avec un goût admirable. Le jardin est divisé en une quantité de compartiments entourés de haies vives à hauteur d ap-

piii. Chaque enclos esl rempli d*oranger$, de jasmins, de myries et de rosiers. Là, le citron acide mûrit près de la datte savoureuse; là, le camélia ouvre tonte Tan née ses corolles de satin; là, s'épanouit aux rayons de l'aurore VhibUcm mutabïlis, fleur plus éphémère encore que la fleur de l'amandier chantée par le poète. Le malin la voit naître blanche comme un IFs; à midi elle a l'éclat de la pourpre; le soir ses teintes se rembrunissent, et le lendemain elle n'est plus.

Je visitais cette royale retraite au mois de décembre, et tout était vert comme au printemps, et de toute part brillaient sous leur frais arceaux les pommes d'or de l'oranger. Entre les enclos, qui forment autant des jardins distincts, serpentent les allées, couvertes de petites pierres de diflérentes couleurs, arrondies en cercles, étalées en losanges, disposées en arabesques de différentes formes comme une marqueterie. En certains endroits, ces allées sont ombragées par des berceaux de pampre et de liserons. Des centaines de cailles piétinent dans une volière; des milliers d'oiseaux gazouillent en sautillant de branche en branche. On s'arrête à chaque pas, l'œil séduit par tant de vives couleurs, l'odorat attiré |)ar tant de suaves parfums, l'oreille ravie par une musique aérienne, et, de jardin en jardin, on arrive au kiosque du vice-roi.

Ce kiosque se compose d'une vaste galerie qiiadrangulaire, soutenue par des colonnes de marbre blanc, fermée par des fenêtres grillées du côté des enclos et ouvertes à l'intérieur. Entre les colonnes, des vases de marbre sont aux jours des fêtes remplis de bouquets de fleurs, les lampes à gaz répandent

SOUS les voûtes de l'édifice des flols de lumière; au sein de la galerie, au pied d'un quai en marbre, s'étend un bassin qu'un groupe de crocodiles remplit d'une eau limpide. Aux deux angles du fond sont les appartements de Méhémel-Ali. Nous n'en avons vu qu'un qui est meublé à l'européenne avec un luxe oriental; grandes glaces, fauteuils en satin, fables ciselées, foui ce que les ouvriers de Paris ont pu faire de plus riche et de plus délicat, tout, jusqu'au parquet, formé des bois les plus précieux.

Il n'y a pas longtemps encore que dans les voluptueuses soirées d'été, Méhémet se donnait le plaisir de se promener le long de ce bassin, mollement assis sur des coussins de soie, au milieu d'une douzaine de femmes qui, la rame à la nuiin, conduisaient sa calque. Les médecins lui ont interdit ces distractions de sultan, et il a eu la sagesse de céder à leurs conseils. Mais qu'on se représente, s'il est possible, cette galerie magique près de ces arbres embaumés, ces vases remplis de fleurs, ces colonnes de marbre étincelant de lumière, l'eau de ce lac mystérieux reflétant à la fois la clarté des lampes allumées de tout c6té et la clarté des étoiles, et, sur cette eau, une gondole dorée où de jeunes Circassiennes, le voile entr'ouvert, les cheveux flottant au souffle de la brise, laissaient tomber en cadence une rame légère, et cependant trop lourde encore pour leurs petites mains. N'est-ce pas une fantaisie de l'Arioste? N'est-ce pas un conte poétique?

Quant ù moi, ce n'est ni à Constantinople, ni au Caire, c'est ici seulement que j'ai trouvé la vivante image des fabuleuses idées que l'on se lait de l'Orient.

C'est ici quej*aî pu croire aux jardins d'Armide et aux féeriques récils des Mille et une Nuits.

A une dem't-iiene est Tud des plus beaux haras qui existent. Les éc^nries ont été construites seloo tontes les règles de Thygiène hippique. Des champs de Interne et de vastes parcs les entourent. Trois cents palefreniers sont attachés au service de cel élablissement, et Ton y compte huit cenls chevaux de pure race. C'est le cheval arabe, dont on ne se lasse pas d*observer les formes él^antes, le jarret de fer, la tète fine, l'œil de feu, le cheval de roi et le cheval de guerre, si magnifiquement décrit dans le livre de Job: Terrant ungula fadit, etc.

Le lendemain nous allions voir d'autres lieux d'un caractère plus solennel : la plaine célèbre d'Héliopolis et le village de Mataryeh. Les deux aiguilles de Cleo* pâtre, que Ton voit encore à Alexandrie et celle qui décore à Constantiuople la place de l'Atméïdan, s'élevaient dans la magnifique enceinle d'Héliopolis. A présent, il ne reste plus qu'un obélisque de granit sur les ruines de cette cité, où les prêtres égyptiens instruisaient les sages de la Grèce; où Hérodote venait chercher, disait-il, les hommes les plus savants; où, du temps de Strabon, on montrait encore la demeure de Platon et de sou disciple Eudoxe. L'herbe des champs couvre les débris des temples vénéi*és, et l'acacia éleud ses rameaux épineux sur ces berceaux de la science. Mais après des siècles de dévastation et d'oubli, le nom d'Héliopolis a été de nouveau inscrit en caractères brillants dans les annales de l'histoire. C'est là que, le 20 mars 1800, le valeureux Rléber mit en déroule avec dix mille soldats l'armée du grand vizir,

qui en comptait plus de soixante mille, et conquit le Caire sur une troupe fonalique qui déjà s*en était emparée, qui assiégeait dans leur dernier retranchement cent quatre-vingts Français dont elle ne pouvait vainci^rhéroique résistance. L'armée française a eu le bonheur de remporter deux de nos plus mémorables victoires en Tace des deux plus grands nsonuments de rÉgypte, en face des pyramides de Gizeh et de l'obélisque d'HéUopolis> et le nom de la France est maintenant à jamais lié à ces monuments, qui ne rappelaient autrefois à l'esprit que les traditions de Tanlique royauté et de l'idolâtrie égyptienne.

A cette même ville d'Héliopolis se rattachent une des importantes traditions de la Bible et une des pages touchantes de l'Évangile. \À vivait Putipbar, là il acheta Josepli qui devait amener toute la postérité d'Abraham et de Jacob en Egypte. Enfin, à l'entrée du village de Malaryeh qui, dil-on, occupe une partie de l'emplacement d'Héliopolis ', la Vierge s'arrêta avec son époux et son divin fils. On montre encore avec respect une source cachée sons une voûte rocailleuse où, dit-on, elle lava les langes de son enfant, et un sycomore sous lequel elle se repos:i. L'écorce de ce sycomore est couverte de noms, de croix et de diffét^nts signes de piété. Une moitié de son tronc a été desséchée par le temps; l'autre a conservé toute sa sève, et des branches d'orangers enlacent leur

' Le traducteur d'fférodote, M. Larclier, prétend que ce village n'esl poinl silué sur les ruines de la véritable néliopolis, mais d^une autre Héliopolis obscure. L'obélisque qui s'élève près de Mataryeh et Topinion générale témoignent contre celle assertion du savant commentateur.

Feuillage parfumé à ses verts rameaux. Les habifanls du pays, les musulmans même ont conservé une profonde vénération pour tout ce qui rappelle ici la vie de la Vierge, pour tous les lieux on Ton dit qu'elle s'est arrêtée, et dernièrement ils voyaient à regret s'en aller une des branches du sycomore de Mataryeh que M. le duc de Montpensier, par une douce pensée filiale, destinait a notre pieuse reine.

En revenant au Caire, nous nous arrêtâmes pow examiner les plantations faites par Ibrahim Pacha dans cette plaine d'Héliopolis où il a de vastes propriétés. C'est le terrain le mieux cultivé que nous ayons vu eu Egypte. Ibrahim l'a couvert de cotonniers et d'oliviers qui lui donnent d'abondantes récoltes. Cette dernière culture était depuis longtemps négligée en Egypte. Les essais du vice-roi et de son fils pour la raviver ont été couronnés d'un succès complet. Ibrahim a fait à lui seul planter quatre-vingt mille oliviers'. Ils sont rangés symétriquement en ligne à vingt pieds de distance l'un de l'autre. Dans les intervalles qui les séparent, on sème de l'orge, des fèves, du blé. C'est un plaisir de voir ce sol où rien n'est perdu, où les épis dorés se balancent sous les rameaux chargés de fruits. Tout ce travail agricole fait un grand honneur à Ibrahim, qui l'a lui-même conçu et lui-même souvent dirigé. Le fils du vice-roi a prouvé par là qu'à son courage de soldat, à son coup d'oeil de général il joignait une intelligence pratique, sur laquelle l'Egypte peut fonder d'heureuses espérances pour l'avenir.

' H a fail en outre planter cinq cent mille autres arbres fruitiers, et près (le six millions d'arbres forestiers de différentes essences.

Le lendemain, une autre excursion nous conduisit dans la vallée des Tombeaux, aride vallée de s;ible, (Ofile parsemée de tombes en pierre. Là, il n'y a ni arbres, ni verdures. Nul cyprès n'étend son ombre rarraîchissanle sur ces dernières demeures, nulle fleur ne les décore. Non-seulement la vie a cessé pour ceux qui sont ensevelis dans celte terre, mais tout ce qui ailleurs conserve autour des morts l'image de la vie : Teau qui murmure, Therbe qui reverdit, Foiseau qui chante; et dans cet immense désert où elles ont été creusées, dans le silence qui les environne, dans les flots de sable dont parfois le simoun orageux les inonde, ces tombes présentent un aspect austère et douloureux dont aucun autre cimetière ne m'avait encore donné l'idée.

Au-dessus de cette vallée on voit les sépultures des califes mameluks. Des mosquées majestueuses les couvrent de leurs ailes; les minarets les plus charmants les surmontent. Non, la mort n'était pas la mort pour ceux qui lui consacraient de tels monuments. Le tombeau n'était qu'une demeure passagère ou ils devaient se réveiller un jour, et où ils voulaient voir en ouvrant les yeux les élégants balcons, les légères arabesques qu'ils aimaient à voir pendant leur vie.

A une lieue environ de ces gracieux édifices, sur la route de Suez, une colline de sable est tout entière couverte des débris d'une forêt pétrifiée. On y trouve des troncs d'oliviers, de sycomores, de palmiers, auxquels le temps et je ne sais quelle action météorologique ont donné la dureté de l'agate, sans altérer ni leur forme première, ni leurs linéaments, ni même leur couleur.

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Sans noos éloigner du Caire de plus de qnalre lieues, nous avions à faire une qualrième excursion plus inléressanle que celle dont je viens de parler, nous allions voir de près les Pyramides.

Un malin, au lever du soleil, nous nous mimes gaiement en roule avec quaire ânes de t^oix, alertes comme de jeunes chevaux et sautillant comme des daims. Nous entrâmes de nouveau dans le vieux Caire, bâti sur les ruines de l'ancienne Babylone d'Egypte, et Time des anciennes capitales de <;ette contrée. On l'appelait Fostat. Le conquérant Amrou en jela les fondements à l'endroit où une colombe élail venue se poser sur sa tête. Par sa situation au bord du Nil, la nouvelle cité dont Amrou pensait que le ciel avait luimême, par l'apparition de la colombe, désigné remplacement, Gl de rapides progrès. Elle était arrivée à l'apogée de sa grandeur, lorsqu'en ii67 les croisés s'approchèrent sous la conduite d'Amaury. Rien de nouveau sous le soleil. En i8i2, Rostopchin donnait à son nom une effroyable célébrité eu incendiant Moscou, el, au xir siècle, la même résolution arrêtait notre armée sur la terre d'Egypte. Le gouverneur du vieux Caire, à la vue des bannières chrétiennes, alluma le bûcher de la ville. L'incendie dura, disent les chroniques, cinquante jours. Les habitants do Fostat se réunirent à une demi-lieue de là, dans une cité qui commençait déjà à prendre quelque importance et portait le nom d'EI-Kaherah, et Gnirent par s'y fixer. Ainsi s'est formée la capitale actuelle de l'Egypte avec son nom pompeux d'EI-Kaherah (la Victorieuse), dont nous avons fait facilement le Caire, A\ec, nos habitudes d'altération.

Peu à peu Foslal $*esl relevé de ses ruines, mais sans pouvoir jamais recouvrer son premier état de splendeur. Ce n*esl plus à présent qu'une espèce de faubourg de la c>apilale, et le port qui, du côté du midi, entretient ses relations et le mouvement du commerce que celui de Boulaq lui ouvre au nord. Il y a là un quartier presque entièrement occupé par des Cophtes; au fond de ses ruelles étroites, toutes peu« plées de mendiants, nous avons été visiter une église cophte si nue, si sombre, si délabrée, que cV^t pitié de la voir. Une noble tradition lui donne cependant, aux yeux des Gdèles, un caractère vénérable. On dit que la Vierge s*esl assise sur le sol où elle est construite, lilais les Cophtes, qui composent très-vraisemblablement tout ce qui reste aujourd'hui de Tancienne nation égyptienne, n'occupent plus que la dernière des situations dans le pays possédé par leurs ancêtres. Dans l'ardente effervescence de leurs querelles religieuses, ils invoquèrent le secours des Turcs pour se délivrer de la domination grecque, et la servitude et la misère ont été le châtiment de cette coupable résolution.

Non loin de là sont les entrepôts de céréales que l'on appelle encore, par un souvenir de la Bible, les greniers de Joseph. Ce sont sept grandes tours carrées en mémoire, sans doute, des sept années de disette; mais ce n'est point pour les besoins du peuple qu'on y entasse des amas de blé, de fèves et de lentilles. C*est pour le gouvernement.

Près des rives du vieux Caire, dans les îles fleuries de Rhodat, est le metyas ou nilomètre, établi par le calife Ommiade Soleyman pour constater officielle-

menl les différents degrés de la crue successive du Nil. Dégradé par le temps, par les mameluks, cl réparé d'une manière incomplète, il ne présente plus aujourd'hui qu'une échelle de mesures obscures et difficiles à reconnaître.

Un brouillard épais entourait, quand nous y arrivâmes, les rives du Nil, el c'était une chose curieuse de voir, sous ce manteau de brume aux rayons vacillants d'un soleil pâle, la quantité de gens de toute sorte réunis sur le port : les marchands accroupis avec leurs pipes près du monticule de blé qu'ils offraient aux acheteurs, les femmes assises par terre devant leurs corbeilles d'oranges et de légumes, les caravanes de chameaux que l'on chargeait ou que l'on déchargeait, et les bateliers (|ui se pressaient autour de nous en criant et gesticulant pour nous entraîner sur leur barque. Partout où la concurrence du travail, l'amour du gain les aiguillonnent, les hommes sont les mêmes. Avec leur impatience, les bateliers de Fostat sont l'exacte copie des portefaix d'Avignon.

Nous parvînmes enfin, non toutefois sans peine, à nous dégager de l'étreinte d'une douzaine d'individus qui nous tiraient de côté et d'autre, à choisir le bateau qiii nous convenait le mieux, et nous remontâmes sur nos ânes de l'autre côté du Nil.

L'eau du Nil, qui, au mois d'octobre, inonde dans cette partie de l'Kgyple toutes les campagnes, était alors presque partout tarie. Les tiges du blé naissant couvraient déjà le sol où elle avait déposé son limon. Les sentiers étaient secs ou à pen près, el des troupes de femmes, de jeunes filles, portant sur leur tète les provisions champêtres qu'elles allaient vendre au

vieux Caire, s*avançaienl le long des cbatissées en chantant un chant dont la plaintive mélodie nous causait une douce et rêveuse émoi ion. En passant près de nous, Tune des plus jeunes et des plus svelles laissa tomber un des pans de la robe bleue qui lui couvrait la télé, et nous laissa voir deux beaux yeux et un frais visage, puis soudain resserra son voile en poussant un cri de frayeur comme si elle s'apercevait tout à coup d*un accident. Nous étions alors sur le champ de bataille illustré par notre armée. La mère de celle belle étourdie lui avait-elle appris à trembler devant les Francs, ou à les regarder avec intérêt?

Après une marche d'envii'on quatre heures, après de longs circuits nécessités par les derniers points de stagnation du fleuve, nous arrivâmes au pied de la colline de sable où s*élèvent les Pyramides. Une vingtaine de Bédouins, les pieds nus, la poitrine nue, accoururent autour de nous pour nous ofl*rir leurs services. Depuis que l'Egypte est devenue si accessible aux étrangers, et que des bateaux à vapeur y convergent de tous les points de TEurope, il sVst formé autour des Pyramides une industrie toute nouvelle qui s*alimente par la curiosité des voyageurs. Les Arabes qui habitent un village voisin font métier de vendre à tout venant des statuettes en pierre, des scarabées et autres simulacres d'antiquité, la plupart façonnés de leurs propres mains et enfouis quelque temps dans le sol pour leur donner un air plus respectable. Ils en ont des sacoches toutes pleines, et ils jurent leurs grands dieux que tous ces objets sont de la |)lus parfaite authenticité, qu'ils les ont déterrés eux-mêmes avec une peine extrême dans les cavités m. 30

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(les sépulcres, dans les grottes de Sakkarali. Les habilanls de rÉgyple ont toujours en iineaplilude remarquable à la supercherie. On se rappelle Thistoire de cet habile voleur qui inspira une telle admiration au roi Rhampsinile, qu'il lui donna sa propre fille en mariage pour le récompenser de son adresse.

A leur commerce d'antiquités, les Arabes joignent une autre profession qui ne laisse pas que de leur rapporter de temps ù aulre quelques bons écus. Ils s'emparent des curieux et les conduisent au sommet et dans l'inlérieur de la pyramide. Leur salaire sur ce point est réglé à cinq francs. Mais il est difficile de résister à leurs sollicitations et de ne pas améliorer un peu leur tarif. Tout ce trafic de statuettes et toutes ces promenades sur la cime et sous les voûtes sépulcrales sont une grande profanation, je Tavoue, pour l'orgueilleux édifice de Chéops. Que dirait ce tyran de rÉgypte, bon Dieu! s*il pouvait voir livrée à un tel sacrilège Tœuvre à laquelle il avait sacrifié tant d'an« nées, hélas! et la vie de tant de milliers d*hommes? Mais il y a longtemps que la précieuse poussière de Chéops a été dispersée par les vents comme toute poussière humaine, et les petits bénéfices que les Egyptiens retirent aujourd'hui des monuments élevés à tant de frais par lui et par ses imitateurs, sont comme la tardive moisson des sueurs et du sang dont ce pauvre peuple esclave les a jadis arrosés.

Les Pyramides ont produit sur moi, selon la dislance d*oii je les contemplais, trois impressions différentes. Dans un certain éloignemenl, au Caire, par exemple, leurs cimes majestueuses, noyées dans les rayons d*or et d*azur du ciel, ont un merveilleux

aspect. On ne peul croire que ce soient des édifices humains qui s*élèvent ainsi à l'horizon, on les prendrait plutôt pour des montagnes. A mesure qu'on s'en rapproche, il semble qu'elles se rapetissent, soit par un effet d'optique, soit à cause des collines qui les en-' lourent. Mais lorsqu'on arrive à leur base, elles sur^ prennent plus que jamais le regard et la pensée, «t l'on ne peut, sans une sorte de stupéfaction, mesurer de l'œil ces énormes blocs de pierre rangés symétrie quement sur un si vaste espace, étages l'un sur l'autre plus haut que la sommité aérienne de la flèche de Strasbourg, et une fois plus haut que la balustrade du Loiivre. C'est devant celle de Chéops que nous nous sommes d'abord naturellement arrêtés, et je ne puis rendre l'étonnement qu'elle nous causait. Quelle entreprise de géants! Quelle construction merveilleuse! mais aussi quel travail! Deux années seulement pour bâtir la chaussée destinée au transport des pierres, vingt années eitsuite pour édifier la pyramide, cent mille hommes à l'ouvrage, le tout pour préserver un misérable cadavre du contact des vivants et de la morsure des vers! M. de Chateaubriand a écrit une des belles pages de son liinéraire pour démontrer que celui qui avait eu la pensée d'ériger un pareil monument était un esprit magnanime. Que le ciel préserve les nations d'une telle magnanimité!

Je n'essayerai point de donner une nouvelle description des Pyramides. Je ne suis ni savant, ni archéologue, et les savants et les archéologues ont assez disserté sur ce sujet. Hérodote a expliqué le moyen probable dont on s'était servi pour élever Tune sur l'autre ces masses de pierre de deux à trois pieds

d'épaisseur et de six à sept pieds de Jonguenr, et pour leur donner ensuite à l'extérieur une surface lisse de façon à les rendre inaccessibles. Shaw, Pococke et les deux illustres danois Norden et Niebuhr, les ont observées et mesurées en délail. Maillet et Savary leur onl consacré une partie considérable de leur livre sur TÉgypte. Volney en a parlé dans quelques pages pleines de nellelé et de précision, et Napoléon, avec son génie mathématique, en a, dans quelques chiffres, résumé l'incroyable grandeur, t Cette pyramide a, dit-il dans une note écrite à Sainte-Hélène, un million cent vingt-huit mille toises cubes, et des pierres pour faire une muraille de quatre toises de haut, une de large, pendant cinq cent soixante-trois lieues, ou de quoi ceindre l'Egypte d'EI-Barathron à Sienne, à la mer Rouge, et de Suez à Raphia, en Syrie. »

Quelle autre œuvre d'une utilité immense pour le pays Chéops n'eût-il pas pu faire avec les hommes, l'argent, les matériaux employés à celle-ci! Mais il ne songeait qu'à se créer, après sa mort, une demeure sans pareille, à illustrer son nom par un édifice unique au monde; et du temps d'Hérodote, son nom et celui de Chépren, son successeur, qui voulut aussi avoir sa pyramide, n'étaient plus attachés à ces orgueilleux palais funéraires'. Les peuples, pour se venger de tant de cruauté, bannirent leur mémoire

' Chacun sait aujourd'hui que tes Pyramides n'ont point été destinées, comme le prétendait Diderol, à conserver sur leurs murailles les faits les plus mémorahles, ni, comme Tonl dit quelques savants, à servir d'observatoire, mais simplement à dérober à tous les regards un cercueil !

de leur tombeau. Les pyramides de Chéops et de Chépren s'appelaient les pyramides de Philifis, simple berger qui menait paître ses troupeaux près de là. Pendant que nous étions là à nous communiquer nos réflexions, les Bédouins, à qui tous nos philosophiques discours ne rapportaient rien et qui voulaient gagner leur argent, nous pressaient de monter. Deux d'entre eux enfin me prirent à droite et à gauche par la main, et me conduisirent ou plutôt m'entraînèrent et m'emportèrent à l'angle de la pyramide par lequel on a coutume de faire celte ascension. Ils sautaient comme des chamois poursuivis par le chasseur, ils couraient de gradin en gradin. A peine avais-je le pied sur un de ces hauts degrés, qu'il fallait en escalader un autre. En vain leur criais-je de suspendre un moment leur course pour me donner au moins le temps de reprendre haleine. Ils n'entendaient pas mes cris ou ne les comprenaient pas, et continuaient à sauter en me serrant les poignets et en me tirant après eux. Arrivés au milieu de la pyramide, sur une espèce de terrasse formée, je crois, par l'enlèvement d'une pierre, ils s'arrêtèrent, et je respirai avec bonheur; mais au même instant I\f. Wœhrmann s'approchait avec ses guides, puis M. Mas Lattrie, et mes deux enragés Bédouins ne voulant pas se laisser devancer, me saisirent de nouveau et se remirent à courir en chantant et hurlant à plein gosier pour s'encourager l'un l'autre. Ils atteignirent enfin leur but, me lâchèrent les mains et se mirent à crier en agitant leur bonnet en l'air. Pour moi, j'étais étendu sur la plateforme, épuisé et brisé. En cinq minutes, montre en main, nous avions gravi les deux cent trente-huil

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marches (itil conduisent au sommel de Tédifice. Mes compagnonii vinrent se placer à côté de moi, dans le Xïkêine état (rabaltement. A[)rès un moroenl de repos, nous MOUS levâmes pour goûter le fruil de nos peines, el rininiense perspective dont on jouit de là-hauL n'est pas achetée trop chère par les Fatigues que Ton éprouve pour y arriver.

Nous voyions devant nous ce magniGque fleuve du Nil avec ses deux poris de Boulaq et de Postal, ses embranchements, ses canaux, les villages qu*il arrose et la plaine où les mameluks s'enfuirent devant nos drapeaux; plus loin les crêtes blanches du Mokatlam, les minarets du Caire; d'un autre côté, les lieux où fut Memphis et le grand désert d'Afrique coupé sur ses bords par le fécond Fayoum, et près de nous une quant il é de sépultures en ruines et d'autres pyramides, les unes encore debout, k s autres à demi renversées dans le subie, et toutes dominées de haut par celle où nous nous trouvions, puis par une seconde à laquelle est attaché le souvenir des fouilles de Belzoni, puis par une troisième dont j'ignore le nom. C'est peut-être celle de la fille de Chéops, cette digne fille de son père qui, pour avoir aussi son monument, trafiqua de sa beauté et demanda, dit Hérodote^ à chacun de ses amants une pierre pour prix de ses faveurs.

La descente de la pyramide s'opéra rapidement. Un de nos Bédouins sautait le premier, de degré en degré, eu me tendant les bras, l'autre venait derrière moi; tous deux prêts à me soutenir dans le cas où je viendrais à faire un faux pas. l/ascension et la descente de h\ pyramide peuvent paraître effrayantes au premier

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abord; mais, en voyant les bras nerveux el les jambes iQUsculeuses des 3^douins, on reconnaît bien vite que Ton peut en toute assurance se confier à leur force et à leur agilité. Partout le revétenienl extérieur de l'édifice a été enlevé, el toutes les rangées de pierres forment une saillie d'un pied el plus de largeur. Le fait esl que depuis plusieurs années on ne cite sur ces lieux qu'un seul accident, el ce fui la suite d'une imprudente bravade. Un Anglais avail voulu s'aventurer seul^ sans guide, sans appui, sur ces pierres anguleuses; parvenu à un point déjà assez élevé, îl glissa, perdit l'équilibre, roula d'échelon en échelon et tomba sur le sable, le corps fracassé el broyé.

Quand nos Bédouins nous eurent si consciencieusemenl fait connaître l'extérieur de la pyramide, ils voulurenl nous en montrer l'intérieur, et c'est peutêtre la partie la plus difficile de leur tâche. On descend avec des bougies dans un couloir étroit où l'on ne peut se tenir debout, et qui a une pente si rapide que si l'on n'était fortement soutenu, on ne pourrait y marcher de pied ferme. Au boul de ce couloir, qui me sembla bien long, esl une large excavation où l'on a enfin la joie de reprendre son attilude naturelle. Puis on gravit au haut de celte excavation pour marcher encore le corps courbé en deux, les mains sur ses genoux pour descendre, pour remonter f)ar des passages serrés, dallés, glissants, jusqu'à ce qu'enfin on arrive à une voûte spacieuse» élevée, noire où Ton aperçoit un sarcophage en pierre, vraisemblablement celui de Chéops. Mais les Bédouins ne connaissent pQint Chéops et prétendent savamment que c'est là le tombeau du célèbre sultan Bonabardi. On saitqi»^e le

nom de Bonaparte, le grand sultan, sultan Kébir, comme rappelaient les mameluks, est resté très-populaire en Egypte, et ceux qui lui donnent pour tombeau la plus vaste des pyramides, et ceux qui n'ignorent pas dans quelle région il est mort, poétisent également sa mémoire. M. Clot-Bey raconte qu*il logea un jour à Suez dans la maison où Bonaparte s'était reposé. Celui qui l'avait reçu était encore là. Il avait conservé avec un pieux respeci la chambre, le lit occupés quelques heures par le jeune général, et en parlant de lui il semblait rajeunir, c Bonaparte, disait-il, n'était pas l'ennemi des musulmans; s'il l'avait voulu, il pouvait avec la pointe d'une aiguille renverser toutes les mosquées. Il ne l'a pas fait, que son nom soit toujours grand parmi les hommes. > Puis il ajoutait avec une magnifique imagination orientale: c On nous assure qu'à l'heure de sa mort, là-bas sur un rocher de la vaste mer, où douze rois des chrétiens étaient parvenus à l'enchaîner, après l'avoir endormi au moyen d'un breuvage, les guerriers qui l'entouraient virent son âme se poser sur le fil de son sabre. »

Nous sortîmes du labyrinthe sépulcral plus contenu et plus fiers d'y avoir entendu prononcer par des Bédouins ce glorieux nom de Bonaparte, que nous n'eussions pu l'être de déchiffrer un hiéroglyphe. Puis nous allâmes nous asseoir dans une petite cabane qu'un Arabe a disposée tout exprès pour recevoir les voyageurs. Il ne leur donne, il est vrai, qu'une méchante table et quelques chaises; mais c'est déjà beaucoup dans un pays où l'on en est partout réduit à s'accroupir par terre et à manger sur ses genoux.

No(re (Irogman avait eu soin de se pourvoir de provisions, et nous nous assîmes là au milieu d'un cercle de Bédouins qui, lout en regardant d'un œil envieux nos couleaux, nos fourclielles, n'oubliaient pas de tirer à chaque instant de leur bissac quelques anneaux de cuivre, quelques figures de momies, dans l'espérance de voir encore s'ouvrir noire bourse.

En sortant de notre cabaret arabe, après un des plus rustiques et des plus heureux dîners que j'aie jamais faits, nous allâmes voir le Sphinx. Pauvre Sphinx, jadis si redouté, si vénéré, et aujourd'hui oublié dans le silence du désert! Ses pieds et une partie de son corps sont déjà ensevelis dans le sable, son nez est mutilé, et pour un léger tribut un Bédouin nous proposait de monter sur sa tète. Pauvre Sphinx! sa figure a cependant encore une expression sérieuse et méditative comme s'il ét.>oulail une question et se préparait à y répondre. Mais c'en est fait à jamais de ses oracles et de ses enseignements. Il est muet comme la science dont il était le symbole. La sagesse antique nous a dit tout ce qu'elle avait à nous dire. Son flambeau a passé d'une contrée à une autre, el c'est l'Egypte à présent qui vient nous demander des maîtres et des leçons.

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