CHAPITRE III
Bethléem. —Le Jourdain. — Légendes de la Vierge. — Le couvent de Har Elias.— Le tombeau de Rachel.— L*église catholique.— La grotte de la NaIWité. —Population et industrie de la ville. — Départ pour le Jourdain. — Contrat avec le chef d'une trihu arabe.— Bélhanie.— Le tombeau de Lazare.— Inquiétude de notre escorte. — Contrée désolée. — La plaine de Jéricho. — Les montagnes de la quarantaine. — La source de la Sultane.— Le souper au bord de Peau.— Images bibliques. —Jéricho.— Le Jourdain.— La mer Morte.— Désert des montagnes, sauvage et terrible.— Renjcontre redoutée. — Combat des Bédouins. — Transaction.
A mâdamb c. de COURBONNE.
Bethléem n*esl qu*à tt*ois petites lieues de Jérusalem, une charmanle promenade, si Ton peut appeler promenade ce que tant de chi'éliens considèrent comme un pieux pèlerinage. Des plaines, des coteaux mal cultivés et en grande partie dépeuplés, séparent la crèche du Sauveur de son sépulcre. Mais quand on n*a vu, pendant plusieurs jours, que les arides collines qui entourent Jérusalem, quelques sillons ensemencés, qneh|ues verts enclos récréent doucement les regards, et il y sur le chemin de Bethléem plusieurs de ces enclos qui ressemblent à de vraies oasis. Puis il y a là tant de grands souvenirs, et de traditions touchantes,
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qt^ù chaque pas que Ton fait le cœur et Tespril s'ouvrenlàde nouvellesémolions. J ai relrouvé souvent en Orienl ces naïves légendes qui ont tant de fois occupé mes soirées d'hiver dans le Nord, et j*aiine à les recueillir comme une expression de l'imagination naturelle et de la poésie enfantine des peuples que je visite. A une lieue environ de Jérusalem, on traverse un champ parsemé de petites pierres de différentes couleui's et arrondies comme des pois. Un raconte que la Vierge passaut par là au moment ou un homme ensemençait de |>ois ses sillons, lui demanda ce qu'il tenait à la main. Des pierres, répondit l'avare laboureur, qui craignait que la Vierge ne lui demandât une partie de ses légumes. Soit! lui dit la mère de Dieu, et les pois furent aussitôt péti*ifiés. C'est la même légende que celle des melons du Carmel et des moulons de la Maladetta, la légende, leçon de morale qui condamne la dureté de cœur. Un peu plus loin est une espèce d'esplanade en terre où s'élevait autrefois le térébinthe sous lequel la sainte Vierge se reposait avec l'enfant Jésus. Dès (iii'elle s'asseyait au pied de cet ai*bre» disent les gens du pays, il tournait aussitôt, pour la garantir des ardeurs du jour, ses rameaux du côté du soleil. Au xvii'* siècle, un paysan, propriétaire du terrain où se trouvait cet arbre miraculeux , le brûla ei trois jours après il mourut avec toute sa famille, et tout son bétail péril en même temps.
A un quart de lieue de distance est le couvent de Mar ii^lias, construit, disent les Grecs qui l'occupent, sur l'emplacement de la maison où naquit le prophète Élie. Vis-à-vis la porte de cet édifice, on voit une roche à fleur de terre de cinq à six pieds de longueur
el de trois de largeur, sur laqueHe parail empreinte la forme d*un corps humain. On dit que lorsque le prophète fuyait 4a persécution de Jézabel, il coucha une nuit sur celte pieri^, qu*elle s'amollit comme de la cire pour qu*il y fût plus à Taise, puis i^epril, quand il se leva, sa première consistance.
Près de là est le puits au*dessus duquel tes mages virent s'arrêter l'élotle qii*ils avaient suivie depuis leur lointaine contrée.
A droite de la route, sur un espace d'une demilieue, trois autres monuments appellent la religieuse attention du voyageur. C'est une vieille tour qui indique le lieu où demeurait Siniéon, l'homme juste, te fidèle serviteur de Dieu, qui attendait la cxmsolation d'Israël, et qui, en pi^^nant l'enfant Jésus dans ses bras, entonna son cantique d'actions tie grâces : Nunc f^mïuis servum tuum, ùomine.
C'est un petil dôme peint efi blanc, supporté par quatre pilastres, qui couvre, dit*on, la sépulture de Raehel, l'épouse de Jacob, la mère de Joseph et de Benjamin '.
C'est un monticule sur lequel on ne distingue plus que quelques ruines, les ruines de Rama où le sang des innocents ruissela sur le sol , où l'on entendit la voix d'une autre Raehel pleurant, gémissant et ne
* u Mortita est ergo Râchel, et sepulta est in via qu» ducit Eptiralam^ liiBc est Bettilehem. n (C^nèse. cbap. xxxv, v. 19.)
Le tombeau de Raehel avait autrefois un aspect plus monumental. Il élail surmonté de douze pierres, en mémoire san doute des douze tribus d'Israël. ( Voy. Géographie d'Edn'at tome I, p. 345.)
voiilaDl pas être coDsolée parce que ses fils n'étaient plus ».
Bientôt Bethléem nous apparaît sur le bord d'une colline dont la pente, coupée par des gradins en ma» çonnerie qui soutiennent le sol, offre l'aspect d'un pittoresque amphithéâtre. Depuis longtemps nous ne voyions plus que quelques rares traces deeuHure» et ces rangées de gradins ingénieusement construits et étages l'un sur l'autre» ces terrassements chargés d'oliviers et de môriers étaient pour nous une riante image du labeur de l'homme et de la fécondité du
fK)l.
Nous entrons au couvent latin par une porte faite exprès pour prévenir toute surprise, car elle est doublée de fortes solives, de plus, si étroite et si basse que deux hommes ne |)ourraient y passer à la fois, et qu'il faut, pour franchir son seuil, se courL)er à moitié. Tout l'édifice avec sa large enceinte et ses hautes murailles soutenues par des contre-forts a été du reste évidem*, ment construit en vue des attaques auxquelles il était exposé, et l'abbé Mariti raconte que les chrétiens y soutinrent avec avantage un siège contre les musulmans qui avaient voulu les soumettre à un injuste tribut \
' u Vox in Raina aiidita est, ploralus et uliilatus mullus : u Rachelplorans filios suos,el iioluit coiisolari, quia non sunt.» (Év. de saint Maltliieu, chap. ii, v. 18; Jérémie, chap. xxxi, V. 15.) «Ici, dit M. de Chateaubriand, la mère d'Aslyanax et celle d*Euryale sont vaincues. Homère et Virgile cèdent la palme de la douleur à Jérémie. »
' P'oyage dans l*Ue de Chypre, la Syrie et la Palesline, t. Il, p. 366.
Les religieux nous conduisirent €l*aboi'd dans lu grande église qui porte le nom de Santa Maria Ui Beihléem ', église superbe jadis', mais aujourd'hui nue et délabrée. Les marqueteries qui formaient son pavé ont été transportées à Jérusalem dans la mosquée d'Omar; les mosaïques dont ses mui*s étaient revêtus sont tombées pièce à pièce. Il ne reste de son ancienne magnificence que les quarante colonnes en marbre d*ordre corinthien qui partagent la nef, et ces colonnes ne soutiennent qu*une voûte en bois inachevée. L'empereur Adrien, dans sa haine contre les chrétiens, avait fait élever sur ce sol vénéré des disciples de l'Évangile un temple à Adonis : c Et Ton pleurait, dit saint Jérôme, le favori de Vénus, dans la crèche où l'on avait entendu les premiers cris de l'enfant Jésus. » Sainte Hélène renversa ce monument d'un culte honteux et construisit à sa place cette splendide église mallieureusement dégradée par le temps, et plus encore par les Tui*cs.
Nous allâmes de là à la cliapelle de Sainte-Catherine où l'on célèbre ordinairement l'oflBce divin, puis nous descendîmes avec les religieux dans les grottes
• L'église de Bethléem est belle, solide, vaste et ornée à tel point qu'il n'est pas possible d'en voir qui lui soit comparable. (Géographie d'Edrisi, trad. de M. Jaubert, tom. I, p. 346.)
* « L'église est magnifiquement revestue de marbres que saincte Heleine feit faire soustenue dessus grosses colonnes? revestue à l'en tour de pierres de marbre. Mais les Turcs ont enlevé lesdicles revestures pour orner leurs mosquées et le temple qu'on appelle de Salomon, et qui est maintenant mosquée dédiée aux mahométistes. » (Les observations de P. Belon, du Mans, p. 145.)
soulerruiaes, plus précieuses aux yeux îles fidèles que les plus précieux édifices. Au bas de Tescalieresl uu caveau qui renferme les inausalées des pauvres enfauls de Belbléeni el des environs, viclinies de Tanxiélé el de la barbarie d*Uérode. De ce caveau on entre par uu passage étroil el obscur près de l'autel de la Nativité» érigé dans la grotte même où Jésus vint au monde. Nous avons déjà parlé de ces grottes de Nazareth oc<* cupées en partie par la famille du paysan et eu partie par ses animaux. Le même fait se représente à Bethléem : c Les Bethléémites, dit M. G. Robinson qu'il ne faut pas confondre avec son protestant homonynïe. Ed. Robinson, auteur de l'ouvrage fort savant, mais fort sceptique que nous avons souvent cité; les Bethiéémites sont presque tous fellahs ou agriculteurs; leurs maisons ne sont que de chétives constructions* Comme elles s'élèvent sur un terrain eu pente, on creuse la partie inférieure du rochei* qui d'ordioairo sert d'écurie pour les i>esliaux. l..e roc étant poreux et frial>le , il se taille fa<*.ilement , et fournit en hiver (saison qui, dans ce pays découvert, est très-rude) un meilleur abri que ne pourraient le faire des murailles en pierres sèches. Ce mode de construction n'est pas particulier aux Bethléémites. Je l'ai vu employé dans plusieurs endroits de l'Orient, el comme dans ces contrées les usages ne sont pas sujets aux mêmes changements qu'en Europe, on peut raisonnablement supposer que telle était la manière de vivre il y a dixhuit siècles. C'est à cette époque que Marie vint à Bethléem où elle était étrangère pour le recensement général, et c'est en cette qualité qu'elle y demeura. En outre, la situation particulière où elle se trouvait de-
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vaii lui fait*e désirer de se ienîr éloignée du monde '• Cette circonstance explique asses pourquoi le lieu de la naissance de Notre-Seigneui* se trouve sous terre. Abattez ces murs épais et dépouillez les lieux consacrés des embellissements qui leur sont étrangers, et vous ti'ouverez au milieu des ruines rexcavatton ordinairement pratiquée dans les flancs de la montagne pour y loger les troupeaux, telle qu on la voit encore aujourd'hui au-<lessous de la chaumière voisine. Pour ce qui est de ridentité de ce lieu, Tévénement dont il fut le théâtre élaii trop important pour que les premiers chrétiens aient pu le perdre de vue. Ceux-là mômes qui se sont montrés le pins sceptiques quant à ridentité des saints lienx, reconnaissent dans cette circonstance Tauthenliciié de la tradition.
La grotte de la Nativité a été élargie pour les besoins du service religieux. Elle a environ douze pieds de long sur quatre de large. Malheureusement les murs intérieurs ont été revêtus de plaques de marbre. Il est à regretter qu'une piété mal entendue ait ainsi travesti la nature première de ce lieu sacré. Quel marbre peut remplacer les parois de sable et de roc qui ont abrité la Vierge et vu naître le Sauveur? La voûte seule n'a point été taillée par les architectes, mais elle e.st toute noircie par la fumée des lampes, qui sans cesse brûlent dans celte enceinte. A Textrémité orientale de la chapelle, en face d'un autel adossé
' Joseph partit aussi de Nazarelli, ville de Galilée, et monta en Judée dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David, pour se faire inscrire avec Marie son épouse, qui était grosse. (Êv. de saint Luc, chap. Il, V. 4 et 5.)
conli'e les parois de la grotte , est un cercle en jaspe et en agate autour duquel sont gravés ces mots qu'oit lit à genoux :
Hic de Virgine Maria Jésus Cliristus natiis est.
A quelques pas de distance est la crèche où l'enfant divin Tut déposé, et en face de la crèche est l'autel des Mages qui appartient aux Latins. Celui de la Nativité appartient aux Grecs. Eux seuls y célèi>rent les offices religieux.
En revenant vers la chapelle des Innocents, nous nous sommes arrêtés dans une autre grotte sépulcrale; Tune consacrée aux deux nobles Romaines, sainte Paule et sa fille sainle Eustachie, qui, abdiquant toutes les vanités humaines, vinrent ici achever humblement dans les pratiques des bonnes œuvres une vie commencée avec le reflet de la gloire de Scipion leur ancêtre, dans les splendeurs de la ville des Césars. En face de leur tombeau est celui de saint Jérôme, cet homme au cœur ardent que la lecture de la Bible arracha aux études profanes, et la morale de l'Évangile aux voluptés de Rome, qui, de la ville des Césars, s*enfuit dans une retraite obscure, d*on il étonnait le monde par la vigueur de sa lutte contre les hérétiques et l'éloquence de ses écrits.
Mon loin de la grotte de la Nativité, il en est encore une autre que Ton visite avec piété. On dit qu'au moment où Hérode venait de prononcer son sanguinaire arrêt, la Vierge se réfugia là avant de partir pour l'Egypte, et l'on attribue à la terre de celle grotte une vertu miractilense; il suffit, dit-on, d'en mêler quelques parcelles à la boisson des nourrices, pour rendis
à ces femmes le lait dont elles seraient privées. Du haut du monticule où se trouve celle grolle, on voit, à l'orient» le vallon où les bergers entendirent la voix de l'ange qui leur annonçait la bonne nouvelle :
Il vous est né aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur
qui esl le Christ, le Seigneur.
Et vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un enfônt
enveloppé de langes et couché dans une crèche. Au même instant se joignit à Pange une troupe de la milice
céleste louant Dieu et disant :
Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre aux
hommes de bonne volonté '.
Pendant que nous allions, de chapelle en chapelle, contempler ces augustes monuments de not re religion, les franciscains avaient songé pour nous aux besoins matériels. Nous trouvâmes, en rentrant dans leur demeure, la table mise, des œufs, des poulets et des flacons d'un agréable petit vin blanc que Ton ne trouve point à acheter en Palestine , que les pères de terre sainte préparent eux-mêmes et tiennent en réserve pour les pèlerins.
Nous sortîmes après cet excellent déjeuner pour parcourir la ville, c Bethléem Éphrata, dit la Bible, quoique tu sois petite entre toutes les petites villes de Juda, c*est de loi que sortira celui qui doit régner dans Israël, dont la génération est dès le commencement et dans l'éternité. •
c Bethléem, dit saint Matthieu, terre de Juda, lu n'es pas la moindre parmi les cités de Juda , car de loi sortira le chef qui doit régir mon peuple d'Israël, c ' Évangile de saint Luc,chap. u.
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El la pauvre petite ville de Bethléem est restée célèbre entre toutes les grandes cités, et ses grottes de roc, ses chélives murailles subsistent encore après tant de siècles el tant de révolutions, tandis que Ton cherche, dit un inléressanl écrivain, remplacement de Babylone el de Memphis '.
Les deux noms qu'elle porte dans la Bible et dans rÉvangile ont tous deux une signification symbolique : Éphrata signifie fertitité, el Betlïléem, maison du pain.
C*esl là que David grandissait obscurément au milieu de ses frères, lorsque, par l'ordre de Dieu, le prophète Samuel vint lui donner la consécration royale. Il faut citer ce passage de la Bible comme un des traits qui jettent la plus vive lumière sur Fes mœui"s, sur les croyances religieuses des anciens Israélites, et j'aimo à le lire dans une des naïves traductions de noire vieux langage :
f Dune menad Ysaï ses set fiz devant Samuel el il redit : nul de ces n*a Deu esHt.
f Dunne n'as-tu plus fiz? Respundi Ysaï : ol, un pelil ki guarded noz berbiz. Frsl Samuel : fai te venir, car nus ne mangeruns si que il seil venuz.
c Mandez fud , e vint ; e fud alques russet e de t>el semblant et de bêle chière. Dist Nostre Seigneur à Samuel : lieve, si l'enuing; c'est est mis esliz ^ » C'est là aussi que la tendre et fidèle Ruth devait
* M.d'Estourmel, Forage en Orient, tom. II, p. 114.
* Les Quatre livres des Bois, traduits en français du xiie siècle, p. 59. Nous devons à rintelligenle el laborieuse érudition de M. Leroux de Lincy celte publication d'un des curieux monuments de notre langue.
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trouver la récompense de sa verlu filiale, et personne ne passera dans les champs de Bethléem, sans songer à celle i*avissanle idylle, sans se rappeler celle scène patriarcale et ces trois personnages qui se détachent sur la grande et majestueuse histoire de la Bible, comme les suaves figures de Tari byzantin se détachent sur un fond d'or. C'esl la pauvre Nohémi qui, ayant lout perdu , voudrait encore perdre son nom 2 ne m'appelez pas Nohémi, c'est-à-dire belle, mais Mara, c'est-à-dire amère, car le Tout-Puissant m'a remplie d'amertumes. C'est Ruth qui s'écrie, avec celle ardente afi^edion du jeune âge : Ton peuple est mon peuple, et ton Dieu est mon Dieu; je mourrai sur la terre où tu mourras, je serai ensevelie là où lu sei*as ensevelie. C'est le bon et charitable Booz qui engage la jeune veuve à venir glaner dans son champ, et qui recommande à ses moissonneurs de laisser tomber des épis exprès pour elle; doux el louchant tableau des vertus primitives, admirable groupe que bien des poêles ont essayé d'imiter el que nul n'a jamais pu surpasser.
De toutes les villes de Syrie, Bethléem est une de celles qui ont été le plus vite i^conquises par la piété des chrétiens. L'église, dont on admire encore aujourd'hui l'imposante colonnade, fut construite au commencement du IV' siècle (vers l'année 330). A la fin du même siècle, sainte Paule y fonda trois couvents de femmes el un couvent d'hommes. Les croisés, en se rendant à Jérusalem, s'emparèrent d'abord de Belbléeni; en l'année 1H0, Beaudoin I"' y établit un ëvêché. A quelque distance de celle ville s'élève une montagne dont le nom rappelle une des nobles phases de iir. 9
ces religieuses expéditions de FEurope; on la nomme la montagne des Francs , et la tradition rapporte que les croisés s'y maintinrent encore quarante ans après avoir été forcés d'abandonner les ninrs de Jérusalem. Mais au xiii<' siècle, Bethléem est retombée sous le joug des musulmans, et depuis celte époque, son histoire est celle de toutes les villes qu'ils gouvernent, histoire d'oppression, d'exaction, fort triste à étudier, et q4ii pourtant, si on la considère au point de vue chrétien, est plus instructive que beaucoup de gens ne le pensent. En effet, si l'on observe la triste situation des chrétiens d'Orient, si l'on songe à quelles douleurs, à quelles humiliations ils sont condamnés depuis des siècles, et si on les voit conservant si fidèlement les pratiques de leur culte, sous le poids de ces humiliations, sur une terre qu'ils ont jadis si péniblement conquise et si malheureusement perdue; si on . les voit, dans leur vie de chaque jour, courbés sous la verge de fer d'un pouvoir hostile qui se réjouit de leur servitude et se rit de leurs souffrances, on doit se dire que la force qui les soutient dans un tel état n'est pas une force ordinaire, que la religion qui les console de tant de tribulations est une religion surhumaine. C'est la pensée qui m'a souvent saisi dans le cours de mon voyage; c'est l'une des impressions les plus fortes que j'aie conservées de celle lointaine contrée; c'est une réflexion qui, ce me semble, doit quelque peu embarrasser les sceptiques.
En 1834, Bethléem subit un nouvel orage qui, celle fois, frappait surtout la population turque. Les habitants turcs de celle ville avaient voulu résister à l'invasion égyptienne; Ibrahim les punit sévèremenl
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de leiii*s tentatives inutiles et tes désarma pai* un de ces procédés ingénieux qu'on ne Irouvequ'en Orienl.
Dans ce pays, quand on veut désarmer une ville ou un village, on ne lui ordonne point d'apporter tous ses sabres et ses fusils; on sait bien que, parce moyen, on n'arriverait qu'à une mesure trop incomplète; ou signifie aux habilanls d'un district d'avoir à livrer, tei jour, tant d'armes, sous peine de payer une énorme amende, ou d'aller en prison ; et comme cette taxe militaire est établie dans tes proportions les plus rigoureuses, il en résulte que, pour y satisfaire, toutes les familles exercent l'une sur l'autre un contrôle impitoyable, que celui qui essayerait de cacher le moindre pistolet serait trahi par les siens, et que la communauté, après avoir livré tout ce qu'elle possède, est souvent obligée d'acheter encore au dehors des armes pour fournir le contingent exigé. En 1834, les musulmans de Bethléem en furent réduits à cette extrémité; plusieurs d'entre eux avaient déjà été arrêtés et conduits en piison, lorsque par hasard, on apprit dans la ville l'arrivée du consul anglais de Damas, qui venait visiter l'église de la Nativité. Aussitôt une quantité d'hommes et de femmes se précipitent à sa rencontre, le supplient d'intervenir en leur faveur auprès d'Ibrahim , et, par un mouvement spontané, se dépouillant de leurs vestes, de leurs manteaux, étendent ces vêtements sous les pieds de son cheval.
Bethléem renferme à présent environ trois mille habitants, la plupart chrétiens, le reste turcs, et, comme à Nazareth, pas un Juif*. A part l'immense
' Il n'y en avait déjà plus que douze au temps de Benjamin de Tudelle. C'est lui-même qui le dit dans sa relation de voyage.
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couvenl qui esl occupé par les religieux calholîques, grecs et arméniens, on ne voil là aucun édifice remarquable, rien même qui ressemble à une rue ou à une place publique. Les maisons sont jetées d'ici, delà, sans ordre, bâties grossièrement et toutes fermées par une enceinte en pierres; quand on a franchi le seuil de cette espèce de rempart, on aperçoit un singulier spectacle : trots à quatre chambres sombres, pareilles à des voûtes de prison, s'élèvent à droite, à gauche et au fond d'une cour sale; tes chambres sont occupées par autant de familles distinctes et sont autant d'ateliers laborieux. Il y a ici une industrie religieuse qui, du commencement à la fin de l'année, occupe la plus grande partie de la population, je veux pai'ler de cette fabrication des croix, des chapelets que l'on vend pur centaines aux pèlerins; hommes, femmes, enfants, tout le monde y Ira vaille. Les Turcs mêmes ne croient point manquei* aux prescriptions du Coran, en spéculant ainsi sur la piété des infidèles. Les hommes font le gros ouvrage, scient les croix et les boîtes; les femmes et les enfants enfilent les grains de chapelets, les rangent ou plutôt les entassent autour <i*eux; il y en a, dans leurs étroites demeures, de tels amas qu'à peine trouve-t-on un endroit où poser le pied. Les femmes aussi sont chargées d^ la vente de tous ces memoranda, et elles s'acquittent de celte fonction avec une grâce pudique qui est comme une des harmonieuses conditions de la nature de leur emploi. J'ai vu, dans une de ces sombres et chélives cabanes, deux jeunes filles à peu près ^lu même âge, vêtues d'une robe bleue, et la lêle couverte d'un voile blanc, toutes deux traivaillant en silence à composer, avec des
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grains d'olîvier, les dizaines d'uit ro$»ire, el loules deux d*une figHre si douce, si ifinocente el si suave, qu'il tue semblait voir deux imiigeH de la Vieige sur celle terre sanctifiée par la présemje de la Vierge.
Po4ir coinpléler ritioéraire que nous nous étions tracé, il nous restait encore une excursion à faire; nous voulions aller au Jourdain, mais on ne va pas au Jourdain sans avoir à régler d'al>ord quelques petUs préliminaires obligés. 1^ vallée du fleuve et les montagnes qui entourent les plages de la mer Morte sont Oixupées par des tribus d'Ambes, qui regardent les voyageurs comme une race de Iribulaires envoyés par la Providence, qui veulent bien cependant, par une magnanime (condescendance , les laisser passer tran* quillement et les protéger même, à la condition que ces voyageurs sachent aussi se conduire convenable* menJ. Quatre tribus s*emparefit tour à tour des caravanes de pèlerins que la curiosité conduit dans leurs parages; c*est un droit qu'elles se sont donné à ellesmêmes, et que personne ne songe à leur enlever, tant les abus les plus iniques arrivent ici aisément à Tétat de loi. On ne s'avise point de braver les lances et les sabres de ces fils dlsmaël, de ces maîtres du désert. Les choses se traitent à lamiable, fort décemment el fort poliment ; on fait venir chez un consul de Jérasalem le cbeik d'une des nomades cohortes, et là, en fumant avec lui le chibouk et en prenant une tasse de café, on règle les conditions de son passage, c'est-àdire que, pour n*élre pas volé en roule, on se laisse compiaisammenl voler dans les murs de la ville sainte. Incroyable gouvernement turc qui prétend posséder la Syrie, la Palestine, et qui, à deux lieues de ses villes,
ne peul pas même garantir la sécurité de son soi. Nous suivîmes les instructions qui nous étaient données, et nous vîmes apparaître à heure dite, chez noire agent consulaire, un vieux clieik, nommé Mohammed, qui avait, dans le cours de sa vie, dévalisé plusieurs caravanes, égorgé une foule de gens, et qui, par cela même, n'en était que plus respectable. L'âge avait calmé la sauvage ardeur de son tempérament. 11 comprenait, disait-il, qu'il s'était fait imprudemment une vie trop orageuse; que le mieux, après tout, était de se conduire en honnête homme, de former un ami*cal accord avec les voyageurs, et de les escorter loyalement au lieu de les atteudre en embuscade pour se précipiter sur eux les armes à la main, et il élevait s^ fils dans le respect des Francs et l'amour de l'ordre. A l'entendre ainsi faire d'un ton plaintif sa confession, on eût dit le cœur le plus humble et le plus repentant, pénétré jusque dans ses derniers replis du sentiment de ses erreurs, et sollicitant, au nom de ses remords» une chrétienne absolution. Nous ne nous doutions pas qu'avec un tel langage, il nous enlaçait dans une trahison. Notre agent qui, dans cette négociation trèsnouvelle pour nous et très- curieuse, s'était constitué notre fondé de pouvoir, discuta quelque temps le chiffre du contrat que le cheik converti avait d'abord porté très-haut, c Vous savez, disait le tendre Mohammed en. savourant goutte à goutte sa tasse de café, que les Arabes sont pauvres. J ai tout une famille à entretenir, et il y a dans ma tribu bien des malheureux qui, dans leurs besoins, ne s'adressent qu'à moi. — Bah! répondait M. A. ; j'ai été dans un de vos campements, j'ai vu vos tentes, rien n'y manque.
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On y trouve le meilleur café et le meilleur riz qu'il y ail dans la contrée. — Loué soit Allah ! reprenait Mohammed, s*il accorde à ses fidèles quelques-uns des biens de ce monde; mais songez donc que s'il nous arrive de riches voyageurs, c'est Dieu lui-même qui nous les envoie pour donner une pelite portion de leurs trésors à la tribu.— Ces messieurs ne sont pas de riches voyageurs. — On m'a dit qu'ils étaient Anglais. — Non, ce sont des Français; vous le voyez, puisque c'est moi qui s'occupe de leurs affaires. — Ah! ah! des Français, » répéta Mohammed en aspirant lentement une bouffée de labac. Ce mol sonnait mal ù son oreille. Les Anglais ont ici, comme autrefois sur le conlinenl, la réputation de semer Tor à pleines mains. Cette question de nationalité dérangeait les calculs du cheik, et après un instant de réflexion , il reprit la parole d'un air douloureux et comme un homme qui fait un pénible effort sui* luimême. Il diminua cent piastres sur le prix qu'il avait d'abord demandé, « non point, ajoula-t-il en habile courtisan, non point qu'il crût tes Français moins riches que les Anglais; mais parce qu'il avait toujours eu une prédilection particulière pour ce peuple du grand sultan appelé Bonaberdi. >
On ne s'attendait guère à voir Bonaberdi dans celte affaire. Cependant M. A., trouvant qu'un si héroïque souvenir n'opérait point une assez forte réduction, continua de discuter, jusqu'à ce qu'enfin le cheik descendit successivement à quatre cents piastres (cent fr.). C'était là son ultimatum. Pour quatre cents piastres, il s'engageait à nous conduire lui-même, avec quinze hommes à cheval, au Jourdain^ à la mer
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Mort^, et jurait sur sa tête, sur la iéie de ses enfants, par Allah et le prophète, de nous ramener sains et sanl's à Jérusalem. Notre contrai fut établi dans ces ternies et notre départ Gxé au lendemain matin. Quatre cents piastres pour quinze hommes à cheval pendant deux jours, c'était en vérité bien peu. Décidément les temps sont mauvais pour le pauvre monde, et les Arabes ne peuvent, à meilleur marché, exercer leur brigandage.
Le lendemain, pourtant, nous attendîmes vainement Mohammed et ses compagnons^ Le kuvas de M. Bar^ rère, qui continuait auprès de nous son fidèle service, nous dit que nous les trouverions peut-être à la porte de la ville; nous partîmes avec lui, et un mauvais garnement de guide que nous avions été obligés de prendre pour remplacer notre interprète malade depuis plusieurs jours. A la porte de Satnt-Étienne» nous aperçûmes un jeune homme d'une vingtaine d*années, d'une taille gigantesque et d'une carrure d'athlète dont nous pouvions tout à notre aise observer tes propoilions; car il n'avait ni bas, ni caleçon. Un mouchoir sur la tête, une chemise de toile sur le corps, composaient tout son vêtement; et cette toilette exiguë semblait encore l'embarrasser. Dès qu'il nous eut salués, il se hâta de relever les pans de sa chemise sur ses flancs pour rendre sa marche plus facile, et nous eûmes le plaisir de contempler dans toute leur étendue deux longues jambes taillées comme une sculpture antique et agiles comme des jambes de cerf. Il portait en bandoulière une énorme carabine, un poignard à la ceinture, et à voir la vigueur de ses membres, ou ne pouvait douter, qu'au
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bescMf), il ne sût faire yn bon usage de ses arntes. Céluil lo Gis de Moliamined. Il devait, nous dit-il, re4ii|)laeer son père qui ne pouvait lui-même nous aœonipagner; et quand nous lui demandâmes où se trouvait l'escorte qui nous était promise, il nous montra deux liommes à peu près velus et armés comme lui , et nous dil qu'il nous en viendrait d'autres en chemin. Mohammed manquait fort librement à ses conventions, mais que faire? nous voulions voir le Jourdain, et, au risque de n'être pa$ protégés comme nous l'avions cru, nous continuâmes noire roule. Au bas de la montagne des Oliviers, nous rencontrâmes encore deux hommes cachés dans un ravin, qui se levèrent à notre approche et se joignirent à nous; puis, un peu plus loin, il nous en arriva encore d'aU'^ Ires. Enfin, nous en compiâmes onze réunis autour de nous, quaire de moins qu*on ne nous avait dit^ et pas un à cheval, en sorte q4ie nous étions obligés de ralentir notre marche pour nous mettre an niveau de la leur; et tous ces hommes qui se parlaient à voix basse, et jetaient sans cesse autour d'eux des regards inquiets, resseniLxlaienl bien plus à des gens qui vont tenter un mauvais coup qu'aux compagnons d'un chef de tribu qui use de son droit en escortant à son tour les voyageurs. Nous fîmes part de nos inquiétudes à notre guide; mais il avait déjà eu une longue conversation avec Ali, le Tds de Mohammed, et paraissait plus dévoué à ses intérêts qu'aux nôtres.
NoHS giavîmesde nouvean le mont des Oliviers, en saluant les x'hapelles, les grottes que nous avions visitées quelques jours auparavant, et nous finaes une halte au viUage de Béthanie^ Ce village, qui ne se corn-
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pose que de quelques misérables cabanes eu (erre, esl dans une situation superbe, au sommet de la montagne, d'où les regards planent d'un côté sur les murs de Jérusalem, la vallée de Siloé; de l'autre sur les cimes aiguës qui avoisinent le Jourdain, et les collines de sable qui s'abaissent graduellement vers la mer Morle.
A peine fûmes-nous à l'entrée du village, qu'une douzaine d'enfants nus ou presque nus coururent à notre rencontre, sollicitant, pour gagner une aumône, la faveur de tenir nos chevaux. Des femmes s'avancèrent en même temps, la tête couverte d'un sale haillon, et nous tendirent des mains desséchées pour nous faire connaître leur pauvreté; elles n'avaient pas besoin de la raconter dans leurs prières. Il n'y a, à Béthanie, aucune industrie, et la terre qui l'entoure ne donnant à ses habitants que des ressources insuffi* santés, ils ont recours à la mendicité. Nous cherchâmes les ruines du cloître érigé en ce lieu par Mélusine, lequel cloître fut, dit Yertot, concédé, au xiu" siècle, aux Hospilaliei^; mais nous ne vîmes qu'une mosquée d'une assez chétive apparence qui, peut-être, a été construite avec ses débris, et çà et là quelques grosses pierres taillées avec art, qui ont bien pu appartenir à cet édifice, et dont les gens de Béthanie se sont servis pour bâtir leurs demeures.
Deux hommes nous apportèrent des bougies pour nous montrer le tombeau de Lazare. Nous entrâmes dans une grotte par une porte basse, et, descendant un escalier sombre et étroit, de vingt-six marches, nous arrivâmes au fond d'un souterrain où l'on aper-
çoil une tombe en pierre, ouverte et vide, la tombe, dit la tradition, de Tami du Christ.
c Jé&us, frémissant en lut-méroe, vint au sépulcre : c'était une grotte, et une pierre était posée dessus.
c Jésus dit : Otez la pierre. Marthe, sœur de celui qui était mort, lui dit : Seigneur, il sent déjà; car il y a quatre jours qu'il est là.
c Jésus lui dit : Ne vous ai-je pas dit que si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu ?
c Ils ôtèrent donc la pierre. Alors Jésus, levant les yeux, dit : Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez écoulé.
c Pour moi, je savais que vous m'écoutez toujours; mais j'ai dit ceci à cause de ce peuple qui m'entoure, afin qu'il croie que vous m'avez envoyé.
c Ayant dit cela, il cria d'une voix forte : Lazare, sors.
c Et aussitôt, celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes et le visage enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit : Déliez-le et le laissez aller \ »
Les religieux de Jérusalem venaient autrefois, la veille de la Toussaint, célébrer l'office des morts sur ce sépulcre de Lazare. C'était une de ces consolantes pensées du christianisme qui ne sépare point la douleur de la mort de l'espoir d'une autre vie. Depuis
• M. de Lamennais, dont j'ai souvent dans ces citalions de rÉvangile employé Texcellenle Iradnclion, ajoute A ce passage la noie suivante : u Celui que Jésus a ressuscité, qui a en soi la vie que Jésus donne, qu'on le délie et qu'on le laisse aller; il ne veut pas qu'on serre les siens dans les bandelettes des morts. »
i12 DD RHIN AU NIL.
plusieurs années, les difficullés que leur su^ilaîent 4;haque fois qu*ils voulaient faire celte cércmonie, tanlèl les autorités turques, tantôt les Grecs» ont forcé les franciscains à Tabandonner.
Quand nous sorlinies de cette groUe, on nous fit voir une maison qui se distingue entre toutes les autres par sa fraîche structure et son élévation» et Ton nous dît que c'était la maison de Marthe et Marie; Marthe, qui s'occupait des travaux de ta maison et Marie qui écoulait la parole du Sauveur, et qui avait C/boisi la meilleure part'. Il y a des siècles, sans doute, que riiabitation des deux sœurs de Lazare n'existe plus; mais ce qui est certain, c'est que Béthanie est bien le lieu où elles demeurèrent, et où le cœur de Jésus a fait un de ses miracles. Ce village est juste, comme le dit saint Je^in, à quinze stades de Jérusalem ', et les Arabes, fidèles à toutes les traditions, l'appellent el-Àzir, traduction du nom de Lazare. Ce qui est certain, par conséquent, c'est que c'est de là que Jésus partit pour faire son entrée triomphale a Jérusalem et chasser les vendeurs du temple :
c Et comme il approchait de Bethphagé et de Béthanie, près du mont des Oliviers, il envoya deux de ses disciples,
c Disant : Allez au village qui est là devant ; en y entrant, vous trouverez un ânon attaché, sur lequel
' Évangile de saint Luc, ctiap. x, v. 38.
' « Eine Enlfernung von ein wenig ininder aïs zwei rœinischen Meilen von demœstlichen Ttieile der Sladt, und stiinmt so mil deii fUnfzehn Stadien des Evangelislen Uberein.» (Ed. Kol>iiisoii, Palœstina, lom. Il, p. 310.)
W3 RQIM AU NIL* if 3
âoctiii homme ne s'est encore assis : déiiez-le et nie lu menez.
c El si quelqu'un vous demande : Poni^iuoi le dé» liez-vous? vous répondrez ainsi : Paire que le Seigneur veut s'en servir.
c Ceux qui étaient envoyés s*en allèrent, et ils trouvèrent l'ânon comme il leur avait dit.
c Comme ils déliaient Tânon, ses maîtres leur dirent : Pourquoi déliez-vous Tûiion?
c Ils répondirent : Parce que le Seigneur en a t)esoin.
c Et ils le conduisirent à Jésus. Et jetant leurs vêtements sur Tânon, ils le firent monter dessus.
c Partout oli il passait, ils étendaient leurs vêlements sur le eliemin '. >
Nous descendîmes de Bétbanie dans une vallée où tous les Arabes s'arrêtent avec joie. Il y a là, sous une voûte pi*ofonde, une source fraîche et abondante» et il faut savoir ce que valent les moindres sources dans un pays desséché conune celui-ci. Le nom qu'on leur donne indique l'heureuse pensée qu'on y attache, c'est toujours un des plus beaux noms de la Bible et de l'Évangile; tantôt le puits de Jacob, tantôt le bassin de Salomon, ou la fontaine de la Vierge, et celle du vallon de Béthanie s'ap))elle la source des Apôtres. Nos gens y firent d'amples libations, puis se remirent en marclie avec un air de gaieté et de résolution que nous ne leur avious pas encore vu ; on eut dit que cette eau opérait sur eux comme le vin sur un ouvrier de Paris.
' Évangile de saint Luc, chap. xix, v. ^,
Ii4 DU RHIN AU NIL.
Bienlèt llnquiélude se peignit de nouveau sur leur visage; nous les vîmes, a Tenlrée d*un ravin, se groul>er en cercle autour d*Ali, comme des soldats appelés ù recevoir de leur sergent-major le mol d'ordre; ils parlaient à voix basse et jetaient de côté et d'autre un regard rapide et étincelant ; puis le cercle s'ouvrît, et tandis que le (ils de Mohammed se rappi*ochait de nous, deux de ses gens s'en allaient en avant, l'un à droite, l'autre à gauche du ravin, l'oreille aux aguets, le fusil a la main, la poitrine courbée sur leur genou, se glissant sur le sol comme des Mohicans. « Que se passe-t-il donc? demandai-je à notre interprète. — Rien, monsieur, répondit-il, je crois que ces hommes vont essayer de surprendre un chacal. > Leur manœuvre ne ressemblait en rien à celle du chasseur qui court après sa proie, elle avait au contraire tous les indices d'une préoccupation craintive, d'une situation embarrassante. Si, dans ce moment, nos gens n'avaient pas la conscience nette; s'ils étaient en guerre avec quelque tribu, les lieux que nous traver* sions n'étaient pas de nature à les rassurer; nulle habitation, nul vestige humain. De quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des montagnes nues, décharnées, les unes pâles et blafardes comme des monuments tumulaires, les autres d'une teinte jaune et sulfureuse comme des éruptions de volcans. Les pierres roulées çà et là sur leur pente ou sur le chemin, par les torrents d'hiver, ressemblent à des blocs de lave fendus et durcis par le temps; entre ces montagnes s'étendent de sombres et silencieux défilés, au fond desquels on distingue le lit desséché d'un ruisseau et (|uelques plantes sauvages dont la pale ver-
d»re ne sert qu'à faire plus tristemenl ressortir l'aridilé du sol qui les enloiire. A Thorizon apparaissent les cimes de la terre de Moab, qui s'élèvenl sur la rive gauche du Jourdain; c'est là l'unique perspective qui, dans le sinistre espace, repose les regards. A l'aspect de ces cimes effilées et azurées comme celles de la Suisse, il semble que les tableaux géographiques de la Bible aient changé de place, qu'ici soit le fatal désert des Hébreux, et là-bas, la terre promise.
Notre intention était d'aller d'abord à la mer Morte, puis de remonter le long des rives du Jourdain et de nous en revenir par le village de Riha; mais nos hommes qui avaient, comme nous le découvrîmes plus tard, de bonnes raisons pour ne pas suivre notre plan de voyage, s'écartaient de plus en plus de la direction que nous nous étions tracée. Nous voulûmes avoir une explication; nous demandâmes à Ali, par Tentremise de notre interprèle, pourquoi il ne nous conduisait pas, ainsi que nous en étions convenus. Il nous répondit que de Jérusalem il n'y avait, pour arriver là, nul chemin direct ; c'était un mensonge flagrant, et Ali, voyant qu'il ne pouvait le soutenir, nous représenta alors, d'une voix pateline, que la mer Morte était encore très-éloignée et ses gens très-fatigués, que, par pitié, il fallait au moins leur accoixfer quelques heures de repos, qu'il allait nous mener sous un frais abri, et que de là nous reprendrions plus légèrement notre route. Ce nouveau plaidoyer valait mieux que le premier; Ali faisait un appel à notre humanité et le faisait d'un ton si pénétré, que nous devions le croire de bonne foi; la chaleur était d'ailleurs excessive. Il y a toujours, entre la tempéra-
416 DU RHUi AU mt.
ture de ceUe région et celle de Jérusalem, nue différence incroyable pour une si pelile dislance; pour comprendre ceKe différence, il fanl. se représenler la situation du bassin de la mer Morte et du Jourdain encaissé entre des montagnes de sable, qui concentrent, comme un foyer, les rayons du soleil, abaissé à plusieurs centaines de pieds au-dessous du niveau de la Méditerranée, et à trois mille pieds au-dessous de Jérusalem. Quoique nous n^enssions em^re marché que pendant cinq heures, nos gens, si endurcis qu'ils fussent à la fatigue, paraissaient pourtant fatigués. Nous avions mis plusieurs fois nos chevaux au trot et au galop, et pour nous rejoindre, ils avaient été obligés de courir; la sueur leur ruisselait du front, et leur chemise leur semblait si lourde, qu'à tout instant je m'attendais à les voir se dépouiller de ce dernier vêtement, comme d'un fardeau inutile. Nous cédâmes donc aux instances d'Ali, et bientôt nous nous réjouîmes d'avoir eu cette complaisance.
Après avoir traversé encore quelques collines arides et abandonnées, nous descendons dans une vaste plaine, la plaine de Jéricho, où nous voyons reparaître l'eau, la verdure. Une vieille tour déserte s'élève au bord du chemin, un ruisseau serpente au pied de cette ruine : nous pensons à établir là notre cam|>ement, mais Ali, qui a ses idées, nous mène encore une demi-lieue plus loin, et nous arrête au bord d'une autre source. Cette fois, adieu toutes nos préventions et toutes nos colères; le choix seul d'un pareil lieu suffit pour les effacer et pour nous faire bénir l'intelligence de notre guide. Une belle et fraîche vallée, parsemée de verts arbustes, s'étend autour de
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nous; »ii milteii de celle vallée coule à fleur de lei're une source limpide voilée inysIérieusefl^eDl par un épais feuillage, par des jasmins, des lérébinlhes et d auli'es arbres épineux doni les rameaux s'enlacenl d'une de ses rives à l'autre, el formenl, sur son onde, un dôme impénétrable aux rayons du soleil. C'esl peulêlre celle onde que le prophèle Elisée purifia en y jelanl du sel; son nom cependanl ne rappelle point celle Iradilion biblique; on l'appelle la source de la Sullane, el les sultanes des Mille el une Nuits pourraient se réjouir d'étendre là leurs riches lapis, el de s'assoupir mollement au doux murmure de celle eau de cristal. Derrière nous s'élend un amphithéâtre de collines, où la même eau tombe en légères cascades « où les mêmes arbusles répandent leur ombre rafraîchissante; audessus de ces collines s'élève une montagne taillée à jpkif imposanle par sa crête escarpée comme un pic du Tyrol el noire comn^ un des rocs aigus du Spitzberg, où nulle plante ne verdoie et où la neige ne fait que glisser. Des grolles creusées dans ses flancs élaienl autrefois habitées par des cénobiles, el son sommet esl couronné par une chapelle; c'est la montagne de la quarantaine, c'est là que Notre-Seigneur passa ses quarante jours de jeûne '.
' Jésus, plein de l*Esprit-Saint, revint du Jourdain, et poussé par TEsprit, il passa quarante jours dans le désert, et il fui tenté par le diaMe. Durant ces jours il ne mangea rien, après quoi il eut faim.
Et le diable lui dit : u Si tu es le Fils de Dieu, dis à celle pierre qu'elle devienne du pain. «
Jésus lui répondit : » L*homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. »
Nous nous asseyons sons les frais rameaux d'un spinna sancta, au i^ord du ruisseau de la Sultane. A travers les réseaux du feuillage, nous voyons étinceler la vive lumière d'un beau ciel d'Orient, et devant nous se déroulent, dans leurs vagues ondulations, les sommités bleuâtres des coteaux du Jourdain; tout est paix et silence, Tonde seule gazouille doucement à nos pieds, et un ois^u chante sur notre (été mest musical, mosl melancholy '. Oh! la délicieuse retraite!
rives du Jourdain ! ô champs aimés des deux !
Nos Arabes s'étaient assis autour de nous et se préparaient à tirer d'une petite sacoche en poil de chameau quelques olives et quelques figues dont se compose leur frugal repas, lorsque l'un d'eux eut une idée lumineuse, l'idée d'invoquer encore notre générosité; il s'agissait d'obtenir de nous une vingtaine de piastres pour acheter un mouton qu'ils se chargeraient, disaient-ils, de faire rôtir, et dont ils nous remettraient la meilleure part. Impossible de rejeter une si belle proposition, notre gastronomie y était intéressée, et notre curiosité de voyageur; vingt piastres pour voir une vraie cuisine arabe, c'était un spectacle au rabais. A Paris, que ne payerait-on pas pour en voir seulement une infidèle contrefaçon? Nous donnâmes les vingt piastres. Deux de ces mêmes Bédouins qui, quelques minutes auparavant paraissaient accablés de fatigue, se levèrent aussitôt et coururent comme des lièvres sur un des coteaux voisins; un quart d'heure après, ils revinrent gaiement, rapportant sur leurs
' Millon, // penseroêo.
épaules un gras et gras mouton qui avait déjà reçu le €oup de grâce; un berger les suivait d'un air effaré, mais à la vue de notre campement, il s'ari^ta, baissa la tète, réfléchit, puis s*en retourna a pas lents. Je suppose que le pauvre gardeur de troupeaux n'avait pas reçu le moindre para, qu*on lui avait enlevé, sans lui en demander la peimission, l'une de ses plus belles bêles, et que jugeant toute protestation inutile, il avait pris (u'udemment le parti de se taire et de se résigner. Ce qui me confirmait dans cette opinion, c'était la physionomie triomphante des deux hommes chargés de celte expédition. Nous avions avec nous notre Burckardl, et nous pouvions lire dans le livre de ce savant voyageur le passage suivant : • On peut qualifier les Arabes une nation de voleurs, dont l'occupation princi|)ale est le pillage, sujet constant de leurs pensées; mais on ne doit pas attacher à cet acte les mêmes idées de crime dont nous flétrissons en Eumpe le vol sur le grand chemin, le vol avec effraction et le larcin. Le voleur arabe regarde sa profession comme honorable, et le mot de harami (voleur) est un des titres les plus flatteurs que l'on puisse donner à un jeune héros '. »
Je ne sais pas si nos Arabes méritent le titre de héros, mais je crois qu'ils avaient pleinement droit de réclamer celui de harami.
L'apparition du mouton réveilla, comme par une commotion électrique, les hommes de notre cohorte, dans leur molle torpeur. Un mouton! c'est ce qu'un cheik offre aux gens qui l'entourent, en un jour de
' Foyage en Arahiej Irad. de M. Eyriès, lom. lll, p. 115.
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fêle', et, dè& ce momenl, on supprima avec nous le litre banal de cavadji; nous passâmes à l'élal de clieik. A quoi tiennent les grandeurs de ee monde I En Espagne, (>our une aumône de quelques cenliroeSt les mendiants m*élevaient au rang d'EKcellenee; en Allemagne, si je donnais à un domestique la moindre gratiGcatioH, j'étais sr peu près sûr qu'il allait s'écrier: Tausend Dank Herr Gra/* (mille remereîments, monsieur le comte); en Russie, pour un rouble, je pouvais entendre résoimer à mon oreille le mot |>om|>eux de knèa (prince); en Paies! ine, vingt piasti*es (cinq francs) faisaient de mes deux compagnons et de moi trois cheiks, trois chefs de tribu. Les pauvres gens, dans leur pauvreté, sont plus généreux que les rois; pour un acte de charité, ils nous décorent d'une qualification que les souverains constitutionnels ou absolutistes ne dispensent qu'après de longues formalités, et à charge par le titulaire d'acquitter les droits du sceau. Nous nous levâmes, dans notre dignité de cheik, pour observer les préparatifs de notre souper. Par un mouvement spontané, tous nos Bédouins se mirent à l'œuvre, en se partageant la besogne, comme s'ils eussent étudié, dans une de nos écoles industrielles, l'économie du temps et les lois de l'association. Ceux-
' Les Arabes ne se perineltent un plal délicat qu*à Poccasioii d'une fêle oa de Tarrivée d*un (étranger. Pour un hôte ordinaire, on fait cuire du pain et on le serl avec l*aïesch ( pâté de farine et de lait aigre de chamelle). Si Phôte mérite de la considération, on lui prépare du café, ainsi que du behatta (rïz cuit dans du lait doux de chamelle) ou du flila, qui est du pain avec du beurre fondu. Pour un homme de rang, on lue un chevreau ou un agneau. (Burckardt, lot. cit., tom. III, p. 46.)
ci abatlaienl avec leur poignard des lige» de saules et de jasmins; ceux-là disséquaient, avec le niéme inslrunteitl, le nioulon volé; d*aulres consl misaient nn four avec quelques pierres et de la terre humide prise au bord du ruisseau, tandis que le boulanger de la société délayait, suv une espèce de dalle, de la farine dans de l'eau et en formait des galettes. En un instant, la bête fut proprement écorcbée; le four achevé et ebaufTé, on en retira toutes les branc^hes qui auraient pu le remplir de fumée, pour n'y laisser qu'une braise ardente. On y jeta le mouton tout entier, puis on le feiMua hermétiquement avec tes mêmes matériaux qui avaient été employés à sa structure. A quelques pas de là, on alluma un autre tbyer dont on enleva encore les branches à moitié brûlées, et sur la cendre chaude le mitron étendit Tune après l'autre ses légères galettes.
N'était-ce pas tout une scène des anciens temps, une scène de la vie nomade des patriarches? Nous ouvrîmes la Bible et nous lûmes ces versets de la Genèse, qui racontent comment Abraham, à l'arrivée de trois hôtes inconnus, des trois anges qui entraient dans sa tente, ordonna à Sara de préparer de la farine pour faire cuire des pains sous la cendre : ,%ubeinerUi<ys panes, puis courut chercher dans son bétail un tendre veau que son serviteur fit rôtir'. Si Abraham, sortant tout à coup de s;^ vieille tombe, avait pu assister à ce repas d'Arabes, dans celte vallée de Jéricho, il est pmbable qu'il eût été assez satisfait de voir les enfants d'Israël si fidèles aux antiques coutumes, et qu'à cinq
« Cliap. XVIII, V. 6-7.
mille ans de distance, il eto, à Taspecl de ce campe*menl, Iroiivé moins de causes de surprise que n'en aurait un de nos bons bourgeois du xti* siècle qui passerait aujourd'hui dans les rues de Paris.
Nos cuisiniers, Gdèles à leur promesse, nous apporlèi'enl, au bout d'une branche d'arbre destinée à servir de fourchette, un quartier de mouton parfaitement cuit et excellent, puis du pain qui ne valait pas, je dois le dire, nos pains de gruau, mais qui nous parut cependant assez agréable. Nous avions, pour compléter ce rustique dîner, une douzaine d'oeufs dui-s, des dat tes sèches et t rois bouteilles de vin dont les religieux de Jérusalem avaient eu la bonté de nous gratifier. Au pied du roc de la quarantaine, c'était un luxe désordonné. Quand nous débouchâmes la première bouteille, les Bédouins, réunis en cercle autour de nous, la contemplèrent avec une attention qui avait toutes les apparences d'un désir craintif et difiicilement contenu. Nous proposâmes à Âli de goûter cette boisson proscrite; il regarda tour à tour ses compagnons, comme pour interroger leur pensée et obtenir leur assentiment, puis, après quelques instants d'une grave réflexion et d'une lutte intérieure, dont sa physionomie trahissait l'effort, la sensualité l'emporta sur les préceptes du Coran; il s'approcha de nous, arrondit une de ses larges mains eu forme de coupe et but avec avidité la liqueur que nous y versâmes. Un de ses compagnons, séduft, entraîné par son exemple, tant le mauvais exemple a de force, vint ensuite nous demander la même ration, puis un second, puis un troisième, tant il y a, n'en déplaise à Mahomet, qu'à la fin tous y passèrent, et tous avec des cris de joie et des
transports pareils i\ ceux d'uu écolier qui saisit à Timproviste l'occasion d'enfreindre la défense de son mai* tre. Notre kavas seul résista fièrement à nos eObrls; assis à l'écart, il observait d'un œil froid ce spectacle profane et semblait, par sa sévère abstinence, protester contre cette violation des lois musulmanes. Les Turcs qui, par principe religieux, résistent à Tuttrait des boissons spiritueuses, deviennent de plus en plus rares; quelques-uns ne s'y laissent aller qu'avec certaines précautions hypocrites. Je me rappelle qu'un jour je présentai à un mahomélan, qui venait de me douner quelques indications, ma gourde de voyage pleine d'eau-de-vie; il mit une de ses mains sur ses yeux, prit la gourde de l'autre et la vida avec une prestesse qui aurait fait honneur à un vieux troupier. Je lui demandai pourquoi il s'était ainsi voilé les prunelles : t Âh! me répondit-il, quand j'arriverai làhaut, si Mahomet me demande ce qu'il y avait dans ce fiacon, }e pourrai lui affirmer eu conscience que n'ayant rien vu, je ne savais rien, i
La fontaine de la Sultane nous avait tellement charmés que nous ne songions plus à repartir, et nos valeureux guerriers qui, à ce qu'il paraît, se trouvaient là en parfaite sécurité, n'avaient garde de nous rap- (>eler nos projets. Nous allâmes nous promener dans la plaine, sur les collines, comme des gens qui n'ont rien de mieux à faire que d'errer librement au gré de leur fantaisie. Il y a sur ces collines des bâtiments en ruines, des constructions qui ont dû servir à des fabriques, à des moulins, et dont les murailles désertes sont là, aujourd'hui, comme les derniers témoins d'une industrieuse activité qui depuis longtemps
n'exisle plus. ïoule celle terre de Jéricho, fécondée par UD soleil si cliaud, et arrosée par une eau vivtfianle, a été autrefois d*une admirable ferlililé. L'Iiislorien Josèpbe en parle avec enthousiasme. Tantôt il la cite comme la contrée la plus productive de la Judée; tantôt il dépeint ses jardins embaumés, ses forêts d'arbres majestueux, et l'appelle une région divine. La Bible donne à Jéricho le noui de ville des palmes, et Josèphe nous représente ces magnifiques plantes étendant leurs larges rameaux jusque sur les flots du Jourdain. On y trouvait aussi jadis le baumier dont on fendait Técorce avec une pierre ou un morceau de verre, et dont Pline a vanté le doux parfum \ le hennah aux grappes odorantes, qui produit la teint Uf*e rosée dont les femmes de Turquie et d'Egypte se servent encore pour se colorer les ongles; Folivier, que la Bible appelle Varbre à liuile, le figuier et le caroubier. C'était bien la terre promise, la terre désirée que Moïse contempla de loin avec la douleur de ne pouvoir y entrer.
Maintenant toute cette riche végétation est éteinte. Il n'y a plus autour de Jéricho ni palmiers, ni hennah. On n'entend plus bourdonner dans les airs ces essaims d'abeilles qui composaient ce miel savoureux que les Israélites vendaient aux riches marchands de Tyr'. Le figuier n'existe plus dans ces plaines désertes. Le baumier, transplanté, disent les traditions, dans
' tt Omnibus odoribiis prœferlur balsaroum, omni terraritm Judœœ concessum. « (Histoire naturelle j liv. XII, cliap. xxv.)
' u Juda et terra Israël ipsi inslilores tui in frumenlo primo, balsamum, el mel, et oleiim et resiiiam proposuerunl in nundinis tais. » (Êzéehiel, chap. xxvii, v. 17.)
DU RBIN AU NIL. ti&
les |urdins d'Héliopolis por Cléopàtre, a disparu aussi avec les contes du moyen âge et les romans de cbeva^ lerie qui en ont si souvent dépeint les merveilleux effets. A sa place on trouve encore le zakkoum, désigné par les botanistes sous le nom d*elaeagnus angusiifolius. Cet arbre, qui ressemble à un pj nnier, porte un fruit sans calice, dont l'écorce renferme une pulpe, t>uis un noyau qui donne une huile à laquelle les Arabes attribuent encore une vertu efficace powr la guérisoR des blessures'. Il n'y a plus dans la plaine de Jéricho que des arbustes qui croissent sans culture, tels que le ricin, le dom {rhamnus nabecà), qui porte un petit fruit acidulé; et parmi les plantes moins élevées, la morelle (solanum melongena) que quelques voyageurs ont prise pour Tarbuste de Sodome, dont les fruits, d*une attrayante apparence, se réduisent en cendres quand on y touche*; Tiris sauvage, la mandragore, dont il est parlé dans le 6a«tique des Carttiques, et que les Orientaux regardent
Éd. Robiiison, Patœstina, tom. II, p. 538; S. Munk, la Palestine, p. 23.
'C'est nolammeiit Topinion du botaniste Hasselquist. Un autre écrivain dit que l'arbre de Sodome ressemble à un figuier, et porte le nom d'aoescha-ez. M. de Chateaubriand n'admet ni l'une ni l'autre de ces assertions • v« Je crois, dit-il, avoir trouvé le fruit tant cherché ; l'arbuste qui le porte croit partout à deux ou trois lieues de l'embouchure du Jourdain ; il est épineux et ses feuilles sont grêles et menues; son fruit est tout à fait semblable en couleur et en forme au petit limon d'Egypte. Lorsque ce fruit n'est pas encore mûr, il est enflé d'une sève corrosive et salée; quand il est desséché, il donne une semence noirâtre qu'on peut comparer à des cendres et dont le goût ressemble à du poivre amer. « {Itinéraire, tom. U, p. 190.) m. 11
encore de nos jours comme un remède contre la slél'ilité. Quant aux fameuses roses de Jéricho {sicut plantalio ronce ïn Jéricho), nous ne les avons point vues dans celte vallée, mais nous avons trouvé, au couvent de Jérusalem et de Bethléem, des amas de la plante à laquelle on donne ce nom. Elle n*a qu'une racine tortueuse, et sa léte se compose d'une quantité de petites branches qui se recourbent Tune sur Tau- Ire et s'arrondissent comme une pomme. Lorsqu'on la met dans Teau même longtemps après qu*elle a été desséchée, sa racine, d'un blanc mat, se noircit, ses branches se dilatent, et, sur toute leur longueur, on voit éclore de petites fleurs rouges, pareilles à celles de la bruyère. Nous avons fait plusieurs fois, avec un succès complet, cet essai à Jérusalem. Nous avons voulu le renouveler à Paris ; la racine s'est bien noircie, mais les branches n'ont point refleuri. Une pieuse légende rapporte que les roses de Jéricho croissent dans le désert partout où la Vierge posa* le pied dans sa fuite en Egypte. Une autre dit qu'elles ne s ouvrent que la veille de Noël , ou lorsque les femmes sont en mal d'enfant. Belon dément sévèrement ce fait, et il n'est pas diflicile de le démentir; mais la science est quelquefois bien cruelle'.
Quand on regarde cette plaine de Jéricho et qu'on se rappelle ce qu'elle a été, il est aisé decompreudre ce qu'elle pourrait redevenir avec un autre peuple et sons une autre administration. Du haut d'un des coteaux qui la dominent, nous lavons vue éclairée, embrasée par les rayons du soleil couchant. Jamais un
Les Observations de plusieurs singularités, p. 144.
bu RHIN AU KIL. 427
ciel si ardent, un horizon si lumineux n'étaient encore apparus à nos regards, mais sous celle pourpre de l'horizon, el ces gerbes de lumières du ciel, la triste et silencieuse vallée ressemblait à une vaste sépultui^e. Oh! quand finira le désastre de cette terre à qui Dieu a prodigué tant de dons et qui languit depuis si longtemps sous le poids d'un pouvoir qui n^enfante que mines el misère!
Quand nous revînmes de notre rêveuse promenade, les Arabes étaient étendus sur le soi et endormis. Nous nous cou(!hâmes à côté d'eux sur nos manteaux. Il n'élait pas besoin de tente pour abriter notre tête. Les verts rameaux des arbres n'étaienl-ils pas sous ce ciel pur et tiède la plus douce, la meilleure des tentes?
Quelques heures après nous nous réveillâmes. La Inné brillait d'un éclat sans tache, et répandait sur l'eau de la source, sur la plaine une blanche clarté. Nous appelâmes nos hommes à se remelire en marche, car nous désirions arriver sur les bords du Jourdain au point du jour. Nos chevaux étaient restés sellés , et nos Arabes n'avaient qu'à relever les pans de leurs chemises sur leurs genoux. Celait là loule leur loiletle de voyage. Mais à peine élions-nous en route que l'inquiétude les reprit. Ali nous conjura de chevaucher doucement et en silence. Il craignait, disait-il, une troupe ennemie : il envoyait trois de ses gens en avani pour reconnaître le terrain. Nous passâmes ainsi à une portée de fusil de Riha, et nous ne pûmes voir de plus près les murs de ce village qui ont remplacé ceux de Jéricho; mais autant que nous avons pu en juger à cette distance, et d'après la description qui
i)U IIHIN AU NIL.
nous en u été faite, il ne faudrait pas un grand miracle pour qu'ils s écroulassent , sinon au bruit des Irom^ peltes, au moins à la délonalion de quelques mortiers.
c Riha ou Eriha (altération de Jéricho) , m'a l'appelé, dit M. Robinson', avec sa grande plaine, les villages égyptiens. Le sol de cette plaine est d'une nature fertile, facile à cultiver, et tellement favorisé par le climat et par l'eau qui l'arrose, qu'on pourrait en tirer toutes sortes de productions. Cependant il ressemble presque à un désert , et le village est l'un des plus pauvres^ l'un des plus sales que nous ayons vus en Palestine. Les maisons ou plutôt les cabanes ne se composent que de quatre murs recouverts avec des tiges de riz ou de mais que Ton revêt ensuite d'une cou(!he de gravier. Elles sont toutes éloignées l'une de l'autre, et entourées d'une cour défendue par une haie d'arbres épineux. Une autre haie de même espèce, mais plus forte, environne le village et forme un rempart presque impénétrable. Çà et là on aperçoit des hangars non couverts où le bétail se retire pendant la nuit, et dans les jardins on ne voit que des concombres et du tabac. Un seul palmier apparaît encore près de cette enceinte où fut jadis la ville des Palmiers, et Ion ne compte pas plus de deux cents habitants dans cette citéque Josué n'osa attaquer sans y envoyer d'abord des émissaires pour l'oljserver'. Nous continuâmes notre marche en silence, à tra-
• Palœstina^ tom. Il, p. 524.
' « Ile, et considerate terrain, urbemque Jéricho. »> (Livre de Josué, chap. ii.)
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vei^ ces champs arkles et dépeuplés, el, deux heures après noire départ de la fontaine de la Sultane, nous retrouvons nneaulre forêt d'arbustes, des jasmins à la tige verte, des tamarins aux rameaux légers que le moindre souffle agite, des saules au feuillage velouté. Nous entendons, avant de la voir, Teau qui court el murmure eiUre ces arbres; c'est Teau du grand fleuve de la Palestine, leau du Jourdain. Je laisse aux géo» graphes le soin de raconter comment ce fleuve se forme fuir les confluents de trois rivières, comment il tombe d'abord dans le lac d'Elhoula, puis arrose les vallées jadis si riches de la Galilée; de là se précipite dans le lac Tibériade, puis redescend dans la vallée de Ghor; et, à vingt-cinq lieues de distance, tombe dans la mer Morte. Pour moi , je n'ai pensé qu a me jeter dans ce fleuve comme les pèlerins du moyen âge, et à remplir quelques lK)uteilles de son eau s;rnite pour les fêtes paternelles de mes amis; hélas! il y a deux ans, j'auiais dit |)()ur les miennes. A Tendroit où nous y sommes entrés, il n'avait pas plus de trois pieds de profondeur'; mais il était très-rapide, et nous ne pou-
* Le lit du fleuve est d'une largeur el d'une profondeur forl inégales. Près de Beizan, les voyageurs y ont trouvé une largeur de cenl quarante pieds; eu d'autres endroits, elle n'est que de quarante à soixante. Quant à sa profondeur, elle varie selon les saisons. Au mois de juillet, Burckbardt n'y trouva que trois pieds; au mois de mars, le fleuve était si rapide et si profond, que les chevaux ne purent le traverser qu'à la nage. D'après des témoignages anciens, on a tout lieu de croire qu'autrefois le Jourdain avait, comme le Nil, des débordements réguliers. Mais, soit que son lit soit plus creux ou qu'une partie de ses flots se soient frayé un autre passage, ou que ses bords soient plus élevés, ces débordements n'onl plus lieu. Éd. Robinson, Palœs-
vions qu'avec peine lutter contre son courant. Mais j'éprouvais je ne sais quelle joie de cœur et d'imagination à sentir son onde fraîche ruisseler sur ma poitrine. J'étais sous le charme d'un de ces grands souvenirs, d'un de ces grands noms qui donnent à une action vulgaire un prestige magique. Je ne me baignais point dans une eau ordinaire, je me plongeais dans le Jourdain, dans ces flots miraculeux qui s'ouvraient devant l'arche d'Israël et sous le manteau d'Élie, dans ces flots où le Christ descendit pour être baptisé par saint Jean. Près du lieu ou nous sommes est la place oii^ par Tordre de Dieu, Josué éleva les douze pierres en mémoire du jour où les douze tribus franchissaient la barrière de la terre promise'; iwès d'ici, la grève cUi torrent où les corbeaux apportaient à manger au prophète Blie', et la rive bénie d'où il s'élança vers le ciel sur un char de feu. A droite et à gauche du mur s'étendent ces l>ords verdoyants qui depuis plus de mille ans ont été pour tant de saints personnages, tant de soldats valeureux et de voyageurs illustres, le but d'un grave et pieux pèlerinage. En face de nous s'élè-
tinùf tom. II, p. 503. Burckhardt, TraveU in Syria, p. 504, 326, 345. Voy. aussi sur les différents points remarquables de ce fleuve, les remarques de M. de Laborde, dans ses Cofnmentaires de l'Exode, ouvrage d'une érudition étonnante et d'un rare (aient, et un livre très-sérieux et très-instructif, publié récemment par M. S. Munk : Description géographigue, hiêtorique et archéologique de la Palestine, Paris, 1844.
' Livre de Josué, chap. iv.
> VI £ corps venoient tut dis, le matin e le vespre, si li pourtoient pain e charu e il le receveit e de la rivière l)eveit. Li tierz livres des reis, chap. xvii, v. 6. »> (Éd. de M. Leroux d« Lincy.)
Digitizsd by VjOO^ IC
vent les cîities de la contrée à jamais célèbre par l'épopée biblique, et les sommités dn Nebo où Moïse monla pour voir, avuni de mourir, la ferre de Chanaan. De tous les lieux inscrits dans les annales des nations, je n*en connais pas un qui ait tant de grandeur solennelle que celui ci. Qu'on se représente le divin vieillard debout sur cette sommité, d'où ses regards s'étendent au loin dans l'espace; devant lui les riantes vallées promises à Abraham'; derrière lui, les contrées qu'il a, pendant quarante ans, sillonnées avec tant de patience et de courage; autour de lui tous ces ftls d'Israël qu'il arracha à la captivité, qu'il a conduits de plage en plage, dont il a été le législateur, l'oracle, le soutien ; là le théâtre de ses anxiétés et de ses profondes douleurs; ici le but de ses espérances; et, entre ces deux régions, le Jourdain, étroite limite qu'il ne peut contempler qu'à distance, qu'il ne lui est pas permis de franchir. Le libérateur de son peuple, le propliète du Sinaï, l'élu des volontés célestes, qui voyait le Seigneur face à face', va mourir, mourir sans avoir goûté le fruit de tant de luttes orageuses et de tant de souffrances; mourir près du terme de ses vœux sans pouvoir latleindre. Cependant il ne se plaint point de l'arrêt de Dieu qui, après l'avoir condamné à ce chemin désolé du désert, à ce gouvernement d'une race ingrate et rebelle, à ces révoltes si difficiles à comprimer et si promptes à renaître, lui
» u Haec est terra pro qua juravi Abraham, Isaac et Jacob, dicens : Semîni liio dabo eam. » (Deutéronome, chap. xxxiv, v.4.)
' u Quein nossel Domirius facie ad faciein. » (Deutéronome, chap. xxxiv.)
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interdit rerilrée du pays où il asphait à jouir d*un repos salulaire. Il ne se plaint pas, il contemple d'un oeil résigné la vallée où il doit élre enseveli; recueille ses Torces pour donner à son peuple, dans le plus magnifique langage, un dernier enseignement'; puis il élend ses mains sur lui, et bénit Tune après l'autre les douze tribus'. Quel lableau! Et qu'esl-ce que les champs de bataille les plus célèbres comparés aux cimes solitaires, témoins d'une telle réunion et d'un tel adieu?
Le même fleuve qui nous rappelait tant d'augustes souvenirs servait à nos Arabes a Faire leurs ablu* tions. Tous entrèrent dans Tonde, au moins jusqu'aux genoux, et se lavèrent le front, les mains, les coudes. Il est dans la destinée de ces lieux d'entendre invoquer à la fois les noms du Christ, les noms de Jéhovah et de Mahomet, d'émouvoir le cœur par des traditions de cinq mille ans et des événements de quelques jours, de satisfaire aux plus antiques croyances et d'occuper les dogmes les plus récents.
Nous cueillîmes, dans un taillis d'acacias, le bâtou du pèlerin, afin de le rapporter au foyer, en disant adieu pour jamais aux pérégrinations, jusqu'à ce qu'un beau jour il nous apparaisse comme un compagnon lassé de son repos, qui demande à partir de nouveau. Que de fois nous avons cru ainsi rentrer, pour ne plus en sortir, au coloml)ier solitaire, et que
• tt Concrescal ut pluvia doclrina mea, flual ut ros eloquium ineum, qua&i imber super lierbam, el quasi stiil» super gramina. » (Deutéronome, chap. xxxii, v. â.)
' w Uaec est beiiediclio, qua l)enedixil Moyses, bomo Dei, filiis Israël anle morlem suam. » (Deutéronome, cbap. xxxiii, v. 1.)
de fois les vagabonds désirs ont repris leur essor dliirondelle! Vous le savez, vous qui m*avez donné celle coupe de voyage, (!elle coupe d*argeut où vous aviez Fail graver ces vers de noire poêle Béranger :
Voir c'est avoir, allons courir.
Vie errante Est chose enivrante ;
charmants vers auxquels je voudrais ajouter ceux d*un aimable poêle allemand, qui encouragent la même passion,
Voyager, voyager, hier là ; aujourd'hui plus loin, qui sait où nous serons demain ' ?
Allah Kébirlhien est grand, et pourquoi vouloir mourir ici plutôl que là ! Lui seul sait où nous devons aller, et où nous devons lui rendre le souffle de vie qu'il nous a confié.
En quittant les rives du Jourdain, bientôt nous voyons disparaître tout arbuste, toute verdure, nous rentrons dans les plaines arides, d(;ssé(*liées, et peu à peu le sol de cet te plaine présente un caractère et range. Ce n'est plus le terrain crayeux des environs de Jérusalem , ni le terrain labourable des champs de Jéricho; c'est une croûte d'un blanc terne, qui ressemble à une sorte de cristallisation, et qui s'écaille et s'effondre à la plus légère pression. Nos chevaux se t'aliguent à marcher sur ce sol trompeur, car parfois ils s'y enfoncent jusqu'au jarret, comme dans une neige durcie seulement à la surface. Nous nous avançons
' Muller.
ainsi à pas lenls vers la mer Morte, el, après (rois grandes heures de trajet, nous nous arrêtons sur une grève couverte d'une croûte de même nature, parsemée de pierres noires , dépouillée de toute espèce de piaules. A quelques pas de nous est cette merde deuil, muette comme la tombe, lourde comme du plomb. Le soleil Téclairail de ses ardents rayons, mais pas une lige d'herbe ne se balançait sur ses bords, pas un souffle ne plissait son onde, pas un oiseau ne venait du bout de son aile raser son bassin immobile. Ce n'était pas le calme d'une matinée sans nuage, c'était un effrayant silence, un silence sépulcral. Les Arabes disent que, dans les moments ou cette mer est si plane, on peut apercevoir au fond de son miroir l'ombre des villes qu'elle a englouties ».
By this lake*8 dark edge, as the wanderer strays Wbeii the bright clear eve's declining
He sees the round towers of other days In Ihe waves beneath him shining.
Les Danois et les Suédois, en faisant voir aux étrangers les lacs où des cités et des villages ont été ensevelis par la colère de Dieu, font des suites de ce désastre un tableau plus complet. Non-seulement, disent-ils, on peut distinguer à certaines heures les tours et les murailles de ces cités maudites, mais on peut même entendre vibrer au fond des eaux les cloches de leurs églises.
Je n'ai point essayé de voir les remparts calcinés de
' Treize villes, dit Strabon; huil selon Etienne de Byzance; cinq selon la Genèse; quatre selon le Deutéronome.
Sodoine el de Goinorrhe, et je n*ai poinl voulu recommencer Texpérience, déjà faite tant de fois, de me jeter dans les flots de la mer Morle pour m*assurer si Ton pourrait ou non y plonger. J*ai seulement goûté de son eau, elle m'a paru plus amère que le salpêtre. J*ai approché des tisons allumés par nos gens quelquesunes des pierres noires que je trouvais sur la grève. Elles s'enflammaient comme du phosphore et puaient comme du bitume. I^s savants ont assez décrit ces produits géologiques ', et ont analysé Teau du lac Asphaltite. On sait à un milligramme pr^s ce qu'un quintal de cette eau renferme de sel, de soufre, de magnésie, de natron % ce qui ne laisse pas que d*étre fort instructif. On a mesuré aussi assez approximativement l'étendue de ce lac et son abaissement audessous du niveau de la Méditerranée'. Je n'avais pas
* Hasselquisl cite ces pierres noires comme une des productions les plus rares qu^il ait rencontrées dans ses voyages. On en emporte beaucoup à Jérusalem et Ton en fait des tablettes, des coupes, des tasses ou des grains de chapelet.
•Elle a été analysée, en 1818, par M. Gay-Kussac; en 1826, par M. le professeur Gmelin, de Tubingue; en 1839, par le docteur Apjobn, de Dublin.
^ Sa longueur est d'environ vingt lieues; sa largeur, qui varie peu, est de quatre à cinq lieues. Son niveau est de cinq cent quatre-vingt-dix-huit pieds au-dessous de celui de la Méditerranée. Elle est encaissée entre des montagnes, dont quelquesunes ont quinze cents pieds, d'autres deux mille et i\eux mille cinq cents pieds d'élévation. Ce que nous avons dit de l'absence complète de tout être vivant sur ses bords est confirmé par les récils de tous les voyageurs. Seelzen dit qu'il y a cherché des coquilles, des plantes marines, el qu'il n'en a pas frouvé la moindre trace; et comme c'est là, ajoute-t-il. l'aliment des poissons, on doit croire qu'il n'y a pas un seul poisson dans
136 DU RfilN AU NIL.
la prétention de rien apprendre à ce sujet à noire savant chimiste Dumas, ni aux continuateurs de Malte- Brun, je voulais seulement arrêter mes regards et ma pensée sur l'un des plus curieux phénomènes qui exislent, et lire quelques pages terribles de la Genèse au bord de cette mer frappée de malédiction. Son aspect était si triste qu'il ne pouvait nous retenir longtemps. Plus Iriste encore est le chemin qui de là conduit à Jérusalem. A quelque distance de la plage, on entre dans une enceinte de montagnes où nulle herbe ne croît , où rien ne se meut, où rien ne bour* donne. Je croyais avoir vu du liaut des cimes volcaniques de THécla tout ce qu'il y a de plus sauvage, de plus affreux au monde. Mais ces monlagnes brûlées par le soleil, ces gorges sans verdure, ces ravins sans eau, sont encore plus arides et plus désolés. On dirait un océan de sable aux vagues immobiles, ou le fond d'une mer desséchée. Nous gravîmes à pied plusieurs de ces hauteurs coupées par de profonds précipices, car nos chevaux glissaient à tout instant sur leurs pentes escarpées et pouvaient nous faire rouler dans l'abîme. A la dernière sommité, nous aperçûmes trois à quatre cabanes et une assez pauvre mosquée qui recouvre, disent les Turcs, le tombeau de Mojse.
cette mer. M. le duc de Ra^use raconte qu'en arrivant à Alexandrie il mit quelques poissons dans de Teau qu'il avait rapportée du lac Asphaitile, et qu'ils périrent en deux ou trois minutes. Ce qu'on dit de la pesanteur des eaux est un fait également constaté par de nombreuses observations. 11 faut remarquer seulement que cette pesanteur n'est pas toujours la même, elle diminue en hiver, quand les flots de la mer ont été mélangés par des pluies abondantes.
Mais on sail que Moïse mourut daas la lerre de Moab, ou les fils dlsraël (e pleurèrent pendant (rente jours, et personne, dit la Bible, n*a connu le lieu de sa sépulture •.
Kous nous arrélàmes, pour déjeuner, sur un monticule de sable d*oii nous distinguions, au delà des montagnes que nous venions de traverser, la mer Morte, qui a cette distance ressemblait à un beau lac a2uré. Tout à coup nous voyons apparaître sur la route de Jérasalem deux Bédouins à cheval qui descendent au grand galop la pente d*un coteau, et se précipitent vers nous. A cette vue, sept de nos hommes disparaissent, Ali reste près de nous avec les trois autres, debout et fier comme un athlèie qui se prépare à soutenir une lutte difficile. C était vers lui en effet que se dirigeaient les deux cavaliers. L*un d'eux accourt la lance en arrêt, et la jette contre lui; Ali fait un bond de côté et échappe au fer meurtrier; Tautre s'arrête, et se met à vociférer avec un emportement et une rage qui ne pouvaient nous présager qu'un combat furieux et une vengeance terrible. Notre kavas s'approcha de nous et nous fit entendre que nous ne devions avoir pour nous-mêmes aucune inquiétude; puis il appela notre interprète qui était allé nous chercher de l'eau, et celui-ci nous donna l'explication de cette rencontre orageuse. Les deux cavaliers étaient les frères d'Achmet, chef d'une tribu
' « Mortuusest ibi Moyscs servus Domini, in lerra Moab^ jubente Domino :
« Et sepelivil eum in valle ierrse Moab conlra Pbogor, et non cognovil homo sepulchrum ejus usque in prsesentem diem. « (Deutéronome, chap. xxxiv, v. 6.)