III
considérable. Cétait ù lai qu'appartenait celle fois le droit de nous conduire, et Mohammed nous avait trompés et leur avait volé leur tribu en se cousliluant luimême noire guide. De là, tes récriminations de la tribu rivale, les menaces et les désirs de vengeance. Quant à nous, ajouta encoi'e l'interprète, nous n'avions rien à craindre; nous avions, en prenant une escorte, en faisant le marché accoutumé, satisfait aux lois des Iribus. Toute la colère d'Acbmet ne devait retomber que sur Ali et sur son père. Nous comprimes alors l'anxiété continuelle de nos gens, et pourquoi ils craignaient tant de marcher le jour, et pourquoi la veille ils avaient évité de suivre le chemin direct de la mer Morte. C'était la faule de M. A. qui, dans son indolence grecque, avait rédigé notre contrat, sans prendre d'abord sur les droits de Mohammed les renseignements nécessaires. C'était la faute encore de notre lâche interprète, qui au moment de notre départ savait à quoi s'en tenir, et n'avait point voulu trahir le secret d'Ali, de peur d'exciler son mécontentement. Par suite de la molle insoucience de notre agent consulaire et de cette trahison de notre droguian, nous nous trouvions en ce moment dans la plus pénible situation, hors d'état de défendre les quatre honi> mes qui avaient eu le courage de rester près de nous, et tremblant de les voir massacrer sous nos yeux. Un autre cavalier arrivait, déchirant, de ses larges élriers, les flancs de son cheval, franchissant avec l'impétuosité d'un torrent les monticules de sable, les ravins. C'était Arhmet lui-même; trois hommes couraient à pied derrière lui avec leurs lances el leurs carabines. Achmel, l'œil étincelant de colère, le visage enflammé.
s*élança sur Ali le sabre à la main. Nous poussâmes un cri de terreur. C'en était fait de noire guide si, par un mouvement plus rapide que l'éclair, un des frères du clieik n'eût détourné son bras. Mais il était dit que le malheureux Ali ne sortirait point au moins sans quelque contusion de cette attaque ardente. Un Bédouin lui jeta à la tète une pierre d'une grosseur à assommer uu bœuf. La pierre tomba, ne l'atteignit heureusement qu'entre les épaules, mais nous le vîmes pâlir et chanceler. Les clameurs, les menaces continuèrent. Achmet se débattait entre ses frères moins emportés que lui et cherchait de nouveau à atteindre son ennemi. Les habitants du hameau, debout sur leurs portes, assistaient d'un air impassible à cette scène cruelle, et notre kavas nous conjurait par ses regards, par ses gestes suppliants, de nous tenir à l'écart. Enfin, après une longue et violente discussion, dans laquelle le pauvre Ali jetait de temps à autre d'un air confus quelques mots d'excuse, le chetk, autour duquel étaient venus se grouper successivement une douzaine d'hommes à cheval et à pied, animés du même ressentiment, déclara qu'il voulait lui-même nous conduire à Jérusalem, et se mit en route. Ses gens entourèrent Ali, qui souffrait du coup qu'il avait, reçu, et marchait la tête baissée comme un prisonnier. Quand nous eûmes fait quelques pas, je m'approchai d'Achmet pour voir si , par quelques moyens de conciliation, je ne pourrais pas apaiser cette colère sauvage. C'était un homme d'une belle et énergique physionomie; l'œil noir, le nez aquilin, le teint basané, un ovale de figure noblement dessiné, une épaisse moustache sur les lèvres, un air de fierté
assombri par un teinl basané, el rehaassé par le pittoresque éclat de son costume. Il était, comme on eût dit au XVIII*' siècle, velu d'une manière fort élé^^nte : un large pantalon de soie, à raies rouges et blanches, couvrait ses reins et ses jambes; à ses pieds des babouches en maroquin rouge recourbées en potole; sur ses flancs une ceinture de couleur écarlale d'où sortaient deux crosses de pistolets en argent ciselé; sa poitrine était couverte d'une espèce de gilet en soie boulonné jusqu'au menton, et à ses épaules était attachée une petite veste ronde en drap brodé» aux manches fendues el flottantes comme celle d'uo dolman. Sur sa tète, il portail un châle noué autour du front et dont les deux bouts retombaient sur le col. Il montait un de ces légers et vigoureux chevaux, l'amour et l'orgueil des Arabes, et le faisait caracoler avec une grâce parfaite. Je commençai par lui manifester l'admiration que me causait la vue de ce bel animal. La conversation entre nous n'était |nis facile. Mais quel homme ne comprend, de quelque façon qu'on lui parle, le langage de la vanité? Achmet sourit à l'expression louangeuse de mes gestes, puis, (;ofnme pour la justifier , lança son cheval au galop. Le mien le suivit, mais sans pouvoir l'atteindre. Achmet tourna la télé, et me voyant assez distancé dans cette espèce de course an clocher, se mit à rire gaiement. L'orgueil du cavalier arabe avait vaincu la colère du chef de tribu. Nous cheminâmes alors l'un à côté de l'autre, je lui offris un cigare qu'il alluma avec empressement, et il lira de sa poche un papier enveloppé avec soin dans un lambeau de soie el me le remit en me faisant signe de le lire. C'était un cerlifi-
cal de M* Scbeffier» cbancelter du consulat de Jérusa* leni, qui atleslait que plusieurs fois Achmel avait conduit des voyageurs au Jourdain et avait pleinement satisfait à ses eogagejaients. Vous voyez, avait Tairde taQ dke le fougueux Bédouin en me regardant lire cette pièc^, vous voyez si je ne suis pas un brave hoinme^el si je oiéritais raffront qui m'a été fait. Cette réflexion que je lisais sur ses traits ranima le senti* ment de ses droits. Il arrêta son cheval jusqu'à ce que nos compaguons nous eussent rejoint s, et déclara à notre interprèle qu'il voulait nous mener à Jérusalem, et touclier lui-même la somme que nous avions promis de payer pour notre escorte. Il ajouta qu'un jour Mohammed et Âli payeraient chèremenl leur perfidie; mais que quant à nous il nous respectait, et il nous offrit de nous conduke à son campement, dont nous voyions à quelque distance les tentes noires rangées sur les flancs d'une colline de sable comme les cabanes d'un village. J'avais grande envie d'accepter cette proposition, d'entrer dans. le cercle de la tribu guerrière, de m'asseoir au nomade foyer. Mais le kavasde notre consul, en qui nous avions toute con- Hance, me tira à l'écart et me fit signe de refuser l'offre d'Achmet d'un air si grave, qu'il n'y avait pas moyen d'y résister. En même temps il m'engagea, par l'entremise de notre interprète, à remettre à ce chef dangereux un petit tribut pour nous délivrer de lui, et pour prévenir les suites d'une collision qui n'avait déjà que trop duré. Nous suivîmes ce conseil, quoique j'éprouvasse un vif regret de ne pas entreprendre une excursion du côté des tentes noiresqui me semblaient si curieuses. Nous donnâmes à Achmet deux gazis
d'or, et pour celte misérable somme (dix francs) Ach* met qui, avec ses frères et ses gens, avait fait deux lieues pour nous poursuivre, Achmet qui voulait égorger Ali , remit son glaive dans le fourreau et se dirigea en silence vers sa demeure. O gloire humaine! dans ce moment j'ai regardé avec un profond mépris le beau chef de clan avec ses broderies de sole, ses pistolets ciselés, son cheval superbe, et je me suis senli humilié d*avoir cru qu'il faudrait tant d'efforts pour apaiser cette furie sauvage qui menaçait de tout massacrer. Il ne fallait que dix francs.
Nous avons continué notre route sans autre rencontre, et en arrivant à Jérusalem, nous avons trouvé Mohammed qui, en entendant le récit d'Ali, a juré par Mahomet et sur sa télé qu'il y aurait entre sa tribu et celle d'Achmet une bataille sanglante. Mais je ne crois plus à ces terribles menaces, depuis que j'ai vu le sanguinaire courroux d'Achmet s'épanouir à l'aspect de deux gazis, comme un nuage à la lueur d'un rayon de soleil.