A MON AMI AL. GRUN
Nous sommes partis de Jérusalem, en tournant la lêleà chaque pas pour voir encore ces murs où nous avions ressenti tant de puissantes émotions. Quand on quitte un de ces lieux aimés ou vénérés, le cœur s*y attache avec une nouvelle ardeur, comme la main de Tavare au trésor qu'il est menacé de perdre. On s'efforce de saisir , de fixer dans son esprit cette image qui va disparaître; on voudrait emporter l'aspect indélébile du monument qui nous a frappé, le rayon de soleil qui le colore, le parfum qu'y répandent les fleurs du printemps, la brise fraîche qui y exhale ses doux soupirs. C'est une impression chérie qui va nous abandonner et que Ton voudrait retenir, c'est une phase de l'existence qui va se perdre dans le gouffre du temps et que Ton voudrait arrêter sur sa pente; au
moment où elle s*échappe, on la recueille au moins dans son souvenir, comme ces plantes que te botaniste emporte avec soin, qu'il voit se dessécher devant lui, mais dont il reconstitue, par la pensée, la grâce et Téclal. Heureux ceux qui ne livrent point toule leur âme aux ait rail s du présent fugitif, ni aux trompeuses promesses de l'avenir ! Heureux ceux qui savent se souvenir! Le souvenir est une seconde vie, plus calme, plus épurée, plus recueillie que ta vie réelle, l'un des meilleurs dons du ciel, l'un des plus doux attributs de la nature liumaine. Que d'Iieures sinistres où, pour échapper au doule qui nous torture, pour se reposer de l'anxiété qui nous oppresse, on n'a d'autre refuge que le sanctuaire du passé, source vivifiante où l'on se retrempe, arsenal où l'on prend de nouvelles armes pour reparaître dans la lice!
M. Barrère, avec son affectueuse et infatigable obligeance, avait lui-même présidé ù nos préparatifs de voyage^ et nous avait, comme à Jaffa, fait donner par le pacha une escorle d'une demi-douzaine de cavaliers turcs, caracolant fièrement sur leurs chevaux et se livrant, aux portes de la ville, à toutes les bruyantes évolutions de la fantasia. Hélas! hélas! quelle fierté menteuse et quelle fantasia! M. Barrère, avec la plus amicale volonté, ne pouvait nous procurer de meilleur^ soldais* Mais il est heureux que nous n'ayons pas rencontré sur la route une couple de Bédouins; notre escorle aurait pris la fuite devant leurs longues lances, et nous aurait, j'en suis sûr, le plus lestement du monde, abandonnés à leur pouvoir; jamais je ne vis une milice si poltronne. La nuit nous surprit aux environs de Ramieli; nous savions que, de bonne
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heure, (ouïes les maisons de ceUe ville élaienl clqses; nous avions voulu décider un de nos cavaliers à prendre les devants pour annoncer noire arrivée ù noire agenl consulaire; mais ni un, ni deux n*osaienl s'engager en pleine campagne. A Ramieh même, lors* qu*après avoir longtemps frappé à la porte de notre agenl, nous fûmes enfin introduits dans sa demeure, il fallait acheter du pain, et pas un de nos brillants cavaliers ne pouvait se déterminer à sortir seul pour aller ,dan« la rue voisine, en chercher chez le boulanger.
Nous retrouvâmes à Jaffa le bon M. Damiani qui eut la complaisance de nous faire voir, plus en détail qu*à notre premier passage, les quartiers de la ville et les superbes jardins qui Tentourent. Un soir, à la fin d'une de ces promenades, nous nous arrêtâmes au pied d'un des remparts de Jaffa, sur une place qui est le rendez-vous habituel des marchands et des oisifs. Nul édifice public, nulle fontaine ne décore celte place; nul architecte n'en a dessiné les contours; on n'y trouve qu'une chétive cabane en planches, servant de café; on s'y assied par terre ou sur un mur en ruines, ombragé par quelques palmiers. Mais on u devant soi toute la vaste plaine de Ramieh et toute une tribu de Bédouins, de paysans des environs, campés avec leurs denrées agricoles, leurs cannes à sucre, leurs légumes, sous des tentes en poil de chameau, et cet assemblage de gens de différentes races, ce campement oriental éclairé par les teintes de pourpre du soleil touchant, étaient pour nous un intéressant spectacle. Une quantité d'habitants de la vilje se trouvaient rassemblés en cercle près du café, les uns de-
bouj^, d'autres accroupis sur la lerre, funianl en paix leur narguilé et savourant leur lasse de café. Deux hommes fixaient Tatlenlion de rassemblée et ajoutaient un nouveau charme à son indolent loisir, Tun tenant à la main une longue flûte en roseau, la flûte primitive de Pan, dont il lirait un son plaintif; l'autre qui modulait, d'une voix un peu lente mais assez harmonieuse, des chants improvisés; il chantait le bonheur de trouver sur sa route un regard bienveillant, un accueil amical, et, de temps à autre, pour justifier son enthousiasme, les auditeurs lui faisaient verser une tasse de café, ou lui donnaient quelques paras. Il s'approcha de nous pour recevoir notre ofl*rande; et quand nous la lui eûmes remise et que M. Damiani lui eut dit que nous étions du pays du grand sultan, il entonna un nouveau chant en l'honneur de la France, de cette belle France d'où sortaient des guerriers de fer, et qu'il appelait la rose de la lerre, l'étoile et la lune du monde. Quelques piastres que je lui donnai pour le récompenser de cet éloge lui inspirèrent aussitôt une seconde strophe plus emphatique que la première. Pour quelques piastres de plus> il eût sans dou te privé l'Orient de son soleil au profit de la France ; mais nous ne voulions point humilier les Arabes qui acceptaient en souriant la comparaison de notre pays avec la lune et les étoiles, et qui devaient, en conscience, garderquelquesastres lumineux pour le leur. Le lendemain , nous dîmes adieu , à regret , aux enclos de fleurs de Jafia et à M. Damiani. Que n'avonsnous le pouvoir de donner à cet excellent homme un témoignage plus efljcace de notre sympathie? Pendant plus d'un demi-siècle, l'agence du consulat de France
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a élé dans sa famille, et pas un voyageur français n*a passé à JafTa sans élre accueilli par elle avec un affectueux empressement. M. de Chateaubriand, M. de Lamartine et plusieurs autres écrivains ont cité honorablement son nom dans leurs livres. A l'époque de l'expédition d'Egypte, M. Damiani père, qui était à la fois agent de France et d'Autriche, fut destitué de ses fonctions, par suite d'une négligence très-grave, il est vrai, mais qu'il ne demandait qu'à réparer. L'unique ambition du fils serait de rentrer en possession d'une charge que , dès sa jeunesse , il a dû considérer , en quelque sorte, comme un titre héréditaire, et de l'aveu de tous ceux qui le connaissent, nul n'est plus que lui en étal de la remplir convenablement et dignement.
A un quart de lieue de distance de Jaffa, tout ce qui fait l'ornement de cette ville : jardins, enclos, colonnes de palmiers, guirlandes de fleurs et de fruits, tout disparaît. On entre dans une plaine dépouillée d*arbustes, à moitié inculte, où le sol sablonneux n'est parsemé que d'iris sauvage. Vers midi, nous nous arrêtâmes pour déjeuner sur la colline d'Ibna. Nos cavaliers avaient probablement commis quelque grave méfait qui les empêchait d'entrer dans le village, car ils ne voulurent pas nous y faire entrer. Nous nous assîmes sous un olivier, pour manger nos œufs durs, nos galettes arabes, et nous ne vîmes que de loin les pauvres cabanes construites sur ce sol où jadis s'élevait la puissante cité de Geth, habitée par des géants grands comme des palmiers, et où les Francs avaient, au temps des croisades, construit une forteresse dont il ne reste plus de vestiges.
Après quelques heures de marche à travers la même
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plaine aride et déserte, nous arrivâmes au village de Mejdal. Nous avions, pour le cheik du lieu, une lettre de recommandation du gouverneur de Jaffa, que M. Damiani avait eu la bonté de nous procurer; nous le trouvâmes assis sur une estrade en pierre ouverte de tout côté et couverte d'un toit de branches de palmier. Il nous vit entrer dans la cour de sa demeure avec une impassibilité orientale, sans quitter son chibouk et sans témoigner la moindre surprise; il reçut notre lettre avec le même flegme, la lui, puis tournant la tête vers les gens de sa maison, qui se tenaient debout derrière lui, murmura, entre deux bouflëes de tabac, quelques mots. Un instant après, on nous apportait, sur la terrasse où il restait paisiblement assis, des nattes, des tapis pour nous faire notre lit, des narguilés composés d'une noix de coco et d*un tuyau de roseau , et du café. Pendant ce temps, nos moukres déchargeaient nos bagages, répandaient dans la cour un peu de foin pour leurs chevaux, et les domestiques du cheik préparaient notre souper. Une trentaine d'habitants du village, attirés par la curiosité, entrèrent dans l'habitation, et, saluant le cheik en portant la main à leur front et à leur cœur, se rangèrent en silence autour de nous. Toute cette réception avait un caractère d'austère gravité, dont nous étions aussi surpris que s'il nous apparaissait pour Ja première fois. Cependant le cheik, sans se mouvoir, sans parler, accomplissait envers nous tous ses devoirs d'hospitalité; il nous avait fait donner ses nattes les plus blanches, ses tapis les plus propres, et une demiheure ne s'était pas écoulée, dans cette muette attente, que nous vîmes arriver trois grands gaillards à moitié
nus, iippoi'lanl d'énormes plais de mouton bouilti, de pilau, de navels et une pile de galettes fraicties qui devaient à la fois nous servir de pain et d'assielle. Le cheik continuait à fumer et jetait seulement, de temps à autre, un coup d'œil de notre côté, comme pour voir si nous étions contents; puis, lorsque nous eùme« achevé notre repas, ses gens enlevèrent les plats et les portèrent aux moukres et aux cavaliers qui stationnaient dans la cour. Noire silencieux hôte, salisfait alors d'avoir vu notre bon appétit de voyageur, se leva, nous salua sans mot dire et rentra dans son harem. Les Arabes qui étaient venus nous regarder, se retirèrent Tun après Tautie; il ne resta, dans Tenceinte où nous étions enfermés, que nos guides et les soldats de notre escorte, groupés autour d'un éloquent conteur dont les récits merveilleux leur faisaient oublier les fatigues de la journée et leur ôtaient l'envie de dormir.
Le malin , quand nous partîmes, le cheik était encore dans sa retraite impénétrable; nous ne pûmes que remercier ses domestiques en leur donnant quelques gazis qui nous attirèrent de nombreuses bénédictions, et nous nous élançâmes vers les ruines d'Ascalon , ruines mémorables dont l'histoire est unie à celle de France par quelques-unes des pages les plus héroïques de l'épopée des croisades. Avant d'arriver à l'emplacement de cette ville célèbre, on gravit une colline de sable, du haut de laquelle le regard plane sur tous les champs qui l'environnent. Dans la grande bataille, t l'armée égyptienne, dit M. Poiijoulat, s'était rangée au pied des collines de sable , au midi de la plaine; Godefroi avait pris une position qui le mettait m. 13
à portée de repousser les Ascaloniles en cas d'une sortie pendant la bataille ; le duc de Lorraine ne pouvait mieux se placer que sur la colline dont je viens de parler, et qui domine à la fois la plaine et le plateau d'Ascalon. Quelques oliviers, derniers restes des vergers spacieux qui avoisinaient les murs d*Ascalon, du côté du sud, ont marqué à mes yeux le poste occupé par Raymond, comte de Toulouse; celui-ci se trouvait ainsi placé entre Tarmée égyptienne et la mer, et pouvait empêcher l'ennemi de se sauver dans les navires qui couvraient la rade d'Ascalon. Tancrède et les deux Robert occupaient le centre de la plaine, et très -probablement le lieu où se voit maintenant le village de Mejdal. »
c En ressuscitant ainsif sur les lieux mêmes, tant de glorieux souvenirs, je voyais les bataillons égyptiens, dispersés en un moment devant le glaive de nos croisés, comme les feuilles sèches ou le sable de la plaine sous le vent qui tourbillonne; j'entendais les cors, les fifres et les trompettes, les hymnes et les cris des pèlerins vainqueurs. A la vue des sycomores et des palmiers, je me rappelais ces Égyptiens fugitifs qui, pour se dérober aux épées françaises, montaient sur les arbres et tombaient ensuite percés de flèches, comme l'oiseau sous le trait du chasseur. La bataille était là, devant moi, avec toutes ses horreurs et toute sa gloire, et mon oreille, s'inclinanl du côté d'Ascalon et de ses tours brisées, croyait entendre les lamentations du vizir désespéré'. >
De cette ville, témoin d'une de nos luttes éclatantes,
' Correspondance d'Orieni, t. V, p. 582.
il ne resle à présent que des vestiges de murailles» enfouis à moitié dans les sables, des chapiteaux épars, des colonnes brisées. En 1814, lady Stanhope obtint du pacha d'Acre la permission de faire faire des fouilles dans ce sol illustre, en flattant sa cupidité de pacha de l'espoir de découvrir un trésor dont elle prometlait de lui remettre les trois quarts. Après les longs efforts d'un travail opiniâtre, on découvrit, non point les lingots d'or et d'argent que Soliman attendait avec impatience, mais les débris qui seuls occupaient la pensée de la poétique nièce de Pitt : quarante colonnes de granit et de porphyre, derniers vestiges d'un ancien temple, et trois pavés différents qui marquaient les trois âges de ce monument : un pavé arabe; un second fait à la manière chrétienne du moyen âge; un troisième à la manière antique. cCes trois pavés, dit encore M. Poujoulal , indiquaient que TédiGce avait d'abord appartenu à la déesse Astarté, la Vénus phénicienne, puis au culte du Christ, puis à celui de Mahomet. Une statue colossale en marbre, d'une magnifique draperie, était couchée sur le pavé antique, la tête et les pieds lui manquaient ; le tronc seul avait six pieds de longueur. Le pacha et les Arabes crurent que les flancs de la statue renfermaient le trésor qu'ils cherchaient. Lady Stanhope, pour en finir avec les arguments importuns de Soliman, fit mettre en pièces la statue, et j'en ai vu les débris mêlés aux décombres d'Ascalon. »
A quelque distance de ce monument du passé, nous avons vu des constructions récentes : des remparts, des bastions, une vaste tour avec des casemates, une citerne en pierre, profonde et solidement bâtie. Pen-
danl rocciipalîon de Syrie, Ibrahim avail voutii avoir là une position mililaire. Le (raifé de Londres ne lui a pas permis d'achever celte œuvre de fortification. Les Turcs, avec leur insouciance habituelle, n*ont pas songé a faire servir à leur profil le travail du prince égyptien, et la citadelle d'Ascalon, incomplète, abandonnée, ne sera, avec le temps, qu'une nouvelle ruine à joindre à d'autres ruines.
Nous redescendîmes sur le chemin de Gaza en par^ lanl encore de cette cité d'Ascalon, dont les Égyptiens renouvelaient les munitions trois à quatre fois par an, qui, pendant plus d'un demi-siècle, résista à toutes les forces des chrétiens, et qui enfin devint pour eux un puissant boulevard '. vanités de l'homme! que d'efforts intrépides, que d'annales superbes pour arriver à un peu de sable!
Bientôt nous entrons dans une forêt d'oliviers, la plus belle forêt que j'aie jamais vue : des arbres séculaires majestueiix et forts comme des chênes, de larges allées silencieuses et voilées comme celles d'un parc royal, et au delà de ces allées les minarets de Gaza, moins élancés que les palmiers qui les entourent de leurs frais rameaux et les couronnent de leurs guirlandes de dattes roses. C'est la ville dont le nom occupe une si grande place dans les récits épiques de la Bible, la capitale de ce petit peuple de Philistins, composé vraisemblablement d'une tribu d'Égyple qui
' Les croisés ayant pris Gaza en 1152, après un siège de cinq mois, y construisirent une forteresse qui formait, dit GuiUaume de Tyr, la frontière vers te midi, et qui devint comme le boulevard du pays. ( Histoire des Croisades, éd. de M. Guizot, liv. XVll,p.28.)
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avait coQsei'vé son culte primitif, qui séduisail par les images de TaDcienne idolâtrie du Nil Tinconstanire des Israélites et les dominait fxarfois d'une fâÇon surnaturelle. Moins nombreux vingt fois que les enfants de Jacob, il en était venu, par une puissance incompréhensible, à les désarmer, à leur défendre de travailler le fer et Tacier, à les forcer de venir acheter dans ses villes les instruments les plus indispensables pour le commerce et le labourage.
Nous nous élançons au galop vers les murs de cette ville, et nous songions, en entrant dans ses murs, à quoi? au vigoureux Samson, l'Hercule dlsraël, et à la trompeuse Dalila. Mais il n*y a évidemment plus de Samson parmi ces pauvres gens à la figure pâle, aux me«>bres décharnés qui passent à côté de nous; et, s*il y a quelque Dalila parmi les femmes que nous i^ncontrons, elle est si sévèrement voilée qu'on ne peut la reconnaître.
Notre interprète nous conduisit à travers un défilé de rues étroites et tortueuses chez un marchand arabe qui a le titre d'agent consulaire de France, ce qui ne l'a pas déterminé à apprendre le moindre mot de notre langue. Il semblait du reste avoir fort peu de goût pour la conversation, et ne répondait à notre drogman que par de brefs monosyllabes. Dès que nous fûmes installés dans la chambre qu'il nous avait octroyée, il vint s'asseoir par terre, le cbibouk a la main, et resta là en silence comme un homme qui se trouverait au milieu d'un gr(!rupe d'anciens amis avec lesquels il aurait tant causé qu'il ne lui resterait plus rien à dire. Heureusement nous avions là un compatriote, un médecin d'un esprit original, d'une pliilo-
Sophie anacréonliqtie, dont les récils ressemblaient à un aventureux roman et dont la complaisance nous a été fort ulile. Lui-même eut la bonté de nous servir de guide dans la ville, de nous montrer ses divers édifices et de nous servir d'interprète avec une facilité d*éloculion qu*on ne trouve pas souvent en Orient. I) a longtemps habité différentes villes, appris plusieurs dialectes, et il nous a fait lire quelques fragments d*un journal de ses voyages pleins dincidents curieux et racontés en prose, en vers, avec une verve humoristique parfois très-amusante.
Gaza est située à une lieue et demie environ de la ville, sur une colline arrondie qui s'élève a cinquante ou soixante pieds au-dessus du niveau de la plaine. Au temps des croisés, on y trouvait encore les vestiges de son ancienne grandeur ', mais» ce n'étaient que des vestiges. Maintenant on n'y trouve plus que quelques colonnes de marbre ou de granit qui jonchent le sol ou qui ont été employées à former le seuil des maisons. Gomme la plupart des villes d'Orient, elle est magnifique à voir à une certaine distance, avec sa riche végétation, ses jardins couverts de fleurs et de verdure toute Tnnnée, et ses majestueuses tiges de palmiers. Au dedans, on ne voit que de chétives habitalions en terre, çà et là seulement quelques maisons
' Gaza avait été Irès-ancienn^ment l*une des cinq villes du pays des PliilisUiis; elle était célèbre par le nombre de ses édifices, el Ton retrouve d*al)ondantes preuves de son antiquité el de sa noblesse dans ses églises, el ses vasles maisons loules tombant en ruines, dans les marbres el les immenses pierres qui y étaient encore, el dans une grande quantité de citernes el de puits d*eaux vives. (Guillaume de Tyr, liv. XVII, p. 37.)
plus solîdemenl bâlies, el çà el là des cîmelières. Son ancien port n'existe plus, et sa population est composée d'une demi-douzaine de peuplades diflërentes qui riiabilent, ou, pour mieux dire, campent Tune à côté de l'autre, sans s'unir, sans se comprendre, et qui n'ayant point de lien entre elles, point de tendances communes, ne peuvent user de la force que donne l'homogénéité. Cependant Gaza est sur la route des caravanes de Syrie et d'Egypte. Ce qui lui donnait une si grande importance dans les temps anciens est encore aujourd'hui l'élément premier de son existence. C'est par là que l'on passe pour aller par terre de Beirout, de Jaffa au Caire, et vice versa, et c'est là que l'on s'arrête pour se procurer d'antres moyens de transport et renouveler ses provisions. Ses bazars étroits, sombres, et de pauvre apparence, sont cependant pourvus d'une quantité de denrées (|u'on cher« cberait vainement dans ceux de Jérusalem, et sa population est beaucoup plus considérable qu'on ne pourrait le croire d'après l'estimation de quelques écrivains. Volney la ûxail à deux mille âmes; Richardson la portait à deux à trois mille, Raumer à cinq mille, M. Poujoulat dit qu'elle s'élève à dix ou onze mille, et M. Ed. Robinson dit que, d'après les divers renseignements qu'il a pris, elle doit être de quinze à seize mille âmes, dont cinquante-sept familles chrétiennes et quatre mille contribuables musulmans '. Quelques jours après notre installation chez notre agent consulaire, une demi-douzaine d'Arabes, prévenus, je ne sais comment, de la résolution que nous
• « Palffislina tindilieanjjpsenzenden Laender,lom. H. p. 640. «
IS6 DtJ niiui nf) MIL.
avionsprise<ie traverser le désert, arrivèrent Tuo après Tauire dans noire chambre poor nmis oirir leurs services. Ils alliiii>èrent l<»urs pipes et s'assirent en cercle autour de noire agent, qui les regarda avec an flegme oriental, sans faire le momdre mouvenient et sans détourner ses lèvres de son précieux cliibouk. La négociation mercantile s'enlama de part et dautre, non point avec la vivucité qu'une telle concurrence lui eut donnée en Europe, mais avec une plaeîdîté élennante, interrompue de miunle en minute par de longues aspirations de tabac qui ressemblaient a autant d'actes silencieux de réflexion. Notre agent était notre fondé de pouvoir; il recevait les pro|>osilions qui lui étaient faHes et nous les transmettait par notre interprète en inclinant légèrement vers nous la tète pour nous inteiToger du regard. Les premières conditions qui «tous furent adressées nous parurent, d'après les renseignements que nous avions pris d'avance, trèsexagérées, il fallait une lente consommation de trois pipes pour en venir à un accord raisonnable. A la première, les Arabes comprirent que nons n'éiions point de ces riches Anglais qui, pour satisfaire à leur fiévreuse impatience de touristes, |>rodigu(»it d'une mat» facile les colonnades et les livres sterling. A la seconde pipe, ils avaient déjà baissé d'un tiers leur première dentiaude; à la troisième enfin, nous étions ù peu près au niveau du prix que l'honnéie M. Damiani de JafTa nous avait indiqué. Restait à régler les tributs qu'on est tenu de payer le long de la route au Bédouins nomades. Nous voulions n'avoir notis-mémes rien à régler avec cette nouvelle espèce de mendiants voleurs, et laisser à nos chameliers le soin de nous
préserver, moyemianl l'impôt le plus modique, de la potnle de leurs lances el du canon de leurs pistolets. Une seule dîflScuUé entravait encore la conclusion de notre marché. Après avoir étudié la carte et mesuré la distance de Gaza au Caire, nous avions projeté de faire ce trajet en cinq jours. Cinq jours! à ce mot, les chameliers sortirent de leur état ordinaire dimpas* sibilité pour pousser un cri de terreur. Jamais on n^avait eu, disaient-ils, l'idée de faii^ un tel voyage en si peu de temps. Il fallait venir Ofi ne sait de quel pays enragé pour oser concevoir une pareille idée. Ni nos forces ni notre courage ne pourraient résister à une pareille entreprise. Cinq chameliers se retirèrent abandonnant la partie. 1^ sixième, pins intrépide, resta avec l'espoir de nous amener à meilleure composition. Mais nous venions d'essayer nos forces dans le voyage de Syrie, où nous avions fait, sans nous arrêter, jusqu'à dix-huit heores de marche à cheval; et par égard seulement pour nos guides, qui n'étaient point tenus d'avoir la même résolution, el pour les chameaux qui ne sont pas habitués à ces marches forcées, nous accordâmes un jour de plus. Tout fut enfin réglé à un taux à peu près légal, et consigné dans un contrat écrit que l'entrepreneur de notre caravane porta à son front en guise d'assentiment solennel. Nous devk>ns payer cent piastres de tribut pour les Bédouins, et cent trente piastres par cluimeau; en tout un millier de piastres, c'est-à-dire deux cent cinquante francs pour nous conduii^e, nous, notre drognian et notre bagage, jusqu'au Caire. En vérité, c'était payer bien peu te plaisir de faire une pérégrination très- intéressante. Nous avons su depuis que noire
agent, qui avait lui-même fixé les conditions du mar-^ ché, y gagnait encore vingt piastres par chameau. En sa qualité d*agenl consulaire de France, il avait cru devoir se contenter de ce léger bénéfice. Avec les Anglais, il gagne le double, ce qui n'enipéche que les Anglais ne lui aient donné de très-beaux certificats, et que nous-mêmes nous n'ayons, dans l'ignorance, il est vrai, de son vilain petit commerce, consigné une honorable annotation dans le livre qu*il avait lui-même consacré à l'enregistrement bénévole de ses vertus.
Notre marché une fois conclu, signé, et l'Arabe qui l'avait accepté étant parti pour s'en aller chercher ses chameaux errants dans les p<^turages, nous employâmes le reste de notre journée à parcourir les bazars de Gaza pour compléter notre ménage de pèlerins, déjà préparé ù Beirout et à Jérusalem. Il nous fallait des outres pour emporter de l'eau, quelques ustensiles de cuisine et quelques provisions, toutes choses que nous voulions acheter nous-mêmes et voir de nos propres yeux, par un principe obligé d'économie, et par une idée très-prosaïque peut-être en apparence, mais où j'ai souvent trouvé un résultat intellectuel.
Il est doux d'emporter, en partant pour les pays lointains, une bonne grosse lettre de change sur quelque sûr banquier. Il est doux surtout de pouvoir prendre celte précaution quand on se dirige vers l'Orient, où l'on ne peut, par mille causes imprévues, établir comme en Europe le chiffre approximatif de son budget. Cependant je crois que ceux qui, se trouvant en possession de cet heureux état de finances»
livrent à un drogman ou à un valel le soin de les pourvoir des objets donl ils ont besoin, perdent à ce facile abandon une foule d*observaiions intéressantes el de petites jouissances indéfinissables que nulle satisfaction matérielle ne peut compenser.
Il est bon, quand on parcourt des contrées généralement peu connues, d'entrer dans ces détails de la vie journalière, de se mettre en contact immédiat avec les ouvriers et les marchands. Rien n*aide mieux à connaître la physionomie, le caractère des gens du peuple dont on désire faire Tétude. C'est par là que souvent on pénètre sous celte écorce superficielle, sous ce masque factice qui, au sud comme au nord, revêt les visages. Il est tel homme qui nous parait, au premier abord, une copie identique de lout ce que nous avons vu précédemment, et dont Toriginalité individuelle n'éclate qu'au coup de feu d'une discussion pour quelques ducats ou quelques piastres. Puis les préparatifs de voyage que l'on a soi-même coordonnés deviennent plus tard autant de causes d'agréables réminiscences. Chaque objet rappelle le lieu où il a été acheté et les incidents graves ou plaisants qui se rattachent ù cet achat. Quand l'heure est venue d'étaler sous la tente ses emplettes, on s'enorgueillit de son choix, ou Ton rit gaiement de sa méprise. Les omis* sions involontaires, les lacunes du mobilier nomade sont encore autant de surprises que l'on accepte avec une joyeuse philosophie, quand le véritable amour des voyages l'emporte sur les considérations du bienêtre matériel. Que les grands seigneurs s'en aillent avec leurs palanquins, leurs valets el leur oQice de restaurant à travers les montagnes de l'Inde et les
s»b>e& de TÉgypte; pour moi» je n'envie point l^ir lu\e stérile, je n'ai jamais dîné de meilleur appétit que lorsque je trouvais par hasard, en Finlande, en Syrie, quelques galelles de paysan mal cuites, et n'ai jamais ri de si bon cœur que lorsque la maladresse de notre domestique nous cassait notre dernier verre, ou nous égarait une de nos dernières fourchettes.
Mes compagnons de voyage en Egypte partageaient mes idées à cet égard. Si l'un d'eux était assez riche pour pouvoir largement se procurer ce que l'on apf>eile en termes vulgaires les agréments de la vie, il avait assez de tact ou assez de condescendance amicale pour s'accommodera notre humble Tortune, et out>Jietpendant quelques semaines l'élégant comfort de sa maison allemande.
Le lendemain on nous amenait à la porte de notre demeure nos sept chameaux, plus un âne qui devait, tour à tour, servir de monture à nos chameliers. En quelques instants, grâce à l'activité du fidèle André que nous avions pris pour drogman à Constanlinople, nos lentes, nos nattes et nos provisions Furent emballées et chargées. Trois chameaux restaient accroupis, le ventre sur le sol, attendant, avec la selle de paille, leur cavalier. Ce n'est pas, je l'avoue, sans une certaine émotion de surprise mêlée de quelque crainte, que je regardai cette monture de nouvelle espèce, sur laquelle j'allais chevaucher. Je venais de lire, dans les Lettres orientales de M*^" Hahn Hahn, un récit terrible des Ëitigues que l'on éprouve en voyageant sur le dos d'un chameau, et des dangers auxquels on est exposé en se trouvant ainsi ju(thé sur une rude aspérité à douze pieds au-dessus du sol. Mais M'"*' Hahn Hahn
arrange a sa façon les choses qu'elle ne voit qu'à demi. Elle a fail de forl drôles de contes sur la France, e( n*a pas moins élrangeuient babillé la Palestine et rOrîent! Que justice soit rendue au chameau! C'est Tune des plus douces, des plus sûres et des meilleures bétes qui existent. Rien qu*à voir celui qui m*était réservé, avec son attitude résignée, sa Bgure paisible, et ses Forts jarrets si docilement repliés sous son ventre, je devais éloigner de moi toute appréhension, et me confier, sans frayeur aucune, à la fermeté de ses muscles, à la placide régularité de son allure. La Providence a donné cet animal aux habitants du désert, comme le phoque aux Groënlandais et le renne aux Lapons. A lui seul, il peut suffire à tous les besoins des Bédouins. Sa cliair est aussi bpnne que celle du buffle. Son poil sert à façonner des tentes, des cordes, des vêtements, et Ton tire de la chamelle un lait onctueux et rafraîchissant dont on fait très-bien du beurre et du fromage. Plein de force et de vigueur, il cède à la main qui agite son licol, tombe par terre sur ses genoux et se relève chargé d'un lourd fardeau. Puis, une fois en marche, le voilà qui s'en va avec ses larges saLK)ls, taillés pour les sables du désert, d'un pas ferme, soutenu, bravant l'ardeur du soleil d'Afrique, la violence du simoun, et creusant, jusqu'à ce qu'on l'arrête, son sillon dans les flots sablonneux. Nul animal n'exige moins de soins, et ne donne moins d'inquiétude. Un enfant le conduit avec un bout de corde. Un àne quelquefois le précède, et dirige sa marche. On ne le met point à l'abri dans une étable, on ne lui prépare, pour un trajet de plusieurs jours, qu'une modique ration. Un peu d'eau saumâtre le désaltère, et III. 14
les liges épineuses des nopals el les bruyères du désert le nourrissent. A la (in d'une longue el pénible journée, il s'accroupil près de la lenle, broie quelques grains d*orge, quelques piaules desséchées, s'endorl sous la froide rosée des nuils d'OrienI, el se relève le lendemain aussi Fort que la veille. Quand un excès de fatigue ou des privations trop rigoureuses l'ont épuisé, il tombe tout d*un coup el ne se relève ()lus. On lui Ole son bât, son chargement, on le laisse expirer dans le désert, el tout est dit. Pauvres bonnes béies que le ciel a livrées à Thomme comme un préttieux instrument, el dont rhomme souvent abuse! La durée moyenne de leur vie est de vingt à trente ans, mais les marches forcées, les fardeaux trop pesants Tabrégent des deux tiers ou de moitié.
Le dromadaire a le |ûed plus agile et Tallure plus vive. On s'en sert pour franchir rapidement les distances. Nul cheval ne peul le suivre au galop, et quand il est ainsi lancé, il ne sent ni mors ni licol; on ne l'arrête qu'au moyen d'une corde qui lui traverse les naseaux.
Mon chameau avait dû à ses qualités particulières de force el de souplesse l'honneur de faire pendant quelque temps l'office de dromadaire, et d'être employé dans le transport des dépêches de Méhémet-Ali. Dépouillé de son tiire officiel par je ne sais quel revers de fortune, il avait conservé de ses fonctions de coursier l'habitude de se relever dès qu'il sentait sur son dos la plus légère pression de la main ou du genou. En se redressant ainsi brusquement, avant que je fusse assis, il m'exposait à tomber assez rudement par terre. C'est la seule préoccupation qu'il m'ait
donnée, el une fois installé sur sa selle, je m'y li*ouvais à mon aise comme sur un large siège, je pouvais, sans qu'il s'en émôl le moins du monde, me lourner à droite el fi gauche, me placer de côté, les jambes pendant sur son flanc ou à califourchon, prendre tin livre ou fumer paisiblement mon chibouk.
Notre caravane s'accrut au moment de notre départ de plusieurs voyageurs. C'étaient deux Juifs, assis dans des paniers de chaque côté de leur chameau, qui s'en albient de Jérusalem au Caire tenter une spéculation de commerce; un pauvre homme qui entreprenait ce voyage pour voir son frère malade dans un hôpital; puis un petit marchand, honnête père de famille, qui, en s'adjoignant à nous, espérai!, comme les Juifs el comme le frère du soldat, profiler par là de plusieurs avantages et. s'êxempfer de plusieurs menus frais. Le noisetier des montagnes n'esl qu'un frêle arbrisseau, cependaiil il abrite au besoin les bergers sons son ombre, el nous simples touristes, nous avions dans notre modeste situation la joie de prêter encore un utile secours à ces pauvres gens.
Nous partîmes à midi pour gagner, a quatre lieues de Gaza, la station de Kaniounes où nos guides avaient leur famille. Les (chameaux marchent lentement. Lorsqu'ils sont chargés, ils ne quittent pas leur amble régulier, el qualre lieues de distance pour les voyageurs qui, dans ce pays, veulent cheminer à leur'aise sont presque une journée.
En quittant Gaza, on passe d'abord entre une double haie de nopals qui, dans leur ceinture épineuse, enserrent des forêts d'arbres à fruits et de frais jardins; puis, tout à coup, on entre dans une lai^ge plaine où
ToD n'aperçoil plus qtie de rares traces de culture. Ce n*esl pas encore le désert» mais peu s'en faut. L*insonciant^e naturelle des babilanls du pays» les déplorables eflfels d*une adfBÎnisIratîon aveugle, rapace» cruelle, font ici, comme dans la plupart des cantons de la Syrie, une (erre aride d*un sol qui, sous un autre pouvoir et sous d'autres mains, produirait d'abondantes récoltes.
De loin en loin, notis apercevons des troupeaux de chèvres noires aux oreilles pendantes et de moutons à large queue paissant une herbe maigre. De la cohorte de bergers qui gardent un de ces troupeaux se détachent deux hommes à cheval, qui s'élancent vers nous au grand galop, l'un d'eux brandissant une de ces énormes lances que nous avons déjà vues en Palestine, l'autre armé d'uu fusil dont le chien me sembla fort rouillé, mais qui n'en sert pas moins d'épouvanlatl. Ce sont deux Bédouins nomades, deux de ces enfonts dégénérés de lu race dlsmaël, qui, au lieu d'employer leur force à quelque honnête et fructueux lal>eur, préfèrent chercher une ressource dans la rapine, et qui, au lieu de s'attaquer comme Antar à toute une valeureuse tribu, d'enlever des tentes de soie, des colliers de diamants, et des milliers de chameaux, en sont réduits, vu la misère des temps, à extorquer assez péniblement un faible tribut. Ils s'avancèrent près du chef de nos chameliers, investi par ses compagnons du titre de cheik et qui, selon nos conventions, était chargé de régler celte petite affaire de rapine. Celui-ci les reçut sans se détourner de son sentier, comme des gens que l'on attend, mais pour lesquels on ne se dérange pas. Nous pensions qu'il allait»
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pour s'en débarrasser au plus vile, leur je(er rimpôt qu'ici venaient réclamer. Tel n'élait point son avis. Il avait reçu de nous une somme suffisante pour acquitter cet impôt, il voulait tâcher d'en conserver une |>artie et voler les voleui^. Une discussion s'engagea entre lui et les Bédouins qui pensaient n'avoir selon leur usage qu'à tendre la main, et qui se trouvaient fort malencontreusement frustrés dans leur espoir. Les Bédouins le suivaient pas à pas à cheval, criant, hurlant, tempêtant. Le fin matois les laissait crier et continuait à che« miner, comme si le vent seulement sifflait à ses oreilles. Des clameurs on en vint aux menaces; les Bédouins agitèrent leur lance el leur fusil; le clieik lira à demi la lame d'un large poignard qu'il portait à la ceinture, et trois de ses compagnons, également armés, s'afvprochèrent de lui pour le soutenir. Un instant, nous crûmes qu'on en viendrait aux mains, el, dans la crainte de voir le sang couler, nous ordonnâmes au cheik de dénouer les cordons de sa bourse. Mais il nous fil signe de rester tranquilles sur nos chameaux, et continua, comme si de rien n'était, sa marche et son altercation. Enfin, après avoir conduit les deux cavaliers à une bonne lieue de distance, en tenant toujours la poignée de son glaive, et en s'amusant évi» demment de leur colère, il leur lâcha quelques piastres que ceux-ci reçurent comme par miséricorde, puis ils s'éloignèrent. Le sang-froid du cheik nous avait promptement rassurés sur les dangers de cette rencontre. Nous avions fini par considérer avec gaieté cette scène assez curieuse, el quand elle fut terminée, nous étions plus tentés de plaindre que de maudire ces malheureux Bédouins qui avaient perdu tant de
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lenips cl (ant de paroles pour obleoir une si chéiive aumône. Lorsque la Syrie était soumise au ^ouvernemenl dlbrnhim Paclin, les voyageurs élaienl cependant affranchis, j'allais presque dire privés de ces singuliers épisodes. Le nom seul dlbrabim glaçait de terreur les Bédouins pillards, et si Tun d*eux, bra* vani les arrêts d*une rigoureuse discipline, osait se laisser aller à une de ses habitudes de brigandage, justi(*e en était bientôt faite. Ibrahim appelait un de sirs iirchers et lui disait : c Tel homme a commis un vol en tel endroit. Il Faut que dans vingt-quatre heures j*oie sa tête ou la tienne. «Parfois le kavas, pour obéir à son maître inflexible et pour sauver son col du yatagan, rapportait une autre tête que celle du vrai coupable, mais, en Orient, on n'y regarde pas de si près. A présent, la Syrie est retombée sous la lâche et impuissanteautoritédes pachas turcs, qui n'ont pas assez de pouvoir pour empêcher le crime, et qui, en certaines circonstances, ne se font même pas faute d'en profller. L'aigle vainqueur a dia|)aru, et les faucons voraces poursuivent en sécurité leur essor.
Après avoir cheminé encore pendant deux heures, nous vîmes venir à nous une autre couple de Bédouins; ceux-ci étaient en un si piètre étal et portaient des armes si rouillées, que notre habile cheik qui, d'un coup d'œil, avait mesuré leur valeur, ne se donna pas même la peine d'engager une conférence avec eux et leur jeta dédaigneusement, comme une aumône, quelques pièces de cuivre qu'ils ramassèreut d'une main avide, sans s'arrêter à les compter.
Au coucher du soleil, nous arrivâmes à Kaniounes, la dernière ville de Syrie^ si Ion peut appeler ville
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deax 011 trois centaines de miséi'ables huttes en terre entourées d'un rempart de même nature, qui pourrait, sans miracle, s'écrouler au bruit d'une fanfare. Notre entrée dans les rues étroites, ou, pour mieu)L dire, dans les défilés de cette citadelle des frontières» épouvanta plusieurs douzaines de femmes assises sur la terrasse de leurs demeures; eiles tirèrent à la bàle les paus de leur tunique bleue sur leur tête» pour dérober les traits de leur visage à nos yeux profanes* et se glissèrent comme des ombres nocturnes dans leur sombre réduit. Il ne resta, pour assister au déploiement de notre i^ravane , qu'une troupe d'enfants à moitié nus, dont notre costume demi-turc et demieuropéen étonnait les regards et paralysait la langue. Le cheik de la bourgade, à qui nous apportions une lettre de recommandation du gouverneur de Gaza, nous assigna pour gite le plus beau khan du lieu, une espèce de terrasse élevée 5 quelques pieds, au bord du chemin, couverte de rameaux desséchés, adossée d'un côté à une muraille, et du reste ouverte en plein air. Lui-même commença par s'installer au fond de cette chambre de pèlerins^ avec son petit garçon à qui il ne manquait qu'une pi|)e pour avoir l'air aussi grave et aussi imposant que son respectable père. Pendant qu'il était là, impassible et muet , aspirant avec une dignité magistrale la fumée de son chibouk, notre cuisinier allumait du feu, préparait notre souper; un de nos guides nous apportait une demi-douzaine de galettes de pâte à moitié cuites qu'il venait d'acheter chez le boulanger, et nous commencions à trouver un peu long l'honneur que le cheik nous faisait en occupant la place la plus commode de notre établissement,
lorsqne lui-même, prenant en pitié noire ignorance, de voyageur, appela noire drogman pour le meltre au courant des habitudes de la localité. C'était, dit -il, un usage établi parmi les voyageurs de distinction de faire un petit cadeau pécuniaire à son (ils; pour luimême, il ne demandait rien ; sa délicatesse de caractère, son titre de cheik ne lui permettaient pas de nous imposer le plus léger tribut , et d'ailleurs nous lui avions remis une lettre qu'il portait sur son cœur; mais il ne pouvait, en conscience, dans sa tendresse paternelle , priver son cher enfant d'un présent que lui envoyaient Allah et son prophète.
Impossible de tenir son coeur et sa bourse fermés à ce discours, dont les adroites circonlocutions eussent fait envie à un diplomate. Nous ouvrîmes un crédit de circonstance à notre drogman qui gratifia l'enfant d'une pièce d'or, et le père, si tendre, et l'enfant, objet d'une si douce sollicitude, se levèrent et nous saluèrent respectueusement.
Pour nous remercier de notre générosité, le cheik, quelques instants après, nous prévint que nous ferions bien de partir avant l'aube, si nous voûtions échapper à l'attention et aux exigences d'une troupe de Bédouins nomades, campée près de la ville. Cet avertissement s'accordait avec nos projets; nous voulions atteindre en un jour Et-Arisch, et il ne nous fallait pas moins de seize heures de marche pour y arriver. Nous partîmes donc à deux heures du matin, par une obscurité profonde et par un froid vraiment septentrional, car, dans la saison où nous nous trouvions, le climat d'Orient met en mouTemenl les deux extrémités du thermomètre; le matin, une rosée glaciale,
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à midi, un soleil brùlanl. Il fallait foule la si^ience pratique de nos chameliers pour retrouver, sous un ciel dont les étoiles éclairaient à peine les ténèbres, leur route à travers la ptaine sablonneuse. J*ai dit les qualités du chameau, j'aurais dû commencer par celles du chamelier.
Nulle part, si ce n'est dans le>s rigoureuses régions de la mer Glaciale, |e n*ai vu un tel exemple de |)a* lience, de sobriété et de résignation. Le paysan arabe est, de sa nature, insoucieux et indolent; caractère de lazarone, peu difficile pour le présent et oublieux du lendemain , mais soumis en esclave à la main qui lui promet un salaire ou le menace d'un châlimeni, et agissant comme on le pousse, lent à se mouvoir, si nul intérêt ne l'arrache à sa torpeur, et d*un zèle étonnant si on le force à l'action. Les nôtres avaient compris, dès le moment de notre départ , qu'il fallait marcher vite, et avaient accepté consciencieusement cette condition. Pendant toute la durée de notre Irajet, ils n'ont pas failli une seule fois à leurs promesses. Dès le matin, ils enlevaient notre tente, char^ geaient leurs chameaux et se mettaient en roule avec ime robe de toile pour tout vêtement, et une peau de mouton suspendue à leur épaule, qu'ils tournaient du côté du vent. Ils s'en allaient à pied, par le froid, \mr le chaud, dans les flots de sable, à côté de nos cha* meaux, sans jamais se plaindre de la fatigue, sans cesser un seul instant d'être occupés de nous, et d'accourir gaiement dès que nous avions un ordre à leur donner. Le long de la route, ils se partageaient quelques olives, quelques grains de doura; si nous leur donnions seulement un morceau de pain, ils le