FLORE
La flore du Nunez a été étudiée avec une rare compétence et le plus grand soin par M. le docteur Corre, à l’époque où il remplissait les fonctions de médecin de deuxième classe au poste de Boké (de février 1875 à février 1876). Cet intéressant travail a paru dans les Archives de médecine navale, année 1876. Nous nous permettrons de faire les plus larges emprunts à l’esquisse de M. Corre, pour ne pas laisser sur ce point important une lacune regrettable dans notre travail.
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« La flore du Rio-Nunez, dit M. Corre, est d’une grande richesse.
» Pendant la saison sèche, elle donne au pays l’aspect d’un immense verger : on aperçoit des arbres de toutes grandeurs, nombreux, mais séparés les uns des autres par des espaces plus ou moins considérables, complètement dénudés ou recouverts d’herbes chétives. Dans les bois eux-mêmes, les arbres ne sont point serrés comme dans nos forêts, si ce n’est en quelques rares endroits, où les lianes, s’entrelaçant aux troncs vigoureux des jaris, des sourikés, forment des taillis parfois assez difficiles à pénétrer. La végétation est plus dense au voisinage des cours d’eau : jusqu’à la hauteur du poste français, les bords du fieuve sont cachés sous un épais fourré de palétuviers ; çà et là, comme à Vaccaria, ils présentent de véritables bois, où les plantes her bacées et semi-ligneuses se mêlent aux arbres les plus élevés et les plus robustes, où les lianes s’enchevêtrent et déploient une étonnante puissance de développement. Dans ces profondeurs, déclarées sacrées, les simons (prêtres et sorciers chez les noirs) habitent et accomplissent leurs rites, loin des regards profanes.
» Au commencement des pluies, la végétation change d’aspect: les arbres revêtent un feuillage plus vert et plus touffu ; partout où le sol conserve quelque humidité, apparaissent des amaryilys, des amomacées aux fleurs éclatantes, des graminées, des légumineuses herbac ées, etc. Plus tard, quand les pluies sont bien établies, il n’est pas une place, pas un point du sol le plus rocailleux et le plus aride pendant la saison sèche, qui ne soit recouvert de joncées, de cypéracées, de graminées, de légumineuses. |
» Les sentiers et les cultures sont envahis par ces plantes, auxquelles viennent se mêler d'innombrables capparidées et amarantacées, de gracieuses scrofulariées, des labiées et des verbénacées ; enfin, des convolvulacées et des cucurbi-
NAN tacées, partout où des buissons peuvent prêter un appui à ces végétaux volubiles ou grimpants ; sur le bord des ruisseaux éphémères qui se forment dans les déclivités du sol pullulent les commélynacées, une petite liliacée à fleurs bleues ; çà etlà, des physalis et des composées.
» Cette flore offre de nombreuses analogies avec celle de la Sénégambie ; mais elle en diffère aussi par des caractères bien tranchés : les acacias y sont rares, le baobab lui fait défaut. Elle se rapproche, vers Boké, des flores de montagne, par l'abondance d’une espèce de mélastomacée semi-ligneuse, par les labiées et les verhénacées, qui se montrent à la fin de lhivernage. Les palmiers sont clair-semés. »
Nous avons cru bon de citer en entier ce savant et éloquent aperçu. Nous allons signaler maintenant avec quelques détails les espèces qui nous paraissent les plus intéressantes, au triple point de vue alimeñtaire, commercial et thérapeutique.
L’ananas (bromelia ananas ; broméliacées) est assez commun, vient très facilement et a un goût très savoureux.
Le gogo ou dadi-gogo est une amomacée à rhizome gros comme le doigt. Ecrasé ou réduit en poudre, il peut servir de tænifuge, à la dose de 60 à 80 grammes. On l’administre à la manière du cousso. Les noirs y ont grande confiance, et ce remède réussit souvent contre le tænia inerme.
Le palmier avoira (elæis quineensis) fournit une importante quantité d'huile et d'amandes de palme. L’amande est exportée en Europe, et l'huile, extraite du sarcocarpe par les noirs, sert à l’assaisonnement habituel de leurs mets.
Le riz (oryza satioa, malé en sousou) est surtout cultivé dans le bas de la rivière par les indigènes ou les Toubacayes. Au Nuner, le grain de cette graminée est un peu grisâtre, mais d’un goût excellent. Un boisseau de semence peut rendre une récolte de cinquante boisseaux.
Le maïs (sea maïs, kaabé en sousou) réussit bien à Boké.
Il y a plusieurs variétés de mil. La plus répandue, le foundégni (sousou), paraît être une variété du panicum miliaceum.
Des ficus de diverses espèces de la famille des urticées, avec des apocynées du genre landolphia et vahea, fournissent tout le caoutchouc de cette partie du Soudan occidental. Malheureusement, les noirs procèdent par extinction, en coupant la plante pour en laisser découler le latex, qu’ils recueillent dans des calebasses. Toutefois, l'importance de ce produit estencore telle qu’il mérite le premier rang dans le commerce du pays. Une seule maison de commerce, à Boké, a pu en acquérir 100 tonnes pendant la saison sèche, de 1882 à 1883. Ce chiffre, relativement élevé pour un produit si cher, suffit à démontrer toute l’importance de la propagation des ficus et des apocynées à suc élastique.
Dans les cucurbitacées on trouve : le calebassier, dont l’indigène fabrique des calebasses de toute taille qui servent à ses besoins domestiques; le concombre et le giromon, qui sont comestibles. |
Le papayer (carica papaya ; papayacées) est commun. Son fruit et ses feuilles renferment une véritable pepsine végétale qui le rend précieux pour les dyspeptiques.
Le sésame est une bignoniacée à graine oléagineuse.
L’aubergine (solanum melongena ; solanées) vient bien; mais la pomme de terre ne réussit pas.
La patate douce (convolvulus batatas, pouté en sousou ; convolvulacées) est cultivée par petits talus, pour éviter l’inondation des tubercules. Ceux-ci sont excellents, mais ne sauraient remplacer la pomme de terre.
La famille des rubiacées se fait remarquer au Nunez par deux produits importants : le caféier et le doundaké.
Le caféier (coffea arabica) réussit très bien, et les magni-
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fiques arbres des factoreries Verminck, à Bel-Air et à Boké, le démontrent pleinement. Il donne un grain petit, souvent arrondi par avortement d’une des nucules. Son aspect a la plus grande analogie avec le moka. Ce café jouit auprès des gourmets d’une légitime réputation, justifiée par son arome incomparable. Il possède aussi des propriétés excitantes bien supérieures à celles de ious les cafés connus.
Doundaké (sarcocephalus esculentus). Nous croyons devoir signaler cette rubiacée d’une façon toute spéciale à l'attention des Européens appelés à séjourner à la côte d’Afrique. L’écorce de la racine constitue la partie la plus active de la plante. Autrefois dédaignée ou inconnue, cette écorce tend aujourd’hui à occuper une place honorable dans la thérapeutique. M. Corre en a fait le premier la description botanique et en a expérimenté les effets. Cette étude, reprise et complétée par M. le professeur Heckel, à paru dans les Archives de médecine navale des mois de décembre 1885 et janvier 1886. M. Heckel, qui a fait de nombreuses analyses et expériences avec différentes variétés d’écorces de ce genre que nous avons rapportées nous-même, ou qu’il a su se procurer des différents points de la côte occidentale d’Afrique où croît le doundaké, lui reconnaît des propriétés toniques et apéritives très manifestes. Enfin, M. Sambue, pharmacien de la marine, a fait, dans le cours de cette année, des expériences nombreuses à l'hôpital de la marine à Gorée (Sénégal). Nous attendons incessamment la publication des résultats obtenus par M. Sambuc, que nous considérons comme concluants. Quant à nous, nous persistons encore à croire que le doundaké jouit dans une certaine mesure des propriétés fébrifuges que lui attribuent les noirs, qui l’emploient sous forme de décocté pour combattre la fièvre. Nos observations personnelles semblent justifier notre conviction à cet égard.
Le manglier (rhisophora mangle; rizophorées) couvre les
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rives du fleuves et des marigots qui en dépendent. Les branches inférieures, dépourvues de feuilles, se penchent vers les eaux et vont s’enraciner dans les profondeurs de la couche vaseuse, en formant un enchevêtrement inextricable, qu’on remarque surtout à marée basse. On dirait les mailles d’un réseau sinistre et hideux enserrant le fleuve de chaque côté. L’écorce de cette plante marécageuse est riche en tannin et sert à la préparation d’une sorte de kino.
Kola {sterculia acuminata; byttnériacées). Arbre de taille moyenne, très prospère au Rio-Nunez. Il donne des fruits (noix de kola, gourou) particulièrement estimés à Saint-Louis et à Gorée. Notre collègue et ami M. Combemale, pharmacien de la marine, a fait une étude approfondie de cette noix célèbre (1). L'analyse a démontré que ce fruit renferme plus de 2 pour cent de caféine, et M. Combemale conclut, de cette qualité et des nombreuses expériences physiologiques auxquelles il s’est livré, que la kola, voisine du café par son alcaloïde, peut être considérée comme un aliment d'épargne, dynamophore ou antidéperditeur. Ces conclusions concordent d’ailleurs parfaitement avec la croyance universellement répandue dans tout le Soudan, où elle passe pour tromper la faim. Elle sert aussi à assainir les eaux de mauvaise qualité. Elle est donc doublement précieuse pour les caravanes qui ont de longues étapes à franchir, dans des régions insalubres ou stériles et brûlées par le soleil.
Le cotonnier (gossypium punctatum ; malvacées) est peu cultivé, quoiqu'il pousse très bien.
Le caïl-cédra ou khaya (Æhaya senegalensis ; méliacées) est un grand arbre dont l’écorce jouit aux yeux des noirs de vertus fébrifuges.
(?) Dela Kola etduBitter-Kola. (Synthèse présentée à l’École de pharmacie
de Montpellier, le 28 juillet 1886, par E. Combemale, pharmacien de la marine.)
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Le manguier (mangifera indica ; ancardiacées) donne un fruit savoureux, malgré son goût de térébenthine. Son feuillage est très touffu et procure un ombrage impénétrable aux rayons solaires, On devrait l'utiliser, surtout au point de vue hygiénique, et le planter autour des habitations.
L'oranger et le citronnier (citrus aurantium et citrus limonium ; aurantiacées) poussent avec vigueur. Une espèce de citronnier donne des fruits excellents toute l’année. L’oranger ne donne les siens qu’à la saison sèche.
Le houlle (parkia africana ; légumineuses) est un grand arbre dont les longues gousses renferment une abond ante pulpe jaune, farineuse et sucrée. Cet arbre, très répandu, forme, aux mois d'avril et de mai, le principal élément de l’alimentation des caravanes, ainsi que des naturels du Rio-Nunez.
Arachide (arachis hypogea ; légumineuses). Sa culture sert tout à la fois à l’alimentation et au commerce.
Le téli, rapporté à l’erythroplœum quineense, est considéré par M. Corre comme une des plantes les plus intéressantes de la flore du Rio-Nunez. C’est un grand arbre dont l’écorce sert de poison d’épreuve.
Le méli, dont le poison est moins redoutable que celui du téli, avait été confondu avec lui par certains botanistes. Mais M. Corre s’est appliqué à détruire cette erreur et à démontrer la différence de ces deux espèces.
Signalons enfin la vigne du Soudan, qui croît partout à partir de Boké pendant la saison des pluies. Elle nous paraît se rapporter au genre witis chantinit ou fædherbii, genre que M. le professeur Planchon distingue des vraies oitis sous le nom d’ampelocissus. C’est une plante herbacée annuelle qui croît avec une vigueur extraordinaire pendant la saison des pluies, pour se dessécher et disparaître à la saison sèche. Sa racine, tubéreuse, persiste seule au-dessous de la surface du sol, toute prête à émettre de nouvelles pousses dès
Ho le retour des pluies. Sa grappe, qui mürit en octobre, ressemble beaucoup à celle de la vigne au premier coup d’œil ; mais son grain est âpre au goût et plutôt désagréable que savoureux. Sa pulpe est rare et les grains, très gros, sont aplatis et assez semblables à ceux du café (caractère distinctif des ampelocissus).
Au mois d'octobre 1882, nous avons voulu, avec M. Polliart, lieutenant d'infanterie de marine, tenter un essai de vinification du raisin du Soudan. La fermentation s’est produite et a duré huit jours, mais sans grande énergie. Cependant, il se dégageait une bonne odeur de vendange qui nous donnait les plus belles espérances. Mais le liquide obtenu ne répondit pas à notre attente ; il était noirâtre et sans limpidité et présentait un goût de piquette très prononcé. Son aspect bourbeux persista, malgré deux collages successifs par l’albumine. Ce vin, analysé par M. Congoulat, pharmacien de la marine à Gorée, donna 3 et demi pour cent d’alcool. D’autres analyses, pratiquées en France, ont donné des résultats qui varient entre 3 et 4 pour cent.