U DU KUIK AU ML
recevaienl avec reconnaissance ei nous en remerciaient avec joie. Après douze à quinze heures de marche, et il faut savoir ce que c'est qu'une telle marche dans les sables mouvants, quand nous arrivions au lieu fixé pour notre halte, leur première pensée était d'aider notre domestique à établir notre giie, à ramasser des broussailles pour allumer notre feu, puis ils disposaient ensuite leur foyer, tiraient de leur besace quelques autres douzaines d'olives, puis se couchaient sur la terre nue et humide, avec leur légère tunique, c Jamais, disaient -ils, on n'avait traversé le désert si rapidenoenl; les autres voyageurs employaient au moins douze jours à ce trajet que nous voulions faire en six; » mais c'était chose convenue entre leur maître et nous, et quelle que fût leur fatigue, ils voulaient accomplir l'ordre qu'ils avaient reçu. Si, de temps à autre, nous les voyions cheminer d'un air abattu à côté de nous, il suffisait de leur abandonner quelques instants nos chameaux, ou de leur donner une parcelle de nos provisions, pour les voir aussitôt se ranimer et sourire avec une expression de gratitude. Je n'oublierai jamais le doux et tendre accent avec lequel le plus jeune des chameliers nous remerciait quand nous lui donnions une part de notre déjeuner, ou quand l'un de nous mettait pied à terre pour le faire monter sur son chameau. C'était un de ces beaux types de la famille arabe; le profil d'une netteté de ligne à charmer un artiste , la figure bronzée comme un médaillon florentin, le front large, l'œil noir, mélancolique et fier, et le corps taillé comme une statue antique. Il n'avait, pour se gai*aiiUr des intempéries de la saison, qu'un manteau de laine
uni, troué; paur toute provision, un |>eu de pain sec. Sorti de la triste hutte paternelle pour gagner à ce voyage quelques piastres, il s*élait attaché à nous cooioie un oiseau égaré auquel une main secourable jette, dans sa disette, un grain de sénevé, et il nous eût suivis jusqu'au bout du monde. Dès que l'un de nous prononçait seulement le nom d*Ali, Ali se précipitait aussitôt de notre côté et venait en souriant interroger nos regards et nos vœux. Pauvre Ali! peutêtre parle-t-il encore des Kerim Frandji, comme il nous appelait, des bons Français quMI espérait retrouver. Oh! que n*esl-on assez riche pour enrichir de telles misères !
Nous marchions au petit pas, enveloppés dans nos manteaux, et à Tobscurité qui nous enlevoppail de toute part, et à la froide humidité qui pénétrait nos vêtements, j'aurais pu, sous le ciel d'Orient, me croire dans les septentrionales montagnes de Norvège. Peu après la lune se leva à l'horizon, et répandit sur notre roule quelques rayons de lumière, puis l'aurore éclaira l'espace; l'aurore qui dans ces contrées apparaît même au mois de décembre, non pas avec des doigts de rose, mais des doigts de feu, et répjind bientôt sur la terre, imprégnée de rosée, une aixiente chaleur. Nous errions à travers une plaine de sabie parsemée d'iris sauvages, de petites épines fleuries, et d'une innombrable quantité de bruyères, dont les légers rameaux étaient couverts de corolles jaunes et rouges, fraîchement épanouies. La terre d'Orient est si riche et son ciel si généreux, que le désert même, le désert dont le nom seul implique une si triste pensée de solitude et d'aridité, étonne encore souvent les
regards par un presUge inallendu et de riantes couleurs. L'homme seul est daas ce pays au-dessouj$ du rang européen. Amolli par le climat, aplati sous la verge de fer d'une aulorité brutale et inintelligente, il a réduit les conditions de son existence à la satisfaction matérielle de ses besoins journaliers. S*il a été appelé , comme Jacob, à la lutte des anf^, depuis longtemps il a lui-même renoncé à celte lutte trop énergique, pour s'accroupir dans son indolence et sacrifier à sa physique apathie l'étincelle divine. Véritable (ils d'Ésaii, il a, pour la jouissance du moment» abdiqué, dans Tordre des nations, son droit d*atnesse et perdu, par son ignorance et sa torpeur, la bénédiction paternelle. Oh ! puisse une main bienfaisante Tarracher à sa morne langueur ! A le voir avec cette belle et noble physionomie, dont nulle servitude n'a pu effacer le type primitif, avec ce regard d'aigle et ces membres robustes, qui pourrait douter de son intelligence et de sa force? L'esclavage d'un millier de siècles l'a, de génération en génération, humilié, opprimé, écrasé. Mais que cet esclavage cesse, qn*un bras ferme le relève de sa chute, qu'une voix compatissante le rappelle à l'œuvre, le guide dans ses efforts^ le soutienne dans son travail, et l'Arabe, enfant de ces races poétiques qui ont peuplé le midi de l'Knrope de tant de monuments admirables, et l'Égyptien, dont les aïeux donnaient des leçons à la Grèce, reprendraient leur place dans la marche de l'humanité.
En clieminant à travei*s les ondes sablonneuses du désert, avec nos chameaux dont le balancement res* semble au tantage d'une tiarque, nous arrivâmes à
une oasis de pulmters autour desquels s*élèvent quelques lombes en pierre blanche et un dôme funéraire consacré à la religieuse mémoire d*un sanlon. Ibrahim avait établi là une station de poste, un caravansérai, un abreuvoir pour les chameaux ; mais depuis (|ue la Syrie lui a été enlevée, Tabreuvoir est resté ù sec, la slation est tombée en ruine. Nos guides s'arrêtèrent là non point pour y chercher quelque filet d'eau qu'ils savaient bien ne pouvoir y trouver, mais pour s'en aller, avec une superstitieuse croyance, ramasser, sur le sépulcre du santon, des poignées de sable qu'ils vinrent pieusement jeter sur les flancs de leurs chameaux pour les reposer de leurs fatigues et les préserver de tout accident.
Au moment où, après cet acte de piété, nous nous remettions en route, nous vîmes sortir d'une hutte de terre deux hommes qui avaient encore à nous demander un tribut. Il faut croire qu'ils n'ont que de rares occasions de percevoir ce tribut, ou qu'il ne les enrichit guère, car ils étaient dans un état de misère vraiment pitoyable; le corps à moitié nu, une chemise déchirée sur les flancs, un couteau sale à la ceinture. Eux-mêmes comprenaient sans doute ce qu'il y avait de peu imposant dans leur personne, car, au lieu d'aborder fièrement nos gens, comme ceux que nous avions rencontrés la veille, ils s'avancèrent vers eux d'un air paterne, en les saluant et leur tendant la main. Puis ils établirent le chiffre de l'impôt qu'ils prétendaient recevoir, c Un Anglais, disaient-ils, avait passé la semaine précédente par ce même sentier , et leur avait remis, pour lui seul, dix francs. » C'était là une honnête façon d'agir que nul de nous ne pouvait m. 1
décemment se dispenser de suivre, A ce premier préambule, notre cheik partit d*un tel éclat de rire, que Ions les chameaux le regardèrent avec surprise. Ensuite il prit la parole, et 6f un discours que je voudrais me rappeler textuellement pour le mettre dans un journal , en premier -Paris, f Les Anglais, répondit-il gravement en caressant sa barbe avec la satisfaction d'un orateur qui se sent en verve, les Anglais pouvaient, si bon leur semblait, donner aux Bédouins deux Ihalaris par télé. Ils n'avaient rien de mieux à faire. Mais nous étions des Français, et les Français ne voyagent pas ainsi. Us sont les amis de la Syrie, de rÉgypte; le pacha leur offre, quand ils vont le voir, son plus beau chibouk et Méhémet-Ali les invite à s'asseoir sur son divan. Ils ont les poches pleines de lettres de cadis et de fîrmans du Grand Seigneur. Si l'on commet envers eux la moindre injustice, ils sont dans le cas d'envoyer, dans le village où ils ont été offensés, toute une armée de kavas. Leur sultan commande à plus de soldats qu'il n'y a de branches de palmiers en Egypte, et ils ont dans chaque ville des consuls dont les beys sont trop heureux de baiser les pieds. Quand on rencontre des Français sur sa route, on ne peut que leur demander humblement un bachschih; s'ils l'accordent, loué soit Allah; s'ils le refusent, le mieux est de se résigner. Lorsqu'ils ont une idée en télé, rien au monde ne la leur arracherait, et lorsqu'ils donnent un ordre, le diable lui-même serait forcé d'y obéir. Tenez , ajouta l'impayable cheik en appuyant avec une habileté de rhéteur consommé sa longue harangue d'un raisonnement ad hominem, moi, tel que vous me voyez, père de famille, possesseur
d'un assez bon troupeau de moulons et de chameaux, j'ai eiUrepris de les conduire au Caire. Ils veulent traverser le désert en six jours, et dussé-je périr de faligue, et voir périr oies bêles, il faudra que le sixième jour j'arrive ù la porte de Massr. t
Les Bédouins Técoutaient en silence et tournaient de lemps en lemps les yeux vers nous, afin de voir si nous avions vraiment la figure si redoutable; et comme nous les regardions d'un air grave et calme, non toutefois sans peine, car le discours pompeux du cheik nous donnait grande envie de rire, ils commencèrent ù croire qu'en efTel la peur ne devait pas nous atteindre, et que notre guide leur disait vrai. De deux thalaris par personne qu'ils avaient d'abord exigés, ils en vinrent à demander vingt piastres, puis dix, puis trois, pourvu, disaient-ils, qu'on daignât y joindre un peu de tabac pour leur cheik dont la provision était totalement épuisée. Nous leur donnâmes donc ce qu'ils avaient demandé, même un peu plus, et l'un d'eux, après avoir reçu cette aumône, se jeta à genoux sur le sable, probablement pour remercier Mahomet du résultat de sa rencontre.
Vers le soir, nous arrivâmes à El-Arisch, première ville frontière de l'Egypte. Il y a là une intendance sanitaire qui astreint tous les voyageurs venant de Syrie à une quarantaine de six jours , mais il n'y a point de lazaret. Le docteur nous assigna, à quelque distance de la ville, un emplacement où nous devions camper. Un gardien vint dresser sa tente près de ta nôtre; nous disposâmes nos lits dans Tintérienr de notre cellule, nous tirâmes nos livres de nos sacs de nuit. Avec des livres et deux bons compagnons de
Dt RBin At* RIL.
voyage, une semaine à passer dans le déseK n*avail rien d'effrayant. On en passe bieii d'autres dans le monde qui , avec leur apparence attrayante, donnent moins de satisfaction an cœur et d'aliment à l'esprit. EUArisch n'est qu'une pauvre petite ville, bâtie snr un monticule de sable, flanqué d'un rempart que Napoléon avait renversé, que les Égyptiens ont reconstruit, je ne sais comment, car les règles de la quarantaine ne nous permettaient pas d'en approcher. Hais qu'importent l'étendue et la force de cette citadelle? L'espace aride qu'elle domine est consacré par les plus imposants, les plus augustes souvenirs. C*est par là qu'après Tannée de disette de Clianaun, Abraham se rendait en Egypte avec Sara, par là que Jacob allait rejoindre, avec sa nombreuse postérité, son magnanime Joseph, Par là Sésostris a passé au retour de la conquête de Jérusalem, el Nabnchodonosor, qui occupe dans l'Ancien Testament une page si terrible, el Cambyse, monstrueux soldat, et le jeune et brillant héros de la Macédoine, Alexandre, qui s'en allait sur les bords de la Méditerranée fonder, dans la construction d'une ville, un monument plus durable que ses conquêtes militaires, plus noble que sa gloire de guerrier. Par là est venu Hérode, qu'un mot d'Antoine avait fait roi, el par là, oh! courbez-vous devant cette humble apparition, patriarches de la Bible, souverains impérieux , conquérants superbes, par là est venue une femme avec son époux, cheminant sans guide et sans escorte avec un âne, et portant sur son sein un enfant, l'enfant divin qui devait sauver le monde.
Qu'importe donc la grandeur d'EI-Arisch quand il y a sur le sol qui l'environne la mémoire de cette
gruDileur célesle? Là encore, par une sorle de prédestinai ion évangélique, là esl morl celui qui venail arracber le sépulcre du Seigneur aux mains des infidèles, le valeureux roi de Jérusalem , Baudoin. Là, enfin, a floUé Télendard de Bonaparte, là fui signée la capilulalion qui devail rendre à la France Kléber et .ses dernières légions. Une honteuse exigence des Anglais fil rompre ce traité, et Ton sait comment Kléber se vengea de celle ruplure à Héliopolis.
En face d^El-Arisch est une magnifique forêt de palmiers, cet arbre providentiel qui s*élance de Taridilé du désert, abrite sous son ombre la caravane , cl répand sur elle ses fruils savoureux. Près de là on aperçoit (|uelques cabanes et quelques enclos que le pauvre fellah arrose péniblement avec Teau saumâtre qu*il tire des puits creusés dans le sable; à quelque distance, sur un monlicule, s'élèvent les ruines d'une ancienne tour, et, au pied de cette tour, est la mer, la superbe mer Méditerranée, qui arrose les rivages de France et dltalie, d'Alger et de Tyr.
Si nous avions quelques raisons de regretter d'élre campés sous nos lenles, ce campement en plein air nous donnait plus de liberté que nous n'en eussions eu dans un lazaret. Nous pouvions, en nous faisant suivre de notre gardien, errer de côté et d'autre, nous approcher de la colonie agricole d'ËUArisch, d*une aulre colonie de Bédouins nomades établie pour quelques jours près de là, et poursuivre notre excursion jusqu'au bord de la mer. Avec quelle joie je saluais ces flots qui avaient peut-être effleuré les côtes de Marseille, reflété dans leur miroir les rayons du ciel de France. A Marseille, pourtant, en ce triste
mois de décembre, celte mer éuit sans doute voilée par de sombres nuages, froide el orageuse, agitant dans le fracas de ses vagues la barque du pécheur el le navire du marchand. Ici, elle se déroulait mollement en nappes argentées sur la grève; elle semblait, avec sou doux murmure el sa liède haleine, inviter le passant à plonger dans son sein, el nous nous y jetions avec une gaieté d'écolier, el nous éprouvions je ne sais quelle secrète volupté à sentir son onde caressante tomber sur notre poitrine et ruisseler comme une robe de dentelle sur notre corps.
Mais quelques jours après ces riantes promenades, celte mer si calme et si azurée prenait (oui à coup un effrayant aspect. Elle écumail, bondissait et résonnait comme la foudre jusque dans notre tente. Le ciel se couvrait d'une teinte sinistre que je ne puis dépeindre; ce n'était pas le sombre manleau des nuages, ni l'obscurité de la nuit, c'étail un voile d'une couleur jaune el lerne qui enveloppait tout l'horizon, effaçant toul sillon d'azur. Sur ce voile, le soleil ne projetait qu'une clarté pâle et blafarde, comme une lumière que l'on entoure d'un rideau, ou une lampe qui s'éteint. Bientôt le vent se lève impétueux el terrible, sillonnant de son aile la plaine immense et emportant des amas de sable qui flottent dans l'espace en noirs tourbillons. Celait le simoun, cet effroyable vent du désert. Dès les premiei's indices de la tempête, nos chameliers se couchèrent sur le sol, le front caché dans leur tunique; nos chameaux se serrèrent l'un contre l'autre, étendant leur long col par terre. Notre fidèle drogman s'en vint hermétiquement fermer notre retraite, et, malgré ces précautions, le sable pénétrait à travers la
double toile de noire lente, se répandait sur nos vêlements et nous entrait comme une cliaude poussière dans la bouche et dans les yeux.
Vers midi, quand la première fureur de ce subit orage fut un peu apaisée, nous voulûmes en voir au dehors les effets. Le ciel était encore lourd comme um.* voûte de plomb, le vent continuait à gémir, la mer hurlait en dévorant ses dunes, et la plaine qui, la veille, était si tranquille, n*était plus reconnaissable. Des collines s'élevaient là où nous n'avions vu qu*une surface plaie, et des fossés profonds avaient été en quelques heures creusés entre ces collines. Nous nous avançâmes jusque près de la forêt de palmiers; leurs tiges gigantesques pliaient comme des roseaux au souffle de l'ouragan, et les pauvres fellahs qui, quelques jours auparavant, venaient avec tant d'empressement nous offrir leurs dattes, se tenaient tapis dans leur cabane. Hais au milieu de celte scène effrayante une troupe d'Arabes galopait sur des chevaux fougueux, se poursuivant l'un l'autre, se lançant d'une main vigoureuse le djérid. A les voir dans leurs évolutions sauvages, aiguillonnant leurs coursiers et se précipitant avec de bruyantes acclamations à travers les flots de sable, on eût dit des enfants d'Eole dont l'aquilon ne faisait qu'égayer le courage et enflammer l'ardeur. Mon, je n'ai rien vu de plus étrange (|ue cette cavalcade de Bédouins au milieu du désert, dans les tourbillons de la tempête, sous le ciel d'Orient voilé par le simoun. D'ici je la vois encore, je la contemple d'un regard stupéfait. Les paroles me manquent pour la décrire.
Les belles journées de calme, les curieux incidenls
des heures d orage, la lecture entremêlée de jeunes et affectueuses causeries, nous avaient fait paraître trèscourte la durée de notre réclusion. Quand le médecin de la quarantaine vint nous apporter notre patente de santé, nous dîmes adieu à regret au sol oii nous avions passé une semaine de réclusion. Pour le regretter complètement, pour y avoir joui d'une véritable béatitude, il ne nous avait manqué que deux choses que je dirai, au risque de passer pour un être fort prosaïque : une chaise et une table; une cliaise pour nous reposer de la fatigue que nous éprouvions à rester accroupis sur nos nattes, une table pour nous dispenser de manger et d'écrire sur nos genoux. A quoi tient le bonheur!
£n partant d'EI-Arisch, on longe pendant quelques heures, à la distance d'un demi-mille, les dunes de la mer, on entre dans une étroite vallée couverte sur toute son étendue d'une couche de sel. Ce sel, produit des exhalaisons marines ou du dépôt d'une eau saumâtre desséchée par un ardent soleil , forme une large croûte d'un demi-pouce d'épaisseur. Il a beaucoup plus de force acide que le nôtre et présente en certains endroits la dureté de la pierre. Les chameliers en brisent quelques fragments pour assaisonner leur repas; mais nul industriel n'a encore entrepris d'exploiter ces mines fécondes, et nous pouvons glisser sur leur surface polie comme sur les glaces du Noi'd.
Au delà de cette espèce de lac étincelant aux rayons du soleil, nous rentrâmes dans les flots de sable parsemés d'arbrisseaux épineux, de broussailles rabougries. Là, on n'entendait plus le bruit de la grande mer d'Europe, là on ue distinguait plus aucune trace
luiuiaine. Celait le désert dans sa silenciease immensité, le désert comme TOeéan, image de Tinfini, et, comme l'Océan, admirable dans son repos, terrible dans ses orages. Nos chameliers nous y conduisaient avant le crépuscule du matin, et au crépuscule incertain du soir, sans hésiter un seul instant, sans s'arrêter pour chercher leur direction. Quand on a voyagé dans ces solitaires espaces, on comprend l'étude astronomique des Chaldéens. Le guide d'une caravane ne trouve pas ici, comme dans les déserts fangeux de Laponie que je traversais il y a quelques années, un monticule qui lui sert de jalon, un marais qui le dirige. Rien n'interrompt l'uniforme aspect de la plaine aride, et les chameliers ne peuvent y tracer en ligne droite leur sillon qu'en observant la position des étoiles et le cours des astres. Ce sont des astronomes moins savants, à coup sûr, que M. Ârago, et qui n'annonceraient pas, comme mon honorable compatriote et ami, Mauvais, l'arrivée inattendue d'une comète; mais qui ne s'en sont pas moins fait une bonne boussole de l'auréole de Vénus et des jets lumineux de la voie lactée, c A quelle heure, demandais-je à notre guide, arriverons-nous à notre halte? — Là, » me répondait-il en élevant son regard et sa main vers le ciel. Ce monosyllabe là, dans la bouche des Arabes, a une expression charmante. Il exprime quelquefois une négation positive, quelquefois un embarras, et d'autres fois un refus auquel ils donnent l'accent plaintif d'un regret, c La, disait-il, quand le soleil sera à telle hauteur, ou tombant à l'horizon, ou tout à fait couché, t C'était sa montre muette mais invariable. C'était son horloge traditionnelle dont Abraham le
patriarche avail étudié les premiers mouvements, et qui» de génération en génération, s'était transmise, sans le secours de Lépine ou de Boulhey, jusqu'à cet ignorant enrant de l'Orient.
Si monotone que puisse paraître une vaste étendue de sable, elle présente cependant par quelques accidents de lerrain , par quelque parure de végétation , et surtout par la succession des couleurs atmosphériques, plus de variété qu'on ne le croirait au premier abord. Dans la nuit, elle repose comme une mer terne et inerte sous la voûte scintillante des étoiles. On se trouve alors enfermé dans un cercle horizontal trèsétroit, et l'on n'entend aucun bruit, hors le souffle de la brise qui froisse l'un contre l'autre les légers rameaux de la bruyère mobile ou de l'épine desséchée. Mais la tente des voyageurs est dressée sur ses piquets; le feu de leur cuisinier pétille sous le vase où sa main fait bouillir le pilau. Les chameaux sont accroupis en cercle, puisant dans un sac de crin la pitance d'orge qu'on leur a distribuée d'une main parcimonieuse. Au milieu de ce cercle, leurs maîtres ont établi leur foyer. Us sont là, assis sur les talons, savourant le suc de la datte, pétrissant la galette de pain qu'ils feront cuire, comme dans les temps anciens, sous les cendres, et écoutant la chronique guerrière d'un pacha, on la légende amoureuse d'un jeune giaour, qu'un des leurs raconte avec de longs détails. Souvent ce récit a pour eux un tel charme, qu'il leur fait oublier toutes les fatigues de la journée. Le ciieik, dans le commencement d'une épopée dont il veut connaître la On, tire d'un sac, qu'il garde précieusement, la fève de Moka, la broie lui-même dans un mortier.
la jette dans la cafetière, et en partage généreusement le suc viviGant avec ses compagnons. Le récit , après cette joyeuse libation, prend un caractère plus vif et parfois un peu graveleux. Les jeunes gens sourient; le cheik passe en silence la main sur sa barbe et rêve à quelques-uns de ces yeux noirs dont son homérique voisin dépeint, comme s*il les voyait, le dangereux éclat. Des heures entières ainsi se passent; enfin le conteur se tail, ajournant au lendemain la suite de ses épisodes, et tous les chameliers se jettent sur le sol, la tête dans leur manteau, pour se remettre en route quelques moments après.
Le soleil surgit dans les brouillards du malin, perce peu à peu leur voile de gaze, Targente, le dore, le déchiré en lambeaux, puis se lève dans toute sa radieuse splendeur, et disperse comme de vains fantômes ces ombres vacillantes qui entouraient son réveil. Bientôt toute la caravane est en mouvement; Thorizon s'élargit, Tazur du ciel sourit aux voyageurs, et les grains de granit, les paillettes de silex qui parsèment le sable, étincellent comme des diamants. Vers le milieu du jour, quand la chaleur qu*on invoquait dans la froide humidité de l'aurore commence à devenir trop pesante, le chamelier, qui est plus inquiet pour ses chameaux que pour lui-même, s'avance près d'eux et leur chante pour les encourager toute l'histoire de leur vopge, comme s'ils pouvaient l'entendre, c Allons, mes bons chameaux, leur dit-il, nous avons fait depuis Gaza un heureux trajet, et nous nous sommes bien reposés à la quarantaine d'EI-Arisch. Ce soir, nous arrivons dans un pâturage où vous trouverez des bruyères plus douces que le nopal. Demain,
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nous aurons de Teau , et dans quelques jours vous dormirez au Caire, près des cbaoïeaux du pacha. Ah ! uion petit ehamelol, lu es bien jeune encore, mais tu marches d*un pas ferme et tu donnes l'exemple à les aines. I^ mère qui fa nourri était une bonne mère, et ton père m'a coûté douze cents piastres que je ne regrette pas, El toi, mon vieux compagnon, il me semble que tu bronches, ne connaitrais-tu plus le cliemiu que tu as suivi tant de fois, ou serait-ce que cette lourde lente tombe trop bas sur tes flancs; demain je la serrerai de telle sorte que tu ne la sentiras plus. Quant à toi, mon vaillant dromadaire, ah! comme tu marches fièrement, comme ta tête sedi^esse, et comme ton pied vigoureux s'allonge sur le sable; on dirait que lu portes sur tes épaules le fils d^m bey ou le bey lui-même avec sa veste d'or. Tu m'as coûté bien cher, mais quand on me remplirait mon larbousch de colonnades neuves et de gazis, je ne voudrais pas t'abandonner; tu es la perle de ma fortune et le diamant de mon foyer. Va, va, quand nous serons de retour à Gaza, tu mangeras dans ma main l'orge la plus pure, et tu boiras l'eau de citerne la meilleure, i
En parlant ainsi , l'honnête chamelier s'approchait de ses chères bêtes» observait leur allure et la disposition de leur fardeau, relevait une selle, tirait une courroie, puis contemplait son troupeau en souriant avec une douce satisfaction de propriétaire.
Ces chants naïfs, ces mouvements continus étaient pour nous un curieux sujet d'observation, un incident qui, à des intervalles assez réguliers, égayait, animait le désert; puis, après ces distractions d'un instant, on éprouve dans celte immense solitude une grave et
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profonde impression; on sent que Ton est iù, dans St^t faiblesse môrlelle, éloigné de lotit a$ile, de loui se** (ïours- humain, si dénué de toute ressource eé si seul» qu'il faut détaclier sa pensée de la terre et s'abandonner à la providence de Dieu» Si Vos vient à tomber malade^ si votre chameau vous jette par terre et vous casse une jambe « à qui avoir recours et où se réfugier? La cabane du fellah est bien loin, plus loin encore le médecin dont on aurait besoin pour fmnser une plaie ou |»our guérir une fièvre. Huit jours avant notre départ de Gaza, Tévéque de Jérus;dem, qui avait en^ trepris la même route que nous, était mort sur ces sables, mort dans les bras de sa femme qui, avec ses larmes et ses cris de désespoir, invoquait vainement un remède impossible.
Les anciens Hébreux, qui passaient leur vie dans le désert, ont plus que tout autre peuple révélé tes douleurs de cet isolement et Tidée religieuse qui en était la consolation. De là ces retours subits d'humilité, de confiance, quand ils s'étaient laissés aller à un coupable élan d'orgueil; de là cette intervention de Dieu qui éclate si solennellement jusque dans les occasions les plus vulgaires, à chaque page de la Bible.
Vers le milieu de notre troisième jour de marche, nous arrivâmes à une citerne où nos gens espéraient abreuver leurs chameaux. On n'en tira qu'un peu d'eau nauséabonde, qui pouvait à peine humecter le gosier des pauvres bétes. Près de là , sous un bois de palmiers, on apercevait quelques huttes en terre entourées d'une palissade de bianchages desséchés, et qu'on eût prises pour des poulaillers plutôt que pour des habitations humaines. Notre domestique m. 16
voulait y cbereher quelques provisions, el le désir dé voir rintérieur d'un de ces misérables hameaux égypliens nous entraîna à le suivre. Dans Tenceinle^de la palissade, une demi-douzaine d^enfanls tout nus, au venlre gonfié, aux membres grêles, aux yeux chassieux , au visage sale et couvert de mouches , se tenaient accroupis sur le sol , comnoe des canards sortis de la fange. Une femme assise près d'eux , la gorge découverte, mais le visage strictement voilé, jugeant à notre approche de l'intention qui nous amenait, s'en alla dans son gtte chercher quelques œufs, un poulet Htaigre et un chapelet de dalles; c'étaient toutes les denrées qu'elle tenait en réserve pour les voyageurs , et elle en demandait un prix que notre majordome trouvait fort exagéré; mais le moyen de disputer quelques paras à une telle pauvreté? nous payâmes sans marchander, et je jetai aux enfanta deux ou trois pièces de menue monnaie, qu'ils regardèrent d'un air ét)ahi, ne sachant ce que c'était. Nous venions de voir un établissement de fellah, une maison agricole de rÉgypte. Ce que les voyageurs racontent de la nudité, de la misère des sauvages dans les mers du Sud, de leur toit abrité sous les rameaux de palmiers, ne me parait pas avoir un plus triste aspect. A quelques lieues de là nous fîmes une autre découverte qui nous atteignait plus désagréablement. Une de nos outres, mal nouée, s'était vidée le long de la route; il ne nous restait plus une goutte d'eau. Le soleil d'Afrique dardait sur notre tète ses brûlants rayons; la plaine de sable nous échauflFait encore par son ardente réverbération. Je demandais à grands cris de l'eau, de l'eau, et notre drogman, et notre cheik
levaieol les bras en Fair avec un douloureux aceenl de regrel, car ils souffraieul aussi comme nous de Taccidenl qui nous élaii arrivé. Un des niurcbands qui s*ëlaienl joints à nous, entendant mes cris réitérés, prit pitié de mes souffrances et vint généreusement nfapporter ce qui lui restait au fond de sa cruclte de grès : un demi^verre d'eau liède, épaisse, verdâtre, que je bus pourtant avec avidité. C'en était assez pour connaître les rigueurs du désert, et la valeur du verre d'eau donné, dit l'Évangile, au nom du Seigneur. Âb! mes belles sources des montagnes, ondes pures de la Jougna, flots limpides du Doubs, que ne pouvais^je m'élancer vers vos bords et tremper mes lèvres dans votre frais ci'istall
Heureusement nous arrivions le soir à Salahieb, et, disait le cl>eik avec une expression de joie, nous boirons l'eau du Nil. A notre entrée dans ce village, on nous apporta en effet de grandes jarres pleines d'une eau jaune et bourbeuse, mais qui nous parut excellente. Depuis notre arrivée en Orient, nous avions sur ce point, comme sur plusieurs autres, cessé d'être diiBciles.
Le lendemain, pour nous récompenser de nos fatigues, nous devions jouir d'un admirable spectacle. D'abord, de vastes enclos bordés de (amariscs, remplis de palmiers, dont les hautes tiges symétriquement rangées s'élèvent dans les airs comme les colonnes d'un temple. L'art moresque, et, après l'art moresque, l'art gothique, n'est-il point né de la contemplation de ces plantes majestueuses? Rien ne ressemble plus aux légères colonnettes, aux rameaux dentelés, aux pendentifs de nos cathédrales, que ces arbres
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superbes qui 8*élanceiil d'un seul jei vers le ciel, s'épanouissenlà leur sommet en larges rameaux ondulanls, el porleni sous leurs rameaux d*énormes grappes de dalles, rouges comme le corail ou jaunes comme Tor.
Plus loiu, nous arrivons au bord d'une onde large el azurée, qui coule mollement entre de veiis sillons. Ce n'est pas encore le Nil, le divin Nil si naturellement idolâtré par les Égyptiens, c'est un de ses canaux, qui partout où ils s'étendent |K)rtenl la fécondité. Noos nous avançons le long d'une chaussée qui sépare deux prairies arrosées par celle eau salutaire. A droite et à gauche, de quelque c^lé que nos regards se tournent, ils s'arrêtent avec charme sur un nouveau point de vue. Ici, les flots du Nil amassés dans le c*ercle resseiTé d'un vallon forment un lac paisible, qui enlace et t*e<flète dans son pur miroir un groupe de palmiers. Là, ils se déroulent comme une nappe d'argent au pied des cannes à sucre et des cotonniers. Un jardinier, penché sur un seau de grès suspendu à une poutre mobile, puise dans le canal l'eau qu'il répand par plusieurs Olets dans l'enceinte de son domaine; un laboureur s'en va jeter la semence d'orge et de froment dans le fructueux limon dont le Nil a recouvert ses champs. A côté de nous passent des groupes de femmes et de jeunes filles, drapées dans leurs tuniques bleues comme des statues antiques, portant une cru* che de forme antique sur leur tète et une autre sur la paumede leur main, images vivantes des figures décrites, il y a un millier de siècles, dans les poèmes natio* naux , peintes sur le bois et sculptées sur le granit. Des volées d'oiseaux blancs s'abattaient dans la vallée
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et piélinaienl dans les sillons : le peuple les appelle des garde-bœufs» et ils suivent réellement les bœuk de la charrue, comme s*ils étaient chargés de les garder. Nous contemplions dans une muette admiration tout ce tableau si nouveau pour nous et si riant; c'était Tactif mouvement d'une population agreste, c'était Tépanouissement, la vie d'une natureabondanle après Tinanioiation et l'aridité du désert, et le désert nous apparaissait encore à quelque distance, et il y avait entre ces sables desséchés et ces vertes prairies, et ces fraîches rizières, un contraste qui surpassait en un instant tout ce que nous aurions jamais pu imaginer de la lerre d'Egypte et de ses merveilleux contrastes. J'ai parcouru ensuite celte contrée étonnante sur un espace de plus de cent lieues» j'ai vu le Nil sur plusieurs points, et je l'ai remonté jusqu'à Alexandrie; mais rien ne m'a rendu la uuigique impj*ession qu'a produite sur moi ce premier aspect de ses vallons et de ses canaux, ce premier faisceau de ses guirlandes de fleurs et de fruits.
Pour atteindre le quatrième jour ces délicieuses oasis» nous avions du marcher quinze à seize heures par jour, déjeunant d'un oeuf dur, d'une galette de froment, sur notre chameau, et ne nous arrêtant qu'à la halle de nuit.
Le soir, nous campâmes au pied de la colline où s'élève Bilbéis, l'ancienne Pharbéthis, disent les géographes. Malgré les sages ordonnances de Mébémet- Ali, et les moyens de répression employés contre les voleurs de grands chemins, le magistrat civil de la cité, qui voulut bien venir nous oflrir ses services, nous déclara qu'il ne pouvait en conscience répondre
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de nos bagages si nous ne prenions au moins deux kavas pour les garder. Nous aeceplâmes leskavas, et nous vîmes apparaître deux hommes qui semblaient avoir voulu se faire un vêtement de leurs armes, car ils ne portaient qu'une chemise et une demi-douzûine de poignards et pistolels. Avec de tels guerriers nous ne (>ouvtons que dormir en paix, et, une demi-heure après leur arrivée, eux-mêmes dormaient aussi avec une parfaite quiélude. Je dois dire à leur louange qu'ils se réveillèrent assez tôt pour réclamer le salaire que nous étions tenus de leur payer, et de plus un bon badischisch , suivant les us et coutumes de rOrient.
Nous nous mîmes en route gaiement, quoique nos yeux ne fussent pas récréés par le charmant spectacle de la veille, et qu'il fallût de nouveau traverser une vaste étendue de sable; nne agréable pensée nous animait; nous n'étions plus qu'à dix lieues du Caire; mais nos chameaux commençaient à être très-fatigués. Les plus forts bronchaient fréquemment, mon fier dromadaire lui-même baissait la tête d'un air languissant, et nos chameliers, qui avaient cheminé à pied si longtemps chaque jour, et dormi si peu d'heures chaque nuit, étaient harassés. Le cheik jurait par Allah que pour vingt mille piastres il ne voudrait pas s'engager à faire encore une fois si rapidement le même trajet, et dépeignait avec complaisance la façon de voyageur des Anglais. « Ceux-là, disait-il, ne se lèvent qu'après le soleil, et ne partent qu'après avoir pris fort à leur aise un confortable déjeuner; vers onze heures , ils s'arrêtent pour déjeuner encore, et vers trois ou quatre heures de l'après-midi, ils éta-
blissenl leur cumpeaient. Voilà une honnéle façon de voyager qui n'abîme poinl les bêles, qui ne lue poinl les gens, qui vous conduil doucement de Gaza au Caire, où vous entrez frais e* dispos, comme s ivous veniez de qui lier voire demeure. »
Nous n'avions nulle envie de voyager comme les Anglais, el d'employer régulièremenl six heures à faire Irois solides repas par jour; cependant nous sentîmes que le cheik devait réellement avoir besoin de repos, et lui aI)andonnanl nos bagages avec la liberté de nous les amener à son aise, nous louâmes, avec notre drogman, chacun un âne pour nous mener de Haiika au Caire.
Qu'on ne se 6gure poinl à ce mol d'âne ce malheureux quadrupède d'Europe, outragé par lant de quolibets, asservi aux plus vulgaires travaux, enfariné, battu |jar le meunier, attelé grolesquement à la charrue du laboureur ou au voiturin du jardinier, et, dans celte triste condition, n'inspirant pas même la pitié qui lui serait si légitimement due, et n'excitant sur son passage, pour prix de sa patience, que les huées des enfants. Qu'on ne se figure pas non plus cet âne rebelle et mal élevé qui, dans la vallée de Montmorency, jette sur l'herbe étudiants et grisetles. Non, quiconque n'a pas vu l'âne d'Orient, ne connaît pas l'un des plus beaux et des meilleurs animaux de la création. Celui-ci est vif et léger, preste et cot|uet. Il se tient la léte haute, l'oreille droite, comme un être intelligent qui a le sentiment de sa valeur. On le soigne avec une aiïectueuse sollicitude; son poil rasé, brossé, ressemble à du velours; ses sabots noircis brillent comme de l'ébènc. On le revêt d'un harnais
orné de coquillages, de franges de soie, et d'une selle élastique el molle comme un bon Ëiuleuil, couverte de drap ou de maroquin, el quelquefois de brodei4es en or. Ainsi lavé, peigné, paré, Tâne se présente fièrement dans les villes d*Ëgypte. Il n'est pas un noble personnage qui dédaigne de s'asseoir sur sa croupe, pas une femme turque de distinction qui ne s'en serve pour faire ses visites et ses promenades , el pas un voyageur qui, après avoir essayé ce moyen de locomotion, puisse sans peine y renoncer. Dans tous les villages qui avoisinent le Caire, Alexandrie, el dans toutes les villes, on rencontre des âniers qui viennent vous offrir ces excellents petits coursiers. Ce sont les fiacres et les omnibus du pays : pour quelques piastres, vous avez tout un jour à votre disposition l'homme et la l)éte , l'âne el l'ânier. L'âne a un trot d'amble si régulier el si doux, qu'à peine sent-on ses mouvements; souple et docile, il obéit à la plus légère pression de la bride el du genou, se met au pas, se lance au galop , el s arrête prudemment de lui-même dans les ruelles obstruées, dans les passages difficiles. Si son ardeur vient à se ralentir, l'ânier est là qui l'aiguillonne par derrière, le suit d'un pied agile, en l'encourageant de la voix el du gesle, el vous conduit vers la mosquée, vous guide dans les bazars.
Nos ânes de Hanka ne portaient point dans leur harnachement le luxe de ceux du <]laire, mais ils piétinaienl, trottinaient el galopaient de la façon la plus réjouissante, el nous nous avancions vers le Caire par une large roule semblable à une allée de jardin, bordée de côté el d'autre de platanes, de tamariscs, d'acacias. A notre gauche s'étendait encore le désert nu
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et Irisie; à droite, c*étail une siuxession continuelle de veiis enclos, de chaoïps féconds, de jardins el d*agre$tes habilalions. Des fontaines de marbre nous offraient, de distance en dislance, leur eau rafraîchissante, cette eau du Nil si exquise, disent les Ëgyp* tiens, que si Mahomet en avait bu jamais il n'aurait pu se décider à quitter TÉgyple; des cafés étalaient à nos regards leurs bancs couverts de nattes blanches el leurs collections de narguilés; des femmes enveloppées dans leur bleu manteau , le bas du menton tatoué, les oreilles allongées sous le poids de deux énonmes anneaux en fer, les bras revêtus d'une rangée de lourds bracelets, nous présentaient leurs corbeilles de dattes et d'oranges; des troupes nombreuses de gens à pied, à cheval, des escadrons d'ânes, des caravanes de chameaux chargés de denrées de loules sortes, cheminaient sous les verts rameaux d'arbres.
Bientôt nous aperçûmes les moulins à veut rangés comme des tours sur une des collines du Caire, le Mokatlam avec sa crête rocailleuse; les flèches des minarets, les murs de la citadelle, et au delà de ces légères flèches moresques, de ces. murs imposants, deux cimes bleuâtres qui se détachaient à l'horizon sur le ciel empourpré, comme deux montagnes. C'étaient les deux grandes pyramides de Gizeh. Quelques instants après, notiie guide nou§ conduisait, par les sinuosités d'un long faubourg, sur la célèbre et fatale place de TEzbekieh, devant Thôlel d'Orient, à la porte du régent culinaire des deux capitales de l'Egypte, l'illustre M, Coulomb, de Marseille.