CHAPITRE V
LeCaibe. —Curieux mélanges de physionomies. -- Le Baïram.
— Les conteurs. -- Les mosquées. —Les bazars. —Les bains.
— Le cabinet de lecture. — La place de FEzbekieh. — L*hôtel d'Orient.— Travaux de Méhéraet-AIi.— Les Français au Caire.
— Visite au vice-roi.
A MON AMI P. A. PATEL.
€ Allez au Cuire, me disait à Constanlinople M. de Qidalvene, qui a fait une étude si sérieuse de la Turquie et de rÉgyple; c'est, de toutes les villes d'OrienI, celle qui présente la physionomie la plus originale, i Curieuse physionomie en effel, et bien digne d'attirer l'attention des voyageurs; mœurs primitives el inallérées, étonnant mélange de races africaines et de races asiatiques; peuple conquérant et peuple conquis, des tribus nomades, comme au temps des patriarches, et des tiMbus sédentaires. Nulle terre n'a été plus que l'Egypte, envahie, subjuguée; quiconque a voulu la prendre l'a prise. Les Bédouins sauvages, les Éthiopiens, les Perses, les cohortes d'Alexandre et les cohortes de César , les Turcs el les mameluks , puis enfin les vaillants soldais de Napoléon, attirés par les richesses de ce sol fécond , par la douceur de son
climat, el encouragés dans leur désir par la situation d'une contrée ouverte de tous les côtés, ont lour à tour assis leur domination sur les rives du NiK Sous ce déluge guerrier , sous ces espèces d*alluvions des légions étrangères , il est resté une masse indigène, silencieuse, résignée, immuable dans son ancien caractère et dans son ancien type, comme les statues de ces dieux qui jadis gardaient les tombeaux, tes mains posées sur leurs genoux. Le génie d'un homme qui, du grade d'officier subalterniî, s'est élevé, par ses victoires et son habileté, au trône des Sésostris, cherche maintenant à raviver un peuple inerte, qu'il a soumis à son pouvoir, à infiltrer dans ses veines le suc chaheureux de la civilisation moderne. L'Egypte, après avoir donné des leçons aux sages de la Grèce, éclairé par ses lois, par ses institutions, l'esprit d'Hérodote et i'âme de Platon , s'est endormie sur ses monuments, comme un ouvrier satisfait d'avoir rempli sa lâche. Les autres peuples ont grandi auloup d'elle, et elle a vu leurs progrès sans s'en émouvoir, pareille à ces vieux rois qui se faisaient ensevelir sous les voûtes ténébreuses de leurs pyramides, pour y attendre le jour oii une nouvelle vie viendrait , dans leurs cer* cueils de marbre, ranimer leurs corps; il semble qu'elle se soit ainsi ensevelie elle-même, dans la muette attente de sa résurrection. Ce qui arrivera des efforts de Méhémet-Ali, de son action souvent généreuse el de son autorité souvent égoïste et parfois forcément cruelle. Dieu le sait. Mais quel que soit le résultat d'un règne si nouveau, si actif el à jamais mémorable, c'est un rare el grand spectacle que celui que présente l'Egypte, dans ce travail de réforme,
dans celle sorte d*inciibalion d*une race immobile, sous tin rayon vivifiant, et c'esl an Caire que ce travail se maRifesle dans son plus grand éclat el sa plus grande force.
Chaque malin, pendant notre séjour dans celle villet nous sortions de bonne heure pour la prcourir de c^é el d'autre. Une troupe d*&niers nous attendaient à la porte de l'hôtel et s'élançaient vers nous dès qu'ils nous voyaient apparaître. C'était la petite pièce de théâtre que nous allions voir, petite pièce souvent assez comique par les manœuvres que chacun d'eux employait pour nous faire accepter un âne, par l'étonnant langage qu'il se sont composé pour se mettre en communication avec les voyageurs. « Eh! c monssîr, monssir, s'écrie l'un, good baudet, très- €good, prendete. — Signor cavaiji, dit un autre, € buon bouriico, si non marcher, non pagare; > et ils se serrent autour de nous, nous jettent la bride dans les mains, ou l'âne dans les jambes, tout en écartant du coude ou du poing leurs rivaux. Pauvres gens! il n'est cependant pas possible de rire de leur barbare idiome, et de leur grotesque impétuosité, quand on songe que leur impatience vient de leur misère, el que, pour une vingtaine de sous, ils vous accompagnent à pied tout le jour, à l'ardeur du soleil, dans les rues el sur le sable. Les Européens sont, sur ce point comme sur plusieui*s autres, moins humains que les Orientaux. L'homme d'Orient qui pi*end une de ces bêles de louage, ne la fait marclier qu'au pas ou au petit trot, l'Européen la lance au galop, sans se soucier de la fatigue du malheui*eux ânter qui s'efforce de te suivre. Nous-mêmes, je l'avoue, nous nous sommes
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souvenl donné cel impitoyable plaisir; puissent les fellahs victimes de mon impatience me pardonner! Le choix de nos ânes étant enfin, tant bien que mal, anélé, et le but de notre excursion indiqué, nous nous mettons en marche, notre drogman en tête, et les rues que nous traversons et les diverses figures que nous rencontrons sont, dans cette curieuse cité du Caire, autant d'intéressants sujets d'observation.
Piw un heureux hasard, j'avais vu Constantinople dans le joyeux transport du Baïram, qui succède au Ramadan, et je me trouvais au Caire pendant les fêtes du second Baïram. Tous les quartiers étaient en mouvement, mouvement singulier, bien différent de celui de nos grandes villes d'Europe; ce ne sont point ces cris, ces rumeurs confuses, ces élans tumultueux qui, à certains jouis, agitent nos rues et nos boulevards. Le peuple d'Orient conserve, jusque dans ses réjouissances publiques, son attitude calme et réservée; une fouie innombrable circule de tout côté, mais avec oixire et en silence, comme si elle se rendait à une cérémonie religieuse. L'uléma, la tête couverte de son large turban, le corps enveloppé dans son ample pelisse, s'avance avec une magistrale dignité; des femmes voilées jusqu'à la racine des cheveux et abritées sous de vastes manlilles noires, comme so4is les replis d'une tente ambulante, cheminent sur leur âne, soutenues chacune par un homme d'un âge mûr et d'un tempérament, je suppose, fort éprouvé, qui marchent à côté d'elles, en leur enlaçant la taille; des chalantis se promènent, d'un air réfléchi, dans les bazars, et s'arrêtent gravement en face d'un marchand qui les reçoit non moins gravement en aspirant à m. 17
loogs IraiU la fuoiée de son chibouk; le jeune officier même, en (Caracolant sur son beau cheval, dont il aime à faire voir la souplesse et la grâce, réprime son ardeur pour ne pas ressembler au pétulant Européen. De temps à autre seulement, deux sais, les jambes nues, les flancs couverts d*une simple chemise, courent devant quelque haut fonctionnaire dont ils portent la pipe ou les tapis; un autre coureur s'avance encore, armé d'un fouet qu'il fait claquer pour ouvrir le passage à une voilure, chose inouïe il y a vingt ans, dans l'enceinte du Caire, et mise en usage par Méliémet-Ali et Ibrahim Pacha.
Çà et là des soldats, avec*, leur légère veste de toile, leurs pantalons de toile larges sur les jaml>es et serrés au genou; des gens du peuple, au visage doux et mélancolique; des enfants qui ont déjà la froide altitude de leurs pères, forment un cercle compacte dans lequel nous voulons pénétrer. Deux femmes sont là, assises sur le sol, la tète voilée, tenant, d'une main bronzée, le manche de leur laraboukah, et de l'autre frappant sur la peau qui en ierme l'ouverture, pour accompagner le chant d'un improvisateur nomade, debout à côté d'elles.
Plus loin, UD autre chanteur récrée, par ses récits, une galerie de musulmans rangés comme des statues sur les bancs d'un café. Pour établir ici un café, il n'est pas besoin d'avoir un gros capital; il ne faut payer ni tapissiers ni décorateurs; une terrasse en terre, quelquefois le tronc d'un arbre aux rameaux séculaires, en forment le fonds. Deux ou trois nattes, des narguilés en noix de cocos, quelques pipes en terre, des lasses avec des soucoupes de cuivre, en
composent le mobilier; un pilon pour broyer la fève de Moka et une bouilloire, c'en est assez pour faire passer des heures de délices 5 un honnête Égyptien , et si, à cet heureux comforl, on ajoute ta voix d'un chanteur, la béatitude est complète.
Il y a, en Egypte, plusieurs sortes de conteurs qui s'en vont de ville en ville, qui égayent par leurs chants les réunions populaires et les fêtes de famille. Les uns improvisent avec facilité des vers de circonstance, d'autres se bornent à réciter des fragments des anciens poèmes et romans arabes; ceux-ci ont adopté les belliqueuses aventures du noir Abou Zayd; ceux-là disent Tépopée d'En-Zahir et de Delemek; d'autres se consacrent au récit des merveilleux exploits d'Antar et de son amour pour la belle Ibla. Un seul de ces poèmes sufiit pour occuper la mémoire et le talent musical de toute une corporation d'artistes, à en juger du moins par l'étendue de l'odyssée chevaleresque d'Antar, dont IVI. Hamilton nous a donné une analyse extrêmement abrégée, en quatre volumes; l'ouvrage original, dit ce savant traducteur, n*a pas moins de soixante volumes. Quels que soient la richesse de souvenirs et les qualités vocales de ces chanteurs, l'empressement avec lequel on les entoure et le plaisir qu'on éprouve à les entendre, il ne faudrait point comparer leur succès à celui des trouvères de France et des minnesingers d'Allemagne, des bardes d'Ecosse, des scaldes Scandinaves. Ils ne jouissent point de cette considération qui entourait ces aimables interprètes du gai savoir, ces chantres belliqueux des seigneurs féodaux, des chefs de clans, des jaris; ils ne s'asseoient point à la table de celui qui les invite à ré-
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créer son repas* el ne reçoivent point la pelisse précieuse on la coupe d'or. L'Arabe les range dans la classe des bateleurs; il les écoute avec bonheur, mats se croit quitte envers eux quand il leur a jelé quelques piastres.
An milieu de cette foute si bizarre qui inonde le Caire, au milieu de ces musulmans si richement vêtus, de ces officiers couverts de broderies en or, de ces femmes de bai*em, auxquelles il faut tant de soie el de bijoux, de ce luxe de chevaux et de voitures, de selles et de harnais, un triste spectacle afflige cependant nos regards : c'est la miv^érable nullité du fellah, c'est cette troupe d*enfants du peuple, aux membres amaigris, au visage livide; c'est un malheureux qui court devant nous, tenant entre ses mains un serpent qu'il agite pour attirer notre attention et obtenir une aumène; c'est surtout cette quantité de gens borgnes ou aveugles, frappés d'ophthalmie, cette effroyable plaie de l'Egypte. Volney dit que t sur cent personnes, il rencontrait souvent, au Caire, vingt aveugles, dix borgnes et vingt autres dont les yeux étaient rouges, ou purulents, ou tachés. > Ce calcul nous parait exagéré, mais en le réduisant d'un tiers, peut-être il serait encore vrai de nos jours, après tous les efforts tentés par les gens de l'art pour remédier à un tel fléau. La vive réverbération des sables échauffés par le soleil, les soirées fraîches et humides, les nuits plus fraîches encore après une brûlante journée, l'imprudence qne les Égyptiens commettent en couchant en plein air, la suppression subite de la transpiration, sont nu nombre des causes qui occasionnent cette affreuse infirmité. S'il y a là une influence météorologique à
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laquelle les habitants du pays ne peuvent entièrement se soustraire, elle n*esl pas si rigoureuse qu*on ne puisse, au moyen de quelques précautions, en prévenir ou du moins en amortir le dangereux effet; et les Égyptiens sont si tenaces dans leurs habitudes, qu'ils ne peuvent se départir de celles dont on leur a si évidemment montré le péril.
Malgré le douloureux aspect de cette misère dtl peuple et de ses maladies, les rues du Caire ne don* nent point au voyageur la déception qu'il éprouve eu parcourant celles de Gonstantinople, si splendides au dehors, si chélives et si tristes au dedans. Les rues du Caire sont, il est vrai, pour la plupart, tortueuses, sombres, enchevêtrées parfois Tune' dans l'autre comme les allées d'un labyrinthe, et traversées en certains endroits par des passages soutermins où l'on n'a rien de mieux a faire que de s'abandonner à la sagacité de sa monture; mais elles sont propres, arro* sées, balayées régulièrement; et, à hi place de Taffreux pavé de Constantiuople, des échelles de pierre de Galata et de Péra, on n'y trouve qu'un sot plane et ferme où l'on peut se promfener sans fatigue. Les maisons qui les bordent sont en général aussi plus hautes et mienx bâties que celles de la capitale de Turquie. A tout instant le regard s'arrête avec joie sur une façade couverte d'arabesques, sur «ne fenêtre entourée d'un treillage en bois qui, par la légèreté de ses détails, l'élégance de sa siructure, fait presque pardonner à la pensée jalouse qui a mis cette barrière entre l'intérieur de l'habitation et la curiosité des pas* sants. Puis voici une fontaine de marbre sculptée par une main habile sur toute sa surf»;e; voici une mos-
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quée dont on aime ù voir le majestueux portail et les profondes arcades. An-dessus de sa large enceinte s'élève un minaret orné de charmantes ciselures, de balcons dentelés, moins imposant dans son jet aérien que la flèche de nos cathédrales gothiques, mais sou* vent non moins gracieux. On compte au Caire plus de trois cents mosquées, et il en est une vingtaine de ce nombre qui occuperaient dignement la réflexion et le pinceau d'un artiste. La plus ancienne est celle d'Amrou, située au milieu des décombres du vieux Caire* Deux cent cinquante colonnes en marbre soutien* nent autour d'une vaste cour sa galerie carrée. Autrefois on y voyait encore une autre cour où Ton trouvait des bains, une fontaine et un okel destiné à recevoir les voyageurs» Une coupable avidité lui a ravi une partie de ses fondations et a mis son sol à nu. Méhémet-Ali travaille aujourd'hui à la restaurer. Il sait qu'en agissant ainsi il fait une œuvre agréable à son peuple. Nul temple du Caire n'est encore plus vénéré que celui-ci. Dans les temps de désastre, lorsque la peste ravage la cité, ou lorsque le débordement du Nil ne répond point au vœu de l'Egypte, le pacha, les hauts fonctionnaires s'en vont là avec la population musulmane invoquer la miséricorde de leur Dieu; les communautés chrétiennes et juives les suivent au . même lieu, et c'est un grave et mémorable spectacle, un spectacle unique au monde que de voir cette foule d'hommes d'origines si diverses, de croyances si différentes, se courber ensemble dans la douloureuse pensée qui les réunit sous ces arceaux construits il y a douze siècles par le conquérant Amurat, et invoquer à la fois le Christ et les saints, Mahomet et Jéhovah.
La mosquée Hassan, bâtie sur la place Roumeyieh, est l'un des monuments les plus précieux de Tari moresque. Je ne pense pas qu'à Séville et à Grenade il soit possible de rien voir de plus joli que ces petites fenêtres tournant du plein cintre à l'ogive; rien de plus riche que la voûle de son portail, toute parsemée de pendentifs découpés comme des stalactites, comme des grappes de fruits ou des bouquets de fleurs.
Par son ancienneté, par la splendeur de sou architecture, par les établissements qui y sont joints, la mosquée El-Azhar présente encore à l'étranger un plus grand intérêt. Je n'ai pu, à mon grand regret, la visiter longuement comme je le désirais, mais M. Clot-Bey en a donné, dans son intéressant livre sur l'Egypte, une description très-nette et Irès-détaillée. (T. II, p. 548.)
Parmi les autres mosquées où il m'a été permis de pénétrer, et qui à elles seules suffiraient pour occuper pendant des semaines l'attention d'un archéolor gne, je citerai encore celle de Kaitbaï, remarquable par la finesse de ses ornements, celle de Mouaïed et de Kalaoun.
Les bazars présentent aussi un tableau plus varie et plus pittoresque que ceux de Constantinople. C'est le réservoir immense où arrivent en ligne directe, par les vastes espaces du désert, par la mer Rouge, la Méditerranée et le Nil les productions des Indes, de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Là viennent les caravanes de Damas avec leurs tissus d'or et de soie, et celles qui apportent de Suez les richesses de Calcutta et de Bombay, et celles du Sennaar, du Darfour,
cte TAbyssinie avec leui*s cargaisons d'if oire, de poudre d'or, de plumes d'autruche, et, par la même roule, hékis! il faut dire, les esclaves rjue Ton étale, que Ton vend encore publiquement comme des bêtes de somme, tandis que les méthodistes anglais exhaltent tant de plaintes hypocnles sur la traite des nègres. N'est-ce pas une vraie f imile de nègres que celle qui jette journeitement tant d'esclaves, hommes, femmes, enfants sur les marchés du Caire, de Smyrne et de Conslantinople? Oui, mais ceux-ci sont assez loin de nos possessions coloniales, et la philanthropique Angleterre n'a point à s'en occuper!
Détournons nos regards de ces vici imes d'un barbare usage et d'une l^arbare spéculation, que nos vœux ne pourraient reconduire sur leur terre natale, que notre pitié ne pourrait soulager, étalions chercher ailleurs un autre point de vue. En sortant de l'immense réseau des bazivrs turcs où clraque genre de commerce, chaque corporat ion de fabricants, d'ouvriers, a sa place spéciale, une longue rue sinueuse nous conduit devant une maison dont la porte, ornée d'arabesques, s'ouvre sur un pavé de mosaïque. C*est un bain turc fréquenté la moitié du jour par les hommes et le soir par les femmes. Honte à nos bains européens, sur quelque rivière, sur quelque lac qu'ils soient situés! Ce n'est qu'un pauvre moyen de propreté comparé à tous les rdflSnements de luxe, à toutes les péripéties de sensations physiques qui constituent le l>ain oriental. Vous entrez là sous une voûte ouveHe par le liant, de telle sorte qu'il n'y pénètre qu'un jour mystérieux. Vous déposez sur une natte de jonc vos vêlements. Par une de ces pudiques habitudes auxquelles les Turcs attachent
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beaucoup plus de ))rix que nous ue croyons, on vous couvre les flancs d'un tablier de loile, un homme s'empare de vous el vous conduit par la main dans une pi*emière salle, où une eau chaude jaillît d'un bassin de marbre. Là il vous étend sur une dalle, il vous humecte le corps d'une eau parfumée, il vous frotte avec un gant de poil de chameau, il vous masse, il vous fait craquer Tune après l'autre avec une éton-^ nante dextérité toutes les articulations. On entre ensuite dans une seconde salle où Ton se plorige dans un bassin d'eau chauffée à une température plus élevée. Puis le même homme vient vous envelopper avec du linge frais, il vous noue une serviette autour de la iéie et vous mène sur un lit de repos. Là un autre baigneur vous masse de nouveau les membres tandis que vous êtes mollement couché, et que le cafetier de l'établissement vous prépare une tasse de café bouillant et un chibouk. Le travail du bain dure au moins une demi-heure, et les Turcs, qUi ne se tourmentent point comme nous de Virreparabile lempus, passent encore une on deux heures à fumer, à sommeiller dans une placide indolence, dans une douce torpeur qui pour eux est une sorte de béatitude. Pour les riches orientaux, ces bains préparés avec tant de luxe, et la sieste paresseuse qui en est la suite, ne sont souvent qu'un voluptueux passe-temps. Pour le peuple, c'est une action hygiénique dont tous les médecins ont reconnu l'efficacité, un moyen puissant de prévenir dans ces chaudes régions plusieurs graves maladies. Mahomet n'a point enseigné dans son Coran cette luxurieuse combinaison des bains orientaux, mais en commandant à ses sectateurs les ablutions journalic-
res, il leur donnait, sous la forme d'une prescription religieuse, un salutaire principe de médecine.
Près de ce bain du Caire, donl j'abrège la description, de peur qu'on ne me soupçonne d'avoir pris trop de goût à la mollesse égyptienne, est le bazar franc, tout peuplé de marchands anglais, français» italiens. On y voit, entre autres denrées européennes» une quantité d'articles de comestibles et d'habillements confectionnés à l'usage des voyageurs qui, après un trajet de quelques mois en Syrie ou dans la haute Egypte, ont tous grand besoin de réparer les brèches faites à leurs vêtements.
A quelques pas de là est un cabinet de lecture, autre refuge où, à la suite d'une de ces disettes de pérégrination, on court avec empressement chercher dans un journal une nouvelle de France, une compensation aux lettres que l'on attendait et qui ne sont pas venues. N'importe alors l'opinion politique et le style de la feuille sur laquelle on a le bonheur de mettre la main. N'importe même sa date déjà lointaine. Ce qui n'est déjà plus pour les Parisiens qu'un fait enseveli, oublié, et dont un homme qui se respecte ne peut décemment plus parler, est pour l'ignorant qui arrive de la haute Egypte ou de Jérusalem un événement tout neuf, qui a l'attrait d'une découverte. Dans la soif de nouvelles que l'on éprouve, on avale d'un Irait, si énorme qu'il soit, le premiers-Pans et les histoires de meurtres, de vols, de diligences renversées, de refus de sépulture, de suicides et autres petits accidents qui diaprent quotidiennement d'une façon si agréable le terrain du journalisme. On lit avec un patriotique entliousiasme les correspondances élran-
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gelées sans y reconnaître une seule invraisemblance, ni la moindre erreur géographique, on se délecte dans les annonces, el il se peul même, chose à peine croyable, qu'on s*aventure d'un air gaillard dans les incommensurables défilés du roman-feuilleton. Puis Ton s'en va examiner les livres étages sur les rayons de la bibliothèque. Les anciens nous sourient comme de vieux amis que Ton n'a pas vus depuis longtemps; les nouveaux ont je ne sais quel air aimable et prévenant qui vous invite à faire connaissance avec eux, et l'on paye avec empressement la permission de les prendre sous son bras et de les emporter dans sa demeure pour causer avec eux soir et matin. Le propriétaire de cet heureux établissement s'appelle M. Bonhomme. Ce n'est point un titre qui lui vient de la gratitude de ses abonnés. C'est le nom qu'il a reçu en venant au monde comme un indice de la bienfaisante mission qu'il devait un jour remplir sur la terre égyptienne.
Du cabinet littéraire de M. Bonhomme, on tombe à la place de l'Ezbekieh, le quartier le plus brillant et le plus animé du Caire. Là est la route qui aboutit au port de Bombay; là est le champ de manœuvres des troupes égyptiennes, et la promenade du beau monde de la ville; Turcs, Cophtes, Arabes, et au milieu de ces races diverses, le mouvement européen. Là, de quelque côté que l'on se tourne, on entend parler français, provençal, italien. Un Marseillais pourrait se croire dans sa chère Canebière, n'étaient les figures de femmes voilées, les turbans et les tarbouchs qui passent à côté de lui. Les maisons qui entourent celte vaste place ont, par la hauteur de leur faite et par leur
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construction, un aspect, européen. Une de ce» maisons contient une assesp belle collection d'ouvrages en diverses langues, relatifs à TÉgypte, et un cofiimencement de musée national. Vim uuMe renlerme un très-grand et très-bel hôpital; et l*une de celles qui, par leurs larges dimensions, frappent le pUi« les regards, est Tbôtel d'Orient, le caiavan^érai de toute TEurope. C'est une chose singulière que Tasipecl intérieur de cet hôtel à l'approche des jours de départ et d'arrivée des bateaux à vapeur de Suez el d'Alexandrie. La cour est pleine de chevaux, de cbaïueaux ei de bagages de toute sorte. La table d'hôte, allongée jusqu'aux deux extrénoités de la salle, est occupée par une double rangée d'individus qui arrivent de^ quatre parties du monde. Celui-ci vient en droite ligne des rives du Gange; celui-là de l'Adriatique; voire voisin de gauche parle des découvertes qu'il a faites à Bagdad; votre voisin de droite s'est passionné pour les ruines de Thèbes. C'est un. mélange incroyable de narrations scientifiques, d'observ^j^tions commerciales, d'aventures romanesques, d'élaus enthousiastes ou de cris de déception, et un capbarnaum de tous les dialectes du Nord et du Sud, de l'Est et de l'Ouest. Les Anglais tombent là tout d'un coup pur centaines et disparaissent comme des nuées d'hirondelles. Malheur à ceux qui, dans une fatale précipitation ou par un funeste calcul d'économie, ont arrêté leur place de Bombay jusqu'à Alexandrie; ils n'auront ni le temps de voir le Caire, ni même le temps de se reposer. A peine débarqués à Suez, on les encaque comme des harengs dans des caisses en bois posées sur deux roues. On leur fait traverser au galop le
déserl, et à peine onl-ils commencé à aspirer l'odeur des fourneaux de M. Coulomb, qu'une voix impatiente les appelle. Il faul partir de nouveau, courir à Bombay, s'embarquer sur le Nil et atteindre sans relâche Alexandrie. Jamais on n'a si rudement pratiqué l'économie du temps. Plusieurs de ces infortunés ne peuvent résister à la fatigue extrême d'un tel trajet, et une jeune femme y a succombé pendant notre séjour au Caire. Mais qu'importe? la compagnie Waghorn n'a point à se préoccuper de tels accidents, et ses agents Iriompheut, si, dans le cours d'une de ces expéditions, ils ont gagné quelques vingtaines de minutes sur les centaines d'heures qu'ils y emploient ordinairement.
Non loin de l'hôtel d'Orient est la maison à jamais mémorable qui abrita la glorieuse tête de Bonaparte, et qui fut arrosée du sang de l'héroïque Kléber. Elle est occupée aujourd'hui par l'école des langues orientales. On ne pouvait en l'habitant lui donner une plus noble destination. Tout l'espace qu'elle contient a été, depuis l'Invasion de nos armées, complètement changé. A cette époque, ce n'était qu'une arène unie comme le Champ-de-Mars; le vice-roi l'a entouré d'un canal et y a fait des plantations d'arbres qui lui donnent aujourd'hui la riante apparence d'un jardin anglais.
Du règne de Méhémet-Ali date pour le Caire une cre de grandeur et d'embellissement que celte ville n'avait point connue dans les âges antérieurs. Les califes abassides, fatimites, les beys mameluks et rircassiens l'avaient dotée de plusieurs grands monuments, mais son souverain a<;tuel a porté une attenm. 18
tion vigilante sur (oui re qui pouvait en rendre le séjour plus sûr et plus agréable. L*état du peuple y est bien triste, il est vrai, et de longtemps, peut-être, il ne s'améliorera; mais on n*y entend plus parler de ees brigandages impunis, de ces actes de rapi, de violence, de cruauté, qui la désolaient au temps de Volney. Ce n'est plus la malheureuse cilé traversée sans cesse par une soldatesque effrénée, par cette terrible légion de mameluks, qui la gouvernail le sabre au poing et le pislolct à la ceinture. Une police active y entretient un ordre sévère. L'étranger n'y est point comme autrefois exposé aux caprices d'un pouvoir arbitraire» et les Francs y jouissent d'une protection particulière. L'habit européen est maintenant, pour celui qui le porte, un titre de recommandation et une sorte de sauvegarde. La- populace a appris à le respecter» et il n'est plus personne qui puisse se faire ouvertement un jeu de l'injurier.
A sept heures du matin, le mouvement du Caire commence; au coucher du soleil, il cesse tout à coup comme par enchantement. On dirait une mer bruyante aplanie en un instant par un grand calme. Boutiques et ateliers, tout est clos, et tous les habitants sont rentrés dans leur demeure. Nul quartier n'étant éclairé, celui qui, à cette heure de solitude et de silence, se trouverait encore dans les rues, est obligé d'avoir un fanal allumé et serait mis à l'amende s'il ne prenait cette précaution. Pendant le jour, cette grande ville peuplée de tant de races différentes, cette ville de trois cent mille âmes se meut, marche. Ira* vaille, et se récrée avec la tranquille régularité d'un rouage d'horloge ou d'une ville hollandaise. Dans les
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nombreuses excursions que j*y ai faites, lanlôl d*uD côlé et (anlôl de Taulre, je n'y ai pas vu une seule rixe, el n'ai pas élé témoin d'une seule scène de brutalité. Je ne pourrais en dire autant des principales cités de l'Europe. Ce qui frappe surtout l'étranger dans les villes d'Orient, el plus encore dans une ville aussi populeuse que le Caire, c'est l'austère réserve des hommes envers les femmes. Non-seulement il n'est pas permis de s'approcher d'elles, de les aborder, mais un musulman qui rencontrerait sur son passage son épouse légitime, sa sœur ou sa fille, n'oserait la saluer. Il existait ici, il y a quelques années, une quantité de femmes formant une caste à part et payant un assez fort tribut à l'Etal : des aimées, des danseuses, et, dans ces deux dénominations, j'en comprends une autre qu'il est inutile de dire. I^ur profession patente, qui se révélait assez aux regards par les enjolivements de leur costumé et la nature de leur démarche, ne permettait cependant pas qu'on les accostât en public. Si dans le cours de leurs promenades elles accueillaient un langage, ce n'était que le muet langage des signes. Le vice-roi les a un beau jour bannies ea masse de la capitale. M. Clot-Bey regrette qu'on ail pris cette mesure, el donne pour raison de son blâme un fait que sa position l'appelail à juger, mais qu'il ne me convient pas de mêler à mon récit.
En établissant un règlement de police et de discipline dans sa capitale, Méhémet-Ali en a facilité l'exécution par les travaux qu'il a ordonnés dans les quartiers les plus habités et les rues les plus étroites. On ne saurait se faire une idée de tout ce qu'il a, depuis
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une dizaine d'années, déblayé, démoli et reconsiruil. Il semble qu'il ne soit conlent que lorsqu'il enlend du salon de son palais le bruit des charrettes qui enlèvent des décombres, des scies qui tranchent les blocs de pierre ou des truelles qui crépissent un mur. A chaque pas, on voit des centaines d'ouvriers qui, en chantant selon l'usage arabe pour s'encourager au travail, accomplissent une de ses idées de maçonnerie. Ici, on renverse une colline de sable, on aplanit uu monticule; là, on creuse un canal; plus loin, ou édifie une Fabrique ou un palais. La quantité de bras dont il dispose par sa despotique autorité de pacha, le bas prix excessif de la main-d'œuvre lui permettent d'entreprendre, sans trop entamer son budget, des travaux qui ailleurs entraîneraient à des dépenses énormes, c Combien gagnez-vous par jour? demandais-je à un fellah que je voyais dès le matin au soir attelé à sa brouette. — Trente paras ', me répondit-il; puis quelquefois, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard inquiet, quelquefois on y ajoute trente coups de bâton. •
Le fuit est malheureusement vrai. La bastonnade est ici non-seulement un moyen de punition, mais souvent un moyen de réduire au silence celui qui se plaindrait de l'irrégularité ou de l'exiguïté de son salaire. Si une première bastonnade ne suffit pas pour assouplir un manœuvre trop obstiné, on lui en donne libéralement une seconde, et au besoin une troisième. Il n'est pas rare de voir arriver dans les hôpitaux des
> Trente paras sont juste les trois quarts d*une piastre, el la piastre équivaut à 35 centimes.
malheureux ensanglantés, meurtris par ce châtiment barbare, avec l'injonction au médecin de les guérir au plus tôt et de les remettre à qui de droit pour qu'on les bâtonne encore et qu'on jes renvoie de nouveau à rinflrmerie.
J*espère que Méhémet-Ali ne connaît point toutes ces honteuses cruautés. S'il les connaissait et les tolérait, il faudrait le replacer au rang de ces féroces mameluks dont il a délivré le sol de l'Egypte, et eu admettant qu'il les ignore, ce n'en est pas moins une tache pour lui que de tels abus de pouvoir se commettent sous son règne, en son nom, dans la ville qu'il habite.
i^ France a sa part d'honneur à revendiquer dans les réformes les plus sages et les travaux les plus utiles de Méhémet Ali. Ce sonve'rain, né dans une position obscure, et privé, comme la plupart des enfants de l'Orient, des bienfaits d'une éducation première, a eu la noble pensée d'appeler ù lui, pour le seconder dans ses entreprises, des hommes d'art et de science, et l'habileté de discerner leur mérite. C'est la France surtout qui a coopéré à son œuvre de progrès; c'est à la France qu'il a adressé ses colonies d'élèves; c'est la France qui les a reçus ignorants et les lui a rendus éclairés et formés par les leçons de la science. C'est la France enfin qui lui a donné le vivifiant appui de ses officiers, de ses ingénieurs. Il n'y a pas tant de Français au service de Méhémet-Âli qu'on se le figure généralement. Mais tout ce qu'il a fait de plus grand depuis une vingtaine d'années dans les diverses branches d'administration et les diverses provinces de ses l^tats, a été fait, on peut le dire, sur
le plan et sous la surveillance de nos eorapalrioles. G*esl un de nos ingénieurs, M. de Cérîsi, qui a conslruil le |)ort d'Alexandrie el la flolle superbe du pacha. C'esl un de nos oflBciers de marine, M. Besson, qui a fourni ses équipages el instruil ses malelols. C'est un ancien officier d'ordonnance du maréchal Ney, M. Sèves, de Lyon (Soliman Paclia), qui, malgré d'innombrables obstacles et quelquefois au péril de sa vie, est parvenu à soumetlre au régime de la discipline européenne ces légions d'Arabes qui frémissaienl à l'idée seule de nos sévères exercices et qui, subjuguées à la fin par une énergique volonté et babi* tuées à se ranger sur un champ de bataille, ont remporté les éclatantes victoires de Koniah et de Nézib. Un autre Français, M. le colonel Varin, dirige actuellement l'école de cavalerie. M. Clol-Bcy a organisé l'école de médecine d'Abouzabel, le service des hôpitaux et le service sanitaire de l'armée. U. Lambert est le chef d'une école polytechnique d'où il sort chaque année des hommes doués d'une excelleole instruction pratique. M. Linant de Bellefonds a fait, sur les voies de communication, sur les moyens d'arrosemeni, les chaussées el les canaux, de vastes et profondes études qui onl déjà produit de magnifiques résultats, et qui en produiront encore de plus importants, si le vice-roi peut entreprendre les dispendieux travaux que lui-même désire : les barrages du Nil, el surtout la jonction de la mer Rouge el de la Méditerranée, qui immortaliserait à jamais son règne et sérail pour toute l'Europe une œuvre d'une valeur inappréciable. M. Perron, chimiste distingué, travailleur infatigable^ se repose de l'enseignement qu'il est
chargé de faire à Técole de médecine, en compulsant les manuscrits arabes, en recueillant de précieuses notions sur Tancienne poésie et l'ancienne géographie aral>es.
Au milieu de ces missionnaires de la civilisation, j'ai eu le bonheur de revoir un des amis de ma première jeunesse, M. Brunneau, chargé de la direction de Técole d*arlillerie. Je l'avais connu, il y a seize ans, sur les rives fleuries du Tarn, et je m'élais lié avec lui par une de ces subites sympathies qui sont pour le cœur ce qu'est un rayon de jour pour l'œil, une douce lumière, une révélation. Je lui confiais alors mes rêves avenlureux d'adolescent, mes vagues espérances' et mes tristesses. 11 m'écoutait d'une oreille indulgente, s'associait avec bonté au tumultueux essor de mon espril et me donnait alEeclueusement les con<seils de son expérience. Nous nous rencontrions après noire longue séparation, à six cents lieues de noire ^>ays, sur les débiis d'un antique empire et le berceau d'un empire nouveau. Je le retrouvais aussi jeune qu'autrefois, aussi dévoué à toutes les nobles choses, aussi fervtMit dans sa foi de socialiste. Il est des âmes (pie le temps ne vieillit pas et dont les vicissitudes du sort ne peuvent amortir le généreux élan.
M. le duc de Raguse a donné sur quelques-uns de ces hommes d'élite, sur les élablissemenls qu'ils ont fondés, et sur leurs diverses spécialités, des détails circonstanciés que j'ai lus avec un vif intérêt, et sur lesquels je ne veux point commettre un acte de plagiat. Mieux vaut pour le lecteur recourir à son livre qu'au mien.
Après avoir visité le Caire et ses monuments, non
âlG DU RUIN AU NIL.
poinl comme M. le duc de Raguse, à qui le vice-roi donnail lui-même des guides, des inlerprèles, el la racililé de lout voir, mais autant que me le permettait mon obscure position de voyageur, après avoir observé à chaque pas les Iraces de Tactif et intelligent pouvoir de Méhémel-Âli , el avoir entendu paHer chaque jour de tout ce qu*il avait déjà fait et de tout ce qu'il projetait de faire encore, j'éprouvais un ardent désir d'arriver jusqu'à cet homme éminent qui a rendu tant de vie et d'éclat à cette terre d'Egypte, naguère encore livrée au désordre de la barbarie. M. Barrot, par une bienveillance dont j*aime à le remercier, voulu! bien sortir de la retraite où une perte doolonrense le tenait enfermé, pour condescendre à mon désir. Un matin, il s'arrêta à cheval à la porte de mon hôtel ; je montai sur un àne, et nous nous acheminâmes vers la citadelle, l'une des importantes constructions de Saladin. Elle couvre une des hauteurs du Hokattam et domine toute la ville. On y parvient pr deux larges rampes taillées dans le roc, et l'on passe sous un péristyle qui, avec ses rangées de fusils et sa haie de soldats, a tout l'air d'un corps de garde français. Au delà de ce péristyle est une vaste cour ou chacun entre librement et qui est sans cesse pleine de fonctionnaires civils et militaires, de manœuvres et de marchands, d'âniers elde curieux. En 4834, l'explosion d'un magasin à poudre renversa la majeui*e partie de cet antique édifice. Le vice-roi l'a déjà fait reconstruire presque en entier, et sur ses derniers décombres , il bâtit aujourd'hui une mosquée d'une richesse de matériaux qui n'aura son pendant que dans lu fastueuse église dlsaac, élevée à Pétei*sbourg
par M. de Monirerrand. Toutes les murailles de la nouvelle mosquée sont revêtues eu albâtre oriental, ce bel albâtre qui a les ternies de l'ambre et les reflets de Topale. Les colonnes qui soutiennent les galeries, la fontaine qui décore leur enceinte, sont faites avec la mémo pierre. L'ordre d'architecture employé dans cet édifice n'est ni gt*ec, ni roman, ni gothique. Il y a là dans la coupe des arceaux, dans l'élancement du dôme, dans la forme des chapiteaux, un dessin tout ivottveau, une ciselure qui d'abord surprend le regard par son étrangeté et qui pourtant ne manque pas d'une certaine grâce. Mais ce précieux albâtre est plus brillant que solide. On ne peut le travailler sans en faire jaillir de profondes écailles, dont il faut ensuite remplir les vides avec une espèce de ciment. Les (H>lonnes du temple de Héhémet-Ali, à peine posées, ressemblent déjà, avec toutes leurs gerçures, à des colonnes détériorées par le temps , et je ne crois pas qu'elles soient de longue durée.
On trouve encore , dans l'espace occupé par la citadelle, une manufacture d'armes, une fonderie de canons, une imprimerie, l'hôtel des monnaies et le fameux puits de Joseph. Ce puits, creusé par Saladin qui portail le prénom de Joussonf dont nous avons tait Joseph , a deux cent quatre-vingts pieds de profondeur, et se divise en deux parties. Une machine à roues, mise en mouvement par deux boeufs, élève l'eau jusqu'au premier étage, où une autre machine la reprend pour la porter à l'étage supérieur. Le puits de Joussouf a été exécuté pour pourvoir aux besoins de la forteresse dans le cas ou l'aqueduc qui y verse les flots du Nil serait coupé. Si étonnant que soit ce
travail, nous en avons un près d'une petite ville de FrandieComté qui ne Test guère moins. C*esl le puUs du forl de Joux, taillé dans le roc vif et descendant du sommet d*une cime escarpée jusqu'au niveau du Doubs.
Mais n'y eût-il dans la citadelle ni palais de pacha, ni fabriques d'armes, ni citerne de Saladin, il faudrait que l'étranger montât sur les terrasses de pierre qui la bordent du côté de la ville, car il a là sous les yeux un magnifique point de vue : à ses pieds celte immense cité égyptienne avec son innombrable quantité d'édifices, ses maisons à terrasse plate, ses coupoles de mosquées, ses minarets éclairés, colorés par un soleil ardent; d'un côté, les ruines du vieux Caire; de l'autre, la quantité de barques et de navires qui remplissent les avenues du bord de Boulaq; à l'Iiorizon, les gigantesques pyramides de Gizeh, revêtues par les reflets du ciel d'un manteau d'azur; çà et là, les vertes plaines sillonnées par le Nil , ei près de cette ville si animée, près de ces vallées si riantes, le désert terne et silencieux, l'aridité des sables et la fécondité du fleuve béni, image éclatante des croyances primitives de cette contrée, du double empire de son bon el de son mauvais génie. Les anciens Égyptiens avaient idéalisé, symbolisé ce phénomène matériel de leur sol. Ils avaient fait de la condition de leur existence un dogme religieux. Que le Nil déborde en flots abondants, tout le terrain qu'il parcourt se féconde par son limon ; que le cours de son onde soit diminué ou suspendu , le sable du désert dévore les sillons. Le Nil S
' Les prêtres égypliens, dit Phitarque, en disant qu'Osiris est
c*est le bieiifaisanl Osiris; le déserl, c*esl rimplacable Typhon.
Les appai lemenls de Méhémet-Ali occupent un des côlés de la grande cour de la forteresse. De ses fenêtres il peut voir la mosquée qu'il édifie, et les centaines d'ouvriers qu'il emploie là à scier le marbre et à le polir. A peine étions-nous descendus au pied de son penoH qu'un de ses gens courut nous annoncer, et nous fûmes introduits aussitôt. Méhémet a conservé dans sa vieillesse les habitudes de travail et l'activité de ses jeunes années. 11 se lève de bonne heure, et dès qu'il est levé sa porte est ouverte aux visiteurs. Il aime à recevoir les étrangers, surtout des Français. Les fonctionnaires arrivent à lui sans demander d*audience, et le consul de France va le voir librement comme on va voir un ami.
Nous traversâmes une grande salle très-simplement meublée, où il n'y avait que quelques employés du palais qui, à l'approche de M. Barrot, se levèrent de leur siège et s'inclinèrent respectueusement. Un de ces hommes nous introduisit dans une seconde pièce plus vaste, éclairée par de hautes fenêtres et garnie à son intérieur d'un divau qui en occupait toute la largeur. Sur ce divan était le p\us jeune fils du vice-roi, un enfant de douze ans assis gravement à côté de son gouverneur, et portant déjà la ceinture militaire et le sabre an c6té. Dans l'encoignure se trouvait Méhémet-Ali, appuyé ou plutôt à demi couché sur une pile
né dans la partie du pays qui est à gauche, et en déplorant sa mort arrivée dans celle qui est à droite, font entendre d'une manière énigmalique que c'est le Nil qui finit et se détruit dans la mer. (Notes de (.ardier, Ir. d'Hérodote, tom. II, p. 338.)
de coussins, el lenaul ù la main son cliibouk. Sa télé clail couverle du fez rouge qu*il a donné pour coiffure à ses soldais à la place du lourd turban. Son corps élail enveloppé dans un ample cafetan fourré, el sa barbe blanche tombait à flots d*argent sur sa poitrine. Devant lui était un drognian, et à côté un domestique qui Tévenlait avec un faisceau de petites branches de palmier Une demi -douzaine de valets se tenaieol debout à quelque distance, les yeux fixés sur le pacha pour obéir à son signal. Il y avait dans la disposition sévère, mais élégante de cet appartement, dans ce groupe réuni près de la fenêtre, dans Tattitude onentaie de ce noble vieillard et surtout dans l'expression de sa vive el énergique physionomie, de quoi donner à un peintre un beau sujet de tableau. Nous nous avançâmes près de Méhémet, et après que M. Barroi eut bien voulu me présenter, le vice-roi lui iil signe de s'asseoir à ses côtés sur le divan, et m'indiqua du regard un fauteuil posé en face de lui. Je ne pouvais être mieux placé pour l'observer. Les valets nous apportèrent du café, et M. Barrot engagea sans peine la conversation, car Méhémet aime à causer, à narrer ses anciens souvenirs, à disserter sur les questions de politique européenne. Il les suit avec l'attention d'un diplomate, el, comme le plus fin des diplomates, il excelle dans l'art de ne dire que juste ce qu'il veut dire. Il venait de recevoir des nouvelles d'Ibrahim Pacha, il parla avec animation du plaisir qu'il éprouvait de le savoir en France, de la joie que lui avait causée l'accueil fait par les Marseillais à son fils. Il y avait évidemment |>our M. Barrot une aimable intention dans ce commencement d'entretien. C'était au
mj RUIIN AU MIL.
consul de France qu'il s'adressait pour exprimer sa graliltide envei*s la France, el le ton de sa voix et son regard annonçaient une pensée sincère. « J ai toujours ainiïé la France, nous dit-il ensuite, et je n'oublierai jamais que c'est un Français qui , le premier, m'a tendu la main à une époque où j'étais loin de prévoir les destinées que la Providence me réservait, » Il nous raconta alors qu'élant tout jeune encore dans un village d'Albanie, un de ses cousins fut lâchement assassiné. Lui et son père, enflammés d'un juste ressentiment, ne songeaient qu'à poursuivre la réparatiou de ce meurtre. Mais Ils étaient trop faibles pour oser attaquer à main armée le meurtrier, et trop pauvres pour pouvoir le traduire devant une vénale justice. Un négociant français, M. Lyons, qui avait été l'ami de leur cousin, vint les trouver et leur remit lui-même libéralement tout l'argent dont ils avaient Liesoin pour se rendre à Constantinople et y faire prononcer le châtiment du coupable, c J'avais gardé, ajoula-t-il, un profond souvenir de cet acte de générosité de M. Lyons, et j'espérais bien quelque jour Ten remercier. Quand je fus pacha d'Egypte, je lui écrivis de venir me voir. Il se prépara à partir et il allait s'embarquer lorsqu'il mourut de mort subite. Je n'ai pu acquitter ma dette envers lui, mais j'ai du moins reversé sur sa sœur les témoignages de ma reconnaissance. •
Pendant que son drogman nous traduisait ce récit, Méhémet attachait tour à tour sur M. Barrot el sur moi ses petits yeux pétillants et brillants à travers ses épais sourcils, comme pour chercher jusque dans les derniers replis de notre conscience l'impression que