JÉRUSALEM
A Msr CART, ÉVÊQUE DE NISMES.
Au moment où nous aiTivions à la porte de Jérusalem, le gouverneur en sortait avec une vingtaine de cavaliers armés , escorte hahîluelle de ces petits souverains chaque fois qu'ils Vonl faire une promenade. 11 ralentit le pas pour nous saluer, puis s'éloigna au galop. Autrefois nous n'aurions |>as pu rester à cheval devant lui : à cheval? non, les chrétiens n'avaient pas même la permission d'entrer dans la ville sainte sur celle noble monture, ni du côté qui leur convenait. Ils ne pouvaient y arriver qu'avec des Turfcs, par la porte de Damas », et en payant un imf)ôt. Les Turcs
' « On s'exposerait, dit le chevalier d'Arvieux, à des avanies et à de mauvais trailemenls si on voulait aller à cheval. Il y a bien des années que les pachas et lescadis ont mis celte pragmatique en usage. On pourrait peut-être s'imaginer que les pèlerins se servent de ces montures par liumililé ou pour imiter le Sauveur du monde, qui «e s'est jamais servi que de ces animaux; mais il ne faut trompar personne et avouer de bonne foi que les pèlerins ne s'en servent que par contrainte.
u L'abbé Mariti était entré à Jérusalem par la porte de JafFa;
nous ont pourtant fait quelques concessions. Hélas! quelles concessions! Ils n'exigent plus des Fi*ancs qui voyagent ces basses marques de soumission qu'ils leur imposaient autrefois, et ne les soumettent plus à un honteux tribut. Mais tous ceux qui restent dans leur dépendance sont sans cesse exposés à d'injustes duretés, et la royale cité de David, la splendide capitale de Salomon, la ville sacrée où coula le sang du Sauveur est sous le joug d'un pacha turc '. Triste, bien triste, hélas! est l'aspect de cette ville avec ses murailles grises, ses tours silencieuses et les montagnes de sable dont elle couvre la rime, et les champsarides qui l'entourent. Ce n'est pas que ses murs présentent de loin , comme ceux de Tyr, le douloureux aspect de la dévastation et des ruines. Non, au contraire, ces tours qui dominent les remparts, ces dômes arrondis qui s'élèvent sur les terrasses des maisons, cet te masse d'édifices réunis dans une même enceinte, ont^ à une certaine distance, un caractère imposant et pittoresque. Mais ce qui est étrange, et ce dont il est impossible de se faire une idée, ce qui jette dans l'âme un sentiment de deuil inexprimable, c'est la pale teinte de cette reine déchue. Remparts et tourelles, terrasses et mosquées, tout est d'un blanc mat sans relief et sans couleurs, et non moins ternes sont le sol et le vaste horizon qui les environnent. Point de bruit, du reste, et point de mouvement. I.'es|>ace
il fallut qu'il en sorlît pour y renlrer par la porte de Damas. » (Mémoires y tom. II, p. 94.)
' « Princeps provinciaruin fada est sub tribulo. « (Jéréwie, Lamentations.)
est déseii, les chemins sont abandonnés. De lem|is à autre, seulement, on voit passer sur le sentier de Sion un Bédouin à la poitrine nue , à la figure bronzée» qui de son regard inquiet et sombre semble chercher une proie; ou une femme qui s'avance péniblement portant sur la téie la cruche d'eau qu'elle vient de puiser a la source du vallon ; ou un pèlerin qui s'arrête saisi desurprisea la vue d'un (el tableau, et répète les douloureuses paroles du prophète : Quomodo sedel sola civtlax? Voilà celte souveraine des nations sur laquelle il gémit, cette souveraine solitaire el triste, plongée dans la douleur de son veuvage et dans son repentir grand comme la mer *. A la voir si muette et si morne, on dirait une cité inhabitée, un amas de tombeaux.
Pour moi, je l'avoue, je n'aurais pas voulu qu'elle s'offrit à mes yeux sous un autre aspect. Je ne me figure point Jérusalem animée et brillante comme une de nos modernes villes européennes. Il ne peut y avoir ici ni luxe mondain ni vanités humaines. Il faut que cette terre de sable, que ces murs conservent leur douleur solennelle, que l'esprit n'y cherche que le souvenir des anciens temps et les traces de la divine passion, que le cœur s'y recueille dans des graves pensées, et adore humblement Dieu dans sa miséricorde, Dieu dans ses châtiments.
Nulle ville au monde n'occupe tant de croyances et n'éveille tant de sentiments pieux. Les anciens la regardaient comme le centre de la (erre; les moines grecs conservent la même opinion \ Si en géographie
' u Magna esl enim velut mare contritio tua. » (Lamentations, chap. Il, V. 1.) ' ^* Dans la partie de Téglise du Saint-Sépulcre, qui leur ap-
celle opinion esl une erreur grossière, en morale n'est-ce pas une idée symbolique facile à soutenir? Ne dirail-on pas que Jérusalem esl le centre de la lerre, quand on voit converger vers ce même point les (rois dogmes répandus sur le globe entier : les dogmes juif, chrétien et musulman; les culles du Nord el du Sud, de l'Orient et de TOccident? Les Juifs, bannis lanl de fois des murs de Sion, y reviennent pleurer leur grandeur passée, et y attendre Tavéneroent d'un nouveau Messie. Quel que soit leur étal de sujétion, dansées murs qu'ils ont possédés, pour eux c'est toujours l'auguste cité dont le nom signifie t;t.sio?( de paix, dont la fondation remonte jusqu'au temps d'Abraham, la ville choisie de Dieu, la ville glorieuse, dit à tout instant la Bible; la première des villes qui existent (disent les écrivains islandais *, dont ce nom de Jérusalem enflamme Tenthousiasme), la forteresse d'Israël, chantée par David , couverte d'or par Salomon , illustrée à jamais par tous les accents des prophètes, par tous les miracles qui ont éclaté dans son enceinte et dans ses environs. Nabuchodonosor l'a détruite de fond en comble. Il l'a détruite de telle sorte que t la charrue labourait Sion comme un champ, que Jérusalem était comme un monceau de pierres, et le mont du temple comme une haute forêt, i Les Juifs alors suspendaient leur lyre aux saules du rivage, et se lamentaient sur leur exil ; puis, la colère
parlient, ils ont incrusté dans le pavé un cercle qu^'ih appellent le nombril de la lerre.
• « Hon er agœzt borga allra i Heimi. » (Symbolœ ad geographiam medii ^vi, p. 29.)
tK2 DU KHIN AU ML.
de Dieu s*élanl apaisée, ils sont revenus sur celle terre promise. Ils ont reconsiruil leurs maisons, relevé leurs remparts. Puis Titus a de nouveau saccagé, renversé leurs édifices; puis Adrien a rasé leurs murailles, et comme l'avait annoncé saint Luc, il n'en resta pas pierre sur pierre '. Ensuite il la fit rebâtir, mais il en interdit l'entrée aux Juifs, et leur défendît même de s'arrêter sur les coteaux voisins pour la regarder. Bien plus,' il voulut même en effacer le nom antique, il ordonna qu'à l'avenir Jérusalem s'appelât jElia capilolina. Les chrétiens alors l'occupèrent et y établirent un patriarcat qui subsista sans interruption pendant cinq cents ans.
Après la conquête de Nabuchodonosor et la domination des Romains, Jérusalem tomba au vir siècle sous le pouvoir des Sarrazins, et quatre cent soixanffet rois ans après fut rendue à la chrétienté par les armes de Godefroi de Bouillon et de Tancrède '. En H87 (encore un vendredi), après une courageuse défense, Jérusalem se rendit à Saladin, à des conditions hono:^ rabtes, et en i517, le sultan Sélim , le conquérant de rÉgyple, s'en empara. Depuis ce temps, comme on
' « Et ad terram prosternent et te filîps tuos qui in te simt, et non relinquent in te lapidem super lapidem, eo qtiod non co£fT)overis lempiis visKalioriis liise. » (Cltap. xix, y. 44.)
» Godefroi y entra un vendredi, à la neuvième lieuredujour. tt II seml)le. dit ie pieux Guillaume de Tyr, que ce moinent fut clioisi par Dieu même, puisqu*à pareil jour et à pareille iieure qiw le Seigneur avait souffert dans la même ville pour le salut du monde, le peuple fidèle, combatlaitt^our la (gloire du Sauveur, voyait s'accomplir heureusement l'œuvre de ses espérances. » f/ist, des Croisades, éd. de M. Guizol, tom. XVI, p. 451.)
sait, les Turcs Tont toujours gardée, sauf pendant les quelques années de Toccupation égyptienne. Ils l'ont gardée, et y ont fait, comme partout, sentir rudefnent le poids de leur domination. Mais tous ces siècles de désastres, et les arrêts de bannissemenl, les tortures auxquelles Rome condamna leurs pères ■ , les exactions et les cruautés du moyen âge, les mépris du gouvernement actuel, n'ont pu éloigner les Juifs de la vallée de Siloé , de la montagne de Sion. Un grand nombre de familles s'y sont maintenues à travers toutes les révolutions. D'autres, après avoir établi leur foyer sur une autre terre, reviennent Jà chercher avec un pieux espoir un dernier asile. Il en est qui en voyant ce sol sacré s'exaltent en répétant ces paroles d'Isaïe : c Le Seigneur consolera Sion ; il la cojnsolera de toutes ses ruines; il changera ses déserts en un lieu de délices, et sa solitude en un jardin du Seigneur. On y verra partout la joie et l'allégresse ; on y entendra les actions de grâces et les cantiques de louanges à la gloire du Seigneur '. i 11 en est qui , renonçant à ces espérances terrestres, ne demandent qu'à être ensevelis dans la vallée de Josaphal, où, selon les paroles des prophètes. Dieu doit un jour rassembler toutes Us nations '.
' « El ceux-là furent crircifiés, qui avaient crié : « Qu'il soit « crucifié! <« Ils le furent jusqu'à cinquante par jour, puis en si grand nombre qu'à peine pouvait-on suffire à faire des croix et à trouver de la place pour les planter. »> {Histoire de Jérursalent f par M. Tabbé André Dupuis, p. 24.)
' Prophéties d'Isaïe. chap. li, v. 3.
' « Congregabo omnes gentes et deducam eas in valle Josaphat....
Les musulmans, comme nous l'avons dit, onl de même pour cette ville une profonde vénération. Ils l'appellent la Sainte {el Kods), et celui d'entre eux qui y fait un pèlerinage a, comme ceux qui vont à la Mecque, le droit de pointer le titre de hadji.
Toutes les communautés chrétiennes ont les yetix tournés vers cette ville des miracles. Les catholiques, les Grecs unis et non unis, les Arméniens, les Coplites occupent l'église du Saint-Sépulcre. Les protestants ont voulu aussi avoir leur représentant à Jérusalem. Us y ont établi un évéché et y entretiennent à grands frais des missionnaires.
La position morale et sociale de ces diflérentes religions mérite d'être indiquée. Les musulmans sont les plus forts, et bien que le temps el les circonstances leur aient appris à ménager les chrétiens, ils ne font que trop souvent encore sentir l'orgueil de leur pouvoir. Les Juifs sont, comme dans tout TOrienl et dans les Étals du nord de l'Europe, en Russie, en Pologne surtout, soumis à Toppression et au dédain le plus injurieux. Race d'Esaii, condamnée par la colère du ciel, si, dans quelques régions de l'Occident, ils se consolent avec le plat de lentilles d'avoir perdu la bénédiction paternelle, s'ils onl l'orgueil d'attirer des sectateurs autour du veau d'or de la Banque, dès qu'ils rentrent sur le sol où ils ont renié leur Dieu, ils retombent sans défense sous le joug humiliant de la servitude. Ils sont là comme une des preuves décisi-
u Consurgant es ascendant gentes in vallem Josaphat : quia ibi sedabo ut judicem omnes génies in circuilu. » (Prophéties de Joël, cliap. m, v. 2 el 12.)
DtJ RBIN AU NIL. o5
TC8, une des preuves vivantes de la vérité des prophètes et des arrêts de l'Évangile.
Les chrétiens des rites cal liotique, arménien et grec» tout en subissant trop fréquemment les avanies des Turcs, occupent à Jérusalem un rang élevé. Un grand nombre de pèlerins visitent encore leurs cou vents» et ils donnent par feurs cérémonies un éclat solennel aux lieux saints. Il est fâcheux que ces communautés troublent elles-mêmes la paix auguste qui devrait régner à l'ombre des parvis sacrés*. Tous les voyageurs ont parlé des tristes discussions qui éclatent parfois entre elles, qui font la joie des musulmans et affligent les âmes pieuses. Nous les avons entendu raconter aussi à Jérusalem; mais nous avions pris d'avance la résolution d'en détourner notre pen«ée pour ne l'appliquer qu'aux grandes choses que nous avions sous les yeux. Je dois dire cependant, sans prévention de parti aucun, que dans c*e8 rivalités désolantes, dont la rumeur retentit jusque sous les voûtes de l'église du Saint-^Sépulcre, le rôle le plus intéressant, le plus respectable est le plus sonvent du^^côté des catholiques latins. Ce sont eux qui restent victimes de l'ambition des Grecs, soutenais constamment, énergiquement par la Russie» et ce n'eslque parmi eux qu'on trouvedes hommes vraiment instruits etéclairés.
Quant aux protestants, leurs eflbrts pour prendre position sur la terre sainte n'ont jusqu'à présent oI>tenu aucun succès. I^ur évêché, richement payé par
' u Hélas! mon père^ disail M. de Chateaubriand à un caloyer grec qui voulait Tenlretenir de la i>olilique de la Russie, où cherchevez-vous la paix si vous ne la trouvez pas ici ? « ( Itinéraire j tom. II, p. 172.)
iti. 6
la Prusse et TAngleterre, n*u pas acquis la moindre importance, et leurs missionnaires, avec les gros Iraitements que leur allouent les sociétés bibliques, n'ont point fait de prosélytes. Si le proleslaulisme est destiné à étendre encore quelque part ses conquêtes, je ne pense pas que ce soit en Orient, où loul ce qu'il y a dans le peuple de tendances innées, de nature dis< tincte est radicalement opposé à la sécheresse de ce dogme scolastique. C'est une chose aussi par trop hardie que de vouloir nier les miracles sur le sol des miracles, el abolir le culte de la Vierge entre la grotte de Nazareth et la crèche de Bethléem.
En arrivant à Jérusalem , nous allâmes loger dans une des dépendances du cloître des franciscains, une grande maison qu'on appelle la Casa Nova, et qui est exclusivement réservée aux voyageurs. On nous donna deux belles chambres ouvertes sur une terrasse. Un cuisinier du couvent vint s'installer près de nous pour préparer nos repas; un frèi-e vint nous dire qu'il se mettait, pour tout le temps de notre séjour, à notre disposition. Nulle part nous n'avons été reçus avec tant d'obligeance et traités avec tant de libéralité, et quand nous nous trouvâmes le soir réunis autour d'une table sur laquelle on venait de servir notre souper, pour rien au monde nous n eussions voulu abandonner la joie que nous éprouvions à nous dire : c Nous sommes à Jérusalem, i
Le lendemain, de bonne heure, nous nous présentâmes au couvent pour rendie nos devoirs au supérieur. Le supérieur était en voyage. Nous fûmes reçus dans un salon orné des portraits de notre roi et de notre reine par le père procureur, l'un des hommes
DU hhin au ml.
les pins remarquables que les pères de terre sainte aient jamais eus. C'est un Espagnol d*une quarantaine d'années el d'une figure qui me rappelait quelquesunes des plus belles œuvres de Van Dyck : le front haut, ombragé par quelques boucles de cheveux blonds, le nez droit et effilé, l'œil élincelant sous de longs cils, une moustache frisée, une petite barbe en pointe, un air de dignité superbe répandu sur tout ce visage d'un ovale parfait. Je croyais voir une copie vivante du portrait de Richelieu. Quand il nous racontait les souffrances perpétuelles qu'il avait à soutfrir, les exactions du pacha, les envahissements des Grecs, qui dans ce moment même bâtissaient encore un nouvel édifice sur un mur qui appartenait à son couvent, son pâle visage se colorait d'une teinte pourpre, l'éclair semblait jaillir de ses noires prunelles, le sang méridional bouillonnait dans ses veines, l'orgueil castillan faisait battre son cœur. Évidemment il y avait là un foyer d'ardentes pensées que l'Évangile pouvait seul dompter. Après un de ces nobles mouvements d'indignation, la résignation chrétienne reprenait le dessus. Le chef de l'ordre s'effaçait, le religieux baissait la léte, et, tournant entre ses mains les bouts du cordon de laine qui lui serrait les flancs, paraissait ne plus songer qu'à son humble vocation, à son serment de servitude et d'obéissance. Il nous conduisit dans les sombres cellules habitées par les fières chargés de veiller nuit et jour sur le tombeau du Sauveur. Ces cellules sont si humides el si malsaines que ceux qui y sont relégués ne pourraient, sans de graves dangers, y rester longtemps. On ne les y laisse que pendant trois mois. Il nous conduisit ensuite dans la sa-
crislie, ou il nous fil voir les dons des rois de France; plusieurs diapes, plusieurs chasubles du travail le plus riche, que Ton prétend devoir à la munificence de saint Louis ', el un ostensoir en or massif de deux pieds de hauteur, el d'un goûl exquis, envoyé aux franciscains par notre pieuse reine. Il nous montra ensuite les éperons de fer et l'épée de Godefroi de Bouillon , cette épée c qui, dans son vieux fourreau, semble encore, dit M. de Chateaubriand, garder le sainl sépulcre, i Après nous avoir étalé avec une aimable pensée tous ces souvenirs de la France, le bon supérieur nous proposa de nous introduire dans la chapelle qui était le principal but de notre voyage. Mais nous voulions voir auparavant le chemin que le Christ avait suivi pour arriver au Calvaire. Nous voulions, rÉvangile à la main, relire de station en station rhistoire des dernières angoisses mortelles et du divin supplice dn Rédempteur. Nous allâmes hors de la ville commencer notre pérégrination à la porte Saint-Etienne , où péril le premier martyr de la foi chrétienne. De là, nous entrâmes dans une rue oii se trouve un grand édifice occupé eu partie par des soldats, eu partie par le gouverneur de la ville. On dit que cet édifice est bâti sur remplacement où s'élevait la maison de Pouce Pilate. Nous entrâmes dans une autre rue, qu'on apf)elle la voie Douloureuse {via Dolorosa), et qu'il faudrait appeler la voie du Salut.
I l^es ornements mêmes de ces vêlemenls sacerdotaux déroenlent celle opinion. Ils porlent les (^cnssons de France et de Navarre, qui n'élaient pas encore réunis au lemps de saint Louis. It est probable que ces vétemenU, très-c)irieux ù voir, datent du rèijne de Louis XIII.
1H3 RHIN Ali NIL. 60
C*esl par là que Notie-Seigneur porta sa couronne (l*épines el sa croix. A son entrée, celle rue est Iraversée par une arcade au-dessus de laquelle on voit une ci'oisée divisée en deux coniparlimenls par une colonne. La tradition rapporte que sur ce même lieu, du liant d*une arcade, d'une croisée semblable, Pilate montra au peuple juif Jésus flagellé, eu prononçant VEcce Iwmo.
Six places mémorables attirent ensuite successive^ ment lattention des pèlerins. C'est d'abord l'endroit où le Christ, se tournant vers les Temmes qui, à la vue de ses douleui*s, pleuraient et se lamentaient, leur adressa ces paroles : c Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. » C'est l'endroit où la sainte Vierge s'éva* nouit dans l'angoisse de sa tendresse maternelle. C'est un tronçon de colonne qui marque le lieu où les sol* dats, s'apercevanl que Jésus ne pouvait plus soutenir s(»n lourd fardeau, prirent pour l'aider Simon le Cyrénéen. Un peu plus loin, à gauche, est la maison de Lazare, près de celle du mauvais riche, puis une pauvre el obscure habitation qui a remplacé celle d'où sainte Véronique sortit pour essuyer la sueur et le sang qui inondaient le visage du Sauveur; puis enfin la porte Judiciaire, qui marquait autrefois les limites de la ville, el le Calvaire, renfermé aujourd'hui dans l'église du Saint-Sépulcre.
Tous les chrétiens de Jérusalem, et même un grand nombre de musulmans connaissent chacune de ces stations et racontent les traditions qui s'y rattachent, comme si elles venaient de nallre. Je sais qu'il y a des gens qui croienl montrer beaucoup d'esprit en riant
de ces Irudilions; qui, au récit qu'on leur en fait, s'écrienl d*un ton doctoral : c Comment esl-il possible d'indiquer ces divers emplacements? Qui a déterminé les dislances? Qui peut dire où se trouvait lelle ou lelle maison il y a dix-huit cenls ans? i
Grâce au ciel cetle sollicitude matérielle n'est point entrée dans noire esprit, et nous n'avons pas été pré^ occupés (le ces mesures géométriques. Ce qui est certaUi, ce qui est très-savamment constaté par l'étude de l'ancienne et de la nouvelle topographie de Jérusa^ lem, c'est que les différentes scènes de la Passion se sont passées là, sur cetle même montagne et sur cette même ligne, dans un espace assez restreint pour qu'on puisse, sans courir risque de s'égarer, en fixer les points essentiels. Qu'importe après cela que Notre- Seigneur ait rencontré à quelques pas de plus ou de moins sainte Véroniqueet Simon le Cyrénéen? Le fait évangélique s*est accompli là , et les gueires et les révolutions qui ont dévasté les maisons juives n'ont point bouleversé le sol du mont Mohriah ni le roc du Calvaire.
Arrivés au terme de notre première pérégrination, nous trouvâmes un des religieux qui nous attendait à la porte de l'église de la Résurrection ou du Saint- Sépulcre. Ce n'est plus le magnifique édifice élevé par la piété de la mère de Constantin, couvert de lambris d'or et soutenu par soixante et treize colonnes de mar* bre. Sa coupole est encore large, haute, imposante; mais il n'a point de péristyle, et il est de côté et d'autre masqué par des constructions qui ont été, à diverses époques, adossées à ses murs. A Textérieur comme à l'intérieur il n'a rien de remarquable,, ni
dans son slyle archileetonique, ni dans ses orneaienls. Pour pouvoir renfermer dans son enceinte les différentes places consacrées par la tradition, il a fallu nécessairement admettre un plan de structure fort irrégulier. Puis on sait qu'en 1808 les flammes dévorèrent une partie de Tancienne église. L'incendie éclatit dans la chapelle arménienne, atteignit la chapelle grecque , les cellules des franciscains, la chapelle de la Vierge, et s'arrêta comme par miracle devant le saint sépulcre. Plusieurs colonnes, plusieurs ouvrages de mosaïque, donation de sainle Hélène, el les tombeaux des six rois latins, furent anéiintis dans ce désastre. Celui de Godefroi de Bouillon est surtout à jamais regrettable : c'était Tun des glorieux mausolées de la France, l'un des plus nobles monuments de la chrétienté.
C'est à partir de celte époque que l'ambition des Grecs a pris un essor qu'il devient de plus en plus difficile de réprimer. Les catholiques possédaient autrefois l'église entière et avaient seuls le droit d*y célébrer les cérémonies de leur culte. Vers la fin du xvii* siècle, les Grecs achetèrent des Turcs l'autorisation d'y entrer, et peu à peu s'y arrogèrent, au détriment des Latins, de nouveaux privilèges. Après la fatale catastrophe de 1808, les catholiques n'ayant pas le moyen de reconstruire l'église, les Grecs, aidés par les dons de la Russie, se chargèrent de celte entreprise et entrèient par là en possession des parties les plus importantes de l'édifice. C'est à eux qu'appartient à présent la chapelle du Calvaire et le chœur de l'église. C'est là que chaque année, à jour fixe, ils donnent à leurs sectateurs l'agrément d'un miracle. Ils font jail-
7â DU IIUIN AU Mt.
lit* de la uliapelle du SainL-Sépulcre une flamme qu*il$ appellent le feu sacré, el qui tombe du ciel tout exprès pour eux'. Les pèlerins grecs courent avec empressement allumer leurs cierges à ce foyer célesle, et il en est qui» dans la ferveur de leur croyance, se brûlent avec ces mêmes cierges les bras et la poitrine. Les pères franciscains nous conduisirent en pro* cession à toutes les saintes chapelles renfermées dans Téglise. La première est la chapelle de la Flagellation. On y voit une colonne à Laquelle le Christ fut atlaclié lorsque Pilale, pour satisfaire à la rage des Juifs» le fit battre de verges'. 1^ seconde chapelle est celle de la Prison; la troisième a été édifiée sur remplacement où les soldats tirèrent au sort les vélemeuls du Christ^. La quatrième est à Tendroit où sainte Hélène
' « Les Grecs, les Arméniens et lieaucoup d'autres chrétiens, dit le chevalier d'Arvieux, ne viennent à Jérusalem que pour voir le saint feu, que leurs prélats et leurs prêtres les assurent descendre du ciel le samedi saint. Ce feu, prétendu saint parce qu*il8 s'imaginent qu'il vient du ciel ce jour-là, ne manque pas de paraître quand les Grecs el les Arméniens sont unis. Sans cette condition il ne descend point, et il arrive souvent <|u'ils sont brouillés, parce qu'ils tâchent de se déposséder les uns les autres, à force d'argent, des lieux saints qu'ils occupent dans la Palestine. Il est presque incroyable combien les Turcs tirent d'argent de ces peuples. »
L'auteur du manuscrit islandais du xiv« siècle, publié par M. Werlauff, mentionne avec une parfaite confiance ce miracle des Grecs : « Thar na menn liosi a Pascha aptan or himni ofan : Ici, la veille de Pâques, descend la flamme du ciel. »
' u Alors il leur délivra Barabas, el après avoir fait flageller Jésus, il le leur livra pour être crucifié. >'
^ « Après qu'il l'eurent crucifié, ils se partagèrent ses vêlements en les tirant au sort, afin que s'accomplit ce qu'avait dit
BU llBl^ AU NIL. 73
se tenait en prièi*e pendant qu'on cherchait la sainte croix. On monte de là au Golgotha {Hâv un escaliei* de dix-neuf marches; les unes en bois, appuyées contre les murs de l'église; les autres taillées dans le roc vif. Le Calvaire se trouve à cent dix pieds du saint sépulcre. Son sommet, aplani, présente une plate-forme régulière de quarante-sept pieds de largeur et de longueur, sur laquelle s'élèvent deux chapelles séparées par une arcade. Dans celle du fond, un ouvrage en mosaïque indique la place où le Sauveur fut cloué à la croix ; dans celle du devant est une table en marbre, percée de telle sorte qu'on peut voir à travers son ouverture les trous où les trois croix furent plantées et la fente du rocher. Nous nous sommes prosternés avec une profonde émotion sur cette pierre où le Rédempteur, de ses deux bras ensanglantés, embrassait le monde pour le sauver, et nous avons répété le cri de l'évangélisle, si simple et si grand : c Et vers la neuvième heure, Jésus jeta un grand cri, disant : Éli, EU, lanwia sal/aclhani? c'est-à-dire : Uon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous délaissé?
t Ce qu'entendant , quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : Il appelle Élie.
« Et aussilôl, l'un d'eux courut prendre une éponge qu^il remplit de vinaigre, et, la mettant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire.
tLes autres disaient : Attendez, voyons si Élie viendra le délivrer.
< Mais Jésus, de nouveau, jetant un grand cri, rendit l'esprit.
le prophète : » Ils se sont partagé mes vêtements et ont tiré u ma roI)e au sort. » (Saint Matthieu.)
74 hV RHIN AU MIL.
t El voilà que le voîle du lemple fut déctiiié en deux, du haut jusqu'en bas, el la lene Ireuibla et les pierres se brisèrent». »
La chapelle du Calvaire appartient, comme nous l'avons dit, aux Grecs, qui ont seuls le droit d'y celé» brer la nîtesse. On raconte qu'un géologue protestant élîint venu là, el ayant longuement observé la fente du rocber, se convertit au catholicisme.
Nous redescendîmes de celte chapelle près d'une table en marbre, entourée d'une balustrade au-dessus de laquelle sont suspendues plusieurs lampes; c'est la pierre de l'onction, où le corps de Noire-Seigneur fut lavé, oint el embaumé, avant d'être mis dans le tombeau.
A quelques pas de là est le saint sépulcre. Sous une galerie supportée par seize pilastres, el surmontée d*un dôme dont la forme rappelle celle du Panthéon de Rome, est un monument en marbre blanc, de vingt pieds de long sur six de large el de quinze pieds de hauteur, surmonté d'une coupole élégante; ce monument entoure le sépulcre de Dieu; on y monte par quelques marches el l'on arrive d'abord dans une chapelle où l'on voit un bloc de marbre d'un pied et demi carré; ce marbre indique l'endroit où l'ange dit aux saintes femmes : « Il n'est point ici parce qu'il est ressuscité comme il l'avait annoncé; venez et voyez le lieu où le Seigneur avait été mis \ > De là on passe, en se courbant sous une petite porte voilée par un rideau, et Ton entre dans le sanctuaire, si étroit qu'il
' Évangile de saint Luc.
' Évangile de saint Maltliieu.
ne peul contenir que trois ou quatre personnes; à droite est l'autel du Saint-Sépulcre, au-dessus duquel des lampes d'or et d'argent sont sans cesse allumées. Les murs sont revêtus d'un marbre grisâtre et la voûte est toute noircie par la fumée des lampes.
Une vingtaine de pèlerins étaient agenouillés autour de la chapelle, se jetant la face sur le sol et baisant de leurs lèvres pieuses le parvis sacré. Les religieux nous firent entrer l'un après l'autre, avec des cierges allumés, dans le tabernacle de la Rédemption, et prononcèrent là les dernières prières de notre procession. A chaque station , ils avaient entonné une hymne et récité à haute voix une oraison ', mais ici ils restaient immobiles et muets, les mains jointes, la tète baissée, le cœur et l'esprit confondus devant la majesté du saint des saints.
Les diverses communautés chrétiennes célèbrent tour à tour la messe sur la pierre du saint sépulcre; leur service doit commencer et finir à heure fixe; dès que l'une a terminé les cérémonies de son culte, Taulre la remplace. Les Turcs eux-mêmes surveillent ces ofiices, sous le prétexte de maintenir les droits de chaque communauté, mais en réalité ils ne pensent qu'à trouver une occassion de frapper celle-ci ou celle-
' A la ciiapeUe de la Flagellation, Thyinne : Trophœa curci mxstica ; k celle de la Prison : Jam crucem propiet' hominem; à celle du Partage des vêlements : Ecce nunc Joseph mysti- CU8; à celle de Sainte-Hélène : Fortem virili pectore laudefntéê omnes ffelenam; à celle de Tlnvenlion de laSainle-Croix : Cruxfidelis inter omnes ; à celle du Calvaire : Fexilla régis prodeuni; à la Pierre de TOnclion, le Fange, lingua; à la porte du monumenl du Saint-Sépulcre : Jurora lucis rutilât.
là de quelque âvanie. Les Turcs gardent encore les elefs de Téglise, eiix-méinesen ouvrent et en ferment la porle; chaque fois qu'on veut y entrer, il faut donner à une de leurs escouades de soldais de Targent et du labac. Pendant que les pèlerins font lears exercices de piété, ces soldats sont là, sous les voûtes mentes du temple, assis sur un divan, prenant leur café, fumant leur pipe et causant comme dans une caserne. Triste et honteux spectacle, honteux pour les Étals chrétiens qui oublient ainsi le respect qu'ils doivent aux lieux sanctifiés par la passion du Christ , arrosés do sang de tant de nobles enfants de TEurope; pour les États chrétiens, à qui il serait si aisé de faire cesser une telle profanation el qui la tolèrent lâchement. Qu'on ne dise point, comme quelques gens ont encore Tindigne audace de le dire, que les Turcs maintiennent Tordre entre les dififërenles sectes religieuses qui occupent l'église de la Résurrection. Quel ordre que celui qui ne reconnaît ni lois ni justice, qui est tout entier livré aux caprices et aux désirs insatiables d'une autorité vénale! Qu'on dise plutôt que lesdiplo* mates européens, dominés par leurs jalouses rivalités et ne pouvant se faire la moindre concession , préfèrent abandonner le gouvernement religieux de Jérusalem à l'iniquité musulmane, plutôt que de le confier à une puissance chrétienne. Là est la vraie raison du scandale qui se perpétue dans l'église du Saint-Sépulcre; ce n'est qu'une honte de plus à ajouter aux autres.
De l'église de la Résurrection , nous sommes allés voir les autres lieux de Jérusalem ; il y en a tant, qu'à peine peut-on les en umérer; deux entres autreattireni
rallenlion. Sur le inonl Moriali est remplacemctti du temple de Salomon , occupé aujaurd*liui par la mugn'tfique mosquée d*Omar, dont les Turcs, qui entrent si librement dans nos églises, înlerdisenl , sous les peines les plus graves» Taccès aux chrétions. Sur la montagne de Sion esl une autre mosquée vénérée des musulman^, qui couvre, dil-on, le sépulcre de David et les débris du cénacle (vœnaculum magnum slratum, saint Luc, cb. xxii) ou le Gbrîsl célébra, pour la dernière fois, la Pâque avec ses disciples, où il institua Teucharistie , et, quelques jours après, le sacrement de pénitence.
« Les portes étant fermées, de peur des Juifs, Jésus vint, et, debout au milieu d'eux, il leur.dît : c La paix « soit avec vous, t
c£t ayant ainsi dit, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples voyant le Seigneur se réjouirent.
c H leur dit de nouveau : c La paix soit avec vous. Comme le Père m*a envoyé, je vous envoie. >
c Gela dit, il souffla sur eux, et leur dit : c Recevez c l'Esprit Saint.
41 Ceux à. qui vous remettrez les péclié&, ils leur seront remis, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus '• »
C'est dans ce même cénacle que les apôtres se réunirent pour remplacer le traître Judas ' , et qu'au temps de la Pentecôte ils virent descendre sur eux les langues de feu K
' Évangile de saint Luc.
' Actes des Apôtres, ctiap. i. ^ Actes des Apôtres, chap. ii.