CHAPITRE VII
Du Caire a Alexaudrie. — Les embarcations du Nil. — Navi{];alion. — Les bords du fleuve. — Les bateliers. — Le Mahmoudieh. — Alexandrie.
Pendant que nous nous disposions à quitter le Caire, de grandes fêles se préparaienl dans celle ville pour le mariage de la fille du vice-roi. Les allées de TEzbekieli élaienl pleines d'ouvriers qui construisaient des colonnes en planches, dressaient des arcs de triomphe et peignaient des transparents. Près de la maison qui fut la demeure de Napoléon, les ébénistes, les tapissiers et autres artisans que la civilisation d*Europe envoie à T Egypte avec ses médecins et ses ingénieurs, décoraient le palais de la jeune princesse et celui de son futur époux. Des lanternes en verre étaient suspendues de distance en distance dans tontes les rues. Ce que Ton n'a jamais établi pour la commodité du peuple, l'éclairage général, on allait l'établir pour une cérémonie de quelques jours. Mchémet-Âli voulait donner à cette cérémonie le plus grand éclat. C'était la première fille qu'il mariait depuis qn*il gouvernail paisiblement TÉgypte en qualité de vice-roi; il dépensait pour elle, en achats de pa-
riires el de diamants, plusieurs millions; il invitait tous les gouverneurs, tous les principaux personnages du pays à se rendre a la capitale pour cette circonstance extraordinaire. Les avenues de Fostat étaient remplies de chevaux et de chameaux chargés de denrées de toute sorte, et ces denrées étaient déjà accaparées pour la maison du pacha. Entre autres agréments imaginés pour rendre les noces plus pompeuses, on annonçait que pendant toute une semaine deux batteries tireraient nuit et jour, à chaque demiheure, cent et un coups de canon, c'est-à-dire que pour être continuellement heureux on devait renoncer à dormir.
M. Barrot avait eu la bonté de m*engager à rester au Caire pour assister à ces solennités nuptiales, me promettant de me donner toutes les facilités désirables pour les voir de très-près et très-complètement. Mais, à notre grand regret, nous devions partir. Ce que je regrettais, ce n'était point la perspective de cette fêle, mélange grossier des habitudes de TOrient et des mœurs européennes, ces colonnes en lambris de sapin revêtues de calicot, ces arcs de triomphe en papier peint; ce n'était point ce luxe fasiueusement étalé en tant de lieux, tandis que le pauvre fellah qui le payait de ses sueurs restait au coin des rues oublié dans son indigence. Je me rappelais ces tendres et compatissantes paroles de l'Évangile : t Yenile ad me c omnes qui laboratis et onerati estis et ego reiiciam c vos. > Ici, personne n'appelait ceux qui travaillaient et qui étaient fatigués, personne ne leur promettait un salutaire secours.
Ce que je regrettais au milieu de cette foule de
riches insolents el d'esclaves résignés, c'était celle vaste et étonnante ville du Caire, son beau ciel d'biver, son doux climat, ses bois de palmiers el son désert même, ce désert si giand dans son silence, si imposant dans son immensité. Il fallait partir, dire adieu à cette terre si vieille et si jeune, où je n'étais point entré avec le noble espoir d'une ambition de savant, et d'où je ne rapportais ni la traduction de quelque texte antique et ignoré, ni une découverte archéologique, ni une rare merveille enfouie pendant des siècles dans le sol, rien, en un mot, de ce qui pouvait attirer sur moi les regards d'une académie et provoquer une page dans ses mémoires; mais tant d'impressions fraîches et inattendues, tant de scènes nouvelles qui se gravaient dans mon esprit ; doux trésor de celui qui n'en désire pas un plus brillant, heureux souvenirs que Ton garde précieusement dans son cœur pour en occuper plus tard les loisirs de sa soli* tude ou la bienveillante pensée d'un ami. charme indicible des voyages, que de fois vous m'avez séduit, entraîné dans les régions les moins explorées, sur les plages les moins connues, et nulle part je n'ai plus vivement senti votre magique attraction que sur ces rives du Nil qui ont fixé l'attention de tant d'écrivains illustres, et où je n'ai fait, dans mon ignorance, que regarder et rêver!
Il fallait partir. Trois moyens s'offraient à nous pour nous rendre à Alexandrie : la voie de terre, le bateau à vapeur et la barque à voiles. La voie de terre est longue, difficile, quelquefois même impraticable; le bateau à vapeur, toujours chargé d'Anglais pressés d'arriver, et qui fait le trajet en vingt-quatre heures.
ne nous convenait pas à nous qui voulions suivre plus lenlemenl les dernières sinuosités du Nil. Nous nous urrêlâmes à lu barque à voiles, el nous allâmes en chercher une dans leporl deBoulaq. Là, nous n'avions que rembarras du choix. Trois mille trois cents embarcations sonl employées à présent à la navigation du fleuve et de ses principaux canaux. Huit cents appartiennent au gouvernement , qui les loue aux voyageurs comme un simple particulier; les autres lui payent un impôt annuel de deux cents piastres (cinquante francs). On les divise en plusieurs catégories : d*abord la maach, qui est large, lourde et ne sert {|u*au transport des marchandises eiK'ombrantes; puis la dierme, qui transporte les denrées agricoles sur les deux branches du Nil et s'aventure quelquefois en pleine mer jusqu'en Syrie et jusqu'à l'île de Chypre. Vient ensuite la daabieh, qui n'a pas moins de quarante à cinquante pieds de longueur et qui est parfois frétée par les voyageurs; puis entin la kange, que les habitants du pays et les étrangers emploient généralement pour descendre ou remonter le Nil. La kange est un joli bâtiment, effilé et léger, de trente à quarante pieds de longueur et d'une dizaine de pieds de largeur. On y trouve une cabine divisée, pour la commodité des passagers, en plusieurs compartiments dont on peut faire un salon, une salle à manger el une chambre a coucher. Quelques-unes sont ciselées, décorées avec élégance, quelques-unes même dorées à l'extérieur. Nous n'avions pas besoin de tant d'ornements, et après avoir regardé de côté et d'autre, toujours suivis par une cohorte de bateliers qui nous racontaient longuement toutes les qualités de la leur III. 21
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nous en cbotsimes une d'une bonne et simple appa-» renée el qui ne coûtait pas cher. Pour deux cents piastres, on nous la livrait jusqu'à Alexandrie avec le leis ou patron et six hommes d'équipage.
Le lendemain nous allâmes nous installer dans notre appartement aquatique précédés d'un janissaire du consulat, dont la présence, aidée d'un tribut de quelques piastres, suffisait pour nous exempter de la visite de la douane. La douane et les droits d'octroi de l'Egypte sont affermés à une société de négociants pour une somme de trois millions cinq cent mille francs. Toutes les marchandises provenant des pays étran|;ers, et les caravanes de l'Arabie, sont soumises à un droit déleiminé par le gouvernement. On visite encore les malles des voyageurs à la sortie des villes. C'est un usage qui existe également sur les frontières de l'Autriche et en Turquie, et dont je n'ai pu me rendre compte. Mais à Orsova, à Constant inople, au Caire et à Alexandrie, cette obligation ne gène que ceux qui ignorent le moyen de la pi-évenir; pour une minime gratitication, on en est exempt.
Vers le soir nous nous embarquâmes; la brise était favorable, les voiles furent larguées, l'obscurité nous déroba en quelques instants les édifices du Caire, le port de Boulaq. Nos bateliers s'assirent au pied des mâts comme des gens qui n'ont qu'à laisser souflDer paisiblement le vent du bon Dieu, et nous nous couchâmes dans notre cabine avec l'espoir de jouir le lendemain d'une belle journée et d'arriver en deux jours à Alexandrie. Mais nous avions compté sans les caprices d'Eole et les inconvénients de la saison. Dans la nuit le vent du nord se leva, vent si froid et si aigu
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que toiilf^s nos précaulions ne pouvaieiU nous garantir de sa rigueur. J'avais pour me couvrii* une louverlure el un manleau; j'essayais en vain d'en resserrer les plis autour de moi et de m'endormir. Je dormais comme le patriarche coplUe que Ton éveille toutes les nuits, à cbaque quart d'heure, avec la différence que quand il a satisfait à cette pénitence attacliée à sa dignité, il peut, jusqu'au quart d'heure suivant, clore les yeux sur un bon oreiller, tandis que moi j'étais gelé. Las enfin de celle lutte inutile, je me levai, j'ouvris la porte de ma chambre pour me réchaufl'er en me promenant; j'aperçus alors no4re drogman qui n'avait sur le corps qu'une redingote, grelottant en silence sur un banc, et nos bateliers avec leur simple chemise de toile, serrés l'un contre l'autre comme des moulons à l'approche de l'orage. A l'aspect d'une telle souffrance et d'uue telle résignation, j'eus honte de mou impatience et de ma faiblesse. J'allai chercher ma couverture que je jetai sur les épaules de ce serviteur intelligent el dévoué, qui nous avait été si utile dans tout notre voyage; je revins me coucher sur la planche qui me servait de lit, el il me sembla que j'avais moins froid. Si quelqu'un doule de l'efficacité de ce moyen pour se réchauffer, je l'engage, avant de le nier, à tenter la même expérience.
Cependant le venl augmentait, en dépit de Diodore de Sicile, qui affirme que sur ce fleuve il ne s'amasse jamais de nuages, el que dans ses environs il ne souffle jamais de vent frais. Les anciens, comme on le voit, sont aussi sujets à caution que les modernes. Nous avions eu les brouillards et les nuages en partant pour les Pyramides, el nous avions à présent un vent
qui ressemblait fort à celui de la Norvège. Les vagues s'enflaient e( frappaient impétueusement noire légère embarcation. En les voyani écumer et bondir, je me rappelais cette phrase pompeuse que M. Larcher cite dans ses commentaires d*Hérodote : t Les ondes sacrées du Nil se briseut dans les mers qu'elles font trembler de frayeur. » Ce qui élait moins agréable que celte hyperbole poétique, c'est que nous étions obligés de courir de longues bordées pour gagner à peine quelques toises de chemin, que nos bateliers s'épuisaient à changer leurs rames, et qu'un de mes compagnons de voyage et moi, nous commencions à ressentir un certain malaise fort désagréable et Irèsvoisin du mal de mer. Par pitié pour l'équipage et par une juste charité pour nous-mêmes, nous fîmes le matin arrêter notre bateau, et nous descendîmes à terre. Dans l'espace de quatorze heures, nous n'avions pas fait plus de sept lieues, nous venions de franchir la pointe du Delta, la jointure de cette espèce de compas ouvert, qu'on appelle le Ventre de la Vache, et nous étions dans la branche de Rosette. Cette moitié du fleuve est encore superbe, une fois plus large au moins que la Seine au Pont-Royal. Ou dit que la navigation du Nil est dangereuse, et chaque année elle a ses sinistres; mais je crois que ces accidents ne peuvent être attribués qu'au vicieux gréement des barques et aux habitudes routinières des bateliers qui, au lieu d'avoir des poulies à leurs vergues, sont obligés de monter au haut des mâts pour carguer une voile. Presque partout, du moins dans la direction que nous avons suivie, on peut aborder facilement d'un côté ou de l'autre du fleuve; on n'y trouve ni
rochers, ni bas-fonds. Les rives du Nil s'élèvent perpendiculairenoent à deux ou (rois pieds au-dessus de l'eau et ne se composent que d'une lerre molle et friable. Pour nous distraire des lenteurs de notre navigation, nous avons fait une partie de la route à pied. Quelques coups de rame suffisaient pour accosler notre kangc au rivage. Nous sautions du haut du pont sur le sol, et nous revenions sans plus de peine sur le pont. Ces promenades pédestres nous procuraient parfois d agréables surprises : tantôt c'était un village de fellahs, dont nous regardions avec curiosité les cabanes et les enclos; tantôt un groupe de femmes qui venaient de remplir d'eau leurs cruches, et se voilaient modestement à notre approche; tantôt tin bois de palmiers, dont un enfant agile allait, pour quelques paras, nous cueillir les fruits rougis au soleil. Puis, d'un tertre de gazon, ou d'un monticule de sable, nous voyions se dérouler devant nous, dans sa majestueuse étendue, ce fleuve unique au monde, ce fleuve qui sort on ne sait d'où, qui parcourt un espace de cinq cents lieues sans recevoir aucun affluent, qui, de son limon, a formé le fertile Delta, et qui porte la vie, l'abondance, la bénédiction du ciel, sur les champs qu'il arrose.
. On dit que les rives du Nil sont monotones. Il est vrai qu'elles ne présentent ni accident de terrain, ni variété de sites, qu'elles sont plates comme les plaines de Hollande. Cependant nul pays ne se montre chaque année comme celui-ci, sous tant d'aspects diflërents. Il faut l'avoir vu dans les cinq saisons, car il n'en compte pas moins de cinq, pour en connaître toute la beauté; car pas une (ille de pacha n'a comme lui tant
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(le riches vélemenls, lanl de colliers d'or, d'iris et d'ambre.
c Représente-toi, 6 prince des fidèles, écrivait Âmrou au calife Omar, qui lui avait demandé une peinture de rÉgypte, représente-toi une contrée qui offre tour à tour l'image d'un désert poudreux, d*uoe plaine liquide et argentine, d'un marécage uoir et limoneux, d'une prairie verte et ondoyante, d'un parterre orné de fleurs et d'un guéret' couvert de prés jaunissants. >
Eneffet,après la récolte, la terrecullivobled'Égyple est sèche, unie, coupée par de noml>reuses gerçures et bâillant littéralement au soleil. C'est une de ses saisons. Le fleuve déborde, Tinonde par ses embranchements, par ses caoaux, et elle ressemble à un lac immense au-dessus duquel surnagent les villes, les villages, le feuillage de quelques arbres et les colonnades de palmiers. L'eau se retire, le soleil l'absorbe peu à peu et la terre apparaît comme un marais fangeux ; les laboureurs vont y jeter leur semence, et bientôt après elle est couverte d'une éclatante verdure, puis les épis s'élèvent, jaunissent, et la moisson d'or ondoie de tout côté. C'est la cinquième saison.
Je n'ai pas eu le bonheur de voir l'Egypte dans ses divers périodes, je l'ai vue seulement au temps où , dans certaines parties, elle est encore inondée par les flots du Nil, où dans d'autres ses sillons sont d^à verts, où plus loin on travaille seulement à les ensemencer. C'est un attrayant tableau. Une légère charrue, un rouleau en bois de palmier que Ton passe sur le sol pour l'aplanir après la semaille, voilà tous les
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inslruuienls agricoles du paysan égyplîen. Quelle différence avec le labour de quelques-unes de nos provinces, si long, si pénible, el souvent si peu fructueux, et quelle précieuse terre que celle qui demande un si minime travail et le récompense si grandement! Dans la basse Egypte, on sème le blé au mois de décembre, c*est-à-'dire après Técoulement des eaux, el on le récolte au mois d'avril. La moisson finie, on transporte les gerbes sur les champs où elles ont été coupées, et ou les fait fouler aux pieds par les bœufs pour eu eiLtraire le grain; là où Ton n*a ni gelée à craindre, ni pluie, il n'est pas besoin de grange. On sème dans le même temps les lentilles, les fèves, les pois, sans aucun labour. Il suffit de presser un peu le sol pour y enterrer les grains, et sept à huit mesures par feddams (quarante ares huit c^nt trente-trois millièmes d'ares) donnent, trois à quatre mois après, une abondante récolte. Ce sont là les cultures d'hiver. Au mois de mars on sème le dourah et le riz, qui sont les principaux aliments du fellah; au mois de février, le chanvre et le lin. Il est des terrains qui, par Tarrosement continuel qu'on leur donne, ne chôment pas un instant; une culture y succède sans interruption à l'autre. Le généreux sol, échauffé par le soleil, humecté par l'eau vivifiante du Mil , ne se lasse pas de produire, et se couvre tour à tour de fleurs, de fruits et de nouvelles graines destinées à l'ensemencer de nouveau. Ici c'est le substantiel dourah qui s'unit aux tapis de trèfle; là ce sont les fraîches rizières qui donnent jusqu'à quatre-vingts pour un de la semence, ailleurs le cotonnier avec ses capsules pleines d'un blanc duvet, puis l'olivier, féconde importation, les
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mûriers chargés de vers à soie, les rosiers qui sonl d'un si grand produit, que le gouvernemenl, dans son avide omnipotence, en a fail un objet de monopole ', el les jardins remplis de légumes, ei la banane onctueuse abritée sous les rameaux d'oranger et Téventail du palmier. Gomme on comprend bien les plaintes et les gémissements du peuple hébreu, quand ou a vu ta richesse des bords du Nil , el la sécliei*esse des sables qui tes environnent : t Utinani mortui esseoius € per manum Domini in terra iEgypti, quando sede- « bamus super ollascarnium el comedel>amus panem c in saturitale! • el pbisloin : < Recordamur pisciuni « qnos comedebamus in Egypto gratis : in menteui < nobis veniunt in numéros el f>epones, porrique el « ssepe el allia* » Ils ne regrettaient encore que les poireaux, les aulx el les oignons. Qu*auraienl-ils dit, s*ils avaient connu ce luxe de végétation qui depuis une trentaine d'années s'est développée en Egypte, par les progrès du temps, el surloul, il faul le reconnaître, par rinlelligente action de Méhémet^Ali el de son Hls.
Nous devions au vent contraire le plaisir de voir ces différentes traces de culture. Il persistait à souflQer avec violence comme s'il eût voulu nous ramener au Caire. Le lendemain pourtant il se calma, les bateliers prirent aussitôt leurs avirons, et ramèrent sans se re-
• Un feddam planté en rosiers coule cenl soixante piastres environ de cullure el d'impôl. li produit, après le déchet, trois (|uinlaux de roses ; ces trois quintaux donnent trois cents bouteilles qui, vendues au dernier prix de trois piastres, rap|>orlent neuf cents piastres nelies de tous frais. (Mengin., Uiêimre <h l*É9}'pie soHS Mohammed' JU, p. 168)
poser pendant de longues Iietrres. J'ai redouvé parmi ces braves gens les quatilés qui m'avaient attaché à nos cliameliei's : c'était la même patience et la même sobriété. Ils se nourrissaient de quelques galettes de pain et d'un peu de riz; je leur fis donner du café. Ce fut pour eux une vraie fête. Quand par moments une brise mobile venait à tourner au sud, ils se hâtaient de hisser leur voile, puis s'asseyaient autour du mât et causaient gaiement. D'autres fois ils se précipitaient sur le rivage, s'attelaient à une corde et balaient le bateau, jusqu'à ce qu'un de nous, touché de voir la sueur ruisseler sur leurs membres , les engageât à se reposer. Puis ils venaient encore reprendre leurs avirons et chantaient pour s'exciter mutuellement au travail. Ce chant n'était le plus souvent qu'un cri, une mélopée mélancolique qu'ils répétaient à l'unisson en frappant à la fois l'onde de leurs rames. Quelquefois le reis entonnait lui-nréme une chanson en plusieurs couplets. A chaque stance, les bateliers en redisaient en chœur le refrain d'une voix assez harmonieuse. Notre drogman m'a traduit ces stances, en m'assurant qu'elles étaient improvisées; mais j'en doute, et je les donne telles quelles, sans en pouvoir indiquer l'origine :
cEh! Salam. Salam eh! que Dieu bénisse notre voyage, et les bons seigneurs qui sont sur notre barque.
«Ramez, enfants, le fleuve saint nous porte, le fleuve saint nous sourit. Ramez, enfants, ramez.
« Mous allons à la grande ville où il y a des maisons hautes comme des mosquées et des vaisseaux plus larges que la large maach.